Le dos des oiseaux

Deepak et Sarita se connaissent à peine. Pourtant, ils vont se marier.

La famille Singh avait invité les Panranji à venir boire le chai à la maison. Même si l’accord avait été scellé et que Sarita épouserait Deepak au printemps prochain, il n’était pas plus mal que les futurs mariés fassent un peu plus ample connaissance avant la cérémonie.

À l’heure convenue, le père de Sarita conduisit la Toyota à travers les rues de Vijayawada en direction du quartier dans lequel vivaient les parents de Deepak. La voiture franchit le pont qui enjambait le fleuve Krishnâ. L’eau coulait en abondance. Dans quelques mois, avec les premières chaleurs, son flot se tarirait. Les équipes de cricket reviendraient alors s’entraîner sur ses berges pour profiter de la fraîcheur. Assise à l’arrière du véhicule, Sarita plongea dans le fleuve en pensées. Elle frissonnait sous son sari, mais le froid n’y était pour rien. Elle n’avait pas tous les jours l’occasion de se rendre de l’autre côté, là où les maisons étaient plus grandes et les rues plus calmes. Ce n’était pas une question de standing — les affaires du père de Sarita étaient prospères et ils auraient parfaitement pu s’y offrir une villa —, mais de tranquillité. L’urbanisation n’avait pas encore transformé totalement le quartier où ils vivaient : ils jouissaient d’une paix impensable sur la rive opposée. Là-bas, les gaz d’échappement le disputaient aux enseignes lumineuses et aux foules hystériques. C’était un monde différent, auquel elle devrait s’habituer tôt ou tard.

La voiture remonta l’avenue et s’enfonça dans le lotissement situé derrière le grand cinéma. Les chiens errants suivirent d’un œil épuisé la Toyota qui tournait à droite. Une vieille dame enveloppée d’or et de safran leur adressa un signe. Le père de Sarita appuya sur le frein et ouvrit la vitre.

— Où se trouve la maison des Singh ?

L’ancêtre, qui avait la peau dorée des Indiens du nord, lui répondit dans un charabia qui, une chose était sûre, n’était pas du hindi : plus certainement du panjabi ou de l’urdu. Le conducteur tenta de reformuler sa question en tamoul, sans plus de succès. Il dodelina, referma la vitre et poursuivit son chemin pour demander à quelqu’un d’autre. Les rues ici n’affichaient pas leur nom : si l’on habitait dans le coin, on connaissait la route.

La famille Paranji finit par se garer sur le bon trottoir. Un domestique avait été envoyé pour les guetter : quand il avait aperçu la voiture, il s’était mis à battre l’air avec ses bras pour attirer l’attention du chauffeur.

Sarita tâcha de ne pas déchirer le tissu de son sari en descendant du véhicule. Une odeur fruitée lui flatta les narines. Le jardin des Singh était planté de grands arbres au feuillage touffu et, même si la période des oranges s’était achevée, le ramage dégageait encore une fragrance agréable qui masquait celle de la ville. Deepak lui avait parlé de ces arbres au téléphone. Le garçon avait l’air de leur vouer une certaine affection.

Les parents de Deepak sortirent de la maison pour accueillir leurs invités. Ranjit, le père, leur donna l’accolade tandis que la mère, Shivani, agitait les mains devant les domestiques pour leur confier les tâches qu’elle estimait urgentes. Lorsqu’elle eut terminé, elle embrassa sa future belle-fille. Son souffle était lourd et des larmes de joie gonflaient ses yeux.

— Entrez, dit le père de Deepak. As-tu fait bon voyage, Siddarth ?

Le père de Sarita hocha la tête et lui tapa sur l’épaule.

— Le fleuve n’est pas si loin, mais cela fait longtemps que nous ne t’avons pas vu au Club, s’amusa-t-il.

Siddarth et Ranjit s’étaient rencontrés au Country Club de Vijayawada, une institution qui datait des Anglais. Le père de Sarita avait hérité du membership de son père, qui lui-même l’avait tenu de son père. Ranjit avait été admis quelques années plus tôt, après que le vote du conseil d’administration se soit prononcé en sa faveur. Ses parents n’avaient jamais roulé sur l’or, mais l’affaire était rentable : Ranjit s’était bâti un confortable pécule en moins de deux décennies.

— Comment se portent tes autos ?

— Elles ronronnent et se reproduisent plus vite que les singes. Le mois dernier, nous en avons livré cinquante-cinq.

Siddarth dodelina. Les autos étaient le cauchemar des conducteurs prudents, mais ces véhicules à trois roues se faufilaient dans les embouteillages et permettaient au petit peuple de se déplacer à moindres frais. Ils consommaient beaucoup, mais ils coûtaient si peu cher à la fabrication qu’ils finissaient par être vite rentables. La compagnie de Ranjit se chargeait également de l’exploitation et ponctionnait une redevance sur chaque auto en circulation.

— Irons-nous profiter de la climatisation à l’intérieur ?

— Avec plaisir.

Les patriarches traversèrent le patio et disparurent derrière la porte, suivis de près par leurs épouses et par Sarita qui inspectait déjà le jardin comme s’il était le sien. Une fois mariée, elle emménagerait chez ses beaux-parents. Elle avait donc tout intérêt à se fondre dès maintenant dans son nouvel environnement.

L’entrée donnait sur un salon très haut de plafond duquel tombait une fraîcheur bienvenue. Sans air conditionné, la vie dans cette région était une gageure, aussi dès qu’une famille commençait à gagner un peu d’argent, une centrale de climatisation était souvent le premier investissement.

Les domestiques s’affairèrent autour d’eux tandis qu’ils s’installaient dans de grands fauteuils protégés de serviettes en éponge. Une femme âgée déposa sur la desserte un plateau couvert de pâtisseries — des biscuits au beurre et à la noix de cajou ainsi que des bâtonnets de miel grillé — pendant que deux hommes plus jeunes versaient le chai dans les tasses. De l’autre côté du salon, près de la baie vitrée, une servante en sari bleu chassait les moustiques avec une raquette électrique.

— Deepak est à l’étage, dit sa mère. Il ne peut pas descendre aussi facilement qu’il le voudrait, dans son état…

Les visiteurs hochèrent la tête et se gardèrent de faire le moindre commentaire : la brave femme avait déjà suffisamment remercié les uns et les autres. Son fils était pour elle le trésor le plus précieux au monde, aussi le fait qu’une jeune fille au physique avenant, bien dotée et aimable ait accepté un tel mariage était un don des dieux. À chaque fois qu’elle avait échangé avec sa bru au téléphone, elle n’avait cessé de la couvrir d’éloges. La relation entre les deux femmes était devenue cordiale, même si Sarita savait que la cohabitation déterrerait des conflits dormants. La future épouse devrait s’y faire. Après tout, dans quelques semaines, elle serait sa fille : ses volontés auraient alors valeur de commandements.

— Prends un gâteau, dit la mère de Deepak. Prends-en deux, ou autant que tu veux. Tu as besoin de forces.

Par politesse plus que par appétit, Sarita enfourna plusieurs pâtisseries et mit un point d’honneur à se resservir de sa propre initiative. Elle fit passer le goût des galettes au beurre — trop farineuses selon elle — avec une gorgée de chai. Les épices qui flottaient à la surface du thé donnaient un soupçon de piquant qui compensait le côté laiteux de la boisson délicieusement sucré.

— Nous avons beaucoup à discuter, dit Ranjit. Peut-être que…

— Bien sûr, s’exclamèrent les mères en chœur.

Les matriarches s’arrachèrent aux bras de leurs fauteuils respectifs et invitèrent Sarita à faire de même.

— Nous serons au jardin, annonça la mère de Deepak.

Les deux femmes pivotèrent vers la jeune fille et l’accablèrent de regards lourds d’hésitation. Sarita sentit le rouge lui monter aux joues.

— Deepak voudrait discuter avec toi. Peut-être devrais-tu grimper ?

La fiancée hocha la tête. Ses boucles d’oreilles cliquetèrent. Sa belle-mère empoigna ses mains dans les siennes et l’embrassa.

— Tu es chez toi maintenant, ma belle Sarita.

Elle chercha le regard de sa mère qui, presque aussi heureuse que peinée, tentait de draper sa tristesse dans une dignité silencieuse. Finalement, les deux femmes abandonnèrent la promise au pied des escaliers et s’éloignèrent en direction de la cuisine.

La future mariée gravit les marches avec lenteur, presque solennité. Les mœurs avaient évolué depuis l’époque où les unions étaient arrangées par la famille sans consulter les principaux concernés : Deepak ne lui avait pas été imposé, mais suggéré. Il existait désormais une multitude de sites internet où pullulaient les candidats au mariage. Comme la plupart des gens de son âge, Sarita s’était créé plusieurs profils et avait discuté au téléphone avec certains de ses prétendants virtuels. La plupart ne lui avaient pas inspiré confiance. À écouter certaines voix nasillardes, traînantes ou trop assurées, elle s’était même sentie obligée de raccrocher avant de dire au revoir. Au final, c’était une bonne chose que leurs pères respectifs se soient déjà connus : elle n’aurait pas à quitter sa ville natale — ce qui était un soulagement — et à défaut de se marier par amour, elle épouserait un homme doux et intelligent. Avec Deepak, le courant était passé tout de suite : au bout de dix minutes de conversation, ils riaient comme deux amis de longue date. Ils s’étaient rencontrés à plusieurs reprises, le plus souvent chez lui car sa condition physique l’empêchait de se déplacer trop loin. À chaque fois, Sarita avait passé un délicieux moment. Cela ne voulait pas dire qu’ils s’aimeraient un jour, mais ils s’amuseraient ensemble.

Une fois au premier étage, Sarita traversa le salon et le bar. Du bruit montait de la salle de jeu, dont la porte était entrouverte.

La télévision était allumée. Dos à elle, casque sur les oreilles, Deepak appuyait comme un forcené sur les boutons d’une manette. Le jeu vidéo dans lequel il s’était immergé n’évoquait rien à Sarita. Pour elle, il s’agissait d’un divertissement bruyant et sans intérêt, qui n’offrait pas de prise avec le réel. Mais Deepak aimait s’y plonger comme dans un lac duquel il ne sortait que pour affronter le monde, avec tous les désagréments que le combat impliquait.

— Deepak ?

Les écouteurs l’empêchaient d’entendre quoi que ce soit, mais elle ne voulait pas le surprendre. Un homme dans sa condition devait être ménagé. Elle actionna l’interrupteur du plafonnier. Deepak jeta un œil en l’air, retira son casque et tourna la tête. À croiser le regard de Sarita, son visage s’illumina d’un grand sourire.

— Je ne pensais pas que vous deviez venir si tôt !

— Nos pères sont en grande discussion. Nos mères comptent les fleurs pendant ce temps, plaisanta-t-elle.

Deepak chercha dans les yeux de sa future épouse une étincelle qu’il ne décela pas.

— Ça va ?

— Disons que c’est inhabituel.

— Cela t’ennuie ?

— Quoi donc ?

— Tout ça. Mais nous sommes déjà des fruits presque pourris, n’est-ce pas ?

— Parle pour toi : je n’ai que vingt-cinq ans.

La jeune fille gratta le mur du bout de l’ongle. À son âge, se marier était devenu plus qu’une nécessité, presque une urgence. Deepak affichait presque trente ans au compteur, ce qui faisait de lui un vieux garçon.

— Viens t’asseoir.

— Je préfèrerais que nous allions au petit salon.

Deepak hocha la tête et éteignit la télévision. Un soupir lui gonfla la poitrine.

— C’est encore pire cette semaine : j’ai l’impression qu’on me plante des poignards dans le dos à chaque fois que je me lève.

— Tu veux de l’aide ?

— Pas d’une demi-portion, répondit-il avec un sourire las.

Deepak déploya son corps gigantesque. Une grimace de douleur effaça son rictus tandis qu’il se redressait en tremblant. Le garçon mesurait plus de deux mètres trente, ce qui faisait de lui l’homme le plus grand d’Inde, sinon du monde entier. Le plafond de sa chambre avait été rehaussé peu de temps après son quinzième anniversaire, mais l’architecture de la maison l’obligeait à se tordre le cou sitôt qu’il voulait se déplacer à l’étage. Seul le rez-de-chaussée l’autorisait à se mouvoir sans contrainte ni souffrance.

— Tu es sûr que tu ne veux pas d’aide ?

Appuyé sur le fauteuil, le garçon fronça les sourcils et fit signe à la jeune fille. Quand elle fut assez proche, il déposa une main gigantesque sur son épaule : Sarita lui servirait de canne et de guide, tant il avait quelquefois du mal à maintenir son équilibre. Ensemble, ils quittèrent la salle de jeu et s’installèrent au petit salon, où les domestiques leur versèrent le chai. La chaleur de la paume de Deepak pulsa longtemps dans l’épaule de Sarita, comme si une blanchisseuse y avait passé un fer chaud.

— De quoi veux-tu parler ?

Le garçon retrouva le sourire. Pour lui qui avait connu une adolescence tumultueuse, la présence de Sarita était un baume, chacun de ses gestes un spectacle et le moindre de ses mots une douceur pour l’oreille.

— Pose-moi des questions et j’y répondrai : si nous devons nous marier, un peu d’honnêteté ne nous fera pas de mal.

Sarita dodelina et réfléchit, un doigt plaqué sur les lèvres.

— J’ai bien quelque chose à te demander, mais je ne sais pas si je peux.

— Bien sûr que si.

— Tu es certain ?

— Absolument.

— Je ne voudrais pas que tu prennes peur.

— C’est maintenant que je prends peur.

— Je vais chercher une autre question.

— C’est trop tard !

— J’ai déjà oublié.

— Menteuse !

Le couple échangea un regard amusé.

— Est-ce que tu aimes la glace ? finit-elle par demander.

Deepak plissa le front.

— Pose-moi la question à laquelle tu avais pensé en premier.

La jeune fille sourit.

— C’était celle-là. Vu ma consommation, tu devras gagner assez d’argent pour remplir le frigo de crème au chocolat.

Sarita et Deepak s’esclaffèrent de concert : l’écho de leur hilarité résonna comme une chanson aux oreilles de leurs parents qui, réunis en bas des escaliers, essayaient de percer le secret de leur conversation.

 

Quand le corps de Deepak s’était décidé à rattraper son retard de croissance, celui-ci n’avait pas fait les choses à moitié. Chétif jusqu’à l’adolescence, l’unique fils des Singh s’était brusquement mis à pousser plus vite que du bambou, si bien que ses camarades de classe cessèrent aussitôt de l’appeler « marmouset » pour le surnommer « haricot ». Longtemps, ses parents avaient imaginé que l’anatomie de leur rejeton ne faisait que compenser le temps perdu. Mais quand Deepak dépassa les deux mètres — eux-mêmes atteignaient à peine le mètre soixante-dix — ils en conçurent une certaine inquiétude et consultèrent les meilleurs médecins d’Hyderabad. Après des analyses de sang et des scanners, on diagnostiqua à l’enfant un désordre hormonal : un mystérieux mécanisme empêchait son corps d’arrêter de grandir. S’il continuait ainsi, sa tête finirait par percer le plafond. On lui prodigua un traitement qui ne fit que ralentir le processus : car quoi qu’il arrive, Deepak pousserait jusqu’à la fin de ses jours.

Entre l’après-midi où Sarita et lui s’entretinrent à l’étage et le jour du mariage, seulement trois mois s’écoulèrent. Pourtant, Deepak avait déjà grandi de quinze centimètres.

Ce matin-là, le jeune homme enfila son costume à grand-peine. Les manches étaient trop serrées, la kurta pas assez large, et même le pajama était trop court : le pantalon lui arrivait au milieu des mollets. Sa mère le serina vertement : comment avait-il pu se montrer si peu responsable en faisant prendre ses mesures par le tailleur si longtemps avant la cérémonie ? Il rentra le ventre au moment d’enfiler sa chemise tissée. Sitôt terminée la première partie du mariage, il revêtirait une tenue plus confortable. Il n’avait plus qu’à prendre son mal en patience.

Sur les coups de sept heures, son père vint frapper à la porte. Les invités, les yeux encore collés de sommeil, s’étaient massés devant l’entrée de la salle et discutaient, un verre de chai à la main. L’odeur des fleurs lui monta à la tête tandis qu’un vertige s’emparait de lui.

— N’as-tu pas trop mal ? lui demanda son père en le menant à travers la foule des spectateurs qu’il dépassait de plusieurs têtes.

— C’est un jour heureux, répondit Deepak.

S’ils avaient ensemble récité les prières avant le lever du soleil, le garçon n’avait pas vu sa future épouse depuis plus d’une heure. Lorsque leurs yeux se croisèrent sur le seuil, Deepak sentit son cœur s’enflammer dans sa poitrine. Il voulut la saluer, mais l’emmanchure de sa kurta craqua quand il leva le bras.

Suivant la coutume, Deepak débuta la cérémonie par un refus jeté à la face du père de sa prochaine femme. Le mariage traditionnel confrontait le futur époux à un choix entre la vie d’ascète et celle d’homme marié : l’existence d’ermite était censée l’attirer davantage, car plus paisible. Il prétendit donc opter pour la liberté et quitta la salle, tandis que Ranjit emboîtait le pas à son beau-fils dans une pantomime répétée mille fois pour le convaincre de tous les avantages qu’il trouverait à épouser Sarita. Ils tournèrent autour de la salle et longèrent le chemin à l’extérieur, où les invités les suivirent en cortège. Ils poursuivirent ce petit jeu jusqu’à la barrière : là, conformément au plan, Deepak accepta l’offre de son beau-père sous les ovations du public. La tradition voulait qu’un officiant déploie une ombrelle remplie de pétales au-dessus de la tête du jeune marié, mais Deepak était beaucoup trop grand pour que quelqu’un la tienne si haut. Un cousin de Siddarth se hissa sur les épaules de son oncle et tâcha de soulever le parapluie à bout de bras. Finalement, il réussit à répandre les fleurs à peu près correctement et, au grand soulagement de l’assistance, on put passer à la suite du programme.

Escorté par le cortège, le fiancé remonta l’allée pour retrouver Sarita sur les marches. Son cœur s’incendia à nouveau. Ils échangèrent un sourire et poursuivirent leur chemin ensemble vers le jardin.

L’épreuve des colliers déclencha l’hilarité générale car, si Sarita n’était pas grande, Deepak n’avait absolument pas besoin d’aide pour se rendre inaccessible. À ce stade des noces, les familles et les amis des mariés devaient hisser les heureux jeunes promis sur leurs épaules, afin qu’ils soient tous les deux le plus en hauteur possible. Afin de se prouver leur dévotion, les époux devaient dès lors se jeter des couronnes de fleurs autour du cou, comme à la fête foraine. Les autres essayaient, par jeu, d’empêcher les parures d’arriver à bon port et sautaient en l’air comme des joueurs de volleyball pour préserver le célibat de leur parent. Dans le cas de Deepak, la difficulté était toute relative : cinq hommes le soulevaient, si bien que le haut de son crâne culminait à trois mètres cinquante. Il n’avait plus qu’à bien viser — vers le bas — pour atteindre sa fiancée. L’effort était tout autre dans le camp adverse où, pour couronner la tête du marié, il eut fallu des échasses ou une paire d’ailes. Deepak, malgré la douleur, se pencha pour que Sarita enfile les colliers et tout le monde applaudit.

Le couple s’installa sur la balancelle censée consacrer leur union, mais les charnières cédèrent sous le poids du garçon. Certains spectateurs ne purent s’empêcher d’y voir un mauvais présage, mais tous se turent et une seconde plus tard, la balancelle était remplacée par deux chaises de jardin. Les femmes entourèrent les mariés, entonnèrent les chansons de fertilité et jetèrent des boulettes de riz dans toutes les directions. Enfin, on tendit à Sarita une écuelle de lait fermenté dont elle dut boire le contenu à mesure qu’on la lui remplissait encore et encore. Si la jeune fille aimait la glace, la boisson lui causa des crampes d’estomac. Son sourire s’estompa le temps pour elle de terminer le bol, mais réapparut sitôt qu’au son des tambours et des cornes, ils rentrèrent pour poursuivre la cérémonie.

Deepak enfila un dhoti — une très longue bande de tissu blanc nouée à la taille et qui, bien enroulée autour des hanches, faisait un vêtement confortable — et retira sa kurta, son torse désormais seulement paré des colliers de fleurs dont le parfum puissant lui piquait les yeux. Ils s’assirent sous la tenture qui symbolisait le temple et les brahmanes entonnèrent la suite des mantras en allumant des bouquets d’encens.

La cérémonie dura des heures, au cours desquelles Deepak et Sarita répétèrent des prières qu’ils ne comprenaient pas et des invocations à des dieux auxquels ils ne croyaient pas vraiment. Ils marchèrent autour de l’autel, brûlèrent des plantes dans un braséro, s’échangèrent des fruits et piétinèrent des pierres. Les invités, pour lesquels un buffet avait été dressé dans le jardin, entraient et sortaient de la salle au gré de leur envie.

Quand Deepak prit Sarita sur ses genoux, ils furent proclamés mariés. Les jeunes gens jouèrent les mannequins pour les photos, serrèrent des mains à s’en faire des ampoules et sourirent tant qu’ils purent. Ils devaient réserver un peu d’énergie pour la cérémonie des cadeaux, qui aurait lieu quelques jours plus tard et consisterait en un long défilé devant un parterre de photographes où ils devraient poser avec tous les convives à tour de rôle. Cette épreuve durerait des heures : après cela, ils n’auraient sans doute plus envie de sourire pendant des semaines. Mais malgré l’épuisement, Deepak et Sarita affichaient des mines réjouies.

Ils libérèrent les invités et poursuivirent le rituel à l’abri des regards, jusqu’au coucher du soleil. Lorsqu’enfin ils rentrèrent chez eux, les nouveaux mariés eurent à peine la force de faire l’amour. Mais au moment de fermer les paupières pour s’abandonner au sommeil, ils éprouvèrent tous les deux un certain sentiment de félicité conjugale.

 

La douleur de ses courbatures incommoda Sarita bien avant qu’elle ouvre les yeux. La nuit avait été courte et le mariage épuisant, si bien que même ses paupières renâclaient au travail. Elle s’étira de tout son long et de tout son large, profitant du lit aux dimensions ubuesques fabriqué sur mesure pour le jeune couple. Lorsqu’elle finit par sortir de son demi-sommeil, elle réalisa qu’elle était seule dans la couche. Intriguée, elle appela son mari, sans succès.

Le temps de se brosser les cheveux et d’enfiler une robe de chambre pour ne pas effrayer sa belle-famille au matin du premier jour, l’épouse descendit les escaliers sans faire de bruit. La mère de Deepak était enfoncée dans l’un des fauteuils du grand salon, le regard fixé sur un point vague. Quand Sarita pénétra dans la pièce, elle sursauta et posa une main sur sa poitrine.

— Oh, c’est toi. Viens ici, ma fille.

La mère l’attira à elle et l’obligea à s’asseoir sur ses genoux. Les traits de son visage étaient tirés, comme si la nuit avait été mauvaise. Sarita, au contraire, resplendissait.

— Où est Deepak ? demanda la mariée.

La mère dodelina et inclina le front pour fuir le regard de sa belle-fille. On lui dissimulait quelque chose.

— Que s’est-il passé ? fit Sarita.

— Une rechute.

La mère de Deepak gémit avant de se cacher derrière le voile de ses cheveux.

— Il est dans le jardin, glapit-elle.

Anxieuse, la jeune femme abandonna les genoux maternels et se dirigea d’un bon pas vers le patio. Elle croisa des domestiques, mais ces derniers évitèrent son regard comme s’ils détenaient la clef d’un lourd secret dont ils ne pouvaient rien révéler, sinon à laisser la nouvelle venue en prendre connaissance par ses propres moyens.

Sarita ouvrit la porte. L’air était déjà pesant et les nuages noirs. Dans quelques heures, la mousson détremperait le sol et nettoierait le fleuve. Pour le moment, l’atmosphère gorgée d’eau était à couper au couteau. Une odeur de putréfaction flottait dans l’air, à peine masquée par les senteurs fruitées du jardin. Son jardin désormais.

Elle remarqua la silhouette de Deepak à l’autre bout du terrain. Les chaussures mouillées de rosée, elle contourna le bosquet de palmiers et s’approcha de son époux, qui était assis sur une souche. Deepak ployait l’échine sous le poids d’un remords dont elle ne devinait pas encore la nature. Un soupir souleva ses épaules noueuses. Bientôt, il entendit sa femme arriver et tourna la tête :

— Oh, tu es réveillée ? As-tu bien dormi ? Je ne pouvais pas rester au lit.

— Tu n’avais plus sommeil ?

— Pas exactement.

Deepak se redressa comme une girafe qui, ayant étanché sa soif, reprend sa position verticale. Sarita manqua de hurler : Deepak mesurait un bon mètre de plus qu’au moment où ils s’étaient couchés.

— Comment est-ce possible ? s’exclama-t-elle. Il faut que tu ailles à l’hôpital !

Deepak pencha la tête.

— Pour qu’ils me scient les jambes ? Je ne sais pas.

— Oh, mon pauvre mari…

Elle se précipita sur lui pour l’étreindre, mais ses bras étaient devenus trop courts pour qu’elle puisse faire le tour de sa cage thoracique.

— Rassure-toi, dit le garçon, mon père s’occupe de tout. L’hôpital est prévenu. Le problème, c’est que je ne tiens plus dans la voiture… mais Papa a loué une camionnette qui ne devrait plus tarder. Papa s’occupe de tout…

Sans plus pouvoir rien ajouter, Deepak s’effondra en larmes. Le cœur brisé, Sarita lui caressa les joues et les essuya avec sa robe de chambre. Ils avaient beau n’être mariés que depuis quelques heures, elle sentait un feu nouveau brûler en elle.

— J’irai avec toi.

— Nous n’en aurons pas pour longtemps et je préfère que ma mère ne reste pas seule. Elle est dévastée, tu sais, c’est une femme qui a la tête sur les épaules et qui connait la vraie souffrance, mais elle déteste la solitude. Tu es sa fille unique, maintenant. Cela me rendrait heureux de te savoir près d’elle pendant que mon père m’emmène à la clinique.

Sarita acquiesça à contrecœur. Deepak voulut passer sa main sur le visage de sa femme, mais il réalisa que sa paume était déjà plus grande que sa tête tout entière. Sa taille de géant n’avait plus rien d’humain. Siddarth, le père de Deepak, parut à ce moment.

— Le camion est là, dit-il. Bonjour Sarita, as-tu bien dormi ?

Ils échangèrent un sourire triste et, sans épiloguer, aidèrent Deepak à se dresser sur ses pieds. Son pantalon de pyjama lui faisait maintenant office de bermuda.

— Nous ne serons pas longs, répéta l’époux à sa femme.

— Ça m’étonnerait, répondit-elle en son for intérieur.

Sarita suivit des yeux le père et le fils qui s’éloignaient, cahin-caha, puis retourna dans la maison le cœur lourd. Sans qu’elle puisse se l’expliquer, un pressentiment hurlait en elle qu’elle portait — peut-être en partie seulement — la responsabilité de l’état de son mari.

 

Les jours suivants, Deepak ne revint pas. Chaque midi, Sarita et sa mère se rendaient à l’hôpital pour tenir compagnie au colosse. Ce dernier se languissait de la maison. Son état était stable et, bien que le personnel soignant ait dû mobiliser l’énergie de quelques charpentiers pour lui bâtir un lit solide, l’établissement se révélait plutôt compréhensif. Les docteurs se succédaient à son chevet, tant par curiosité que par ambition, flairant de loin le prix Nobel. Bientôt, les journalistes sollicitèrent l’autorisation d’accéder au malade. Les rumeurs allaient bon train et celle de la présence d’un géant avait fini par transpirer des murs de la clinique pour se répandre à travers les venelles de Vijayawada. Face à l’insistance dont ils firent preuve, Deepak accepta d’être filmé et interviewé.

— Tu n’es pas obligé, lui répétait son épouse.

Mais l’exercice, s’il était inédit, ne manquait pas de séduire le jeune homme. Les premiers reportages furent diffusés à la télévision et furent vite repris par les chaînes nationales, lesquelles dépêchèrent à leur tour des envoyés spéciaux. Deux jours plus tard, les premiers reporters étrangers, d’abord chinois, puis européens, firent le déplacement. Une équipe de journalistes français surprit une délégation de brahmanes venus bénir l’attraction locale et trouva l’image suffisamment pittoresque pour être retransmise au vingt heures. Le lendemain, les médias européens répandirent la rumeur selon laquelle en Inde, on vénérait désormais un géant que l’on prenait pour un dieu. Deepak considérait ces allégations comme des plaisanteries et ne s’en inquiétait pas, jusqu’au jour où la foule des fidèles, convaincue par la télévision, se massa au pied de l’hôpital, obligeant le directeur à demander à la police de dégager l’entrée des urgences. On suggéra alors à Deepak et à sa famille de réfléchir à une solution, car cette situation ne pouvait pas durer.

— Tu ne t’ennuies pas trop ? le questionna Sarita.

Les pieds de Deepak chatouillaient presque le mur opposé. Pendant ce temps, des inspecteurs du Livre Guinness des Records mesuraient son formidable corps à l’aide de plusieurs mètres-rubans agrafés les uns aux autres.

— J’ai l’impression d’être la reine d’une ruche en ébullition.

— Ce n’est pas moi qui suis censée pondre ?

Ils échangèrent un regard entendu et Sarita posa sa main sur son ventre. Deepak hurla sa joie, et son cri envoya valdinguer les inspecteurs dans les cordes. Ils étaient passés à deux doigts de la crise cardiaque.

— Comment est-ce possible ? s’écria le géant.

— Tu veux que je te fasse un dessin ? J’espère juste qu’avec tout ça, il tiendra davantage de sa mère que de son père.

Deepak lui prit la main et manqua de lui broyer les phalanges.

— Je dois m’occuper de toi.

— Et moi de toi, répondit-elle.

— Pouvons-nous prendre une photo ? demanda en anglais le type du Livre des Records.

Maintenant habitué à sourire pour l’objectif, le couple pivota vers le photographe.

— Vous êtes désormais l’homme le plus grand de tous les temps, annonça l’inspecteur. Félicitations !

Les officiels les remercièrent, puis refermèrent la porte derrière eux en quittant la chambre. Dans le couloir, les mariés entrevirent la masse de ceux qui se pressaient pour approcher — ou même seulement apercevoir — la légende vivante.

— Rentre maintenant, lui conseilla Deepak. Tu ne dois pas être bousculée.

— Ce n’est encore qu’une miette de pain dans mon ventre, objecta Sarita.

— Reviens me voir demain. Nous irons nous promener. L’hôpital dit que nous devons partir. Le temps pour mon père d’achever les travaux au premier étage, je serai vite à la maison.

Sarita n’insista pas. À l’ombre de ce géant si populaire, la vie paraissait l’avoir vouée à une destinée extraordinaire. Ses doutes et ses craintes avaient pu lui peser, mais ils s’étaient envolés.

La mariée voulut rentrer en auto mais, auréolée de sa gloire inattendue, le conducteur refusa son argent et lui baisa même la main avant de la laisser filer.

 

Le lendemain matin, un coup de fil de l’hôpital la tira du lit. Elle alluma la télévision pour découvrir les images de la façade défoncée du bâtiment, comme si une bombe avait éventré ses murs.

— Votre mari est sorti, lui expliqua le directeur de la clinique au téléphone, lui-même ému à ne pas savoir trouver ses mots.

Sarita s’habilla en quatrième vitesse, jeta ses beaux-parents dans la voiture et fonça vers l’hôpital. Deepak les vit arriver de loin et les salua d’un geste. Un air triste se peignait sur son visage. Debout au milieu des jardins, penaud, le géant haussa les épaules tandis qu’à ses pieds gigotait une fourmilière grouillante de journalistes et de policiers. Le garçon avait été victime d’une poussée de croissance fulgurante pendant la nuit : il mesurait désormais plus de dix mètres, ce qui était impensable. À voir son pauvre mari, Sarita fondit en larmes.

— Je suis désolé, dit le titan, et tous se bouchèrent les oreilles au son de sa voix terrible.

Sarita dodelina. Elle était effrayée, mais elle laissa Deepak l’attraper par la taille et la déposer sur son épaule comme un oiseau apprivoisé. Il voulut la consoler, mais ne trouva en guise de réconfort qu’une poignée de plaisanteries.

— Je rentrerai ce soir, gémit-il.

— Il faudra s’essuyer les pieds, protesta son épouse entre rires et larmes.

— Crois-tu que nous referons l’amour un jour ?

En bas, le public étouffa un gloussement.

— Ils t’entendent, tu sais. Ta voix est si forte.

Le géant s’excusa. Sa femme se lova contre sa joue et lui chuchota son affection à l’oreille. Deepak voulut pleurer, mais ne trouva en lui qu’un sentiment noir qui compressait son ventre et lui tiraillait la poitrine.

— Je crois que moi aussi, gronda-t-il.

Sarita sur l’épaule, le colosse enjamba le public et se dirigea vers la maison, escorté par quatre motos de police.

 

À compter de ce jour, Deepak et Sarita dormirent dans le jardin sous une immense toile de tente où la mousson tapait des pieds. Le terrain était encore assez vaste pour accueillir le fils Singh, mais ses parents songeaient à vendre la maison pour acheter plus grand. Peut-être un stade abandonné ou un entrepôt agricole.

— Ce n’est pas la peine, leur conseilla Deepak. Je suis bien ici, et Sarita ne souhaite pas déménager.

Le ventre de son épouse gonflait à mesure qu’il grandissait. Deux mois et quatre crises de croissance plus tard, Deepak mesurait plus de vingt-cinq mètres. La toile de tente s’avéra dès lors inutile : arrivé à cette taille, la pluie le rafraichissait davantage qu’elle ne l’incommodait, et Sarita pouvait dormir dans le creux de son oreille. Il devait simplement prendre garde de ne pas se gratter, sans quoi il aurait pu l’écraser comme un vulgaire insecte. Le port d’un bonnet de nuit aux dimensions spectaculaires résolut ce problème. Obligé de vivre nu comme un ver, le géant dissimulait sa pudeur sous des nattes de palmier, ce qui amusait beaucoup les journalistes qui pointaient leurs objectifs sur lui depuis le trottoir où ils campaient.

— Que ferons-nous si tu devais encore grandir ? demandait la jeune femme.

Le titan n’avait pas de réponse à cette question. Il avait déjà écarté deux propositions d’emploi alléchantes, une en tant que divinité à plein temps au temple de la colline et une autre en tant que soldat dans l’armée indienne. Les militaires avaient très vite repéré le potentiel dissuasif d’un être si formidable et lui avaient fait parvenir plusieurs missives. Le montant de la solde offerte augmentait d’un chiffre à chaque courrier, mais l’armée ne l’intéressait pas. Ce qu’il voulait, c’était pouvoir passer du temps avec Sarita. Il la voyait à peine désormais : à ses yeux, son épouse était aussi minuscule qu’une souris.

Un matin, l’armée envoya une dernière lettre. Face à la menace que représentait une telle créature, ils émettaient un ultimatum : si Deepak persistait dans son refus, les autorités le considèreraient comme un péril pour la sécurité nationale. Accablé, il écouta attentivement sa femme lui lire l’injonction à l’oreille. Une colère sourde monta dans son ventre. Il aurait pu se ruer jusqu’à la première base et la réduire en miettes d’une simple pichenette, mais un tel coup de sang signerait son arrêt de mort : il devrait affronter l’ire du monde tout entier, qui en tous lieux et en tout temps aime détruire les idoles qu’il s’est bâties.

— Tu dois partir. Il le faut, dit Sarita.

Mais Deepak n’était pas de cet avis : la vue du ventre rebondi de sa femme était la seule chose pour laquelle il se sentait encore l’envie de rire.

— Je te rendrai visite, le supplia-t-elle. Tu te cacheras et je te rejoindrai sitôt que ta sécurité sera assurée.

Le vœu était pieux, mais c’était l’unique manière qu’elle avait pu imaginer pour mettre son géant de mari à l’abri.

La nuit venue, elle décida de dormir dans la chambre conjugale. Ses douleurs de dos l’empêchaient de trouver le repos dans l’oreille de Deepak et la fatigue avait fini par devenir insupportable. Elle se déshabilla, se délassa sous une douche froide et déplia les draps. Égarée au milieu de son lit immense, elle chercha longtemps une raison valable de fermer les paupières.

Quand, sur les coups de deux heures, un formidable tremblement de terre la tira du sommeil, elle se leva en sursaut et pencha la tête par la fenêtre. Le jardin était vide.

 

Quelques mois après l’accouchement, Sarita décida d’aller retrouver son mari et avertit ses deux paires de parents de son départ imminent. La terre entière savait, grâce aux hélicoptères et aux images satellites, que la chose immense qui avait autrefois été Deepak avait trouvé refuge au Pôle Sud. De chagrin autant que d’ennui, le garçon s’était laissé grandir et mesurait désormais plusieurs centaines de mètres. Le géant vivait couché au milieu du désert de glace, où personne ne venait lui chercher querelle. La neige recouvrait petit à petit sa carcasse devenue topographie, et le changeait en une gigantesque montagne.

Grâce à l’argent que lui donnèrent ses parents, Sarita monta dans un vol reliant Vijayawada à Mumbai. De là, elle gagna l’Australie, où elle embarqua sur un navire de plaisance qui proposait à des voyageurs fortunés de visiter l’Antarctique. La traversée dura six jours, mais s’avéra étrangement confortable. Les premiers icebergs en vue, Sarita alluma le couffin que son père avait commandé à ses ingénieurs : il s’agissait d’une bulle translucide à toute épreuve dans laquelle le bébé, ainsi protégé, n’aurait pas à subir les frimas du Pôle Sud.

À son arrivée, une délégation de scientifiques l’attendait au pied de l’embarcadère. Ils n’ignoraient rien de l’endroit où se terrait le géant. Ils l’avaient même approché à plusieurs fois.

— Vous vous rendez compte, s’exclamèrent-ils un peu plus loin, qu’il a nagé jusqu’ici. Pour lui, la Terre n’est qu’une piscine.

Sans plus de cérémonie, ils grimpèrent dans un véhicule équipé de chenilles et filèrent en direction de l’ouest. Quelques heures plus tard, ils virent les contours d’une montagne se dessiner sur la ligne l’horizon.

— C’est lui.

Emmitouflée dans une combinaison, Sarita s’extirpa de l’engin et, d’un geste autoritaire, indiqua aux scientifiques qu’elle préférait continuer seule. Le couffin sous le bras, elle remonta le chemin qui la séparait du massif blanc. Là, elle chercha la main de Deepak et se hissa sur ses doigts comme sur un escalier. Elle grimpa le long du biceps telle une araignée et, au terme d’un effort qui lui coupa le souffle, escalada l’épaule, le cou et enfin la joue du titan. Son œil mesurait la taille d’une piscine, sa bouche celle d’une arène. Quant à son nez, il formait un pic au milieu du terrain vallonné de son visage.

Elle tira un porte-voix de son sac, l’alluma et cria :

— Deepak, c’est moi !

Le géant ouvrit une paupière dans un formidable craquement de glace.

— Je suis venue te présenter notre enfant !

À ces mots, le colosse desserra les mâchoires et murmura :

— Sarita ?

Deepak avait beau ne plus rien avoir d’humain, il n’avait pas oublié que la taille de son larynx l’astreignait à un presque silence s’il ne voulait pas déchirer les tympans de ses interlocuteurs lilliputiens. Sarita portait un casque anti-bruit, mais elle craignait que les vibrations de la luette de son compagnon ne la fassent vaciller et qu’elle perde l’équilibre avec le couffin.

— Elle s’appelle Gandhra, hurla Sarita en présentant la bulle climatisée devant la prunelle de son terrible mari.

La terre gronda sous les pieds de la jeune épouse. Deepak souriait.

— Je la vois à peine, chuchota-t-il comme un blizzard. On dirait juste une larme. J’aurais besoin d’une loupe.

— Une loupe à ta taille ? cria Sarita dans le porte-voix. Tu ferais mieux de rétrécir…

Ces paroles lui serrèrent le cœur. Gandhra hurlait. Le titan souleva une main colossale et l’invita à grimper dessus. Sarita s’exécuta et, dans un tourbillon de flocons, fut transportée sur le sol en un clin d’œil. Deepak s’était redressé. Sa tête se perdait désormais dans le ciel brumeux. De là-haut, il pouvait parler à haute et intelligible voix.

— Va-t-en, dit-il. Je suis trop grand pour ce monde.

Accablée de chagrin, Sarita n’insista pas. Elle savait que Deepak avait raison. La jeune femme revint sur ses pas, sa fille au bout du bras, et regagna le véhicule tout-terrain.

 

À son retour en Inde, Sarita s’installa pour de bon chez les Singh. Elle commanda un nouveau lit et se comporta dès lors avec les parents de Deepak comme s’ils étaient les siens. Quelques semaines plus tard, un séisme terrifiant secoua la planète. Au petit jour, la télévision diffusa les images qu’avait capturées un télescope spatial. Elles montraient une ombre titanesque agenouillée sur le Pôle Sud comme sur un plongeoir. Sa tête frôlait désormais les limites de la stratosphère.

On y voyait la silhouette de Deepak se détendre comme un ressort, et le garçon s’arracher à l’attraction terrestre pour disparaître dans l’espace infini.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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