Le jour du grand orage

La nuit, je me souviens du jour du grand orage.

Avant, c’était moi qui regardais les étoiles. Certaines nuits, depuis la fenêtre de ma chambre, Pap’ et moi en comptions des centaines : nous dessinions avec elles, en nous servant de nos doigts comme de pinceaux célestes.

Les étoiles portaient des noms dont je ne me souviens plus. Pap’ disait que chacune d’entre elles brillait pour veiller sur quelqu’un, même sur Mam’, qui était partie pour un grand voyage. Je me rappelle l’avoir réclamée les premières semaines, et les explications de Pap’ n’y changeaient rien. Mais les semaines se sont transformées en mois, puis les mois en années, et son visage a fini par s’effacer tout seul de ma tête. Quand les gens voyagent si longtemps, il ne faut pas s’étonner que nous n’en gardions aucun souvenir.

Ma tête est brumeuse ces derniers jours. La pluie la remplit au gré des orages, comme un verre oublié dans le jardin. Les étoiles observent ce spectacle d’un œil amusé. Je le sais à la façon dont elles clignotent au zénith. Avant, Pap’ et moi regardions les étoiles. Aujourd’hui, ce sont elles qui me dévisagent.

J’ai un peu froid, parce que ce lit n’est pas le mien. Son matelas n’est pas aussi mou que celui qui m’attend à la maison, mœlleux comme un chamallow, celui-ci est sévère, il cherche à m’en imposer. Même si mes yeux sont aveugles, mon nez bouché et que mes bras sont des tiges de bois, j’aimerais sentir l’odeur de l’adoucissant que Pap’ ajoute à la lessive du dimanche soir, là, sur mon oreiller. Quand le dimanche vient et que je monte me coucher, je sais que les draps sentiront comme un rêve. Quelqu’un a remplacé ce parfum par un autre, plus dur, presque piquant. Derrière ma tête gronde une odeur de feuilles mortes. Ce n’est pas gênant quand il fait chaud, mais dès que la température chute, l’air s’imbibe d’une tristesse à laquelle ne fait qu’ajouter cette senteur acide. La maison me manque.

Mes souvenirs se déchirent. Ils font des lambeaux dans ma tête, derrière mes yeux, ils dansent dans le vent comme des sacs en plastique pris dans les griffes des arbres et qui, un par un, finissent par s’envoler. Cela devrait m’attrister, car personne n’aime perdre des morceaux de lui-même. Un puzzle dont on égare une seule pièce ne vaut même pas la peine d’être commencé, mieux vaut jeter la boîte entière. Pourtant, je voudrais rester là encore un peu.

Je me rappelle le jour du grand orage.

Le ciel grondait depuis des heures. Le soleil était resté caché derrière de grands rideaux noirs, sombres comme une armée de criquets. Les nuages pendaient si bas qu’ils paraissaient devoir toucher nos têtes.

— Ça va finir par exploser, avait dit Pap’.

Il se tenait sous le porche, le nez en l’air et le ventre en avant. L’odeur de sa cigarette se mélangeait à celles de la pelouse fraîchement coupée et de la terre gorgée d’eau. Quand je pense à mon père, j’ai en tête ce parfum.

Je m’étais approchée à pas de loup pour ne pas faire craquer les planches de la terrasse. Autrefois, j’aimais le silence qui précédait le fracas de la tempête. La nature a une façon particulière de se mettre en colère : elle retient son souffle jusqu’au dernier moment. C’est quand elle n’en peut plus, et seulement à cet instant, qu’elle expulse sa fureur comme une mauvaise toux.

Nous étions tous les deux restés sous l’auvent, dans la pénombre, avec mes bras passés autour de sa jambe, jusqu’à ce que l’orage se décide à éclater. L’air était si chaud que j’en étouffais et soudain la pluie était arrivée comme un drap tiré sur une scène. D’énormes gouttes avaient frappé le sol, si lourdes qu’elles creusaient des cratères dans le chemin. À chaque impact, elles projetaient des particules de terre. Puis tout s’était changé en boue.

— Je vais t’emmener à l’école, avait dit Pap’.

Nous avions rejoint la voiture sous la toile crépitante d’un vieux parapluie. La Volvo bleue avait des sièges de couleur brune, mais ils sentaient le plastique et ils étaient si lisses que, même attachée, je glissais sur la banquette. Pap’, les mains serrées sur le volant, s’était ébroué comme un chien : les gouttelettes de pluie prisonnières de ses cheveux avaient piqueté mes lunettes. À l’intérieur de la Volvo, l’orage faisait trembler les vitres.

— On est obligés d’y aller ?

Sans un mot, Pap’ avait écrasé sa cigarette dans le cendrier et tourné la clef de contact dans le démarreur. Le moteur avait toussé, craché, s’était noyé une première fois, avant de me secouer comme si j’étais assise sur une machine à laver.

— L’école, c’est tous les jours ou jamais, avait-il fini par répondre.

En réponse à mon soupir, Pap’ m’avait gentiment pincé la nuque.

— Ce soir, on ira manger des frites.

Cette promesse m’avait réjouie : davantage que celle de m’empiffrer de mayonnaise, c’était l’idée de passer toute une soirée hors de la maison qui me réconfortait. La voiture s’était engagée dans l’allée jusqu’à faire disparaître la maison derrière le bosquet qui longe les marais. Par réflexe, je m’étais retournée pour la regarder s’éloigner. Ses fenêtres sombres aux carreaux ébréchés étaient de grands yeux vides : la pluie, qui débordait les gouttières, lui donnait un air encore plus triste que d’habitude.

Je n’ai plus la frousse comme au début. Pourtant, il m’arrive de me sentir seule. Les premiers jours, j’aurais voulu hurler, mais l’émotion me serrait la gorge et m’empêchait d’émettre le moindre son. Je restais silencieuse en attendant que le soleil se couche, quitte à garder près de moi l’ombre de peur qui grandissait dans mon ventre. Quand les ténèbres gagnaient du terrain, je priais en secret pour que personne n’approche de mon lit. Mais rien ne paraissait devoir retenir les visites, chaque nuit plus nombreuses.

Le jour du grand orage, nous n’avions pas quitté la salle de classe : la pluie tombait dru sur le goudron de la cour de récréation. Nos dessins à la craie avaient tenu le temps d’un rire, puis s’étaient mis à dégouliner en arcs-en-ciel informes sur le bitume. Nos fronts plaqués contre les fenêtres, nous avions assisté à leur fuite. Il n’avait pas plu depuis si longtemps que certaines œuvres dataient encore des précédentes vacances. Quelques enfants pleuraient.

— Plutôt que de faire les mouches sur les carreaux, remplissez donc ces coloriages. Nous irons jouer dehors quand la pluie cessera, avait dit la maîtresse. Mais il faut vous armer de patience : ça risque d’être long.

Je n’aimais pas la manière dont les adultes dissimulaient leur ignorance derrière de longues phrases. Si la pluie durait aussi longtemps que le voyage de Mam’, nous ne sortirions jamais de cette salle de classe. Le soleil ne s’était pas montré de toute la matinée. Le vent hurlant rabattait la pluie contre les fenêtres, les gouttes cliquetaient sur le verre et leur raffut ressemblait davantage à celui d’une tempête de sable ou d’un cyclone qu’à celui d’un orage. Entre les leçons, la maîtresse écoutait la radio avec une grimace anxieuse. Son front était plissé.

— Ils ont condamné l’autoroute, avait dit une voix grave à la table des professeurs, pendant l’heure de cantine.

L’oreille tendue, j’avais frissonné d’inquiétude : si le chemin qu’empruntait Pap’ pour aller travailler avait été barré, il devrait revenir par le col et ses routes en lacet. Ce trajet lui prenait davantage de temps que lorsqu’il filait sur la grande trouée à six voies. Je l’avais accompagné une fois. Sur ce ruban de bitume plus lisse que du papier, les cahots de la Volvo n’étaient presque plus dérangeants du tout.

— J’ai prévenu vos parents, avait annoncé la maîtresse à notre retour en classe. Les cours sont suspendus. Ceux dont les papas et mamans peuvent venir les chercher sont autorisés à partir plus tôt.

Des adultes dégouttants d’eau s’étaient succédé dans la salle tout l’après-midi et avaient emmené un à un mes camarades. J’avais levé les yeux de mes découpages à chaque fois qu’une famille traversait la cour à grandes enjambées. Les enfants et leurs parents avançaient courbés sous la pluie battante et des gerbes jaillissaient en fontaines sous leurs semelles.

Quand sonna l’heure de la fin des cours, nous n’étions plus que quatre à être assis derrière nos pupitres. Sur les visages des autres se peignait la mine sombre de ceux qu’on a abandonnés, comme dans les contes de Grimm. Je n’étais pas inquiète : Pap’ m’avait appris à cacher ma peur dans quelque chose. Pour l’instant, je la gardais précieusement dans mes mains, sous la forme d’une paire de ciseaux à bouts ronds.

La maîtresse avait passé deux coups de fil, puis s’était absentée un instant dans le couloir. Quand elle était revenue, elle m’avait appelée par mon prénom.

— Vincent m’apprend que ton père habite près de chez lui. Il se propose de te ramener à la maison, avait-elle dit avec un sourire.

J’avais levé le menton. À côté d’elle se trouvait le concierge de l’école, un grand bonhomme qui s’occupait aussi du jardin et qui vivait dans une sorte de cabane de l’autre côté du lotissement.

— On est presque voisins, avait-il ajouté. Ça m’embête pas.

La maîtresse s’était baissée pour mettre son visage à la hauteur du mien. Ses cheveux sentaient le chien mouillé.

— Tu veux rentrer chez toi ?

Son ton enjoué dissimulait son impatience. Bien entendu, je n’avais pas envie de passer la nuit à l’école, mais l’idée de partir sans Pap’ ne m’enchantait pas non plus. J’avais repensé à la maison vide, à ses fenêtres tristes et aux frites promises, avant d’accepter finalement d’un hochement de tête.

— Faudra courir jusqu’à la camionnette, s’était exclamé Vincent, y pleut encore fort !

Abandonnant mes ciseaux à regret, j’avais enfilé mon imperméable et passé les lanières de mon cartable sur mes épaules. Vincent m’avait ouvert la porte et j’avais cru entendre la pluie me souffler un conseil, mais ses mots s’étaient aussitôt noyés dans le déluge. J’avais couru aussi vite que mes jambes me le permettaient et m’étais jetée dans le véhicule. Vincent avait refermé la portière sur moi. Le dos de ma robe était trempé.

À mes oreilles résonne encore le claquement de la porte, mais la pluie s’est calmée depuis : cela fait des jours qu’elle ne s’est pas abattue sur ma tête. La terre est longtemps restée noyée, mais le soleil a fini par en venir à bout. Dans le combat qui oppose le feu et l’eau, cette dernière remporte toujours la première manche, mais elle s’incline si les flammes brûlent trop fort. Le fleuve a regagné son lit, comme moi, et même si les prés sont encore inondés, le théâtre de la nature s’est apaisé. Les colères du ciel sont passagères, mais impressionnantes. La pluie a cessé de m’effrayer. Au-delà de sa force, j’aime la façon dont elle nettoie le monde. Si elle y met tant d’ardeur, c’est qu’il y a beaucoup à faire pour balayer la crasse.

Le camion de Vincent sentait bon les branches coupées et les fleurs fanées. Il ne m’avait pas obligée à attacher ma ceinture de sécurité, comme l’exigeait toujours Pap’ malgré mes plaintes. Cette grande bande noire m’appuyait sur l’estomac et me coupait le souffle, et j’imaginais mal comment une telle chose pouvait avoir été fabriquée pour mon bien. Les sièges du véhicule étaient tapissés de billes en bois. Les adultes prétendaient que ces housses étaient là pour masser votre dos : pour ma part, je trouvais qu’en plus d’être moches, elles faisaient horriblement mal aux fesses.

— Sacré foutu temps, hein ? avait bégayé Vincent sans décrocher les yeux de la route.

Hypnotisée par la tempête aveuglante qui faisait rage, je n’avais rien répondu et m’étais contentée de serrer mes doigts sur ma robe. C’était une jolie robe, épaisse mais légère, recouverte de fusées, d’étoiles et d’astronautes. J’en avais scruté le tissu pour vérifier qu’aucune tache de boue ne l’avait souillée dans ma course.

— Comment on fait pour conduire, avec toute cette pluie ?

J’avais beau plisser les paupières, je n’y voyais pas à deux mètres tant le pare-brise ressemblait au hublot d’un sous-marin. La camionnette avançait pourtant à bonne vitesse et enfilait les virages comme des perles sur une aiguille.

— J’connais cette route comme ma poche. J’pourrais presqu’ rouler les yeux bandés.

Loin de mettre ses menaces à exécution, Vincent avait ralenti pour poser son regard sur moi. Intimidée, je m’étais demandé s’il m’en voulait d’être vêtue d’une si belle robe. Peut-être était-il jaloux ? Les adultes s’habillent si tristement. J’avais collé mon menton sur ma poitrine et fait comme s’il n’existait pas. La climatisation du camion soufflait sur mes genoux et remuait les fusées sur le tissu.

— T’as peur de moi, petite ?

Même si sa figure m’avait toujours semblé étrange, Vincent ne me faisait pas peur. Pap’ discutait souvent de plantes et de jardin avec lui le dimanche. Le terrain du concierge touchait presque au nôtre. Quand il tondait l’herbe, j’entendais le ronronnement de la machine s’approcher comme un chat en embuscade. Vincent vivait seul depuis que sa maman était elle aussi partie en voyage. Un jour, je lui avais demandé s’il pensait qu’elles étaient parties ensemble, mais il n’avait rien répondu et était retourné s’occuper des tulipes. Comme lui, j’aimais les fleurs, mais Pap’ n’en avait plus planté depuis le départ de Mam’. Son absence l’avait rendu paresseux.

— Est-ce que les fleurs vont se noyer ?

Vincent s’était rembruni, comme si les fils qui retenaient ses lèvres avaient été rompus par un couteau invisible. L’image de mes ciseaux d’école m’avait alors traversé la tête pour s’évanouir aussitôt.

— Possible. Mais d’aut’ repousseront. Les plantes finissent toujours par sortir la tête de l’eau.

Nous étions arrivés à la maison quelques minutes plus tard. Vincent avait conduit sa camionnette sur le chemin de terre et zigzagué jusqu’au perron. Le jardinier ne possédait pas de parapluie, aussi s’était-il garé à deux pas de l’auvent.

— Merci, avais-je soufflé.

La bouche de l’homme s’était réduite à un pli. Comme pris d’hésitation, Vincent serrait le volant de ses grosses mains aux ongles verts. J’avais tiré sur la poignée, mais la portière était restée verrouillée. Finalement, le concierge avait brisé son silence d’un reniflement.

— On d’vrait appeler ton père…

Vincent avait actionné une tirette pour débloquer la portière et j’avais penché la tête par l’ouverture. Le camion s’était garé sur un torrent de boue qui glougloutait sous mes pieds.

— Bouge pas, j’ vais faire le tour.

Vincent avait sauté du camion en pestant contre la tempête, refermé la portière d’un grand coup de hanche et m’avait soulevée du siège. Dans ses bras, je ne pesais pas plus lourd qu’un sac d’engrais. Le jardinier m’avait déposée comme un trésor sous le toit de la terrasse. L’eau qui gouttait de mes cheveux et des branches de mes lunettes marquait de petits points sombres sur le bois du plancher. J’avais ouvert la maquette de moulin pour y récupérer le double des clefs. Pap’ avait acheté ce modèle réduit au marché. Les jours de grand vent, les hélices tournaient aussi vite que celles d’un vrai. Vincent était trempé, et il se frictionnait les côtes.

— Appelle ton papa et dis-lui que tout va bien.

J’avais déposé mon cartable dans l’entrée avant de décrocher le combiné. Pap’ avait insisté pour que je ne me serve jamais seule du téléphone, mais j’imaginais en avoir le droit en son absence, d’autant qu’il m’avait fait apprendre son numéro par cœur. Vincent, adossé contre une poutre, m’avait regardée faire en silence. Au bout de trois sonneries, Pap’ avait répondu. Au moins, les lignes téléphoniques n’étaient pas coupées.

— Vincent m’a ramenée. Je suis bien rentrée.

Dis-lui que je lui apporterai un cadeau pour le remercier. Reste ici et ne touche à rien, surtout dans la cuisine. Il pleut très fort, mais je pense pouvoir être là d’ici trente minutes.

Rassurée, j’avais transmis le message à Vincent. Des crevasses barraient son front. Même s’il les avait essuyées contre son pantalon, ses paumes brillaient d’humidité.

— Bien, avait-il craché comme s’il était sur le point d’exploser. Je m’en vais.

Vincent avait traversé le vestibule et s’était engouffré sous l’auvent, replongeant par son départ la maison dans le silence. J’avais sautillé jusqu’au salon pour regarder son camion quitter le jardin. Le véhicule avait tressauté, puis il avait avancé de quelques pas avant de s’arrêter. Vincent en était alors ressorti, visiblement furieux, les poings serrés, et s’était rué vers la maison sans se soucier de la pluie battante.

— Mon… mon camion est en panne ! avait-il crié, trempé, avant de se ruer sur moi et de me tordre le bras.

 

Au-dessus de ma chambre, un arbre penche sa cime sur moi. Enfoui dans son épais feuillage, hors de portée des maraudeurs, un nid repose en équilibre entre ses branches entrelacées. L’oiseau qui l’a construit se lève avec le jour et, sitôt que le soleil a semé l’horizon, s’élance et fend l’air dans le silence de la forêt. En son absence, les oisillons pépient. Malgré le danger qui rôde, les petits ne peuvent pas s’empêcher de l’appeler. Ils la hèlent sans relâche, jusqu’à ce qu’elle revienne. Les oisillons sont silencieux aujourd’hui. J’ignore s’ils se sont envolés ou s’ils ont été croqués. Leurs cris aigus me manquent : ils me tenaient compagnie quand l’ennui me gagnait. J’imagine que je pourrais me contenter de regarder les fleurs pousser. Vincent avait raison : elles ont vaincu la tempête. Le soleil brille haut dans l’azur métallique, mais la nature se tait. Elle aussi se souvient.

Le camion avait filé à toute vitesse sur des routes glissantes de pluie avant de freiner dans un épouvantable crissement. Enfermée dans le coffre, j’avais prié pour que ma robe n’ait pas d’accrocs. Profitant de l’accalmie, je m’étais redressée pour constater avec tristesse que le vêtement s’était déchiré lorsque l’homme m’avait jetée dans le véhicule. L’air chaud s’engouffrait sous le tissu comme si une main poisseuse me chatouillait le dos. La nuit, j’éloignais les monstres qui vivaient sous mon lit en me couvrant des pieds à la tête, mais ma robe n’était pas assez grande pour que je puisse m’y cacher. J’avais cherché la force de hurler, mais les sanglots m’étouffaient. Crier ne m’aurait pas tirée du pétrin, j’étais pourtant persuadée que c’était la seule chose à faire. Une angoisse me serrait le cou, comme la ceinture de sécurité comprimait mon ventre dans la Volvo de Pap’.

Le hayon s’était ouvert. J’ignorais où Vincent avait pu m’emmener. J’avais mal aux cuisses, aux genoux et aux coudes : le concierge avait conduit comme un dératé et je m’étais cognée d’un bout à l’autre du coffre. Incapable de cesser de pleurer, je lui avais adressé un regard éploré. Je revois son visage, aussi bouffi que ses yeux étaient rouges.

— Je suis désolé, avait-il soufflé.

Sa main s’était refermée sur mon poignet et il m’avait jetée hors du camion. Le véhicule était stationné sur le bas côté d’un chemin recouvert de mousse, de feuilles et de branches mortes. Nous étions au beau milieu de la forêt. Les ramures des arbres couvraient nos têtes comme un toit et retenaient la pluie. Même si je sentais de grosses gouttes me taper le haut du crâne, j’éprouvais malgré moi un soulagement à l’idée que ma robe ne se changerait pas en serpillère.

Vincent avait refermé le coffre avant de m’entraîner à l’écart du chemin. Il se parlait à lui-même, comme si plusieurs personnes habitaient dans sa tête, et s’il continuait de broyer mon poignet, il ne prêtait pas plus attention à moi qu’aux centaines de mouches imaginaires qui bourdonnaient à ses oreilles. Au moment de passer une souche, j’avais saisi ma chance : je m’étais agrippée à son bras pour y planter mes quenottes. Vincent avait hurlé un de ces mots que Pap’ interdisait à la maison et, de sa main libre, m’avait asséné une claque qui m’avait laissée groggy.

— Calme-toi ! Ce s’ra bientôt fini.

Je me souviens avoir détesté la forêt de rester silencieuse, et de ma colère en comprenant que seul leur propre écho répondrait à mes cris. J’avais toujours aimé me promener dans les bois avec Pap’. Lorsque nous enjambions les barrières, il m’y faisait jouer les équilibristes. Au printemps, je cueillais un bouquet de fleurs jaunes, pas parce qu’elles sentaient bon, mais parce que leurs clochettes formaient des bouches en cœur. En hiver, nous marchions parmi les troncs nus sans échanger un mot. La forêt endormie nous regardait passer. Mais la pluie tombait fort le jour du grand orage et le bois se taisait, impuissant. Je me souviens des branches mortes qui cassaient sous mes pieds. Leurs pleurs se mélangeaient aux miens. Les arbres tristes se dévisageaient en chiens de faïence, parce qu’aucun d’eux ne me tirerait des griffes d’un tel animal. L’étau de ses doigts me faisait mal. Ses ongles sales de terre et d’herbe avaient l’air d’être usés. Je me souviens. Nous étions arrivés au pied de la colline où, plus haut, j’avais entendu le fleuve gronder. Le serpent d’eau roulait furieux au cœur de la forêt. D’ordinaire, son cours était paisible, à peine ridé par de minuscules barques en feuilles qui dérivaient à sa surface, mais l’orage l’avait transformé en un monstre rugissant. Saisie d’une brusque angoisse, je m’étais rappelé que Pap’ ne m’avait jamais appris à nager.

— Tiens-toi tranquille, bon sang !

D’un grand tourniquet du bras, Vincent m’avait projetée à terre, s’était empoigné la tête à deux mains et avait commencé à faire les cent pas entre la rive et la lisière. Le jardinier avait l’air à la fois triste et furieux, mais je ne le plaignais pas. Cet homme me faisait peur : je voulais qu’il s’en aille et, par-dessus tout, je ne voulais plus qu’il touche à ma robe d’astronaute.

— C’est ta faute ! s’était-il époumoné.

Sa figure ne ressemblait plus à celle du brave jardinier qui, le matin, plaisantait encore avec la maîtresse sur le seuil du préau. Il n’y avait plus rien en lui de l’homme qui brossait les pétales des fleurs qu’il venait d’arroser, ou de celui qui nous regardait, mes amies et moi, sauter à la corde avec un grand sourire. Sa bouche tordue n’était plus qu’un mince pli sur une grimace crispée et ses yeux exorbités paraissaient vouloir bondir hors de leur trou.

— Tu n’avais pas le droit, avait-il grondé entre ses dents.

Incapable de comprendre ma bêtise, des larmes s’étaient mises à ruisseler le long de mes joues. Par réflexe, je les avais bues. Leur goût était salé et, quelque part, un peu réconfortant. Mon poignet me brûlait et mes chaussettes étaient trempées. Ma robe, elle, me collait aux épaules.

— Tu diras rien, pas vrai ? Y faudra rien dire, pas même à la maîtresse ou à ton père… N’est-ce pas, que tu te tairas, hein ?

— Je veux rentrer.

Mon gémissement n’avait pas eu l’air de l’émouvoir, car Vincent s’était alors penché sur moi et m’avait empoignée par l’épaule, comme un aigle capture un lièvre dans ses serres. De son autre main, l’homme avait soulevé ma robe et examiné l’imprimé. Ivre de rage, j’avais tiré dessus pour la lui retirer. Il pouvait me cogner, m’emmener où bon lui semblait, mais il ne la toucherait pas davantage. Pap’ disait que Mam’ l’avait cousue pour moi. Elle n’était pas à lui. Elle n’appartenait qu’à moi.

— T’es trempée. Retire-la.

— Non.

— Quoi, non ?

— NON.

Vincent avait levé les bras et claqué des mains sur ses cuisses, un air de défaite dessiné sur son visage cramoisi.

— Comment qu’on va faire ? avait-il demandé.

Sans attendre la réponse, l’homme avait ramassé une grosse pierre et s’était rué vers moi. Un tremblement de terre m’avait alors secouée, comme si un gouffre s’était ouvert sous mes pieds.

 

Mes souvenirs se mélangent dans ma tête ébréchée. Je demande quelquefois aux étoiles de m’aider, mais elles semblent décidées à ne pas descendre de leur nuit. Elles préfèrent me laisser seule pour le moment.

Je ne me souviens plus de la façon dont je suis arrivée dans ma nouvelle chambre. J’imagine que j’ai dû flotter longtemps sur le fleuve en colère — loin, très loin de la maison de Pap’ — et que mon corps sans vie a fini par s’encastrer dans ce mikado de branches mortes. Les murs de ma chambre sont faits de joncs et d’algues. Ils me protègent des regards.

Cela fait des mois que je ne bouge plus. Au début, je ne pouvais pas ouvrir les yeux : je pensais que la nuit m’était tombée dessus. J’étais prisonnière d’une ombre épaisse, poisseuse, et je voyais la lumière décliner à travers le voile de mes paupières fermées. Le clapotis de la rivière me tenait éveillée le jour et le hululement des chouettes m’empêchait de dormir la nuit. Le moindre bruissement m’emplissait de terreur et je m’évadais en moi afin de ne pas attirer l’attention. Pour cela, je n’avais plus besoin de retenir mon souffle : silencieuse, je l’étais devenue par la force des choses. Vincent n’est plus venu. La police l’a sûrement jeté en prison. Cela lui est égal. Il a eu ce qu’il voulait. Ma robe. Ma belle robe déchirée…

J’ai servi de repas à d’innombrables familles, certaines à fourrure, d’autres à écailles et à plumes, mais je n’ai pas eu mal. Sans paupières, on ne peut plus fermer les yeux, mais je peux contempler le ciel maintenant.

Je n’ai plus entendu d’autre chanson que celle du vent dans les hautes branches. Là où je me suis arrêtée, personne — pas même Pap’ — ne me retrouvera. Je suis loin de toute route, de toute ville. Mon nom est solitude. Au fil des semaines, ma peau s’est délitée au gré des caresses de l’eau et des visites animales. J’ai découvert qu’un squelette dormait en moi. Comme pour le reste, j’ai fini par m’habituer. J’ai d’autres vêtements depuis : les racines et les plantes m’habillent autant qu’elles me tiennent compagnie.

Je ne dois plus tellement ressembler à Mam’.

Il m’arrive de repenser à Pap’. Je crois lui en vouloir de n’être pas rentré, mais la colère s’estompe. Mon crâne vide se remplit de terre. Il n’y a plus de place pour rien d’autre. Une grande fleur pousse entre mes côtes. Elle prend naissance à l’endroit où se trouvait mon nombril. C’est une fleur jaune, sans clochettes, mais jolie quand même. Quand ses pétales frémissent au gré de la brise et que les libellules y font vombrir leurs ailes, ma tristesse se dilue. Une couvée de mulots s’est logée dans ma tête. Nous formons une famille, et les visages qui autrefois électrisaient mes pensées perdent de leurs couleurs. Leurs lignes se dénouent, comme des pelotes de laine entre les pattes d’un chat.

Bientôt, je ne me souviendrai plus d’autre chose que du soupir du vent, de la danse des joncs et de la régularité de l’eau. Alors les étoiles cesseront peut-être de dévisager mes orbites vides et descendront, enfin, me chercher.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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