Onkalo

Alors qu’on pensait cette terre inhabitable, la fonte de la Glace révèle les traces d’une civilisation antique.

Le bateau accosta quelques heures avant le coucher du soleil. Profitant du jour, quelques curieux s’étaient mêlés au comité d’accueil. Ce n’était pas la première fois qu’un navire traversait la mer Froide. Néanmoins le spectacle des reflets mordorés du crépuscule sur le métal de la coque était saisissant.

Debout sur le pont, Nola embrassa du regard les sommets enneigés des glaciers qui, au loin, dessinaient la ligne d’horizon et posa les mains sur le garde-corps givré. Contrairement aux matelots qui ne sortaient de leur cabine qu’emmitouflés dans d’épaisses peaux de phoque, elle ne craignait pas le froid. L’archéologue, qui regardait impassible la coque de l’embarcation s’approcher du quai en pierre, concentra son esprit sur un point minuscule au centre de son ventre, là où la Glace n’était jamais rentrée, et décida d’y rester un peu. Mais un léger malaise irradia dans sa poitrine et l’obligea à quitter sa retraite intérieure.

Elle ferma les yeux et visualisa le dock. Cet endroit était ancien, peut-être plus ancien que la Glace même. Les souvenirs qui y vibraient étaient trop vieux, et leur amplitude d’onde insuffisante pour pouvoir y lire quoi que ce soit.

Déçue, la femme rouvrit les paupières. Ses genoux absorbèrent le choc d’une secousse. Le navire venait d’accoster. Dans le lointain des brumes, le chant grave d’une trompe résonna. Les autochtones du Nord devaient voir en l’arrivée de cet engin flottant la violation d’un territoire mille fois sacré. Parmi les populations indigènes, d’irréductibles fanatiques croyaient toujours aux contes d’avant la Glace et au Feu éternel qui couve sous son manteau. La mer était une anomalie pour eux, et quiconque s’y risquait serait tôt ou tard puni pour son blasphème. Mais Nola n’était pas venue pour étudier ces histoires.

Un homme aux allures de géant des neiges l’accueillit au pied de la passerelle. Une barbe couverte de flocons mangeait le bas de son visage. Il retira ses gants et fit disparaître les mains minuscules de l’archéologue dans les siennes, avant de la remercier chaleureusement pour sa visite et de s’inquiéter du confort de son trajet.

Korko, en sa qualité de Primo-Découvreur, dirigeait l’exploitation du site. Également fondateur du village temporaire, il avait été naturellement chargé de l’organisation de l’expédition : la topographie de la région n’avait aucun secret pour lui. Plus tard dans la conversation, Nola apprit que Korko, comme la plupart des indigènes, avait mené des rennes. C’était à lui qu’on devait le premier signalement du site. Il avait vu la Glace se retirer des côtes et dévoiler les vestiges d’une civilisation que, pendant plus de trente mille ans, les archéologues avaient traitée comme une légende bonne à faire rêver les enfants. Nola avait elle-même trouvée inconcevable l’idée qu’une civilisation ait pu un jour vivre sous la Glace. Mais ce quai égratignait déjà l’armure de ses convictions.

Le camp de base n’était à l’origine constitué que de tentes mais, au fil du temps et des arrivées, il s’était transformé en un véritable village en dur. Là où trente ans plus tôt la Glace empêchait encore les marcheurs de fouler la terre ferme, une toundra sèche s’étalait sous leurs pieds. Quand la mer avait fini par cracher ses derniers icebergs, ses eaux étaient devenues navigables. Des millénaires plus tôt, les premiers explorateurs avaient escaladé des infinités glacées pour arriver ici. Si le réchauffement se confirmait, l’âge froid prendrait bientôt fin. Et même si Nola ne verrait sans doute jamais le Nord débarrassé de ses neiges éternelles —pas plus que ses enfants ou ses petits-enfants — un jour, ses descendants marcheraient ici sans fourrures ni bottes. L’archéologue eut une pensée fugace pour ceux qu’elle avait mis au monde et, l’ombre d’un instant, s’interrogea sur leur sort. Mais elle combattit cette image en serrant les mâchoires. La question n’aurait jamais dû éveiller son intérêt.

Korko la conduisit sous une singulière arche en bois où un comité d’accueil avait été réuni à son attention. Le Primo-Découvreur désigna un homme à la mine sombre, presque nu, assis sur un tronc gelé et qui comme Nola, paraissait ne pas craindre la rigueur du climat. Sur sa peau couleur de bronze se dessinaient les tatouages rituels des indigènes du Nord.

Sitôt que Nola lui fut présentée, l’homme plia son corps gigantesque en une longue et inutile révérence à laquelle l’archéologue ne sut quoi répondre.

— Guil, dit le Primo-Découvreur, sera vos bras et vos jambes lors du voyage. Il connait la région aussi bien que s’il l’avait sculptée lui-même.

Les mains jointes, Nola hocha la tête. Korko s’approcha alors d’une femme âgée au crâne tondu, dont la longue combinaison tubulaire blanche rehaussait la maigreur. Une parure dorée cassait néanmoins l’unité de sa mise et reflétait des étincelles de crépuscule.

— Voici Moj, dit le Primo-Découvreur, qui sera votre foi et votre esprit.

— Je n’ai pas besoin de foi, répliqua sèchement l’archéologue en plantant son regard dans celui de la vieille femme.

— Mais peut-être d’un peu d’esprit, rétorqua Moj en souriant.

Nola baissa les yeux et s’inclina. Des expéditions de cette ampleur ne s’organisaient qu’au prix de certains compromis, mais l’archéologue aurait apprécié qu’on l’avertisse de la présence d’une Croyante. D’abord, les risques de contamination n’étaient jamais à écarter. Ensuite, Nola n’aimait tout simplement pas se trouver en leur présence. Les Croyants mélangeaient tout. Les archéologues, eux, se contentaient de compiler les faits et de fournir des preuves tangibles.

— Nous nous entendrons, dit Moj.

La femme au crâne tondu posa sa main sur l’épaule nue de Nola, en caressa la courbe et y déposa un baiser. L’archéologue hoqueta, toujours étonnée par les usages des religieux. La vieille femme eut un sourire large et sincère qui dévoila des dents parfaites. Cette mimique était une coutume du Sud et Nola n’était pas certaine de pouvoir lui rendre la pareille. Lorsqu’on vivait comme elle depuis des années au cœur de la Glace, certains gestes perdaient de leur utilité.

— Comme la tête, la poitrine et les mains, dit Moj en invitant l’indigène à les rejoindre, nous nous complèterons.

Les trois voyageurs unirent leurs mains et fermèrent les yeux pour sceller leur collaboration. La compréhension mutuelle et l’union volontaire seraient les piliers sur lesquels reposerait le succès de l’expédition.

— Nous attendons un dernier visiteur, dit Korko, mais il ne sera pas là avant la nuit. Les bateaux sont rares de ce côté du monde, difficiles à affréter. Le départ est prévu pour neuf heures.

Moj s’inclina encore. Guil acquiesça d’un air entendu.

— Le chemin ne sera pas très long, dit l’indigène en désignant une colline éblouissante qui montait en pente douce vers l’est. Le site n’est qu’à quelques heures de marche.

— Combien de personnes déjà sur place ? demanda l’archéologue.

— Plus d’une centaine, reprit Korko. Si les premières excavations n’ont nécessité que quelques paires de bras, la rumeur de la découverte s’est répandue. Beaucoup d’indigènes, comme Guil, ont manifesté la volonté de participer. La plupart travaillent au déblayage.

— Et qu’ont-ils trouvé ?

Le Primo-Découvreur peinait à contenir son excitation. Ses lèvres crevassées s’étirèrent jusqu’à ses oreilles.

— Ce sera à vous de nous le dire.

La nuit venue, Nola s’installa dans une construction vide réservée aux voyageurs. Le confort était spartiate — le mobilier n’était constitué que d’une table et de deux chaises — mais des couvertures reposaient pliées dans un coin de la pièce. Cela lui suffisait.

L’archéologue déposa son sac sur une chaise et disposa les couvertures sur la table. Elle retira ses bottes, son pantalon et les bandes thermiques qui recouvraient sa poitrine, puis s’assit sur une chaise, nue, et massa ses pieds endoloris. La construction était en bois : ses vibrations étaient amicales. Elle ferma les yeux pour mieux les lire et but alors les siècles de vent, de pluie, de glace, de nuages et de soleil durant lesquels les branches avaient donné naissance à leurs feuilles au rythme des saisons. La résonance des maisons en bois était idéale pour le repos. C’était une autre affaire lorsqu’il s’agissait de passer la nuit dans une construction ancienne, en pierre par exemple. L’anxiété la gagnait lorsqu’elle devait dormir dans un tel endroit. Là, les souvenirs profitaient de la porosité des murs pour s’enregistrer durablement et promettaient aux archéologues des nuits sans sommeil, quelquefois effrayantes.

On frappa à la porte. Nola sortit de sa torpeur et ouvrit sans prendre la peine de se rhabiller. Guil, planté sur le seuil, la dévisagea d’un air grave.

— Je pensais, dit-il, que nous pourrions nous unir, afin de sceller notre pacte d’alliance.

Nola haussa les épaules et prit les mains de Guil au creux des siennes. Elle ferma les yeux et entendit le hurlement des vallées balayées par les vents glaciaux et les soupirs des animaux derrière les rochers. Elle vit la beauté du soleil d’été et se laissa bercer par l’étrange mélancolie qui habitait l’indigène lorsqu’il pensait à la mer. Enfin, elle eut un aperçu furtif du site.

— Vous l’avez visité ? demanda-t-elle lorsqu’elle rouvrit les paupières.

L’indigène hocha la tête.

— Vous aimerez le voir.

Nola sourit et libéra les mains noueuses de son visiteur nocturne.

— Je suis un instrument facilement déréglable, expliqua-t-elle. Les gens comme moi ne peuvent pas s’unir.

L’homme avança le menton et pinça les lèvres.

— Je comprends, fit-il.

Sans rien ajouter, Guil pivota sur ses talons et disparut dans la nuit. Nola verrouilla la porte et s’allongea sur la table. Enroulée dans les couvertures, elle prêta l’oreille à la bise sifflante qui battait la côte avant de fermer les yeux. L’archéologue dormit d’un sommeil sans rêves. Tout au plus crut-elle, au cœur de la nuit, entendre les gréements d’un navire claquer dans le vent.

Peu avant l’aurore, Korko réveilla les membres de l’expédition. Une brume laiteuse dévalait les collines pour se jeter dans la mer et léchait la toundra en volutes spiralées. Le soleil ne se montrerait pas aujourd’hui. Nola, Guil et Moj chaussèrent leurs bottes de marche. Avant qu’ils ne s’enfoncent dans les terres, Korko leur glissa encore une poignée de conseils, que Guil écouta d’une oreille distraite. Il connaissait déjà les obstacles qu’il devrait faire franchir aux deux femmes et ne les craignait pas.

— Seuls les fantômes peuvent nous ralentir, dit l’indigène, et les fantômes n’aiment pas le froid.

L’archéologue constata l’absence du quatrième voyageur annoncé la veille et interrogea Korko à ce sujet.

— Il est arrivé hier, dit le Primo-Découvreur, mais ne souhaite pas marcher avec vous. Il suivra vos traces à bonne distance.

Le soupir de Nola créa un nuage de condensation. Rien d’étonnant à ce qu’un étranger veuille se tenir à l’écart d’un groupe déjà scellé : c’était même une attitude louable. Depuis des millénaires, les philosophes de la Glace s’accordaient à dire que la vie en société devait être évitée et les interactions limitées à la reproduction ou, comme dans le cas présent, à l’accomplissement d’une tâche collective.

Moj, la vieille femme aux cheveux tondus, frappa dans ses mains. Son visage trahissait son impatience. Le paternalisme du Primo-Découvreur avait fini par la lasser.

L’heure du départ sonna. Les trois voyageurs dirigèrent leurs pas vers la colline noyée de brume, Guil en tête, Moj dans son sillage et Nola pour fermer la marche. L’indigène avait promis qu’ils arriveraient avant le coucher du soleil. C’était à souhaiter. Car si les peuplades du Nord ne souillaient plus la neige du sang de leurs victimes depuis des siècles, on avait vu des bêtes sauvages et affamées rôder dans les environs. La fonte des glaces avait ouvert le chemin des vallées. D’ici deux cents ans, ce littoral désolé cèderait la place à une biosphère complexe. Il pullulerait de vie.

Les voyageurs gravirent en silence la première colline, puis continuèrent leur chemin en terrain plat une petite heure avant d’attaquer la seconde colline. Son relief morne, légèrement bombé, chauve comme un galet, coupait l’horizon. C’était un spectacle ennuyeux, que Moj trouva néanmoins reposant. Nola tenta plusieurs fois de prendre le pouls du paysage, mais si le manteau granitique était propice à la lecture des souvenirs en temps normal, le sol qu’elle foulait ne révélait qu’un passé très récent. Cela faisait des dizaines, peut-être des centaines de milliers d’années que cette terre n’avait pas été touchée par les rayons du soleil. Désormais mise à nu, elle n’avait rien d’autre à raconter que les migrations d’animaux sauvages et la poussée du lichen. L’archéologue y vit la confirmation de ses doutes : rien d’humain ne pouvait avoir vécu ici avant la glaciation. À imaginer qu’il y ait eu un avant.

Lorsqu’ils arrivèrent au sommet de la seconde colline, ils constatèrent que le chemin descendait en pente aimable vers une vallée qui, de loin, ressemblait à un bol rempli de crème. Guil tendit son bras nu couvert de marques et désigna le creux de la dépression. Le nuage, inerte comme une méduse échouée, semblait gésir au fond de la vallée depuis toujours .

— Nous irons vers le brouillard, dit-il.

Sous les paroles du guide, Nola perçut l’écho d’un caillou dévalant une pente. Regardant derrière elle, l’archéologue aperçut une silhouette se découper dans le brouillard, à une centaine de pas en contrebas du promontoire sur lequel le groupe se tenait. Il devait s’agir du quatrième visiteur, celui qui ne s’était pas joint à eux. Nola tourna la tête et oublia sa présence. Ils ne rencontreraient sûrement l’inconnu qu’une fois arrivés sur place.

Guil suggéra de faire une pause pour manger. Ils tirèrent de leurs sacs les provisions que Korko avait préparées pour eux : de la viande de renne salée, des sikopses bien juteux et une demi-douzaine d’œufs de tortue-manta. En somme, rien que de très basique. Nola se garda bien de se plaindre. Plus ses repas étaient frugaux, meilleure était sa concentration.

Lorsqu’ils furent rassasiés, les voyageurs se remirent en route et, sur la foi de l’expérience de l’indigène, s’affranchirent du chemin pour couper à travers la vallée. Les voies tracées dans la toundra longeaient les méandres d’anciennes et éphémères rivières nées de la fonte des glaces. Ces sentiers facilitaient le passage de larges charriots lourdement équipés. Mais leur excellente condition physique — celle de Moj y compris — les autorisait à marcher à travers champs.

Nola jeta un regard par-dessus son épaule. La silhouette fantomatique qu’elle avait cru apercevoir une heure plus tôt s’était évaporée. Peut-être l’avait-elle rêvée. Ce n’aurait pas été la première fois.

Le trajet s’avéra plus agréable dans le sens de la pente : ils n’avaient qu’à se laisser porter. À cette cadence, ils arriveraient plus vite que prévu. Leurs pas lourds, qui traçaient un sillage bien visible dans la mousse gelée du granit, les conduisaient droit vers le nuage.

— Ce n’est pas toxique ? demanda Moj.

Ils s’apprêtaient maintenant à pénétrer dans la brume épaisse.

— C’est un peu tard pour s’en soucier, lui répondit le guide.

Alors le brouillard les avala.

La route parut à Nola beaucoup moins agréable dès lors que la visibilité déclina. C’était à peine si, marchant, les voyageurs distinguaient le bout de leurs bottes. Guil, qui n’en éprouvait pas la moindre gêne, proposa aux deux femmes de s’encorder, ce qu’elles trouvèrent naturel de refuser. Moj, comme toutes les Croyantes, n’acceptait aucun autre lien que ceux qu’autorisait l’esprit. Elle consentait néanmoins à tenir la main de Nola lorsqu’elle craignait de trébucher, car le paysage était aussi désertique que tortueux. La brume nimbait d’un voile froid et fantomatique les rochers gigantesques qu’ils devaient contourner dans leur descente. C’était comme de marcher sur une autre planète, ou du moins comme l’idée que l’archéologue se faisait de marcher sur une autre planète. Une pensée insensée, contraire à la religion, mais les archéologues n’étaient pas habitués à brider leurs visualisations.

— Nous approchons, dit Guil.

L’indigène marqua une pause et montra du doigt une étrange bande de terre qui courait du nord au sud et barrait leur route. Large d’environ six pas, elle prenait naissance dans la brume et s’y perdait de l’autre côté.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda l’archéologue.

— La première trace, expliqua le guide. Cette bande encercle le lieu où nous nous rendons.

Nola s’approcha de l’endroit où le paysage se coupait en deux et s’accroupit pour examiner l’installation. La bande était en réalité constituée d’une infinité de morceaux de roche basaltique, étalée en un chemin d’invariable largeur. C’était comme si l’on avait voulu marquer une frontière par une rivière rocailleuse.

— Ce n’est pas une route ? demanda l’archéologue.

L’indigène secoua la tête.

— J’ai parcouru la bande deux fois. C’est une ellipse qui ne mène nulle part. Elle sert simplement à délimiter les contours du site.

— « Simplement » ?

Nola soupesa une pierre. Sa légèreté confirmait qu’il s’agissait bien de roche d’origine volcanique.

— Qui a pu faire ça ? demanda l’archéologue.

— Ceux qui ont construit le site, dit Guil. Ils ont voulu le protéger. Ou nous protéger en le signalant.

Moj secoua la tête.

— Pourquoi pas pour nous y inviter ? dit la vieille femme.

L’indigène, sourcils arqués, croisa les bras et se garda bien d’approfondir l’interprétation de la Croyante. Il n’était là ni pour professer ni pour rapporter les légendes, et sa qualité de guide devait lui épargner les débats stériles qui ne manquaient jamais d’éclater lorsque deux humains se mettaient à discuter.

— Nous en aurons le cœur net plus tard, dit l’archéologue, paupières closes. Cette roche ne contient rien d’autre que du mouvement et du bruit : je ne peux rien en tirer. Ce pourrait être une formation naturelle.

Nola et Guil échangèrent un regard muet. Les mots étaient superflus : Nola ne croyait elle-même pas beaucoup en l’hypothèse qu’elle venait de formuler.

Moj baissa le front et murmura une prière à son dieu personnel. Guil l’imita. Nola, de son côté, glissa un petit morceau de roche noire dans sa poche. L’association de deux artefacts mettait quelquefois en lumière des évènements que les archéologues débutants peinaient à tirer de l’oubli. Nola savait cela.

Nola leva les yeux vers ses compagnons absorbés dans leurs prières. À une cinquantaine de pas en amont, une silhouette floue et immobile se détachait de la blancheur spectrale du paysage, comme un prédateur à l’affût. Une peur primordiale déchira le ventre de l’archéologue et elle dut combattre l’instinct qui la pressait de hurler. Un reflet argenté zébra l’air. Une seconde plus tard, l’ombre avait disparu.

— Nous sommes suivis, dit Nola.

— Je sais, répondit Guil lorsqu’il rouvrit les yeux. Il nous suit depuis le début, à bonne distance.

— Comment savez-vous qu’il s’agit d’un homme ?

L’indigène posa son doigt sur le bout de son nez.

— Je peux sentir sa peur d’ici. Pas dangereux. Mais pas sympathique non plus.

Sans plus attendre, les voyageurs reprirent leur marche et traversèrent le ruban de basalte en se tenant la main.

Ils touchèrent le fond de la vallée une heure plus tard. Le sol était aussi peu praticable que le chemin qu’ils venaient de dévaler, mais il avait au moins l’avantage d’être plat. Le lichen humide avait cédé la place à une variété inconnue d’herbe rase. Elle poussait là où rien de vivant n’avait éclos depuis des dizaines de milliers d’années.

Les voyageurs rejoignirent bientôt la voie tracée par leurs prédécesseurs et, quelques minutes plus tard, les premiers piliers apparurent. Nola avait entendu parler d’eux lorsque de par le monde on avait invité les meilleurs archéologues à se rendre en territoire glacé. Une description précise lui en avait été faite, afin qu’elle puisse d’ores et déjà imaginer une interprétation vibratoire. Mais aucun mot, aucun dessin, n’avait été capable de restituer le terrible sentiment d’inconfort qu’éprouva l’archéologue quand le premier d’entre eux déchira la brume.

Le pilier s’élevait sur la droite, à quelques pas du chemin et à plusieurs dizaines de têtes du sol, sculpté dans une roche sombre beaucoup plus dense que le basalte qu’ils avaient trouvé sur leur route.

— Vous envisagez toujours la possibilité qu’il s’agisse de constructions naturelles ? demanda le guide.

Nola secoua la tête et, luttant contre la nausée qui l’envahissait, quitta le chemin pour s’approcher du pilier. Elle voulait le toucher. Une fois au pied du monolithe, elle aperçut sa pointe pyramidale qui menaçait le ciel à travers le brouillard. La sculpture avait été taillée d’un seul bloc. Sa surface lisse, dont elle sentait à peine le grain, avait été façonnée par des outils extraordinaires, qui surpassaient sans aucun doute ceux des indigènes. Aucun appareil moderne n’était d’ailleurs capable de découper une telle roche avec cette précision. Si les ingénieurs parvenaient à déformer les métaux par stimulation magnétique, cette technique demeurait inenvisageable pour travailler la pierre.

Si la plaine avait été dévorée par la Glace durant les cinquante ou soixante mille dernières années, la présence des piliers en ces lieux trahissait donc leur vertigineuse antériorité. Nola devait désormais admettre que le Nord avait été habité autrefois, dans une époque si reculée qu’aucune trace de civilisation n’avait subsisté. Comment un tel degré de perfectionnement mécanique avait-il pu être atteint soixante mille ans en arrière ? Les scientifiques pensaient qu’à cette époque ne vivaient que des intelligences très limitées, voire primitives. Mais celui qui avait façonné ce pilier était à n’en pas douter un expert dans son art. Il avait dû passer des dizaines années à polir sa surface, jusqu’à obtenir une régularité telle qu’elle paraisse mécanique.

Nola caressa le pilier et ferma les yeux. Des images défilèrent dans son esprit, plus précises, plus colorées aussi. Pourtant elle ne décela aucune activité humaine, ce qui la plongea dans la perplexité. Elle ressentit autre chose : une vibration chaude, brûlante même, qui contrastait avec le manteau glacial qui menaçait de les engloutir.

— C’est un indicateur, dit Nola.

— Et qu’indique-t-il ?

Moj s’était jointe à l’archéologue tandis que l’indigène, droit comme une branche, était resté sur le chemin. Les cheveux de Nola se dressèrent sur sa tête.

— Un danger, souffla-t-elle. Un immense danger.

Moj la caressa de ses mains sèches pour apaiser ses tremblements. Sans y faire attention, Nola tira le morceau de basalte de sa poche et le frotta contre sa paume, puis contre le pilier.

— Il y a un rapport ? s’enquit la Croyante.

Mais Nola était incapable de parler.

— Nous devrions continuer, suggéra Guil, qui voyait le halo du soleil décliner lentement vers les collines asphyxiées par la brume.

Les jambes flageolantes, Nola regagna le chemin. Le guide lui offrit son bras, mais l’archéologue préféra refuser tout contact qui pourrait perturber ses sens. Une telle situation exigeait d’elle qu’elle puisse se fier complètement à eux. Quelques pas plus loin, un second pilier apparut. Le sentier bifurquait sur la droite pour l’éviter. Plissant les yeux, Nola en distingua un troisième, puis un quatrième. Le sol était littéralement hérissé de pointes, comme si la terre avait la chair de poule.

— Combien y en a-t-il ?

— Des centaines, dit Guil, peut-être des milliers, qui sait ? Nous ne les avons jamais comptés. Qui pourrait de toute façon, avec cette brume ?

Nola s’émerveilla de cette vision extraordinaire. Elle ne trouvait aucun mot pour décrire son sentiment. Elle avait plus d’une fois été confrontée à ce problème, qui l’obligeait à garder le silence plutôt que de s’exprimer de façon maladroite. L’évidence la frappait : une intelligence primitive n’avait pas pu construire ce jardin de pierre. Des hommes et des femmes avaient jadis foulé cette terre — pas des sauvages, pas des singes — et avaient érigé ce sinistre cimetière pour protéger l’accès à une vérité effroyable.

— Voilà, dit Guil. Nous arrivons.

D’abord Nola ne vit rien d’autre que du brouillard. Puis ses yeux s’habituèrent et parvinrent à le percer. Des ouvriers travaillaient là comme des fantômes. Certains tiraient des charriots remplis de poussière, d’autres les déchargeaient sur d’immenses tas. D’autres enfin se concertaient en se tenant la main.

— Le chantier, expliqua le guide.

Ils traversèrent la foule sans se faire interpeler. Le site n’appartenait ni aux mineurs ni au Primo-Découvreur : de fait, il n’était à personne. Chacun était libre d’y circuler à sa guise. Les lieux, rappelait la loi, n’avaient jamais appartenu à personne d’autre qu’à l’air, à l’eau et à la terre. Les ouvriers réunis ici ne l’étaient que pour un temps et les maillons de cette chaine se désolidariseraient sitôt que la raison de leur unité cesserait d’exister. Chacun serait alors renvoyé à son destin.

Guil s’inquiéta de la fatigue de ses amies. Elles lui assurèrent qu’elles ne désiraient pas se reposer. L’indigène, qui connaissait le chemin, les conduisit alors au cœur du site. Des troncs d’arbre entassés s’alignaient de chaque côté de la voie. La forêt la plus proche se trouvant à des heures de marche, l’effort pour les rapporter ici avait dû être nécessairement énorme.

Les voyageurs débouchèrent enfin devant une immense cavité que Nola prit d’abord pour une grotte naturelle. Mais un second regard la convainquit qu’elle faisait fausse route et une bouffée d’anxiété la suffoqua. Il ne s’agissait pas d’une grotte.

— Voici la Porte, dit Guil.

Creusée dans la roche, une arche titanesque s’élevait dans la brume comme la gueule d’un ogre affamé. C’était un ouvrage remarquable. Son contour régulier indiquait qu’elle avait été bâtie par des entités hautement qualifiées.

— La voilà enfin ! s’exclama une voix dans leur dos.

Le groupe fit volte-face et découvrit un homme enveloppé dans un épais manteau. Son visage était dissimulé derrière un masque transparent dont l’intérieur était couvert de condensation. Nola tressaillit en reconnaissant la fugitive silhouette qu’elle avait aperçue sur le chemin. L’homme retira alors son masque pour dévoiler un faciès anguleux et sévère.

— Je suis Johsen, dit-il. Je vous remercie d’avoir consenti à me laisser vous suivre.

Korko était tombé sur la Porte en fouillant la vallée. En l’espace d’à peine trois cycles, la disparition de la Glace avait levé le voile sur les étranges sculptures minérales que les voyageurs avaient croisées en venant. Surmontant sa peur, le modeste éleveur de rennes s’était alors aventuré dans les profondeurs du val, dont le sol n’avait pas été foulé depuis des dizaines de millénaires. Au-delà de la bande sombre et du champ de piliers, il avait alors fini par découvrir la Porte.

C’était une gigantesque ouverture taillée à même la roche, dont le linteau en arche culminait à vingt-cinq têtes au-dessus du sol. La Porte avait été autrefois scellée, comme en témoignaient ces éclats de pierre dispersés autour d’elle et qui devaient avoir formé une muraille en des temps immémoriaux.

— Un lieu de culte ?

Moj était extatique.

— C’est une possibilité, dit Johsen d’un air sombre. Mais il pourrait aussi s’agir d’une nécropole bâtie par une espèce humaine inférieure. Nous ignorons encore par quel prodige ils auraient pu mener à bien cet ouvrage. Mais notre archéologue devrait être capable de nous éclairer sur ces questions.

L’homme se tourna vers Nola, qui réprima un frisson de dégoût. Quelque chose chez lui la révulsait. Sous ses allures austères, Johsen s’était pourtant montré affable. Et si Guil ne manifestait aucune émotion particulière à son contact, Moj buvait ses paroles.

Mais l’instinct animal de Nola sonnait l’alarme. Quelque chose d’indicible l’avertissait que celui qui s’était présenté comme un « architecte curieux des techniques de construction ancestrales » leur cachait une vérité plus sinistre.

L’archéologue ignora la perche tendue par Johsen pour s’avancer vers la Porte. Un grondement sourd monta à ses oreilles, comme si ce monstre à la gueule béante ne dormait que d’un œil et attendait que les voyageurs entrent pour les dévorer.

— Quand irons-nous ? demanda Moj au comble de l’excitation.

— Demain, dit Guil, quand il fera jour.

— Quelle différence ? intervint Nola. Il fera toujours nuit à l’intérieur.

L’indigène leva les mains.

— Nous devons nous reposer.

— Nous pourrons dormir sur place.

Johsen posa une main amicale sur le bras du guide.

— L’archéologue n’a pas tort. L’énergie ne nous manque pas et nous sommes tous impatients d’entrer.

Guil réfléchit, puis finit par acquiescer. Les voyageurs s’engouffrèrent alors dans les ténèbres insondables qui sommeillaient derrière la Porte et disparurent aux yeux du monde.

Ils entrèrent dans un vaste tunnel aux allures de coque de navire renversée. Guil demanda au premier ouvrier qu’il croisa d’aller lui chercher des torches. Le tunnel descendait en pente modérée sur plus de six mille pas, jusqu’à atteindre une profondeur totale de mille cinq cent à deux mille têtes. Plus ils progresseraient, plus les ténèbres s’épaissiraient. Tous les trois cents pas, des ouvriers allumaient donc des feux dont la lumière balisait le chemin. Entre les feux, les marcheurs devaient avancer avec des torches enflammées pour ne pas trébucher.

— Le tunnel s’enfonce en spirale jusqu’au cœur du site. En outre, nous avons découvert deux puits. D’abord un petit conduit qui relie l’abîme à la surface : nous pensons qu’il s’agit d’un système d’aération. Ensuite un plus grand puits de forme rectangulaire, suffisamment large pour imaginer qu’on ait pu autrefois l’emprunter pour descendre tout au fond. Toutefois les murs de ce puits sont lisses et tombent au dernier niveau, deux mille têtes plus bas. Sans marches ni prises, nous ignorons comment on utilisait ces accès sans se rompre le cou.

Moj pâlit et trembla.

— Des légendes parlent de sacrifices humains. On dit qu’ils jetaient hommes, femmes et enfants encore vivants dans les tombeaux.

— Cela pourrait faire sens, pensa Guil à haute voix. Même si nous n’avons pas retrouvé de corps, ce site est resté inaccessible pendant au moins soixante-dix mille ans. Les ossements auraient disparu depuis longtemps.

Moj murmura une prière secrète et cacha son crâne tondu dans les plis de son manteau. Johsen s’amusa de la réaction superstitieuse de la Croyante : les morts n’étaient selon lui pas plus à craindre que les courants d’air.

Sauf en ce qui me concerne, pensa Nola. Depuis leur entrée dans le tunnel, l’archéologue éprouvait une peur indescriptible. Les murs lui parlaient : la roche avait enregistré des vibrations qui, malgré l’usure du temps, demeuraient vivaces. Elle devinait qu’un grand calme avait longtemps régné ici, avant d’être brisé lors d’une mise à sac. Comme elle l’avait redouté avant de venir, ce lieu avait été important. Mais l’archéologue ne parvenait pas encore à relier cette proto-Histoire — trop éloignée — avec le reste de la ligne temporelle.

— Il y a tout de même quelque chose d’intéressant, ajouta Guil en lui indiquant un renfoncement dans la pierre.

L’obscurité couvrait d’un voile de ténèbres l’endroit désigné par l’indigène, aussi dut-elle attendre que l’ouvrier revienne avec les flambeaux. On alluma les torches. L’archéologue fit alors danser les flammes sur la roche. Ici gisait la preuve qu’une intelligence développée était à l’origine de la construction : des bas-reliefs avaient été gravés dans le mur.

Les motifs lui parurent tout de suite difficiles à comprendre. Certains pourtant représentaient des figures élémentaires. Ainsi, les visiteurs reconnurent les silhouettes distinctives d’un homme et d’une femme au centre de la fresque.

Moj fit claquer sa langue tandis que Johsen, les bras croisés, fixait l’œuvre d’art d’un œil sombre. Ce bas-relief n’exprimait rien de serein, de joyeux ou d’harmonieux. Comme placée ici en signe d’avertissement, l’image gravée du couple se tordait sous les éclairs terribles d’une entité circulaire au-dessus de leurs têtes.

— Peut-être une divinité solaire ? suggéra Moj.

L’érosion n’ayant pas épargné la fresque, il était difficile de discerner si ces figures vénéraient leur idole ou si elles en subissaient simplement le courroux.

— Ils sont grotesques, grogna Johsen.

— Peut-être craignent-ils leur dieu ? maugréa la Croyante.

Nola haussa les épaules et poursuivit son inspection. Sous la frise, d’étranges motifs s’alignaient les uns à côté des autres en bandes empilées et de prime abord impossibles à déchiffrer. Ces gravures incohérentes prenaient la forme de petits traits droits, de courbes et d’ellipses, là où d’autres, plus complexes, paraissaient représenter un rythme ou une vibration.

— Des décorations rituelles ? Certains d’entre nous figurent le cours du temps de cette manière, expliqua Guil. Il pourrait également s’agir de la restitution de transes chamaniques, dont les clefs nous sont désormais inaccessibles.

Nola effleura le relief des gravures, de gauche à droite, puis de droite à gauche, avant de laisser finalement ses mains courir librement sur la surface de la fresque. Elle frôla les pieds des silhouettes recroquevillées, mais la divinité circulaire était hors d’atteinte : elle aurait besoin d’une échelle pour l’examiner.

— Marchons jusqu’au prochain feu, dit Guil. Nous aurons le temps de revenir et la route est longue jusqu’en bas.

Tous les visiteurs murmurèrent leur accord, à l’exception de Nola dont la curiosité exigeait plus de temps pour étudier le bas-relief. Elle abandonna la frise à regret, mais se consola en pensant que les gravures, qui avaient si longtemps attendu qu’un visiteur pose à nouveau un œil sur elles, patienteraient encore volontiers quelques heures.

Le groupe parcourut le tunnel à la lueur tremblante des torches. Un peu plus loin, un premier feu brillait pour guider leurs pas. Promenant son regard sur les parois, Nola nota leur régularité. C’était comme si une taupe titanesque avait creusé ces galeries dans la pierre dure et qu’une armée de travailleurs l’avait suivie pour polir les murs pendant des siècles et leur conférer cet aspect lisse presque brillant. Le sol en revanche était irrégulier. Sa surface était recouverte d’une épaisse couche de poussière, si bien que l’archéologue avait l’impression de marcher dans de la farine.

— De quoi s’agit-il ?

— Nous l’ignorons, dit l’indigène. Mais vous verrez plus bas que cette poudre, si fine soit-elle, a vraisemblablement servi de remblais autrefois. Le tunnel pourrait même avoir été scellé avec cette matière minérale.

— Remplir ces galeries de terre aurait été plus intelligent, ricana l’architecte.

— Peut-être ont-ils pensé que cette méthode était plus efficace ? rétorqua l’archéologue. Nous ne pouvons préjuger des moyens techniques d’une civilisation si lointaine.

— Si archaïque, vous voulez dire ? renchérit Johsen en roulant des épaules.

Guil leva la main pour interrompre la conversation.

— Vous n’avez pas tout vu, dit l’indigène.

Johsen et Nola cessèrent leur chamaillerie et poursuivirent leur route en silence. Bientôt ils dépassèrent un premier feu entretenu par un homme à la barbe longue.

— Soyez vigilants : nous approchons du puits.

Un frisson remua l’archéologue. Elle jeta un œil en coin à Johsen. L’architecte arborait un grand sourire sans paraître s’émouvoir du danger.

— De l’action, s’exclama-t-il.

Bientôt ils ralentirent l’allure. Le puits avait été creusé sur leur gauche, dans le sol du tunnel. Le guide invita les visiteurs à marcher collés contre la paroi opposée. Rien de notable ne transparaissait dans la construction de cette bouche. Quoi qu’elle ait pu contenir, l’installation n’était plus désormais qu’un grand trou noir ouvert sur l’abîme.

Rongée par la curiosité, Nola s’approcha du gouffre. L’archéologue n’était pas sujette au vertige et tenait à inspecter elle-même le site, quel que soit le danger. N’importe quelle particularité — si prosaïque puisse-t-elle paraître aux yeux des autres — pouvait l’aider à retracer l’histoire des lieux.

Elle pencha la tête au-dessus du puits. Très loin en bas, des flammes s’agitaient. Il s’agissait sans doute du feu entretenu au dernier sous-sol du site et que, pour des raisons évidentes, on avait placé sous la bouche d’aération. Une délicate odeur de bois brûlé se dégageait du trou.

Une main se referma sur son épaule et Nola poussa un cri de surprise.

— Nerveuse ? demanda l’architecte en penchant à son tour la tête par-dessus le gouffre.

— Imbécile, souffla-t-elle avant de rejoindre le groupe, pantelante.

Ils marchèrent en ligne droite pendant une dizaine de minutes avant de rencontrer un premier, puis un second virage. Le tunnel s’enfonçait dans les entrailles de la Terre et, comme l’avait décrit Guil, était ponctué de feux de route installés près du puits. Le tunnel ayant été creusé en spirale, ils croisaient donc le gouffre, qui perçait la roche verticalement, chaque fois qu’ils effectuaient une rotation. Ces rencontres rythmaient leur progression.

Nola s’ébahit du savoir-faire de ces mystérieux bâtisseurs. Une précision extrême avait été nécessaire pour faire coïncider à une telle échelle les tracés d’une ligne droite et d’une spirale. Même si elle n’était pas mathématicienne, elle mesurait l’ampleur d’un tel prodige.

La Croyante garda le silence tout le long de la descente, sans ralentir ni se plaindre. Tout juste toussait-elle lorsque la fumée devenait incommodante. Moj était un modèle de détermination et Nola lui envia un instant sa foi. En tant qu’archéologue, le fait de croire lui était inaccessible. L’univers n’avait rien de spirituel : elle l’avait deviné depuis sa plus tendre enfance. Le monde n’était que chair et pierre, l’une étroitement mêlée à l’autre pour modeler l’Histoire.

La lune devait être déjà haute dans le ciel lorsqu’ils atteignirent, soulagés, le dernier palier.

— Extraordinaire, souffla l’architecte.

Le tunnel s’ouvrait sur une gigantesque salle rectangulaire. Au milieu de la pièce, un feu brûlait avec ardeur : son gardien sommeillait, adossé à un tas de bois sec. À l’arrivée du groupe, l’homme se leva d’un bond. L’indigène le remercia pour les flammes puis l’invita à regagner la surface. Les visiteurs prendraient la relève. Le gardien, visiblement délivré, ne demanda pas son reste : il salua les voyageurs et disparut dans le tunnel.

Johsen embrassa d’un regard circulaire la pièce aux perspectives saisissantes. Des dizaines, peut-être des centaines de portes se découpaient dans ses murs. Les ouvertures étaient suffisamment larges pour faire entrer deux hommes de front, et conduisaient sans doute aux parties les plus intéressantes du complexe.

Un détail interpela alors l’attention de Nola. Si certaines des portes offraient le passage libre aux voyageurs, d’autres étaient scellées. L’archéologue éprouva la solidité du revêtement avec son ongle. C’était dur comme de la pierre.

— Ces combles ont tenu, dit Nola. Pourquoi pas les autres ?

Guil s’approcha de l’archéologue.

— Le minerai qui scelle ces portes est le même que celui dont nous avons trouvé les restes lors de notre descente. Ils répondent aux mêmes vibrations et sont constitués des mêmes essences.

— Vous avez essayé de creuser ? demanda Johsen.

— Les ouvriers ont tenté de les entamer avec leurs outils. Ils ont à peine réussi à érafler la pierre.

Johsen sourit. Moj se rapprocha du groupe et demanda alors comment il était possible que certaines portes soient restées bouchées et d’autres non.

— Nous pensons, poursuivit l’indigène, que cet endroit a été scellé une première fois, avant d’être profané par ceux-là même qui l’avaient construit.

— Pour quelle raison ?

— L’explication nous échappe.

— Quelque chose a été enfermé ici, les interrompit Nola.

Le groupe se tourna vers l’archéologue. La femme, paupières closes et tête baissée, s’accroupit péniblement. Elle semblait en proie à une lutte intérieure dont l’intensité la submergeait.

— Ils ont banni quelque chose. Et puis ils ont compris qu’ils avaient eu tort. Ils voulurent récupérer ce qu’ils avaient emprisonné, mais c’était une mauvaise idée. Ce qui avait été gardé captif a… déchaîné sa colère sur eux.

Des larmes dévalèrent le long de ses joues. Moj voulut la relever, mais Nola la repoussa doucement.

— Je n’entends plus rien, souffla-t-elle. C’est fini.

L’archéologue épousseta son pantalon en se levant. Johsen serra les poings.

— Mais qu’ont-ils enfermé ? s’impatienta-t-il.

Les visages se durcirent. L’architecte regagna son calme et s’assit près du feu.

— Peu importe, maugréa-t-il. Nous le saurons bientôt.

La fatigue s’abattait sur les voyageurs. Ils firent un cercle autour du foyer. Le guide distribua le reste de leur nourriture en parts égales, mais seul Johsen eut le courage de manger. Finalement les visiteurs se couchèrent dans le silence du sépulcre, avec pour seule compagnie le craquement des bûches léchées par les flammes. Ils sombrèrent bientôt dans un profond sommeil.

Nola ouvrit les yeux : une présence chaude s’était glissée derrière elle. Parfois des murs témoins d’émotions particulièrement intenses étaient capables de les restituer, aussi un instant crut-elle qu’un résidu mémoriel s’était invité dans son rêve. Les croyants appelaient ces manifestations vibratoires des fantômes. Selon eux, ces apparitions pouvaient prophétiser l’avenir. Nola savait pourtant que ces visions appartenaient à un passé bel et bien révolu.

Une main se posa au creux de sa hanche. Cette présence n’avait rien d’un vestige mémoriel. L’archéologue se retourna et découvrit Guil, assis derrière elle. Son regard était habité d’une certaine gravité. Autour d’eux, les autres dormaient d’un sommeil de plomb. Johsen ronflait.

— J’ai déjà refusé, dit Nola.

Les lèvres de l’indigène se pincèrent jusqu’à disparaître derrière ses dents.

— Vous vous méprenez.

L’archéologue réalisa son erreur et s’en trouva confuse. La motivation de Guil n’était pas de s’unir à elle : ses préjugés seuls l’avaient conduite à lui prêter une telle impolitesse, et il n’était pas nécessaire de posséder le don pour ressentir la détresse de l’indigène. Nola s’excusa en silence.

— Les ouvriers n’aiment pas rester en bas, chuchota Guil.

Nola ne pouvait pas ignorer la crainte que ces lieux paraissaient inspirer à l’homme.

— Pourquoi ?

— Ils tombent malades, vomissent. La terre brûle leur visage.

— Pourquoi ne pas nous avoir prévenus avant ?

Le guide eut une expression désolée.

— La femme et Johsen le savaient. Ils ont convaincu Korko de vous tenir dans l’ignorance. Vous êtes la seule de votre genre qui ait accepté de descendre.

L’archéologue remercia le guide d’un battement de paupières et inspecta son environnement. Rien ne paraissait devoir la menacer dans l’immédiat, mais la fatigue réduisait son acuité.

— Je dois dormir, dit-elle. Je veux être en forme demain.

Le guide fronça les sourcils.

— Nous sommes déjà demain, dit-il. Désolé. Je voulais vous réveiller avant les autres.

À la lumière des flammes, il aurait aussi bien pu être midi ou minuit. Exténuée, Nola se redressa pour s’asseoir sur la pierre. Son corps était un nid de douleurs. L’indigène alla tirer les autres voyageurs de leur torpeur et se garda d’évoquer la conversation avec l’archéologue.

Depuis la gigantesque salle où ils avaient passé la nuit s’ouvraient cent trente-quatre portes, sans compter le grand tunnel par lequel ils étaient arrivés. Sur ce décompte, quarante-six étaient obstruées par ce minerai blanc plus dur que le granit et semblaient devoir rester scellées à jamais.

De façon logique, le groupe entama son inspection par les couloirs du fond et choisit d’emprunter la première porte à gauche du mur. Il aurait été stupide de rater quelque chose par manque d’organisation.

L’étude méthodique des couloirs leur révéla qu’ils étaient tous bâtis sur le même modèle. Chaque corridor était long d’une centaine de pas et se terminait en impasse, comme si la salle était le point central d’une titanesque toile d’araignée. Dans chaque passage, tous les cinq pas environ, un puits était creusé dans le sol. Les trous, parfaitement circulaires, s’allongeaient en tubes sur une douzaine de têtes de hauteur. Vingt puits par couloir, tous creusés selon un schéma identique. Un vertige vaguement inquiétant se dégageait de cette organisation rigoureuse.

Malgré l’insistance de Moj qui tenait à voir en ces cavités les vestiges de sépultures royales, le groupe se perdit en conjectures. Même si l’ouvrage était nimbé d’une certaine aura de majesté, aucune famille royale n’aurait pu se targuer de compter autant de membres. De plus, l’unité architecturale suggérait que les puits avaient tous été creusés à la même époque. Très vite les voyageurs penchèrent en faveur d’un espace de stockage, destiné sans doute à abriter un trésor. Mais il était difficile de concevoir pourquoi ces richesses auraient été enfermées dans des compartiments séparés. Les risques de dispersion étaient plus élevés et stocker dans une pièce unique aurait permis d’interdire l’accès plus facilement.

Les hypothèses des uns se heurtèrent aux certitudes des autres et la Croyante manifesta vite de la mauvaise humeur. Guil lui rappela que sa présence ici était volontaire, ce à quoi elle ne put opposer aucun argument. Dès lors Moj se mura dans un silence aussi impénétrable que le granit des parois.

On descendit Nola dans l’un des puits. L’archéologue s’accroupit alors dans l’ombre du trou et demanda aux visiteurs de sortir du couloir. Là, elle focalisa son attention sur une fréquence et laissa les images venir à elle. Assez vite, les premières vibrations firent trembler son diaphragme et martelèrent ses tempes. Le sentiment était flou car plusieurs résidus superposés entremêlaient leurs ondes. Elle parvint néanmoins à capter la même solennité que celle que la fresque à l’entrée lui avait inspirée. On avait enfermé quelque chose ici, c’était à peu près certain. Quelque chose de précieux ? L’avertissement qu’elle avait lu dans les bas-reliefs lui piqua de nouveau l’intérieur des paupières. Non, quelque chose de dangereux. De brûlant.

— Vous trouvez quelque chose ? demanda Johsen.

L’écho de sa question se répercuta sur les murs du puits, la tirant de sa concentration.

— Taisez-vous.

Il faisait si sombre dans la cavité que fermer les yeux était inutile. Elle s’isola encore en elle et fit claquer ses dents pour créer un rythme. Cela l’aidait à synchroniser ses sentiments avec ceux de la pierre. Bientôt de nouvelles images, cette fois d’une intensité qu’elle n’avait jamais connue, la plaquèrent contre la paroi.

Des hommes étaient descendus dans le tunnel des dizaines de milliers d’années avant eux. Ils voulurent y cacher un péril si grand que sa simple existence menaçait leur espèce. En scellant le chemin, ils pensèrent se mettre définitivement à l’abri de cette menace. Mais ils échouèrent : le tunnel fut rouvert des générations plus tard et le danger regagna la surface.

Prise dans le flux des résidus, Nola renonça à lutter. Son intégrité physique n’était pas en jeu : elle ne craignait rien d’autre que d’être secouée. Elle intensifia son effort et focalisa son attention sur ce mystérieux péril qui avait été banni du monde.

Elle n’avait pas les mots pour en dessiner les contours. S’agissait-il d’une force ? Plutôt d’une énergie. Le concept la laissa circonspecte, car la puissance qu’elle visualisait n’avait rien de commun avec le vent ou les marées. Une sensation de chaleur extrême la déstabilisa. Cette menace ressemblait à un feu sans en revêtir la forme. C’était un brasier invisible, plus brûlant que n’importe quel incendie, et qui se consumait pour l’éternité.

Épuisée, l’archéologue rouvrit les yeux et appela à l’aide. L’idée même de rester ici plus longtemps lui paraissait soudain insupportable, si bien qu’elle ressentit l’envie de griffer les parois comme un animal pris au piège. Rapidement, Guil et Johsen passèrent leur tête dans l’ouverture et la hissèrent hors du puits. Une fois tirée d’affaire, la femme s’effondra au sol, tétanisée par l’effort.

— Alors ? pressa l’architecte.

Le guide darda sur lui des yeux brillants de colère. Johsen soupira. Les deux hommes soutinrent l’archéologue jusqu’au foyer. Elle mit de longues minutes à retrouver l’usage de la parole et à se réaligner avec la réalité, puis finit par leur expliquer la nature des vibrations qu’elle avait ressenties. Enthousiastes, Moj et Johsen échangèrent un regard complice.

— C’est incroyable, dit-elle.

— C’est formidable, ajouta-t-il.

La Croyante, sortie de sa réserve, s’exprimait désormais à haute et intelligible voix. Une lueur folle brillait dans ses prunelles, que les flammes sous le puits ne faisaient qu’accentuer.

— Les textes parlent du Feu sous la Glace. Ce n’était donc pas une légende : ce Feu existe bel et bien.

Le cœur au bord des lèvres, Nola l’interrompit.

— Nous ne devons pas déranger ce qui dort ici. Ce tunnel fut pensé en tombeau, mais la démence des hommes les poussa à briser son repos éternel et à réveiller ce qui y dormait. Ceux qui vivaient ici avant la Glace, il y a des dizaines de milliers d’années, ont creusé ces galeries dans la pierre. Ils ont bâti cette sépulture et pourtant ce Feu les a consumés. Sa force nous dépasse.

Guil hocha la tête.

— Nous savons désormais que nos craintes sont fondées, dit l’indigène. Il ne fait pas bon rester ici. Nous devrions partir.

Johsen éclata d’un rire qui fit frémir l’archéologue.

— Alors que nous venons de faire la découverte la plus importante de l’Histoire ? Regardez ces portes scellées : le Feu s’y cache encore. Il y brûle pour toute l’éternité ! Nous serions stupides de le vouer une nouvelle fois à l’oubli. Là où la Glace emprisonne encore les terres, nous apporterons le Feu et libèrerons des continents entiers. Nous maîtriserons sa force. Nous réussirons là où ces primitifs ont échoué.

— Le Feu doit être adoré en divinité, s’exclama Moj. Votre projet est un blasphème.

Johsen fit claquer sa paume contre la joue de la femme au crâne tondu. La Croyante s’écrasa face contre terre, muette de stupeur.

— Vous n’êtes pas architecte. Vous êtes un fou, maugréa Guil.

L’indigène fit un pas vers Johsen. Se sentant menacé, l’homme tira une lame brillante d’un étui accroché à sa ceinture. L’arme projeta des reflets argentés sur les parois de la chambre.

— Vous n’êtes pas sérieux, dit Nola.

Le visage de l’architecte se tordit en une expression de fureur. Il se précipita alors sur le guide et les deux hommes s’engagèrent dans une lutte sans merci. Le rapport de force était difficile à déterminer : l’indigène avait pour lui l’agilité et la puissance de la jeunesse, tandis que Johsen était avantagé par son poids et sa carrure. Soudain, un cri déchirant vibra dans l’air. Guil, l’épaule ensanglantée, s’affala sur le sol. Nola fit de son mieux pour cacher son émotion tandis que Moj hurlait de terreur.

— Ce n’est qu’un peu de sang, dit l’architecte.

Comme s’il avait soudain perdu tout intérêt pour le combat, il laissa son couteau glisser de ses doigts pour tomber dans les braises. Nola aurait voulu avoir le courage de l’attaquer par surprise, mais la lecture l’avait privée de ses forces et elle était de toute façon loin de faire le poids.

— Faire la guerre ne m’intéresse pas, dit Johsen. Je voulais savoir si les légendes disaient vrai. Maintenant que je le sais, je veux mettre leur enseignement à profit.

Johsen tourna le dos aux femmes et fouilla dans son sac. Il en sortit une sorte de croissant de lune très fin sculpté dans un métal brillant.

— Vous aviez raison : ce site est un tombeau. Les hommes du passé l’ont creusé pour y dissimuler leur plus précieux trésor. Mais il n’est pas unique. Nous avons trouvé de tels tunnels au milieu du désert, au sommet des montagnes, au fond des mers… vides sans exception, pillés, dépossédés. Celui-ci est particulier : certaines caches n’ont jamais été profanées.

L’architecte fit un pas vers l’un des couloirs scellés et frappa la paroi rocheuse avec son croissant de lune. Une vibration grave résonna dans l’air enfumé de la chambre. Elle remua les tripes des auditeurs, leur vrilla les tympans.

Johsen déposa son instrument face à la porte. Une réaction étonnante se produisit alors : la pierre qui condamnait l’entrée du corridor s’émietta comme de la farine avant de couler à ses pieds. L’architecte fut secoué d’un rire sombre.

— La même matière, utilisée partout à travers le monde… et la même faiblesse répétée encore et encore.

En quelques secondes, le couloir fut dégagé. Seule une fine poussière témoignait désormais que la porte avait un jour été close. Johsen enjamba le résidu minéral qui encombrait le passage et disparut dans les ténèbres.

Nola en profita pour se tourner vers Guil. L’indigène se tordait de douleur et sa plaie saignait abondamment. Quant à la croyante, elle s’était coupée du monde en se plongeant dans une psalmodie rituelle. L’archéologue était seule.

Une seconde note résonna, plus grave encore, amplifiée par l’écho du passage. Johsen réapparut quelques instants plus tard, une expression de victoire peinte sur son visage. Il tenait entre ses mains une capsule de cuivre de la taille d’une cuisse.

— Il y en a tellement, souffla-t-il.

Johsen retourna l’objet et l’épousseta, mettant en évidence un couvercle vissé à l’une des extrémités.

— Non ! s’exclama Nola.

Mais l’architecte avait déjà ouvert le conteneur. Les deux parties de la capsule se séparèrent aussi facilement que si elles avaient été assemblées la veille. Le couvercle retomba bruyamment sur le sol.

— Voyez ! dit-il en plongeant la main dans le tube.

L’expression de Johsen se figea, avant de se transformer petit à petit en une grimace de dépit. Il tira du réceptacle une petite tige en métal puis reposa le cylindre en cuivre par terre. Ce n’était ni l’arme effrayante qu’il avait imaginée, ni le Feu brûlant que Nola était certaine d’avoir perçu dans sa vision. Il s’agissait simplement d’un morceau de métal qui, s’il avait un jour possédé un pouvoir, l’avait désormais perdu pour toujours.

Furieux, l’architecte serra son poing autour de la tige. Ses mâchoires produisirent un désagréable crissement.

— Qu’ils soient maudits, grinça-t-il.

Ivre de colère, Johsen s’élança en direction du tunnel. Nola, retrouvant ses esprits, sauta sur ses pieds et décida de le poursuivre. Elle craignait pour la vie du guide, mais elle pressentait que la mort ne le prendrait pas aujourd’hui. Sitôt que Moj sortirait de sa léthargie, elle s’occuperait de lui.

Si la descente avait été une promenade de santé, la remontée s’annonçait plus difficile, tant pour Johsen que pour Nola. Plus de cinq mille pas les séparaient de l’air libre. Une course d’endurance, et non de vitesse, s’engagea.

— Cet objet ne doit pas sortir d’ici ! hurla-t-elle.

Pour toute réponse l’archéologue n’entendit qu’un rire las. Sans ralentir la cadence, elle continua sa course. Elle savait qu’elle devait s’économiser : tôt ou tard, Johsen se fatiguerait. Elle le rattraperait alors.

Trente minutes s’écoulèrent et une centaine de pas séparaient toujours le poursuivi de la poursuivante. Johsen croisa le premier feu. Nola, à bout de souffle, voulut crier au veilleur d’arrêter l’architecte, mais elle remarqua que ses poumons la brûlaient. Un étrange malaise, comme une langueur inhabituelle, l’avait saisi et l’empêchait de parler. Elle dépassa la balise sans trouver la force de demander de l’aide. Elle devait concentrer son énergie si elle ne voulait pas s’écrouler.

Une heure de poursuite à modeste allure plus tard, un second feu flamboya au bout du couloir. La course les avait épuisés tous les deux. L’architecte, dont la silhouette se découpait dans le halo des flammes, parut ralentir. Nola pensa d’abord à une illusion d’optique. Mais lorsqu’elle réalisa que l’ombre de Johsen grandissait à mesure qu’elle avançait, elle comprit que l’architecte s’était arrêté, les muscles sans doute tétanisés par la fatigue. L’archéologue aperçut le veilleur de feu jeter un regard dans leur direction puis, comme terrifié, prendre ses jambes à son cou et remonter le couloir en sens inverse.

— C’est fini, Johsen. Il faut redescendre.

L’architecte se tenait immobile au milieu du chemin et tournait le dos à l’archéologue. À quelques pas de lui, le puits ouvrait sa bouche de ténèbres.

— C’est terminé, oui, marmonna-t-il.

Johsen pivota lentement vers Nola, qui ne put retenir un hoquet d’épouvante. Le visage de l’architecte, comme dévasté par une maladie fulgurante, était ravagé par les brûlures. L’homme fit jouer les muscles de sa face boursoufflée. L’une de ses paupières se détacha.

— C’est le Feu qui brûle, qui brûle pour l’éternité…

En plein délire, Johsen lâcha la tige métallique. L’objet roula le long de la pente et s’immobilisa contre la paroi rocheuse, à deux pas du puits.

— Il est à moi, dit-il.

Nola eut un haut-le-cœur en devinant les paumes de l’architecte à la lueur des flammes. Ses mains étaient réduites à une charpie sanguinolente et paraissaient avoir été battues durant des heures. Johsen voulut sourire, mais son visage se déchira. Saoul de douleur et de démence, il tituba en hurlant jusqu’à l’endroit où s’était arrêté son précieux butin. Un instinct primaire ordonna à Nola de rester à distance.

Ignorant l’archéologue, Johsen ramassa la tige métallique. Mais son esprit comme son corps étaient déjà trop endommagés : il savait qu’il ne reverrait plus la lumière du jour. Un gloussement sinistre anima sa carcasse.

— Le Feu qui brûle pour toujours…

Rassemblant ses dernières forces, l’homme fit un bond de côté et se précipita dans le gouffre. L’archéologue cacha son visage dans ses mains et un cri déchira l’air avant de se perdre dans le lointain. Lorsqu’elle releva la tête, le vide avait englouti Johsen. Nola se pencha sur le puits et aperçut, en contrebas, la minuscule silhouette de l’architecte éparpillée cent mètres plus bas. Tout était terminé.

Une fois le guide hors de danger et la Croyante sortie de sa stupeur, Nola laissa aux ouvriers le soin de s’occuper de ses compagnons d’infortune. Elle retourna alors admirer la fresque qui décorait l’entrée du tunnel et examina une dernière fois cette étrange divinité circulaire qui lançait des éclairs sur les humains grimaçants. Si un tel dieu avait jamais existé, son pouvoir avait dû être terrifiant. Elle préviendrait Korko et lui décrirait le visage de Johsen. Elle le lui montrerait si nécessaire. La seule décision sage était de reboucher le tunnel et de toujours se souvenir de l’oublier.

L’archéologue effleura les étranges lignes tracées sous la fresque et se plut à rêver qu’elle comprenait leur sens. Ces enchevêtrements de traits, de points et de courbes avaient dû vouloir dire quelque chose autrefois, mais le message était définitivement perdu. Elle grava dans sa mémoire les curieux motifs pour être certaine de s’en rappeler. Puis elle ferma les yeux pour vérifier que l’image s’était correctement imprimée dans sa tête.

Satisfaite, Nola admira les nœuds de lignes se tracer au dos de ses paupières. L’archéologue sourit. À défaut de les comprendre, ces circonvolutions lui tiendraient lieu de souvenir :

« Nous, hommes du passé, avons enfoui nos échecs ici en espérant qu’ils ne soient jamais trouvés. Ces vestiges sont dangereux. Ils témoignent d’un temps où l’humain croyait pouvoir maîtriser l’atome. Nous avons créé une énergie infinie, mais le contrôle de ce feu éternel nous a échappé. Les flammes se sont alors retournées contre nous. Cet endroit ne fut pas important. Il ne contient ni mystère ni trésor : seulement des déchets. Faites demi-tour. Oubliez-le pour toujours et, si vous avez le malheur de lire ces lignes, trouvez un jour la force de nous pardonner. »

 

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