Panoptikon

Jacob n’est pas un prisonnier comme les autres : le pénitencier dans lequel il est enfermé est vide.

La grille roula sur son rail et se referma sur Jacob dans un claquement sourd, dont l’écho remplit toute la cellule et transforma soudain l’air en une mélasse irrespirable.

La geôle consistait en un cube d’environ trois mètres d’arête. Les murs qui circonscrivaient désormais son existence avaient été repeints de frais dans un blanc agressif. Si la paroi du fond était percée d’un soupirail barré de six épaisses tiges de fer, ce dernier était de toute façon trop haut pour être atteint. Les meubles — ou tout du moins ce qui en faisait office — étaient rivés au sol : impossible de s’en servir comme de promontoire d’escalade.

« Vous y serez à l’aise », ironisa une voix féminine.

Jacob pivota sur ses talons. À l’abri derrière la grille de la cellule, l’avocate dardait sur le prisonnier un regard lourd de sous-entendus. Commise d’office, elle n’avait jamais cru un seul instant en l’innocence de son client. Pire, par ses silences savamment distillés pendant la plaidoirie, elle avait tout fait pour qu’il soit condamné. Cela n’avait plus vraiment d’importance désormais : les preuves de sa culpabilité étaient accablantes, défense ou pas.

Jacob toisa l’avocate de toute sa hauteur. Ses bras étaient des troncs couverts d’encre et de griffures, ses deux seuls amis en vérité, de ceux qui ne le laisseraient jamais tomber. Malgré sa petite taille, ce n’était pas le premier gros dur qu’elle accompagnait en détention. Personne ne l’y obligeait, bien sûr, mais elle tenait à être présente à chaque fois. Une manière d’éprouver le poids de sa responsabilité.

« Nous nous reverrons, dit-elle.

— J’espère bien », grinça la brute.

C’était une provocation, rien de plus : certains irréductibles n’arrêtaient de pérorer qu’après plusieurs années d’incarcération. Une fois brisés, ils supportaient alors les plus cruelles humiliations sans broncher. Un jour viendrait où le prisonnier décroiserait les bras et, la bouche béante, accepterait les fessées comme un gosse. Ce programme était infaillible. Une maigre consolation.

« Plus tôt que vous ne le pensez », dit l’avocate. Elle soutint son regard une dernière fois, plaqua son sac contre elle et partit en claquant des talons pour qu’il l’entende s’éloigner. Jacob passa le nez au travers des barreaux, mais ils étaient trop serrés pour qu’il puisse y voir à plus de deux mètres de chaque côté de la cellule. Le fer sentait bon le neuf. Son odeur était électrique, ionisée, comme celle du sang.

Le silence du pénitencier engloutit bientôt les talons de l’avocate et le détenu embrassa sa cellule d’un coup d’œil. Il aurait pu plus mal tomber. Au moins, les draps semblaient propres et le lavabo fonctionnait. De fait, la prison paraissait si neuve que c’était à se demander s’il n’était pas le premier à y mettre les pieds. Il testa le mœlleux de la paillasse — ce n’était pas le Ritz, mais il s’en accommoderait — et vérifia que la chasse d’eau tirait suffisamment. Il n’y avait pas de rideau : il chierait au vu et au su de tous, à commencer par les gardiens.

Jacob se frotta la nuque. Son cou avait la dureté d’un pneu, la peau tannée par les coups reçus et les séances de musculation. Il supposa que la prison disposait d’une salle de sport : toutes les maisons d’arrêt qu’il avait visitées possédaient au moins quelques haltères pour tuer l’ennui. On ne lui avait encore rien expliqué du fonctionnement de l’établissement. À vrai dire, à part son avocate qui venait de le quitter, il n’avait pas le souvenir d’avoir croisé qui que ce soit d’autre.

Il fronça des sourcils : son visage, pour la première fois depuis des jours, s’animait d’une expression. Il ne se souvenait pas du trajet qui l’avait conduit de la salle d’audience jusqu’ici, pas plus que de son adieu au soleil et de son entrée dans le panoptique. Sa mémoire était trouée comme un pantalon au genou, et un voile blanc recouvrait tout ce qui s’était passé entre la sentence et son arrivée dans la cellule. Ils ont dû me droguer, pensa Jacob. Il s’était sans doute débattu, rebellé, c’était bien son genre de faire des esclandres. Mais maintenant qu’il concentrait son attention sur les minutes qui avaient suivi sa condamnation, il croyait se rappeler quelque chose. La piqûre, oui, cela lui revenait. On l’avait conduit de force dans une annexe avant de le sangler sur un siège. Il avait alors ressenti une morsure dans le cou comme si un frelon s’était acharné sur lui et l’avait lardé de coups de dard. La brume s’était emparée de lui. Elle l’avait grignoté morceau par morceau, liquéfiant ses pieds, ses jambes, si bien que l’on avait dû réquisitionner trois costauds pour le jeter dans le fourgon pénitentiaire. Il avait fait le voyage comme sur un tapis volant, en lévitation, et son état l’avait empêché de profiter de ses derniers moments dehors, de respirer l’air sucré du printemps, de sentir une ultime fois le soleil mordre son crâne chauve. C’était une sacrée vacherie.

Jacob se tripota encore la nuque comme si quelqu’un venait d’y briser une queue de billard, colla ses joues contre les barreaux et fit taire les voix qui hurlaient en lui. La prison semblait vide : aucun cri, aucun choc sur le métal des grilles, aucune exclamation des gardiens, aucun grésillement de haut-parleur, ni frémissement de chaîne… Le pénitencier était muet comme un sépulcre.

Il se contorsionna. Là où il était enfermé, il ne pouvait pas voir grand-chose : sa porte donnait sur une coursive circulaire qui dansait autour d’une salle en silo. Trois étages, peut-être plus, de cellules s’égrenaient le long de ce chemin en colimaçon. Au centre, un immense pilier construit d’un bloc soutenait l’édifice. Cet axe était relié à la coursive par quatre passerelles cardinales. Un poste de surveillance y avait été installé, mais de ce que Jacob pouvait en voir, celui-ci semblait aussi désert que le reste du bâtiment : seul l’œil morne d’une caméra braquée sur lui scrutait ses moindres faits et gestes.

Il serra ses poings autour des barreaux. S’il avait été un héros de la mythologie, il aurait été capable de les réduire en miettes par sa seule force, mais rien ne se produisit. Même à compter sur la rage qui montait en lui à mesure qu’il prenait la mesure de sa situation, toute la colère du monde ne suffirait pas à le faire sortir d’ici.

Las et encore engourdi, il traîna des pieds jusqu’au lit et s’allongea. Le matelas était dur. Peut-être un peu trop.

 

Une odeur rance de haricots en sauce le tira du sommeil. Posée sur le sol de la coursive, de l’autre côté des barreaux, une assiette de bouillie dégageait un fumet aussi lourd qu’écœurant. La bouche pâteuse, Jacob se redressa, le corps transi de courbatures. S’il ignorait combien de temps il avait dormi, son estomac criait famine.

Les yeux collés de sommeil, le prisonnier se hissa sur ses jambes et s’accroupit devant la grille. Il pouvait facilement atteindre l’assiette, mais celle-ci était trop large pour passer à travers les barreaux. Déposée en évidence entre le plat et lui, une cuillère reposait sur un sol si propre qu’il semblait avoir été nettoyé quelques instants plus tôt. Sans réfléchir, Jacob voulut tirer le plat à lui. Il inclina le récipient avec précaution, mais il ne pouvait le faufiler à travers les barreaux sans en répandre la moitié du contenu. Il tira la langue, tenta plusieurs positions, en vain.

« Hé ! » appela-t-il dans l’espoir qu’on lui porterait assistance. Les ombres restèrent immobiles. Irrité, le colosse laissa échapper l’assiette : la purée lui brûla la main en éclaboussant le sol. « Merde ! » hurla-t-il, et son écho lui renvoya l’insulte au centuple.

Foutu pour foutu, Jacob récupéra l’assiette vide et entreprit, à l’aide de la cuillère, de transvaser sa nourriture vers l’écuelle. Quand il eut terminé, sa pitance était froide et la coursive tachée de rouge. Il mangea sans joie pour combler son gouffre, mais aussitôt son repas achevé, ses intestins l’élancèrent si fort que la douleur le plia en deux. Il rampa jusqu’à son lit, le front couvert de sueur. Qu’avaient-ils mis dans le ragoût ? Son estomac jouait du tambour, son cœur battait la chamade et ses boyaux se tortillaient comme un nœud de serpents furieux. Bientôt incapable de se contenir, il bondit sur les toilettes. Le siège en inox était glacial : c’était comme de s’asseoir sur un iceberg. Il relâcha ses sphincters et se débarrassa du mal qui lui empoissait les entrailles, jusqu’à ce que son anus lui brûle comme si on y avait enfilé un tisonnier chauffé à blanc. Il grogna de douleur, posa ses coudes sur ses genoux et s’enfouit le visage dans les paumes.

« Bande d’enfoirés ! » hurla-t-il à l’attention des gardiens et des cuisiniers qui, bien à l’abri dans leur cahute, devaient rire de bon cœur.

Une fois délivré, Jacob essuya les larmes qui lui coulaient le long des joues et tendit le bras vers le distributeur de papier toilette. Il était vide.

 

Jacob perdit bientôt toute notion de temps quand il comprit que la lumière que filtraient les barreaux du soupirail n’était pas celle du soleil, mais celle d’un projecteur braqué sur sa cellule. Rapidement, l’obscurité lui manqua : tel un œil rivé sur lui, la clarté ne clignait jamais des paupières et baignait la geôle d’une façon qui finit par lui devenir insupportable. Dans l’impossibilité de demander à qui que ce soit combien de temps s’était écoulé depuis son incarcération, il se fiait désormais à ses cycles de sommeil, mais cette méthode était hasardeuse. En réalité, il ignorait depuis quand il croupissait ici : cela pouvait aussi bien faire une semaine que quinze jours, ou même un mois. Le juge l’avait condamné à vingt-cinq ans. À ce rythme diabolique, il aurait tout aussi bien pu lui infliger la perpétuité.

La cellule s’était salie : d’abord immaculée, la pièce s’était petit à petit empuantie de sueur et d’urine. Personne n’était venu nettoyer les toilettes ou changer les draps, pas plus qu’on ne l’avait autorisé à se dégourdir les jambes dans la cour. Il avait eu tort de juger la prison à son architecture moderne : il s’agissait en vérité d’un sinistre cachot digne du Moyen-Âge dans lequel on espérait qu’il finisse par perdre la raison.

Au moins ne le laissait-on pas mourir de faim. Chaque matin, une assiette remplie à ras bord d’une substance variable l’attendait de l’autre côté des barreaux. Il avait vite appris à manger par terre, assis en tailleur face à la grille pour ne rien renverser du contenu du récipient. Les premiers jours intrigué par ces apparitions spontanées, Jacob s’était mis en tête de rester éveillé jusqu’à croiser le regard de ce sbire sans cœur qui lui déposait sa pitance pendant son sommeil. Mais il s’était privé de repos si longtemps qu’il avait fini par souffrir d’une faim de loup. Tant qu’il gardait un œil ouvert — quitte à faire semblant de roupiller sur sa paillasse —, personne ne venait lui apporter à manger. Mais dès qu’il perdait pied dans des siestes sans rêves, il se réveillait au fumet d’une nouvelle assiettée. Le détenu avait d’abord cru qu’un seul repas quotidien lui serait servi. Pourtant, il s’aperçut vite qu’en dormant plusieurs fois par jour, il recevait autant d’assiettes remplies. Si cette technique d’extorsion avait l’avantage de le nourrir plus qu’à satiété, elle comportait un inconvénient de taille : en l’espèce, il lui était devenu impossible de savoir combien de temps s’était écoulé depuis son enfermement. Cette idée le rendait fou.

Bientôt, Jacob renonça à compter par ses propres moyens et se fia à la barbe qui lui mangeait les joues. Elle lui arrivait désormais au niveau de la pomme d’Adam : sa longueur indiquait, au rythme auquel croissait habituellement sa pilosité, qu’il se trouvait ici depuis plusieurs mois. Son crâne en boule de billard était heureusement épargné : il était chauve depuis l’âge de trente ans. Si la génétique lui permettait de ne pas se soucier de sa coupe de cheveux, ses ongles persistaient à pousser. Contraint de les rogner en se contorsionnant pour atteindre ses pieds, il finit par développer des trésors d’ingéniosité pour garder ses doigts propres, notamment en les limant sur les parois de sa cellule. Lorsqu’il s’y adonnait, une odeur d’os brûlé envahissait la pièce. Ça puait, certes, mais c’était toujours mieux que l’odeur de la merde séchée.

D’enclos aseptisé, sa cellule s’était métamorphosée en un cloaque immonde. Ses draps sentaient tant qu’il avait fini par dormir à même le matelas, se servant du tissu comme d’un tapis pour ne pas avoir à marcher sur la couche grasse, répugnante, de poussière et de peaux mortes qui jonchaient la geôle. L’eau du lavabo avait pris une teinte trouble, d’abord grise, puis brune, si bien qu’il avait renoncé à la boire. Il jeta son dévolu sur le réservoir de la chasse d’eau, par miracle — ou à dessein — épargné par la déliquescence. Ces manœuvres n’avaient qu’un but : l’humilier, le pousser à supplier, à craquer. Ses tortionnaires n’étaient d’ailleurs pas loin de remporter la victoire.

Sa barbe était déjà longue lorsqu’un matin — ou était-ce un soir ? — un affreux pressentiment le tira du sommeil. Son estomac réclamait son dû plus durement qu’il ne l’avait fait ces derniers jours. Rassemblant son courage, le prisonnier roula sur sa couche et marcha jusqu’à la grille. La prison était plongée dans l’obscurité : on avait coupé les projecteurs des autres cellules, si bien que seule la sienne demeurait éclairée. Devant lui, derrière les barreaux, l’attendait son assiette quotidienne… mais celle-ci était vide.

Jacob se plaqua contre la grille comme si, en poussant assez fort, il pourrait s’y fondre. Sa langue était gonflée, ses mâchoires douloureuses. Un cri animal s’échappa de sa gorge, mais aucun écho ne lui répondit.

« Fumiers ! Ordures ! Fils de putes ! »

Jacob s’époumona de longues minutes avant d’épuiser sa liste d’insultes et de synonymes. Il s’effondra, vaincu. On l’avait abandonné. Sa barbe, déjà nouée par deux fois, s’encrouta de restes de repas putréfiés, et son front heurta le sol glacé comme s’il venait de toucher le fond de l’océan. Les sanglots montèrent telle une éruption volcanique, finissant par percer sa dernière couche de dignité. Secoué de hoquets, le colosse voulut laisser les larmes soulager sa douleur. Mais le temps lui manqua.

Une sirène interrompit ses lamentations : l’alarme avait été déclenchée. Un gyrophare clignota au-dessus de la grille, entraînant les ombres du pénitencier dans une gigue macabre sur la coursive et les passerelles. La corne de brume brailla encore et, dans un cliquetis mat, la serrure se déverrouilla. Mue par son moteur, la porte coulissa lentement sur le rail.

« C’est pas possible », souffla Jacob.

Le prisonnier réunit le peu de force qu’il lui restait et parvint à se hisser sur ses jambes amaigries. Clopin-clopant, il gagna le seuil de la cellule et hésita à enjamber le rail, comme une vache confrontée à un enclos électrique. Était-il libre ? « Y a quelqu’un ? » Pas de réponse, ni d’écho. C’était comme si l’obscurité avait changé de densité et qu’elle étouffait les sons de par sa seule consistance.

Jacob empoigna la rambarde comme une béquille et se pencha sur le trou de nuit qui s’enfonçait vers le centre de la Terre. Il y régnait une telle pénombre qu’il lui était impossible d’en distinguer le fond. Levant les yeux au ciel, ou plutôt vers l’absence de ciel, il constata le même étirement de la structure vers l’infini. Ce qu’il avait d’abord pris pour un silo était en réalité une tour.

« Hé ho ! » tenta-t-il une dernière fois. Personne ne lui répondit. Peut-être que la prison avait été abandonnée par son personnel, oubliée de tous : la compagnie d’électricité avait fini par couper le jus, si bien que les relais auxiliaires avaient aboli tous les systèmes de sécurité et enclenché l’ouverture des portes. Un espoir fou le submergea. S’il descendait assez bas, là, dans le noir, il pourrait peut-être atteindre la sortie. Qui l’empêcherait de s’évader, les gardiens invisibles ou l’âme esseulée qui lui apportait ses repas jusqu’alors et qui avait fini par le laisser elle aussi ?

Jacob prit son courage à deux mains et avança. La coursive descendait en pente douce le long des cellules. Il put alors constater de ses yeux la vérité qu’il avait soupçonnée : les autres geôles étaient inoccupées et brillaient encore de la propreté du premier jour, quoiqu’un peu ternies par la poussière.

Au bout de trente mètres, la visibilité chuta de façon drastique : il voyait à peine le bout de ses pieds. Avec pour seul phare le projecteur de sa cellule, le détenu poursuivit sa plongée dans les entrailles du bâtiment jusqu’à ce que le spot ne soit plus qu’un vague halo pas plus lumineux qu’une étoile au firmament. Le garde-fou lui servait de fil d’Ariane.

Cette tour n’en finissait pas de descendre, et plus il poussait en avant son périple, plus Jacob était ébahi par les dimensions cyclopéennes de la structure. Le noir l’enveloppait comme un suaire. Ses yeux ne lui étant plus d’aucune utilité, il ferma ses paupières et usa de son bras libre comme d’une canne d’aveugle.

Un bruit chuinta sur sa droite. Jacob crut d’abord qu’un tuyau de gaz fuyait. Il retint sa respiration et tâcha de faire taire son cœur qui battait à tout rompre. Le murmure provenait d’une cellule dont il ne devinait rien, mais sa grille béait probablement à l’instar de toutes les autres. Comme un funambule choisissant, pour le plaisir du spectateur, d’abandonner son balancier, il lâcha la rambarde et dirigea ses pas vers le son. L’obscurité lui donna le vertige, si bien qu’il tituba plus qu’il ne marcha vraiment.

« Il y a quelqu’un ? »

Sa voix sonnait d’une façon absurde, comme une manifestation inutile de son corps au même titre que sa pisse ou sa sueur. Il avança à croupetons en tâchant de faire le moins de bruit possible. Le murmure gagnait en intensité. Maintenant, il ne ressemblait plus tant que ça au sifflement d’une conduite percée, mais plutôt au souffle chuintant de deux lèvres pincées. Une onde de frayeur parcourut le prisonnier des pieds à la tête. Se pouvait-il qu’un autre détenu se trouve ici, plongé dans le noir ? Sa main toucha la grille. S’il quelqu’un habitait cette cellule, il était hors de question qu’il y entre, d’autant que les yeux de l’inconnu pouvaient très bien s’être mieux adaptés à l’obscurité que les siens.

« Est-ce qu’il y a quelqu’un ? » répéta-t-il.

Le chuintement prit fin. Jacob, à deux doigts de paniquer, invoqua le peu de raison qui lui restait. Une langue claqua dans le noir. Le détenu serra les dents.

« Salaud », entendit-il. « Salaud. Salaud. Salaud. Salaud. Salaud… »

Ce qu’il avait pris pour une fuite n’était en réalité qu’une litanie ininterrompue de chuchotis sombres et déments. Il recula d’un pas. Les chuchotis se transformèrent en murmures, puis gagnèrent en puissance et se firent invectives.

« Salaud ! Salaud ! Salaud ! … »

Jacob repensa au havre de sa cellule, avec toute sa lumière et ses odeurs qu’il connaissait sur le bout des doigts. Cette voix lui donnait la chair de poule : son timbre était enfantin, mais le ton sonnait comme celui d’un adulte.

« SALAUD ! » hurla l’inconnu dans le noir.

Des pas claquèrent dans l’obscurité. C’était plus qu’il n’en pouvait supporter. Jacob prit ses jambes à son cou et détala, non pas en direction de la base de la tour, mais vers son sommet, avec pour idée fixe de retrouver la lumière. Un rire aigu cliqueta dans son dos, hystérique, et l’écho de cette hilarité rebondit sur les murs là où ses propres cris ne lui étaient plus renvoyés. Il accéléra, hors d’haleine, tandis que les pas derrière lui s’emballaient de concert.

« Au secours ! » hurla Jacob.

Seul un rire éthéré répondit à sa supplique. Le noir commençait à se diluer. Il aperçut de nouveau ses pieds et ses mains et, lorsqu’il leva la tête, il entrevit le halo de sa cellule. Ses poumons lui brûlaient comme si un pinceau invisible les avait barbouillés de chaux.

« Laissez-moi tranquille ! » Mais les pas continuaient de claquer dans son dos, et le rire de caqueter dans le néant. Une sirène hurla. Cent millions de gyrophares entrèrent alors dans la danse et réveillèrent les ombres autour de lui. Il y avait assez de lumière pour qu’il constate de ses yeux jusqu’où allait la tour, jusqu’où elle descendait, mais Jacob avait bien trop peur de ce qui lui courait après pour s’en inquiéter. Cette alarme n’indiquait rien d’autre que la fermeture imminente des grilles : s’il ne rejoignait pas sa cellule à temps, il resterait enfermé dehors, avec l’affreuse chose qui lui collait au train.

À demi mort, il finit par atteindre son cachot juste à temps pour se faufiler à travers les barreaux. Hors de danger, le détenu se pencha sur la cuvette des toilettes et vomit un jet de bile acide qui lui vrilla l’estomac et lui enflamma la gorge. Haletant, il se retourna.

« Non ! » s’écria-t-il.

De l’autre côté de la grille, debout sur la coursive, un garçon en uniforme d’écolier le dévisageait avec délectation. Ses yeux étaient des piques chauffées à blanc, et ses dents jaunies par la pourriture étaient aussi pointues que des clous rouillés.

« Bonjour, Jacob », susurra l’horrible apparition.

Le détenu fit un pas en arrière et se heurta au mur de la cellule. Il connaissait bien le visage de cet enfant : celui-ci le hantait encore quelquefois, lorsque Jacob laissait des souvenirs toxiques s’insinuer dans sa tête. C’était celui du garçon qu’il avait tué sur le chemin de l’école.

 

Il n’avait appris son prénom qu’une fois assis sur le banc des accusés. Damien était un garçon de huit ans qui aimait les dessins animés et vouait un culte à ses baskets neuves, comme tous les enfants de son âge. Jacob avait gardé le silence pendant l’énoncé des charges qui pesaient contre lui, mais les années qui s’étaient écoulées depuis le procès n’empêchaient pas les mots de danser dans sa tête aussi clairement que s’il les avait entendus la veille.

« Pourquoi ? avait demandé le juge.

Parce que j’étais incapable de faire autrement », s’était-il entendu répondre en lui-même, se gardant bien d’ouvrir la bouche. Saoul, il avait percuté l’enfant au volant de sa voiture avant de prendre la fuite. Damien s’était éteint tandis que l’ambulance filait vers les urgences. Pourquoi s’était-il enfui ? Quelle question saugrenue. Aucune réponse ne serait de toute façon en mesure de contenir la rage qui animait désormais le garçon.

La sirène résonna dans le silence de la prison. Aussitôt, Jacob se plaqua contre la grille. La porte roula sur son rail. Sans attendre l’ouverture complète, le prisonnier se faufila à travers l’entrebâillement, grimpa par-dessus la rambarde et emprunta la passerelle qui menait au pilier. C’était ici que l’attendait son assiette désormais, déposée à chaque endormissement par le même enchantement dont il avait bénéficié depuis son arrivée. Des années s’étaient écoulées depuis sa première incursion dans les ténèbres, mais Damien courait toujours aussi vite.

L’enfant habitait l’obscurité. Dès l’ouverture des grilles, ses cris de rage montaient des tréfonds de la tour. Jacob devait alors se dépêcher d’aller récupérer son assiette en équilibre sur la passerelle en faisant de son mieux pour ne pas chuter dans le vide, puis retourner dans sa cellule avant que le bambin carnassier ne l’attrape. Damien n’était plus un garçon ordinaire : depuis leur dernière rencontre sur la route, l’enfant s’était métamorphosé en une créature assoiffée de sang, affamée de chair, dont la nature même échappait à l’entendement. Son visage au teint cireux offrait un écrin de choix à un râtelier digne d’un poisson des grandes profondeurs et, pour ne rien gâcher, celui qui partageait le noir avec le prisonnier ne prenait pas une ride, là où l’âge avait fini par rattraper Jacob. Ce dernier croupissait dans sa cellule depuis des dizaines d’années — peut-être même davantage — et alors que sa barbe s’était teintée d’argent et de craie, les cheveux du garçon étaient toujours d’un noir de jais.

Désormais affaibli et souffreteux, Jacob tendit la main vers l’assiette. Il voulut l’attraper, mais ses doigts gourds le trahirent : le repas bascula dans le gouffre avant de disparaître dans l’océan de nuit qui s’enfonçait sous ses pieds. Le prisonnier soupira. Il n’avait pas le temps de traîner. Déjà, les pas du garçon claquaient sur la coursive pour venir le chercher. Il serait bientôt trop âgé pour lui échapper : il devrait alors choisir entre se laisser mourir de faim et périr sous les crocs du démoniaque marmot.

Jacob regagna sa cellule l’estomac vide et attendit patiemment que la porte se referme pour lever la tête. Derrière, dans une semi-pénombre, Damien le toisait d’un œil gourmand.

« Bonjour, Jacob.

— Bonjour, Damien. Pas encore aujourd’hui. »

Certains jours, leur échange se drapait de solennité, mais l’enfant finissait par grogner, l’injurier de tous les noms et redescendre en traînant des pieds dans ses ténèbres. Ce manège durait depuis si longtemps que Jacob se demandait si sa culpabilité n’avait pas bâti cette illusion pour lui épargner une solitude trop pesante. Mais, pour une chimère, Damien hurlait très fort. Ses cris lui vrillaient les oreilles chaque jour de chaque semaine de chaque mois de chaque année, et ces vociférations le tétanisaient tant que le détenu n’avait pas encore trouvé le courage de se confronter à ses doutes.

Il rumina son échec jusqu’à ce que la douleur de ses yeux l’emporte sur celle de son estomac. Il lapa quelques gorgées d’eau dans les toilettes, fit un nouveau nœud à sa barbe et se coucha sur le flanc. Où puisait-il la force de ne pas abréger ses souffrances ? La perspective de revoir un jour le bleu de l’azur le gardait peut-être en vie. Tout portait à croire qu’on l’avait oublié ici, mais la raison avait cédé la place à l’habitude : son corps répondait désormais à des automatismes indépendamment de son propre désir. Une farouche envie de survivre lui collait à la peau.

Le sommeil l’emporta sur d’autres rivages. Lorsqu’il se réveilla, la sirène résonna et il tenta de nouveau sa chance, cette fois-ci avec succès. Il dégusta sans joie une assiette de bouillie devant l’enfant qui, dans l’ombre, faisait crisser ses crocs dans l’attente du grand jour.

« Je regrette tellement », lui confia-t-il un jour.

Il ignorait si le garçon le comprenait ou s’il n’était rien de plus qu’une bête sauvage. Cela ne l’empêchait pas d’essayer : Damien était sa seule compagnie. Quelque part, sa présence était rassurante. Elle signifiait qu’il existait, que sa vie n’était pas indigne de tout intérêt, même pour être détesté.

Aussi lorsque vint le jour où Damien disparut, Jacob ne sut plus sur quel pied danser.

« Damien ! » hurla-t-il des heures durant, penché sur le parapet. Mais plus aucun cri ne s’élevait des ténèbres.

Les portes des cellules s’étaient ouvertes une dernière fois et ne s’étaient plus jamais refermées. Le générateur auxiliaire devait s’apprêter à rendre l’âme. S’il en jugeait à la manière dont papillonnait son projecteur, ce moment était proche désormais. Il mourrait dans le noir, seul, et si la main invisible continuait de lui fournir sa pitance, il finirait par chuter dans l’abîme et se fracasser les os au pied de la tour. Quant à Damien… l’enfant était peut-être mort de faim, de n’avoir jamais réussi à plonger ses crocs dans la chair de son bourreau. Quelque part, cette pensée satisfit Jacob : il avait survécu à sa victime à deux reprises.

Quand le projecteur s’éteignit, plongeant le vieil homme que Jacob était devenu dans le noir total, le prisonnier éclata de rire. L’écho de son hoquet se répercuta en cascade dans toute la tour. L’anomalie ne fit que redoubler son hilarité : le son était revenu, mais l’image avait été coupée.

Ébranlant ses vieux os, il marcha à tâtons jusqu’au garde-fou et, au prix d’immenses douleurs, l’escalada. À considérer son état de délabrement, il devait avoir passé plus de quarante années en détention, soit quinze de plus que la peine qui lui avait été infligée. Il s’éteindrait comme un chien, à l’abri des regards, avec la prison pour seul tombeau.

Le détenu baissa les yeux vers l’abîme. Au fond, dans le flou d’une distance incommensurable, brillait une lueur rougeâtre comme la bouche d’un ver immense ou l’éclat d’un lac de magma. C’était nouveau. Dommage que je n’aie plus les jambes pour descendre, songea-t-il avec résignation.

Le pénitent desserra ses poings et laissa la pesanteur le pousser dans le vide. Un cri de peur monta en lui. Il le laissa éclater jusqu’à ce que, hors de souffle, il soit contraint de reprendre sa respiration pour le continuer. C’est absurde, cette chute est interminable, se dit-il en repensant à Alice et à son vol inversé vers le Pays des Merveilles. Pour un peu, il aurait eu le temps de piquer un roupillon avant de s’écraser.

La tache de lumière grandissait sous lui : bientôt, il se trouva assez près du fond pour en déterminer la source. Jacob poussa un nouveau cri, pas de résignation cette fois, mais de terreur.

À la base de la tour l’attendait non pas le cœur magmatique d’un volcan en éruption, mais une foule compacte d’enfants entassés les uns sur les autres. Leurs bouches, hérissées de crocs, claquaient vers le ciel, comme des oisillons impatients que le ver tombe du bec maternel. Le fond de leur gosier dégageait une lueur d’incendie, comme si le feu de la vengeance brûlait depuis longtemps en eux. Pris en étau dans la marée humaine, le visage fendu d’un sourire mauvais, Damien regardait le petit oiseau chuter du nid avec satisfaction.

« Bonjour Jacob », dit l’enfant.

Mais le prisonnier n’eut pas le temps de répondre. Sitôt qu’il eut touché le sol, amorti dans sa dégringolade par des centaines de mains potelées, les adorables bambins lui sautèrent à la gorge et déchirèrent sa chair en lambeaux. La douleur, insupportable, de ses muscles arrachés, de sa peau tiraillée, de ses nerfs sectionnés et de ses tendons rompus, lui vrillait l’âme tout entière, mais son corps ne se décidait pas à mourir.

« Pitié ! » hurla-t-il comme une prière, mais les enfants lui dévorèrent la langue, puis les joues, et ils croquèrent ses dents comme des sucreries. Jacob constata alors avec horreur que sa chair repoussait sur ses os à mesure que les enfants s’en repaissaient : le festin ne faisait que commencer.

Le détenu s’abandonna alors tout à fait à la douleur et enferma sa raison loin, très loin dans sa tête, à l’abri d’une cellule dont la porte ne s’ouvrirait plus jamais.

 

« Il se réveille… »

Jacob ouvrit les yeux. La lumière était revenue. « Écartez-vous, laissez-le respirer. » Respirer, le prisonnier l’aurait bien voulu, mais un tube obstruait sa trachée comme un serpent tapi dans sa tanière. Il étouffait. D’instinct, il essaya de lever les mains vers sa bouche, mais ses poignets étaient sanglés. « Enlevez-lui le respirateur ! » s’impatienta une troisième voix. On arracha le tuyau de sa gorge et un feu se mit à brûler derrière sa langue. On lui tendit une pipette, et il s’accrocha à cette manne comme le nouveau-né au sein de sa mère. « Il refait surface. » Jacob ouvrit alors les yeux comme s’il ne l’avait pas fait depuis mille ans.

Sanglé sur un lit métallique dévolu d’ordinaire aux salles d’urgences des hôpitaux, le détenu gisait allongé dans l’annexe du tribunal où l’on avait prononcé son jugement une éternité plus tôt. Son avocate le dévisageait d’un air vaguement répugné. Elle n’avait pas vieilli. « Ça a marché ? » demanda-t-elle. Un homme vêtu d’une blouse hocha la tête, puis remplit une seringue d’un liquide transparent. Il planta son aiguille dans le bras de Jacob. L’ours émit un grognement.

« Comment vous sentez-vous ? » l’interrogea le juge.

La bouche comme passée au plâtre, le détenu s’humecta les lèvres.

« Je… Où suis-je ?

— Au palais de justice, où vous avez été reconnu coupable d’homicide et de non-assistance il y a six heures.

— Six… heures ? »

On lui défit ses sangles. Le prisonnier se dressa sur son séant et passa ses mains en revue. Elles n’étaient plus ridées comme celles qu’on lui avait dévorées dans la tour, mais jeunes et lisses à nouveau. « Un miroir ! » souffla-t-il. Avec un soupir las, son avocate lui tendit un poudrier pour qu’il puisse admirer son reflet dans le couvercle : son visage n’avait pas pris une ride. « Nous prenons acte que votre peine a été accomplie selon la loi », annonça le juge, avec l’aval des médecins. « Vous êtes libre. »

Jacob demeura muet de stupeur, puis s’effondra à genoux. L’avocate, elle, leva les yeux au ciel et préféra quitter la pièce. Le désengorgement des prisons était une cause à laquelle elle adhérait en tant que professionnelle de la justice, mais elle trouvait toujours que la sortie de stase d’un condamné était un spectacle assez répugnant, pour ne pas dire immoral. Après tout, si les substances qu’on injectait au détenu sitôt la sentence prononcée produisaient le même effet qu’un emprisonnement de plusieurs dizaines d’années, elles ne guérissaient pas la peine des familles. Comme tous les candidats au barreau, elle avait redoublé de patience pour écouter le récit de ceux qui avaient subi cet enfermement cérébral. Elle s’était alors convaincue de la souffrance sincère qu’ils avaient endurée lors de leur détention. Néanmoins, le sentiment d’indécence l’emportait souvent chez elle, en dehors de toute rationalité.

Jacob remercia le personnel médical et l’équipe judiciaire de tout son cœur et, tremblant, quitta le palais de justice. Dehors, le ciel brillait d’un éclat surréel. Le soleil culminait à son zénith.

Sous le regard sombre des parents de Damien qui, restés sur le parking du tribunal, avaient attendu pour assister à sa sortie, Jacob longea le bâtiment et disparut au coin du carrefour suivant.

 

❤️

Vous aimez le Projet Bradbury ? Soutenez-le ! À partir de 1€/mois, vous pouvez en devenir mécène grâce à Tipeee et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à lire ces textes en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose 😊



📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

0

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *