Spot

Enquête dans l’univers des publicités holographiques.

Penchée sur le plan de travail en marbre, la jeune femme actionna la manette de l’appareil. La machine rutilante dégagea un jet de vapeur qui siffla comme une locomotive. Elle attendit que le ventre de plastique se mette à crépiter et appuya sur un bouton. Une diode clignota à droite du bec verseur. Le café était prêt.

D’un geste auguste, la jeune femme glissa une tasse impeccable sous le robinet cuivré : s’en écoula un filet de liquide brun à l’odeur suave et piquante, que la cafetière salua d’une petite chanson. Elle s’empara du récipient et, la bouche en cœur, souffla sur l’espresso. Ses ongles étaient parfaits, tout comme sa peau d’ailleurs. Comparée à cette élégante et voluptueuse créature, Lizzie Carvalho ressemblait à une saucisse.

— Vous devriez goûter, dit la démonstratrice.

Lizzie refusa poliment et plongea son regard dans le corsage de son interlocutrice. Newton aurait sans doute été charmé : la gravité paraissait ne pas avoir de prise sur elle.

— Saviez-vous que pour une machine Voluptuoso achetée, la seconde est à moitié prix ? C’est l’occasion de parrainer une amie.

La visiteuse fit mine de ne pas avoir entendu et fouilla dans son sac en quête des documents que sa cliente lui avait confiés. Elle ne réussirait pas à faire entendre raison à cette surréaliste aguicheuse, et celle-ci débiterait son improbable argumentaire commercial tant que quelqu’un ne romprait pas la boucle de programmation.

— J’ai besoin d’une minute de votre temps, dit Lizzie.

La jeune femme au café parut comprendre et déposa la tasse fumante sur le rebord de l’évier. Dans la plupart des foyers dignes de ce nom, le siphon de la cuisine dégageait une odeur pestilentielle à cause des résidus de miettes, de lambeaux de salade et de vestiges de plats en sauce qui s’agrégeaient dans la conduite. Néanmoins, celui-ci exhalait une envoûtante fragrance de citron et d’eucalyptus. Lizzie s’imagina coller son nez dessus, mais ce n’était ni l’endroit, ni le moment.

La démonstratrice fit retomber ses bras le long de ses hanches et brossa les plis de son tailleur. Son visage se figea dans une irritante expression de béatitude. Lizzie remit finalement la main sur la pochette cartonnée. Elle en sortit le portrait du fils de sa cliente, leva la photo vers la jeune femme et fit un geste du menton.

— Vous avez déjà vu cet homme ?

La créature de rêve pencha la tête sur le côté.

— Je ne crois pas.

— Vous en êtes sûre ?

— Mon travail est de faire du café.

Lizzie jeta son dévolu sur une seconde image, où apparaissait la démonstratrice en personne. La photo avait été prise dans cette même cuisine. Dans le fond, sur la table, déjeunait au milieu de la famille le garçon qu’elle lui avait désigné.

— Il s’appelle Alfred et il est venu ici il y a deux jours, ainsi que le prouve cette capture d’écran.

La démonstratrice, décontenancée, fronça les sourcils : son front se stria de lignes surréalistes, comme si son visage n’avait pas été prévu pour grimacer.

— Je ne regarde jamais dans cette direction, expliqua-t-elle.

— Comment ça, « jamais » ?

— Je n’en ai pas besoin. Les autres déjeunent à cette table. Moi, je fais le café.

Lizzie jeta un regard désabusé à l’ersatz de cercle familial qui prenait son éternel petit déjeuner au fond de la cuisine. Sa bouche se tordit de dépit. Pour une fois qu’elle tenait une piste, celle-ci venait de se refroidir comme une tarte posée sur la fenêtre un jour de blizzard.

— Merci de votre aide, soupira-t-elle.

La démonstratrice fit claquer ses talons sur le carrelage immaculé : son front se dérida et elle arbora un sourire tel que sa visiteuse ne serait jamais capable de le reproduire, même à passer deux semaines dans le fauteuil d’un dentiste.

— Voulez-vous goûter notre nouveau café Splendito ? Mon mari le préfère entre tous.

Irritée à l’idée que l’on puisse évoquer quelqu’un en ces termes sans seulement savoir à quoi il ressemblait, Lizzie ouvrit la bouche pour refuser, mais ravala son venin juste à temps. Elle avait besoin d’un remontant.

— Vous ne le regretterez pas.

La démonstratrice appuya sur la machine : aussitôt, une seconde tasse apparut derrière un volet de plastique translucide. Au-dessus de la tête de la jeune femme, un écriteau holographique clignotait : « Temps de préparation non contractuel ». Lizzie porta le breuvage à ses lèvres. Il avait le goût du caramel de ses dix ans.

Sans perdre davantage de temps, la visiteuse remercia la femme au foyer et, son dossier sous le bras, descendit les deux marches qui séparaient la capsule 3D du reste du centre commercial. Lizzie balaya les allées bondées d’un regard las. En ce week-end de rentrée, les magasins étaient envahis d’une foule dense avide de remplir les caddies. Elle leva sa montre-bracelet à hauteur de sa bouche.

— Effacer piste 3.

Le cadran de l’appareil pulsa d’une lumière douce.

Piste 3 effacée, répondit une voix métallique.

La visiteuse adressa un geste à la démonstratrice prisonnière de sa sphère holographique, avant que le plafond de la cuisine — quadrillé de bouches optiques — ne lui rappelle que la créature de rêve ne pouvait pas la voir en dehors de la zone circonscrite par le dispositif. Vue de l’extérieur, la publicité 3D ressemblait à une cuisine modèle habitée par une famille parfaite. Le père et les enfants, attablés au fond, petit-déjeuneraient pour toujours pendant que la mère préparerait le café jusqu’à la fin des temps. À défaut de respirer l’intelligence, ces holo-robots avaient au moins l’air d’être heureux.

Lizzie haussa les épaules, ignora les dizaines d’autres bulles de projection éparpillées dans les allées du centre commercial et se dirigea vers la sortie. Navrée d’avoir une nouvelle fois fait chou blanc, la détective privée grimpa dans sa vieille voiture à la peinture écaillée et démarra. Assis dans le caddie de ses parents, un enfant pointa du doigt l’archaïque véhicule. Lizzie ne parvint pas à décrypter ses moqueries derrière le ronflement du moteur électrique.

 

Du temps où les affaires étaient florissantes et que son compte en banque était garni de façon aussi extravagante que son appartement, les publicités holographiques n’avaient jamais vraiment gêné Lizzie Carvalho. Mieux, l’enquêtrice avait apprécié la compagnie que certaines illusions lui procuraient lorsque, enfermée dans sa tour d’ivoire, elle sentait la solitude empeser trop lourdement ses épaules de justicière à louer. Mais depuis que le succès lui avait tourné le dos — la faute à une enquête qui l’avait couverte de ridicule et qui, dans la foulée, avait fait fuir ses plus prestigieux clients —, les holo-robots la mettaient mal à l’aise. Ces projections publicitaires lui rappelaient le confort et l’opulence qu’elle avait été contrainte d’abandonner, à l’instar de son duplex au sommet de la tour Langsdon et de sa collection de voitures de sport, toutes revendues pour éponger les dettes. Avec l’argent des aides sociales, elle avait réussi à s’offrir ce tracteur ronflant dans lequel elle se déplaçait, mangeait et dormait désormais. L’un dans l’autre, elle n’était pas au fond du trou, d’autant qu’elle avait fini par dégotter une nouvelle cliente. Mais ce n’était pas la panacée non plus.

Lizzie stationna sa maison roulante devant les cinémas Empire, une arène dans laquelle on projetait en holovision les derniers blockbusters indiens et chinois. Les propriétaires poussaient toujours le volume un peu trop fort, si bien que la détective pouvait, depuis son trottoir, profiter du son, à défaut de l’image. Elle acheta un carton de pop-corn suffisamment grand pour s’en faire un casque intégral et retourna s’asseoir dans son épave, portière grande ouverte. Elle avait rendez-vous demain au studio d’enregistrement où le suspect s’était rendu coupable d’agression, mais elle n’avait rien de prévu dans l’immédiat, sinon soupirer sur le faste perdu de son existence.

Vous ne pouvez pas rester là, la sermonna, comme chaque soir, le policier holographique du trottoir 659. Le stationnement est prohibé.

— Je sais, répondit la détective, la bouche remplie de flocons de maïs caramélisés.

Circulez. Ceci est votre premier avertissement.

— M’en fous, répondit-elle.

Un pop-corn vola de sa bouche jusque sur la chemise impeccable du fantôme numérique et le traversa de part en part, pour rebondir sur le trottoir constellé de points lumineux. Depuis que la police s’était prise à rêver de remplacer tous ses fonctionnaires par des robots, la ville s’était littéralement tapissée de pistes holographiques qui, comme les rails d’un train électrique, permettaient aux simulations visuelles de déambuler sur la chaussée comme des êtres de chair et de sang.

Loin de s’émouvoir, le policier tira sa casquette pour saluer l’enquêtrice et reprit sa ronde, les mains croisées dans le dos comme un personnage de dessins animés. Lizzie connaissait cette routine par cœur : le temps que l’holo-robot circonscrive le quartier et lui adresse un second avertissement, le film serait terminé et elle aurait mis les voiles depuis longtemps. L’illusion de la sécurité, pensa-t-elle en enfournant une bouchée de pop-corn. Au moins le gouvernement rentabilisait-il ses investissements holo-technologiques : grâce aux policiers-fantômes, cela faisait dix ans que l’on n’avait pas embauché dans les rangs des forces de l’ordre. Que la ville soit à feu et à sang importait peu, tant que le budget était au vert.

Éreintée par sa journée, Lizzie s’empara de la bouteille de scotch qu’elle gardait sous le siège pour les soirs de déprime et dévissa le bouchon dans un craquement. L’alcool traça une ligne de feu en elle et gonfla son estomac d’une boule de chaleur. Elle avait arpenté tous les espaces publicitaires 3D de la ville à la recherche du fils de sa cliente, une quinquagénaire irascible qui n’avait fait appel à elle que parce qu’elle était trop pingre pour se payer les services d’une brigade privée. La détective ne voyait rien à redire à son avarice : c’était la raison pour laquelle elle avait retenu son annonce — passée dans un journal bon marché — plutôt que de s’acheter les compétences d’une milice surentraînée. Cette propension à l’économie lui avait donc offert le réconfort du pop-corn et de la bouteille d’alcool. Pour une première affaire depuis des mois, Lizzie aurait néanmoins préféré se tenir à l’écart des holo-trucs.

À vingt ans, Alfred était un jeune acteur pas du tout prometteur : les innombrables auditions auxquelles il s’était présenté s’étaient toutes soldées par des refus et il vivotait depuis des années en jouant les figurants dans des publicités holographiques. Le garçon, sans doute bouffi de rage et de tristesse, avait fini par perdre les pédales. Deux semaines plus tôt, il avait agressé un producteur lors d’un casting. Outre le portefeuille dont il l’avait délesté, le jeune homme s’était emparé d’une clef-holo, un sésame aussi rare que précieux qui permettait de passer d’un espace publicitaire à l’autre par les canaux propriétaires. Il avait été depuis signalé dans les décors et arrière-plans d’un certain nombre de spots, toujours dissimulé derrière les personnages principaux et échappant à tout contrôle. Avec une police bien trop affairée à régler ses problèmes d’organisation pour s’occuper d’une telle broutille, la mère d’Alfred avait, sur les conseils de la société de production, contacté Lizzie. L’entreprise menaçait la pauvre femme d’un procès si son fils ne sortait pas du réseau dans les plus brefs délais.

— À la tienne, Alfred ! gronda Lizzie en terminant le contenu de sa flasque.

La vue brouillée par l’alcool, l’enquêtrice se leva du siège et claqua la portière branlante de son véhicule. La chaleur dans son ventre s’était transformée en une nausée assez désagréable et elle avait besoin de prendre l’air.

La démarche hésitante, elle déambula devant les vitrines éteintes de l’holodrome et se prit à rêver de lendemains plus joyeux. Si elle menait cette investigation à son terme et que les impôts ne lui tombaient pas dessus, la prime l’aiderait à rebondir. Elle aurait de quoi se payer un bureau pour quelques mois et relancer ses affaires. La résolution de cette énigme n’était plus une question de vie ou de mort, mais de dignité.

Excusez-moi ? demanda une voix grave qui lui arracha un sursaut.

Elle fit volte-face d’un bond et moulina des poings. Face à elle se tenait un charmant père de famille, appareil photo en bandoulière et casquette comique sur la tête, accompagné de sa non moins charmante épouse et de leurs deux enfants, armés de ballons et de cornets de glace. Des hologrammes.

Lizzie balaya l’air d’un revers de la main.

— Foutez-moi la paix.

Sans prêter la moindre attention à son refus, le faux père de famille embraya sur la discussion.

C’est une bien belle ville que vous avez là, s’enthousiasma-t-il. Ma famille et moi la visitons avec plaisir. Mais saviez-vous qu’à quelques heures de route seulement, le charmant royaume de Carcosa vous ouvrait ses portes ? Avec ses hôtels de luxe, ses piscines privées, ses terrains d’holo-golf et ses habitants rieurs, Carcosa est la destination idéale pour vos prochaines vacances.

Ivre de rage autant que du whisky dont l’orchestre voluptueux jouait des castagnettes dans sa tête, Lizzie tira la bouteille vide de son manteau et visa la casquette du fantôme. Le récipient se fracassa sur le trottoir derrière lui en mille étoiles de verre.

Peut-être êtes-vous occupée ? poursuivit le touriste sans se départir de son air enjoué. Aimeriez-vous prendre rendez-vous avec l’un de nos conseillers ?

Les enfants bondirent de joie et s’agrippèrent aux cuisses de leur mère qui, mimant l’impatience, tira de ses poches deux barres de chocolat qu’elle leur fourra dans la bouche. Excédée, Lizzie plongea sa main dans la poitrine du père de famille. Des reflets irisés dansèrent sur sa peau, comme si elle venait de tremper ses doigts dans un arc-en-ciel.

— Je ne veux pas de votre foutu rendez-vous, et je ne veux pas non plus que vous m’emmerdiez avec vos promotions stupides ! Je n’ai rien à faire de Barbosa, je n’y ficherai jamais les pieds et je…

Carcosa, reprit la publicité. C’est Carcosa.

L’enquêtrice, les yeux exorbités, contint son envie urgente de se jeter à la gorge de l’holo-robot. S’écraser sur le trottoir ne lui aurait rapporté que quelques bleus et une humiliation publique. Néanmoins, elle leva un index menaçant en direction du visage en trois dimensions.

— Tu sais ce que tu es ? De la merde. Tu ne sens rien, tu ne vois rien, tu ne respires rien d’autre que la merde que les scénaristes t’ont fourrée dans le crâne. Regarde-toi, inutile que tu es ! Presque aussi misérable que moi…

Le sourire du touriste s’affaissa légèrement, comme si les mots de la détective avaient réussi à se frayer un chemin jusqu’à son système de cognition. Les holo-robots n’étaient pas des demeurés, seulement des simples d’esprit capables — dans une certaine mesure — d’établir des interactions, voire de participer à des conversations pour les plus sophistiqués d’entre eux.

Je… Je ne comprends pas votre requête, balbutia-t-il.

— C’est parce que j’suis bourrée, c’est ça ? Tu dis que j’parle mal, que tu piges rien à ce que j’dis, hein ? Triple buse ! Vendre du rêve à des gens dans l’besoin, faut vraiment être le fils de personne pour faire preuve d’aussi peu de compassion ! Baisse pas les yeux, andouille, regarde-moi… et dis-moi ce que tu vois.

L’holo-touriste détacha son regard de ses sandales et, honteux, dévisagea l’humaine : les yeux injectés de sang, les traits tirés et les cheveux hirsutes, la détective privée n’avait pas fière allure.

— Vous avez raison, rétorqua le robot. Vous êtes misérable.

Le père adressa un signe à sa spectrale famille et tous regagnèrent le panneau d’affichage duquel ils s’étaient extraits. Dans le box holographique brillait un soleil splendide, sous lequel une mer opalescente grignotait de ses vagues des plages paradisiaques. Les enfants allèrent courir le long du rivage en se chamaillant, comme si rien ne s’était passé. Pendant ce temps, les parents reprirent leurs emplacements respectifs sur l’affiche. Les holo-robots se figèrent et la scène redevint une capsule publicitaire comme tant d’autres : seule une flèche clignotante invitait les clients à entrer pour profiter de l’eau à vingt-cinq degrés.

— J’préfère ça, gronda la détective.

Lizzie leva les yeux. Les vapeurs d’alcool n’y étaient peut-être pas étrangères, mais elle trouva que le sourire des hologrammes n’avait plus rien d’enjoué : désormais, leur faciès synthétique affichait un rictus de dégoût.

 

Le studio d’enregistrement s’étalait sur un étage, suspendu entre le rez-de-chaussée et le sommet de la tour des transmissions. La prouesse architecturale tenait dans le fait qu’aucun pilier ni cloison n’en soutenait le plafond : le mérite en revenait aux ingénieurs, chimistes et physiciens qui, grâce aux méta-composés, avaient réussi à produire des parois de verre si résistantes qu’elles étaient non seulement incassables, mais capables aussi de soutenir la structure entière d’un immeuble comme un exosquelette.

Lizzie se traînait une migraine carabinée, mais avait néanmoins fait de son mieux pour apparaître présentable. Le témoin, pressé d’en finir, la reçut entre deux prises, à quelques pas de la plateforme de scan.

— C’est typique de ce genre de tocards, expliqua-t-il pour la millième fois, ils ne supportent pas la critique. À peine lui avais-je dit qu’il jouait comme un pied que le bonhomme a craqué une durite et s’est précipité sur moi, toutes griffes dehors, dans son costume de pirate.

— De pirate ? répéta Lizzie.

— Nous enregistrions une publicité pour un nouveau parc à thème. Il m’a sauté dessus, m’a frappé avec son sabre en plastique et a arraché ma veste. Mon portefeuille a dû tomber : il l’a alors fourré dans sa poche avant de s’enfuir en hurlant. Mais le personnel de sécurité ne l’a pas vu sortir de l’immeuble. C’est ce qui nous a mis la puce à l’oreille.

— Je comprends. Soit le type se cachait quelque part…

— … soit il était passé dans un autre studio, grâce à la clef-holo glissée dans mon portefeuille.

Lizzie tapota sur le cadran de sa montre pour vérifier que l’enregistrement fonctionnait toujours et se gratta la tempe.

— Vous pourriez m’expliquer comment ça marche ?

— Pourquoi avez-vous besoin de ça pour votre enquête ? s’étonna le ponte des médias.

— Je suis juste curieuse.

Le producteur s’éclaircit la gorge.

— La clef-holo contient une séquence de cryptage : seuls les chargés de diffusion des publicités en sont dotés. Grâce à cet appareil, on peut profiter des courts laps de temps entre deux spots pour sauter d’une capsule à l’autre et effectuer la maintenance. Dans votre télé, cela se matérialise par un furtif écran noir entre deux messages : c’est à ce moment que la bascule se fait. Dans les espaces 3D, nous mettons la représentation virtuelle en pause lorsque personne ne se trouve dans la sphère de projection et remplaçons l’aperçu par une capture d’image. À cet instant, on peut envoyer ou supprimer un flux.

— Un peu comme dans Star Trek ?

Affligé, le producteur leva les yeux au ciel.

— Si vous voulez. Nous aimerions beaucoup remettre la main sur cette clef. Si jamais vous tombez dessus, ma société saura se montrer généreuse.

— Pourquoi n’en fabriquez-vous pas simplement une autre ?

Le producteur tira de sa poche un bâtonnet d’un noir mat à l’extrémité conique.

— Nous n’affectionnons pas particulièrement que ces instruments se baladent dans la nature. C’est mauvais pour le business.

Lizzie réprima son envie de lui hurler au visage et s’abstint de tout commentaire. Ce petit commerce la dégoûtait, mais elle n’était pas en état de hausser la voix. Plutôt que de s’épancher, elle demanda au producteur de lui montrer les derniers enregistrements d’Alfred.

— Suivez-moi, mademoiselle Carvalho.

L’homme conduisit la détective privée à la plateforme de projection et introduisit sa clef dans un terminal en suspension magnétique. Il pivota le sésame à la manière du bouton d’un poste radio, comme s’il cherchait la bonne fréquence, jusqu’à ce qu’enfin l’image d’Alfred en pirate apparaisse.

— Il s’agit seulement d’une empreinte scannée et vocalisée, dit le producteur. Vous n’en tirerez pas grand-chose.

Lizzie détailla le personnage des pieds à la tête et ne put s’empêcher de lui trouver un air grotesque : un peu pataud, les joues rouges et le regard bovin, Alfred semblait aussi à l’aise en pirate qu’il l’aurait été en empereur romain. Les pieds serrés, l’holo-robot arborait pourtant un grand sourire.

Que puis-je pour vous ? demanda-t-il d’une voix synthétisée.

Lizzie captura une image de la projection à l’aide de son bracelet. Cet enregistrement était sans nul doute une représentation plus actuelle de son suspect que les photos fournies par sa mère. L’enquêtrice contourna le producteur qui se tenait entre l’hologramme et elle.

Vous êtes la nouvelle directrice de casting ? demanda le robot.

— Nous sommes à la recherche de votre modèle original.

Je ne dispose pas de cette information. J’en suis navré.

— Et c’est tout à votre honneur, poursuivit l’enquêtrice, mais nous pourrions peut-être trouver un terrain d’entente. Il paraît que vous rêvez de jouer dans un holo-film, non ?

Le visage du fantôme se crispa, comme s’il flairait le piège de Lizzie. L’enquêtrice tâcha de ne rien montrer de son excitation. Les dernières méthodes d’enregistrement 3D permettaient de capturer jusqu’à l’essence même d’une personnalité, et elle savait quand elle mettait le doigt sur quelque chose.

— Qu’en pensez-vous, Alfred ?

Je ne sais pas.

— Je vais donc poser ma question autrement. Qu’est-ce que vous aimez par-dessus tout dans la vie ?

Jouer la comédie, rétorqua l’impalpable robot sans une hésitation.

— D’accord. Mais quoi d’autre ?

Le fantôme, comme s’il avait décelé la malice dans l’attitude insistante de Lizzie, se ferma comme une huître.

— Peine perdue, intervint le producteur. C’est une empreinte incomplète. Inexploitable.

Le visage du sosie d’Alfred s’assombrit.

Offrez-moi un rôle, par pitié, je sais que je peux le faire. Je suis né pour être acteur. Quelqu’un doit me donner ma chance !

Lizzie leva les mains en l’air comme pour mettre un terme à une conversation qui ne pouvait mener nulle part.

— Faisons une pause, d’accord ?

Le producteur et l’holo-robot acquiescèrent, soulagés l’un comme l’autre.

— Alfred, vous devez avoir soif. Je vais passer au bar. Quelque chose vous ferait plaisir ?

— Un Thumbs Up, répondit l’hologramme du tac au tac.

— Vraiment ? C’est ce que vous voulez ?

— Oh oui, j’adore cette boisson. C’est vraiment ma préf…

L’image d’Alfred parut se figer, comme s’il venait de réaliser la bêtise qu’il avait commise.

Et merde.

— Merci, sombre crétin, gronda Lizzie. Maintenant que j’ai ce que je veux, vous pouvez lui couper le sifflet. Vous avez raison : il joue vraiment comme un navet.

La projection 3D d’Alfred rougit comme une tomate. Son front se plissa, sa bouche s’ouvrit comme pour hurler et ses doigts se crispèrent en griffes tordues.

Je vais vous…

Le producteur retira la clef du terminal et l’illusion s’évapora dans les airs comme un mauvais rêve.

— Je vous avais dit : un sale caractère… Ce sera tout ?

La détective ajusta son manteau tâché d’auréoles de graisse et renifla bruyamment.

— Gardez-le-moi au frais quelques jours encore si ça ne vous fait rien, le temps que je remette la main sur votre clef. Ensuite, libre à vous de l’effacer.

Le producteur hocha la tête et regarda Lizzie s’éloigner, la démarche hésitante.

— Vous êtes sûre que ça va ? l’interpela-t-il avant qu’elle ne s’engouffre dans l’ascenseur. Vous n’avez pas l’air fraîche.

La détective privée se redressa et fit de son mieux pour ne pas donner l’impression de sortir d’une essoreuse.

— J’ai… j’ai travaillé tard cette nuit, bégaya-t-elle.

Les portes de la cabine se refermèrent sur le visage pivoine de la détective, confuse de s’être fait prendre en flagrant délit de gueule de bois.

 

La nouvelle campagne publicitaire de Thumbs Up avait dû coûter des millions à la célèbre marque indienne de boisson gazeuse. Dans leur dernière holo-capsule, des centaines de jeunes gens aux corps bronzés et athlétiques dansaient autour d’une fontaine de marbre, au sommet de laquelle le dieu-éléphant Ganesh aspergeait la foule de soda avec sa trompe. En l’espace d’une dizaine d’années, Thumbs Up était passé du statut d’entreprise confidentielle cantonnée au territoire indien à celui de magnat mondial du rafraichissement, au détriment de Coca Cola et de Pepsi qui se contentaient désormais des flancs des autobus et de misérables affiches dans un métro que plus personne n’empruntait. Le soda était devenu la boisson préférée des jeunes gens et, au passage, celle d’Alfred : il n’était donc pas absurde de penser qu’il pourrait — par besoin ou par envie — se cacher dans l’une de ses publicités.

Lizzie s’approcha de la colossale capsule 3D qui trônait au milieu de la Grande Place. La structure sphérique de l’espace de projection était si vaste qu’elle pouvait accueillir des centaines de visiteurs, en plus de la foule de personnages de synthèse qu’elle abritait déjà. Un avertissement en lettres clignotantes indiquait que les personnes cardiaques, agoraphobes et sujettes à l’embonpoint devaient de préférence s’abstenir d’entrer, pour leur propre sécurité.

Lizzie se posta au seuil de la capsule et plissa les paupières. La marée humaine réunie sous la fontaine était trop dense pour y repérer qui que ce soit, surtout si Alfred se cachait. Le garçon n’était pas idiot et devait se cantonner aux arrière-plans.

La détective prit une grande inspiration et fit un pas en avant, comme sur le point de plonger dans l’eau glacée d’une piscine. Une musique endiablée enflamma soudain l’air chaud et humide des tropiques.

Bienvenue, Lizzie Carvalho, récita une voix suave dans les haut-parleurs de la fête.

La foule leva un bouquet de mains vers le ciel et trinqua à la santé de la nouvelle arrivée. Une jeune femme en sari, d’une beauté à couper le souffle, tendit à l’enquêtrice d’une canette de Thumbs Up bien fraîche. L’air était irrespirable, saturé de parfums d’Orient et d’effluves de caramel, et la musique battait si fort à ses oreilles que Lizzie s’entendait à peine penser. Elle quitta son manteau, décapsula la boisson et s’en désaltéra. Alfred, en dépit de sa dramatique absence de talent, avait plutôt bon goût : le soda était délicieux. Mais Lizzie n’était pas née de la dernière pluie et savait que tout était toujours meilleur à l’intérieur des publicités. Même le goût n’était pas contractuel.

La détective privée s’enfonça dans la foule des corps lascifs et imbriqués et essaya de se fondre dans le décor tout en gardant un œil ouvert. Au sommet de sa colonne, Ganesh arrosait la fête comme un jardinier son potager. L’absurdité n’avait l’air de chagriner personne. Il était difficile de déterminer la proportion d’holo-robots au milieu de cet attroupement bigarré : on aurait pu dissimuler un zèbre dans une telle assemblée, pour peu qu’il prenne le soin de siroter une bouteille de soda.

Alors qu’elle s’apprêtait à diriger ses pas vers le temple majestueux qui, dans l’arrière-plan, couronnait le faîte d’une colline, une voix familière la héla :

— Fichez-moi la paix ! tonna Alfred.

La détective pivota. Derrière le rideau des danseurs extatiques qui se déhanchaient au rythme d’une cithare possédée par tout le panthéon indien, un bonhomme rondouillard et pataud déguisé en pirate dévisageait l’enquêtrice.

— Ça ne vous a pas suffi d’avoir tout gâché ? continua le comédien. Il faut encore que vous veniez m’arrêter, hein ?

Lizzie lâcha la canette de soda et marcha en direction du garçon, qui fit mine de s’enfuir.

— Attends ! s’écria-t-elle. C’est ta mère qui m’envoie : elle se fait du souci. Elle voudrait que tu rentres à la maison.

Alfred afficha un sourire cynique.

— Ce n’est pas plutôt ça que vous voulez ?

Le jeune homme porta la main à son ceinturon en forme de crâne, fit glisser la clef-holo dans sa paume, leva le bâtonnet par-dessus son ridicule chapeau à plumes et le secoua en l’air. Lizzie n’avait pas le cœur à jouer, surtout pas au milieu d’une publicité, et imagina sa fierté lorsqu’elle rendrait l’appareil au producteur. Cet idiot suffisant, qui l’avait prise pour une épave, verrait bien ce dont elle était encore capable.

— Ne fais pas l’idiot, Alfred. Tu ne peux pas t’enfuir pour toujours. Tu finiras par te lasser.

Tandis qu’elle le sermonnait, la détective raccourcissait peu à peu la distance qui la séparait du garçon. C’était une astuce vieille comme le monde : abreuver de paroles son suspect tout en jouant la carte de l’empathie, avant d’être assez près pour se jeter sur lui.

— Me lasser ? s’exclama Alfred. Vivre dans les publicités est la meilleure chose qui me soit jamais arrivée. C’est vous, avec vos insultes et votre comportement impardonnable, qui avez manqué de tout foutre en l’air !

Pas certaine de comprendre, Lizzie haussa les sourcils.

— Comment ça, mes insultes ?

— Ne faites pas l’ignorante : hier, vous avez agressé un homme et sa famille, de braves holo-touristes de Carcosa qui n’avaient rien demandé à personne. Les nouvelles circulent à la vitesse de la lumière ici, et les émotions négatives se répandent comme une traînée de poudre. Regardez ce que vous avez fait à ces pauvres gens…

Lizzie pivota pour essayer de discerner des visages au milieu de la foule qui faisait bloc autour d’eux. Si leurs attitudes étaient celles d’une bande de gosses pris dans l’extase d’une fête, leurs expressions paraissaient troublées : c’était comme si le rictus des touristes s’était transmis aux autres holo-robots, telle une maladie contagieuse.

— Vous avez réussi à les dégoûter du monde réel, continua Alfred. Leur innocence s’est envolée et, maintenant, ils ont peur de nous… et de vous.

Lizzie étouffa un rire moqueur. Elle se contrefichait de ce que ces ersatz d’humains pouvaient éprouver. Maintenant qu’elle tenait sa proie, elle n’allait pas faire l’erreur de sombrer dans l’empathie. Mais alors qu’elle s’apprêtait à bondir sur lui, Alfred la désarma d’un sourire.

— Vous ne m’attraperez jamais, souffla-t-il.

D’un geste, le comédien actionna la clef-holo et déclencha l’ouverture d’un portail. Comme si la capsule 3D s’était soudain transformée en une cabine d’avion soumise à dépressurisation, un puissant vortex lumineux s’ouvrit derrière le garçon et aspira tous les holo-robots à portée de son champ d’action. La foule poussa un cri de terreur et s’éparpilla en bousculant la détective.

— Bon courage pour la suite, triompha Alfred.

L’acteur bondit à pieds joints dans le trou de lumière. Sans réfléchir, Lizzie se releva comme si l’alcool n’empesait pas ses gestes et se précipita à sa poursuite. La détective plongea la tête la première à travers le passage qui se refermait déjà, roula sur une surface dure et s’écrasa contre la portière d’une voiture.

— C’est pas vrai, s’exclama Alfred, vous allez bien finir par me foutre la paix !

Lizzie ouvrit les yeux. Son fugitif l’avait entraînée dans un autre spot. Si elle se fiait au splendide paysage montagneux qui s’étendait derrière elle, à la lumière dorée du soleil couchant qui glissait sur la plaine, à la route qui y déroulait ses lacets et aux deux voitures de sport qui n’attendaient plus qu’un pilote, ils s’étaient déplacés à l’intérieur d’une publicité automobile.

Sans prendre le temps de parlementer, l’acteur sauta dans la première voiture et démarra sur les chapeaux de roues. Tourneboulée, l’enquêtrice se hissa sur ses pieds en titubant et ouvrit la portière du second engin. Le tableau de bord, bardé d’électronique, ressemblait au cockpit d’un vaisseau spatial.

— Ça, ça me parle.

Lizzie s’affala dans le fauteuil en cuir et appuya sur le champignon. La voiture accéléra à une vitesse phénoménale et rattrapa celle d’Alfred en un éclair. Si le garçon luttait pour maintenir son bolide sur la route, l’enquêtrice était habituée aux véhicules exigeants : à la grande époque, elle conduisait ces bébés comme des autos tamponneuses, à savoir d’une main, avec l’autre bras posé sur la banquette.

Les moteurs rugirent tandis que les deux véhicules se chassaient l’un l’autre au gré des virages. Impressionnée par la qualité du bitume, Lizzie se répétait qu’elle se trouvait à l’intérieur d’une publicité pour ne pas l’oublier. La voiture glissait sur le goudron comme une barque sur l’onde. La route offrait des courbes parfaites qui, en plus d’augmenter le plaisir de conduite, autorisaient les pilotes à ne jamais décélérer. Rien de tout cela n’était réel.

Alors que Lizzie s’apprêtait à doubler son suspect pour lui couper la route, Alfred baissa la vitre et lui adressa un doigt d’honneur.

— Qu’est-ce qu’il fout ?

Un nouveau flash de lumière répondit à sa question. Alfred avait encore utilisé la clef-holo et avait déclenché l’ouverture d’un vortex de l’autre côté du rail de sécurité, en plein milieu du précipice. Le véhicule fit une brusque embardée et défonça le garde-fou.

— Oh, le con ! s’exclama la détective.

Les roues du bolide d’Alfred quittèrent la route et l’engin tout entier s’engouffra dans la tache lumineuse.

— Merde-merde-merde-merde !

La voiture de sport roulait à si vive allure que Lizzie n’eut pas le temps de réfléchir. Elle donna un coup de volant et précipita son véhicule dans le gouffre. Le vortex se refermait déjà, et si son engin ne s’y enfilait pas comme un fil dans le chas d’une aiguille, elle s’écraserait avec lui sur les rochers en contrebas. Elle ferma les yeux et, les mains crispées sur le volant, hurla de toutes ses forces.

Un bruit d’aspiration effaça le ronronnement du moteur et Lizzie conclut son cri dans le silence d’une salle de concert. L’orchestre outré interrompit la symphonie. Tous les spectateurs se tournèrent d’un même mouvement vers la détective pétrie de honte.

— Pardon, murmura-t-elle.

Le chef d’orchestre, d’un regard noir, lui adressa un sermon muet, puis se retourna vers sa troupe et leva sa baguette. Le concert reprit et la musique résonna aux oreilles de Lizzie comme la plus belle chose qu’elle ait jamais entendue.

— Pas mal, hein ? dit Alfred.

Le garçon, qui avait troqué son costume de pirate pour une veste à trois boutons, s’était affalé dans un fauteuil du premier balcon. Encore essoufflé, il paraissait avoir perdu toute envie de s’enfuir. La détective, gorge nouée par l’émotion, hocha la tête. Elle avait beau savoir qu’aucun sentiment n’était ici le fruit d’une expérience véritable, que tout était simulé pour produire l’effet sensible le plus efficace, elle n’en était pas moins éblouie.

— Je ne veux pas partir, dit Alfred. Je suis mieux ici.

Sa voix tremblait. Lizzie prit place à côté de lui et écouta la fin du morceau avant de poursuivre la conversation.

— Votre mère vous attend.

— Ma mère se fiche de ce qui peut m’arriver.

— Je…

— Elle veut juste éviter un procès.

Alfred se tourna vers la détective. Pour la première fois, son visage empâté suscita en elle un curieux mélange de pitié, d’envie et d’empathie.

— Qu’est-ce qui nous attend là-bas ? la questionna le comédien. Qu’est-ce qui vous attend ?

Incapable de répondre, la détective détourna le regard et observa la salle. Les joues des spectateurs étaient trempées de larmes.

— Pourquoi sont-ils si tristes ? demanda-t-elle.

— Le marasme gagne tous les spots et les holo-robots se le transmettent comme un virus. C’est à cause de vous. Bientôt, il faudra les effacer et tout recommencer. Cette clef ne sera alors plus d’aucune utilité.

Lizzie dévisagea Alfred. Ses yeux étaient des mers de tristesse dans lesquelles elle lut une certaine sincérité. Elle repensa à la prime, à la récompense des studios et à sa vieille voiture garée devant le cinéma Empire. Elle repensa à son appartement envolé, au chemin qui lui restait à parcourir et à la vie qu’elle avait perdue à vouloir la gagner.

— On peut essayer, souffla-t-elle.

— Quoi ?

La détective se leva de son siège et descendit les escaliers qui menaient à la scène. L’air résolu, elle fit face aux spectateurs et mit ses paumes en évidence comme pour leur demander pardon.

— J’avais tort, dit-elle à haute et intelligible voix.

Les auditeurs du premier rang, incrédules, séchèrent leurs larmes dans leurs vestes et leurs robes de soirée. L’orchestre avait cessé de jouer, mais le maestro ne manifestait plus aucun signe de mauvaise humeur. Mieux, il tendait une oreille attentive.

— Pire, je vous envie…

Les visages regagnèrent leur sérénité et affichèrent des mines habitées, pleines de vie, comme si la tristesse s’en était évaporée. Un silence pesait maintenant sur la salle de concert.

— Demandez-leur ! cria Alfred.

La voix du garçon tambourina en écho dans l’amphithéâtre, et il sembla à l’enquêtrice que cet espace vide et silencieux était une belle image de ce qu’était devenue sa propre existence.

— Puis-je rester avec vous ? balbutia Lizzie.

Les spectateurs demeurèrent cois et entrouvrirent les lèvres, incapables de réagir. Qu’une humaine souhaite habiter dans une publicité était inimaginable. Alfred lança pourtant les applaudissements. Alors, la foule entière des holo-robots siffla et battit des mains comme pour le troisième rappel d’un groupe de rock.

 

La mère d’Alfred perdit en appel le procès qui l’opposait à la société de production et dut débourser une somme conséquente — quoi que loin d’être ruineuse au regard de ses multiples comptes en banque — pour indemniser les studios. Depuis que les caméras de sécurité avaient enregistré sa présence près de la capsule 3D, personne n’avait plus jamais entendu parler de Lizzie Carvalho : la détective ne put donc apporter aucune pièce supplémentaire au dossier. Le producteur se consola de la perte de sa clef-holo en s’offrant, avec l’argent des dommages et intérêts, une nouvelle voiture de sport. Un spot particulièrement réussi l’avait convaincu d’investir dans ce monstre de mécanique et de technologie. Lizzie n’aurait certainement pas pu l’en décourager. De fait, c’était elle qui conduisait désormais le bolide dans la publicité. La cachette était idéale : on ne voyait jamais le visage du pilote derrière le pare-brise teinté.

La détective, épuisée mais ravie, gara sa petite merveille devant la terrasse du café où l’attendaient Alfred et sa nouvelle compagne. Le garçon s’était entiché d’un holo-robot aux formes généreuses, dont le travail consistait à vanter les mérites d’un service de rencontres. Ce sacerdoce, dans lequel elle mettait toute son énergie, n’était pas fait pour lui déplaire.

Les tables, caressées par un soleil de midi dont un gigantesque olivier filtrait la lumière, étaient recouvertes de nappes à carreaux impeccablement repassées, sur lesquelles des serveurs tirés à quatre épingles versaient un vin délicieux dans des verres sans aucune trace de doigt. Lizzie sourit. Cette publicité pour de l’huile d’olive était censée durer tout l’été. Elle aurait tout le temps de les rejoindre.

La détective ouvrit la vitre, adressa un signe au comédien qui le lui rendit d’un clin d’œil, remit le contact et appuya sur l’accélérateur.

Jamais elle ne se lasserait de dévaler cette route.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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