Toreador

Cristo est un gladiateur d’un genre un peu particulier : il combat des robots.

Comme à chaque veille de combat, Cristo quitta ses habits de lumière et se prépara pour descendre. Aucun contrat ne l’y obligeait. D’ailleurs, la plupart de ses concurrents ne s’embarrassaient pas d’un tel fardeau, surtout avant un match.

Pourtant, un sentiment en lui profondément enterré chuchotait à son oreille qu’il s’agissait là d’une question de respect. Ses adversaires — ou, comme certains aimaient à les appeler, ses condamnés à mort, des gladiateurs que la Ligue lui servait sur un plateau — méritaient ce dernier honneur.

Le sang qui bouillonnait dans les veines de Cristo avait connu le sable des arènes. Ses gênes se souvenaient de sa chaleur, si intense que les grains imprimaient leur brûlure sur le visage du torero. Ses ancêtres s’étaient battus à l’ombre des tribunes, encouragés par une foule tour à tour hystérique et silencieuse. Les mains de ses aïeux avaient été baptisées dans le sang et l’animal éternel leur avait légué sa force et sa fureur, mais aussi sa peur : chaque passe était une bataille, un pied de nez à la mort qui se répétait sans interruption depuis la nuit des temps.

Même si les taureaux avaient depuis longtemps cédé la place à d’autres types d’adversaires, Cristo sentait le poids de cet héritage peser sur ses épaules. Ce n’était pas pour rien qu’il était le meilleur, le champion, le seigneur de l’arène, celui sur qui l’on pariait, celui dont le genou n’avait jamais touché terre. La noblesse de son rang — Cristo était issu d’une famille de combattants dont l’expérience se perpétuait depuis des siècles — l’obligeait à observer certains principes. Il n’était pas le fléau destructeur qu’une certaine presse se plaisait à dépeindre, ni le tueur affamé qui, tel un prédateur, autorisait la soif de sang à prendre le pas sur la miséricorde. Il laissait la colère aux débutants qui lui disputaient sa place d’idole. Les apprentis qui jalousaient sa réussite se seraient pourtant coupé un doigt pour avoir l’honneur d’effleurer un pan de son vêtement doré.

Cristo était le héros d’une légende qu’il comptait bien perpétuer le plus longtemps possible, jusqu’à ce qu’un jour, il trouve un adversaire à sa mesure. Le surnom de « Toreador » ne lui avait pas été attribué : il se l’était choisi. L’homme avait redonné ses lettres de noblesse à ce mot tombé en désuétude au fil du temps, faute de taureaux. Il l’avait enfilé comme un costume oublié, pour se rendre compte qu’il lui allait comme un gant. Car les mots, disait-il, sont des maisons vides que nous habitons.

À minuit, Cristo quitta ses appartements. Situés au dernier étage du siège de la Ligue, ceux-ci tenaient davantage de la suite impériale que du dortoir trivial. Les organisateurs connaissaient la valeur de leur champion. Chacun de ses combats était retransmis en direct sur les réseaux du monde entier, en léger différé pour les colonies du système solaire et diffusé le lendemain dans toutes les autres fédérations galactiques. L’argent généré par la publicité coulait alors proportionnellement à sa célébrité.

Cristo laissa les portes se refermer derrière lui et en scella les battants d’une pression de la paume sur le pavé tactile. Le garde chargé d’assurer la sécurité des trois autres champions qui vivaient sur le palier le salua d’un hochement de tête. Le gorille se garda de lui poser la moindre question au sujet de son escapade nocturne. Il savait l’endroit où Cristo s’apprêtait à descendre : personne ne l’ignorait. Et même s’il n’avait jamais publiquement fait état de ces visites, la rumeur s’était répandue comme une traînée de poudre. Sa pudeur ne faisait qu’alimenter sa légende. Quelquefois une image fuitait dans les journaux, préjudice pour lequel Le Toreador se voyait mal exiger un dédommagement. Cette mise en scène, qui partait d’une noble intention, participait à la construction de sa notoriété. Elle était sa signature.

Le combattant grimpa dans la cabine située au fond du couloir et commanda au robot vocal de l’emmener de l’autre côté de l’enceinte. La cellule trembla lorsque les réacteurs de propulsion s’allumèrent, puis décolla sans à-coups au-dessus de l’arène. Les bâtiments de la Ligue s’élevaient tout autour du terrain principal : ils ceignaient les tribunes comme une couronne et montaient vers le ciel, qu’ils paraissaient vouloir crever comme une baudruche. La Ligue disposait de sa propre piste d’envol interplanétaire, ce qui permettait d’éviter à ses vedettes l’inconfort de transiter par les astroports trop fréquentés. Les fans se comptaient par millions : certains pouvaient même devenir fous si on ne les laissait pas approcher leur idole. Il en allait donc de la sécurité des uns comme des autres.

La cabine survola l’aire de jeu et poursuivit son chemin vers un tunnel en arche qui s’enfonçait vers le dock technique, puis disparut dans une canule réservée aux unités de transport.

Cristo fut plongé dans le noir. La clameur des sous-sols montait sous ses pieds à mesure que la température augmentait. Le même sentiment l’envahissait toujours à cet instant : il se retrouvait transporté dans la peau du petit garçon qu’il avait été autrefois et que sa mère berçait de contes anciens, où les créatures vivant sous la terre battaient un fer chauffé à blanc dans les entrailles des montagnes. Là, ils polissaient des armes dont le fil, plus tranchant qu’un couteau à ondes de Kopp, était capable de fendre la pierre. Enfant, Cristo avait souvent visité ces caves en songe. Maintenant qu’il était le Toreador, il n’avait plus besoin de rêver pour y pénétrer.

La cabine freina en douceur pour amortir la chute et s’immobilisa à quelques centimètres du sol. La réserve technique était le lieu où l’on apprêtait les combattants non-humains avant les jeux. Une voix synthétique l’enjoignit de se méfier de la marche en descendant, conseil auquel il donna une oreille attentive : à la veille d’un match, il aurait été stupide de décevoir ses fans en se foulant une cheville.

Nous vous remercions de nous faire l’honneur de votre visite, Toreador ! grésilla une voix dans son dos.

Le combattant se retourna pour tomber nez à nez avec l’androïde de sécurité. Une présence humaine n’était pas nécessaire dans les garages, compte tenu des impressionnants barrages qui filtraient les intrusions extérieures. Les visiteurs étaient identifiés au moyen de scanners holographiques, ce qui permettait à Cristo de se promener à peu près où il le souhaitait sans entrave et, surtout, sans craindre de voir le canon d’une arme à réfraction se pointer sur sa tempe.

L’androïde, dont la carrosserie avait été modelée pour reproduire la silhouette d’un corps humain sans toutefois en revêtir la texture, s’inclina devant la vedette et tendit une main gantée d’acier en direction du couloir.

Si vous voulez bien vous donner la peine.

Le Toreador se put s’empêcher de sourire. Quoi qu’il arrive, les mécabots se comportaient de manière respectueuse avec leurs interlocuteurs humains, que ceux-ci fassent preuve de politesse ou qu’ils agissent en rustres.

Cristo pénétra dans le cœur de la machine, là où les derniers préparatifs se déroulaient dans un concert de hurlements métalliques. La chaleur des pièces frottées les unes contre les autres, des carrosseries débosselées et de l’acier en fusion lui sauta au visage, comme s’il s’invitait dans l’antichambre d’une étoile infernale.

— Où est mon adversaire ? demanda-t-il à haute et intelligible voix.

Un petit module de la taille d’un œuf tomba du plafond. L’appareil entra en suspension dans l’air pour s’immobiliser à hauteur de son visage. Sa surface se rida d’ondes de computation et bientôt, une voix synthétique résonna dans la partie supérieure de sa coque :

Planning jour 267, dit le module. Entrée 89. Accès à la base de données. Bienvenue, Toreador. Veuillez me suivre.

Tel un esprit guidant les pas de son hôte sur les sentes arides des neuf cercles de l’Enfer, le robot conduisit le visiteur à travers le dock. Sa présence ne parut pas déranger le moins du monde ses habitants. Ici, des robots apprêtaient d’autres robots, les préparaient au combat, les réparaient, recyclaient les pièces détachées des modules trop endommagés pour compléter les corps de ceux qui le nécessitaient. Les androïdes que les champions affrontaient étaient souvent des robots donnés au recyclage par les militaires. Lorsque, tombées en obsolescence, les machines arrivaient à la Ligue, elles étaient retaillées, améliorées, redessinées pour le combat par des ingénieurs. Ces techniciens ne descendaient jamais pour voir leurs schémas prendre corps : ils se contentaient d’allumer la télévision le jour J.

Entrée 89, répéta le module.

Après s’être assuré que la requête de l’humain avait été satisfaite, le robot retourna s’encastrer dans le plafond. Cristo posa alors les yeux sur la machine que son guide venait de lui indiquer.

Le mécabot était encore en phase de remodelage. D’aspect humanoïde, sa carrosserie élancée inspirait une certaine noblesse. Ses avant-bras avaient été remplacés par des extensions de combat dotées de lames rétractiles et de capsules explosives.

Sur un plateau en suspension à la droite du bel endormi, ses anciennes mains reposaient, inertes, dans l’attente de leur destruction. Cristo s’empara de l’une d’entre elles pour l’examiner en détail. C’était un travail d’orfèvre, bien plus méticuleux que n’importe quel ouvrage militaire. Ces prothèses avaient été pensées pour ressembler le plus possible à des mains humaines. Le Toreador actionna les articulations et fit jouer les tendons pour en éprouver la fluidité. Ces pièces n’avaient rien à envier à ses propres mains : elles avaient été dessinées non pas pour tordre et pour broyer, mais pour saisir avec précision, peut-être même pour caresser.

Reposant la pièce sur le plateau, Cristo se pencha sur le terminal et arrêta le processus au moment où de grandes pinces s’apprêtaient à remplacer les jambes de l’androïde par de musculeuses cuisses d’acier rétropropulsées. Une fois installées, elles permettraient à son adversaire de sauter à cinq mètres de haut et, malgré son poids qui devait avoisiner la tonne, de se déplacer à une vitesse stupéfiante. Les spectateurs n’auraient pas à regretter le prix de leur billet : la Ligue les avait gâtés.

Les doigts guidés par la force de l’habitude, Cristo déploya le menu système et dénicha l’intelligence programmée qui régissait le méca. Même si les ingénieurs remplaçaient la personnalité du robot par un ghost-plugin, celle-ci demeurait gravée dans la mémoire de la machine, comme un souvenir isolé de ses semblables. Le mécabot qu’il affronterait demain n’aurait rien d’autre dans la caboche qu’une féroce envie de tuer, mais, quelque part au plus profond de lui, dormirait le reflet de celui qu’il avait été autrefois. C’était précisément lui que Cristo était descendu visiter. Le Toreador mettait un point d’honneur à apprendre l’histoire de chacun de ses adversaires. Le sentiment de respect qu’il en retirait ne le faisait frapper que plus fort le moment venu : dans la bataille, la pitié n’existe pas pour celui que l’on traite comme son égal.

Il débraya la commande vocale et enclencha la mise en sommeil du système d’exploitation, avant de réactiver l’ancien esprit.

Le robot ouvrit les yeux.

Bonjour, dit-il. En quoi puis-je vous aider ?

— Bonjour, répondit Cristo.

Sa voix avait beau être synthétique, elle résonnait comme celle d’un presque-humain. Le raffinement de sa prononciation était splendide, et induisait un usage bien différent que celui qu’on était en droit d’attendre dans une base militaire. Cet androïde n’avait jamais combattu, pas plus dans le Péloponnèse ou le Myanmar-Nouveau que sur un terrain d’entraînement.

— Pour quelle raison as-tu été conçu ? demanda Cristo.

Le visage du robot se tourna en direction du Toreador. Ses yeux, voilés par la mise à jour de ses circuits oculaires, étaient d’un blanc laiteux. Cette mer d’oubli semblait ne jamais plus devoir s’éclaircir.

Je m’occupe de mon maître, dit le méca d’un ton guilleret. Je change ses couches, je range sa chambre, je lui fais à manger… je lui raconte des histoires.

Cristo sourit. Il s’agissait d’un androïde majordome, qui selon toute probabilité avait été mis à la retraite suite à l’achat d’un nouveau modèle. Ce robot s’était occupé de la famille d’un haut gradé et, après des années de bons et loyaux services, on avait décidé de le mettre à la casse.

Le Toreador se pencha sur son plastron et y vit une marque qu’il prit d’abord pour un choc, mais qui, à y regarder de plus près, s’avéra être un dessin. Un enfant avait décoré la poitrine du mécabot à la pointe d’une clef ou d’un clou. La fresque naïve dépeignait une maison au toit en triangle percée de deux grandes fenêtres, devant laquelle un petit garçon aux cheveux frisés tenait la main de son compagnon mécanique. Un soleil aimable baignait les deux camarades de ses rayons. Quelques années en arrière, ce robot avait dû représenter le monde pour celui qui avait gravé ces lignes dans la carrosserie.

Que puis-je pour vous ? demanda l’être de synthèse, paisible.

Cristo s’adossa contre un pilier et repensa à sa mère.

— Raconte-moi une histoire.

Avec plaisir.

Le robot ferma les paupières et parut prendre quelques secondes de réflexion. Cristo n’était pas dupe. Il savait qu’il ne s’agissait là que d’un temps de chargement dû à la vétusté du modèle. Sa mémoire était probablement déjà endommagée.

C’était il y a longtemps, commença le robot, dans un pays où régnait sans partage un féroce dragon. Vous allez me demander, “Qu’est-ce qu’un dragon ?” Je vais vous répondre. Les dragons étaient des créatures fantastiques, mi-oiseaux mi-reptiles, dont les ailes comme des voiles de bateaux et l’haleine soufrée inspiraient la terreur dans les royaumes anciens. Or, il se trouve qu’à l’époque où se situe notre histoire, un chevalier sans peur cherchait à prouver sa bravoure. Il entendit les rumeurs de la présence du dragon et décida de partir reconquérir les terres volées par le monstre…

Cristo l’interrompit. Un mot inconnu l’avait interloqué.

— Définir « chevalier ».

Le visage du robot se rida, usant des tendons d’expression dont ses concepteurs l’avaient doté.

Cette information n’est plus accessible. Voulez-vous que je continue l’histoire ? demanda le méca.

— Ce ne sera pas nécessaire. Merci, soupira le Toreador.

Las, Cristo se pencha sur le terminal et réenclencha la procédure là où il l’avait interrompue. Le visage synthétique se détendit. Ses yeux se refermèrent.

Les bras robotiques de la station de réparation reprirent leur travail sous le regard fatigué du combattant. Lorsqu’il en eut assez vu, Cristo quitta le dock.

 

 

Assis dans les ténèbres face au boyau de béton qui conduisait à l’arène, Cristo se laissait enivrer par la musique des foules. La rumeur gagnait en intensité à l’autre bout du tunnel. Sur la piste, les piqueurs terminaient leur travail sous les cris du public. Le stade affichait complet ce soir. Les places vendues au marché noir pouvaient atteindre douze octopeks, ce qui disqualifiait d’office les spectateurs aussi pauvres que malchanceux qui se contenteraient d’admirer le spectacle sur leurs écrans holo.

Les piqueurs asticotèrent encore le robot avant de se retirer sous une pluie d’or et un concert d’applaudissements. Ces assistants — qui n’aspiraient qu’à remplacer le vrai héros — étaient chargés d’entamer la patience du méca à coups de lance électrique. Les assauts répétés brouillaient non seulement ses signaux échographiques, mais sollicitaient également les capteurs de douleur.

Cristo n’avait jamais connu de machine humanoïde sans algosimulateur. À l’époque où les pionniers de la robotique luttaient pour que leurs créations se comportent de façon rationnelle, une telle invention leur avait permis de fabriquer des mécas sensibles qui évitaient d’instinct le danger. Mais les robots de guerre étaient pourvus d’un mode berserk qui coupait la douleur pour leur permettre d’entrer en rage. Un robot en phase de furie était alors impossible à arrêter.

Mais lorsqu’on enclenchait les deux positions à la fois plutôt que de switcher l’une ou l’autre — un mode autorisé nulle part ailleurs qu’ici et qui avait fait la renommée de la Ligue —, on pouvait s’attendre à assister à des affrontements dantesques. Les mécas enragés capables de ressentir la douleur étaient les meilleurs adversaires, autant à combattre qu’à admirer.

Les techniciens de piste mirent en route la plaque magnétique, destinée à immobiliser le robot sans couper son alimentation. Sur l’écran de contrôle, Cristo vit le Golem de métal s’ancrer dans le sable et essayer de s’en dégager, en vain. Il remua les bras, fit ployer ses articulations et voulut se projeter en avant, mais il ne bougea pas d’un pouce. Il pouvait toujours s’agiter : la force d’attraction qui transitait par la plaque enterrée était suffisamment puissante pour contraindre une colonne de tanks à l’immobilité.

Le blindage de quartz s’abaissa pour laisser passer les piqueurs, qui s’engouffrèrent dans le tunnel sans un regard pour le robot. Le méca continuait de se démener comme un beau diable. Ils remontèrent le boyau pour s’incliner devant Cristo.

— Il est à vous, Toreador.

La vedette les remercia d’un geste de la main et prit congé du petit groupe. Jamais il ne consentait à partager les prémices d’un instant de gloire.

Le champion dirigea ses pas en direction de l’arène. Malgré les hurlements du public qui gagnaient en puissance à chaque mètre parcouru, Cristo pouvait encore entendre le craquement de ses semelles sur la piste en métal, dont l’écho se réverbérait autour de lui pour s’évanouir dans la fureur.

Des nuées de drones-projecteurs se braquèrent sur le Toreador au moment où il fit son entrée dans l’arène. L’homme plissa les paupières pour mieux apprécier l’éblouissant spectacle. Les futurs témoins de sa victoire s’entassaient par milliers dans des tribunes circulaires empilées les unes sur les autres. Le stade pouvait contenir jusqu’à 200.000 spectateurs, et il n’était pas exclu qu’il en accueille encore davantage ce soir. Au comble de l’hystérie, le public salua sa vedette avec une ferveur qui confinait au religieux. Cristo était plus qu’un combattant : il était une légende, pour ne pas dire un saint.

Le guerrier avança au centre de la piste et leva une main en l’air. Son geste, d’une fluidité digne d’un danseur, fit frissonner l’assemblée qui répondit à son salut par une scansion martiale tonnée à l’unisson.

Cristo laissa sa main retomber comme une feuille morte et plaqua sa paume contre son cœur. Le combattant savait qu’en se plaçant de cette façon, sa combinaison pailletée d’or resplendirait de mille feux sur les écrans des confédérations aux quatre coins de l’univers.

CRISTO, LE TOREADOR ! meugla une voix dans le haut-parleur.

Il se retourna alors pour faire face au robot. Immobile depuis son entrée dans l’arène, l’androïde le dévisageait d’un œil noir. Le méca n’avait plus rien en commun avec celui à qui il avait rendu visite la veille : les modifications, tant corporelles que logicielles, l’avaient transformé en une véritable machine à tuer. Le souvenir de l’histoire et du dessin gravé sur son plastron resurgit à la mémoire du Toreador. Un jour, quelqu’un avait aimé cette abomination mécanique.

Cristo déploya son casque. Dans un sifflement aigu, les extensions de son col s’allongèrent avant de se rejoindre pour recouvrir son visage d’un voile dur et translucide. Sa combinaison avait été doublée du même matériau, un alliage léger mais incassable qui absorbait les chocs aussi bien qu’il permettait les fantaisies décoratives. Ainsi, son costume rendait hommage à celui de ses ancêtres hispaniques qui, des siècles plus tôt, avaient combattu selon leurs coutumes sur le sable de l’arène. De larges franges couleur de terre tombaient de ses épaulettes matelassées. Ses cuissardes et jambières étaient tissées d’un motif qui rappelait les entrelacs délicats des mosquées andalouses.

D’un geste brusque, Cristo fit jaillir de sa combinaison les deux lames de diamant dont il se servirait pour affronter son adversaire. Aussi légères que tranchantes, ces armes étaient presque toujours mortelles, surtout pour les robots. Le public retint son souffle. Le combat allait débuter.

Une corne de brume mugit au sommet de l’arène et la plaque magnétique fut désactivée. Aussitôt, le méca libéré se mit en branle, mais peina à retrouver son équilibre. Cristo profita de ce temps d’hésitation pour étudier la cinétique de son adversaire. L’androïde mesurait deux têtes de plus que lui, mais il était loin d’être aussi lourdaud que le laissaient supposer son épaisse armure et ses membres larges comme des troncs. S’il disposait de lames lui aussi, les siennes étaient constituées d’acier damassé. Avec leur puissance de propulsion, il était inutile d’équiper les robots d’armes trop complexes : leur force était leur meilleur atout. Quant aux humains, la ruse, l’agilité et l’expérience étaient des qualités essentielles si l’on voulait ressortir de l’arène en un seul morceau. Cristo était de ceux qui pouvaient se targuer d’appartenir au rang des experts : pas une fois son sang n’avait taché le lac de sable qui crissait sous ses pieds.

N’écoutant que la fureur qui secouait son module berserk, le robot se précipita vers l’homme. Cristo, impassible, le laissa venir et, alors que le méca s’apprêtait à le heurter de plein fouet, il dévissa les hanches pour éviter l’impact de justesse. La fluidité extraordinaire de la passe galvanisa le public déjà chauffé à blanc. Dans une salve de hourras, le robot s’encastra dans les glissières de sécurité qui bordaient l’arène et y imprima l’empreinte de ses avant-bras. Cristo honora la foule d’une révérence.

— Encore ! hurlèrent les spectateurs. Encore !

La machine fit volte-face et se recroquevilla pour bondir. Sans laisser de répit à l’humain, il fonça de nouveau dans sa direction, plus vite cette fois grâce aux modules de propulsion qui lui avaient été greffés. Mais le Toreador connaissait ces extensions comme s’il les avait lui-même conçues. Il laissa encore le méca venir à lui et, pliant les genoux, évita le choc d’un mouvement de hanche. Le robot freina des deux pieds et traça deux sillons dans le sol. Un tremblement de nervosité le parcourut. D’un bond, il s’éleva dans les airs et frôla la première tribune, déclenchant des cris de frayeur. Avant d’être écrasé, son adversaire s’écarta d’un pas. Le monstre s’enfonça dans le sable dans un fracas terrifiant.

Cristo n’eut pas le temps de se soustraire à l’attaque cette fois. Le géant d’acier fit pivoter son bassin et trancha l’air du fil de ses lames. La foule retint son souffle. Le Toreador rejeta sa tête en arrière pour éviter la décapitation et, se servant de sa main gauche pour se propulser, fit voltiger sa propre lame en direction des jambes du méca. Le tranchant de l’arme passa au travers d’un réseau de câbles qui contrôlait l’articulation du genou gauche.

Le robot flancha et posa le genou à terre. Le public hurla, mais le méca finit par se relever. Le Toreador savait que même s’il ne pouvait l’exprimer, son adversaire ressentait une douleur intense qui ne faisait que l’exciter. Il remercia intérieurement le programme de mise à jour d’avoir retiré à l’androïde son module de synthèse vocale : le cri d’un robot n’était jamais une chose agréable à entendre.

Une fois redressé, le guerrier robotique fit mine de lancer une nouvelle attaque, mais il freina son geste au dernier moment pour déclencher l’expulsion des microbombes qui parsemaient ses avant-bras. Les charges explosives n’étaient pas létales, mais elles permettaient à la machine de générer une diversion dont elle pouvait user pour déstabiliser son opposant.

Les grenades détonnèrent tout autour de Cristo, qui parvint à en éviter la plupart. Un nuage de fumée avala les danseurs de mort. La foule se mit à siffler. Le public détestait les simulacres et, par-dessus tout, les robots qui dans leurs derniers instants faisaient preuve de lâcheté.

Le Toreador releva la tête une seconde trop tard et les lames d’acier soudées sur les avant-bras du méca s’abattirent sur lui dans une gerbe d’étincelles. Ses réflexes le sauvèrent : ses mains, mues d’un instinct de survie supérieur au sien, avaient projeté les lames diamantées vers le ciel juste à temps pour parer l’attaque.

Sans lui laisser le loisir de reprendre son souffle ou de retrouver l’équilibre, le robot fit pleuvoir les coups sur son adversaire, qui para tant bien que mal. Cristo était en mauvaise posture : les affrontements au corps-à-corps tournaient rarement à l’avantage des humains, dont le corps se fatiguait plus vite que celui des synthétiques. Il lui fallait trouver une solution pour se dégager de ce déluge de métal.

Plutôt que de résister, le Toreador encaissa le choc suivant comme s’il avait été touché et s’effondra à terre. Un frisson parcourut la foule, mais le public se reprit aussitôt pour exprimer sa joie : le combattant s’était glissé entre les jambes du robot et, le prenant à revers, venait de lui enfoncer sa lame entre les omoplates.

Le méca, ivre de rage et de douleur, se contorsionna dans un bruit de pistons et de liquide de transmission. Même s’il était incapable de la vocaliser, le monstre de métal croulait sous la douleur. Une seconde, Cristo repensa à la mélodie de sa voix synthétique et regretta de ne pas lui avoir demandé de lui raconter la fin de l’histoire.

Un éclair le traversa. Estomaqué, il baissa les yeux sur sa combinaison blindée. La lame du robot venait de lui embrocher le flanc.

L’arène se tut, les cornes de brume cessèrent de tonner et le public s’immobilisa devant le spectacle du robot et de l’humain, statufiés l’un comme l’autre, empalés sur un pied d’égalité.

La douleur monta au cerveau de Cristo. Le champion serra les dents. Autour de la lame, un liquide chaud et poisseux se répandait dans sa combinaison. Une goutte rouge s’écrasa sur le sable. Alors la machine retira son arme et une fontaine de sang jaillit de la plaie.

Le souffle coupé, Cristo hoqueta. Le robot fit un pas en arrière, stupéfié par son exploit. Les yeux de l’humain se brouillèrent, comme si une fièvre fulgurante s’emparait de lui et le privait de toutes ses facultés. Il avait mal. Il ressentait cette douleur, elle était sienne et la vie s’échappait de lui, goutte après goutte. Pourtant le Toreador n’en concevait pas de regret : de façon curieuse, la sérénité le gagnait.

Le robot arracha la lame de son dos et la jeta par terre.

— Arrêtez ! hurla la foule. Allumez le frein magnétique !

Les officiels de la Ligue eux-mêmes n’en croyaient pas leurs yeux. Les morts étaient leur lot quotidien, mais jamais ils n’avaient eu à choisir entre la régularité d’un combat et la vie de leur plus grand champion. Les règles stipulaient de façon très claire que la plaque ne devait être utilisée qu’avant un affrontement, jamais pendant. Les batailles étaient mortelles, d’un côté ou de l’autre, mais elles l’étaient toujours, même au détriment d’une légende vivante comme Cristo. On décida de ne rien faire.

Tandis que le méca avançait d’un pas lourd dans sa direction, le Toreador braqua ses yeux sur sa silhouette floue et essaya de faire le point. La tête lui tournait, mais la main qui étreignait sa lame diamantée était encore forte. Il raffermit sa prise et se servit de l’arme comme d’une béquille pour se relever. S’il fallait mourir, il le ferait debout dans l’arène.

— Arrêtez ! scandait la foule. Arrêtez !

Mais l’imperturbable samouraï de métal continua de marcher sous les lazzis du public. Les tympans de Cristo s’engourdirent et l’air gagna en densité. Le gladiateur et la machine étaient seuls au milieu des milliers d’âmes hurlantes qui fourmillaient autour d’eux.

L’évidence le frappa. Le Toreador avait toujours été seul. Depuis le début du combat, le commencement de sa carrière même, il n’avait jamais affronté personne d’autre que lui-même. Les robots n’étaient que des simulacres : s’ils parlaient comme lui, se déplaçaient comme lui et comme lui, pouvaient ressentir de la douleur — même artificielle —, ils n’avaient jamais été autre chose que des assemblages de pièces mécaniques qui donnaient l’illusion de la vie sans l’abriter. Cette machine n’avait jamais été son égal : elle était le miroir de ses peurs, le réceptacle des émotions qu’il projetait en elle, comme l’enfant de son ancien propriétaire l’avait fait autrefois. Il n’avait en réalité jamais été question de quelqu’un d’autre que lui. Ce qu’il combattait, c’était son ombre.

Cristo se redressa comme un ressort et évita le premier coup de sabre, puis le second. Sa hanche lui faisait un mal de chien et il avait perdu beaucoup de sang, mais le guerrier était encore capable de faire abstraction de la peine pendant quelques instants.

Le Toreador assura sa prise et se rua sur l’androïde, dans un hurlement qui saisit le public aux tripes et le contraignit au silence. Dans les dernières secondes d’un combat, Cristo avait toujours cru lire dans les yeux de son adversaire la peur d’embrasser le néant. En réalité, c’était sa propre terreur qu’il y avait surprise. La machine voulut éviter le coup, mais elle réagit trop tard : la lame de diamant sépara la tête du tronc, qui alla s’écraser dans le sable à dix mètres plus loin. Le méca s’effondra, inerte, vaincu.

Le champion salua la foule hurlante et, repoussant les équipes médicales qui se pressaient autour de lui, fit un dernier tour de piste. Il aurait tout le temps d’affronter la mort un autre jour. Pour le moment, il était encore un héros, une légende. Un toreador.

 

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