Zombeek

On devrait interdire aux enfants de lire de la science-fiction : ça ne leur attire que des ennuis.

On devrait interdire aux grosses têtes de lire de la science-fiction. Je veux dire, ce n’est pas comme s’ils n’avaient pas déjà suffisamment de merde coulée entre les deux oreilles pour qu’on leur bourre le mou avec des trucs pareils.

Le cerveau d’une grosse tête se comporte comme une éponge : plus tu le nourris, plus il grossit. En général, ça commence avec des dessins animés. Oh, pas grand-chose, à peine deux ou trois robots de l’espace jouant des poings contre un empire extraterrestre… Mais petit à petit, les choses s’enveniment : le môme en demande davantage, comme un junkie accro au sucre qui n’aurait pas bouffé ses deux Mars au petit-déjeuner. Le gamin, qui jusque là se contentait de lézarder devant sa télé comme tous les mômes normalement constitués, se met à lire des bandes dessinées. Rien que ça, tu te dis, et je comprends que les parents s’emballent, à entendre leurs rejetons réclamer de la lecture, à compter que tout ce qu’ils faisaient jusque là, c’était de glander devant un foutu écran en s’empiffrant, quitte à virer épileptique. Alors tu vois, les adultes craquent : ils accompagnent leur braillard dans la librairie la plus proche et l’emmènent faire un tour au stand des illustrés, histoire de leur faire adopter les héros de leur propre enfance. Mais tu penses bien que le gosse n’en a rien à faire de Blek le Roc, de Carabine Jœ, de Motoman ou du Sergent Canon : ce qu’il veut, c’est du sang frais, de la cellophane toute neuve, des super-héros vachement classe qui ne sentent pas la naphtaline comme leurs copains imprimés sur du papier cassant. Las, les parents lèvent les yeux au ciel et casquent pour parsemer les prunelles de leur bambin de mille étoiles radioactives, et accessoirement pour reprendre le contrôle de la télécommande. C’est là que les choses se corsent : la paix, tu l’as gagnée, mais il va falloir l’assumer, parce que ton gamin s’est transformé en grosse tête. Rassure-toi, ce n’est pas vraiment de ta faute, c’est un processus mystérieux, la grossetêtification, ça peut arriver à tout le monde, même aux meilleurs. Si Monster m’entendait, il rajouterait « surtout aux meilleurs », mais Monster n’est pas là.

Toujours est-il que vous vous retrouvez avec un début de grosse tête qui campe sous votre toit et que, le cul enfoncé dans votre canapé, vous n’en aviez jusqu’ici pas la moindre idée. Un indice : le gamin s’isole. Alors qu’il vivait pour ainsi dire dehors, qu’il trépignait à la perspective d’aller souiller ses guenilles dans le bois, qu’il n’était pas le dernier à revenir les genoux écorchés ou le tee-shirt en lambeaux, qu’il vous énumérait ses amis comme d’autres comptent leurs cartes à jouer, votre rejeton pousse désormais la porte de sa chambre. Si vous avez le malheur de passer la tête par l’embrasure, un regard noir vous foudroie. « Qu’est-ce que tu fais, mon chéri ? » Le gosse, assis en tailleur sur le lit défait, referme sa bande dessinée et soupire. « Je lis. » Ça semble innocent, hein, d’autant que la puberté n’est plus très loin et qu’il ne faudrait pas que le gamin rate le train en marche. Vous laissez faire, grossière erreur : la pénombre qui règne dans la pièce — et pour cause, le mioche ferme les volets, parce que la lumière du jour lui fait mal aux yeux, qu’il dit —, vous empêche de remarquer que sa tête a enflé. L’éponge se gonfle, et pas que de jolies choses.

De façon générale, vous n’avez rien à reprocher au gamin : il a toujours été bon à l’école, voire carrément le meilleur de sa classe, et il n’a jamais rapporté que des bonnes notes et pléthore de mots d’encouragement sur la page « Contact » de son carnet de correspondance. Il travaille comme un chef, rend ses devoirs en temps et en heure, alors pourquoi iriez-vous lui enlever ses petits plaisirs coupables ? Après tout, certains mômes tombent dans la drogue, ça, c’est bien plus grave que les bandes dessinées, non ? D’ailleurs, le gamin les a laissées de côté pour prendre une carte à la bibliothèque. Tout seul. La fierté vous pénètre, parce que c’est pas tous les jours qu’un enfant prend en main sa propre édification intellectuelle. D’habitude, les bouquins, faudrait plutôt les leur coller sur les doigts avec un peu de glu et leur installer des écarteurs de paupières. Encore une fois, votre laxisme vous perdra. Pensez bien que le môme a trouvé un moyen de se farcir la tête de conneries pour pas un rond et qu’il compte bien exploiter le filon jusqu’à la fin des temps. Toutes les bibliothèques, même les plus minables, ont un rayon « Science-Fiction ». Contre son pouvoir d’attraction, votre autorité est impuissante.

D’abord, le gamin dévore Bradbury, s’émerveille des ténèbres qui hantent ses personnages, puis passe à Asimov, parce que les cités galactiques, les robots, l’intelligence artificielle, ça le botte et il en redemande, encore et encore. Les livres sur l’étagère l’appellent par son prénom, lui chuchotent des mots doux bien moins prosaïques que ceux qu’il entend dans la cour de récré, parce que oui, ses camarades ont un radar à grosses têtes et que, contrairement à vous, ils ont repéré la mutation. Les univers parallèles le trempent dans une mer chaude où il fait bon se baigner, alors que le monde est devenu une banquise sur laquelle souffle une bise glaciale, et l’hiver arrive. Petit à petit, ses héros changent de nom : les Mickey, Donald et Pluto qui rythmaient de leurs chansons agaçantes vos dimanches après-midi sont remisés au placard, remplacés par des auteurs aux patronymes exotiques : Lovecraft, Pœ, Herbert, Vance, Martin, Gaiman, Sturgeon, Keyes, Bordage, Orwell, Adams, Anderson, Zelazny, Tolkien, Brooks, Stephenson, Bradley, Matheson, Spinrad, Gibson, Shepard, Rice, Barker, et tant d’autres que ça vous sort de la tête sitôt qu’il vous en cause.

Vous la voyez, maintenant, sa grosse tête ? Je suis certain qu’elle vous crève les yeux. Vous pouvez être fier, parce que vous avez laissé arriver la pire chose qui soit : le gosse ne pourra plus jamais être heureux, pour la simple et bonne raison qu’il sait qu’il peut exister autre chose. Son cerveau s’est adapté au changement : tout ce dont il sera capable sera de prier pour que la vie s’écoule au plus vite ou faire de son mieux pour que ses rêves de gosse deviennent réalité. Pourquoi croyez-vous que les trois quarts des scientifiques avouent volontiers avoir lu de la science-fiction quand ils étaient gamins ? Vous avez vu l’air qu’ils se traînent ? Ils savent ce qu’ils font, ils voient la réalité en face et la trouvent décevante. Ils vont remodeler le monde à leur image, exhumer du néant les fantaisies absurdes dont ils se sont farci la tête vingt ans plus tôt. En vérité, on devrait pendre haut et court les écrivains de science-fiction : c’est à cause d’eux que l’univers est ce qu’il est aujourd’hui, pas vrai ?

Monster et Rick disputaient une partie de « Magic : the Gathering » quand c’est arrivé. Pour ma part, je ne suis pas trop jeux de rôles : se bagarrer à coups de cartes, très peu pour moi. « Le Servant de feu te coûte cinq points de vie, mais le Sceau t’inflige quatre dégâts au lieu de deux », c’était le genre de conneries que ces deux-là proféraient lorsqu’ils s’y mettaient. Affalés sur la table pliante que le père de Rick nous avait prêtée, mes deux comparses n’avaient d’yeux que pour l’arène factice dans laquelle leurs créatures de papier s’affrontaient. Entre deux protocoles, leurs esprits malades prenaient le large.

« Y a un souci avec Pinky. »

Rick et Monster firent semblant de ne pas m’entendre et abattirent leur jeu sur la table.

« Genre, un vrai souci. »

Face à mon insistance — je n’étais pas du genre à interrompre leurs parties, préférant me plonger dans la lecture des aventures de Conan le Barbare —, les grosses têtes levèrent les yeux. De la bande, j’étais le seul à me taper des lunettes et à encore souffrir d’acné, ce qui en société me faisait passer pour le plus geek du groupe. Pourtant, malgré leurs tee-shirts à imprimés, leurs baskets de marque et leurs barbes de hipster, ces gars-là étaient bien pires que moi. Surtout Rick.

« Quoi ?

— Pinky fait de drôles de bruits. Il faudrait faire quelque chose.

— Genre quoi ?

— Genre… soulager ses souffrances, p’t-être. »

Rick me dévisagea comme si j’avais annoncé que la Terre était plate. Il pouvait bien l’ignorer : avec son doctorat de biologie moléculaire, il était bien le dernier à se soucier du système solaire. Le Soleil aurait bien pu tourner autour de notre planète qu’il s’en serait moqué comme de sa première VHS de X-Files, d’autant qu’il venait d’acheter l’intégrale en Blu-Ray.

« Merde. »

Rick posa les cartes en éventail, faces cachées, et bondit de sa chaise. Monster tenta tant bien que mal de s’arracher à la pesanteur dans un mouvement gracieux, mais les bourrelets qui lui cascadaient du ventre le lestaient trop pour que son anatomie se comporte comme celle d’un félin. Il repoussa son siège et clopina derrière nous jusqu’au labo, quitte à arriver après la bataille.

Le garage du père de Rick était aussi grand que l’appartement de mes parents, disposait de ses propres toilettes et même d’une vieille baignoire dans laquelle nous avions décidé de faire pousser des algues fluorescentes. Vu que le daron était toujours parti en voyage et qu’il s’inquiétait assez peu de ce que sa grosse tête de fils y fabriquait, nous avions pour ainsi dire élu domicile dans le sous-sol de la villa. Nous étions trois doctorants fraîchement diplômés et n’avions aucune envie de nous jeter à corps perdu dans le monde des adultes, en tout cas pas pour le moment. Rick avait suggéré de nous amuser à pratiquer un peu de bio-hacking, un truc vaguement à la mode chez les biologistes qui consistait à tirer parti des propriétés intrinsèques des organismes et de bidouiller le vivant à l’avantage des humains. Avec un peu de chance, à force de bricoler, nous finirions par trouver un machin tellement génial que nous pourrions vendre nos brevets et lire des bandes dessinées en sirotant des San Miguel pour le restant de nos jours.

En attendant, nous n’étions parvenus qu’à des résultats encourageants à défaut d’être majeurs. D’une part, nous avions réussi à faire diverger une espèce commune de moustique des marais en greffant aux larves des micro-poches luminescentes, empruntées sur une variété assez rare de poulpes du Pacifique — la mère de Monster, qui travaillait aux douanes, avait bien aidé —, si bien que lorsque le moustique piquait, le bouton scintillait comme une LED branchée sur un circuit imprimé. Je m’étais proposé comme cobaye : pendant plusieurs jours, mon bras avait brillé comme un sapin de Noël.

D’autre part, nous avions fabriqué une batterie biodégradable à base d’amidon, de sucre et de mélanine, cette dernière produite par des bactéries que nous élevions en boîte de Pétri. Le procédé fonctionnait, mais les piles ainsi créées ne permettaient de charger mon téléphone qu’une petite minute, ce qui était loin d’être assez pour songer à une commercialisation, mais peut-être suffisant pour envisager le dépôt d’un brevet.

Enfin, Rick avait exposé un champignon péruvien à certaines radiations — remercions Bibi et son double des clefs du labo de l’université — et obtenu des résultats aussi probants que saisissants : en injectant le champignon dans un mur fissuré, puis en arrosant le tout, le composé comblait le vide et réparait la brèche. Le procédé de fabrication n’était pas à proprement parler un « Faites-le vous-même à la maison », mais Rick s’en fichait pas mal et croyait dur comme fer dans son champignon. Pour un peu, il lui aurait attribué des vertus magiques.

Poussant une grande porte à laquelle pendait une patère en forme de crâne et qui donnait sur la pièce où nous avions établi notre élevage de rongeurs, nous entendîmes un sifflement.

« C’est quoi, ce bruit ? Les gars, pensez à fermer le gaz quand vous partez. On dirait que quelqu’un a laissé un bec Bunsen ouvert…

— C’est Pinky, Rick.

— …qui siffle comme ça ?

— Je t’avais dit, c’est sérieux. »

Sur le mur de gauche, l’établi sur lequel nous avions disposé notre matériel couvrait toute la longueur de la pièce. Au fond, encadrant le soupirail, deux rangées d’étagères supportaient des caisses d’éprouvettes, de récipients et de fioles en tous genres, ainsi que des consommables. À droite, posées sur une table de ping-pong bâchée, les cages des rongeurs s’entassaient sagement. Les petites prisons, achetées en animalerie, n’avaient pas le gabarit réglementaire pour accueillir un protocole scientifique, mais elles étaient suffisamment grandes pour garder deux rats albinos au chaud et nous n’avions pas eu à nous en plaindre jusqu’ici. « Qu’est-ce qui lui arrive ? » Je me penchai sur la cage de Brain et de Pinky, nos rats nommés en hommage à un cartoon de notre enfance. Les rongeurs au crâne rasé paraissaient en proie à une grande agitation. Mais si Brain, recroquevillé dans le coin opposé, cherchait visiblement à s’évader de sa geôle, Pinky sifflait et haletait. Couché sur le flanc, l’animal produisait un son si strident qu’il me fit penser à ces alarmes de tiroir que nous fabriquions à douze ans en cours de technologie.

« Tu crois qu’il va crever ? demanda Rick.

— Je sais pas. Tu lui en as injecté combien ?

— Deux doses.

— Trois », rectifia Monster.

Notre volumineux ami avait pour un temps regagné son sérieux et parcouru le cahier dans lequel nous notions nos manipulations. « Merde. Tu crois que… ? » Rick se pencha sur Monster pour vérifier par lui-même. « Alors ? » Il se retourna vers moi. « Trois. » C’était trop, bien trop pour que le rat le supporte. Rick avait beau jouer les innocents, je lisais dans son regard qu’il avait agi en connaissance de cause. Un démon de cruauté, aussi méchant que timide, l’empêchait d’avouer que, d’une certaine manière, il ressentait une certaine jouissance sadique à faire crever ses cobayes dans d’atroces souffrances. Monster avait passé la moitié de ses études à disséquer des bestioles, et l’autre moitié à les éviscérer vivantes : quand Rick lui avait demandé de retirer un tiers de leur masse cérébrale aux rats, le gros s’était contenté de s’exécuter. Une fois l’opération effectuée, les doigts boudinés — mais extraordinairement agiles — de Monster avaient replacé les petits morceaux de crâne sur les têtes évidées, avant de suturer le tout. Nous avions laissé aux animaux le temps de cicatriser, histoire aussi de s’assurer qu’ils n’allaient pas nous claquer entre les pattes au moment crucial, puis Rick s’était armé d’une seringue minuscule, avait soustrait Pinky à sa cage pour lui injecter un concentré de son champignon dans le cerveau, puis l’avait replacé à côté de son petit compagnon, qui resterait vierge de contamination pour servir de témoin. C’était il y a deux heures. À présent, Pinky sifflait comme une bouilloire et je n’avais qu’une envie, lui asséner un coup de marteau pour qu’il se taise. En tant que spécialiste des mammifères, j’avais acquis la certitude qu’il n’existait aucune autre manière de calmer un rat apeuré.

Mais Pinky cessa de siffler. Ses poumons se soulevèrent une dernière fois, puis l’animal expira en contractant l’abdomen, si bien que son cadavre se ratatina comme un gros haricot poilu.

« Tu l’as crevé, dis-je sur un ton de reproche.

— Possible. »

Monster, qui suait à grosses gouttes, approcha sa main de la cage. Rick lui donna une tape amicale et nous enjoignit d’attendre encore. Quelques secondes s’écoulèrent avant que le cadavre de Pinky se mette à convulser.

« Y avait quoi, dans tes champignons ?

— Un nouvel ingrédient. J’ai mélangé la mixture avec une deuxième espèce.

— Laquelle ?

— Oh, deux fois rien : un champignon qui prend contrôle du centre nerveux des fourmis pour qu’elles s’entredévorent. Je voulais juste vérifier un truc.

Juste vérifier un truc ? »

Les paupières de Pinky papillonnèrent comme des castagnettes et le rat ouvrit les yeux. Brain poussait d’affreux cris de terreur. Toujours couché, le rongeur ressuscité contracta son ventre et vomit le peu que contenait son estomac sous la forme d’une bile rougeâtre assez peu ragoutante.

« Dégueu ! » s’exclama Monster.

Pinky se hissa sur ses pattes, tremblant, tituba jusqu’à la mangeoire, renifla son contenu et trempa son museau imprégné de bile dans l’eau, avant de s’en détourner. Le rat hésita, puis émit une sorte de crissement qu’aucun d’entre nous n’avait jamais entendu. Pendant ce temps, Brain essayait vainement de grimper aux barreaux, mais ces derniers étaient lisses à dessein et empêchaient toute escalade.

« Tu crois qu’il va le… ? »

Sans attendre la fin de la question, Pinky se rua sur Brain et lui déchira la gorge d’un grand coup de dents. Nous reculâmes, horrifiés, et Monster poussa un cri tandis que le rat achevait son compagnon dans un affreux gargouillis de chairs déchiquetées. Bientôt, le cadavre de Brain s’écroula sur la paille et, quelques secondes plus tard, suivant le même processus de réanimation, le petit rat revint à la vie, ou plutôt à la non-mort. Rick exultait.

« Un foutu virus zombie, mon pote ! » se mit-il à hurler dans le garage de son père. Monster et moi échangeâmes un regard atterré. Ce n’était pas à proprement une nouvelle réjouissante. « Et qu’est-ce que tu vas faire d’un truc pareil ? » Rick ne répondit pas, se contentant de glousser. « On verra bien ». Les deux rats morts-vivants, la tête passée à travers les barreaux, essayaient à présent de s’en prendre à nous. Rick attrapa une pelle de jardin qui traînait sous la table de ping-pong et, sans hésiter, décapita les rongeurs. Leurs petits crânes suturés retombèrent mollement sur le sol en claquant des mâchoires, avant de s’éteindre comme des jouets à court de piles. Rick éclata de rire. « Quelqu’un veut des falafels ? »

 

J’aurais dû me douter que quelque chose ne tournait pas rond chez Rick, d’abord parce que le type était fan du Trône de Fer. C’était quelqu’un de réfléchi, mais de relativement peu amène, contrairement à Monster qui, malgré nos moqueries, persistait à ne pas vouloir décrocher les posters de Stargate qui faisaient de sa chambre un temple de la chasteté. Rick était un personnage de fiction, convaincu que la morale n’était qu’une invention de dramaturges fainéants et que quand il appartenait à la science de faire des sacrifices, c’était toujours aux dépens de la bien-pensance et du conformisme. Mais le biologiste avait l’œil torve et ne se servait de sa langue qu’en dernier recours, ce qui faisait de lui mon jumeau maléfique, mon doppelganger diabolique. De fait, si Hollywood m’avait contacté pour déterminer qui de Daniel Day Lewis ou de Robert Downey Junior devrait selon moi jouer le rôle du prochain destructeur de l’humanité, j’aurais sans hésitation suggéré Rick à leur place. Les scientifiques ont l’habitude de jeter des grenades dégoupillées dans des escaliers déjà glissants. C’est presque leur seule raison d’être.

Alors que, gantés de moufles et masques de peinture sur le nez, Monster et moi avions recueilli les deux rats étêtés pour les examiner, Rick était revenu dans le garage avec un sandwich dans chaque main et un sourire qui traçait un arc entre ses deux oreilles. « T’étais où ? » Un type qui tenait deux boules d’aluminium fumantes exhalant une odeur de poix chiche et de piment ne pouvait qu’arriver du comptoir turc. Ignorant ma question, Rick me balança mon sandwich et profita de sa main libérée pour donner une claque dans le dos de Monster. « J’ai pris ton préféré, avec supplément harissa, deux tranches de fromage et maxi-boulettes. » La satiété n’avait jamais rien été d’autre qu’un concept flou pour Monster, mais après cette débauche d’hémoglobine, l’idée de m’enfiler un pain farci me révoltait. Je posai la boule d’aluminium et me penchai sur le microscope tandis que Monster dévorait sa pitance. « T’as pas faim ? » me demanda Rick. Je lui désignai le sandwich d’un geste du menton. « T’as qu’à le manger, si ça te fait envie. » Rick renifla et, ignorant ma proposition, me donna un coup de hanche pour me virer, plaqua son œil sur la lunette et ajusta la molette pour pouvoir y voir quelque chose. À force de m’abîmer la rétine sur des écrans, j’avais fini par devenir myope.

« Alors ?

— Le champignon colonise les cellules nerveuses sitôt que le sang l’irrigue, un peu comme pour les fissures dans les murs. Il garde ses propriétés d’auto-conservation et de dissémination, mais gagne une faculté de croissance extraordinaire. Il agit alors sur les muscles de l’organisme qu’il colonise comme un marionnettiste. Pour un peu, je me demanderais si ce champignon n’a pas un cerveau.

— … ce qui veut dire que…

— Tu as créé un foutu monstre, mec. »

Satisfait, Rick m’empoigna par les épaules et, hilare, me secoua comme un prunier.

« Tu comprends ce que ça veut dire ?

— Non. »

Les yeux de mon camarade brûlaient d’un feu inquiétant.

« Ça veut dire qu’on va pouvoir le faire. »

Je fronçai les sourcils, pas certain de comprendre là où Rick voulait en venir. Pendant ce temps, Monster bâfrait comme un animal, souillant son jean slim de copeaux d’oignons trempés de sauce. Rick n’était pas revenu depuis deux minutes qu’il s’était déjà enfilé la moitié du sandwich. « C’est bon ? » demanda-t-il. Mais Monster se contenta d’un grognement satisfait. L’un dans l’autre, ce n’était pas plus mal que Rick ait fait le déplacement jusqu’au fast-food : nous allions avoir besoin de toutes nos ressources — aussi bien physiques que mentales — pour étudier le phénomène.

« C’est marrant, lui fis-je remarquer, enfin non, mais cette situation me fait penser aux bouquins de Max Brooks. Ça pourrait être un bon début de film catastrophe : seuls dans leur garage, trois losers créent un organisme instable qui ressuscite les morts et les oblige à s’entretuer pour survivre. Sauf que dans toutes les histoires de zombie, c’est un virus qui déclenche l’épidémie, pas un champignon. » Une fois encore, la bouche de Rick s’étira en un large sourire. « C’est complètement con : il suffit de les étudier un peu pour piger qu’un virus ne donnera jamais naissance à une apocalypse de morts-vivants », rétorqua-t-il d’un air suffisant. J’étais à peu près certain d’avoir lu dans ses yeux une once de déception. J’allais lui proposer d’examiner le corps de Pinky — la nécrose des tissus était plutôt spectaculaire — lorsque j’entendis Monster tousser derrière moi.

« Hé, vieux, tout va bien ? »

Notre gros lard préféré leva un pouce en l’air. Il avait englouti son sandwich à la vitesse de la lumière — sans doute un reste des concours de hot-dogs que son père et lui remportaient avant que le vieux ne claque d’une boursouflure au cœur — et un morceau de salade avait probablement fait fausse route. Je lui filai une tape dans le dos. Le sourire de Rick s’était évanoui. « Je ne pensais pas que ça irait si vite », dit-il du bout des lèvres. Sur ce point, je ne pouvais pas le contredire : sitôt que le rat avait mordu son congénère, il n’avait pas fallu une minute pour ce dernier manifeste les mêmes symptômes que son agent contaminant. Pour être rapide, c’était effectivement très rapide.

Monster continuait à tousser dans mon dos. « Bois un coup, mec ! » Un peu exaspéré, je décapsulai une bière d’un pack caché sous une bâche et la lui tendis. Ses yeux, enfoncés au milieu de son énorme faciès de Bibendum rouge, me remercièrent en silence quand il porta le goulot à ses lèvres. « Faudrait voir à ce que ce truc ne sorte pas d’ici », repris-je sur une note péremptoire. « Si jamais ce foutu champignon se taille, j’ose pas imaginer ce qui pourrait se passer. D’ailleurs, on ferait mieux de passer les rats, les instruments et les boîtes de Pétri au barbecue. »

Rick me dévisagea comme si je venais de dire la plus brillante des imbécilités : « On n’est même pas certains que ce soit dangereux. Si ça se trouve, le champignon est inerte une fois transmis à l’homme. Ce ne serait pas la première fois qu’un truc fonctionne chez le rat et pas chez nous. » Je trouvai que Rick avait une drôle de conception de l’idée de fonctionnement, surtout quand il s’agissait de parler d’un organisme potentiellement létal. Le biologiste tâta ses poches et, passant du coq à l’âne, me demanda : « Tu as les clefs ? » Je vérifiai mon pantalon et lui tendis le trousseau.

« On ferait mieux de sortir.

— Pourquoi ?

— Crois-moi, on sera mieux dehors. »

Pendant que nous discutions, Monster continuait de s’étouffer et était maintenant à deux doigts de l’asphyxie. Je m’apprêtai à lui venir en aide lorsque de la gorge du gros lard s’éleva un sifflement familier. J’avais entendu cette stridulation aiguë une heure plus tôt, entre les mâchoires du rat. Paniqué, je me précipitai sur les miettes de son sandwich. Il avait tout mangé. Une colère aveugle monta en moi : je serrai les poings et me tournai vers Rick. Le biologiste leva les mains en l’air sans se départir de son rictus.

« Qu’est-ce qu’il y avait dans le sandwich ? hurlai-je.

— Pas si fort ! répondit Rick. Tu veux que ma mère t’entende ? » Sa mère était sourde comme un pot et je n’avais sincèrement rien à carrer qu’elle puisse nous écouter gueuler. « Il fallait bien que quelqu’un se colle au test, non ? » Mes genoux dansaient la salsa. D’instinct, je désignai l’autre sandwich, celui que j’avais cru bon de ne pas entamer. Rick secoua la tête. « Je n’ai mis le champignon que dans un seul pain : dans tout protocole, il faut un organisme témoin. J’ai laissé le hasard choisir entre vous deux. » J’écarquillai les yeux, à deux doigts d’exploser. Derrière nous, Monster s’était empoigné la gorge et se labourait la peau avec ses ongles. Mon cœur me hurlait de me précipiter à son secours, mais ma raison me disait qu’il était déjà trop tard. « Tu lui as rapporté son sandwich préféré. » Rick haussa les épaules, comme un enfant pris la main dans le bocal de sucreries. « Bon, j’avoue… Le hasard, je l’ai un peu aidé. »

Dévasté, je restai muet pendant que, derrière moi, Monster luttait contre la Faucheuse. Si je n’osais plus me retourner de peur d’imprimer en moi un souvenir impérissable, Rick paraissait se délecter de la scène.

« Nous devrions vraiment y aller », dit-il. Comme pour ponctuer la fin de sa phrase, Monster s’effondra sur la table de ping-pong et emporta la moitié du labo dans sa chute. Le bonhomme pesait son poids. La gorge de notre ami sifflait comme une locomotive et ses mains, comme des insectes couverts de sang, tiraient sur ses vêtements pour se les arracher.

« On ne peut plus rien pour le sauver », s’impatienta-t-il. « Monster est déjà mort. » Incapable de desserrer les dents, je saisis Rick par le col et l’envoyai valser à travers la porte ouverte. Notre compagnon convulsait sur le béton comme une baleine échouée, les yeux injectés d’hémoglobine. « Il s’appelle Vincent. Pas Monster. » Je claquai le battant, arrachai le trousseau des mains du savant fou et refermai la serrure à double tour. « Je vais condamner le soupirail », souffla Rick dans un sursaut de lucidité.

Je collai mon oreille contre la porte. Il n’y avait plus aucun bruit, juste les pas de Rick qui faisait le tour du bâtiment en traînant quelque chose sur le sol. Le sifflement s’était éteint dans la gorge du mourant. « Merde. » Le cœur battant, je voulus poser ma main sur la poignée. Mais avant que je ne l’atteigne, celle-ci pivota : une première fois doucement, puis une seconde fois, avant de s’agiter frénétiquement à la troisième tentative.

Un hurlement de rage monta de l’autre côté du seuil. Monster s’était réveillé.

 

Assis là où Monster avait laissé ses cartes Magic éparpillées, je ne parvenais plus à quitter mes ongles des yeux. J’avais beau m’être copieusement savonné les mains de solution anti-bactérienne, je ne serais tranquille qu’après m’être assuré que rien ne subsistait de mes derniers contacts avec le gros lard. S’il fallait pour cela utiliser un fongicide industriel, même au risque d’y perdre un peu d’épiderme, je m’en accommoderais.

Mon sang battait dans mes tempes, tout comme le mort-vivant cognait sur la porte avec la régularité d’un métronome. Je ne parvenais pas à me calmer : mes cuisses bondissaient comme des pois sauteurs et faisaient grincer la chaise pliante. Qu’il s’agisse de mon siège ou de celui qui grognait au fond du garage, le bruit n’avait pas l’air d’incommoder Rick. Un sourire tordu vissé sur le visage, le biologiste triait ses cartes par couleur et par niveau de mana, arrangeait son deck, l’optimisait en vue d’une prochaine partie.

« Comment tu peux sourire dans un moment pareil ? » finis-je par demander. « Tu viens de commettre un meurtre. » Comme si ma question avait éveillé le monstre de cynisme qui sommeillait en lui, Rick leva les yeux au ciel et posa soigneusement ses cartes sur la table. « Monster n’est pas mort : il est plutôt non-mort. Ou non-vivant, au choix. Je ne suis pas certain que, d’un point de vue judiciaire, ça entre dans la définition du meurtre. Quant à la responsabilité, je la partage avec toi. » Soufflé par ce mensonge éhonté, je m’insurgeai : « C’est toi ! C’est toi qui as empoisonné le sandwich ! » Rick m’adressa un clin d’œil complice. « C’est ma parole contre la tienne. Qui croira un geek plutôt qu’un autre ? Et puis tu n’as pas encore appelé la police, que je sache. Qu’est-ce qui te retient, sinon la culpabilité ? »

Vaincu, j’envoyai valser la table. Les cartes voletèrent dans le sous-sol, mais Rick demeura stoïque. « Quoique », continua-t-il sans s’inquiéter du fait que j’étais à deux doigts de lui coller mon poing sur le nez, « ça pourrait être marrant. » Les bras m’en tombèrent.

« Comment ça ?

— On devrait appeler la police… et les laisser ouvrir la porte.

— Pour que Monster leur saute dessus ? T’es dingue ?

— Une séquence d’anthologie ! On pourrait même filmer. Imagine le nombre de vues qu’on ferait sur YouTube avec un scoop pareil : la genèse de l’apocalypse, ici, dans un garage anonyme de banlieue… Ça commence à ressembler à un blockbuster de Danny Boyle, non ? »

Comme si elle ne m’obéissait plus, ma main se leva pour coller une gifle mémorable à Rick. Pourtant, un doute retint mon geste.

« C’est exactement ce dont tu as envie, hein ?

— Ça fait trop longtemps que je regarde des films d’horreur pour ne pas vouloir vivre une véritable apocalypse, mec. On tient le filon. Tout ce que nous avons à faire, c’est de tourner la clef et de laisser Monster faire le boulot. Personne ne le saura jamais, et puis qui pensera à mener des enquêtes policières une fois que la moitié de l’humanité cherchera à bouffer l’autre ? »

J’étais coincé dans un garage entre un foutu zombie et un bon camarade qui, à bien y regarder, s’avérait devenir un dangereux psychopathe à tendance dramaturge. J’avais entre mes mains le sort de l’humanité, il me suffisait d’un coup de fil pour prévenir les autorités : on déclencherait une procédure de quarantaine, on dépêcherait les meilleurs chasseurs pour décapiter proprement Monster et personne n’entendrait plus jamais parler du champignon mutant et de notre trio de bio-hackers, à part peut-être les témoins d’une cour pénale.

« Je sais que tu en as envie, toi aussi », me pressa Rick comme le serpent entortillé dans les branches de l’arbre de la Connaissance. Incapable d’en écouter davantage, je me bouchai les oreilles et chantonnai le générique de Docteur Who. Cette pensée odieuse me soulevait le cœur : elle était contraire à toute éthique scientifique, moquait la seule voie possible de la raison et était d’une absurdité sans nom, puisque si nous laissions l’agent contaminant s’échapper, nous n’étions même pas assurés d’y survivre.

Et pourtant, mon vieil ami de lycée avait raison.

Je crevais d’envie de voir la gueule du Président lorsqu’il promulguerait la loi martiale au journal télévisé. Secrètement, je désirais plus que toute autre chose assister de mes yeux à la débandade, à la fuite, à l’abandon des villes. Je voulais admirer l’exode des foules paniquées, les camps de réfugiés se remplir, la résistance s’organiser. Ma soif de manichéisme me poussait à imaginer une planète coupée en deux, avec des continents entièrement zombifiés et des havres de paix où prospèreraient des communautés saines. Mes compétences scientifiques constitueraient un atout au sein de ce paradigme inédit et, si les militaires ne me traînaient pas devant une cour martiale, je pourrais valoriser mon expérience en tant que témoin de la première vague. En vérité, je tenais là l’occasion unique de rendre le monde plus intéressant qu’il ne l’avait jamais été, de le faire ressembler aux histoires que j’avais toujours aimé lire et voir sur un écran de cinéma. Ce nouveau monde serait plus simple : il y aurait les gentils d’un côté et les méchants de l’autre.

« Réfléchis, mon vieux », dit Rick.

Dans un état second, nous ouvrîmes le volet coulissant du garage et dégageâmes tous les obstacles du chemin. « À trois, je déverrouille. » Rick glissa la clef dans la porte qui séparait encore Monster du monde d’hier. De l’autre côté, le zombie tapait des pieds, grognait, frappait des poings contre les murs, si bien qu’il n’entendit pas tout de suite notre manège. Je m’étais juché sur une mezzanine en ferraille où le père de Rick stockait de vieux pneus. Une échelle, que je maintenais fermement pressée contre le rebord, permettrait à mon compagnon de s’abriter sitôt qu’il aurait accompli sa folie. « Un… deux… » La clef tourna dans le barillet. Ma soif de justice me hurlait de repousser l’échelle pour empêcher Rick de remonter. Le confronter au monstre qu’il avait lui-même créé était une idée séduisante, mais avant même que j’aie eu le temps d’en articuler la pensée, mon ami m’avait déjà rejoint en haut. Mes ambitions de conspiration s’évaporèrent comme neige au soleil.

« Il arrive. »

Nous attendîmes que Monster réalise que la porte était ouverte. Sitôt qu’il eut compris, il poussa le battant et bondit hors de son trou. Sa peau avait pris une vilaine teinte terreuse, presque brune, et si la perspective de s’exposer au soleil ne l’avait pas tant rebuté de son vivant, le hâle de Monster aurait pu passer pour un bronzage chimique.

Le mort-vivant qui avait été notre ami renifla l’air comme un chien en chasse, émit un long gémissement — presque une plainte — et quitta le garage en traînant des savates.

« Ça y est », souffla Rick en actionnant la fermeture du portail à l’aide de la télécommande. « Il est dehors. »

Le panneau coulissant se referma derrière Monster dans un cliquetis métallique. Je descendis l’échelle. Dehors, le cri d’une femme déchira le silence. Nous y étions. Rick pouffa. Malgré la peur qui me tenaillait les tripes, je devais bien avouer que j’étais au moins aussi excité que lui.

« On devrait jamais laisser les mômes lire de la science-fiction », laissai-je échapper dans un demi-rire nerveux. Rick acquiesça. « Putain, mec, t’as raison. »

Les histoires sérieuses allaient enfin pouvoir commencer.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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