Rydstonberg

Bienvenue à Rydstonberg, charmante bourgade accrochée à flanc de montagne.

« La montagne est haute et rouges sont ses larmes », dit à propos de Rydstonberg le proverbe populaire.

Il y a en effet fort à parier pour que cette étonnante bourgade accrochée à flanc de colline tire son nom d’un savant mélange étymologique : la « Montagne des Pierres Rouges » (red stones signifie « Pierres rouges » en anglais, et berg est un emprunt à l’allemand, traduisible par « la montagne, le mont »). À l’aurore du printemps, les coteaux de Rydstonberg se tapissent de milliers de coquelicots, dont la tige fragile ondoie en vagues, tel un océan végétal, sous l’agréable brise qui caresse les hauteurs. Les linguistes évoquèrent autrefois la possibilité d’une référence aux roseaux (reed, en anglais) qui balisent le cours sinueux de la rivière Kop, mais les botanistes ont depuis déterminé que l’introduction de cette plante datait plutôt de la seconde moitié du XVe siècle, écartant de facto cette hypothèse.

Une poignée d’historiens locaux penchent néanmoins pour une explication moins réjouissante : il y a de cela plusieurs millénaires, la montagne pourrait avoir été le théâtre de sacrifices humains. Plusieurs découvertes archéologiques vont en ce sens, avec notamment l’excavation d’une grande pierre plate creusée de rigoles que l’on peut désormais admirer au musée municipal.

Située à deux heures de route de la plus proche métropole, au cœur d’une lande de végétation rare où les rochers disputent le soleil aux mousses et aux lichens, Rydstonberg étonne, tant par sa solitude que par sa luxuriance. En hiver, le village dénombre une centaine d’habitants, issus pour la plupart de très anciennes familles locales. Mais dès que le soleil montre le bout de son nez, les hôtels se remplissent : touristes et processionnaires se pressent aux portes du bourg pour participer aux fêtes qui marquent l’arrivée du printemps. Pensez à réserver.

CLIMAT

Peu de gens à Rydstonberg vous conseilleront de séjourner chez eux en hiver : en cette période de l’année, la nature est en deuil et, à l’instar des volets, les visages se ferment. Un vent violent cingle les flancs du mont et arrache même quelquefois une pelletée de tuiles aux toits du centre historique. Mais sitôt le mois d’avril éclos, le soleil, la chaleur et la joie de vivre regagnent leurs droits. Le vent se tait, et tout un chacun déambule dans les rues pentues sans risquer de s’envoler. De mai à septembre, renseignez-vous par téléphone ou par courrier avant de partir : les ressources de Rydstonberg en matière d’hébergement sont limitées et l’offre est souvent dépassée par la demande. À moins qu’à l’instar des plus jeunes visiteurs, vous ne souhaitiez dormir dans votre véhicule, un minimum de précaution logistique est à prévoir pour qui aime son confort : les nuits peuvent être fraîches. À partir de novembre débute la saison basse. Dès le mois de décembre, les premières chutes de neige s’abattent sur le bourg. Bien souvent, le dégel n’intervient qu’au milieu du mois de mars. Les locaux sont habitués. Pas vous.

NATURE

Si la montagne en hiver ressemble au purgatoire, l’été à Rydstonberg se prête aux excursions, aux promenades botaniques et à l’observation d’une faune qui, dès les premières chaleurs, repeuple rocs et forêts. Le bouquetin, dont la silhouette orne le blason, est l’emblème de la commune : on peut le surprendre sitôt que l’on s’éloigne du centre touristique, en équilibre sur une pierre ou dévalant les pentes qui mènent au cours d’eau. La rivière Kop serpente depuis le sommet de la montagne jusqu’au village, mais ne le traverse jamais : un méandre épouse le contour des fortifications côté aval et soutient la bourgade comme un nouveau-né.

Les entomologistes amateurs et professionnels ont également de bonnes raisons de se réjouir : Rydstonberg est apprécié des spécialistes du monde entier. Ses murs et ses caves abritent une population d’insectes aussi variée qu’étonnante, à commencer par le célèbre Dragon du Roc, un gigantesque phasme dont les pattes acérées aux longues radicelles lui donnent des airs de reptile moyenâgeux. Ne les cherchez pas : ce sont eux qui vous trouveront.

TEMPS FORTS

La Fête du printemps

Sans conteste l’attraction touristique la plus prisée de Rydstonberg, la Fête du Printemps est célèbre dans le monde entier et attire les autocars de visiteurs curieux. Les festivités puisent leur origine dans des rites païens remontant sans doute à la Préhistoire et aux premiers habitants de la région : des peintures rupestres, découvertes dans une grotte creusée sur le flanc ouest de la montagne rouge, représentent de longues silhouettes se jetant des coquelicots au visage et bondissant par-dessus des feux où rôtissent d’étranges bêtes. Inutile de dépenser votre argent dans les cahutes à touristes, vous n’y trouverez que des fleurs d’importation. Autant se lever aux aurores comme les locaux et profiter de la fraîcheur du matin pour cueillir soi-même et à pleines brassées les anciennes fleurs sacrées. À défaut d’encourager l’économie, vous participerez activement à l’une des fêtes religieuses les plus vieilles du pays.

Rendez-vous devant l’église dédiée à Sainte Clotilde, seconde épouse de Clovis, qui convertit autrefois le roi des Francs au christianisme : dès la sortie des processionnaires vêtus de robes blanches, prenez vos fleurs et visez du mieux que vous pouvez ! Plus les fidèles seront tachés, plus la nature sera contentée.

Car ne vous y trompez pas : les célébrations, jadis mâtinées de monothéisme, honorent des dieux dont les mémoires humaines ont depuis longtemps oublié les noms. Le paganisme assumé de la Fête du Printemps attire ainsi la faune la plus excentrique.

Une fois débarrassé de vos coquelicots, rendez-vous sur la place où se massent les processionnaires : une fois nantis de vos faux bâtons — en mousse ou en plastique —, frappez ces maudits chrétiens jusqu’à ce qu’ils implorent grâce et abjurent leur foi ! Les taches de coquelicot symbolisent le sang versé par les infidèles qui, après avoir été tentés de renier leurs anciennes déités pour des espérances plus lumineuses, regagnent le troupeau des moutons égarés et embrassent de nouveau la véritable foi des dieux éternels.

Dans la soirée, feux de joie et croix brûlées illuminent la nuit étoilée. Jetez un œil sur la voûte céleste : à Rydstonberg, aucun réverbère ne vous empêchera d’admirer les constellations. Profitez-en pour réviser votre cosmologie. Ici, ce sont les astres qui vous scrutent.

Le calendrier des festivités étant calqué sur les cycles lunaires, vérifiez le site internet de la mairie avant de réserver votre billet.

Le festival de musiques anciennes

La seconde semaine du mois d’août, l’ancien amphithéâtre se métamorphose en salle de concert. Pendant dix jours, les artistes les plus fous se succèdent sur la scène. Particularité de la manifestation : les musiciens pratiquent les instruments les plus inusités et se targuent de faire partie des rares experts capables de les manipuler sans fausse note. Vous aurez le plaisir d’écouter Ragdongs tibétaines, bols chantants, Wakrapuku péruviennes, ocarinas, Sursingas hindous et bien d’autres encore, dans des spectacles aussi étonnants que mémorables. Les artistes étant invités nominativement par la municipalité, il est impossible de postuler pour rejoindre la programmation.

Chasses au trésor de Rydstonberg

Plusieurs fois par an, le comité des fêtes organise des chasses au trésor : énigmes et pistes à suivre vous entraîneront sur d’improbables chemins au bout desquels des sucreries récompenseront les enfants et des vérités troublantes attendront les adultes. Prévoir de bonnes chaussures et attention aux ampoules. L’anti-venin n’est pas du luxe.

ARCHITECTURE

Si les carrières ont été condamnées depuis le terrible éboulement de 1829 qui avait coûté la vie à la moitié des hommes du village, les pierres font toujours partie du paysage de Rydstonberg : longeant les venelles en pente qui transforment le centre historique en labyrinthe, vous admirerez les nuances d’ocre et de crème qui donnent au panorama des airs de tableau impressionniste. La construction des maisons suit la méthode traditionnelle : chaque pan de mur est élevé grâce à l’emboitement d’une multitude de pierres brutes choisies en fonction de leur potentiel de correspondance, le poids de l’édifice jouant, avec un peu d’argile, de sable et de terre, le rôle de mortier. De par sa situation, le village fut, au moment de son édification, incapable de se fournir en matériaux ailleurs que dans la campagne environnante : ainsi, les couleurs se fondent à merveille dans le panorama et donnent l’illusion que les maisons ne font qu’un avec le roc auquel elles sont accrochées. Des habitations troglodytes sont encore visibles dans le quartier nord, au-dessus du jardin botanique et juste avant le sentier pédestre qui mène au sommet, mais elles sont depuis longtemps inhabitées. Les locaux expliquent leur incroyable état de conservation par la sècheresse du climat et l’intervention d’esprits bienveillants. Attention pourtant aux éboulis : d’autres présences malignes pourraient bien vouloir vous aplatir le crâne.

Remontant la Grande Rue, longez la mairie et grimpez vers le Sud en direction des remparts. Les fortifications médiévales sont toujours visibles. Le mur d’enceinte courait autrefois tout autour du bourg, ainsi que l’attestent les deux poternes. Cet édifice est remarquable à plus d’un titre. D’une part, des bouquets de civette sauvage colorent l’austère rocaille et embaument l’air d’une légère odeur d’ail. Mais les fortifications cerclaient ici le village d’une façon inhabituelle : les murs, plus élevés côté sommet que côté vallée, indiquent que les premiers habitants de Rydstonberg redoutaient plutôt que les belligérants attaquent du toit de la montagne que de la plaine.

Profitez du beau temps pour apprécier les étonnantes propriétés de la roche : en été, sous le soleil de midi, on peut sans problème faire cuire un œuf sur le muret qui délimite la fontaine. Le week-end, un cuistot local vous préparera même le traditionnel œuf Kop : les prix sont toujours modiques et le dépaysement assuré.

LIEUX D’INTÉRÊT

La place Kop *

Situé entre la mairie et la bibliothèque, le cœur du village se présente sous la forme d’une large esplanade pavée autour de laquelle s’agglutinent les principaux commerces. En été, il est fortement déconseillé de marcher pieds nus sur ces pierres brûlantes qui transforment la place en sauna. Mais dès que le soleil décroit, la grande esplanade de Rydstonberg devient l’endroit idéal pour boire un verre de vin du pays, bercé par les aimables glouglous de la fontaine, elle-même alimentée par la source qui jaillit sous la mairie. L’eau s’y écoule lentement à travers les gueules des gargouilles médiévales. Une légende raconte qu’autrefois, les jeunes gens devaient s’y tremper les doigts aux doux rayons de la nouvelle lune et les y garder jusqu’à ce que les remous s’estompent : là, dans le miroir de l’onde, ils y lisaient leur destinée sentimentale. Quelquefois, le reflet se superposait à celui d’une des hideuses figures de pierre : le malheureux ou la malheureuse devait alors s’exiler jusqu’à la lune suivante. Le bibliothécaire vous expliquera que les maudits trouvaient refuge dans les maisons troglodytes, mais aucun historien ne vous le confirmera, les archives ayant disparu dans un incendie.

La mairie **

Édifiée sur une source dont on peut encore admirer la grille sous une magnifique tête de bouquetin sculptée, la mairie telle qu’on la connait aujourd’hui fut en réalité rebâtie sur le modèle de la construction originelle, gravement endommagé pendant l’éboulement de 1829. Les archives, autrefois sises au premier étage de cette bâtisse aux allures de forteresse, survécurent aux glissements de terrain, mais ne résistèrent pas à l’incendie qui ravagea la place au printemps suivant. L’année 1829 demeure la pire année de l’Histoire de Rydstonberg, ainsi que l’atteste une plaque de marbre scellée au fronton de l’édifice municipal. L’inscription, mangée par le lichen, est rédigée en patois, mais l’on peut encore s’amuser du sourire du crâne qui, en ces mots, narre la désolation qui dévasta le village :

« Les habitants de Rydstonberg se souviennent qu’ils ne sont pas les premiers à fouler le roc de cette montagne, et qu’ils ne seront pas les derniers. Gloire aux ancêtres ! »

Les anthropologues pensent que ces « ancêtres » sont une référence aux primo-habitants de la montagne, peut-être des Néandertaliens. Mais lorsque vous poserez la question aux vieillards qui prennent leur bain de soleil sur les marches de la mairie, ils vous répondront probablement autre chose.

Le Bureau de Poste *

L’auberge, construite au Moyen-Âge et utilisée en cette qualité jusqu’au début de l’ère industrielle, fut transformée en Bureau de Poste à l’aube du siècle précédent. Le bâtiment témoigne de la fréquence des convois marchands et de l’essor touristique dont la ville peut désormais s’enorgueillir. Malgré sa localisation, Rydstonberg a toujours su attirer l’argent et la curiosité des voyageurs, et ce avant même l’apparition des festivals. Profitez-en pour admirer les ravissantes fenêtres en ogive qui donnent sur la vallée. Le toit d’ardoises est d’origine, ainsi que les colombages de la façade — le Bureau de Poste est la seule construction de Rydstonberg à en être pourvue. Le bois est une denrée rare à cette hauteur et les habitants préféraient le réserver au chauffage plutôt qu’à l’édification des bâtiments.

Le Bureau de Poste propose une large sélection de cartes postales et de timbres. La levée du courrier a lieu une fois par semaine, le lundi, et la distribution le vendredi. Au printemps, les magnifiques étoiles blanches des alsines à feuilles de céraiste éclosent au-dessus des portes en cloche. Le charmant bâtiment dégage un sentiment de paix qui ravira les amoureux des ambiances bucoliques, même si l’on ne peut plus y dormir.

Sur le côté gauche, une tour à moitié effondrée et percée de meurtrières indique que la construction a pu faire office d’armurerie ou de réserve à poudre en des circonstances moins pacifiques.

L’église Sainte-Clotilde **

Édifiée au XIIe siècle, l’église Sainte-Clotilde fut tant de fois démolie et reconstruite qu’il ne reste plus grand-chose de l’originale, érigée sur les cendres d’un temple païen incendié par les moines.

Le catholicisme n’a pas la cote auprès des rystonbergois : d’après un sondage proposé par le conseil municipal, aucun ne se déclarait chrétien l’année dernière et, à vrai dire, aucun ne se déclarait monothéiste non plus. Vous vous ferez une meilleure idée des croyances locales au temple de Klargh, situé à seulement quelques minutes de marche (emplacement numéro 12 sur la carte centrale).

Aujourd’hui trop endommagée pour être visitée, l’église est fermée au public. Malgré les protestations des touristes, ses lourdes portes ne sont déverrouillées qu’une fois l’an, à l’occasion de la Fête du Printemps : les habitants daignent alors s’y rendre pour tourner en ridicule le dieu des catholiques.

Le conseil municipal ayant accédé à notre demande d’en inspecter l’intérieur pour la rédaction de ce guide, nous n’y avons trouvé que des vitraux brisés, un autel fracassé et des bancs recouverts de poussière. Si l’on en juge à l’odeur, il semblerait que des feux y soient régulièrement allumés, mais ni le maire, ni ses administrés n’ont voulu répondre à nos questions quant à la nature des combustibles employés.

Le musée historique de Rydstonberg ***

Les amateurs de vieille ferraille et d’archéologie s’en donneront ici à cœur joie : le petit village en apparence paisible conserve de son passé tout un arsenal guerrier, qui se révèlerait utile si la bourgade devait mener bataille au cours des prochains siècles. Canons, arquebuses, épées et armures s’entassent dans le joyeux capharnaüm de ce minuscule musée aux allures de cave.

Vous en trouverez l’entrée sous un porche habillé de vigne vierge. Impossible de le louper, car le bâtiment penche sur la venelle comme une seconde tour de Pise. Pas d’inquiétude : des architectes vérifient une fois l’an que les murs sont encore en état d’en supporter le poids. L’année dernière, une barre de soutènement a été installée : enjambez-la, baissez la tête pour franchir le linteau voûté et laissez-vous charmer.

Ici, pas de vitrine : tout est à portée de main. N’hésitez pas à soulever l’un des nombreux gantelets de fer ou à enfiler un heaume : le conservateur — un homme dur de la feuille mais tout à fait affable — sera ravi de vous prendre en photo affublé de votre déguisement.

On appréciera aussi la présence d’une foultitude statues de déités païennes. La plupart furent retrouvées dans les maisons troglodytes. Ces icônes votives, taillées d’un bloc de façon sommaire, représentent les divinités autrefois adorées dans la région. D’aucuns susurrent aux oreilles attentives que leur vénération n’a jamais vraiment cessé.

À voir également, la fameuse « pierre sacrificielle ». Notez les traces rougeâtres le long des rigoles : s’agit-il de minerai de fer, comme le suggèrent les sceptiques, d’huile figée par une réaction chimique ou de sang séché ? Faites-vous votre propre opinion.

Le petit plus du Guide du Débrouillard :

L’armure au fond de la salle aux arcades porte encore les stigmates des guerres du temps jadis. Suivez du regard les éraflures sur la cuirasse et prêtez attention aux étranges morsures qui parsèment les brassières. Si ceux qui ont les ont causées ont sans doute disparu depuis longtemps, on ne s’étonnera pas qu’un tel arsenal ait été nécessaire pour repousser des envahisseurs aussi féroces.

La bibliothèque *

Pour ceux que la brûlure du soleil rebute, pas de panique : les amoureux des belles lettres pourront toujours trouver refuge au sein de la bibliothèque de Rydstonberg, ouverte tous les jours du lundi au samedi, de 8h à minuit.

Dans la première salle — accessible aux touristes —, vous trouverez une large sélection d’ouvrages brochés et de magazines. La seconde salle est réservée aux détenteurs d’une carte de membre dont seuls les habitants sont pourvus. Le bibliothécaire vous expliquera que l’annexe, séparée du public par un lourd rideau dévoré par les mites, contient de nombreux recueils aussi rares que précieux : leur consultation ne peut se faire qu’au prix d’infinies précautions.

Certains bibliophiles professionnels ont cependant déjà accédé au catalogue privé. À la suite de son séjour à Rydstonberg, le professeur Malcolm Von Fenster, spécialiste des incunables du XVe siècle, fut victime d’une attaque de panique aiguë doublée d’une crise de paranoïa aussi subite que spectaculaire. Les médecins soupçonnent qu’une bactérie endormie dans le cuir d’une reliure ait pu causer son trouble, mais des esprits moins pragmatiques affirment que le chercheur a peut-être levé le voile sur des vérités qu’il n’était pas prêt à connaître. Dans le doute, on se contentera de la salle commune.

Le temple de Klargh ***

Difficile d’évoquer Rydstonberg en passant sous silence le mystérieux temple de Klargh. Son accès demeure interdit au public, mais les habitants s’y rendent au moins deux fois par semaine pour verser leur hommage au dieu de la montagne. Vous les croiserez souvent les bras chargés de présents : sacs de feuilles pourries, compost, matières fécales animales, chiens crevés et charognes, etc. Si les locaux conservent jalousement leurs secrets, cette déité protohistorique semble néanmoins surfer sur la mouvance écologiste, comme en témoigne la quantité phénoménale de substances recyclées que ses adorateurs lui consacrent.

Difficile d’en apprendre davantage sans être soi-même introduit au culte. La conversion paraît plus difficile à obtenir que chez ses équivalents monothéistes : à en croire les rydstonbergois, les familles doivent habiter depuis au moins trois générations à flanc de montagne pour se voir autorisées à pratiquer la religion de Klargh.

Un panorama nous en donnera néanmoins une meilleure idée. Depuis la venelle qui grimpe au temple, empruntez l’escalier qui longe le jardin et gravissez-en les degrés à moitié effondrés : une fois au sommet, jetez un œil par-dessus le muret d’enceinte. D’ici, vous pourrez apprécier le dôme de l’édifice, gravé en son faîte d’une étoile à sept branches, symbole du culte de Klargh. En tournant la tête vers la droite, vous verrez le verger des fidèles. Ses fruits, pourtant bel et bien comestibles, n’entrent dans la composition d’aucun repas : plutôt que de s’en délecter, les natifs les font pourrir sur de grandes bâches jusqu’à ce que la puanteur devienne insupportable. Là, ils récoltent la matière en putréfaction et l’emportent à l’intérieur du bâtiment pour la consacrer à Klargh.

Une fois l’an et en fonction des conjonctions stellaires, une idole à l’image de la divinité est portée jusqu’à la fontaine, où les adeptes l’y font symboliquement boire. Malheureusement, cette cérémonie est interdite aux touristes : des barrages sont édifiés le long de la route qui monte en lacet à Rydstonberg et la police municipale veille à ce qu’aucun étranger ne les franchisse.

Des photos volées circulent cependant sur le net.

SE DÉPLACER

Si vous ne disposez pas de véhicule personnel, vous n’irez pas très loin sans voiture de location : aucune gare ne relie Rydstonberg au reste du monde. Une fois arrivé, prenez garde à votre jauge d’essence, car la plus proche station se situe à une quarantaine de kilomètres en remontant vers Bornbridge.

Un service d’autobus rallie la métropole : en cas d’urgence, il vous faudra cependant prendre votre mal en patience, car les transports en commun ne se déplacent que deux fois par semaine.

Une fois sur les lieux, fiez-vous au dicton local : « Une voiture ne remplacera jamais une bonne paire de chaussures. »

SE RESTAURER / DORMIR

En été, de nombreux habitants ouvrent leur porte aux touristes : la moindre maison se transforme alors en bed n’breakfast au charme désuet dans lequel vous pourrez apprécier la cuisine de la région.

Rydstonberg ne compte qu’une poignée d’hôtels à proprement parler, mais seul l’un d’entre eux vaut vraiment le détour : le Goldworm Hotel. Son concurrent direct, le Justinien, a été plusieurs fois signalé pour des disparitions d’objets et des vols de nourriture.

La grande place fourmille de restaurants à la carte variée et aux tarifs abordables.

Le Goldworm Hotel ***

Avec son emblème en forme d’asticot fiché sur un hameçon, le Goldworm possède tout pour plaire : une orientation parfaite, une vue imprenable sur la vallée et un personnel aussi aimable que compétent. Les pièces sont spacieuses, les draps changés tous les jours et les chambres toutes équipées d’un lavabo et d’un frigo privatif.

Seule ombre au tableau, les toilettes communes : en raison de l’isolement du bourg et de la vétusté de sa voirie, les déchets atterrissent dans une fosse septique régulièrement vidée par des bénévoles du temple de Klargh.

Brasserie Ver de Gris **

Sponsor officiel du festival de musiques anciennes, l’établissement ne désemplit jamais. Il existe une bonne raison à cela : tout ce qu’on y goûte se change en or une fois dans la bouche.

À la nuit tombée, les habitués, ivres, laissent quelquefois échapper une confession malheureuse : les plus vieux — ou les plus avinés — de ces descendants de mineurs évoquent avec gravité le glissement de terrain de l’année 1829, qui n’aurait pas été aussi accidentel que l’histoire le raconte. Certains vous expliqueront leurs théories selon lesquelles le désastre aurait été provoqué par une poignée de rydstonbergois à grand renfort de poudre à canon, dans le but secret de combler une galerie souterraine mise au jour par les ouvriers des carrières.

La taverne brasse sa propre bière.

PROMENADES AUTOUR DU BOURG

Le sentier qui monte à gauche du temple de Klargh s’élargit sitôt les limites du bourg franchies et s’élève en pente douce jusqu’au sommet. Pour les plus courageux, l’ascension de la montagne vaut vraiment le coup d’œil : un panorama digne d’une carte postale récompensera les marcheurs. La vallée s’étend à perte de vue, telle une mer grise où seuls les toits d’ardoises trahissent la présence du village.

Au cœur de la pinède, vous aurez peut-être le loisir d’apercevoir un bouquetin du roc, occupé à brouter un buisson de mousse à l’abri des touristes trop exubérants. Les fleurs qui poussent en grappes sur la colline sont aussi variées que nombreuses. À mi-chemin, un calvaire en ruine témoigne de la visite éclair des moines jésuites dans la région. Il sert désormais de point de repère aux promeneurs. Attention de ne pas redescendre trop tard : la nuit tombe brusquement et le chemin n’est pas balisé.

Le petit plus du guide du Débrouillard :

Passé le calvaire, empruntez le sentier de gauche et plutôt que de suivre le sentier, enfoncez-vous dans la pinède en direction de la falaise. Dissimulée derrière un rideau de lierre, une grotte naturelle offre un accès aux entrailles de la montagne.

Munissez-vous d’une lampe de poche et remontez le boyau creusé par des siècles d’érosion et d’humidité. Le terrain est praticable sur une centaine de mètres, puis se rétrécit, contraignant le visiteur à baisser la tête et quelquefois même à s’accroupir. Ne vous découragez pas ! Progressez en ligne droite puis, arrivé à l’embranchement, continuez à droite. Vous devriez bientôt apercevoir de la lumière. Vous déboucherez rapidement sur une antique coursive taillée à même la roche plongeant sur un gouffre colossal. Les adorateurs de Klargh ont pensé à tout : des lanternes sont régulièrement alimentées en essence et brûlent tout au long de l’année.

Approchez-vous du précipice (attention, il n’y a aucune rambarde) et braquez le faisceau de votre lampe électrique en direction de l’abîme : vous pourrez alors contempler le corps monstrueux du titanesque Klargh, l’innommable dieu-asticot aussi grand qu’un immeuble de dix étages et aux crocs dégoulinants de bave. Les habitants de Rydstonberg honorent leur déité depuis des millénaires : hier, les fidèles sacrifiaient leur propre progéniture (n’hésitez pas à retourner voir la pierre plate au musée sitôt la promenade achevée), mais ces pratiques barbares appartiennent aujourd’hui à l’histoire. Penchez-vous sur le vide et admirez la procession silencieuse des adeptes : à cinquante mètres en contrebas débouche un tunnel directement relié au temple de Klargh. Depuis une plateforme surélevée, hommes, femmes et enfants jettent au dieu-ver des sacs entiers de matière en putréfaction pour apaiser sa faim. Sous sa peau translucide, des centaines de milliers de larves grouillantes aux dents acérées réclament leur pitance.

Le spectacle peut certes choquer les plus jeunes, mais le ver géant doit être contenté : la dernière fois que les locaux refusèrent de le nourrir — en 1829 —, Klargh relâcha ses larves, semant la panique dans toute la région. Heureusement, les habitants ont su faire table rase du passé.

Si vous n’avez pas sombré dans la folie, retournez au village et demandez votre carte de bibliothèque. Dans le cas contraire, précipitez-vous dans le gouffre pour servir de déjeuner au dieu-ver et à ses hôtes répugnants.

Rydstonberg présente un bel exemple de mode de vie traditionnel, à la fois respectueux de l’écosystème et des valeurs ancestrales : vous ne regretterez pas votre visite.

 

❤️

Vous aimez le Projet Bradbury ? Soutenez-le ! À partir de 1€/mois, vous pouvez en devenir mécène grâce à Tipeee et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à lire ces textes en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose 😊



📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

0

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *