Le pont

Lorsque Samson pose un pied sur le pont, il n’imagine pas ce qu’il trouvera de l’autre côté.

Le pont ressemblait à un fil d’araignée tendu au-dessus du précipice.

Les piles, comme des roseaux plantés dans un lac de brouillard, disparaissaient sous une brume en perpétuel mouvement. Soutenu par d’amples voûtes dont la pierre s’effritait, le tablier accueillait une route pavée. Les habitants des villages voisins s’étaient servis, s’emparant des blocs les plus proches du bord pour consolider leurs routes, étayer leurs murs et combler les trous de leurs places. Mais au-delà de la limite matérialisée par la chape de brouillard qui dévorait la passerelle, plus personne n’osait aller.

Samson posa un pied sur la travée creusée par les pillards. Un frisson lui congela l’échine. Le garçon se frictionna les bras et replaça le capuchon de sa pelisse, juste assez bas sur son front pour qu’il puisse encore y voir.

Si le ménestrel s’était trouvé à la table d’un seigneur ou sur un parvis d’église un jour de marché, il aurait entonné un air pour balayer ses craintes. Samson terrassait ses peurs à coups de vielle et de cithare, quelquefois même en tirait quelques émoluments. Enfoui sous une montagne de peaux censées le protéger du froid à défaut du danger, le trouvère ne se sentait pourtant pas en verve : les rimes lui manquaient pour décrire ce spectacle. À croire que la poésie elle-même craignait les démons, n’en déplaise au sieur Milton et à son Paradis Perdu.

Le baladin hésita. Les rumeurs sur le pont circulaient depuis si longtemps que plus un grabataire ni même un moine n’avaient la moindre idée de ce qui se trouvait de l’autre côté. Une muraille de brouillard empêchait les regards de sonder son mystère, même en s’aidant des lunettes d’observation les plus perfectionnées. Pour dissiper l’énigme de cette construction que l’on disait bâtie par les Titans eux-mêmes, il fallait être un aigle, un homme volant ou un voyageur courageux. Et parmi ceux-ci, seul l’auguste rapace n’était pas à inscrire sur la liste des créatures de légende.

Si Samson parvenait à jeter la lumière sur ces ténèbres, il rapporterait de son exploration un sac rempli de rimes : ses alexandrins le porteraient alors au panthéon des héros. Une fois sa postérité assurée, il trônerait au zénith des grands conteurs aux côtés de Virgile, Homère et Dante. Assis à leur table, il raconterait comment il avait su dompter sa peur. Le royaume se souviendrait de lui non plus comme d’un artiste auquel on jetait les invendus des étals, mais comme le porteur du flambeau de la vérité : celui qui aurait déchiré le voile de nuit qui protégeait le pont.

Rasséréné, Samson poussa ses poings dans ses poches et s’engagea sur la travée. Un cortège de corbeaux croassa une sérénade pour lui souhaiter bonne chance, mais peut-être voulaient-ils le prévenir du danger.

Le poète pencha la tête par-dessus la balustrade pour contempler l’abîme. À considérer la purée de pois qui l’emplissait, le gouffre pouvait tout aussi bien être profond de quelques mètres que s’enfoncer plus bas que l’océan. Maintenant qu’il était là, il n’avait plus qu’à espérer que les architectes d’autrefois avaient bâti un ouvrage solide.

Samson arriva bientôt là où aucun homme du pays ne s’était aventuré : à cet endroit, les pavés épargnés des pillards réapparaissaient.

Le ménestrel se tourna vers l’extrémité de la passerelle. Malgré la brume, on distinguait encore la forêt qui en cachait l’entrée. Il lui avait fallu des jours pour trouver son chemin dans ce dédale d’arbres centenaires qui passait pour hanté. Le bois comme le pont appartenaient à un temps que les habitants du coin préféraient oublier.

Comme pour dire adieu à une épouse aussi éplorée qu’imaginaire, Samson ravala un soupir et s’enfonça dans le brouillard.

 

Passées les dix premières minutes, chaque pas se mit à ressembler au précédent. Les rambardes, assemblées au mortier par des ouvriers sans doute morts depuis des siècles, étaient couvertes d’un lichen vert-de-gris qui atténuait leur aspect minéral. Quoi que construise l’homme, la nature finissait toujours par le digérer jusqu’à se l’approprier. Le pont n’échappait pas à la règle et, malgré sa structure encore vaillante, les parties les plus exposées au vent montraient des signes d’érosion. Là où, d’ordinaire, des édifices abandonnés se fissuraient sous l’assaut des plantes grimpantes, la route pavée présentait une surface vierge de toute pousse. Mère Nature n’était pas la bienvenue ici, la faute à ce courant d’air qui glaçait les os et tenait les oiseaux à l’écart de ses arches.

Samson se félicita d’avoir emporté quelques morceaux de viande séchée et une outre remplie la veille au ruisseau. Il ne s’était jamais vanté d’être un chasseur hors pair, au grand dam de son père : ce dernier, riche métayer et favori du royaume, n’avait jamais compris la passion de son fils pour la chansonnette. Ses chances d’attraper un corbeau pour en faire son dîner étaient donc des plus minces.

Il n’espérait qu’une chose : que l’extrémité du pont finisse par déchirer la brume pour qu’il puisse s’abriter dans une auberge ou un gite de fortune. Car s’il y avait une passerelle, c’était bien qu’il existait quelque chose de l’autre côté. Cette pensée le réconforta. Il lui sembla même sentir le fumet d’un gigot lui chatouiller les narines avant de se dissiper dans le vent. Pour le moment, le pont était une ligne tracée vers l’inconnu.

Lorsque ses pieds en eurent assez de battre le pavé, le troubadour fit une pause. Il s’assit sur le sol et s’adossa au garde-fou. La muraille émit un craquement sinistre. Mieux valait qu’il ne s’appuie sur rien s’il ne voulait pas plonger la tête la première dans le précipice.

Il s’installa au milieu du chemin, tira les victuailles de son sac et fit bombance de ce modeste festin. À la fin du repas, il laissa échapper un rot qui se répercuta en écho et lui donna l’impression d’être encerclé par une meute de gastronomes. Les propriétés acoustiques de la construction étaient remarquables.

Il retira ses chausses et, faisant fi de l’odeur qui s’en dégageait, se massa les pieds et perça les ampoules à la pointe de son couteau. Le chemin en forêt s’était éternisé, aussi espérait-il que la traversée du pont ne durerait pas trop longtemps.

À l’abri du vent dans cette position, sa pause s’étira en longueur. Il finit par céder aux injonctions de Morphée et, usant de sa musette comme d’un oreiller, s’abandonna au sommeil.

Un cri de corbeau le tira de ses songes. Saisi de panique, le poète se redressa tel un roseau ployé, prêt à se défendre en cas de danger. Il inspecta les alentours. Rien. Le volatile avait dû s’envoler. Peut-être avait-il rêvé ? Dans un cas comme dans l’autre, le coupable, qui s’était enfui à tire d’ailes, n’avait rien laissé d’autre qu’un sentiment d’urgence et quelques gouttes de sueur.

Maintenant assez reposé, Samson rassembla ses affaires et repassa la lanière de sa musette. Mais alors qu’il s’apprêtait à poursuivre son chemin, un doute le prit à la gorge. Il regarda d’un côté, puis de l’autre. Dans les deux directions, le pont s’évanouissait dans la brume. Les deux issues se ressemblaient tellement que Samson ne parvenait plus à savoir par quel côté il était arrivé.

En proie à la panique, le ménestrel se maudit d’avoir manqué d’attention. S’il prenait le mauvais chemin, il serait bon pour refaire la route en sens inverse. Sans clepsydre pour le renseigner, il ignorait depuis combien de temps il arpentait le pavé de la sinistre passerelle. Cela devait faire des heures. Sans compter que s’il devait retraverser la forêt pour gagner le village, il devrait voyager de nuit, à la merci des brigands et des bêtes sauvages.

— Bon sang, pensa-t-il à haute voix. Quel idiot…

Le troubadour tira de sa poche un écu en cuivre.

— Navire, je prends à gauche. Dragon, à droite.

Il lança la pièce en l’air et la rattrapa sur sa paume, bien à plat. La surface de l’écu affichait la silhouette d’un bateau à voiles.

— Soit.

Le poète suivit à contrecœur la direction indiquée par la pièce. Avec un peu de chance, la nuit tomberait bientôt. Il pourrait alors, si le ciel se dégageait, étudier les étoiles et vérifier sa route. Et si les constellations tardaient à pointer le bout de leur nez, il aurait tout le temps de regretter son erreur, où qu’il aboutisse.

 

La nuit tomba sur le pont sans que le brouillard se lève pour autant. En vérité, il s’épaissit tant que le champ de vision de Samson se limita bientôt au bout de ses chausses. Un pas de côté, un moment d’inattention, et il basculerait dans le vide. Personne ne l’entendrait hurler.

— Dans quel pétrin me suis-je fourré ? se lamenta le trouvère.

Il songea un instant à établir un camp au milieu du chemin, mais la température s’était refroidie de façon drastique et il craignait de ne pas pouvoir se réveiller. La pleine lune diffusait à travers les volutes du brouillard un halo qui lui permettait de voir où il posait ses pieds. S’il tombait, la faute n’en reviendrait pas à l’astre nocturne, mais à sa distraction.

Éreinté, le trouvère plaça ses mains en porte-voix :

— Au secours ! Si quelqu’un m’entend, venez me chercher !

Mais sa supplique ne rencontra que sa propre réverbération. Cet endroit puait la désolation : c’était un désert qui, bientôt, se transformerait en tombeau.

Alors que Samson piquait du nez et allait s’effondrer de sommeil, un puissant rai de lumière poignarda la nuit. La lance tubulaire, aussi large qu’un Léviathan, imprima sa clarté dans le brouillard.

Samson se retint de hurler et s’agenouilla devant ce qu’il prit d’abord pour une manifestation divine, avant de réaliser qu’il s’agissait peut-être de la démonstration d’un pouvoir diabolique.

— QUI VA LÀ ? mugit une voix terrible au cœur des ténèbres.

Le faisceau balaya la brume d’un bord à l’autre du pont et finit par se fixer sur le poète. Samson, ébloui, mit son bras en visière et tâcha de percer sous le filtre de ses paupières le secret de ce sortilège.

— QUI VA LÀ ? répéta la voix, dont l’amplitude n’avait d’égale que l’intensité.

Décidé à affronter son sort, le chanteur se releva et planta son regard dans la lumière.

— Je suis Samson, trouvère et voyageur, et je demande l’asile !

Un instant, l’infortuné crut que des nuées d’anges en armures allaient fondre sur lui et le larder de coups d’épées, à moins que des démons le giflent de leurs ailes en piquant ses jarrets à la pointe de leurs lances. Mais plutôt que de déclencher l’ire divine, sa requête parut trouver un écho plus favorable. La lumière s’éteignit, replongeant le malheureux dans une purée de pois plus dense que du gruau.

— AVANCE, tonna la voix dans le ciel. QUAND TU VERRAS UNE PORTE, FRAPPE.

Requinqué par la perspective d’échanger avec un être intelligent — qu’il soit humain, faune ou titan —, le poète rassembla ses esprits et fendit le brouillard au clair de lune, le temps que ses yeux se réhabituent à la nuit.

Une ombre passa devant l’astre au front d’argent. Samson craignit de découvrir le visage du Cerbère en personne : à son grand soulagement, la Lune n’avait pas été occultée par un gardien, mais par un bâtiment.

Face à lui se dressait une façade dont la silhouette hérissée de créneaux se découpait sur la brume. Beaucoup trop large pour le pont, la construction ressemblait à une cathédrale posée en équilibre sur un fil. Ce flanc était percé d’un portail de bois, haut comme six hommes et flanqué de chaînes. Des meurtrières faisaient office de fenêtres. Au faîte, un dôme duquel partaient des bouquets de pics couronnait la bâtisse et caressait le ciel, terminant de lui conférer ses airs de basilique. Si le pape s’était improvisé chef de guerre, nul doute qu’il se serait doté d’un tel siège.

Samson fit un pas de côté et se pencha sur la rambarde pour mieux en apprécier les contours. La forteresse funambule ne marquait pas la fin du pont : elle s’appuyait sur un pilier aussi large qu’un village. Le monstre de pierre s’enfonçait dans la brume, loin derrière la façade, si bien que d’où il se tenait, Samson était incapable d’en apprécier le volume. Des contreforts émergeaient de l’abîme pour soutenir le poids de l’édifice. Des arcs-boutants ralliaient ces colonnes, ce qui permettait à l’ensemble d’y laisser son poids reposer. Au pinacle, un mat titanesque perçait le toit d’une nef et tendait des filins vers des points stratégiques. Le tout oscillait entre cathédrale déracinée et galion suspendu, et semblait être né de l’esprit d’un architecte soit sénile, soit génial.

Le poète, certes heureux de trouver trace d’une civilisation, remarqua l’absence de feu derrière les ouvertures. Il pria pour que la voix qu’il avait entendue ne fût pas celle d’un fantôme et avança vers les portes du colosse. Le portail, bien que fermé, lui parut assez large pour laisser passer deux baleines de front. Quiconque avait bâti cet édifice devait rivaliser d’adresse avec les cyclopes.

Transi de froid, le troubadour donna du poing contre la porte et, réalisant que ses coups devaient à peine s’entendre, s’exclama :

— Ouvrez, qui que vous soyez ! Je suis Samson, poète de tout à l’heure !

Un cliquetis de chaînes résonna derrière le battant, comme si le fer raclait la pierre pour la première fois depuis des siècles. Samson recula, mais le portail ne voulut pas se scinder. Il posa la main contre le bois bardé de tiges d’acier et sentit que le panneau s’inclinait. Le poète leva la tête : le pont-levis s’abaissait sur lui.

Le trouvère bondit en arrière pour sauver sa vie. La porte s’effondra sur le parvis dans un fracas terrible et répandit un nuage de poussière qui se mêla au brouillard. Heureux de ne pas avoir été transformé en galette, Samson toussa tandis que les particules retombaient sur la pierre.

— Qui me dit que tu es poète et pas soldat ? s’écria une voix de l’autre côté.

Samson essaya de percer la nuit, mais ses yeux voyaient mal et la brume n’aidait en rien. Il leva les mains.

— Je n’ai pas d’arme !

Sa plaidoirie parut déstabiliser son interlocuteur, caché dans la pénombre du fort. Une herse aux entrelacs massifs interdisait encore l’accès à la bâtisse.

— Tu n’es peut-être pas soldat, mais un espion pourrait se dissimuler sous ce capuchon de trouvère, grinça l’inconnu.

La voix du gardien, terrifiante quelques instants plus tôt, n’était plus qu’un filet éraillé, empesé de fatigue et presque atone.

— Les espions n’entonnent pas de si jolies chansons, dit Samson.

Sur ces mots, le poète extirpa une lyre de sa besace et composa à l’improviste les premiers couplets d’une ode à la bâtisse.

O colosse de pierre,

Sitôt que je te vis,

Je sus que tes mystères

Raviraient mon esprit.

Une silhouette argentée se découpa derrière la grille et l’interpella :

— C’est horrible !

Samson rangea sa lyre en même temps que sa fierté.

— C’est surtout une improvisation…

L’inquiétant personnage prit le temps de la réflexion avant d’abaisser un levier. Un contrepoids entraîna une roue crantée qui souleva la herse.

Reconnaissant une invitation dans ce geste, Samson passa le portail. À la faveur d’un rayon de lune, Samson entrevit le visage d’un homme aux traits creusés comme des sillons, si âgé que ses rides lui donnaient des airs de tortue. L’ancêtre, engoncé dans une armure qui avait dû autrefois faire son petit effet sur les enfants et les paysans, ployait aujourd’hui sous le poids de sa carapace. Il tenait dans sa main un porte-voix en fer.

— Je suis le Gardien. Je protège le Pont des intrus et des ennemis.

Le sang du trouvère ne fit qu’un tour. Étouffé par l’émotion, il se rappela ses rêves de gloire et pensa au moment où toutes les cours d’Europe seraient pendues à ses lèvres.

— De quoi êtes-vous le Gardien ? balbutia-t-il.

Le vieillard caressa d’une main gantée de maille le filet de barbe qui lui tombait du menton. Ses yeux étaient des gouffres d’azur dans lesquels se reflétaient les cratères de la Lune.

— Bonne question, dit l’homme. Je ne sais plus.

 

L’entrée de la forteresse n’imprima l’esprit du trouvère que du souvenir confus d’un maelstrom d’ombres, de statues brisées et de visages de pierre. Il s’écroula sur la paillasse que le Gardien lui désigna. Ses yeux se fermèrent alors sur une silhouette voutée qui, debout devant la meurtrière, surveillait la nuit. Il sombra dans un sommeil sans rêves.

À son réveil, Samson s’étira avant de s’arracher au nid de couvertures qu’il s’était confectionné. Les braises d’un feu mouraient dans une cheminée assez grande pour y rôtir un bœuf. Le Gardien n’avait pas bougé de son poste.

Le vieillard cessa de fixer l’horizon des yeux et se tourna vers lui. Dehors, les ombres cédaient peu à peu la place à la lumière d’une aube nouvelle.

— Bien dormi ?

Le trouvère s’ébroua. La paillasse, quoique rudimentaire, lui avait épargné la morsure du froid. Sa fatigue était telle qu’il se serait endormi sur une pierre. Il remercia l’homme de son hospitalité et s’étonna que l’ancêtre n’ait pas pris la peine de retirer son armure. La carapace métallique semblait davantage l’encombrer que le protéger, d’autant que si la forteresse était assaillie par les envahisseurs, le bougre n’y pourrait pas grand-chose seul.

— De quel royaume ce blason est-il l’emblème ? demanda le trouvère en désignant l’inscription sur son plastron.

La poitrine du Gardien était ornée d’un écu présentant deux ponts d’argent posés en pal, couronnés d’un lys noir et d’une tête de diable. Sa mentionnière sertie d’onyx s’encastrait au cheveu près dans l’encolure, dont la ligne était décorée de quatre traits d’or. Ses canons d’avant-bras arboraient un motif d’écailles de saurien.

Samson inspecta la pièce d’un regard, mais ne vit de heaume nulle part. Cette armure était née de l’imagination d’un orfèvre, non des mains calleuses d’un forgeron : il aurait aimé en admirer le casque.

Le Gardien secoua la tête, la mâchoire en avant comme un tiroir sorti d’une commode. Se gardant bien de répondre, il claudiqua jusqu’à un buffet dont il ouvrit les battants.

— Il n’y a que du brouet. Un soldat n’a pas besoin de plus.

Le trouvère s’inclina.

— Je ne suis pas soldat, mais l’honneur sera grand de me joindre à votre repas.

Samson aida l’homme à dresser la table, puis partagea avec lui ses victuailles. L’ancêtre s’émut de la mise en commun et croqua avec plaisir dans les lanières de viande, quoique ses dents ne lui permettaient plus de dévorer aussi vite qu’il l’aurait voulu.

Chacun face à son bol, les hommes déjeunèrent en silence, perdus dans leurs pensées. Le vent sifflait dans les couloirs. Samson releva la tête pour constater que son hôte piquait du nez dans sa bouillie. La nuit avait dû être éprouvante.

— Vous devriez dormir.

Comme réveillée au milieu d’un songe, la sentinelle sursauta et laissa échapper sa cuillère, dont le contenu éclaboussa son plastron.

— Je suis le dernier, soupira-t-il. Tant que je tiens debout, je dois monter la garde.

Le ménestrel échangea un regard avec le Gardien.

— Je ne pense pas qu’il soit passé le moindre pèlerin ces jours-ci. L’empire est en paix. Au nom de quel ennemi devriez-vous monter la garde ?

La poitrine du vieillard s’anima d’un rire qui mua en toux.

— À toutes questions, une sentinelle n’apporte qu’une seule réponse : celle du fil de l’épée pour qui franchit la ligne, mon garçon.

— Vous m’avez pourtant laissé entrer.

Le vieil homme fronça les sourcils, en proie aux affres de la contradiction. Il leva son gantelet et chassa les mouches d’un geste las.

— Peu importe : je suis le dernier, voilà tout.

— Où sont les autres ?

L’ancêtre rit.

— Où pensez-vous qu’ils soient ? Croyez-vous que je fasse collection de cadavres, que j’embaume des momies ? Ils sont partis par la trappe, comme tous les déchets de la forteresse.

Il était inutile de tourmenter le Gardien : le chanteur était au moins aussi perdu que cette âme en peine.

Le troubadour nettoya les couverts dans l’eau d’un seau. Le moindre des remerciements pour cette hospitalité était de se rendre utile le temps qu’il était là. Il collecta les os dans les bols et chercha une corbeille.

— La trappe, répéta le vieillard.

D’un doigt osseux, la sentinelle désigna un assemblage de planches encastré dans le sol. Samson empoigna l’anneau et souleva le panneau. Les charnières gémirent.

— Par tous les démons de l’Enfer ! s’écria le garçon.

Sous la trappe s’ouvrait un abîme où dansaient les nuages. Une vallée s’étendait sur plusieurs kilomètres en contrebas. Cette lande soutenait les piles du pont, dont la structure était maintenue en l’air comme un acrobate sur des échasses. Le trouvère se débarrassa des os et referma le battant aussitôt.

— Je ne pensais pas que nous mangions sur le dos des oiseaux, souffla-t-il.

Imperméable aux émotions, le Gardien fit cliqueter ses épaulières et posa ses mains sur la table. Samson poursuivit son enquête :

— Vous n’avez plus souvenir de ce que vous gardez, n’est-ce pas ?

La sentinelle dodelina. Le trouvère chantait en lui un air difficile à entendre.

— Le temps a effacé les pages de ma mémoire, je vous le concède. Mais il est quelque chose que je n’ai pas oublié : mon capitaine me transmit cet ordre en personne, au soir de la bataille qui vit mes compagnons précipités dans le sépulcre…

Pendu aux lèvres du gardien, le conteur se trouvait pris à son propre piège.

— Quel ordre était-ce ?

L’ancêtre s’éclaircit la gorge. Une volée de postillons atterrit sur la joue de Samson.

— Les consignes étaient claires : “Si tout le monde peut sortir, personne ne doit rentrer.” C’est une garde à sens unique.

Intrigué, le trouvère asticota le vieil homme pour lui tirer les vers du nez, en vain. Tout ce dont cette belle épave gardait trace ne relevait que d’un protocole sans importance. Le jeune soldat qu’il avait été marchait aux côtés d’une armée puissante. Mais depuis que sa mémoire lui jouait des tours, l’ancêtre n’avait plus quitté cette aile. Il demeurait près du cellier et dormait quelquefois sur une paillasse. Ses jambes, qui le portaient à peine, l’avaient longtemps empêché d’explorer seul le bâtiment, si bien qu’il avait oublié ce qui sommeillait dans ses entrailles.

— Les visites sont rares, conclut-il, et les envahisseurs plus souvent oiseaux qu’humains. Vous êtes le premier depuis… depuis le dernier. Il me semble que des siècles se sont écoulés.

À faire le compte des rides qui barraient son visage, l’idée que le vieil homme ait pu traverser les âges n’était pas si stupide.

— Les villageois maudissent ce pont. Ils pensent qu’il mène droit en Enfer et n’envisagent sans doute pas qu’il fût long d’un dixième de sa véritable étendue. Je suis explorateur en terra incognita, expliqua Samson.

Le poète tira une feuille de parchemin de son sac, trempa sa plume dans un pot d’encre et traça en lettres gothiques le vers dont il venait de se rendre coupable et qu’il craignait d’oublier faute de l’immortaliser. Une question lui vint alors :

— Des gens de votre royaume sont-ils déjà revenus ?

Un voile assombrit le regard du Gardien. Il secoua la tête.

— Personne, non. Jamais plus.

 

Au terme d’une discussion sans queue ni tête, le Gardien opina du chef.

— Soit, vous avez ma permission… mais j’exige de vous accompagner.

Le troubadour eut un mouvement de recul.

— Dans votre état ?

— Dans votre état, plutôt. Vous m’avez vu marcher ? Je ne suis plus bon au service. Il n’y a rien à garder de ce côté. Aussi, avant de rejoindre mes ancêtres, je veux faire le voyage une dernière fois et contempler de mes yeux ce dont ma mémoire m’a privé. S’il existe un roi de l’autre côté, je veux lui demander : « Pourquoi m’avoir abandonné ? »

Le troubadour réfléchit. S’il n’avait pas prévu de s’adjoindre un compagnon, encore moins un vieillard éclopé à moitié sénile, il fallait admettre que le feu qui brûlait dans ce ventre témoignait d’une certaine pugnacité. Il se voyait donc mal ne pas lui proposer de lui servir de canne. Sans compter qu’avec un peu de chance, l’ancêtre se souviendrait d’un ou deux détails en route, ce qui lui permettrait d’ajouter un semblant de vérité à sa chanson de geste.

Samson convainquit néanmoins le Gardien de se délester d’une partie de son armure. L’homme se débarrassa à regret de ses grèves, solerets et poulaines, déposa cuissards et canons sur la table, décrocha ses épaulières et dit adieu à ses brassards aux mille flammèches.

— Rien ne me fera ôter mon plastron, dit le vieillard. Il porte le fanal de mon royaume : ce symbole sera notre laissez-passer.

Le ménestrel passa son bras sous l’épaule de l’ancêtre. La sentinelle caressa d’un regard triste la pièce dans laquelle il avait longtemps cru qu’il rendrait l’âme.

— Nous pouvons y aller, dit-il.

Samson acquiesça et, ensemble, ils s’enfoncèrent dans le ventre de la cathédrale funambule.

 

La forteresse s’étalait en longueur sur une distance considérable. Véritable cétacé aux boyaux de stuc, elle était traversée par un couloir aussi large que la route de pavés. Cette architecture bâtie autour d’un unique axe renforçait encore l’impression de descendre dans la gorge d’un formidable animal. Le corridor se perdait dans un lointain dont le poète ne devinait pas le bout.

De chaque côté, des portes en ogive donnaient sur des dortoirs où s’entassaient des lits superposés. Ces compartiments avaient naguère veillé sur le sommeil des soldats, mais ils ressemblaient désormais davantage à des débarras peuplés de fantômes.

— Là, indiqua le vieillard.

Samson poussa un battant derrière lequel se dressaient des râteliers d’armes. Ici s’amoncelaient, sous les toiles d’araignées, épées, boucliers, massues, dagues et arcs.

— Nous devrions en emporter, suggéra la sentinelle. On ne sait jamais ce sur quoi on peut tomber.

Bien qu’il n’ait jamais été à l’aise avec ces instruments, Samson jeta son dévolu sur un arc à la poignée dorée dont le bois paraissait avoir été taillé la veille. Il passa l’arme autour de son épaule, ainsi qu’un carquois rempli de flèches. Pendant ce temps, le vieil homme boucla la ceinture de son nouveau fourreau et y glissa une courte épée. Samson s’émerveilla des richesses qui dormaient dans l’armurerie. Ces dizaines de manches incrustées de pierreries rivalisaient à eux seuls avec les trésors des seigneurs du royaume.

— Combien étiez-vous ici ?

L’homme haussa les épaules.

— Cent, deux cents, peut-être dix-mille pour ce que j’en sais. J’ai cessé de compter les morts.

Samson n’avait aucune envie de remuer le couteau dans une plaie à vif.

— Vous ne m’avez même pas dit votre nom.

Les yeux du soldat s’enflammèrent de colère.

— Très bien, conclut Samson, j’ai terminé de poser des questions stupides.

Le vieillard était excusé par son âge, mais Samson soupçonnait qu’un traumatisme ne l’ait conduit à effacer plus que de nécessaire. Cependant, il n’en tirerait rien à trop l’interroger.

Ils déroulèrent leur périple durant des heures. S’il souffrait, le Gardien — que Samson se gardait d’interpeller pour ne pas réveiller l’amnésie — n’en laissait rien paraître, sinon quelques grimaces. Cet homme avait beau avoir tout oublié, il n’en était pas moins digne. Un officier, pensa Samson. Peut-être un commandant d’armée.

Ils longèrent le couloir de pierre, juste assez large pour les laisser passer de front. Les ogives des portes béaient sur le néant, fenêtres d’une ère révolue, peut-être glorieuse, sans aucun doute tragique. La forteresse avait été bâtie pour au moins dix mille âmes : le ménestrel, après avoir jeté un œil dans l’un des dortoirs suspendus au-dessus de l’abîme, avait conclu qu’ils pouvaient chacun accueillir vingt soldats. Si le colosse de pierre trahissait une certaine mégalomanie et un sens des proportions qui confinait à l’absurde, ses murs racontaient aussi la crainte de ceux qui en avaient dressé les plans. La citadelle était là pour les prévenir d’une menace, mais de ce danger, il n’y avait plus de trace.

Lorsqu’ils parvinrent à l’autre bout, la nuit tombait. Les deux compagnons décidèrent de bivouaquer dans le vestibule d’honneur, dont une vaste porte en arche perçait le mur septentrional. Si la taille de celle-ci était comparable avec celle du côté opposé, l’ouverture en était bien moins protégée : à défaut de herse, une poutre en barrait l’accès.

— Les vents sont froids, dit le vieil homme. Dormons ici. Nous serons à l’abri.

Samson décrocha les tentures qui pendaient en guenilles le long d’un mur et confectionna deux paillasses. Samson espérait que le vieillard tienne assez longtemps pour lui servir de guide. Lorsque le poète ferma les yeux, il crut entendre un cri d’oiseau. La terre n’était pas loin.

Épuisés par la marche, les voyageurs s’endormirent.

 

Samson poussa la porte à l’aube du matin pâle. À sa grande déception, la brume était au moins aussi dense que de l’autre côté. Ainsi qu’il l’avait craint, le tablier du pont continuait de s’étendre loin devant eux. La route pavée promettait d’être encore longue.

Un détail différenciait pourtant les versants de la forteresse. La face par laquelle Samson était entré ressemblait à un château abandonné : sa pierre grise, érodée par le vent et les siècles, était tachée de nappes de lichen et de bouquets de mousse. Mais tout était ici recouvert d’une suie grasse et noire, comme si un incendie avait ravagé le parvis.

— Que s’est-il passé ? demanda le baladin.

— Quelque chose de terrible, sans doute. Je… je l’ignore.

Samson frotta le pavé avec son talon. Son pied imprima un arc de cercle sur le sol. Grave, le vieil homme fit un bruit avec sa bouche et se mura dans le silence.

— Bien. Nous verrons.

Ils abandonnèrent la citadelle pour s’engager sur le pont, droit devant, vers l’horizon.

À l’exception de la poussière noire qui en mangeait la surface, ce côté ressemblait à s’y méprendre à l’autre. Les mêmes mains avaient bâti les piliers de soutènement, comme les rambardes, les tabliers et la voie. L’ouvrage était l’œuvre non pas d’une vie ou d’une génération, mais d’une civilisation. Son ampleur surpassait celle des pyramides d’Égypte, des murailles de Babylone et des temples grecs. Le pont était un colosse aux pieds d’argile oublié des rois et des dieux.

Malgré le brouillard qui engloutissait la vallée, Samson devinait le disque solaire qui s’érigeait vers le zénith. L’horloge du ciel lui donnait une idée du temps qu’ils avaient déjà marché.

Sur les coups de midi, ils s’assirent. Autour d’eux voletaient de grands oiseaux noirs qui, s’ils ressemblaient à des corbeaux, étaient un peu plus gros et répandaient leurs flaques de déjection sur la pierre alentour. Cette faune était un bon signe : ils approchaient du but.

— Donne-moi ton sac, dit le Gardien.

Affalé sur le pavé, le vieil homme tira de la besace une outre d’eau dont il dévissa le goulot avant d’y coller sa bouche. Vaguement dégoûté, Samson détourna le regard et suivit des yeux un nuage de volatiles.

— Je cèderais père et mère pour une grillade, dit le ménestrel.

Le chevalier eut un rire en désignant l’arc pendu à l’épaule du chanteur.

— Il ne tient qu’à toi de faire mouche.

Samson baissa le front.

— Les Dieux m’ont donné une voix, une tête et une bouche pour en user. Mais de bras, point.

Si Samson avait choisi l’arc, ce n’était pas par goût, mais par crainte : une arme qu’on utilise à distance épargne aux lessiveuses de frotter le sang ennemi.

— Je vais te montrer.

Samson lui tendit son arc. Le Gardien encocha une flèche sur la corde.

— Ton bras droit est un levier, ton bras gauche un pilier. Si l’un ploie, l’autre ne faiblit pas.

La sentinelle banda l’arc sous le regard ébahi de son jeune spectateur, puis colla son poignet contre sa joue et aligna la pointe de la flèche sur un axe imaginaire qui rejoignait son œil droit.

— La flèche ne saute ni ne vole : elle dessine un trait. Observe. Il suffit de peindre l’air.

Un oiseau traversa le pont. Avant qu’il se fonde de nouveau dans la brume, le Gardien décocha. La flèche alla se ficher dans la poitrine de l’animal qui, foudroyé, s’effondra raide mort sur le pavé. Samson applaudit.

— Eh quoi, tu te crois au théâtre ?

Le troubadour considéra le cadavre.

— Nous avons de la viande, mais pas de bois pour le feu.

— Un coup dans l’eau, dit le vieillard. Emporte-le. Nous trouverons bien de quoi faire une flambée de l’autre côté.

Le lion gris se redressa et, gagné par l’ivresse du retour au pays, disparut dans le brouillard.

— Hé, attendez !

Samson ramassa oiseau, arc et carquois, se harnacha comme il put et s’élança dans la course pour rattraper son guide.

 

La brume s’ouvrit sur un paysage que personne, pas même Samson, n’aurait imaginé un jour contempler.

Une prodigieuse cité abandonnée reposait sur les flancs d’un volcan éteint. Le pont, qui débouchait sur un parvis au dallage régulier, ralliait une porte barrée d’une herse éventrée en son centre, comme si un météore l’avait traversée. Les murailles, pourtant de stuc et de mortier, portaient les stigmates d’un terrible affrontement. Les fortifications s’ouvraient de plusieurs brèches. Sur la colline, les maisons effondrées se succédaient, muettes victimes de la guerre qui — il n’y avait plus de doute — avait fait rage ici.

Samson chercha une église, un temple, un palais seigneurial, mais les murs se mélangeaient les pierres. Sur un mat épargné par les années, un drapeau en loques claquait encore au vent. Il portait les couleurs du blason que le fier Gardien arborait sur son plastron.

Le poète n’osait lever les yeux sur son compagnon. La mâchoire tremblante, la sentinelle découvrait le secret que lui avait interdit sa mémoire.

— Je me souviens, dit-il. J’étais un jeune homme lorsque la guerre a éclaté. Nos défenses étaient les meilleures de l’empire, nos murailles épaisses comme plusieurs troncs et nos tours plus hautes que les chênes vénérables. Le gouffre nous avait toujours protégés, car seul le pont permet d’atteindre l’enclave. Mais nos ennemis venaient d’en haut, de tout autour, d’ailleurs et de dedans.

— Qui étaient-ils ?

Le regard du vieillard s’embua.

— C’était il y a si longtemps, je ne me souviens plus que de leurs yeux cruels. Ils ont tué tout le monde.

— Ils sont partis depuis, dit Samson.

Ils tendirent l’oreille. Un grondement sourd enflait dans la terre, sans doute fruit des entrailles du volcan qui, bien qu’éteint, brûlait toujours en son noyau. Le Gardien hocha la tête.

— Les quelques survivants, dont je faisais partie, ont gagné le pont, puis la forteresse. Nous étions trop peu pour contre-attaquer, nous ne faisions pas le poids. Tout juste pouvions-nous, au prix de notre survie, interdire aux intrus l’accès à ces landes maudites.

Samson tapota l’épaule du soldat et l’invita à s’appuyer sur son bras.

— Visitons.

Ils franchirent la herse percée comme un fil dans le chas d’une aiguille et gagnèrent la grande place qui, à l’instar du pont, était pavée de suie.

— Le volcan a craché, dit Samson.

Le vieillard opina du chef.

— C’est possible, oui.

Le poète engrangea autant d’images que sa mémoire le lui permettait. Le spectacle était dantesque, la vision digne des poèmes épiques et des chansons de geste. La ville portait des traces d’incendie en plusieurs endroits, même si le manteau de poussière masquait la plupart des foyers. Les toits crevés des maisons exhibaient comme des os leurs poutres rongées par les flammes. Un ennemi inconnu les avait pris par surprise, s’était emparé de la ville au prix d’un massacre, mais avait été payé en retour par l’éruption du volcan, qui avait terminé le travail. La cité pouvait dormir pendant des siècles, désormais sépulture.

— Tout le monde est parti, répétait le vieil homme.

— Tout le monde est mort.

— Je suis le dernier.

Ils eurent beau chercher, ils ne découvrirent aucun cadavre. Comme sur les pentes du Vésuve, la cendre avait consumé chairs et squelettes.

— Il n’y a plus rien pour nous, dit Samson.

Le vieil homme ressemblait à un enfant prisonnier d’un corps qui lui était étranger. Les yeux humides, le Gardien contemplait les ruines de sa jeunesse avec la flamme de ceux qui auraient préféré ignorer la vérité.

— Vous avez raison. Rentrons.

Alors qu’ils s’apprêtaient à faire machine arrière, Samson remarqua un tas de cendres contre une maison aux colombages arrachés. C’était comme si le cratère de la montagne avait craché un gigantesque rocher qui s’était alors écrasé en pleine rue.

— Pensez-vous qu’il puisse s’agir d’un météore ?

Le vieillard garda le silence et laissa Samson approcher seul de l’étrange monticule recouvert de suie. Le grondement qu’il avait entendu gagna en intensité.

— On dirait un chapiteau écroulé. Comme une voilure, dit Samson.

À ces mots, le vieil homme se figea.

— Je me souviens ! s’écria-t-il.

Le temps que Samson fasse volte-face, la chose qu’il avait prise pour un chapiteau s’anima et ouvrit de larges paupières en fente, derrière lesquelles scintillèrent des pupilles écarlates.

— Courez ! hurla Samson.

Le dragon déploya des ailes grandes comme des misaines, déroula son cou de serpent et fit claquer ses mâchoires. Un crissement s’échappa de sa gueule hérissée d’une triple rangée de crocs.

Au même moment, quatre ombres sorties de leurs tanières voilèrent le ciel. Le monstre suivit du regard ses compagnons de massacre et, pliant ses pattes colossales, prit son essor dans un tourbillon de fournaise. Les pieds ancrés dans le sol, le Gardien paraissait hypnotisé par la perspective de son trépas prochain.

— Fuyez ! Je vais les occuper.

— Pas question, s’exclama Samson. Vous venez avec…

— Je suis le dernier, l’interrompit-il avec aplomb.

Sur ces mots, il tira sa lame du fourreau et raffermit sa prise. Au même moment, les cinq créatures de cauchemar fondirent sur eux. Les compagnons échangèrent un regard.

— Maintenant !

Samson fila tout droit. Empêtré dans sa besace et son arc, il gagna la première ruelle qu’il trouva et dévala la pente en direction du portail. Un cri résonna au milieu du tonnerre des claquements d’ailes, mais le poète ne se retourna pas. L’histoire du vieil homme venait de prendre fin. Le troubadour parvint jusqu’à la herse et remarqua au passage un détail qui aurait dû lui mettre la puce à l’oreille : la grille avait été brûlée au point d’en fondre.

Il allait rejoindre le pont lorsqu’un froissement de cuir lui tira un frisson. La gueule grande ouverte, les ailes repliées, un monstre tout en griffes et crocs émergeait de la brume. Tel Persée face à la Méduse, le cœur de Samson cessa de battre pour se figer, terrassé par ce cauchemar. Le dragon feula comme un tigre. Alors, le poète constata avec horreur que le plastron du chevalier était resté coincé entre deux rangées de dents, distordu et sanglant.

— Au secours ! s’écria-t-il.

Une idée lui traversa l’esprit. Avant que les acolytes du dragon ne rejoignent la créature et que le trouvère n’ait plus une chance de se sortir du guêpier, Samson avait encore une carte à jouer.

Le saltimbanque tira de son sac l’oiseau que le Gardien avait abattu, le secoua devant le monstre et le lui envoya. Cette proie de second choix ne l’occuperait qu’une seconde, mais elle lui offrirait peut-être le temps dont il avait besoin pour prendre la poudre d’escampette.

Le dragon, mû par un réflexe propre à son espèce, attrapa le cadavre au vol. Comme un volatile de basse-cour, le reptile dressa son cou vers le zénith et donna un coup de mâchoire pour ingurgiter sa victime. Samson en profita pour se faufiler et disparut dans la brume du pont.

Lorsqu’il découvrit son échec, le dragon hurla de colère.

Mais le poète se trouvait déjà loin.

 

Samson souffla la lanterne. Le jour se levait sur la citadelle et le faisceau de lumière qui lui avait fait si peur la première fois n’était plus nécessaire. Constitué d’un assemblage de lentilles emboîtées, le mécanisme racontait à lui seul le degré d’ingéniosité qu’avait atteint la cité avant de plier l’échine face à ses nouveaux maîtres.

Samson avait réussi à semer les dragons. Ces animaux, s’ils étaient imposants, avaient une mauvaise vue et n’auraient pas risqué de prendre leur essor dans le brouillard. Ils pouvaient bien rejoindre la forteresse en rampant sur la voie pavée, mais ils étaient lourdauds. Le temps qu’ils y parviennent, Samson se serait déjà barricadé derrière les murs de la citadelle.

Mais les dragons ne vinrent jamais.

Ce n’était pas plus mal.

Samson dévala l’escalier qui reliait le couloir au dôme, là où se trouvait la salle d’observation, et gagna le réfectoire pour y préparer son gibier. Il dépluma l’oiseau qu’il avait atteint de sa première flèche au petit matin, le vida de ses entrailles et l’embrocha sur un pic qu’il plaça sur le feu. Les flammes léchèrent le volatile et en rôtirent la peau.

Samson frissonna au souvenir des dragons et de leur haleine soufrée qui avait su réduire la cité à néant. Personne ne devrait plus s’y rendre, pas après ce qu’il y avait vu. C’était hors de question.

Une fois le festin terminé, le troubadour ouvrit la trappe, y jeta les ordures et, comme chaque matin, passa son armure pour faire son tour de garde. L’épée pendue à la ceinture, les chausses remplacées par des bottes, il leva haut la herse et marcha vers le pont. À cette heure, le soleil à peine né embrasait le brouillard de couleurs irisées.

Le poète enfila son heaume, ou plutôt celui du Gardien. C’était un objet magnifique, qu’il avait retrouvé au fond d’un dortoir et qui portait des motifs identiques à ceux de son plastron. Le casque avait été sculpté en forme de tête de dragon.

Lorsqu’il eut terminé de savourer le matin, Samson fit marche arrière et regagna le ventre du grand funambule. Plus tard dans la journée, il complèterait son poème. Dans un mois, dans un an ou peut-être dans dix, il inscrirait le mot « Fin » sur le vélin.

En attendant ce jour, il se l’était promis, il garderait le pont en souvenir d’un ami.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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