Le vert

Il faut savoir se méfier des plantes. Elles peuvent parfois se montrer envahissantes.

Certains dehors l’appellent la Peste, mais on ne peut pas dire que ça colle vraiment.

J’ai aussi entendu parler du Ravage, de la Destruction, de la Maladie. Des noms qui tapent à côté de la réalité, enfin je trouve. C’est important de viser juste, c’est mon côté méticuleux. J’aime quand on emploie un mot pour ce qu’il est, pour ce qu’il représente, sinon on finit par s’y perdre. Quand on mélange les mots, on fout tout en l’air. Je ne sais pas si ça change grand-chose, c’est peut-être juste une manie, un truc. N’empêche, les mots sont importants.

J’ai surpris une conversation dans la rue la semaine dernière. Ils parlaient d’une Malédiction, ce qui m’a semblé carrément idiot : dire qu’on est maudits, ça suppose qu’on ait fait quelque chose pour mériter ça. C’est aussi stupide que d’imaginer qu’une grenouille ait mérité la crue d’une rivière. Je ne crois pas qu’une entité divine nous ait punis, pas plus que je ne crois aux démons, aux fantômes, aux conspirations ou à la justice. Y a des choses qui arrivent. Faut pas le prendre personnellement. Des gens parlent de Fléau. Je suis pas sûr de pouvoir être d’accord avec ça, parce que ça suppose que les événements des derniers mois ont quelque chose de mauvais. Comment peut-on en être certain ? Si ça se trouve, ce que l’on croit subir n’est qu’une faveur du ciel. Juste qu’on ne devine pas les motivations pour le moment, s’il y en a.

Dans le doute, je préfère appeler ça le Vert. Au moins ça colle à ce que c’est, je veux dire pour de vrai. Le Vert. Point. Ça a le mérite de la simplicité. De l’objectivité aussi.

C’est étrange comme peu de gens sont perméables à la poésie de la simplicité. Le dégrossi leur passe au-dessus de la tête, ils préfèrent le spectaculaire et l’apocalyptique. C’est une façon de se tatouer l’esprit. Un petit secret pourtant : ça ne change rien. On vit dans nos chaussures, pas dans celles qu’on s’imagine porter.

Au tout début, je me souviens, j’ai essayé de maintenir l’appartement dans un état décent. Dans ma vie d’avant je n’étais pas un ayatollah du propre — mon truc, c’était de compresser le contenu de la poubelle jusqu’à ce que le bac ne puisse plus rien avaler. Mais ça s’est passé il y a longtemps je crois et c’est comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. Ce qui est réel n’a plus tellement d’importance, voyez.

C’est difficile de se souvenir de la vie d’avant, celle qu’on croyait habiter avant le Vert. C’est comme une histoire dont la fin se serait noyée dans la fumée d’une clope mal éteinte. Tu as beau y réfléchir, ça n’a plus de sens, en tout cas pas de la manière dont ça en avait avant. Tout ce temps, je l’ai passé à écoper l’eau d’une barque trouée.

Depuis que le Vert a gagné, l’existence est plus simple : il n’est plus question que de territoires, de propriétés privées, de domaines qu’on veut ou non lui abandonner. Tous les gens que je connais ont préféré lâcher l’affaire, mais c’est pas comme si j’en avais connu des masses ; l’autre côté de mes lunettes est déjà en territoire étranger.

Mon voisin de palier, celui dont le chien gueulait si fort, s’est fait la malle. Il n’a pas tenu, à croire que ça le déprimait. Et puis faut dire que son chien s’était volatilisé et qu’un lierre massif avait fini par obstruer la fenêtre de son salon, malgré les dizaines de coups de sécateur qu’il y donnait chaque jour. Ça n’aide pas à se sentir en sécurité. Il m’a refilé son machin avant de partir. J’ai dit merci — indépendamment du fait que je le détestais, on peut rester urbain même en période de fin du monde. « C’est qu’un foutu sécateur », il m’a dit alors que je partais pour le serrer dans mes bras. Son visage était aspiré vers son centre, un gigantesque froncement qui convergeait vers le nez. Le type était déjà repoussant en temps normal, mais là…

Je me souviens avoir vu une tâche verte au-dessus de son sourcil. J’ai préféré ne rien lui dire. S’il avait paniqué, il aurait peut-être remballé son cadeau. « Ça me servira à rien là où je vais. — Où c’est que vous allez ? — Dans le désert, mec. » En mon for intérieur, j’ai rigolé. Comme s’il existait encore un endroit où se cacher sur cette planète… Je lui ai arraché le sécateur des mains et j’ai refermé la porte à clef. Il m’aurait bien traité de connard, mais il devait encore boucler sa valise et fourrer tout son bardas dans la bagnole avant que le Vert ne la grignote. Il se serait trouvé malin devant sa voiture hors d’usage. Bien fait pour lui, je ne l’ai jamais aimé. D’ailleurs je crois que son chien s’est fait boulotter — j’en suis même sûr. Cette saloperie à pétales bleus n’a recraché qu’un morceau du collier, ça ne lui a pas pris trente secondes pour le digérer, et sans un cri avec ça. Hier, je lui ai réglé son compte d’un coup de sécateur. Ce truc m’est devenu vraiment utile. À le tenir bien fermement, je me rappelle la tronche de son précédent propriétaire. Entreposer ses souvenirs dans les objets du quotidien, ça fonctionne du tonnerre. Vous devriez essayer.

À la suite du propriétaire du chien grignoté, les autres occupants du bâtiment sont partis. Ne pas avoir de voisins, c’est libérateur. Ça a des côtés pénibles, notamment en ce qui concerne l’entretien des parties communes — vous devriez voir à quoi ressemble le couloir du deuxième étage, tous les sécateurs du monde n’en viendraient pas à bout —, mais globalement, on s’y retrouve.

Le quotidien se découpe en séquences distinctes, orchestrées comme une partition dans un ordre préétabli. C’est dans cet ordre que les tâches se révèlent le moins fatigantes. Voyez, je gère mes réserves d’énergie en bon père de famille. Il ne faudrait pas qu’un coup de fatigue me joue un mauvais tour, rapport à ce qui est arrivé au chien du voisin. Clac !

Le matin, j’ouvre les yeux. Mes paupières se sont quelquefois encroûtées pendant la nuit, alors avant même de me lever, je vérifie dans un miroir que ce n’est rien de grave, que je peux m’abstenir de paniquer. Si je note quelque chose de suspect, je frotte jusqu’à ce que ça disparaisse. Ensuite, je me badigeonne d’alcool et je me lave les mains jusqu’à ce que mes jointures craquellent. C’est à ce prix que je m’assure qu’il ne reste plus rien.

Une fois levé et habillé, j’enfourne mon petit déjeuner — une salade de pissenlits, c’est bon pour la santé et il suffit de se baisser pour en ramasser dans le terrain vague derrière l’immeuble. C’est un repas économique.

J’alterne ensuite phases d’action et d’observation, avec une préférence pour ces dernières, vous vous doutez bien. C’est devenu une passion. Je me fais l’effet d’un scientifique sur le seuil d’une découverte capitale. Du haut de mes dix-neuf ans, j’en suis pourtant loin… et ce n’est pas comme si je pouvais nourrir l’espoir d’obtenir un jour un vrai diplôme. Aux dernières nouvelles, l’université n’accueille plus aucun élève. Le quartier lui-même est d’ailleurs totalement inaccessible, alors ça ne servirait pas à grand-chose de s’y rendre. La grande tour de la fac se situe au beau milieu de la zone fertile et ce serait un miracle si on pouvait seulement s’en approcher d’un demi-kilomètre. Même de loin, on entend les oiseaux qui y ont élu domicile. Quand le vent souffle dans la bonne direction, c’est le concert. Certains jours leur chant me réjouit, d’autres jours il se fait sinistre comme pas possible. J’imagine qu’il est le reflet de mon humeur (cette explication ferait sens). Bon. Bref.

Les phases d’observation se décomposent de la façon suivante : examen — avec une loupe qui ne quitte plus ma poche, j’aurais trop peur de la faire tomber dans un buisson et de ne plus pouvoir la récupérer —, puis consignation. Je gribouille dans ces petits carnets récupérés à la droguerie, enfin ceux qui sont encore sous plastique — les autres, rongés par les champignons, sont trop abîmés. Le lendemain, je vérifie une seconde fois, histoire d’être sûr de ne pas avoir écrit d’idioties.

Ce matin par exemple, j’ai répertorié une nouvelle variété qui m’était passée sous le nez. C’est une très jolie mousse, un genre d’hybride à mi-chemin entre lichen et champignon avec de très jolies couleurs, du genre chatoyantes, voyez ? Ça rend mieux sur mon dessin. Je vous la montrerai une prochaine fois.

Comme les livres sont inutilisables — vous comprendrez facilement pourquoi — et qu’internet, n’en parlons même pas, je n’ai aucun moyen de l’identifier formellement, de ce genre de formel dont seuls les vrais scientifiques, des types sérieux, peuvent se targuer. La bibliothèque n’abrite plus qu’un tas de pulpe humide, ça fait vraiment peine à voir. Du coup je brode, j’invente ma propre taxinomie. Je l’ai baptisée Melusca Archipecturia. Je trouve que ça sonne bien. Avec un peu de chance je n’ai pas tapé loin, mais quelle importance, tout le monde s’en fiche et les botanistes en premier. Je me demande si certains n’ont pas été lynchés, avec toutes ces histoires. Faut bien trouver un responsable. La mousse pousse derrière le réverbère et contamine le bitume à une vitesse folle, comme si de sa subsistance dépendait le sort de l’univers. J’admire sa détermination : elle résiste même à l’alcool. Je fais bien attention de ne pas la toucher, ou alors avec des gants chirurgicaux que je jette aussitôt dans la rivière. Vous vous rappelez du temps où elle coulait, paisible, charriant dans son courant quelques poignées de feuilles mortes et des reflets ondoyants ? C’est aujourd’hui un tapis de lentilles d’eau qui avale tout ce qu’on y jette. Un vrai glouton, ce serpent liquide. J’aimerais pas y tomber. Les algues c’est pas mon truc, et puis qui sait sur quel genre de monstre on pourrait tomber…

Mes activités de botaniste m’occupent une bonne partie de la journée, d’autant que l’hiver approche et que la lumière fond comme neige au soleil. J’ignore l’impact que sa disparition aura sur mon environnement. Le reste du temps, je fais le ménage dans l’appartement. Pas à la légère, non, même pas de la manière dont le faisait ma mère lorsqu’excédée, elle finissait par débouler dans ma chambre un balai à la main et une serpillère dans l’autre, « Regarde-moi ce taudis ! » et tout le bazar. Non, même ça ce n’est rien à côté de l’effort que je fournis au quotidien : je ne frotte pas, je récure. Je n’astique pas, je ponce. Je ne nettoie pas, j’inonde. Je noie la vermine. Ça me prend un sacré paquet d’heures, mais on dirait que le studio vient d’être refait à neuf. Le carrelage de la salle de bain scintille, le lino de la chambre fait couic sous les pieds et le miroir de la porte est nickel. La partie la plus difficile à entretenir, c’est la porte d’entrée, au niveau de l’entrebâillement entre le battant et le chambranle. Il y a un jeu à travers lequel s’engouffre l’air du couloir et avec lui les inévitables spores qui flottent dans l’atmosphère. Il faut être attentif — la moindre tache, l’éradiquer sans pitié, ne lui laisser aucune chance, sinon c’est la fin des haricots. Enfin façon de parler. S’il est bien une chose qui ne prendra pas fin…

Mon appartement n’a rien à envier en propreté aux toilettes de l’aéroport — je me souviens y être entré dans une autre vie : une dame en blouse rose et pantalon de toile briquait chaque centimètre carré de céramique sitôt qu’on tirait une chasse d’eau. Ça ne sentait pas l’urine comme dans les chiottes du lycée, non, juste un truc qui m’évoquait un labo de chimie. Seuls les chapelets de clapotis et les détonations intestinales témoignaient du spectacle qui se jouait à guichet fermé derrière les portes closes. La propreté, c’est important. Les retraités qui me louent le studio sont très à cheval sur la question et je voudrais bien récupérer ma caution, même si je doute qu’ils me la réclament un jour. Faisons comme si je l’entretenais en attendant leur retour. J’ai arrêté de payer le loyer, mais ça n’a pas l’air de poser problème : ça fait un bail que je n’ai pas entendu parler d’eux.

Quand me prend l’envie de me promener, j’ouvre la porte en un éclair pour la refermer aussitôt. Mieux vaut ne rien laisser entrer. Le palier est une jungle. Sans mentir.

Les murs sont recouverts de plantes vertes du sol au plafond.

Les lianes ont transpercé les dalles en polystyrène.

Ça sent comme dans une serre. Une odeur doucereuse et rance, comme celle de la pourriture.

L’escalier a depuis longtemps disparu sous la mousse, si bien que pour descendre, je dois m’agripper des deux mains à la rambarde. Ça glisse autant qu’un toboggan au parc aquatique. Je rigole pas.

À l’exception de mon appartement, dernier bastion de la stérilité, l’immeuble tout entier a succombé au Vert. Je donnerais bien quelques coups de sécateur ici et là histoire de dégager l’accès aux caves — j’y ai encore quelques affaires — mais c’est un boulot de chien et je ne suis même pas sûr de pouvoir atteindre le sous-sol. Dans l’obscurité, des champignons prospèrent sans entrave ni limite, remplissant le vide, comblant les trous. Ils se répandent, globuleux envahisseurs venus d’une autre planète, et étouffent tout ce qu’ils rencontrent. J’ai baptisé ces locataires monstrueux et difformes Fongus Nervus, mais je préfère au quotidien utiliser le nom vernaculaire : Putain de saloperie de champignon. Ça ne fait que pousser, voyez. C’est plutôt usant.

Les rues sont submergées par le Vert et on ne distingue plus les trottoirs : un tapis de cresson les recouvre, très doux quand on se balade nus pieds. Le bitume résiste tant qu’il peut, mais des tiges finissent toujours par le crever — dingue ce dont est capable une pâquerette bien motivée. Une fois le trou percé, c’est un geyser de vie qui éclate et se répand, formant des taches végétales qui n’ont de cesse de s’étaler.

Bientôt deux ans que le Vert s’est déclaré. La nature a décidé de reprendre ses droits sans nous demander notre avis. Au début, on a protesté : en tant qu’espèce dominante, on pensait avoir notre mot à dire. Puis, confrontés à notre incapacité à endiguer la progression du Vert, on a lâché du lest.

Les moins patients sont partis, les plus motivés — assez peu — sont restés. Je suis resté, même si je ne me considère pas comme quelqu’un qu’on puisse qualifier de « motivé » — appelez plutôt ça de la fainéantise. Mes parents habitaient à la campagne, loin d’ici. Notez l’utilisation du passé. Je préfère, rapport au fait que les champs et les forêts cernaient leur maison et que ça doit faire bien longtemps qu’on n’en distingue plus la moindre brique. Ça bouffe tout, ce truc-là, même les gens il paraît. En tout cas les chiens c’est sûr. Il y a de sacrées cochonneries qui sortent de terre, des machins carnivores que je me fais un plaisir et un devoir d’étêter. Il en existe sûrement d’assez gros pour bouffer un homme, même si j’en ai jamais croisés. De quoi boulotter un gosse peut-être, et encore, un petit, et il faudrait que la plante soit bien motivée, ça oui. Mais c’est comme Jésus, c’est pas parce qu’on l’a pas vu en vrai que ça n’existe pas.

Ces derniers jours, les ultimes bastions minéraux — entendez les constructions de pierre, de brique et de mortier — ont capitulé. La ville entière est tombée dans les épines du Vert. Les riverains qui nourrissaient encore un semblant d’espoir ont fait leurs valises. « Ça ne sert plus à rien », m’a dit la gardienne de l’immeuble qui a préféré déménager chez sa sœur à quelques rues d’ici. « Pourquoi vous vous entêtez à rester ? Y a rien de bon là-dedans. » Je n’étais pas d’accord, mais j’ai hoché la tête en promettant d’y réfléchir.

Je ne considère pas le Vert comme un fléau, une maladie ou une malédiction. De mon point de vue, c’est une dette jamais réglée dont on vient réclamer le règlement ; demandons-nous plutôt pourquoi ce n’est pas arrivé avant. Je serais le Vert, j’aurais repris ce qui m’appartenait avant depuis longtemps. Se laisser marcher sur les pieds, ça va bien cinq minutes.

Et puis faut dire que ça met un peu d’animation en ville : avec les ronces qui s’entortillent sur les pancartes, les fleurs qui piquètent les gratte-ciels et les transforment en tableaux pointillistes, les arbres qui ont tellement poussé que leurs feuillages ont fini par former au-dessus de nos têtes des toits impénétrables, les animaux se sont joints à la fête. Pas plus tard qu’hier, deux sangliers se grattaient le cul contre la porte du garage à vélos. Un peu plus tôt, un troupeau de chevreuils remontait la rue en direction de l’école, au petit trot, sous l’œil noir des oiseaux perchés sur leurs fils électriques. Ils sont parfois si nombreux que les câbles cèdent — ça fait un tzak à vous faire sursauter, mais on ne craint rien : il y a des mois que le jus a été coupé.

Pris en étau au milieu de tout ça, je me fais spectateur, comme si je n’avais rien à faire ici, anachronisme, erreur de casting, reliquat d’une espèce tombée en désuétude — Darwin sait de quoi je veux parler. À titre personnel, je n’ai jamais été très chaud sur les questions de sélection naturelle : ça me semble assez barbare et peu civilisé, mais qui se préoccupe encore de la civilisation ? Nous sommes sortis de la nature, je me dis, ce n’est pas étonnant qu’elle ne nous laisse plus rentrer. Les lames de mon sécateur sont le dernier rempart contre la végétalisation. Okay, ça prête à sourire. D’ailleurs, ça me fait vaguement rigoler. On tombe vite dans le ridicule.

Tiens, le soleil se couche. Temps de rentrer. La nuit, certaines plantes se réveillent. C’est très joli parce qu’elles émettent un genre de halo, c’est mystérieux et tout, mais je mettrais ma main au feu que c’est toxique. Les oiseaux ne s’en approchent pas en tout cas.

***

Bon.

Ce matin, un champignon avait poussé sur ma main. Ancré comme un coquillage sur son rocher. J’ai eu beau frotter, retirer le bulbe, rien n’y a fait : un bout du pied s’est vissé dans la chair. Point positif, ça ne fait pas mal. Aspect passablement négatif, 99% de chance que j’y reste. Les champignons, c’est le pire : ça se reproduit à la vitesse d’un cheval enragé monté sur roquettes. Je n’ai pas terminé de remplir le carnet. Personne ne le lira, autant que ça serve d’engrais. Je savais que je n’aurais pas dû me laver les mains sous un autre robinet que le mien. C’est pas le fauve qui tue le chasseur : c’est la confiance.

Commençons une ultime phase d’observation. Planté — haha — sur ma chaise, je contemple l’appartement qui se dégrade lentement. Tant qu’à partir, autant que le spectacle en vaille la peine.

Je touche plus à rien. Je nettoie surtout pas. C’est dingue comme ça va vite. Bon, c’est pas non plus spectaculaire hein, on n’est pas au cinéma…

Ce soir, les taches de mousse qui rampaient sous la porte se sont propagées jusqu’au frigo. Le lino sent maintenant l’humidité — et encore, imaginez si j’avais eu du parquet, les bourgeons que ça aurait fait. Les fenêtres s’embuent doucement, par pudeur peut-être. Pour calmer la faim, je croque le champignon qui pousse sur mon bras. C’est plutôt bon, ça goûte comme j’imagine que l’automne goûterait. Y a rien à faire pour l’arrêter, donc autant que ce soit un peu utile. Rien qu’un peu.

Dans la nuit, le frigo s’ouvre en grinçant. Une drôle de fleur à six pétales a poussé dans le bac à légumes. Bientôt ses feuilles prennent toute la place à l’intérieur. Au moins, l’appareil débranché sert désormais à quelque chose.

Les murs grésillent ; au petit matin, je m’aperçois qu’ils sont éclaboussés de taches brunes. C’est un lichen assez banal qu’on trouve dans les parties communes. Les pieds de ma chaise sont désormais solidaires du lino, tout comme les miens, de pieds. J’ai repéré un lierre qui se glissait derrière la plinthe, au niveau de la table basse. Le champignon empiète sur mes jambes. Lui et la chaise ne font plus qu’un, alors j’ai laissé faire.

Le sécateur disparaît dans l’après-midi sous une cascade d’orties apparue spontanément derrière le compteur électrique. L’appartement est une serre et je m’y sens chez moi comme jamais : incapable de bouger, je ne fais plus qu’un avec la chaise, le sol, les murs, et le champignon qui bourgeonne sur mes jambes remonte le long du torse pour me servir d’écharpe, comme s’il m’avalait.

Si je ne savais pas que ça ne sert à rien, je protesterais. J’appellerais même peut-être à l’aide. Mais bon, voilà, ça ne sert à rien. L’immeuble me réclame, moi tout entier. À ce stade, je ne vois aucune raison de me soustraire à sa demande. Le Vert a gagné, et quelle victoire vraiment.

Profitant de mon dernier souffle — le champignon s’est frayé un chemin entre mes lèvres et a décidé de faire le tour du propriétaire —, j’admire une petite fleur sortie de ma narine gauche. Elle est jaune d’or et vacille, fragile, à chaque respiration.

Très vite, elle cesse de trembler. Moi aussi.

 

❤️

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