Viral

Une épidémie rôde, sournoise et invisible.

Debout face à la glace, Ray ouvrit la bouche pour constater l’étendue des dégâts. La molaire, à moitié déchaussée, branlait de part et d’autre de la gencive. Une minuscule boule blanche avait fait son nid à l’intérieur du trou laissé par le plombage. Pensant qu’une miette s’était logée dans l’orifice, Ray sortit sa vieille pince à épiler de la trousse de toilette et pinça le corps étranger. Une douleur impensable explosa dans sa mâchoire, remonta le long de ses sinus et sonna à l’intérieur de son crâne les cloches de toutes les cathédrales du monde. Il laissa tomber la pince sur le carrelage et s’agrippa au lavabo par réflexe. Un relent bilieux lui brûla la gorge. Ses genoux se mirent à trembler.

— Sam ! hurla-t-il.

Une adolescente aux joues couvertes de crasse passa la tête par la porte des toilettes. Ray détourna les yeux. Même au comble de la douleur, il n’avait pas envie d’effrayer sa fille aînée.

— On va devoir prendre la voiture, dit-il.

— Hein ? Maintenant ?

Ray tâcha de se souvenir de cette technique de contrôle mental qu’il avait lue dans un traité de psychologie — ou bien était-ce dans un poème de Michaux — où il fallait imaginer sa douleur sous la forme d’un point lumineux, la contenir en son ancrage et la faire rétrécir à la taille d’une tête d’épingle. Si la peine n’en était pas moins intolérable une fois réduite, l’esprit pouvait la supporter.

Paume apposée en pansement sur la joue, Ray tituba le long des lavabos et s’appuya contre le sèche-main électrique.

— Mais c’est toi qui conduis.

Le père, blême, tira de sa poche un trousseau de clefs qu’il lança derrière lui. L’anneau atterrit deux mètres plus loin, sous le regard effaré de l’adolescente.

— Ça va, papa ?

— On doit trouver quelqu’un pour me l’enlever.

— Un médecin ?

— N’importe qui.

Samantha voulut protester, mais le ton de son père était assez clair.

— J’ai le droit de rentrer ?

Ray se tourna et lui adressa un regard excédé.

— Moi, je n’aime pas que les hommes entrent dans les toilettes des femmes… Je demande, c’est tout.

La jeune fille ramassa les clefs et s’éclipsa en quatrième vitesse.

Le père s’y reprit à trois fois pour ouvrir le robinet. L’eau qui en coulait avait beau être fraîche, elle n’en était pas moins d’une couleur révoltante. Il s’aspergea le visage et se sentit partir en arrière, pris de vertiges. S’il s’évanouissait ici, il se cognerait le crâne contre le carrelage. Il n’avait pas besoin d’une nouvelle blessure maintenant.

Dehors, derrière les coups de gong qu’un sumotori frappait sur ses tempes, Ray entendit Sam battre le rappel. Son frère était sans doute allé chasser les serpents dans les hautes herbes.

Quand il estima qu’il avait la force d’aligner un pied devant l’autre, Ray sortit des toilettes. Le soleil brûlait encore plus que lorsqu’il était entré. Si respirer cet air sec était déjà une souffrance, l’aveuglante clarté des rayons réfléchis sur le sable lui faisait tourner la tête. La main en visière, le père plissa les paupières. Il ne discernait rien d’autre que des taches d’un noir d’encre au milieu d’une mer de flou.

— Papa ?

Une petite main moite s’imbriqua dans la sienne et le guida vers la voiture. Le moteur de la vieille Toyota ronronnait comme un chaton. Aveugle, incapable de s’extraire de son sarcophage de douleur, Ray laissa cette aide providentielle le mener jusqu’au siège passager, où il s’affala.

— Mes lunettes, gémit-il.

Samantha détacha sa ceinture de sécurité, se pencha sur la boîte à gants et plongea la main dans le bric-à-brac. Les cartes routières froissées cascadèrent sur la moquette. La portière arrière claqua.

— Qu’est-ce que tu cherches ? demanda Théodore.

Installé sur la banquette, le petit garçon s’accouda aux sièges avant. Son large sourire dévoilait un trou là où auraient dû se trouver ses premières incisives. L’enfant arborait fièrement sur son nez les lunettes de soleil de son père, pourtant trop grandes pour lui.

— Je cherche les… abruti, donne-moi ça !

Sam arracha les binocles sans prêter attention aux protestations du gosse. Ray les chaussa et parut retrouver un semblant de sérénité.

— Tu te souviens de ce qu’on a appris ?

Sam contempla le levier de vitesse d’un air las.

— Rappelle-moi pourquoi on n’a pas pris l’automatique…

L’adolescente soupira, empoigna la manette et passa la première. Le moteur rugit comme un lion en cage.

— Lâche la pédale !

— Maman n’en avait pourtant plus besoin, poursuivit-elle.

Mais Ray n’avait pas le cœur de repenser à Joan maintenant.

— Prends à gauche.

Sa voix n’était plus qu’un filet étranglé. Les enfants cessèrent d’objecter et se murèrent dans le silence, Sam au volant, Théo la tête collée contre la vitre poussiéreuse. Le petit garçon regarda avec une certaine tristesse la station-service s’éloigner derrière eux. Le sol du magasin abandonné n’avait pas été des plus confortable, mais les rayonnages de bandes dessinées étaient encore bien fournis et la nourriture ne manquait pas. Entre les chasses au reptile et les pages illustrées, l’enfant n’avait pas eu le temps de s’ennuyer cette semaine.

Une fois sur la route, Sam enclencha la deuxième. Le véhicule hoqueta. Le cahot tira à Ray une plainte sourde.

— Doucement…

— Je vais rester en deuxième.

— On se traîne, grogna Théo.

Ray inspira profondément. Sa douleur était une feuille de thé qui infusait dans son corps comme dans un bol d’eau bouillante. Il avait tout fait pour éviter cette situation, mais le choix ne lui appartenait plus désormais : ces élancements étaient devenus insupportables. Pour autant, il ne laisserait plus ses enfants l’aider à arracher la dent malade. Cette opération chirurgicale improvisée avait été la première et la dernière.

— On va où ?

— En ville, soupira Ray.

L’adolescente le dévisagea, contrariée. Son père, caché derrière les carreaux opaques de ses lunettes de soleil, crut bon d’ignorer son air sombre.

— Comme tu veux, papa.

Sam appuya sur l’accélérateur jusqu’à ce que le moteur hurle à son tour. Ray tourna la tête et admira le spectacle de la steppe qui courait en sens inverse. Lorsqu’il n’en put supporter davantage, il ferma les yeux.

 

Des doigts épais lui palpaient les gencives pendant que sa langue, coincée sous un tampon d’ouate, s’égarait en convulsions.

— La dent ne tient plus, dit une grosse voix perdue dans la lumière du projecteur. Et l’abcès est descendu trop loin. Il faut arracher.

Une larme de douleur perla sur la joue de Ray. Installé sur la table d’opération du vétérinaire, il laissait son esprit divaguer dans un état de semi-conscience.

— Ça risque de faire mal, dit l’homme.

Avant que la phrase n’ait le temps de se frayer un chemin jusqu’à son cerveau, Ray sentit sa mâchoire exploser en un feu d’artifice de douleur. Des étoiles dansèrent devant ses yeux et il s’évanouit un bref instant.

Lorsqu’il reprit conscience, Sam et Théo le dévisageaient d’un œil inquiet. Sa peine, pourtant toujours aussi intense, s’était agréablement décalée sur l’échelle du supportable, les impossibles élancements ayant cédé la place à un tiraillement grave qui lui mangeait la moitié du visage.

Le père sourit. Sa mine était affreuse.

— Ta chemise est tachée, dit Théodore.

Sam frotta la tête du garçon de son poing fermé. Théo repoussa l’adolescente avec une flopée de jurons indigne d’un enfant de son âge. Trop engourdi pour faire montre d’autorité, Ray renonça à empêcher sa progéniture de s’écharper et se redressa sur la table.

Le vétérinaire, un type aux épaules larges comme une voie de chemin de fer, tenait dans les saucisses qui lui faisaient office de doigts la dent grisâtre qui l’avait fait tant souffrir.

Ray remercia le géant d’un regard. Un filet de sang et de salive s’écoula de ses lèvres et se répandit sur son pantalon. Son hôte lui tendit une feuille d’essuie-tout.

— L’anesthésie est un peu sommaire, je fais avec les moyens du bord. Ça fait longtemps qu’il n’y a plus un médecin digne de ce nom en ville.

Ray mordit sa lèvre inférieure pour en éprouver la sensibilité. C’était comme de mâcher du chewing-gum.

— N’y allez pas trop fort, ce sera pire sinon. Tenez.

Le père se gargarisa avec le bain de bouche que le type lui tendait et recracha dans l’évier. Si l’on considérait à quel point sa gencive le faisait souffrir, même à travers le filtre cotonneux de l’anesthésie, il pouvait s’attendre à endurer le martyre une fois que les effets se seraient estompés.

— C’est très gentil, articula Ray.

Il jeta un regard en coin à ses enfants avant de se retourner vers l’homme. Ses mains comme son tablier étaient couverts de sang.

— Je n’ai pas de quoi vous payer.

Le visage du vétérinaire se fendit en largeur. Sa dentition impeccable contrastait avec sa physionomie rustique.

— Rassurez-vous, dit-il, je ne m’attendais à rien.

L’inconnu se pencha sur l’oreille de Ray. Son haleine sentait la menthe.

— Par contre, je ne serais pas contre une nuit avec votre fille, si ça ne vous fait rien.

Le sang lui monta au visage. Ray voulut hurler à ses enfants de s’enfuir, mais ses jambes ne le portaient plus. Le vétérinaire dévisagea Ray avant d’éclater d’un rire clair.

— Je plaisante, mon vieux, je plaisante. C’est peut-être la fin d’une époque, mais on peut encore se comporter en personnes civilisées, non ?

Ray ne savait plus s’il devait rire ou pleurer. Avant la catastrophe, il s’était nourri de tellement de séries B que la proposition, si elle l’avait choqué, ne l’avait pas plus surpris que ça. C’était dire à quel point la science-fiction avait fait du mal à ce monde.

Le vétérinaire demanda au petit garçon de lui ouvrir le robinet et se rinça abondamment les mains et les avant-bras avant de les savonner avec vigueur. Lorsqu’il eut terminé, il procéda à la désinfection de ses instruments chirurgicaux. Ces scalpels et ces pinces, expliqua-t-il, n’avaient plus soigné d’animaux depuis longtemps. Les quelques centaines d’habitants qui avaient fait le choix de rester chez eux après le premier pic d’épidémie refilaient son adresse aux étrangers de passage plutôt que de les aider eux-mêmes. La confiance était partie en même temps que l’espoir de voir les choses s’arranger : revenir en arrière relevait désormais de l’utopie fantaisiste.

Une fois que l’homme fut venu à bout de sa tâche, il jeta son tablier dans une poubelle et referma les tiroirs à clef : Théo, qui ne manquait jamais une occasion de se faire remarquer, venait de menacer sa sœur avec une scie à os.

— C’est agréable de voir de nouveaux visages en ville. Je suis Matthias.

Ray tangua sur ses pieds avant de parvenir à stabiliser sa position.

— Combien de gens ici ?

Le vétérinaire fit jouer ses épaules massives.

— Peut-être trois cents, grand maximum. Je n’en vois guère qu’une dizaine de façon régulière, des gens de confiance qui savent ne pas parler des sujets fâcheux. Ce sont eux qui me racontent. La plupart des habitants se sont réorganisés en communautés fermées qui ne fréquentent pas les autres groupes. Chacun ses problèmes. Mais je reste à disposition de tout le monde quand il s’agit de prodiguer des soins d’urgence. Ils savent où me trouver.

— Il n’y a plus de médecin ?

— Ils ont été emportés en premier…

La mine affligée de Ray trahissait sa pensée. Le père traîna des pieds jusqu’à la fenêtre ouverte, d’où émanait une odeur de bois brûlé. À quelques blocs d’ici, les restes d’un grand bâtiment surmonté d’un dôme terminaient de se consumer dans un nuage de fumée blanche.

— La bibliothèque, dit Matthias. J’ai réussi à sauver quelques livres, mais je n’ai pas pu les retenir longtemps. Ça les démangeait depuis un bail.

Le père de famille laissa échapper un soupir d’abattement et détourna son regard du sinistre spectacle.

— Vous ne pouvez pas repartir comme ça, dit le vétérinaire. Quand la douleur se réveillera pour de bon, vous ne voudrez pas vous trouver à des kilomètres d’une armoire à pharmacie. Il y a des lits à l’étage. L’immeuble est vide, tout comme le pâté de maisons. Nous dînerons ensemble et vous me raconterez votre histoire, entendu ?

Dans l’incapacité de formuler la moindre objection, Ray chercha une bonne raison de refuser l’hospitalité de l’inconnu sans paraître impoli. Sa confiance s’était émiettée depuis longtemps, sans compter que rester au contact d’une population citadine les mettait en danger. S’ils avaient évité la contamination jusque là, ils avaient dû payer le prix d’un certain isolement.

— Papa, il y a des lits, gémit Théo.

Sam garda le silence, mais les cernes pendues sous ses yeux racontaient son histoire bien mieux que n’importe quelle supplique. Ils étaient épuisés. Une ou deux nuits de répit ne seraient pas de refus.

— C’est entendu, dit Ray.

Le vétérinaire, ravi, frappa dans ses mains et invita les enfants à le suivre.

 

Au terme de plusieurs visites, la famille jeta son dévolu sur un appartement lumineux du quatrième étage. Les fenêtres, qui couvraient tout un mur du salon, offraient un panorama stupéfiant sur la ville endormie. Ray ouvrit la baie et tendit l’oreille pendant que les enfants investissaient leurs chambres dans un chœur de chamailleries. Au loin, l’océan chuchotait sa litanie de sable et d’eau. Dix ans plus tôt, il n’aurait pas pu profiter de ce concert délicat. Mais depuis que les grognements des moteurs et des klaxons avaient cédé la place au bruissement du vent dans les feuilles, la bande sonore citadine avait été bouleversée.

Le père embrassa d’un regard l’étendue de maisons vides et d’immeubles abandonnés qui s’offrait à ses yeux. La ville ressemblait à une tarte refroidie qui, désormais inerte, reposait à la surface du paysage plutôt que de s’y intégrer. C’était bien mieux ainsi. Les constructions urbaines lui avaient toujours fait l’effet de pièces rapportées. Débarrassée de la vie qui l’encombrait, réduite à l’état de coquille sèche, l’agglomération revêtait un aspect minéral, soumis à la dégradation du temps. Ça et là, les mauvaises herbes perçaient le bitume des routes. Les façades des bâtiments roussissaient de mousse. Certains animaux reprenaient leurs droits sur leurs terres ancestrales, comme en témoignaient les épaisses flaques de guano sous les réverbères tordus. Les trottoirs n’avaient pas été nettoyés depuis des années. De toute façon, il n’y avait plus personne pour les salir.

Le père de famille tourna la tête vers l’Est. La colonne de fumée qui montait de l’ancienne bibliothèque continuait de se dissiper en spirales au-dessus des toits. Un tel incendie pouvait durer des jours, voire des semaines, ainsi qu’il avait pu en faire l’expérience. Le panache s’érigeait en fanal à la surface de ce sol lunaire.

Le parquet grinça dans l’entrée.

— Tout va bien ? demanda Matthias.

Le vétérinaire, comme s’il craignait de renverser quelque chose, entra à pas de loups dans le vestibule.

— C’est un très bon choix, dit-il.

— Qui vivait ici ?

— Un couple de retraités. Très aimables.

— Contaminés ?

Le géant hocha la tête.

— Elle, oui. Quand elle est morte, il s’est laissé partir.

Ray pinça les lèvres. Il n’avait jamais été doué pour trouver des mots de réconfort, surtout quand la situation le touchait lui aussi. Matthias changea de sujet :

— Nous pouvons préparer à dîner. Les fourneaux sont au premier, au fond du couloir.

— C’est là que vous vivez ?

— Que je fais les repas. Ces gens avaient une cuisine du tonnerre, il serait dommage de ne pas en profiter. Pour ce qui est des chambres, je dors au deuxième, dernière porte à gauche. À ce propos, il vaudrait mieux dire aux enfants de ne pas s’approcher.

Ray haussa les sourcils.

— J’aime mon intimité, poursuivit le vétérinaire.

Sam et Théo firent irruption dans le salon, coupant court à la conversation.

— J’ai la plus grande chambre ! pérora le garçon.

L’adolescente leva le poing et serra les dents. Théo mit ses mains en bouclier, mais Sam explosa de rire et se détourna de son frère.

— Je te l’ai laissée, dit-elle. La bibliothèque est dans la mienne, de toute façon.

Ray chercha le regard de Matthias qui, attendri par les explications animées des deux enfants, avait déjà tout oublié de la conversation.

— Il n’y a rien à craindre avec celle-ci, dit le vétérinaire.

Rassuré, le père de famille battit le rappel.

 

Sam et Théo insistèrent pour préparer le repas. Tandis qu’ils s’activaient derrière les fourneaux — de magnifiques appareils en fonte qui avaient dû coûter une fortune rien qu’à l’installation —, les deux hommes prirent place autour de la sculpturale table en bois qui trônait à l’autre bout de la pièce. On avait vécu dans cette cuisine, mais il y avait sans doute des années que ses murs n’avaient pas réverbéré de rires d’enfants.

— Depuis combien de temps ? demanda Matthias.

— Sur les routes ? Un peu plus d’un an. Nous avons traversé le pays une première fois en espérant que l’épidémie serait circonscrite et que nous pourrions vite rentrer chez nous. Mais des poches se sont développées à Sydney, puis à Canberra, et dès qu’elles ont explosé, il était déjà trop tard.

Le vétérinaire ne desserra pas les mâchoires. Ils avaient été nombreux à croire — politiques et médias en tête — que le phénomène ne toucherait jamais l’Australie. Le continent était une île qui, au prix d’une campagne de restriction sévère, pouvait tout à fait isoler le problème et l’étouffer dans l’œuf. Mais les politiques et les médias avaient une fois de plus confondu ambitions et réalité.

— Nous nous sommes enfoncés dans les terres dès que l’épidémie a commencé à prendre de l’ampleur. Nous avons tout laissé.

Ray baissa la voix.

— Y compris ma femme. Joan.

La poitrine du géant se gonfla d’un soupir.

— Navré.

Le père secoua la tête.

— Ça a été très rapide. Joan n’était pas de constitution robuste. Sitôt touchée, elle a très vite plongé dans l’apathie et a arrêté de s’alimenter, comme tous les autres. Elle faisait partie du premier lot de contaminés chez nous. L’hôpital a voulu la garder en observation, pour que les médecins l’examinent. Elle est morte là-bas. Elle n’avait pas l’air si malheureuse.

— Les enfants l’ont vue ?

— Je préfère qu’ils conservent un beau souvenir de leur mère. Cette… loque… n’avait plus rien d’humain.

— Que faisait-elle ?

Ray eut un rictus triste.

— Elle était libraire.

Le géant rougit, désolé d’avoir remué de pareils traumatismes. La conversation s’étiola et chacun s’isola en lui-même à la recherche d’une issue. Ray connaissait l’étendue de sa souffrance, mais il ignorait tout de celle de leur hôte. Il s’apprêtait à lui poser la question lorsque la voix criarde de Théo s’éleva et leur tira un sourire.

— C’est prêt !

Les casseroles s’entrechoquèrent. Une odeur de brûlé monta du four.

— Vous avez besoin d’aide, les enfants ?

— Non !

Un tourbillon se déchaîna autour des deux adultes assis. En un tournemain, la table fut dressée et les plats brûlants déposés devant eux. Théo et Sam se joignirent à l’assemblée et continuèrent de se disputer longtemps après que la première bouchée fut enfournée. Les grands parleraient plus tard.

Ray regarda les enfants manger de bon appétit le plat qu’ils avaient préparé. Comme sa mâchoire lui tirait encore des grimaces de douleur, le père de famille préférait ne pas tenter le diable.

Le repas terminé, les enfants laissèrent la table en désordre et s’enfuirent vers les étages. Les deux hommes échangèrent encore leurs histoires respectives pendant un long moment avant que la fatigue ne les gagne.

Matthias n’avait jamais eu d’enfants, mais, comme à peu près tout le monde, il adorait ceux des autres. Lorsque l’épidémie s’était déclarée, il travaillait en extra comme soigneur au zoo local. Le cabinet ne drainait pas beaucoup d’argent en lui-même. Son activité restreinte l’obligeait donc à recourir à certains compléments.

Les choses avaient changé avec le phénomène. Une fois que les médecins furent tous tombés et que l’armée eut décidé de déserter pour s’occuper de ses propres troupes, il s’était retrouvé à soigner les fantômes avec les moyens du bord. Il n’avait jamais fait d’études de médecine, tout au plus possédait-il quelques notions de secourisme. Mais s’il pouvait soigner une carie sur un chimpanzé, il n’existait aucune raison pour qu’il ne puisse pas faire la même chose sur un être humain.

— Qui sont-ils ? demanda Ray.

— Ceux qui restent ? Pas mal d’handicapés, de gens qui n’ont pas pu fuir au moment des grands exodes. Il y a des personnes en fauteuil, mais aussi des déficients mentaux. Quelques sourds également, et une poignée d’aveugles.

Ray hocha la tête. En somme, rien que de très logique. Les survivants valides étaient, selon Matthias, si repliés sur eux-mêmes qu’ils faisaient peur à voir. C’était eux qui avaient mis le feu à la bibliothèque, bien que le bâtiment ne présente plus de danger et ait été expurgé de tous les foyers d’infection depuis longtemps. Il s’agissait d’un acte irrationnel, de ceux qui défont les civilisations.

— Je ne peux rien contre la peur, dit le vétérinaire. Et en toute honnêteté, cela ne m’intéresse plus. Je suis bien où je suis. Je continue d’aller au zoo toutes les semaines.

— Vous n’avez pas libéré les animaux ?

— Vous imaginez un éléphant paître au milieu du parc municipal ? Un troupeau de singes faire la loi au centre commercial ? Très peu pour moi. Ce sont des bêtes sauvages, ils n’ont rien à faire en liberté. Quand je mourrai, ils feront ce qu’ils veulent. S’ils sont encore là.

Ray repensa à leur traversée deux mois plus tôt d’une ville en territoire aborigène, où des animaux qui n’appartenaient pas à ce continent s’ébattaient sans entraves.

Un cri strident résonna à l’étage. Le père renversa sa chaise et se précipita dans la cage d’escalier. Il avait reconnu la voix de sa fille.

— Sam !

Le vétérinaire s’élança derrière lui.

— Oh bon sang, j’espère qu’ils n’ont pas…

Les hommes gravirent les marches et atteignirent le second palier. Recroquevillée contre le mur du couloir, Sam indiqua la direction d’une porte ouverte à côté de laquelle Théo se tenait immobile.

— Il y a quelqu’un ! s’exclama la jeune fille.

Le petit garçon était debout dans l’encadrement, face à un appartement plongé dans le noir. Il paraissait hypnotisé.

— Il ne bouge pas, dit-il d’une voix lente.

— Recule, Théo ! s’écria le père. Bouche-toi les oreilles !

Le vétérinaire posa une main sur son épaule.

— C’est inutile, dit-il.

Le géant dépassa le père et la fille, marcha vers la porte et la referma au nez de Théo. Le petit garçon leva vers Matthias un regard incrédule. L’homme passa son énorme main dans ses cheveux en bataille.

— C’est de ma faute, dit-il. J’aurais dû être plus clair.

Ray sentit son sang bouillir dans ses veines. Sa douleur se réveilla et ne fit qu’attiser sa colère.

— Qui est là ? demanda-t-il, péremptoire.

— Mon frère, dit Matthias. Il n’est pas dangereux.

— Il a été contaminé ?

Le vétérinaire sourit.

— Oui.

— C’est inconscient…

— Vous feriez mieux de remonter dans votre chambre.

— Pas question, objecta le père. Nous partons tout de suite.

— Vous auriez tort de réagir comme ça…

Ray aida Sam à se relever et d’un geste, intima l’ordre à son fils de venir les rejoindre. Le petit garçon, honteux, courut jusqu’à son père et se blottit contre son flanc.

— Louie ne parle plus, expliqua le géant. Depuis longtemps déjà. La maladie l’a fait taire. Il n’est en vie que parce que je change deux fois par jour les poches de sa sonde gastrique. Sans cela, il se serait laissé mourir de faim. C’est… un fantôme.

— Imaginez qu’il se réveille ! Imaginez qu’il parle…

— Cela n’arrivera pas.

Matthias tira une clef de la poche de son pantalon et verrouilla l’appartement.

— C’est le problème quand on vit seul : on laisse tout ouvert. Si vous avez vraiment peur, vous pouvez vous enfermer au quatrième. Pour ma part, je dors avec Louie depuis plus d’un an. Cela ne m’a jamais empêché de trouver le sommeil et de me réveiller en forme.

Le père de famille crispa ses bras autour de ses enfants et recula d’un mètre.

— Vous auriez dû nous prévenir.

Matthias haussa les épaules.

— C’est chose faite à présent. Maintenant, si vous voulez bien, je vais préparer du café.

Le titan longea le couloir en sens inverse, frôla le groupe et descendit les escaliers d’un pas lourd. Enfin, il disparut dans l’appartement du dessous sans un regard pour eux.

 

Le lit était suffisamment large pour que Sam et Théo s’y serrent tous les deux. Même si son fils prétendait ne pas avoir eu peur, Ray pouvait lire dans les plis de son front que la présence de sa grande sœur était un soulagement.

— Elle a les pieds froids, se plaignit l’enfant.

L’adolescente renchérit :

— Et toi, tu sens le rat crevé.

Le père de famille calma les griefs de l’un et de l’autre, puis il s’assit au bord du lit et, à la lumière de la lampe de chevet, raconta l’histoire du garçon qui trouvait un œuf de dragon. La jeune fille fit mine de ne pas prêter attention à ces enfantillages et s’empara d’un livre sur l’étagère contigüe. Elle garda néanmoins l’ouvrage ouvert à la même page tout le long du récit et le referma lorsque Ray eut terminé. Théo s’était endormi avant d’avoir entendu le dénouement.

L’adolescente eut un sourire triste. Elle chuchota :

— Je suis désolée d’avoir crié.

— Tu n’as pas à l’être. Mais il ne faudra plus retourner là-bas, d’accord ? Plus jamais.

Le père éteignit l’ampoule et quitta la chambre sur la pointe des pieds. Le salon était plongé dans le noir, à l’instar de la ville. Seules quelques lampes illuminaient des intérieurs épars, minuscules étoiles perdues dans le ciel d’encre, sans que l’on puisse vraiment deviner si les interrupteurs avaient été poussés à dessein ou si on avait tout simplement oublié de les couper. L’électricité fonctionnait toujours, sans doute grâce à des accumulateurs. La question était de savoir pour encore combien de temps.

Une fois qu’il se fut assuré que ses enfants dormaient, Ray quitta l’appartement, fit jouer tous les verrous de la porte et descendit à la cuisine. La pièce était déserte. Une odeur de brûlé empoissait l’atmosphère et le père de famille fut incapable de dire si elle provenait du four, de la fenêtre entrouverte ou des deux à la fois. La table n’avait pas été débarrassée, pas plus que les fourneaux n’avaient été rangés. Ray empila les assiettes et nettoya les fonds de casseroles. Même si leur hôte leur avait dissimulé — par omission — une information capitale, et même si ce monde n’était plus que l’ombre de lui-même, ce n’était pas une raison pour se comporter en rustres. Ray avait fait preuve de lâcheté et d’inconscience en les conduisant ici. Ils s’en étaient très bien tirés tous seuls auparavant, et la route lui manquait.

Une fois le nettoyage terminé, Ray remonta les escaliers en direction du quatrième étage, mais, arrivé au deuxième, remarqua que la porte de l’appartement de Matthias était entrouverte. La clarté tremblotante d’une bougie projetait sur le mur une forêt d’ombres indistinctes. L’hésitation le cloua sur place.

— Ray ? entendit-il à l’autre bout du couloir. C’est vous ?

Le père de famille serra les poings, se dirigea vers la porte et l’entrebâilla davantage.

— Vous pouvez entrer, dit le vétérinaire d’une voix lasse.

Ray poussa le battant. Assis sur une chaise face à une table de bridge, le géant tenait un éventail de cartes à jouer devant lui. Installé de l’autre côté du tapis de jeu, les yeux hagards et vides, un homme d’une vingtaine d’années, à peine vivant, regardait danser la flamme de la bougie. Un tube transparent dont l’extrémité partait sous la nappe avait été glissé dans sa narine. Il était à peine plus vieux que Sam.

— C’est un bluffeur impénitent. Une vraie plaie.

Le soigneur posa ses cartes sur le tapis en feutre et attendit que le père relève l’ironie, en vain. Statufié dans le vestibule, Ray contemplait la scène sans trop y croire. L’air avait atteint la densité de l’eau et la peur de se noyer dans l’absurdité le tenaillait soudain. Il parvint pourtant à articuler sa pensée :

— Depuis combien de temps votre frère est-il dans cet état ?

— Onze mois. La contamination, ça fait un peu plus d’un an. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Vous l’auriez vu, dévorer les articles sur le sujet, se renseigner auprès des facultés de médecine pour essayer d’y voir clair. Mais cela a été plus fort que lui : il a fallu qu’il aille regarder par lui-même.

— Un an ? C’est une contamination tardive, souligna le père de famille. Je croyais que tous les foyers d’infection avaient été éradiqués.

L’homme dodelina.

— Ce n’est pas aussi facile. Il y a tout un tas… d’impondérables. Sans compter que quelquefois, on en oublie, tout simplement. Des gens en ont dissimulé aux autorités, avant que celles-ci ne disparaissent à leur tour.

— Je sais… c’est stupide.

Le vétérinaire se leva et emporta la bougie vers la pièce suivante. Ray frissonna face au visage de Louie qui se fondit derrière un rideau d’obscurité.

Le père de famille emboîta le pas au géant vers un salon dont les murs étaient littéralement couverts de bibliothèques. Sur les étagères s’empilaient des tombereaux de livres de différentes tailles et de différentes couleurs.

— J’ai réussi à en sauver certains avant l’incendie, expliqua Matthias.

Le bruit d’une bouteille que l’on débouche brisa le silence, immédiatement suivi par le son caractéristique d’un verre qui se remplit.

— Les habitants de cet appartement devaient être enseignants, mais ils possédaient également une cave bien fournie. Le savoir et l’abrutissement ne sont pas incompatibles. Vous en voulez ? C’est bon pour ce que vous avez.

Ray remercia son hôte d’un geste poli et passa en revue les nombreux ouvrages qui s’alignaient sur les rayonnages. Il s’agissait pour l’essentiel de traités scientifiques et d’essais, mais quelques romans saupoudraient la collection d’une touche de fantaisie.

Le vétérinaire vida son verre d’un trait et s’en servit un autre.

— C’est de ma faute, dit-il.

— De quoi parlez-vous ?

Matthias parut hésiter.

— Vos enfants ont eu peur, finit-il par répondre. J’aurais dû fermer la porte et vous avertir. C’est juste que… les présentations peuvent être difficiles.

— Je comprends.

— Je ne crois pas.

Le soigneur soupira et se laissa tomber dans un fauteuil mœlleux. Son regard se dissolut dans les remous de l’alcool, à la lumière de la flamme. Ray fit un pas en avant.

— Vous ne m’avez pas tout dit, n’est-ce pas ?

L’homme secoua la tête, le visage défait par la liqueur. Les ombres de la bougie creusaient ses traits comme ceux d’un mort.

— Louie est dans cet état à cause de moi.

Le vétérinaire rassembla ses esprits et déposa son verre sur un coin de la table basse. Puis il se releva et alla piocher un ouvrage sur une étagère en hauteur. Le sang de Ray se solidifia et un froid insensé le glaça jusqu’aux os.

— Il était déjà là lorsque nous sommes arrivés, expliqua Matthias. J’imagine qu’il y avait été oublié. Passé un certain stade de contamination, les autorités n’y faisaient même plus la chasse.

Le père de famille osait à peine laisser son regard glisser sur la couverture familière du livre que tenait le géant dans ses mains formidables. La jaquette avait été perdue, mais il reconnaissait sans peine la texture matelassée des plats, l’arrondi du dos et les coupe-fils zébrés desquels tombait un ruban ocre. Il s’agissait de la source de tous leurs maux, de tous leurs cauchemars. Il s’agissait de la raison pour laquelle ils avaient pris la route, pour laquelle ils avaient fui les villes et leurs habitants et s’étaient défaits des hommes. Cet ouvrage était aussi la cause de la mort de Joan, comme de celle de centaines de millions d’autres êtres humains.

— Le propriétaire l’avait caché dans un tiroir, sous une pile de papiers. Un sentimental, sans doute. Ou un curieux.

— Un fou, siffla Ray, en proie à une terreur abjecte. Reculez !

Matthias caressa le plat du livre à pleine paume, comme un vieux chat. Ray ne voulait pas y croire. Ils avaient fait tout ce chemin pour se jeter dans la gueule du loup. Le père de famille demanda d’une voix tremblante :

— Vous l’avez lu ?

Le géant ricana.

— Un peu. Pas en entier, bien sûr. On ne peut pas le lire en entier, vous savez bien. Mais c’est vraiment une belle histoire. Je comprends que ce roman ait rencontré un tel succès et que les lecteurs aient voulu le partager avec leurs proches.

Matthias ouvrit le livre. Ray hurla et se couvrit les yeux.

— Non !

— Ne vous en faites pas. Regardez…

Le père songea à faire volte-face pour disparaître dans le couloir et retourner s’enfermer au quatrième étage. Il réveillerait ses enfants, les obligerait à descendre par les toits et les gouttières si nécessaire, puis ils quitteraient la ville avant le lever du soleil.

— Vous n’avez rien à craindre. J’ai pris mes précautions, dit le vétérinaire.

Vaincu par sa propre curiosité, Ray abaissa lentement son bras. Le géant tenait le livre ouvert au dernier quart des pages. Une dizaine d’entre elles avaient été repliées vers l’intérieur.

— Louie détestait lire et je pensais que même s’il trouvait le livre, il n’aurait pas l’envie de s’y pencher. Il l’a pourtant lu, en cachette, pendant mes sorties. Pas par amour de la littérature, non… par curiosité, je pense, et peut-être aussi par lassitude. Lorsque je suis rentré et que je l’ai trouvé dans cet état, alors j’ai compris que j’avais commis une erreur en gardant cette chose chez nous.

La peur chez Ray commençait à céder la place à la colère.

— Alors pourquoi ne l’avez-vous pas détruit ?

L’homme secoua la tête, encore.

— Par curiosité aussi, j’imagine. Parce que les livres sont sacrés, d’une certaine façon, quoi qu’ils contiennent. Et parce que c’est une issue.

— Une issue ?

Il sourit.

— Vers l’oubli.

Une chape de plomb s’abattit sur le salon. La flamme de la bougie crépita.

— Vous devez le détruire, dit Ray.

— Vous n’avez jamais été curieux ? Je veux dire, quel est ce livre mystérieux dont les mots ont un tel pouvoir ? Nous devrions peut-être en avoir le cœur net, vous ne pensez pas ? Ne pas savoir est une torture. Ces pages repliées hantent mes journées et peuplent mes nuits de cauchemars. Qu’y a-t-il là-dedans qu’on ne peut ni lire ni raconter ?

Le père de famille voulut encore reculer, mais tomba dos à la porte. Matthias baissa les yeux et parcourut l’ouvrage en silence.

— Je crève d’envie de savoir.

— Vous en mourrez.

— À quoi bon continuer ? Ce livre a eu raison de notre civilisation.

Le vétérinaire plissa les lèvres et déplia les pages cornées.

— Matthias !

Ray planta ses deux index au fond de ses oreilles et se jeta sur le géant, qui s’effondra sur le sol, hilare. La solitude plus que le livre avait vaincu son esprit. Il lui arracha l’ouvrage des mains et le jeta à l’autre bout de la pièce.

— Lisons-le ensemble ! s’exclama-t-il.

Mais Ray, aveuglé par la fureur, n’écoutait déjà plus. Les mains serrées autour du cou musculeux, le père de famille s’étonna de l’aisance avec laquelle il était parvenu à mettre le titan à terre. Il voulut relâcher son étreinte, mais ses doigts crispés s’enfoncèrent un peu plus dans la chair flasque. Le corps de Matthias, littéralement imbibé d’alcool, s’agita de soubresauts, puis retomba de tout son long. Ray reprit son souffle et colla son oreille sur l’immense poitrine. Le cœur continuait de battre, lentement.

Hors d’haleine, mais heureux de ne pas être devenu un meurtrier, il s’empara du livre, le referma en hâte et le glissa dans sa ceinture. Leur temps était compté. Il grimpa les escaliers et fit irruption dans la chambre des enfants.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Sam d’une voix ensommeillée.

— Nous partons.

— Et Matthias ? s’inquiéta Théo.

— Il reste ici.

Les enfants dévalèrent les marches, leurs vêtements sous le bras, et se jetèrent sur le trottoir sans bien savoir pourquoi, comme si le diable était à leurs trousses. Le moteur de la voiture gronda, projetant son écho vers le ciel étoilé. À la lumière de la lune, le véhicule slaloma entre les épaves, le long des rues mortes. Lorsque les pneus finirent par rencontrer le goudron de l’autoroute du désert, Théo s’était rendormi sur le siège arrière, la tête posée sur les genoux de sa sœur.

— On va où ? demanda Sam, inquiète.

Mais Ray garda le silence.

 

La couverture batailla comme un coquillage fermé, mais elle céda finalement aux flammes qui la rongeaient et livra les pages au bûcher. Les feuilles dansèrent au contact des braises et se désagrégèrent en miettes écarlates qui, telles de minuscules montgolfières, fusèrent dans l’air en tournoyant avant de s’éteindre dans la nuit. Dans ces fantômes fugaces, Ray crut distinguer le visage de Joan, la mère de ses enfants, qui leur souriait de là où elle était.

— C’est joli, dit Théo.

Le garçon, collé contre les jambes de son père, serrait sa cuisse comme un tronc d’arbre. Sam, elle, se contenta de regarder le livre partir en fumée. Des langues de feu crépitaient à la surface de ses yeux étrangement fixes.

— Nous n’irons plus en ville, dit Ray. C’est trop dangereux. Nous dormirons ici cette nuit et nous reprendrons la route demain matin. Nous irons vers le désert. Il n’y a que là que nous sommes en sécurité.

L’adolescente acquiesça d’un air grave. Derrière elle, la silhouette d’un jardin d’enfants abandonné se découpait très nettement sur le ciel tapissé de myriades de galaxies. Les crèches avaient été vidées en premier, sitôt l’épidémie déclarée. S’ils n’y avaient pas trouvé de lit, ils étaient tombés sur des matelas de sieste plutôt confortables et sur des tablettes de chocolat au lait.

— On peut aller se coucher ? demanda Théo.

— Oui, dit son père. Sam ? Je vous rejoins.

La jeune fille força Théo à se décrocher de la jambe de Ray et l’entraîna vers le bâtiment où ils avaient déniché la boîte d’allumettes. Ray accompagna le livre dans son agonie et admira le spectacle du papier incandescent qui, jusque dans ses derniers sursauts, offrait au témoin un panel de couleurs changeantes, comme la peau d’un poisson électrique. Quand tout fut terminé, il dispersa les cendres d’un coup de pied et les mélangea au sable du bac de jeu.

Ray avait souvent pensé à l’auteur. Avait-il compris ce qu’il écrivait, l’avait-il fait à dessein, ou était-il tout simplement tombé sur l’idée de trop, sans que la faute lui en incombe ?

L’éditeur était responsable, tout comme l’imprimeur bien sûr, mais aussi les traducteurs clandestins qui, par centaines, s’étaient échangés des bribes de phrases pour s’assurer de ne pas succomber au mal qui affligeait les lecteurs.

La faute revenait aussi tous ceux qui, dans leur malheur, avait trouvé la force de raconter ce qu’ils avaient lu, d’expliquer, avant de sombrer dans l’apathie. Quoi que contienne ce livre, il s’agissait d’une vérité puissante qui n’aurait jamais dû être pensée, et encore moins écrite. Cela pouvait être le grand secret de l’univers, une terrible révélation sur notre nature ou le nom de Dieu, qu’en savait-il ? Il ne l’apprendrait sans doute jamais. Car l’apprendre reviendrait à abandonner ses enfants.

Dès demain, ils prendraient la route. Ils écumeraient les bibliothèques, les librairies, les collections personnelles dans les appartements désertés. Ils détruiraient chaque exemplaire que les services de l’état n’avaient pas supprimé. Et lorsqu’il n’en resterait plus aucun, alors seulement Ray s’autoriserait un repos mérité.

Le père de famille leva la tête vers les étoiles. La lune s’était couchée et le ciel faisait la démonstration de toute sa splendeur. Maintenant que les flammes étaient mortes et que ses yeux avaient eu le temps de s’accoutumer à l’obscurité, il y voyait comme en plein jour.

Il tira de sa poche les pages qu’il avait déchirées et s’abîma dans leur contemplation. Ainsi pliées en huit, elles ne présentaient aucun danger. Il s’émerveilla du pouvoir immense qui reposait dans le creux de sa main. Il en serait le gardien. Il ne faillirait pas. Là où tous avaient échoué, lui réussirait. Et si quelqu’un essayait de leur faire du mal, il n’hésiterait pas à s’en servir.

Ray rangea les pages dans la poche arrière de son jean, adressa un dernier sourire à la nuit et marcha jusqu’à la porte.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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