Né pour ça

Quand la nature vous fait un don, il serait criminel de ne pas l’exploiter…

Erwin n’avait pas le goût des cérémonies. Ce n’était pas son genre. Tout entier consacré au dessin dont il gravait les lignes dans la table du salon — l’enfant pesait de tout son poids sur la pointe du crayon comme un bûcheron sur sa hache —, Erwin remarqua à peine l’arrivée dans la pièce des deux hommes en trench-coat.

Sa mère lui avait parlé d’eux. Sa tête résonnait encore des recommandations martelées au dîner, rapport à la visite, genre ne fais pas ton timide, regarde-les droit dans les yeux quand ils t’adressent la parole, ne dis rien que tu n’aies pris le temps de réciter au moins trois fois en pensée, des conseils de ce type. Les répétitions les avaient occupés toute la semaine, ce qui n’était pas un mal : elles étaient encore fraîches à son souvenir et il n’aurait pas à trop chercher ses mots. C’était important de ne commettre aucune erreur, capital même s’il fallait en croire ce que sa mère lui avait répété entre le moment où le facteur lui avait remis la lettre de la paroisse et celui où la sonnette avait été actionnée, cinq minutes plus tôt, coupant court aux jérémiades, incantations et questionnements à haute voix.

Introduits par la mère d’Erwin, pour l’occasion habillée tout en noir — elle portait aussi le collier d’Oma —, les deux hommes refermèrent la porte derrière eux et prirent soin de ne pas la faire grincer. L’atmosphère était déjà suffisamment épaisse comme ça.

— Erwin ?

Le visage barbouillé de maquillage de la mère se figea dans un sourire crispé.

— Inutile de le presser, fit le premier visiteur en défaisant les boutons de son manteau, révélant un col romain. Nous avons tout notre temps.

L’enfant leva un front plissé de contrariété et, le poing serré sur son crayon, cloua le prêtre du regard. Le but de la manœuvre était d’arborer un air menaçant — mais pas trop — comme sa mère le lui avait appris.

— Tu peux rester assis, dit le second inconnu. Lui aussi portait sous son manteau une belle chemise noire d’aspect satiné ornée d’un col romain, sur laquelle pendait un crucifix tout simple même pas peint ou rien.

Erwin grinça des dents, posa son crayon et, appuyant ses paumes sur le rebord de la table, repoussa son fauteuil roulant. Les roues couinèrent dans un silence à couper au couteau. Lèvres pincées, les prêtres pivotèrent vers la mère qui ne s’était pas départie de son avatar de sourire.

— Désolé, gronda le premier homme.

— Il est habitué, pas vrai Erwin que t’es habitué ? Ce gosse est un vrai roc, rien ne l’ébranle, un chef, voyez. Vous lui diriez que sa pauvre mère est tombée du sommet de la tour de la télé qu’il ne hausserait même pas un début de sourcil.

Elle alluma une cigarette, tendit la boîte vers les prêtres qui refusèrent poliment.

— Le jour où son abruti de père s’est fait écraser par ce fichu container, Erwin avait un appétit d’ogre, crut-elle bon d’ajouter. Pas vrai, Erwin ? Il aurait mangé la lune. Le môme, pas de doute, c’est votre client…

— Je peux ? souffla le premier prêtre en désignant une chaise.

L’homme s’installa face à la table, droit comme un manche dans son pantalon plissé et sa chemise impeccable, et sortit de sa mallette un porte-document en carton qu’il posa en évidence devant lui.

— Vous voulez une aut’ chaise ? demanda la mère. On n’est jamais que deux dans cet appartement, alors il n’y a qu’une chaise, mais je peux aller en chercher une chez le voisin…

— Je reste toujours debout, dit le second prêtre. Au cas où les choses tourneraient mal…

La mère d’Erwin secoua la tête. Des mèches folles barraient son front, crépitaient sur son mégot, dispersant à travers le salon une odeur d’ongle cramé. Des cris d’enfants éclatèrent dans la cour en bas. Elle décroisa les bras, claqua des talons jusqu’à la fenêtre et la referma sèchement.

— Je suis le père Wolfgang, dit l’homme assis face à Erwin. Tu sais pourquoi je suis là, mon garçon ?

Erwin planta un regard féroce dans celui du prêtre et, comme une bête prête à mordre, brisa le crayon qu’il tenait dans son poing. Le père Wolfgang sourit, pas intimidé le moins du monde par le personnage qu’Erwin tâchait d’interpréter. Sa mère avait insisté : pour cet entretien, il devrait avoir l’air encore plus mauvais que d’habitude. Ce n’était pas rien. Les rares fois où Erwin quittait ces murs, les chiens couinaient sur son passage, les enfants des voisins retournaient se terrer dans les clapiers qui leur servaient de logements et le ciel lui-même, comme s’il manquait de mots, observait un silence de caveau. Erwin était né huit ans plus tôt, rejeton d’un orage si puissant qu’il avait failli déraciner l’hôpital et le renverser comme une crêpe. L’enfant paraissait avoir gardé depuis certaines caractéristiques propres aux tempêtes.

Le prêtre ouvrit la pochette d’où il tira un crayon et une feuille de papier vergé.

— Tu peux bien montrer les dents et faire la mauvaise tête, ça ne te sera d’aucune utilité. Klaus et moi rencontrons une dizaine de gamins comme toi par semaine, tous plus méchants les uns que les autres… Mais cela ne fait pas automatiquement d’eux de bons candidats. Le Mal, le vrai, celui qui brûle dans le cœur de l’Adversaire, ne se résume pas aux grappes de grimace dont tu déguises ton visage.

Erwin faufila un regard troublé vers sa mère. Lisant la détresse dans l’œil de son rejeton, elle opina du chef et disparut lâchement derrière un nuage de fumée.

— Ta lettre de candidature indique que ton père est décédé il y a deux ans…

— Franz était un imbécile qui se moquait des consignes, intervint la mère, et il a eu ce qu’il méritait. L’usine qui l’employait aussi. Même si ça s’est produit le jour de son anniversaire, Erwin n’est pas responsable de sa mort…

Elle étouffa un soupir, puis ajouta :

— … malheureusement.

— Ne partons pas perdants, madame. Bien sûr, le parricide est toujours un avantage, mais il n’est plus une condition sine qua non depuis le concile de 2016.

Soulagée, la mère d’Erwin se massa l’épaule et écrasa le filtre de sa cigarette dans un cendrier tête de chien. Erwin se relâcha, comme libéré d’une tension.

— Par contre, poursuivit-elle, les jours d’après sa naissance, des signes — elle appuya ce mot à dessein — se sont manifestés.

— Quel genre ?

— Ce foutu orage d’abord. Et puis le tremblement de terre.

— Un tremblement de terre ?

— Un glissement de terrain, en vrai. Vous le saviez, vous, que Berlin était construite sur des marécages ? C’est sablonneux là-dessous. La pluie avait dû s’infiltrer dans une fissure ou quelque chose comme ça, et le bus qui nous ramenait de la maternité à Marzahn a piqué du nez droit dans une fosse.

— Le bus a dévié ?

— Non non, un trou au milieu de la route, pouf, creusé comme ça en deux temps trois mouvements. Le gosse a failli y passer.

Le prêtre contempla sans pudeur le fauteuil roulant d’Erwin.

— Je comprends.

— Oh non, la colonne vertébrale, ça a eu lieu bien plus tard. Erwin n’a rien eu dans le bus, mais moi le choc m’a fracturé le nez. C’est pour ça que j’ai l’air d’une boxeuse.

— Je…

— Deux jours plus tard, épuisée par les cris d’Erwin qui ne faisait que pleurer jour et nuit, une voisine s’est cassé le bras dans la cage d’escalier. La vieille dame du dessus est morte une semaine après, les pompiers ont dit qu’elle avait les yeux révulsés comme dans les films, voyez, comme si elle avait vu quelque chose qu’elle aurait pas dû voir avant de passer l’arme à gauche. Deux heures avant, Erwin s’était enfin arrêté de chouiner. Pendant qu’ils descendaient son corps, le môme gazouillait, c’était presque mignon.

— Un peu moins vite s’il vous plaît.

Le stylo du père Wolfgang dansait sur la feuille de papier, la noircissait de pattes de mouche qu’Erwin, de là où il se tenait, aurait été bien en peine de déchiffrer.

— Le gosse devait avoir deux ans au moment de l’accident. Tu te souviens, Erwin ?

Le garçon secoua la tête, toujours mutique.

— Évidemment, t’étais pas plus haut que ça et tu tenais à peine debout. Elles n’auront pas servi longtemps, tes guiboles.

Le second prêtre réajusta ses lunettes, impassible.

— Mon mari ne bossait pas — il s’était planté un clou dans le pouce ou un truc du genre —, et je devais aller chercher un colis à cette foutue Poste qui ne monte jamais les étages, alors Franz était allé le chercher à la crèche, et peut-être bien qu’il avait un peu bu, je sais pas trop. À l’hôpital, il m’a raconté que le gamin lui avait mordu le doigt et qu’il en avait lâché la poussette. L’engin s’est mis à dévaler la rue, a traversé le carrefour à toute berzingue et est allé se planter dans un feu de circulation. Ça lui a coupé la chique, au mioche, tout net, mais il était encore en vie. On pouvait pas en dire autant des autres conducteurs. Les gars avaient braqué pour éviter la poussette et leurs voitures s’étaient encastrées les unes dans les autres, juste au croisement. Dix-sept morts, dix-sept… J’aurais mieux fait de prendre un abonnement à l’hôpital, parce que jusqu’à aujourd’hui, ça n’a pas été beaucoup plus brillant. Le gosse est une arme de destruction massive, un génocide en fauteuil roulant. Il porterait la poisse à une armée de chats noirs…

Sans cesser de noter, le prêtre se tourna vers l’enfant qui, plongé dans le marasme de ses pensées coupables, se tripotait le bout des doigts comme si ce qu’il souhaitait le plus au monde eut été de se voir transporté en un battement de paupière à l’autre bout de la ville ou d’être transformé en mouton de poussière pour rouler sous un meuble.

— Erwin ? Qu’est-ce que tu penses de tout ça ?

— Le gosse aime pas parler.

— C’est à lui que je pose la question. Erwin ?

L’enfant crispa les poings sur son fauteuil, les yeux gonflés. Le roquet grimaçant et rongé de noirceur avait cédé la place à un petit garçon de huit ans qui, malgré les cernes qui lui mangeaient les joues, n’avait pas l’air plus menaçant qu’un autre gamin.

— Oui ?

Sa voix craquait dans sa gorge comme si ses poumons étaient sculptés dans une matière friable — de la craie, pensa le père Wolfgang.

— Dis-moi mon grand, est-ce que tu parles des langues étrangères ?

— Quequ’zunes, oui.

Le prêtre lui adressa une question en latin, à laquelle l’enfant répondit du tac au tac.

— Impressionnant, concéda le visiteur en griffonnant sa feuille. Et l’araméen ?

Sur un ton emprunté et sans doute un peu scolaire, Erwin récita les quelques mots que lui avait appris sa mère. Même s’il était naturellement doué en langues et qu’il lui suffisait d’un peu d’entraînement pour maîtriser n’importe quel idiome en deux-deux, il expliqua n’avoir pas vraiment eu l’occasion de s’y intéresser. Le prêtre hocha la tête, satisfait.

— Un vrai p’tit génie, dit la mère. Il connait des trucs que je n’ai jamais appris. Pour un gosse de huit ans, c’est un sacré futé. Un surdoué, même.

— Ce n’est pas le cas de tous les enfants ?

— Je sais pas, j’en ai eu qu’un seul et ça m’a suffi.

Le prêtre reporta son attention sur le garçon.

— Est-ce que tu as déjà eu l’impression d’être plusieurs à l’intérieur de toi ?

— Comme… des voix dans ma tête ?

— Par exemple.

— Ça peut arriver… Y a ce type qui m’ regarde dans ma chambre, la nuit.

— Vraiment ?

— C’est pas un bavard, mais des fois il cause.

La mère haussa les épaules et se renfrogna. Ce n’était pas comme si elle n’avait pas insisté auprès de son fils pour qu’il exagère certains détails effrayants, notamment ceux concernant les apparitions dont il était le seul témoin.

— Des symptômes de possession ? demanda le prêtre en se tournant vers elle.

— Ça a bien pu arriver, pour ce que j’en sais. Après, les mômes, entre l’un qui crie parce qu’il a pas eu son gâteau et l’autre qu’est investi par le démon, y a pas grande différence. Erwin, raconte-lui ton truc, là, avec les piafs…

— Je vous demande pardon ?

— Erwin ! Le truc avec les piafs…

— C’est pas que les oiseaux, siffla l’enfant. Ça marche aussi avec d’autres trucs.

— Oh, croyez-moi, ce gosse-là, il est impayable, pas vrai Erwin ? Comment que t’appelles ça, ton machin ?

— C’est mon « lien »…

La mère se frappa la cuisse comme si quelqu’un lui avait raconté une bonne blague et chercha le regard du second prêtre, en vain. Le père Wolfgang était tout ouïe.

— Ça marche avec les petites bêtes, dit le garçon, genre les fourmis et aussi les cafards qui sortent des toilettes. Ça peut aussi fonctionner avec les guêpes. Le mieux, c’est les corneilles, à Berlin il y a des tonnes de corneilles. Je ferme les yeux et je pense à ce que j’aimerais qu’elles fassent, ou à l’endroit où je veux qu’elles aillent : quand je serre les poings assez fort, les oiseaux s’envolent et ils font tout ce que je leur dis de faire.

— Le môme a tué un chien l’autre jour avec ce tour de magie. Je vous le dis, un vrai génie. Remarquez, avec tous les livres qu’il s’enfile, faudrait vraiment le vouloir pour se plâtrer le cerveau comme tous les autres gosses d’abrutis dans le quartier.

Le père Wolfgang avait interrompu sa prise de notes. Son visage exprimait un curieux mélange de surprise, de crainte et d’intérêt. Ses lèvres battirent plusieurs fois comme une bouche de poisson. Erwin, penaud, se mangeait l’intérieur des joues.

— Tu contrôles les animaux ?

— Ouais. Enfin, juste les petits. Ça marche pas avec les rhinocéros. J’ai essayé, au zoo.

Erwin ferma les yeux, leva un doigt en l’air et grinça des dents pendant six secondes. Le cadavre d’un cafard foudroyé s’abattit du plafond sur la table. Le prêtre sursauta, se retint d’applaudir, émerveillé. Les candidats étaient nombreux et tous avaient des aptitudes plus ou moins extraordinaires, mais l’histoire d’Erwin était suffisamment éloquente pour qu’il la propose à un conseil d’experts. Surmontant son dégoût, l’ecclésiastique serra la main de l’enfant — sa minuscule paume était glacée de sueur — et se tourna vers la mère.

— Nous reviendrons demain. Avec des accessoires.

Sitôt les prêtres partis, Erwin reprit son dessin là où il l’avait laissé. Adossée contre le mur, sa mère exhala un long nuage de fumée et s’y perdit tout à fait.

— C’était, genre, à peine passable. T’aurais pu mieux faire. Tu sais mieux faire quand ça t’arrange. C’est notre chance Erwin, p’t-être la seule. Alors faut pas que tu te gâches, tu m’entends ? Sors tout ce que tu as et fais tout ton possible. Tu voudrais pas qu’on se soit donné tout ce mal pour rien, tous les deux, hein ?

Erwin, pensif, se gratta l’arête du nez sans quitter son dessin des yeux.

Quand le père Wolfgang frappa à la porte le lendemain, une véritable armée de Dieu l’escortait en miniature : outre le second prêtre qui l’accompagnait la veille, on comptait désormais la présence d’un rabbin affublé d’une veste de survêtement, d’un imam tout en blanc, de trois grouillots à peine majeurs croulant sous le poids de tout un tas de caisses, récipients et boîtes en plastique, ainsi que d’une équipe de quatre documentalistes équipés de caméras, de microphones et d’enregistreurs à bande. La mère d’Erwin pâlit en ouvrant la porte et fila en cuisine pour refaire du café. Au salon, l’enfant mangeait des céréales au chocolat dans un pyjama cousu d’un écusson d’ourson à bicyclette, et n’avait pas l’air plus réveillé que les autres. La journée promettait d’être longue.

Les techniciens déployèrent les trépieds sur la moquette piquetée de brûlures, fixèrent les caméras sur leurs supports et branchèrent les projecteurs sur la multiprise de la télévision.

— Ça devrait pas sauter normalement, enfin j’ crois, dit le chef opérateur en dévisageant le compteur avec une torche-crayon comme pour l’hypnotiser.

Les adolescents déballèrent le contenu des boîtes qu’ils avaient trimballées à grand-peine jusqu’au sixième étage. Pêle-mêle il y avait là des couteaux de différentes tailles, par paquets de trois — toujours identiques —, des livres imprimés en caractères gothiques, des paires de gants et de lunettes en quantités astronomiques, des chemises auréolées de jaune irrattrapables en machine, six téléphones portables de marque Nokia qui avaient sans doute appartenu aux pharaons d’Égypte, trois paires de ciseaux de relieur, quatre bonnets de laine rayés de bleu et blanc, un tas de DVD, cinq dés à coudre, deux cordes à sauter, des bottins par piles, des jeux de cartes cerclés d’élastiques ; la liste continuait à se répandre en curiosités, bibelots et antiquités dans un coin de la pièce, et le salon ressembla bientôt à un étal de brocanteur le dimanche au Mauerpark. Malgré un hoquet qui refusait de passer, la mère d’Erwin supporta le spectacle sans broncher, dents serrées, pendant que les hommes de foi réunis dans la cuisine pour un conciliabule autour d’une tasse de café conversaient à voix basse.

Quand tout le monde fut prêt, un apprenti remonta le couloir pour signifier à l’équipe œcuménique qu’elle pouvait commencer. Cette organisation procédait d’une routine bien huilée — chaque geste imprégné de la force, mais aussi de l’ennui, de l’habitude et des tâches répétées.

Le père Wolfgang entra dans le salon en premier, suivi du rabbin et de l’imam. Si le prêtre se dissimulait derrière une mine de circonstance, les deux autres prirent le temps de détailler la décoration avec un petit sourire en coin avant de s’installer à la table, face à Erwin. La pièce baignait dans la fumée de cigarette et quelqu’un demanda si l’on pouvait ouvrir une fenêtre. L’ingénieur du son opposa un refus catégorique : les micros étaient trop sensibles pour autoriser le moindre bruit parasite. Déjà que ce n’était même pas du double vitrage…

— Ça tourne, dit l’opératrice.

Les trois ecclésiastiques s’éclaircirent la gorge de concert, mais seul le père Wolfgang prit la parole. Ses cheveux gris lui conféraient une certaine d’autorité, mais ses mains tremblaient de caféine ou d’autre chose.

— Nous allons faire un jeu, Erwin. Les garçons vont te donner à examiner une série d’objets, les uns après les autres, par groupe de trois ou quatre. Parmi ces objets, tu devras faire un choix de façon consciencieuse et appliquée, d’accord ? Nous te demanderons de ne garder que celui que tu préfères.

Erwin fit oui de la tête, nuque relâchée et épaules bien droites comme un sportif avant la course. Une bonne nuit de repos avait remis sa détermination à faire excellente impression sur les rails. L’imam fit claquer sa langue et intima d’un geste l’ordre au premier garçon de s’activer. Sous le regard noir de la caméra, l’auxiliaire du culte jeta son dévolu sur un lot de couteaux au fil tranchant, tous les trois dotés d’un manche en bois clair usé jusqu’à la corde.

— Ce sont les mêmes, dit Erwin.

— Exact ! Ce sont les mêmes, enfin presque les mêmes. Tu dois choisir, tu vois ? Ne garder que celui qui te plaît le plus…

— Mais ce sont les mêmes ! Comment je pourrais en aimer un plus qu’un autre ?

Le rabbin battit des mains comme pour chasser les mouches, leva les yeux au ciel et, bien qu’ostensiblement irrité, se déchira les joues d’un sourire de façade.

— Choisis celui qui te plaît le plus, d’accord ?

Sans chercher à comprendre, Erwin fit tourner les couteaux dans ses mains, en éprouva le fil, porta les manches à ses narines — ils sentaient tous les trois le fer frotté — et se rabattit sur le numéro deux. Impassible, le père Wolfgang gratta quelques lignes sur un carnet relié de moleskine et fit signe aux assistants de poursuivre.

— L’annonce ne parlait pas de tous ces tests, gronda la mère d’Erwin en ponctuant sa phrase de volutes.

— Quelqu’un peut dire à cette femme d’éteindre sa cigarette ? demanda l’opératrice caméra. J’y vois rien là-dedans.

— C’est la procédure normale, dit le rabbin, tous les candidats s’y plient.

— C’est que, c’était pas marqué dans l’annonce, c’est tout.

— On évite de décourager les postulants.

— Est-ce qu’on peut ouvrir une fenêtre ? réitéra l’opératrice.

— Pas question, fit l’ingénieur du son.

— Tout le monde regagne son calme ! s’impatienta l’imam, et tout le monde regagna son calme, à l’exception de la mère d’Erwin qui venait d’allumer une énième cigarette. Les garçons récupérèrent les couteaux et passèrent les bonnets à Erwin. L’enfant eut une moue concentrée et choisit le premier sans l’ombre d’une hésitation.

— Pourquoi celui-là ?

— À cause des gamins qui hurlent.

— De quoi ?

— Je sais pas, quelque chose avec des gamins dans ce bonnet… Je les entends. Ils ont une sacrée frousse.

Les gardiens du culte échangèrent des regards circonspects et le père Wolfgang ratura une ligne dans son carnet avant d’y inscrire un mot en lettres capitales et de le souligner trois fois, criiitch, criiitch, criiitch.

On récupéra les bonnets pour les remplacer par trois paires de ciseaux. Erwin prenait goût au jeu et choisissait de plus en plus rapidement. L’opératrice toussa et une grimace déforma le visage de l’ingénieur du son. La bonne paire de ciseaux identifiée, Erwin examina les téléphones portables, les gants, les chemises et les lunettes. Devant lui s’accumulait un bric-à-brac que le père Wolfgang recensait de façon scrupuleuse, sans desserrer les mâchoires. Suivirent un assortiment de casse-têtes, des livres d’instruction militaire, des cadenas d’un autre âge et des postes de radio. L’entrain d’Erwin déclina vite. Face à trois boîtes contenant des dents de lait, il marqua un temps d’arrêt.

— Tu n’y arrives pas ?

— Je sais pas laquelle prendre.

— Suis ton instinct, c’est tout.

On frappa au carreau, et cela n’aurait rien eu d’étonnant si Erwin et sa mère n’avaient pas habité le sixième étage de l’immeuble. Tout le monde tourna la tête. Une corneille grise et noire tapait du bec contre la vitre. L’ingénieur du son couina entre ses dents.

— Chassez cette sale bête, bon Dieu !

L’oiseau fit aussitôt voler la fenêtre en éclats d’un grand coup de crâne. La mère d’Erwin soupira d’ennui tandis que le volatile battait des ailes jusqu’à la table et que s’élevaient les cris de stupeur et d’indignation. Comme la fumée de cigarette s’engouffrait à travers le carreau brisé, l’opératrice esquissa son premier sourire de la journée. Stupéfiés, le rabbin, l’imam et le prêtre firent reculer leurs chaises et en tombèrent presque à la renverse. La corneille s’abattit lourdement sur la table. Erwin leva vers elle un regard distrait puis, comme si de rien n’était, se replongea dans la contemplation des boîtes peintes. L’oiseau bondit en pas chassés et désigna du bec la troisième boîte.

— Tu crois ?

L’animal crailla de contentement. Erwin le flatta dans le sens des plumes. Reprenant bientôt son envol, l’oiseau repartit à travers la fenêtre et disparut dans un rire.

— C’était vraiment obligé ? soupira la mère sur le ton de l’habitude.

— Mais je savais pas quoi choisir, m’man…

— Tu… tu as demandé conseil à un oiseau ? balbutia le rabbin.

Erwin le dévisagea.

— C’est pas un oiseau, m’sieur, c’est un démon. Ils aiment pas qu’on les appelle comme ça.

Le père Wolfgang éclata d’un rire éraillé, referma son bloc-note et déclara qu’il était temps de délibérer. Les auxiliaires remballèrent leur bazar et l’équipe technique éteignit les projecteurs pendant que les religieux se retiraient dans la cuisine, non sans avoir au préalable demandé à la mère d’Erwin un autre café bien noir.

— Avec plaisir !

Une fois sa tâche accomplie, elle s’éclipsa du conciliabule, slaloma entre les bobines de câbles entassées dans le couloir et envoya un nuage de fumée au visage d’un des assistants. Le gosse explosa d’une toux féroce et posa la boîte qu’il trimballait pour reprendre son souffle.

— Vous qui voyez tout le temps des entretiens comme ça, qu’est-ce que vous en avez pensé ? demanda-t-elle en usant de sa main comme d’un éventail.

— Hein ?

— Faites pas semblant, vous avez fait vœu de silence ou quoi ? Comment mon Erwin s’est débrouillé ?

— Pas trop mal, je crois… Je ne sais pas. J’ai trouvé que le coup de l’oiseau était de trop, mais c’était plutôt classe.

La mère d’Erwin cogna son talon contre la plinthe.

— Ils en ont pour longtemps, là-dedans ?

— Ils seront de retour dans une minute, juste le temps de comparer les résultats. On est toujours les derniers à partir…

— Vous avez beaucoup de candidats ?

— Ça dépend des semaines. Là, comme ils ont mis des annonces dans les journaux, y en a un peu plus, mais c’est pas non plus la cohue.

— Faut dire qu’Erwin est doué, hein ?

L’auxiliaire du culte la gratifia son plus beau regard absent.

— Ouais ouais. Enfin j’ crois.

Satisfaite, la femme fit volte-face et regagna le salon. Il y régnait encore un incommensurable bordel qui n’avait plus l’air de la chagriner. Enfoncé dans son fauteuil comme s’il cherchait à s’y cacher, Erwin grattait la table du bout de l’ongle.

— Redresse ta tête. Qu’est-ce qu’ils penseraient s’ils te voyaient comme ça ?

— Ça m’a fatigué.

— Quand on est doué, on n’est pas fatigué : on encaisse les coups et on y puise de la force.

Elle pinça les deux joues de son fils entre ses pouces et ses index.

— Tu es le meilleur, d’accord ? Tu es meilleur que tout le monde.

— D’accord, maman. Ça fait mal.

Elle desserra son étreinte et ralluma une cigarette. L’équipe de prise de vue venait de s’en aller sans un au revoir.

— Bande de malpolis… Regarde ça, il y a encore du scotch sur la moquette.

Au fond du couloir, quelqu’un s’éclaircit la gorge. Le rabbin, dont le visage encadré de boucles était masqué par l’ombre de son chapeau, fit signe à la mère de les rejoindre dans la cuisine.

— Écoutez, madame… c’est encourageant.

— Vrai ?

— Sur les vingt et une propositions, Erwin ne s’est trompé que sur la dix-septième.

— Les livres, précisa l’imam.

— Parmi les trois ouvrages suggérés, votre fils n’a pas réussi à retrouver celui qui avait appartenu à Joseph Goebbels.

— En même temps ce n’était pas facile, glissa le père Wolfgang. Personne ne le trouve jamais, je me demande si on ne nous a pas refourgué un faux.

La mère d’Erwin blêmit.

— C’est grave ?

— Vingt succès pour un seul et unique échec, c’est bien meilleur que la plupart de nos candidats ! Erwin a retrouvé le couteau de Charles Manson, les gants de Landru, le bonnet de Marc Dutroux, le poste de radio de Milosevic, le briquet de Staline…

— Et les dents de lait d’Hitler !

La femme laissa échapper un soupir de soulagement.

— Ça veut dire que… ?

— Votre fils a tout ce qu’il faut pour prétendre au poste d’Antéchrist : entre les visions démoniaques, l’instinctive reconnaissance du Mal, le contrôle des bêtes viles et les malheurs accumulés, vous avez tiré le gros lot.

Le père Wolfgang leva un doigt en l’air.

— Attention, ça ne veut pas dire que c’est gagné : il y a encore d’autres concurrents en piste, deux Américains, un Finlandais, un Égyptien, un Burundais, un Saoudien, un Chinois…

La mère d’Erwin haussa ses sourcils dessinés au crayon.

— Un Chinois ? Je croyais qu’ils étaient bouddhistes ou hindous, un truc du genre… C’est pas disqualifiant ?

— Orfff, pas vraiment.

— Déjà que j’aimerais pas voir un Antéchrist noir…

Absolument pas prêts à expliquer en quoi le Mal absolu ne se souciait en aucune manière du racisme ordinaire, les prêtres noyèrent le poisson comme ils purent.

— Nous allons lui faire passer d’autres tests : endurance à la possession, résistance à la souffrance, contrôle des démons, dressage d’entités maléfiques…

— Il y a aussi ce truc sexuel, glissa le rabbin.

Ses confrères le rabrouèrent aussitôt au motif que ce n’était pas si important que ça après tout et qu’on n’était même pas sûr d’y avoir recours, question de modernité, d’autant que deux filles postulaient aussi pour le poste maléfique suprême.

— Mais il faudra qu’il vienne avec nous, au Vatican d’abord, puis sans doute à La Mecque et à Jérusalem s’il passe toutes les épreuves avec succès : c’est là que se trouve le camp œcuménique d’entraînement. Si votre fils est vraiment le héraut de l’Apocalypse, nous allons devoir le former. C’est une question de mois.

— Et après ?

— Si jamais il survit, alors il sera appelé à gouverner les nations. Des fleuves de sang couleront et il fera pâlir le soleil de sa gloire toute-puissante. Il mettra le feu aux Sept Cercles de l’Enfer, réveillera la Bête immonde et annoncera son Règne…

— Ça sonne pas mal.

— Après, la routine : il sera chassé par le Messie revenu sur Terre, condamné à subir d’éternels tourments et à assister à l’avènement du dernier Royaume de Dieu. On n’a rien sans rien.

— Bien entendu, souffla la mère d’Erwin, consciente des enjeux.

Quand ils retournèrent au salon, les porteurs avaient déserté les lieux : ne restait plus que le second prêtre penché sur l’épaule d’Erwin. Le garçon lui expliquait que son dessin représentait un vortex de forces cosmiques noires et indicibles, et l’homme souriait, bras croisés sur la poitrine. Le père Wolfgang ralentit pour profiter du spectacle — quoi de plus beau que la Lumière et l’Obscurité formant un tout —, mais la mère se fraya un passage jusqu’à la table pour laisser enfin éclater sa fierté.

— Tu as réussi ! Et toi qui doutais de tes capacités…

Erwin haussa les épaules. Son fauteuil le rapetissait naturellement, mais il paraissait encore plus rabougri que d’habitude. Son visage n’exprimait aucune espèce d’allégresse.

— Tu n’es pas content ?

— Je… Je suis content que tu sois contente.

— Alors qu’est-ce qu’on dit ?

— Merci ?

— Merci qui ?

— Merci, m’man.

— Il est né pour ça, vous savez ?

Les hommes du culte se congratulèrent pendant que la femme filait empaqueter quelques vêtements pour le voyage. Erwin vacilla sur sa chaise, mais le regard empli de fierté de sa mère lui ôta toute hésitation. C’était pour ça qu’elle l’avait entraîné. Qu’aurait-il pu faire d’autre ?

Sur le parking, la mère déposa un baiser sur le front de son fils avant de laisser la portière du van se refermer sur lui, non sans verser une larme. Tous les voisins s’étaient réunis pour assister au départ d’Erwin — pas pour dire au revoir, mais pour s’assurer que l’enfant partait bel et bien. Si tout se passait comme prévu, elle n’aurait plus beaucoup d’occasions de le recroiser, trop occupé à gouverner le monde d’une main de fer qu’il serait, mais le jeu en valait la chandelle.

— Sois fier de ce que tu es ! hurla-t-elle en direction du véhicule qui s’éloignait déjà.

Mais personne ne répondit, et le grondement du moteur se fondit dans la rumeur étouffée et lointaine de la circulation.

La mère d’Erwin ralluma une cigarette et rentra à la maison.

 

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