Rideau

Le dernier jour d’école est arrivé, et tout le monde s’est surpassé pour le spectacle de fin d’année.

L’auditorium s’était transformé en étuve où les hurlements des enfants se répercutaient sous les dalles thermodécollées du plafond. La salle paraissait d’ordinaire plus grande quand elle offrait sa vertigineuse et lascive vacuité aux serpillères des concierges et aux mites ses murs moquettés de brun — les piliers dégageaient au moindre effleurement des nuages de particules qui ressemblaient à des spores — et le plus petit chuchotement, si faible soit-il, explosait alors en écho d’un bout à l’autre de la salle tant l’acoustique frôlait la perfection. Même le parquet, poncé par les semelles des joueurs de l’ancienne équipe de basket du temps où l’endroit était encore un gymnase, osait à peine gémir sous les pas des visiteurs. Se retrouver enfermé seul ici en pleine nuit ne devait pas être une tranche de franche rigolade, mais tout allait bien pour le moment car il y avait un tohu-bohu de tous les diables et que les strapontins se garnissaient à mesure qu’entraient les adultes dans l’auditorium. Le spectacle de fin d’année attirait toujours un certain public, et pas seulement des parents mais aussi des chasseurs de têtes : cela n’offusquait personne, bien au contraire. Dans un concert de grincements de charnières s’abaissaient les sièges. Quelques mômes turbulents contenaient mal leur impatience d’applaudir leur grande sœur ou leur grand frère et s’amusaient au moins autant avec les ressorts des fauteuils qu’avec les nerfs de leurs géniteurs.

« On crève de chaud ! » pesta Judith.

George leva les yeux au ciel, exaspéré, et se tassa sur le strapontin. Judith était une épouse charmante, mais elle se transformait une furie quand soumise à d’intenses chaleurs type soleil mexicain ou grands magasins un premier jour de soldes, au grand dam de son mari pour qui suer dans une chemise repassée de frais n’avait jamais constitué un problème.

Il frotta son crâne de demi-chauve comme pour l’épousseter et essuya sa paume sur son chino. Judith battit des paupières et fixa le plafond. Selon le programme que le maître d’école leur avait distribué, Victorien-Lazare ne passait qu’en avant-dernière position avec le reste de sa classe.

« Je ne tiendrai pas quatre heures dans cette cocotte-minute, souffla-t-elle, déjà hors d’haleine.

— La place est libre ? »

Une femme au visage large et aux hanches atypiques lui désigna la place voisine. Judith opina du chef, contrariée qu’une inconnue ait pu l’interrompre dans ses jérémiades, et se pencha vers George. « Les gens sont d’un sans-gêne. » L’homme ébouriffa sa demi-moustache et s’en chatouilla les narines.

« Où est VicLaz ?

— Tu n’as pas vu son instituteur ?

— Si, à l’instant, quand il m’a donné le livret. Mais je ne lui ai pas demandé. Je pensais le trouver dans la salle.

— Tu aurais dû lui demander.

— Je viens de te dire que je ne lui avais pas demandé.

— Voilà. »

La bouche de George se plissa en un rictus de satisfaction — il maîtrisait parfaitement cette mimique, qu’il exécutait à chaque fois qu’il estimait avoir marqué un point dans la discussion — et cela termina d’agacer Judith, qui se tourna vers la femme aux hanches peu conventionnelles. Ces dernières remplissaient le siège d’une façon tout aussi étonnante.

« Vous pouvez me garder mon sac ? Je voudrais embrasser mon petit trésor avant qu’il n’entre sur scène.

— Bien sûr, mais votre mari…

— Vous savez comment ils sont, n’est-ce pas ? »

Les deux femmes échangèrent un regard de connivence pendant que George, qui avait entrouvert sa sacoche de prise de vue, secouait la tête.

« Il est sûrement en coulisses avec les autres enfants, tu n’entends pas ? Ils sont des dizaines de l’autre côté. Ça ne sert à rien d’y aller, tu vas davantage l’embarrasser qu’autre chose. Tu ne te souviens pas quand tu étais gamine ? Laisse-lui un peu d’air, Judith, ça lui fera du bien.

— Tu sais bien que je n’aime pas quand il dort chez quelqu’un d’autre. Pourquoi lui as-tu donné la permission ?

— Karl est son meilleur copain et je suis sûr qu’ils ont passé une excellente soirée.

— VicLaz a oublié son inhalateur.

— La mère de Karl aurait appelé s’il y avait eu un problème. Et tu veux bien arrêter de l’appeler comme ça ? C’est ridicule, il a un prénom, tu sais.

— Ça oui, je sais », soupira Judith en s’arrachant au strapontin.

Elle cala son sac entre le dossier et le battant, adressa un sourire à sa voisine et enjamba les cuisses de George. Ses genoux ronds comme des melons s’écrasaient contre la rangée suivante.

« Bon sang mais tu vas rater le début.

— Je ne raterai pas le début.

— Comme tu veux. Comme tu veux. »

Sans insister — c’était inutile, surtout quand Judith enclenchait sa fonction « tête de mule » —, George laissa son épouse se confondre en excuse auprès des spectateurs de la rangée qu’elle faisait lever sur son passage, retira le cache du caméscope et régla la dioptrie de l’œilleton à sa vue. Un rideau en velours pendait sur sa tringle — davantage une poutre qu’une vulgaire tringle d’ailleurs — et interdisait à quiconque de hasarder un regard sur la scène, mais d’autres sujets feraient tout aussi bien l’affaire pour ajuster la balance des couleurs.

Il balaya la salle en panoramique et zooma sur un serre-tête à paillettes à six travées de là. Sa propriétaire, une gamine qui chantait à tue-tête une comptine dont elle ne connaissait qu’un mot sur six, exhibait l’accessoire comme une couronne, ce qui ne constituait qu’un demi-sujet d’étonnement pour George : ses parents, des trentenaires mi-banquiers mi-hippies, la laissaient s’époumoner sans prêter attention aux grimaces que peignaient ses cris sur les visages alentour. Cette école attirait les hurluberlus et George l’avait tout de suite remarqué, mais l’établissement bénéficiait d’une très bonne réputation et passait pour l’un des meilleurs dans son genre. Mais à ne jamais contrarier les enfants, on finissait par les transformer en bêtes féroces.

Une main lui tapota gentiment l’épaule.

« Salut George, ta femme n’est pas venue ? »

George se plia en deux et pivota sur son siège en une contorsion grotesque. Le père de Barnabé, qui s’était installé à deux pas, avait escaladé la moitié de la rangée pour venir se signaler. C’était Judith qui, à l’occasion d’un goûter d’anniversaire dans le jardin des Ikaris, avait convaincu la compagne de Barnabé d’inscrire leur microscopique merveille dans cette école.

« Elle s’est absentée, elle cherche le petit.

— Comment ?

— Judith revient !

— Ah, ces gamins font un tel barouf ! Je suis excité, tu n’imagines pas ! »

Pour toute réponse, George sourit vaguement. Les nouveaux parents s’émerveillaient d’un rien. Victorien-Lazare avait déjà passé cinq ans ici, cinq ans bon Dieu, évaporés en un claquement de doigts.

« Tu vas voir, les professeurs ont vraiment l’art de mettre l’accent sur leurs points forts. »

Accoudé au dossier, Barnabé remercia George, lui souhaita un bon spectacle et replia les gaules en direction de son strapontin. Sur les marches qui menaient à la scène, la directrice adjointe testait les piles d’un micro. George passa rapidement la salle en revue, mais presque tous les sièges étaient déjà occupés et pas de Judith à l’horizon. La moutarde lui monta au nez. Elle ne pourrait pas se plaindre quand il lui dirait qu’il lui avait bien dit. George se rembrunit et patienta.

« Pardon… pardon… pardon… excusez-moi… »

— Tu étais où ? Attention, ne fais pas tomber la caméra !

— Merci d’avoir gardé mon sac, madame. J’ai croisé Barnabé.

— Je viens de lui parler. Il m’a dit qu’il était excité. C’est fou comme tout le monde est excité.

— Ne te moque pas, tu l’étais aussi la première fois.

— Tu l’as trouvé, ton fils ?

— Ils sont dans les vestiaires et c’est à peine s’il m’a reconnue.

— Les enfants sont capables d’une grande concentration.

— Je suis presque certaine qu’ils l’ont gavé hier soir. Il n’a ces yeux vitreux que quand il se goinfre.

— Ils l’ont peut-être drogué ?

— Ne dis pas de sottises, George !

— Je dois aller aux toilettes.

— Maintenant ? » s’exclama-t-elle suffisamment fort pour qu’un pan tout entier du public se retourne vers eux et que George se tasse encore davantage sur son siège. George était doté d’une vessie microscopique qui lui jouait de vilains tours. Pire, quand il se mettait au lit, il était incapable de s’endormir tant qu’il ressentait la moindre envie d’uriner, ce qui pouvait rythmer le coucher d’un paquet d’allers et retours aux toilettes. La figure du père se plissa comme un mouchoir roulé en boule et George décida de ne pas relever cette injustice flagrante, d’autant que le spectacle allait bientôt commencer.

Un hurlement de sirène fusa à travers les haut-parleurs et tira de la foule des exclamations de douleur et d’une poignée d’enfants des cascades de rires. La directrice adjointe, une femme d’une quarantaine d’années déjà courbée, s’excusa en gesticulant et manipula le micro dans tous les sens à la recherche du bouton. Elle finit par pousser l’interrupteur ad hoc, tapota la boule grise — les enceintes dirent « poc-poc » — et porta l’appareil à sa bouche.

« Bienvenue à tous pour cette soixante-troisième édition du spectacle de fin d’année de l’école Bidgerkraut, nous sommes ravis de vous voir aussi nombreux aujourd’hui, je ne sais pas si vous êtes venus avec des amis ou de la famille mais j’ai rarement vu l’auditorium aussi rempli, les enfants ont travaillé dur pour vous présenter le meilleur spectacle possible et il va sans dire que, pour avoir assisté aux répétitions, je peux vous assurer qu’ils ont accompli un job du tonnerre et que…

— Cette femme ne s’arrête-t-elle jamais de déblatérer ?

— Si tu parles pendant le spectacle, on va t’entendre sur la bande, chuchota George en montrant le micro de la caméra.

— Aux réunions de parents d’élèves, c’est une vraie pipelette : on dirait qu’en parlant, elle veut gonfler la pièce comme un ballon. Regarde-la, elle n’arrive même pas à s’arrêter, elle ne reprend jamais son souffle. Elle devient rouge, George, je crois qu’elle va exploser.

— Tais-toi, enfin !

— …

— Quoi ?

— Tu es content ? Tout le monde nous regarde.

— Oh, pitié.

— … juste à la sortie de la salle, sur la droite, à côté de la traditionnelle corbeille de donations, vous savez à quel point votre soutien est précieux pour que l’école continue de perpétuer la tradition et d’offrir le meilleur à vos chères têtes blondes, mais trêve d’explications, les enfants attendent en coulisses et je les entends trépigner d’ici, alors je laisse tout de suite la parole à monsieur Kerian, le chef d’établissement, en vous souhaitant un bon spectacle, une excellente journée et un… »

Le directeur, un Arménien au regard de glace qui malgré la chaleur persistait à ne pas déboutonner sa veste, serra l’épaule de son adjointe, qui termina sa tirade en un charabia incompréhensible et finit par lui tendre le micro. L’homme le refusa poliment et grimpa les marches jusqu’à la scène. Derrière lui, le rideau s’agitait.

« Attention aux oreilles », chuchota Judith. George zooma sur le visage de M. Kerian et ajusta la mise au point en frissonnant. Ce type, qui par ailleurs était capable d’une grande tendresse à l’égard des enfants, lui avait toujours fichu la chair de poule.

« Chers parents, clama le directeur d’une voix aussi puissante que s’il avait craché sa pastille devant un bouquet de micros puissamment amplifiés, mademoiselle Longsleeves a tout dit et je ne vais pas en rajouter, sinon pour vous remercier d’être venus si nombreux et pour encore vous souhaiter une excellente matinée en compagnie de nos artistes en herbe. »

Une salve d’applaudissements s’éleva de l’assistance et le directeur hocha la tête, satisfait.

« Applaudis, George !

— Je tiens la caméra, je ne peux pas tout faire.

— Mais c’est le directeur…

— Il ne m’en voudra pas.

— Qu’est-ce que tu en sais ? Il parle si fort, ce bonhomme, c’est impressionnant.

— Effrayant, oui.

— George ! »

Les haut-parleurs crépitèrent, éructèrent, cliquetèrent avant de se taire, puis crachèrent avec toute l’énergie d’un coureur bondissant des starting-blocks les premières notes de la Danse des Mirlitons du Casse-Noisette de Tchaïkovsky.

« Merde, encore du classique, maugréa George.

— C’est la musique de la pub, tu sais ? Celle que tu aimes bien.

— Ah oui, tu as raison. »

Les rideaux glissèrent sur leur énorme tringle pour dévoiler la scène. Une dizaine d’enfants en costumes d’animaux se cachaient derrière des arbres en carton décorés de pompons en papier crépon qui avaient été méticuleusement placés de part et d’autre de l’espace d’expression artistique : ils figuraient sans doute une forêt, même si le tout ressemblait davantage au jardin fruitier d’un horticulteur qui n’aurait jamais eu la main verte.

D’abord paralysés face au parterre de parents admiratifs qui s’étalait sous leurs pieds, les petits regagnèrent leurs esprits et se mirent à bondir en tentant de suivre la chorégraphie que la maîtresse avait essayé en vain de leur inculquer. George soupira. Judith était entrée en transe.

« Ils sont mignons à croquer… »

Les petits animaux de la forêt se rassemblèrent au centre de la scène et la musique s’assombrit. Un second groupe de bambins, habillés en noir et affublés de becs de corbeaux découpés dans des rouleaux d’essuie-tout, fit irruption sur scène et encercla les précédents.

« Qu’est-ce qu’ils fabriquent ?

— Ils leur montrent ce que c’est que ce pauvre monde, ma vieille Judith, qu’est-ce que tu crois ? » dit George, qui avait renoncé à conserver vierge de commentaires la bande sonore de sa vidéo.

Les corbeaux entamèrent une ronde autour des animaux pris au piège et croassèrent sur un ton menaçant. Soudain, comme contaminés par la frénésie, ils bondirent sur les bambins et se mirent à les picorer de la plus barbare des manières.

« Ils n’avaient rien demandé ! s’indigna Judith. Ils étaient contents de se promener dans la forêt et… » George lui servit son rictus de je te l’avais bien dit et zooma sur les enfants qui, à l’aide de poches de sauce tomate dissimulées sous leurs habits, mimaient l’agonie avec une gravité confondante. Les habitants des bois finirent par s’écrouler sous les coups de bec et la salle se mura dans un silence de plomb tandis que les corbeaux ricanaient.

« Merde, fit George, je crois que j’ai oublié de recharger la batterie.

— Chut ! » siffla quelqu’un derrière eux.

Les oiseaux de mauvais augure se rassemblèrent côté cour, tinrent leur conciliabule un bref instant avant de prendre leur essor et de s’envoler au-dessus du public. George leva le menton et grogna à cause de son torticolis imaginaire.

« Comment veulent-ils qu’on filme avec une mise en scène pareille ? Je ne saurais même pas reconnaître la fille de Barnabé.

— Elle est sur scène, je crois. Morte, avec les autres.

— C’est sinistre, dit comme ça. »

Les enfants grimés en oiseaux circumplanèrent un court instant en frôlant les têtes des spectateurs — personne ne pensa à chercher les filins, de tels artifices étaient bons pour les shows de prestidigitation et il était fréquent qu’une poignée d’élèves de première année apprenne à maîtriser son don de vol dès les premiers mois — jusqu’à ce que les animaux de la forêt, blessés mais bien vivants, se redressent sous les vivats de la foule. Galvanisés, les bambins désignèrent les corbeaux et exécutèrent quelques entrechats pour se donner du courage.

« Regarde, la petite de Barnabé, c’est le hérisson, là.

— Je vois bien que c’est un hérisson. »

Les enfants restés sur scène tendirent les bras vers les petits planeurs déguisés. Aussitôt attirés par une puissance aussi invisible qu’irrésistible, les corbeaux battirent des ailes pour échapper à l’attraction du champ de force, en vain : aspirés vers le plateau, les oiseaux s’écrasèrent en riant au milieu des animaux de la forêt, qui firent mine de les rouer de coups avant de saluer le public en liesse. George éteignit le caméscope et applaudit à tout rompre. Le rideau se referma.

« Je ne suis pas sûr de comprendre le message, lui glissa Judith.

— Hum… Si quelqu’un te fait du mal, tu as le droit de le lui rendre ? »

Judith leva les yeux au ciel et chercha Barnabé dans la foule.

« Je ne suis pas sûre que la loi du Talion soit une bonne chose à leur appendre.

— C’est fou, tout de même, ce qu’ils arrivent à tirer de ces gosses. Regarde-les, ils sortent à peine du berceau qu’ils sont déjà doués de télékinésie. Ça m’en bouche un coin.

— Va dire ça à Sabine, son gamin ne sort même plus de sa chambre : il se sert dans le frigo à l’heure du dîner et fait tout flotter jusqu’à son lit. Il joue à ces jeux, tu sais, sur les ordinateurs. »

Ils échangèrent un regard entendu et George, qui commençait à avoir vraiment envie d’aller aux toilettes, ralluma la caméra à contrecœur tandis que la directrice adjointe annonçait l’imminence des numéros suivants.

« J’espère que l’affreux petit Newman ne va pas nous refaire le coup de la crotte de nez, maugréa Judith.

— Tu rigoles, c’est son meilleur tour ! »

Le rideau s’ouvrit sur une ravissante petite poupée blonde dont les cheveux pailletés d’or pulsaient d’une lueur intéressante. Elle ferma les paupières et sa tête s’enflamma.

« On dirait une allumette », rigola Judith.

Un professeur accourut avec une bonbonne et aspergea le crâne de l’enfant. Sa tête émit un nuage de vapeur qui crépita dans l’air. La fille couverte de suif sourit, exécuta une révérence et quitta le plateau sous les applaudissements.

Arriva côté jardin un échalas de deux bons mètres qui, à en juger par sa figure pouponne, ne devait pas être âgé de plus de sept ans. Le public retint son souffle et le petit garçon claqua des doigts. Dans un fracas dégoûtant d’os et de tendons, l’enfant grandit d’un mètre, puis rapetissa de deux — sa peau peinait à suivre les fluctuations de son architecture et se plissait d’une drôle de manière, comme celle d’un sharpeï — avant de s’étendre comme une étoile de mer de tous les côtés jusqu’à ce que ses mains touchent les extrémités de la scène. Finalement, le garçon rembobina ses membres comme un fil d’aspirateur et salua.

« Ça a l’air de l’avoir fatigué, nota George.

— Ça te fatiguerait aussi, mon pauvre vieux : regarde-le, il est trempé de sueur.

— Oh, regarde qui arrive. »

Judith se passa une main sur le front. Newman venait d’entrer sur scène et George exultait.

« Génial ! »

Newman était en sixième et dernière année, un cran au-dessus de Victorien-Lazare donc, et donnait à chaque spectacle le même numéro, amélioré ou légèrement modifié, pour le plus grand plaisir des amateurs d’excentricités nasales. Pour son ultime représentation — l’enfant entrerait au collège l’année prochaine —, il placerait sans nul doute la barre très haut. « Regarde », glapit George. Judith paraissait déjà essayer de se retenir de vomir.

Le garçon s’installa sur une chaise disposée au milieu de la scène et introduisit son index boudiné comme une saucisse dans sa narine béante, d’où il tira une crotte de nez de compétition qu’il essuya sur son pantalon.

« Ça commence fort », s’enthousiasma George.

Newman s’éclaircit la gorge, toussa à deux reprises et plongea son doigt dans l’autre narine. Il farfouilla un moment, puis extirpa du gouffre une masse aussi grosse qu’une pastèque et dégoulinant de morve. Il la fit pivoter pour la présenter au public : il s’agissait d’une boule de bowling.

« Impressionnant, Judith, tu ne peux pas dire le contraire.

— Je trouve ce gros lard répugnant.

— C’est un enfant.

— Qu’est-ce que ça change ? »

Newman reprit son souffle, se racla les tréfonds du larynx et entreprit d’y aller à deux mains pour le clou du spectacle. Usant de ses pouces comme de leviers, il se tordit les poignets pour autoriser ses autres doigts à partir à l’exploration des cavités de son nez. Le garçon se contorsionna sur sa chaise, encouragé par les applaudissements de la foule, et frappa du pied sur le parquet. Un hululement résonna dans ses sinus quand il finit par déloger le hibou qui avait fait son nid dans ses narines. L’oiseau battit des ailes pour se débarrasser du mucus dont il était trempé, éclaboussa le premier rang au passage et prit son envol pour rejoindre le bras ganté de cuir du directeur au fond de la salle. Le public se leva pour saluer la performance d’une salve d’applaudissements méritée.

« Je ne peux pas m’empêcher de trouver ça dégueulasse, chuchota Judith.

— À chaque enfant son talent : l’essentiel, c’est de les encourager à persévérer. Tu te souviens de la petite d’il y a deux ans, avec son dragon ?

— Quelle affreuse bête !

— Hollywood l’a embauchée pour tourner dans un film.

— Grand bien leur en fasse : même avec un océan entre elle et nous, je sens encore cette affreuse odeur de brûlé. »

La suite du spectacle comportait d’autres numéros de danse et d’expression corporelle, ainsi qu’une bonne tripotée d’intermèdes chantés : il était compliqué de tenir les plus petits en place, aussi l’usage d’une chorégraphie ou d’une poignée de couplets était-il souvent bienvenu pour canaliser les énergies mises en branle. Incapable de se retenir plus longtemps, George profita d’un léger incident sur scène pour se rendre aux toilettes. À son retour, les pompiers avaient terminé d’éponger l’inondation. « Tu aurais dû voir cette gamine, George : plus elle pleurait, plus l’eau montait. J’ai bien cru qu’ils allaient devoir sortir les canots de sauvetage. » Le père se réinstalla et constata que son siège était encore humide. Il porta le doigt à sa bouche. C’était salé.

« Tu m’as rapporté quelque chose du buffet ?

— Il y a un buffet ?

— Bon sang, tu n’écoutes jamais rien. Ils l’ont annoncé au micro. »

Trois coups résonnèrent derrière le rideau essoré et chacun regagna sa place. « Merde, j’ai faim », dit George en levant le caméscope, et l’équivalent d’un bon verre à moutarde de larmes se déversa sur ses genoux. « Sainte mère de bordel de Dieu ! » Judith ouvrit son sac à main et lui tendit un paquet de mouchoirs. Tous deux savaient qu’elle aurait dû se préoccuper du sort de l’appareil pendant que George était parti, cela ne faisait aucun doute, et puisque la caméra était foutue, mieux valait ne rien dire : George serra les dents, Judith se ratatina sur son siège et le spectacle reprit.

Arrivées aux classes supérieures, les festivités prirent un tour plus cérébral. Les élèves de troisième année chantèrent le nombre Pi jusqu’à la douze-millième décimale, ce qui ne manquait pas de piquant mais un peu d’énergie, et la seconde moitié de la classe marcha sur des braises. Les plus grands matérialisèrent un éléphant plus vrai que nature dans l’allée centrale et ressuscitèrent un cadavre fraîchement livré par la morgue située à quelques pâtés de maisons.

« Il n’y a rien de plus barbant que des enfants qui s’ennuient en s’amusant, gronda George. Ils font déjà ça toute l’année, pourquoi ne pas les laisser se mettre en danger quand il s’agit du spectacle ? Si tu veux mon avis, le voilà : ces gamins bayent aux corneilles et les professeurs y sont pour quelque chose.

— Apprendre, c’est pratiquer et répéter, répondit Judith sur un ton docte.

— Un truc de perroquet », grinça-t-il.

Arriva enfin le tour de Victorien-Lazare, et Judith se retint d’ordonner à George d’attraper la caméra juste à temps pour éviter une dispute nucléaire. Le garçon, grimé en robot, se tenait droit comme un piquet au bord de la scène tandis que trois de ses camarades lui tendaient des fiches électriques reliées à des multiprises. Les branchements alimentaient eux-mêmes une batterie d’appareils ménagers — un mixer, un micro-onde, une télévision, une essoreuse à salade, une chaîne haute-fidélité et une brosse à dents — ainsi que deux lampes que Judith avait prêtées à la maîtresse. Victorien-Lazare empoigna les prises électriques et se les coinça sous les aisselles avant de froncer les sourcils et de virer au rouge pastèque. Les abat-jours s’illuminèrent, le téléviseur se câbla sur une émission de télé-achat vantant les mérites d’une machine à écrire, l’essoreuse vrombit, le micro-onde gronda de satisfaction, le mixer se mit en branle, les enceintes de la platine diffusèrent Drive my car des Beatles et la brosse à dents demeura inerte, mais c’était quand même un bel exploit. Victorien-Lazare, les cheveux dressés sur la tête comme s’il avait été touché par la foudre, dodelina du chef et relâcha la tension qui habitait ses épaules avant de saluer le public. Judith, folle de joie, se leva et frappa dans ses mains en espérant susciter un mouvement d’hystérie collective, mais les autres parents se contentèrent d’applaudir poliment sans quitter leurs strapontins.

« Quels snobs ! » fulmina la mère en se rasseyant.

George se pencha sur son oreille.

« Tous ces gens sont si imbus de leur progéniture : écoute-les pérorer, ils pensent sûrement que le talent de notre petit bonhomme est trop commun.

— Commun peut-être, mais sacrément utile. Ce n’est pas en sortant des machins de ses narines dégoûtantes que Newman changera le monde. »

Furieuse, Judith bondit de son siège et d’un regard appuyé, indiqua à ses voisins de gauche — qui faisaient mine de l’ignorer — qu’elle souhaitait passer.

« Où vas-tu ?

— VicLaz a besoin d’un coup de peigne.

— La maîtresse le lui donnera.

— Elle ne sait pas s’y prendre !

— Oh et puis fais comme tu veux. »

Tandis que le rideau tombait une énième fois pour se rouvrir sur le tableau suivant, la mère se faufila jusqu’aux coulisses, laissant son mari seul avec la foule et un caméscope bon pour le service après-vente.

Ce fut au tour des plus grands, qui avaient tendu la scène d’une immense toile blanche. Garçons et filles joignirent leurs mains pour faire apparaître, comme par le biais d’un projecteur cinématographique, plusieurs paysages tout à fait réalistes — un canyon, une forêt, un désert dont le souffle chaud balaya l’auditorium — jusqu’à ce qu’une ville se dessine sur la surface vierge. Des passants déambulaient dans les rues de l’autre côté de la fenêtre de tissu, vaquaient à leurs activités sans se préoccuper du spectacle de fin d’année, empruntaient des taxis et achetaient des glaces au comptoir d’un vendeur ambulant. Une fillette s’approcha du plan, y plongea la main et attrapa un promeneur par la manche avant de le tirer à elle. L’homme, vêtu d’un costume gris et chapeauté comme un gentleman, se trouva propulsé sur scène et considéra d’un air hébété le public qui applaudissait à tout rompre. Il fallait bien dire que c’était épatant. Le type finit par comprendre, souleva son couvre-chef pour saluer l’assemblée et pivota sur ses talons pour retourner dans la toile. Un rire général le laissa éberlué : le tissu refusait de s’ouvrir pour qu’il puisse passer. La fillette gloussa et poussa l’élégant promeneur de toutes ses forces vers le décor. Dans un éclair aveuglant, l’homme regagna la ville et continua sa déambulation après avoir adressé un clin d’œil au public. Le spectacle était terminé et Judith n’était toujours pas revenue.

Profitant des remerciements du directeur et de la remise des diplômes, George quitta discrètement sa place et remonta l’allée en direction du buffet. Quitte à patienter, il pouvait tout aussi bien le faire en mangeant. L’école avait mis les petits plats dans les grands et un professeur avait été réquisitionné pour transformer l’eau du robinet en n’importe quelle boisson non alcoolisée, chaude ou glacée. George s’empara d’une bouchée au chocolat et la goba tout entière. Il toussa. C’était un peu sec. Une voix grave tonitrua dans son dos.

« Ma parole, si ce n’est pas George ! »

Le père de famille se tourna vers la voix qui l’avait reconnu et un frisson d’ennui lui dévala l’échine comme sur un toboggan : Karpovsky était du genre à discourir pendant des heures sur le talent de ses garçons, des jumeaux félins aux yeux noirs comme de l’encre capables de résoudre des problèmes mathématiques et littéraires de grande complexité. Cette faculté, entretenue et magnifiée par l’établissement scolaire, les destinait aux plus hautes sphères de l’administration.

« Salut, Daniel.

— Alors, tu as vu mes grands ?

— Très impressionné. Ils sont costauds, tes gamins.

— Je l’avoue, on a un peu bossé à la maison. Il n’y a rien de mal à rapporter du travail de l’école, hein ? Je le fais bien, moi.

— Toujours dans les chaussettes ?

— Tant qu’il y aura des pieds… Tu n’imagines pas ce qu’on fait avec un peu de motivation et d’entraînement. Quand je dis un peu, c’est un peu plus qu’un peu. Avec beaucoup, tu fais davantage qu’un peu. En fait, on travaillait depuis des semaines avec les garçons, mais quand tu vois le résultat, ça vaut la peine de leur coller de petits coups de cravache de temps à autre, tu ne crois pas ?

— Judith n’aime pas forcer le petit. Elle dit qu’il est hors de question de lui payer une psychanalyse avant ses seize ans.

— C’est pourtant comme ça qu’on fait les champions. Les miens sont de la graine de champion. Les champions, ça se modèle comme de la glaise : il faut les pousser au cul si tu veux qu’ils arrivent là où tu veux les emmener, parce que les enfants sont des fainéants, pas des champions. Si tu veux des champions, il faut leur coller au train et fouetter, fouetter, fouetter.

— Tu as vu Victorien-Lazare ?

— Qui ça ?

— Mon fils.

— Le bonhomme électrique ? »

Karpovsky haussa les épaules, l’air navré, et allait ouvrir la bouche pour répondre quand au même moment émergea des coulisses Judith, tenant par la main un Victorien-Lazare recoiffé et fier comme Artaban. George s’excusa auprès de son interlocuteur — c’était une bonne raison de ne pas laisser libre cours à sa colère — et rejoignit sa famille sous les enceintes.

« Cette salle est remplie de parents que la modestie n’étouffe pas, grogna-t-il à l’attention de sa moitié tout en passant une main lasse dans les cheveux de son garçon. Très chouette, bonhomme, ta performance.

— Vrai ?

— Vrai de vrai, mon grand, c’était épatant. Maintenant partons.

— Mais, et le buffet ?

— Un peu sec. De toute façon, le spectacle est terminé. »

À l’autre bout de l’auditorium, les diplômés descendaient de l’estrade et le directeur terminait de lire son discours de clôture. Le public, déjà clairsemé, s’était fragmenté en petits noyaux de fierté qui un à un s’écoulaient à travers les portes en direction du parking. Las, le directeur invita les spectateurs restants à échanger quelques mots autour d’une part de gâteau et dégringola l’escalier. Le rideau tomba une dernière fois.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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