Wonderland

La colère gronde au sein de la petite République démocratique du Gradistan.

À la faveur de l’aube dont les premiers rayons filtraient à travers les tentures, les décorations du commandant Kampfer étincelèrent. Pourtant, les médailles contemplaient le paysage avec un effarement au moins égal à celui du propriétaire de la boutonnière à laquelle elles étaient suspendues. Le militaire jeta un regard anxieux par-dessus son épaule. Ses insignes cliquetèrent.

— Nous sommes perdus, souffla-t-il.

À mesure que les minutes s’égrenaient sur l’horloge du grand salon, la galerie se gorgeait d’une lumière qui donnait aux murs des airs de pain bien cuit. L’optimisme faisait néanmoins défaut. Assis au bout de l’élégante table de réception à laquelle les dignitaires du monde entier avaient autrefois savouré les mets les plus raffinés de la République démocratique du Gradistan, Vernovitch se fendit d’un sourire cynique.

— Les dés ne sont pas encore jetés, dit-il d’une voix claire destinée à masquer son trouble. Et nous ne sommes pas du genre à nous laisser grignoter à la première déconvenue, n’est-ce pas ?

Kampfer ne pouvait qu’acquiescer. Des obstacles, ils avaient dû en effacer un sacré paquet avant d’atteindre la place qui était la leur aujourd’hui au sommet de l’échelle sociale, culturelle, martiale et religieuse de l’État. Ce n’était pas la première fois que la maison tremblait sur ses fondations, et celles-ci étaient profondément ancrées dans les esprits de leurs concitoyens bien aimés et donc parées aux plus violentes tempêtes. Pourtant, quelque chose disait à Kampfer que le vent risquait de tourner plus vite que prévu.

— Où est-il ? demanda le militaire.

Vernovitch recula son immense siège dont le dossier sculpté était rehaussé d’un aigle d’or et posa ses bottes sur la table. Un soupir souleva sa chemise impeccablement repassée. Contrairement à Kampfer, que ses assignations contraignaient à porter un uniforme, son domaine d’activité l’autorisait à un peu plus de discrétion. Le chef des services secrets joignit les mains sur son ventre et fit craquer ses articulations.

— J’imagine qu’il dort encore.

— Il faut aller le réveiller.

— Ce n’est pas le protocole.

— Évidemment, que ce n’est pas le protocole, mais rien de tout cela ne l’est non plus, s’écria le militaire en désignant la fenêtre devant laquelle il faisait le piquet.

Vernovitch secoua la tête. Si l’anxiété l’habitait, il était à mille lieues de vouloir la laisser deviner. Contrairement à lui, Kampfer n’était pas un homme de terrain : c’était un fonctionnaire qui n’avait jamais tâté de l’âpreté d’un champ de bataille, qui n’avait jamais étreint dans sa main le serpent de la réalité, et qui n’avait du fonctionnement d’un État comme le Gradistan qu’une idée forcément étriquée. Son expérience lui permettait d’évaluer la situation, aussi critique soit-elle : selon lui, il n’était pas encore temps de s’exciter. La peur avait toujours été une mauvaise conseillère.

Le militaire marmonna quelque chose, puis détacha son regard de la baie vitrée pour faire les cent pas autour de la table, ce qui, considérant la taille du meuble, était une activité sportive à part entière. Au bout de deux tours, il s’arrêta devant la gigantesque toile qui ornait le mur nord de la galerie. Le tableau était censé représenter fidèlement le Grand-Maréchal en tenue d’apparat, chevauchant un étalon noir dont les sabots décollaient littéralement du sol grâce à des turboréacteurs. Les yeux de l’animal projetaient un faisceau de laser rouge sur une foule d’opposants politiques, à la grande satisfaction du cavalier dont l’épaisse moustache éternellement jeune paraissait friser d’excitation. L’œuvre avait souvent fait belle impression pendant les dîners officiels, bien qu’elle ne soit pas toujours au goût des ambassadeurs. Il s’agissait d’un splendide exemple de production artistique locale, alliant les joies de la propagande à la délectation des pupilles. Le commandant Kampfer claqua des talons, puis darda un œil sombre en direction de la galerie.

— Je ne peux plus. Il faut que je…

— Attendez, Kampfer.

Vernovitch retira ses pieds de la table et épousseta le plateau laqué d’un coup de manche, avant de s’arracher aux bras du fauteuil. S’approchant du militaire, il tendit l’index vers le couloir.

— Vous entendez ?

Kampfer plissa les paupières et tâcha de faire abstraction du bruit de fond qui grandissait sous leurs fenêtres. Bientôt, il perçut un couinement qui montait du corridor.

— Il arrive, soupira le chef des armées.

— Ça ne changera pas grand-chose, dit Vernovitch.

— Mais nous aviserons en conséquence.

Le petit doigt sur la couture du pantalon, le Commandant se mit au garde-à-vous tandis que le responsable de la police ajustait son nœud de cravate. Le crissement aigu gagna en intensité, s’enfila dans la galerie et finit par s’arrêter devant la porte.

Face aux deux hommes, le Grand-Maréchal les gratifia d’un regard noir. La tête penchée sur l’épaule tel un arbre à demi abattu, les mains noueuses agrippées aux accoudoirs du fauteuil roulant, poussé par son médecin personnel, le Chef d’État avait perdu beaucoup de sa superbe, pour ne pas dire l’intégralité. Un plaid tissé d’or recouvrait ses jambes flageolantes qui ne pouvaient plus le porter depuis des mois, et un filet de bave coulait de la commissure de ses lèvres. Le docteur, stoïque, se plia sur son patient et essuya la salive avec un mouchoir blanc.

— Qu’est-ce que c’est que ce foutu merdier ? gronda le Grand-Maréchal dans un sabir plus proche de l’éructation que du discours académique.

Le militaire baissa la tête et éclata en sanglots, au grand dam de Vernovitch. Vraiment, ce guignol n’était qu’un pleutre incapable de prendre une décision courageuse.

— La démonstration sera plus éloquente si nous vous laissons contempler la situation par vous-même, Ô Immense Montagne de Feu, minauda le chef de la police secrète en désignant la baie vitrée.

Ignorant les pleurs du commandant des armées, le vieillard maugréa dans sa moustache grise. Le médecin parut le comprendre et, comme une machine, se mit en branle pour guider le fauteuil roulant jusqu’à la fenêtre.

La Place du Peuple, au bout de laquelle s’érigeait le Palais du Grand-Maréchal, n’avait jamais aussi bien porté son nom : une foule grondante d’ouvriers, de fonctionnaires, de misérables, et même de militaires et de policiers, se pressait contre les portes du pouvoir central, au grand désespoir des forces de l’ordre qui essayaient d’en contenir l’afflux de l’autre côté des grilles. Ce gigantesque parvis d’ordinaire dévolu aux manifestations étatiques et aux visites touristiques en autocar était noir de monde, et visiblement d’un monde plutôt furieux.

— Une révolte ? geignit le Grand-Maréchal dans un tremblement, comme si tous ses os jouaient des maracas.

Le militaire fit trompeter son gros nez dans un carré de tissu brodé à ses initiales et essuya ses pleurs.

— C’est pire que ça, votre Grandeur, c’est…

— … une révolution, termina Vernovitch, excédé.

Le vieil homme se cramponna à son siège roulant et se figea, comme un animal nocturne pris dans le faisceau des phares d’une voiture. Ses dents crissèrent. L’armée était en pleine débâcle. La police, quant à elle, paraissait peiner à garder le contrôle du dernier sanctuaire qu’elle était censée protéger. Dans quelques minutes, au mieux quelques heures, tout serait terminé, et il y avait fort à parier qu’après une vie entière consacrée à la répression, à la terreur et à l’épuisement des ressources, on jouerait au football avec son crâne dégarni avant de le planter au bout d’une pique.

Le chef d’État se pencha vers son médecin et lui chuchota quelques mots à l’oreille. Le grand échalas en charge de le promener acquiesça et fit pivoter les roues du fauteuil pour l’installer à table.

— Le Grand-Maréchal exige son petit-déjeuner, énonça-t-il d’une voix sans trémolo. Avec du pain grillé et de la crème au chocolat.

— Chaud, le chocolat, maugréa le vieillard.

Vernovitch et Kampfer échangèrent un regard consterné.

 

Tandis que le Grand-Maréchal plantait ses mâchoires édentées dans ses biscottes et déglutissait dans d’immondes clapotis, le militaire et le policier se concertaient de l’autre côté de la galerie. Même s’il ne pouvait pas entendre leur conciliabule de là où il se tenait, le docteur du vieil homme fichait à Kampfer la chair de poule. Où qu’il ait dégoté ce fantôme en blouse blanche, le Maréchal n’avait pas fait une bonne affaire le jour où il l’avait pris à son service.

— Qu’est-ce qu’on fait ? soupira le Commandant.

— À combien estimez-vous le nombre de vos divisions encore sous votre autorité, à compter que vous en ayez eu un jour ?

Le militaire, en temps normal, se serait offusqué d’un tel cynisme et n’aurait pas hésité à monter sur ses grands chevaux. Cependant, la situation ne leur laissait pas d’autre alternative que celle d’unir leurs forces.

— Six. Peut-être sept, si…

— Bien, disons donc deux, trois grand maximum, l’interrompit son interlocuteur. La sédition est une maladie contagieuse et, à l’heure où nous parlons, elle progresse plus vite que cet imbécile avale ses tartines. Je ne vais pas vous mentir : la police n’est guère dans un meilleur état que l’armée. La plupart des agents en uniforme se sont joints à la révolte. Tant que celle-ci ne gagne pas les bureaux, les officiers en civil nous resteront fidèles, mais ils retourneront leur veste sitôt que le danger sera à leur porte. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.

Le militaire secoua l’éponge trempée de sueur qui lui servait de casquette étoilée.

— Une suggestion ?

Vernovitch sourit en lui-même. Ainsi qu’il l’avait prévu depuis le début, le chef des armées lui mangeait dans la main. Le pouvoir était maintenant à sa portée.

— En matière de révolution, il n’existe que deux alternatives : la force ou la négociation. Concernant la première, je crois que nous pouvons aisément admettre que nous nous sommes laissés dépasser. Mais la seconde option pourrait nous sauver la mise et nous éviter de plonger tête baissée vers la troisième.

— La troisième ?

Vernovitch passa un pouce sur sa gorge. Kampfer déglutit avec difficulté et serra les poings au fond de ses poches.

— Ne pourrions-nous pas essayer de régler la situation avec les moyens du bord ? Lors du soulèvement de 1966, il avait suffi de quelques mots du Maréchal pour calmer la foule.

Vernovitch ricana. Face à un tel déni de réalité, il ne voyait pas d’autre façon de réagir.

— C’était il y a presque vingt ans. De l’eau a coulé sous les ponts. Regardez-le : si nous poussions ce vieux croulant sur le balcon et que nous lui tendions un micro, il risquerait de perdre les pédales et même d’insulter les insurgés. N’y pensez pas. Nous n’avons pas envie de confier notre sort à un fossile dégénéré et à moitié sénile.

— Mais le peuple pourrait retrouver la foi dans…

— Vraiment ?

Vernovitch désigna le gigantesque tableau qui ornait le salon. Évidemment, le Maréchal peint sur cette toile avait l’air d’un jeune homme en pleine forme. Pour tout dire, les autorités avaient traité à la légère la question du vieillissement de leur bien-aimé leader, et sitôt que les premiers signes de l’âge s’étaient manifestés, ils s’étaient contentés de diminuer la fréquence de ses apparitions publiques. Cela faisait presque deux ans que le Grand-Maréchal ne s’était exprimé ni face à son peuple, ni à la télévision, et les habitants de la République démocratique du Gradistan ignoraient tout de l’état de sénilité de leur dirigeant ultime. Si l’information venait à filtrer, leur colère n’en serait que décuplée. Qui se serait enorgueilli d’être gouverné par une épave indigne même de la maison de retraite ?

— Vous avez raison, admit Kampfer. Il faut trouver autre chose.

— Faites passer le message en bas : convoquez un émissaire et recevez les doléances. Donnons l’illusion d’une alliance soudée et d’un pouvoir encore vaillant. Il y a peut-être une chance.

— Pas avec lui.

— Certainement pas. Faites-le sortir et postez des gardes devant sa chambre.

Un rot sonore vint conclure leur discussion à huis clos. Le Grand-Maréchal avait terminé son repas. Le médecin dénoua son bavoir maculé de chocolat et de miettes de pain.

— Vous savez ce qu’il vous reste à faire, dit Vernovitch. Vous me faites confiance ?

Le militaire hocha la tête positivement et se rua hors du salon. Tu as tort, songea Vernovitch en se frottant les mains.

Une demi-heure plus tard, Kampfer introduisit un gigantesque gaillard aux mains écorchées et aux vêtements fuligineux dans l’intimité du grand salon. L’émissaire du peuple avait l’air remonté et, face à la débauche d’opulence dans laquelle se vautrait le pouvoir et qu’il contemplait pour la première fois, ne décoléra pas.

— Peut-être aurait-il mieux valu recevoir en terrain neutre ? chuchota Kampfer.

Mais il était trop tard pour faire marche arrière.

— Installez-vous, ordonna Vernovitch. Nous avons à parler.

Le grand type croisa les bras et demeura en position verticale, droit comme un piquet.

— Je n’accepte pas d’ordre de la part d’un pouvoir autoritaire.

Vernovitch haussa les sourcils.

— Pas de problème, restez debout si ça vous chante.

— Je m’assiérai si je veux.

— À votre convenance.

— Ah oui ? Et bien puisque c’est comme ça…

Le représentant du peuple s’installa face à Vernovitch et, d’une main preste, s’empara d’une tranche de pain que le Grand-Maréchal avait laissée dans la corbeille, avant de l’enfourner dans sa bouche. Il mâcha lentement, tout en dévisageant tour à tour le militaire, le policier et le grand portrait du Maréchal sur son cheval-laser.

— Que pouvons-nous faire pour vous aider ? demanda Vernovitch.

L’homme manqua de s’étouffer avec sa tranche dans une violente quinte de toux. Kampfer lui tapota gentiment le dos, puis s’essuya la main sur une serviette brodée. Lorsque, le visage écarlate, l’émissaire finit par retrouver son souffle, il s’abandonna à l’hilarité la plus complète :

— Pour nous aider ? C’est la meilleure. Commencez par ordonner aux imbéciles qui tirent sur la foule de jeter leurs armes. Ensuite, partez et ne revenez plus jamais. Vous n’êtes plus en position de négocier. Nous sommes le peuple. Nous avons décidé.

Vernovitch plissa les lèvres, ennuyé.

— Voyez, chez monsieur, ce n’est pas le programme dont j’avais établi les bases. J’imaginais plutôt une sorte de collaboration, disons un échange de bons procédés. Nous contrôlons encore une large partie de la police et de l’armée. Vous n’ignorez pas qu’une capitale est une chose, mais un pays tout entier en est une autre. Sans l’appui des deux bras du pouvoir, votre petit coup d’État n’aura guère plus d’impact qu’un jet de pierre dans l’océan.

Face à l’aplomb du chef de la police et des services secrets, le manifestant parut un instant décontenancé, mais retrouva vite ses esprits.

— Je pensais que vous auriez d’autres cartes dans votre jeu, mon petit bonhomme. Pitoyable.

Sur ces mots, l’homme se leva et s’engouffra vers la sortie.

— C’est ce que vous aviez prévu ? demanda Kampfer, en proie à une panique soudaine.

Vernovitch, tremblant, vacilla sur ses pieds.

— Pas vraiment. Hé, revenez !

Mais le manifestant s’était déjà engagé dans l’escalier d’honneur sous les vivats de la foule. Livide, le policier adressa un regard creux à son compagnon d’infortune.

— Cette fois-ci, nous sommes vraiment perdus, concéda-t-il.

 

Assis par terre dans un coin du salon, Vernovitch sanglotait, misérable. Face à ce tableau, Kampfer, heurté par le ridicule de la situation, l’admonestait et l’enjoignait à se reprendre en mains.

— On pourrait peut-être leur tirer dessus ? proposa le militaire. Les bombarder ? Larguer des missiles sur la foule ?

— Et se mettre toute la communauté internationale à dos ? ironisa le chef de la police entre deux gémissements. Soyez sérieux : si nous nous abaissions à de telles manœuvres, nous n’aurions plus une simple révolution sur les bras, mais une guerre tout entière.

Vernovitch remonta ses genoux contre sa poitrine et y fit disparaître son visage. Kampfer fulminait.

— Il doit exister une solution.

— Mourir la tête haute, c’est toujours mourir.

La volonté du policier s’était complètement délitée depuis son improbable tentative de négociation. Des plis de contrariété barrèrent le front de Kampfer. Il avait souvent pensé qu’un esprit tortueux comme celui de Vernovitch lui mettrait des bâtons dans les roues et que, tôt ou tard, il aurait à affronter sa fourberie, son égocentrisme et ses talents de manipulateur. Cependant, jamais il n’aurait imaginé qu’un tel dignitaire aurait placé si haut sa propre estime qu’il en aurait omis d’échafauder un plan de secours.

Dehors, des coups de feu firent trembler les vitres. Les derniers militaires et policiers fidèles au régime ne tiendraient plus très longtemps face à l’ire du rassemblement populaire.

— Nous devons fuir, dit Vernovitch. C’est notre ultime chance. Le palais est truffé de tunnels et j’ai un passe-partout dans mon bureau. Il y a même une porte dérobée dans la chambre du Maréchal, que nous pourrions…

— Après tout ce que nous avons fait pour ce pays, prendre la poudre d’escampette ? Vous n’êtes pas sérieux… Je préfère affronter la foule.

Vernovitch releva la tête, un air dubitatif dessiné sur son visage.

— D’accord, admit Kampfer, va pour les souterrains. Bon sang, si seulement nous pouvions leur donner ce qu’ils veulent…

Le militaire suspendit sa phrase, comme frappé par une illumination divine, et leva le doigt en l’air.

— Attendez… nous pourrions…

— Quoi ?

— Ces gens ne désirent qu’une chose : le départ du Grand-Maréchal. Si nous nous joignons à la révolution et que nous leur livrons le vieux, alors…

Vernovitch écarquilla les yeux.

— … nous devenons des héros, termina-t-il à sa place.

Le policier bondit sur ses pieds, regonflé d’une énergie nouvelle.

— Suspendons son cadavre aux grilles du Palais.

— Ouvrons-lui le ventre et faisons-nous un collier avec ses tripes.

— Coupons-lui la tête et servons-nous-en comme cendrier.

— Hum.

Les deux hommes se retournèrent. Le médecin du Maréchal les dévisagea à tour de rôle derrière ses petites lunettes rondes, depuis l’encadrement de la porte où il venait d’apparaître.

— Le Grand-Maréchal vous demande, dit-il.

— Faites-le plutôt rouler jusqu’ici, rétorqua le policier sans se démonter.

Le docteur leva le menton, sourit, puis pivota sur ses talons avant de rebrousser chemin.

— Vous croyez qu’il nous a entendus ?

— Peu importe. S’il veut vivre, il sait que nous avons raison. Vous avez vu son air ravi ? Il nous suivra.

Kampfer acquiesça.

— Comment procédons-nous ?

Le militaire tâta ses poches vides.

— Je n’ai pas d’arme sur moi.

— Aucun problème, je peux le faire à mains nues.

Kampfer serra les lèvres et garda le silence pour mieux se concentrer. S’il pouvait éviter de se maculer les mains de sang — cette fois-ci au sens propre, comparé à toutes ces années où il s’était contenté de signer des formulaires — il préférait tout autant.

Les dignitaires se postèrent à trois mètres de la porte et retinrent leur souffle, à l’affut du moindre grincement, du moindre couinement de roue qui les avertirait de l’arrivée imminente du chef d’État.

— Qu’est-ce que qu’il fout ? soupira Kampfer.

— Un peu de patience. Il devait être au lit.

Le militaire chercha la main de son confrère et la serra dans la sienne.

— J’ai un peu peur.

— Abruti.

 

Le médecin secoua doucement l’épaule du Grand-Maréchal, qui s’ébroua dans son lit.

— C’est l’heure, chuchota-t-il.

Le vieil homme ouvrit les yeux en grand et, d’un tourniquet du bras, envoya valser la couverture avant de se propulser sur ses pieds, frais comme un gardon.

— Personne dans le coin ? demanda-t-il à son aide-soignant.

— Pas pour le moment, mais nous devons faire vite avant qu’ils s’impatientent.

Le dictateur fit d’un signe de tête à son médecin. Ils préparaient les plus infimes détails de ce plan d’évasion depuis des mois, mais l’excitation et l’emportement pouvaient très bien réduire leurs efforts à néant s’ils mésestimaient la gravité de la situation.

Dans un vent de tornade, le dirigeant se débarrassa de son lourd pyjama de somptueuse étoffe, dévoilant le jean élimé et la chemise à carreaux qu’il portait en dessous. Il ouvrit un placard et en tira une paire de baskets, qu’il enfila prestement.

— Prêt, papa ?

— Prêt, fiston.

Le médecin sortit de sa poche une petite clé grise et gratta le papier peint du mur du bout de l’ongle. Il finit par dénicher la serrure, dans laquelle il introduisit le précieux sésame. Dans un claquement sourd, la porte se désolidarisa de la paroi et pivota sur ses gonds, dévoilant un escalier enténébré dont les marches s’enfonçaient dans la terre.

— En route, dit le vieil homme, dont l’entrain retrouvé paraissait l’avoir rajeuni de dix ans.

Ils refermèrent le panneau derrière eux et, à la lumière d’une lampe de poche, dévalèrent les degrés poussiéreux jusqu’à déboucher dans un petit vestibule. La pièce, située à l’arrière du palais dans une aile à l’abandon, avait autrefois abrité certaines parties de jambes en l’air illégitimes.

— Passe-moi le rasoir.

Sans discuter, le médecin tendit au Grand-Maréchal une lame aiguisée dont le vieil homme usa pour se débarrasser de l’énorme moustache qui lui mangeait la lèvre supérieure. Une fois glabre, le dictateur s’affubla d’une perruque noire de jais et tira de sa poche une casquette publicitaire qu’il s’enfonça sur la tête.

— De quoi j’ai l’air ? demanda-t-il.

— D’un imbécile.

Le Grand-Maréchal sourit.

— C’est parfait.

 

— Il est parti.

— Comment ça, parti ?

— Parti. Disparu.

Kampfer laissa ses bras retomber le long de ses hanches. Une expression de profonde détresse baignait ses yeux humides.

— Il a même abandonné ses vêtements. C’est terminé.

Une flamme d’espoir — ou de folie — embrasa les prunelles de Vernovitch.

— On peut encore y arriver. Filez endosser ses habits. Nous allons avoir besoin d’un déguisement.

— Quoi ? Mais…

— Ne discutez pas ou nous mourrons tous les deux.

Pétrifié par l’effroi, le militaire trottina jusqu’au couloir et disparut dans la chambre, tandis que Vernovitch passait le mobilier du salon en revue. Son choix se porta sur un petit buste en bronze du Maréchal, dont le socle épousait parfaitement sa paume. Cela pourrait servir au cas où les choses tourneraient au vinaigre. Il accueillit le retour de Kampfer avec un large sourire.

— Ils vous vont à merveille, mentit-il.

De fait, l’accoutrement était un peu trop juste, mais vu de loin, le subterfuge ferait sans doute illusion.

— Venez, dit Vernovitch, et placez-vous ici.

Il conduisit le soldat déguisé en dictateur face à la baie vitrée et lui ordonna de saluer la foule. Quelques curieux plissèrent les yeux et se mirent à huer.

— Qu’est-ce qu’on fabrique ? murmura Kampfer.

— On sauve les meubles.

Le policier recula de deux pas et, profitant de son élan, donna un grand coup de pied dans le dos de Kampfer. Le militaire, propulsé, traversa les carreaux dans un furieux fracas de verre brisé. Un grand cri résonna, immédiatement interrompu par le bruit d’une chute flasque contre les pavés de la cour. Quelques soldats se massèrent autour du cadavre, qui gisait face contre terre dans une grande flaque de sang et de divers autres fragments. La foule se tut.

Vernovitch écarta les débris de la fenêtre en faisant attention de ne s’abîmer ni les mains, ni sa belle chemise noire, et ouvrit en grand les battants. L’immense foule réunie sur la place le dévisagea. Il pouvait sentir leurs cœurs qui battaient à l’unisson, et aussi la brûlure de leurs regards. Le policier marchait sur des braises, mais il pouvait encore s’en sortir.

— La police et l’armée se rangent à vos côtés ! hurla-t-il. À bas le tyran !

Loin d’enflammer l’attroupement, l’annonce ne fit que creuser le silence qui étouffait la ville. Un doute s’empara de Vernovitch. Un peu plus bas, l’émissaire qu’il avait reçu plus tôt écrasait son visage écarlate contre les grilles du palais.

— L’armée et la police sont déjà de notre côté ! s’écria le dissident.

Pris de vertige devant l’étendue de sa solitude, Vernovitch vacilla, au bord de l’abîme. Son regard se perdit dans la marée humaine. Peut-être était-ce la folie qui, tapie dans l’ombre, frappait à sa porte, mais il crut y reconnaître un faciès familier.

 

La casquette enfoncée sur le front, le Grand-Maréchal darda un œil amusé en direction du balcon. D’en bas, Vernovitch avait l’air si misérable, et son piédestal si fragile. Des années qu’il n’avait plus donné de discours en public, et il mettait à présent le doigt sur le sentiment de malaise qui l’avait gagné la dernière fois qu’il s’était soumis à l’exercice. Vu d’ici, tout ce qui était en hauteur avait un goût d’éphémère grotesque.

Le vieil homme balaya la foule d’un regard. Dissimulé comme il l’était là où personne ne l’attendait, au milieu de la masse agitée, il y avait bien peu de chance pour que quelqu’un le reconnaisse. Avec la complicité de quelques personnes de confiance, à l’instar de son médecin — qui n’était autre qu’un fils illégitime, mais particulièrement serviable —, il s’était assuré que son profil qui ornait les pièces de monnaie ne soit jamais modifié, et que le maquillage et la moustache qu’il arborait lors de ses rares apparitions publiques ou télévisées le rendent méconnaissable s’il venait à s’en délester. Ils avaient passé des années à construire leur issue de secours, et celle-ci fonctionnait jusqu’ici à merveille.

Le docteur posa une main sur l’épaule de son vieux père, éminemment satisfait de la tournure des évènements. Le plan marchait comme sur des roulettes et l’enthousiasme des dissidents était contagieux. Les bouteilles de vin circulaient dans la foule. Les manifestants y buvaient au goulot et y retrouvaient un peu de force.

— Ouvrez ! grondèrent les enragés.

Le Grand-Maréchal empoigna une bouteille qui passait devant lui et fit tournoyer son bras en l’air. Le récipient voltigea en un arc parfait jusqu’au balcon et alla s’écraser sur le front de Vernovitch, qui s’écroula.

Les insurgés hurlèrent leur joie tandis que les derniers militaires jetaient leurs armes au sol et déverrouillaient les portes du palais.

Sur le chemin de la victoire, des combattants anonymes portèrent alors le vieil homme en triomphe, symbole pour quelques minutes de leur lutte contre l’oppression révolue.

 

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