Pour toujours

Là-haut, dans le cosmos, une capsule tourne en orbite autour de la Terre depuis des millénaires.

Le silence habitait la cabine comme l’eau remplissait un verre. Il comblait les interstices, plein de lui-même et seulement de cela.

Les moteurs avaient été coupés à une époque qui n’appartenait plus à l’Histoire. La chronologie avait enflé, ou peut-être s’était-elle au contraire dilatée, étirée, si bien que le ruban qui la figurait s’était effiloché et que ses deux extrémités ne tenaient plus l’une à l’autre que par un fil presque rompu. Là-haut, le temps demeurait une affaire de perception.

Un claquement sourd, suivi d’un grondement, fit voler le silence en éclats. La cabine se réveillait de son long sommeil.

Quatre diodes s’illuminèrent successivement sur le tableau de contrôle, comme si la bonne nouvelle circulait de l’une à l’autre et ne cessait plus d’être répandue. Bientôt, le mur de commandes se transforma en une constellation clignotante de rouge, d’orange, de vert et de bleu, qui entonnait une mélodie silencieuse.

Un panneau glissa lentement le long du pupitre et dévoila un clavier dont les touches n’avaient pas été pressées depuis des millénaires. Dans un chuintement, le bloc s’éleva de sa gangue de métal et, suivant un rail, s’engagea dans le tableau. Les lettres inscrites sur les boutons rougeoyèrent, comme si un feu oublié, mais jamais éteint, couvait sous la console de contrôle.

Réveillés par le chahut mutique des diodes, les moniteurs battirent des paupières, puis s’allumèrent à leur tour. Une fois que le feu vert leur eut été donné, les écrans aspirèrent l’énergie dont ils avaient soif à travers les câbles soigneusement gainés qui parcouraient la cabine comme un réseau veineux.

Les panneaux solaires prirent le relais de la batterie auxiliaire et pivotèrent lentement sur leur axe. Asclée s’amusait sans cesse de l’ironie qu’il y avait à penser qu’en l’astre du jour, qui lui avait autrefois inspiré une telle crainte, réside désormais leur seule chance de survie. Même si des éons s’étaient écoulés depuis leur dernière rencontre, l’étoile était encore vaillante : dans un milliard d’années, peut-être deux, cet énorme pivot de feu autour duquel tournait un manège de planètes exsangues serait toujours fidèle au poste, comme eux affaibli, mais vivant. Un cœur puissant battait encore au centre de ce chaos nucléaire.

Lentement, les couvercles des hublots se dévissèrent. Les épaisses parois de cristal, enténébrées des dizaines de siècles durant, filtrèrent un miroitement. Les fenêtres avaient été traitées de manière à ce que le rayonnement solaire cesse d’être dangereux pour les passagers : une fine couche d’or plaquée sur un film de quartz empêchait les ultra-violets de franchir le seuil de l’habitacle. Sans, ils auraient grillé vifs.

La cabine s’éclaira. Les parois blanches s’irisèrent de reflets mouvants au gré des aberrations chromatiques tamisées par les vitres. La machine prenait vie. Un curseur vacilla sur l’écran principal. Une fois les hublots déverrouillés, une pluie de lignes de commandes se déversa sur le moniteur. Le dispositif d’affichage crépita de lumière, matérialisant une réflexion froide destinée à évaluer les potentiels dégâts. Après un si long sommeil, il n’était pas rare qu’une avarie perturbe le fonctionnement des appareils.

Le cerveau central scanna la structure, passa en revue les boucliers thermiques, les panneaux d’alimentation, la carlingue en alliage et les bras de maintenance, avant de transmettre son rapport à l’intelligence artificielle. À part quelques impacts sur le flanc gauche, aucun dégât critique n’était à déplorer. Les premiers siècles, ils avaient sans cesse eu à composer avec les débris qui frappaient la coque comme une pluie d’été, et qui parfois y laissaient des marques indélébiles. Mais ce temps était révolu : l’extérieur s’était petit à petit débarrassé de la pollution par ses propres moyens, ceux de l’entropie et de la patience. Les deux derniers cycles avaient été calmes.

Un soufflet s’étira en accordéon dans un boîtier en verre. Il se contracta comme un poumon une première fois, puis une seconde, dans un sifflement discret. Les moniteurs se purgèrent de leurs lignes de commandes et affichèrent une barre de progression, qui se remplit à mesure que pulsait le soufflet dans sa cage translucide. Première bonne nouvelle : les mécanismes de clonage fonctionnaient encore. Ces machines avaient été conçues pour travailler sans usure pendant des dizaines de cycles.

Les canules fixées au soufflet se gorgèrent d’un liquide épais et sombre, presque grenat. L’appareil accéléra sa danse. Une fois remplis, les containers se refermèrent et entrèrent en rotation. Lorsque la barre de progression atteignit son apogée, les moteurs cessèrent de ronfler et les bacs s’immobilisèrent. Dans un claquement sec, les tubes s’engagèrent dans leurs gaines et expulsèrent leur précieux contenu dans de nouveaux câbles, plus fins que les fils électriques et teintés de doré. Au contact du jus cloné, les tuyaux, comme un entrelacs de nerfs, vibrèrent.

Pios ouvrit les yeux. Ses paupières s’étaient rigidifiées pendant la stase. Lorsqu’il les fit jouer, celles-ci étaient si dures qu’il eut l’impression d’avoir été pour un temps pétrifié. Mais la pierre de sa peau endormie s’assouplissait à mesure que le nectar en perfusion irriguait son système veineux et oxygénait son corps.

Peu à peu, ses yeux s’habituèrent à la lumière. Le passager discerna des ombres qui se détachaient du flou. Près de son oreille, le moteur de son dispositif de survie ronronnait comme un moulin. Ses tympans étaient fonctionnels. Une douleur traversa ses jambes. Le liquide, après avoir réactivé son cœur, se répandait en lui. Des fourmis dansaient sous ses ongles, mais il ne pouvait pas encore bouger. Les éveils n’étaient jamais agréables. Il ouvrit la bouche et sa langue lui parut morte, comme un fruit desséché sous un palais aride, derrière ses gencives rétractées.

— Ouverture, parvint-il à articuler, comme si ses cordes vocales déclenchaient un séisme en lui à chaque vibration.

En un chuintement qui mourut aussitôt, le sarcophage dans lequel Pios gisait depuis cinq millénaires se déverrouilla. Le froid piqueta ses joues. Tant qu’il ne bougerait pas, sa combinaison le maintiendrait au chaud, mais dès qu’il s’animerait, il ne pourrait compter que sur lui-même pour transformer son énergie en chaleur.

— Bilan, grogna-t-il.

L’écran du sarcophage afficha une succession de hiéroglyphes qui lui semblèrent d’abord impossibles à déchiffrer. Mais la graphie ancienne lui revint progressivement et l’alphabet cessa de n’être qu’un salmigondis de motifs insensés pour former des mots et des concepts dans sa mémoire. La cabine allait bien. C’était à peu près l’essentiel.

Une consigne sonore indiqua à Pios que la phase de restauration était achevée. Il serra les crocs et, dans un effort titanesque, agrippa le rebord du sarcophage. Les jointures de ses doigts, de ses poignets et de ses coudes grincèrent. Cela faisait un mal de chien.

Le passager momifié contracta le ventre et s’assit à grand-peine. En d’autres temps, il avait connu des sensations similaires. Comment appelait-on cela, déjà ? Ha oui, gueule de bois. Ses symptômes n’étaient en rien la conséquence d’une surdose d’alcool, mais l’analogie lui parut éloquente. Ses souvenirs luttaient à chaque réveil pour accéder à sa conscience. Cela commençait souvent par de petites choses. Bientôt, tout lui reviendrait, mais un jour, peut-être, il ne se rappellerait plus rien.

Pios retira les perfusions de ses bras douloureux et parvint à s’extraire de son cocon. À travers la vitre embuée du second sarcophage, il devina le visage d’Asclée, son impassible compagne de voyage, et admira la transparence que sa peau revêtait à chaque fin de cycle. Elle avait l’air d’une sculpture funéraire, comme un gisant à sa propre mémoire.

Dans une grimace, il effleura le panneau sensitif qui déclenchait la rupture de la stase. Il avait encore quelques minutes devant lui avant que cette statue s’ébranle.

Recouvrant peu à peu ses facultés ambulatoires, Pios passa une combinaison plus épaisse et se traîna jusqu’au hublot le plus proche. Un halo doré en émanait.

Sous ses pieds, la planète Terre semblait ne pas avoir changé : ses océans étaient toujours bleus, ses déserts toujours jaunes, ses forêts toujours grises. S’absorbant dans la contemplation du paysage qui défilait sous la capsule en orbite, Pios sentit la faim commencer à le tirailler. Il ne se réveillait jamais d’un sommeil de cinq mille ans sans qu’un appétit monstrueux ne lui dévore le ventre, mais le pauvre soufflet faisait de son mieux pour synthétiser un maximum de plasma en un laps de temps minimal. Comme à chaque fois, il devrait prendre son mal en patience. Le vampire passa une langue rêche sur ses longues canines pointues.

Un sifflement le tira de sa rêvasserie. Le sarcophage d’Asclée se scinda en deux hémisphères distincts. Dans un gémissement, la vampire étira péniblement ses membres endoloris.

— Déjà ? grogna-t-elle.

Pios, soudain envahi d’une infinie lassitude, ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, la Terre dansait toujours derrière le hublot de la capsule spatiale.

***

Les vampires se penchèrent sur le moniteur et déchiffrèrent les glyphes frétillants qui s’affichaient sur la carte topographique de la planète.

— Cinq mille ans, et rien n’a bougé, soupira Asclée.

Pios hocha la tête. Le sang dont ils s’étaient gorgés pulsait dans ses tempes comme une mauvaise céphalée et l’empêchait d’analyser proprement la situation. Il plissa les paupières et fit un effort de concentration pour corréler les données.

— Je ne détecte aucun mouvement, siffla la vampire. Toujours la même croûte. Morte. Complètement morte.

Pios haussa les épaules. Par acquit de conscience et à chaque fin de cycle, il épluchait les rapports jusqu’à ce que, las de n’y lire que de tristes nouvelles, il finisse par abandonner. C’était une manière de repousser le moment où ils devraient retourner dans le sarcophage pour une nouvelle phase de sommeil. Le satellite était programmé pour les réveiller tous les cinq mille ans : depuis leur perchoir stratosphérique, ils avaient donc eu tout le loisir d’apprécier l’évolution de leur ancien habitat. Vingt mille ans qu’ils opéraient des révolutions autour du globe terrestre, mais ni l’un ni l’autre n’avait à cœur de fêter ce funeste anniversaire. Ce jour-là, ils étaient parvenus à échapper in extremis à l’attraction et, surtout, à la Désolation. Un bouquet de mauvais souvenirs, au parfum aussi doucereux que celui des chrysanthèmes. Le vampire fit claquer sa langue.

— Tu as raison.

— Je te l’avais dit.

Asclée avait déjà abandonné ses analyses pour se remplir du panorama à travers le hublot. Pios tourna un potentiomètre. Dans le haut-parleur leur parvint l’écho du signal balistique.

— Éteins ça, grogna-t-elle.

Le vampire manœuvra le bouton du volume. La chanson s’effaça progressivement de leur spectre de perception, mais demeura néanmoins audible.

— La balise fonctionne toujours, dit Pios.

Asclée secoua vigoureusement la tête. Elle n’avait pas envie de reprendre cette conversation là où ils l’avaient laissée cinq mille ans plus tôt, lorsqu’ils avaient entendu le signal pour la première fois. Quand la Dévastation avait frappé la Terre et que toute existence y avait été annihilée, la famille s’était séparée en deux équipes. Pios et Asclée avaient été envoyés dans l’espace, à l’abri de la corruption, plongés dans un sommeil d’où ils seraient régulièrement tirés pour guetter les prémices d’un retour à la normale. Zahn, lui, avait été désigné pour surveiller la maison sur Terre. Là, le vieil homme patienterait le temps que la vie reprenne le dessus, observerait l’évolution, scruterait le renouveau du vent, jusqu’à ce qu’un jour les conditions favorables à un atterrissage soient réunies. À ce moment — et seulement à celui-ci —, il déclencherait la balise.

— Zahn est mort, trancha Asclée. Si ce fichu signal fonctionne encore, c’est bien la preuve que la borne a été mise en route par erreur.

— Tu connais mon avis à ce sujet.

Les vampires avaient déjà écouté les tonalités de cette ancienne mélodie lors de leur dernier réveil, cinq millénaires en arrière. Ils s’en étaient d’abord enthousiasmés, car l’entendre signifiait que Zahn estimait que la Terre était de nouveau habitable. Mais lorsqu’ils avaient essayé d’entrer en contact avec la surface, seul le silence leur avait répondu, rythmé par le tempo de la balise. Des analyses du rayonnement cosmique leur avaient permis d’établir que les conditions étaient en réalité loin d’être réunies pour autoriser leur retour, et que l’enclenchement de la balise résultait soit d’une erreur, soit d’une défaillance. Il suffisait de se pencher par le hublot pour le constater : la pétrification n’avait pas cédé un pouce de terrain et le monde n’était toujours rien d’autre qu’une statue grandeur nature à l’image de sa splendeur passée.

— Et qu’est-ce que tu veux faire ? Retourner dans les sarcophages, laisser les machines nous dessécher comme de vulgaires éponges et nous endormir pour cinq mille nouvelles années… je n’appelle pas cela vivre.

Les épais sourcils d’Asclée s’arquèrent.

— Nous ne sommes pas vivants, techniquement parlant.

— Tu vois ce que je veux dire.

La vampire réprima un frisson. Sa combinaison spatiale avait été taillée pour épouser sa silhouette au plus près, mais les stases l’avaient affaiblie et elle avait perdu du poids. Une immortelle n’avait cure de conserver le galbe de ses formes. La chaleur et le confort étaient des notions abstraites : seule comptait la raison pour laquelle ils avaient été envoyés dans l’espace.

— Nous prendrions un trop gros risque.

— J’en mesure les conséquences, rétorqua-t-il.

— Non, tu ne les mesures pas : nous sommes les derniers, Pios. Notre savoir, notre souvenir, notre culture… tout est ici, dans nos têtes. Nous ne nous appartenons plus, nous sommes des réceptacles. Si nous disparaissons, c’est le témoignage de ce qui s’est passé qui disparaît avec nous. Zahn s’est sacrifié pour que nous vivions. Je ne laisserai pas un doute s’imposer entre son holocauste et nous.

Pios tapota sur le clavier, songeur. D’une certaine manière, Asclée avait raison. Tant qu’ils n’auraient pas la preuve formelle d’un retour à la normale, il était inconscient de dévier de leur trajectoire. Si la capsule pénétrait dans l’atmosphère, elle n’aurait plus d’autre choix que de se poser. Le vaisseau n’avait été construit que pour un seul aller et retour. Une fois sur Terre, redécoller serait impossible.

— Les capteurs affichent des ratios négatifs, poursuivit Asclée. Peu importe ce que dit la balise. Je le sais, je le sens : Zahn est mort, Pios. Zahn est mort.

Le vampire crispa ses mains sur le clavier avant de frapper la console des deux poings. Il prit néanmoins le soin de retenir son geste pour ne rien endommager. Si la capsule se détraquait, ils seraient fichus quoi qu’il arrive.

— Cela fait plus de cinq mille ans que le signal fonctionne, continua l’immortel. Ça veut forcément dire quelque chose.

— Que notre espèce a su autrefois fabriquer des batteries à l’épreuve du temps, c’est tout. La Dévastation aura touché Zahn qui, dans un mouvement de panique, aura fait une fausse manœuvre avant de trépasser. Cet écho est une illusion.

— Et si c’était au contraire un moyen de nous prévenir ? Peut-être que l’illusion, c’est ce que nous observons à travers ce hublot ? Comme les ombres dans la caverne de Platon…

Dans un soupir, Asclée laissa son regard retomber sur la planète pétrifiée. Un instant, elle se remémora la caresse du vent dans ses cheveux quand à la nuit tombée, elle et ceux de sa race dévalaient le flanc des montagnes. C’était un souvenir qui n’avait plus de sens, sinon pour elle-même. La nostalgie était trompeuse, et elle ne devait en aucun cas servir d’excuse à leur disparition. L’immortalité était un don divin qui leur avait permis de survivre aux humains lorsque la Dévastation avait frappé. Pourquoi irait-elle se priver d’un tel héritage alors qu’elle pouvait vivre là-haut pour toute l’éternité ?

— Ferme les hublots, dit-elle. Nous retournons dans les sarcophages.

— Non.

— Comment ?

— Tu m’as entendu. Je n’entrerai plus dans cette boîte. Je préfère le néant. Pendant cinq mille ans, j’ai rêvé à cette chanson. J’ai vu Zahn, en songe, l’entonner comme si rien ne s’était jamais passé.

— Tu tiens vraiment à mettre en péril vingt mille ans de sauvegarde d’un patrimoine inestimable parce que tu as eu une hallucination nocturne ?

Le vampire balaya sa remarque d’un revers de la main.

— Que signifie la préservation d’une pensée si nous n’avons plus personne avec qui la partager ?

Asclée ouvrit la bouche pour répondre, mais les mots s’éteignirent sur le seuil de ses lèvres. Le sang de synthèse ne satisfaisait que dans une portion infime ses véritables besoins. Fatiguée, elle souhaita que cette discussion cesse et qu’ils aillent se coucher. Mais Pios bouillait. Une fièvre terrible lui rongeait les nerfs et ses yeux livides la fixaient comme s’il s’apprêtait à lui sauter dessus pour la déchirer en lambeaux sanguinolents.

— Calme-toi, dit-elle.

— Je suis calme.

Malgré la contrariété, elle esquissa un sourire.

— Ce savoir nous coûtera tous les autres. Sois raisonnable.

L’immortel baissa la tête et se mura dans le silence. Convaincue d’avoir remporté la bataille, Asclée retira sa combinaison, la rangea dans le compartiment et passa la porte qui menait au module des sarcophages. Elle programma alors la mise en veille pour un nouveau cycle.

— Pios ?

Un claquement brutal ébranla les parois de la cabine.

— Pios ?

La capsule vibra. Une consigne lumineuse venait de s’allumer au-dessus des sarcophages. L’habitacle tremblait comme dans une voiture lancée à pleine vitesse sur une mauvaise route de campagne. Pios avait enclenché l’ignition des fusées. Ils entraient dans l’atmosphère.

Asclée ne céda pas à la panique. Elle n’avait aucune raison de le faire, puisqu’en amorçant la procédure d’atterrissage, Pios les avait condamnés à redescendre ensemble. Elle aurait beau s’énerver, sa colère ne changerait rien à leur destination.

Elle laissa les sarcophages et rejoignit Pios dans le poste de pilotage. Ils échangèrent un long regard vide d’expression. Le visage du vampire s’était voilé d’une étrange aura de sérénité.

— Tu m’en veux ?

— J’imagine que non. Après tout, j’avais peut-être moi aussi envie de savoir.

Il étreignit la main de sa compagne. Sa paume était chaude comme une promesse. Elle pensa qu’après tout, elle se tiendrait avec plaisir une dernière fois sur la montagne.

Lorsque, sous l’effet de la friction, les vibrations devinrent insoutenables et que la chaleur contraignit Pios à se débarrasser lui aussi de sa combinaison, les vampires se sanglèrent sur leurs sièges et adressèrent une prière muette à un dieu mort des millénaires avant eux.

***

Ils abandonnèrent la capsule fumante. Le satellite reposait comme un œuf au fond du cratère qu’il avait creusé en frappant le sol. Lestés de leurs combinaisons et de leurs casques, les vampires gravirent la pente terreuse à la lumière des étoiles. La nuit était tombée sur cette partie du globe et leur véhicule leur était désormais aussi utile qu’une pierre lancée dans un lac. Le vaisseau s’était abîmé à plusieurs kilomètres du point d’impact estimé. Pios y vit la résultante d’une micro-erreur du calcul de trajectoire, répercutée sur vingt mille années et amplifiée d’autant.

Il faudra marcher, dit-il dans le micro de son transmetteur.

Le vampire se souvint du temps où il parcourait cette lande à l’air libre : il se rappela le son du vent dans les buissons d’épines, du hululement des chouettes, du pépiement des chauves-souris et du doux murmure de l’herbe qui ployait aimablement sous ses pieds nus. Il n’avait pas marché sur cette Terre depuis plus de vingt mille ans.

Vingt mille ans…

La réalité le ramena dans le présent. Sous sa botte, les brins d’herbe pétrifiés se brisèrent en une myriade d’étoiles coupantes et grises. Les buissons eux aussi, sculptures immobiles, s’étaient depuis longtemps changés en pierre. La Dévastation n’avait rien épargné, pas même les Hommes qui, en s’enterrant le plus profondément possible, avaient cru pouvoir échapper à cette malédiction absurde. Leurs corps statufiés reposaient désormais dans d’immenses cryptes souterraines bâties pour leur servir d’abris autant que de tombeaux. Un jour, le vent s’était simplement tu. Aucun scientifique n’avait su expliquer le fléau : d’aucuns avaient invoqué une modification du rayonnement solaire, d’autres une courbure de l’espace-temps. Rien n’avait alors plus jamais été comme avant, et les vampires n’avaient survécu aux humains que le temps d’un battement de cil à l’échelle du cosmos.

J’aurais mieux fait de ne pas te suivre, siffla Asclée à travers le communicateur.

Son ironie lui tira un sourire.

Ils traversèrent la plaine dans un silence contemplatif, interrompu seulement par le concert de craquements qui accompagnait chaque pas. Ils laissaient derrière eux un sillon d’empreintes pétrifiées, mais ils n’avaient plus à se soucier d’être pistés désormais.

Ils atteignirent bientôt la ville, dont les bâtiments se confondaient maintenant avec le paysage : rochers et constructions formaient une unité minérale grise. Les grandes tours qui déchiraient l’horizon auraient aussi bien pu être prises pour des concrétions naturelles, car la Dévastation avait uniformisé le panorama en figeant tout sur son passage, comme par l’action d’une maladie de la pierre transmise aux vivants.

Nous arrivons, annonça Pios.

Asclée tâcha de se souvenir comment, deux cents siècles plus tôt, cette plaine avait été le berceau d’une vie débordante. Mais si ces images lui revenaient souvent en rêve pendant les stases, sa mémoire peinait à en retrouver le chemin maintenant qu’elle avait face à elle le résultat final. Le présent ne se contentait plus de se superposer au passé : il l’effaçait. L’espace d’une seconde, elle en voulut à Pios. Elle se souvint alors que rien n’était plus et se mordit la lèvre.

La maison était apparue.

Situé à l’écart du nœud urbain, le palais était en réalité une agglomération de bâtiments accolés les uns aux autres. Sa construction remontait à la nuit des temps, ou peu s’en fallait : telle une termitière, de nouveaux modules s’y étaient greffés jusqu’à ce que s’élève une gigantesque cathédrale, dont l’expansion n’avait pris fin qu’à l’arrivée du fléau. Pendant des millénaires, les humains et les vampires avaient vécu en bonne intelligence : les hommes s’étaient même impliqués dans le processus de fabrication industrielle du sang alimentaire. La maison n’avait en conséquence jamais été vandalisée ni ses habitants inquiétés, et dans les derniers moments, les immortels avaient apporté à leurs éphémères compagnons un indéfectible soutien. Tout cela appartenait désormais à un passé révolu.

La voici, souffla Asclée.

Ils longèrent le chemin pétrifié autrefois recouvert de terre et d’herbes hautes, puis se frayèrent une route à travers la végétation minérale qui interdisait l’accès à leur précédente tanière. Ils traversèrent la piste d’envol d’où le satellite s’était propulsé dans la stratosphère et gagnèrent la face nord où se découpait le gigantesque seuil, au sommet des escaliers.

Vingt mille ans plus tôt, Pios et Asclée avaient quitté Zahn au pied de cette porte. Le vieux vampire les avait salués d’un geste solennel, puis était retourné s’enfermer dans la maison, d’où il avait supervisé le décollage.

Le bâtiment s’était gorgé de la même couleur grise que le paysage. À la clarté d’une lune gibbeuse dont le faciès hideux semblait se moquer de leur malheur se découpaient fenêtres, linteaux, gouttières et toits, imbriqués les uns dans les autres en une parodie d’architecture organique. Asclée tendit un bras en direction des marches.

Regarde !

Assise au pied de l’escalier, une silhouette familière les dévisageait derrière des orbites vides. Comme l’avait prédit Asclée, le dernier vampire sur Terre était bel et bien mort : Zahn s’était probablement éteint des siècles après avoir enclenché la balise, terrassé par la tristesse et la solitude. Ses restes reposaient désormais sur les degrés de pierre, telle une gargouille sondant d’un œil sombre les mystères du cosmos. Dans sa main pétrifiée, le vieil immortel tenait le stylet qu’il avait étreint jusque dans son dernier souffle.

Qu’est-ce c’est ? demanda Pios.

Mais Asclée pleurait doucement et n’écoutait plus son compagnon. Bientôt, ils mourraient à leur tour, là où tout avait commencé. Leurs efforts pour sauvegarder le patrimoine de leur race auraient alors été aussi vains qu’un coup de fusil dans l’océan.

Elle abaissa la visière de son casque, puis le retira tout à fait et le laissa retomber lourdement au sol. L’air était parfaitement respirable, mais le vent était parti. Il n’y avait plus un souffle.

Imitant sa compagne, Pios se débarrassa de son encombrant heaume. Avec ou sans cet attirail, ils partageraient le sort de leur mentor. Combien de temps s’était-il écoulé entre leur départ et la mort de Zahn ? Peut-être quelques semaines, quelques mois seulement. Les corps immortels des vampires leur avaient épargné les affres de la souffrance pendant un temps, mais ils avaient fini par s’éteindre comme les autres, par manque de nourriture d’abord, puis par lassitude. Vingt mille années passées en orbite n’avaient fait que retarder l’inévitable échéance.

Pios posa un pied sur la première marche. Rendu poreux par la Dévastation, le degré s’effondra en miettes. L’intérieur leur était interdit. Envahi par la tristesse, le vampire contourna l’escalier et longea le mur en quête d’une autre entrée. Le peu de sang qu’il lui restait se figea alors dans ses veines.

— Viens voir !

Asclée s’arracha à son doux désespoir pour rejoindre son compagnon. Ce dernier scrutait fixement la façade de la maison, comme plongé dans la lecture d’un livre. Le vampire leva un doigt tremblant vers la paroi.

— Pas possible, siffla-t-elle.

Ils firent le tour du bâtiment, le nez collé aux planches, aux briques et aux pierres désormais vitrifiées, et examinèrent attentivement tous les murs avant de comprendre ce qu’ils avaient sous les yeux.

Zahn avait griffonné au stylet toute la surface de la cathédrale, bien après que celle-ci se fut pétrifiée. Au prix d’un effort considérable, il avait résisté au fléau pour y inscrire tout ce dont il pouvait se souvenir. Les parois étaient devenues le journal de leur race. Tout était là, du récit des origines à la généalogie des familles royales, en passant par les principes élémentaires de biologie, de mathématiques et de philosophie, devant leurs yeux écarquillés. Il s’agissait du travail d’une vie, d’une éternité même.

Revenus près de l’escalier, Pios et Asclée s’accroupirent devant l’effigie du vampire statufié. Dans ses derniers instants, le vieillard avait tracé un message sur le sol.

« Je suis seul maintenant, et je meurs d’avoir terminé mon travail. Mais avant de partir, je les délivrerai. J’ai déclenché la balise. Bientôt, ils seront de retour. »

— Le vieil imbécile, gronda Asclée. Il savait que tout était perdu, mais il a tout de même enclenché le signal. Zahn était devenu fou.

Pios leva le menton pour embrasser la construction du regard.

— Il pensait nous faire une faveur, dit-il. Tu ne comprends pas ? Cela n’a jamais servi à rien. La maison racontera notre histoire. Nous pouvons partir en paix.

Les vampires échangèrent un sourire amer et allèrent s’asseoir un peu plus loin, sous le feuillage statique d’un arbre pétrifié. Là, ils regardèrent la lune disparaître une dernière fois sous la ligne d’horizon.

Bientôt, le soleil se lèverait sur la maison.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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