La dernière guerre

C’est l’histoire d’une naissance et d’une vie brève. L’histoire d’une abeille.

D’abord, il n’y eut que le sombre et la douceur. La sensation se diffusait en elle, sans réelle consistance. Peut-être était-ce un rêve. Le monde — du moins ce qu’elle en percevait — pouvait tout aussi bien être un songe. La conscience l’habitait pourtant, certes lointaine, diluée dans l’absence, à peine une ébauche, mais présente. L’univers se résumait à peu, mais il y avait quelque chose de sucré dans cette chimère. Elle replongea en son centre pour se laisser regagner par la torpeur. Sa bouche ne lui obéissait pas plus que le reste de son corps. Elle aspira une nouvelle gorgée de ce merveilleux liquide dans lequel elle baignait depuis sa naissance.

L’ombre céda place à la lumière sans qu’elle s’émeuve de la transition. Un moment avant les ténèbres l’enveloppaient et soudain, elles s’étaient dissipées. Elle pensa que quelque chose s’était connecté en son for intérieur. Elle se savait en construction : son corps mutait, s’allongeait, remplissait l’espace. De l’instant éternel naquit l’impatience, sans pour autant qu’elle formule une raison qui puisse justifier un tel sentiment. Elle ne connaissait du monde que sa douceur, sa chaleur, son unité, mais une intuition vibrait dans son être en chantier : tout en elle criait sa destination.

Elle perçut bientôt les autres. Ses yeux presque aveugles ne distinguaient pourtant du monde que des ombres furtives qui passaient et repassaient au zénith de son crâne, en filigrane à travers le plafond translucide. Était-ce un plafond, rien n’était moins sûr, peut-être s’agissait-il d’un mur, d’un sol. Elle ignorait de quelle manière elle se positionnait par rapport au monde, mais elle se consola, convaincue que cette lacune ne l’empêcherait pas de faire l’expérience de la rencontre.

Les autres marchaient derrière les murs. Elles l’entouraient de tous les côtés, partout, et si certaines dormaient encore, d’autres nourrissaient comme elle ce sentiment d’impatience à l’orée d’un jour majeur. Cette vie ne la laisserait jamais seule : les autres seraient toujours là. Rassurée, elle avala à nouveau une gorgée de cette pâte nutritive où elle pataugeait. Cette substance était sa mère. En elle flottaient les souvenirs des époques révolues et des missions à venir. Elles seraient simples comme l’existence. La torpeur la regagna.

À son réveil, quelque chose avait changé. Elle pouvait désormais sentir la terre palpiter sous elle. Le ciel se trouvait quelque part au-dessus, sans qu’elle puisse toutefois s’expliquer en quoi consistait ce qu’elle appelait ciel. Elle s’en accommoda. Des organes neufs, situés au sommet de son crâne et sous son ventre, lui permettaient de se placer là, au centre de l’univers. La terre grondait en bas, loin, et les murs tremblaient sous le joug d’une énergie dense, palpable, une force paternelle dont elle mourait d’envie de faire l’expérience. Bouger n’était pourtant pas encore à l’ordre du jour. Elle patienta.

La torpeur la gagna plusieurs fois avant qu’elle entende enfin le bruit dans lequel elle trempait. Maintenant qu’elle était équipée pour le percevoir — dans tout son corps et surtout dans sa tête, où le vacarme rugissait tant que son crâne en était tout entier gonflé — elle se demanda comment elle avait pu ignorer ce tintamarre qui remplissait l’univers. Le monde était une stridulation hystérique, chœur de graves et d’aigus ponctué par le martèlement du pas des autres. Loin de l’incommoder, ce boucan la rasséréna. Elle formula le vœu d’y joindre sa voix, mais elle était encore trop faible. Le moment viendrait.

Une douleur l’étreignit. Son corps, qui jusque là était un havre, lui cria qu’un formidable bouleversement se produirait bientôt : elle allait naître au monde pour la seconde fois. L’impatience céda la place à la peur. Elle pensa au néant, puis à la mort, comme si ces idées avaient toujours fait partie d’elle et qu’elles conditionneraient désormais son existence. Entre centre et absence, pensa-t-elle. Ces mots ne lui appartenaient pas : ils étaient la propriété de l’infini et de l’éternité.

Elle voulut hurler quand son corps se déchira, mais sut que ses cris ne feraient qu’aggraver le supplice. Elle tâcha de garder son calme et appela la torpeur de toutes ses forces. Mais l’absence l’avait abandonnée. Elle rassembla toute sa douleur en un point médian et s’y concentra pour la contraindre à l’immobilité. Le boucan du monde redoubla d’intensité tandis que son enveloppe corporelle craquait, comme si un géant naissait en elle. Ce colosse n’était pas un étranger : il était elle et elle était lui. Le vacarme grimpa encore tandis que le monstre qui la possédait émergeait. Sa tête sortit de sa propre tête et, au terme d’un combat perdu d’avance, sa dualité mourut. Elle comprit que le géant n’avait jamais été personne d’autre qu’une meilleure version d’elle-même. La torpeur la cueillit au moment où elle pensait ne plus jamais devoir l’embrasser.

Un bruissement monotone l’extirpa à ses rêveries. Des secondes, ou peut-être des millénaires, la séparaient de son dernier souvenir. Elle était quelqu’un d’autre maintenant. À l’impatience se substituait une certaine idée d’imminence dont le poids l’accabla soudain. Elle devait se préparer, bâtir ses forces, consolider son esprit. Elle ordonna à son corps de bouger et pour la première fois, celui-ci s’exécuta. Ses mouvements étaient erratiques, perclus de tremblements, pourtant elle se mouvait. L’univers lui parut minuscule. Elle leva la tête et devina les ombres à travers la paroi translucide : elle était prisonnière d’une cellule ridicule, à peine assez large pour contenir son être en expansion. Elle posa le haut de son crâne contre la paroi et poussa de toutes ses forces. Mais au lieu de déformer le mur, sa tête absorba le mouvement. Elle sentit sa tête molle prendre la forme de la paroi et abandonna aussitôt. Son enveloppe n’était pas assez solide. Elle devrait encore s’armer de patience. Pas longtemps, non, mais suffisamment pour gagner en puissance. Alors, elle percerait sa prison.

Tandis que son corps durcissait, elle remarqua qu’elle possédait des membres. Le sarcophage où elle était allongée l’empêchait de les compter, ou même de prendre la véritable mesure de son anatomie, mais elle pouvait sentir ces extensions vivre en elle, se connecter à son système nerveux, se mettre à son service. Sans que personne ne le lui ait enseigné, elle savait déjà ce qu’elle devrait en faire une fois dehors : tout était dans le liquide qui la maintenait en vie et l’avait fait grandir. Cette substance contenait bien plus que du sucre et des nutriments : elle était la mémoire que ses semblables se transmettaient depuis des éons.

Elle sentit alors le moment arriver. Une voix stridente ragea en elle. Ce fantôme lui hurlait de s’extirper de sa coque. Elle fit plier la jointure qui unissait son crâne au reste de son corps et, comme si sa vie se résumait à un prélude, colla sa bouche contre la paroi et lécha la surface translucide. Elle avait le goût de ceux dont les ombres dansaient dehors. Elle pensa que si elle criait, ces silhouettes pourraient l’aider. Mais la voix en elle murmura que son épreuve serait solitaire. Elle se résigna à pousser sur ses membres inférieurs. Sa tête ne se déforma pas. Elle vit dans cette première victoire un encouragement à poursuivre. La paroi ne bougeait pas, alors elle y planta sa bouche et l’entama, morceau par morceau. C’était la bonne chose à faire. Le raffut grandissait et les ombres gagnaient en densité à mesure qu’elle réduisait la cloison qui la séparait du monde. Elle mordit encore et encore jusqu’à ce que le jour l’éblouisse, tituba, ivre de l’univers, et passa la tête hors de sa cellule. Sa troisième naissance.

Des ombres mouvantes la frôlèrent. Elle aurait aimé satisfaire sa curiosité et regarder ces autres dont elle avait tant rêvé, mais ses forces se mobilisaient entières pour son évasion. Son corps était titanesque, presque impossible à extirper. Elle tira son ventre, donna de l’occiput, s’agrippa aux parois, et lorsqu’enfin elle réussit à se dégager, elle s’effondra de tout son long. Une gigantesque tête l’examina. Avant qu’elle puisse objecter quoi que ce soit, la silhouette plongea sa langue dure au fond de sa gorge. Aussitôt, une sensation de réconfort irradia dans son ventre. Elle contempla l’énorme crâne avec reconnaissance.

— Bienvenue, dit l’autre.

Sa tête trembla. Elle voulut s’exprimer mais ne parvint pas à activer le bon canal, si bien qu’au lieu de communiquer oralement, elle déclencha une réaction inattendue : ses ailes s’agitèrent frénétiquement dans son dos. Derrière elle, l’opercule de cire qu’elle avait percé de ses mandibules gisait en morceaux autour de son alvéole vide. L’abeille qui l’avait accueillie la délaissa pour aller inspecter un autre sarcophage. Son exosquelette encore humide ne lui permettait pas d’être déjà opérationnelle, pourtant les instructions étaient limpides. Les sentiments qui l’avaient traversée durant toute sa croissance, du stade de l’œuf à celui de larve informe jusqu’à sa naissance, prenaient tout leur sens.

L’abeille claudiqua à la surface du couvain. Son impatience envolée, il était maintenant temps de se mettre au travail.

 

Le temps que sa carapace poilue prenne corps et se durcisse, elle observa les autres. Qu’il s’agisse de leur façon de s’activer autour des alvéoles, de danser pour leurs semblables, de régurgiter ce qu’elles avaient avalé pour l’aspirer de nouveau, de se pencher sur les mailles du réseau pour contrôler l’évolution des larves et de faire trembler leurs ailes, elle s’enamourait de ce bourdonnement perpétuel qui l’étourdissait autant qu’il l’enivrait.

Dès qu’elle avait été en état de mettre une patte devant l’autre, elle s’était traînée jusqu’à son alvéole et avait passé la tête à travers le trou. Il ne restait plus rien de son passage qu’un fond de bouillie nutritive, mélangé à des déjections et à des morceaux de cire de l’opercule. Possédée par un instinct irrésistible, l’abeille méticuleuse s’était engouffrée dans son berceau pour le nettoyer. La prochaine génération devait être pondue dans des alvéoles propres. Autour d’elle, d’innombrables abeilles s’activaient au décrassage du couvain. À mesure que les ouvrières naissaient, d’autres s’occupaient de remettre en état les alvéoles pour la ponte suivante. Lorsqu’elle fut trop fatiguée pour poursuivre sa tâche, elle s’éloigna et trouva bientôt un cratère rempli de miel dans lequel elle plongea sa trompe. Son énergie reflua, gonflée d’une motivation nouvelle et d’un amour infini. La liqueur était le médium physique et spirituel qui unissait la ruche. Mais lorsqu’elle revint pour terminer son labeur, un autre insecte s’affairait déjà à retirer les restes de cire des parois de son alvéole. Elle bourdonna, indécise, puis trouva vite un nouvel hexagone sur lequel travailler. L’individu avait une importance limitée au sein du couvain. Cela lui convenait.

Alors qu’elle était occupée à racler le fond d’une alvéole pour la débarrasser des fèces qui l’empoissaient, elle entendit une rumeur approcher. Elle tourna la tête et, à travers le prisme de ses bâtonnets oculaires, fit l’expérience d’un spectacle des plus aimable.

La Reine imposait par sa présence une déférence évidente. Elle voulut s’approcher pour l’admirer de plus près, mais l’agitation qui régnait autour de la monarque l’empêchait d’accéder. Elle se fraya un chemin et finit par fendre la foule. Le corps de la Reine était gigantesque, trois fois plus gros que le sien. Autour d’elle bourdonnait toute une cour d’abeilles envieuses de la lourdeur de son abdomen. Un sentiment d’amour maternel embrasa son thorax et l’obligea à battre des ailes. Il faisait si chaud.

Sans émotion ni hésitation, la Reine enfonça son abdomen dans une alvéole vide, contracta son bas-ventre et y pondit un œuf. Puis elle se dégagea en un tournemain et replongea dans une cellule voisine, où elle en expulsa un autre. D’instinct, elle sut que la Reine était vieille et que son sac de stockage serait bientôt épuisé. La ruche devrait alors se choisir une nouvelle monarque au terme d’une sélection cruelle. Mais elle lui conserverait son allégeance jusqu’au bout. À la voir pondre, il était difficile d’imaginer qu’un règne pareil puisse un jour prendre fin. Mais même pour les abeilles chez qui la perpétuation était la règle, certaines choses mouraient.

Bientôt, la Reine s’éloigna. Elle laissa donc sa mère — et celle de toutes les autres — disparaître, et retourna à ses propres tâches.

 

Son travail de nettoyeuse ne l’occupa qu’un temps et bientôt, la communauté lui confia de nouvelles responsabilités. Dans une ronde interminable qui ne prenait fin qu’avec l’extinction des lumières, une foule d’abeilles entrait dans le couvain, les pattes chargées de pollen et le jabot de nectar. D’où ces trésors provenaient, elle n’en avait pas la moindre idée : ils naissaient dans le dehors, là où elle n’avait jamais fait vibrer ses ailes, et constituaient une manne dont les jeunes de sa caste devaient prendre soin. Son travail consistait maintenant à décharger ces voyageurs de leur fardeau et de répartir celui-ci de façon équitable entre les alvéoles. Du pollen, elle tirait sa subsistance. Cette poudre jaune la saoulait de sucre et de joie, mais modifiait aussi sa physiologie. En elle se développèrent les poches qui la propulseraient sur l’échelle sociale : de nettoyeuse, elle devint manutentionnaire. Elle reçut des visiteuses le nectar du dehors, qu’elle régurgitait autant de fois que nécessaire pour produire le miel. Elle stockait alors ce précieux substrat au fond des cellules, qu’elle rebouchait d’une fine couche de cire une fois remplies. Ce miel servait à nourrir les ouvrières, mais aussi la Reine.

Ses glandes furent bientôt assez développées pour qu’elle soit bombardée nourrice. Elle inspectait dorénavant les alvéoles pour distribuer aux larves les bonnes quantités de pollen, de miel et de sécrétions glandulaires. Elle assista à de nombreuses naissances, qui lui rappelèrent toutes sa propre sortie.

Un jour enfin, elle sentit que le dehors l’appelait. Tout en elle remuait depuis des jours : l’univers lui criait de sortir du couvain. Elle dévala les étages de la ruche, se fraya un chemin au travers de la foule bruissante des ouvrières et se présenta sur l’aire d’envol. Une boule ardente brûlait dans le ciel, d’un feu éblouissant. La lumière l’écrasa et ses capteurs s’affolèrent. Un instant, elle souhaita retourner se blottir dans la chaleur ouatée du couvain.

Au même moment, une butineuse entama l’exécution d’une danse complexe. Intriguée, elle s’approcha. L’abeille, couverte de pollen, bombarda l’assemblée de phéromones, secoua son abdomen piqueté de jaune et décrivit un double cercle aux boucles lisses et au nœud hésitant. La spectatrice fit appel à son instinct pour décrypter l’étrange parade. La butineuse indiquait un emplacement, direction et distance traduites en oscillations et tremblements. Sans réfléchir, elle déploya ses ailes et s’élança vers l’endroit pointé par la récolteuse.

Une joie folle s’empara d’elle. Le vent s’engouffrait sous ses ailes, la transportait au gré des respirations planétaires comme un grain de pollen. Elle n’était plus seulement légère comme l’air : elle était l’air, mais aussi le soleil, et elle était les autres qui s’étaient élancées derrière elle vers ce mystérieux eldorado. La conjonction formidable de ces particules de vie formait un tout indissociable dont elle était le cœur, la bouche et les ailes, une perfection aussi vieille que la première abeille et qui durerait jusqu’à la fin des temps, bien après que le dernier insecte se soit éteint.

Une tache de couleur se détacha du sol et sonna une cloche dans son système nerveux. Sans se poser de question — elle ne s’en était jusque là posée qu’en de très rares et toujours futiles occasions — elle plongea en piqué. L’air souffla sur les poils de ses pattes tandis qu’elle atterrissait sur sa première fleur.

La frénésie s’empara d’elle. Saisie de tremblements incontrôlables, elle secoua son corps comme si sa vie en dépendait et frotta son abdomen contre les étamines. Les précieux grains de pollen tombèrent en flocons et s’accrochèrent sur ses poils. Ivre de cette manne nourricière, elle ouvrit ses pièces buccales, écarta ses mandibules et plongea sa longue langue vers le pistil. Le splendide nectar vrilla sa tête en tempête. Elle tituba, gauche, et pria pour que cette sensation délicieuse ne prenne jamais fin.

Saoule de sucre et de joie, elle finit par retrouver ses esprits. Les sacs à pollen de ses pattes étaient remplis et son jabot saturé de nectar. Grâce à la boule de feu et aux vibrations magnétiques du sol, elle retrouva sans difficulté le chemin de la ruche.

Lorsque les manutentionnaires la déchargèrent de son fardeau, elle jura qu’elle ne voulait plus jamais connaître d’autre vie que celle-ci et s’élança de nouveau vers l’inconnu.

 

L’alarme résonna dans tout son être, comme si une autre abeille s’était mise à la secouer dans tous les sens. Il faisait à peine jour et un nuage de phéromones déferlait dans les rayons. L’urgence la traversa de part en part à mesure que le bourdonnement dans la ruche s’intensifiait. La rumeur immuable dont elle connaissait la fréquence se transforma en un grondement de colère. « Intrus », lui indiquèrent les signaux chimiques.

Elle n’avait jamais envisagé que des étrangers puissent s’introduire dans leur pacifique maison. De même, elle ignorait qu’elle puisse en être prévenue ainsi. Mais le message était aussi limpide qu’une goutte de nectar et elle s’élança à toute vitesse hors du couvain. Le signal provenait de l’aire d’envol.

Recroquevillé sur le sol en une petite boule, le cadavre d’une gardienne était agité de convulsions. L’abeille effleura de ses antennes le corps sans vie : l’insecte avait été amputé de plusieurs pattes et d’un morceau de tête, ainsi que de la partie basse de son abdomen qui avait été arrachée. Lorsqu’une abeille utilisait son aiguillon, les barbes qui en ornaient la pointe restaient fichées dans l’agresseur et emportaient avec elle le sac à venin. Le réservoir continuait de se contracter longtemps après la piqûre, ce qui optimisait les chances de la rendre fatale. Dans l’opération, la quasi-totalité des abeilles mourait : elles ne piquaient donc qu’en cas de danger pressant, convaincues que leur sacrifice était indispensable à la survie du groupe. Rien n’était plus important que la survie du groupe.

Un grondement puissant résonna au-dessus d’elle. Le monde s’assombrit, comme si une ombre gigantesque s’était interposée entre le soleil et elle. Les capteurs de luminosité situés à la base de son crâne lui renvoyèrent un signal d’alerte. Elle voulut tourner la tête pour déterminer l’origine du danger, mais ses pattes, comme animées d’une volonté propre, donnèrent une impulsion à tout son corps qui l’obligea à décoller en trombe. Ses ailes battirent au rythme des influx nerveux qui lui hurlaient de sauver sa vie. Une nuée jaillit de la ruche et forma autour d’elle un nuage compact. Emportée par le vertige de l’agitation, elle tangua et, ce faisant, heurta la trajectoire de plusieurs gardiennes lancées à vive allure vers la menace dont elle n’avait toujours rien vu. Elle stabilisa son vol et pivota. Là, une peur ancestrale engourdit son thorax. Elle crut d’abord que les bâtonnets de ses yeux lui jouaient des tours.

Une abeille ne pouvait pas être aussi grosse : même au plus fort de la ponte, la Reine n’avait jamais atteint cette taille monstrueuse. Mais la créature qui flottait en vol stationnaire devant elle n’était pas une abeille. Sa tête avait la forme d’un triangle duquel ressortaient de gigantesques yeux globuleux, pareils à ceux des mantes croisées lors des récoltes et dont les pattes immenses étaient de vraies broyeuses. Nanti d’ailes colossales dont le battement produisait ce grondement entendu plus tôt, le monstre dévoila ses terrifiantes mandibules. Sa taille était si fine qu’entre son thorax et son abdomen rayé, un minuscule nœud de cartilages maintenait seul l’intégrité de son anatomie, parfaitement lisse. L’abeille focalisa son attention sur l’extrémité de son ventre. L’aiguillon qui pulsait hors d’elle, menaçant, n’avait pas de système de harponnage : il était fait pour piquer autant de fois que nécessaire. Ce géant était une machine à tuer.

Son instinct la conjura de se précipiter sur le monstre pour défendre la ruche. « Frelon », pensa-t-elle sans comprendre comment une telle créature pouvait exister. Le nom trotta dans sa tête comme un souvenir oublié. Les légendes des abeilles coulaient en elle : elles irriguaient son système nerveux et composaient son être au même titre que pattes, abdomen et aiguillon.

Résolue à en découdre, l’abeille replia ses pattes pour offrir peu de prise. Le frelon pivota pour la cueillir de pleine face. Elle remarqua alors le sac à venin planté à la base de son crâne. Le petit réservoir, même arraché à sa propriétaire depuis plusieurs secondes, continuait de se contracter et de répandre des phéromones dans l’atmosphère. Cette opération de la dernière chance avait alerté ses semblables et précipité la bataille.

Mais avant qu’elle se lance dans l’affrontement, un essaim de gardiennes fondit sur l’intrus comme pour l’avaler. Le frelon agressé piqua à l’aveugle. Ses mandibules, destinées à broyer des matériaux bien plus solides que le corps des abeilles, se plantèrent dans ses congénères, concassèrent les crânes, démembrèrent les thorax et coupèrent les abdomens en deux. Mais les butineuses avaient l’avantage du nombre et de l’organisation. Comme le venin paraissait n’avoir qu’un effet limité sur leur colossal adversaire, elles entreprirent de scier les larges ailes avec leurs mâchoires. Les pièces buccales des abeilles étaient moins développées que celles du frelon, mais, utilisées à bon escient, elles finirent par en venir à bout. Le monstre s’effondra alors sur l’aire d’envol, agité de convulsions, avant de s’immobiliser, vaincu. Elle avait été incapable de prendre part à l’attaque, hypnotisée par le manège mortel. La victoire était néanmoins collective. Pour la célébrer, il conviendrait de travailler avec encore plus d’ardeur.

Alors qu’elle allait s’enfoncer dans la ruche, un nouveau grondement résonna. Celui-ci était différent, bien plus puissant : il n’émanait pas d’un seul insecte mais d’une multitude. La symphonie de ces battements d’ailes déclencha tous les signaux d’alarme de son corps. Le temps n’appartenait plus aux pusillanimes. La guerre était déclarée.

Elle fit un rapide décompte des effectifs de l’ennemi. Attirés par les indicateurs chimiques que l’éclaireur avait dégagés à sa mort, une cinquantaine d’entre eux fondaient sur la ruche. Avant qu’elle puisse réagir, trois frelons avaient investi l’aire d’envol. Les gardiennes se précipitèrent pour enrayer la progression. Mais là où le prix pour arrêter un seul de ces géants avait été déjà lourd à payer, celui pour repousser une pareille attaque était titanesque.

Bientôt, l’abeille comprit que même à cinq cents contre un, elles ne viendraient pas à bout de leurs adversaires. Le champ de bataille se transforma en cimetière. Rendus fous par l’odeur du miel et des larves, les frelons dévoraient les ouvrières qui s’interposaient. Incapables d’organiser une riposte, ses congénères tombaient les uns après les autres sous les puissants coups de mandibules des prédateurs. Leurs cadavres en lambeaux tapissaient déjà l’aire d’envol et s’abîmaient sous la ruche. Des corps palpitants saupoudrèrent la terre nue et froide. Tout était perdu. Elle devait maintenant protéger la Reine.

Obéissant à un instinct qui lui ordonnait de rebrousser chemin et de barrer le passage à quiconque tenterait de violer le sanctuaire du couvain, elle frôla un ennemi pris dans le feu de la guerre et s’engouffra dans le havre. Les ouvrières étaient réquisitionnées pour mener la bataille. Elle voulut effectuer une danse d’avertissement, mais elle savait que son signal ne rencontrerait aucun écho. Les abeilles hystériques s’arrachaient par paquets à la tiédeur de la ruche pour se jeter vers la mort.

Elle se fraya une voie à contre-courant et parvint à atteindre le site de ponte. La Reine, agitée mais splendide, continuait de donner naissance aux larves dans les alvéoles vides, indifférente à son sort, entièrement dédiée à sa tâche. C’était un spectacle aussi magnifique que vain. L’abeille frappa de son abdomen contre le sol et fit entrer le réseau en vibration, selon un rythme qu’elle estima correspondre au degré d’urgence du moment. Intriguée, la Reine leva la tête et la considéra un instant, avant de retourner à sa tâche. Les nourrices, qui ne la quittaient pas, continuaient de dispenser les précieuses sécrétions aux larves palpitantes et à la monarque.

Un grondement monta des tréfonds de la ruche. Les frelons progressaient à travers les rayons. Elle plia les pattes antérieures, prête à se jeter dans la bataille. Maintenant que les agresseurs approchaient, les nourrices s’agitèrent et firent vrombir leurs ailes d’un air menaçant. Un premier intrus pénétra dans le couvain. Les ouvrières se précipitèrent sur lui et le lardèrent de coups d’aiguillon. Elles furent aussitôt repoussées par le monstre, qui trancha dans la masse et décapita les guerrières avec ses mandibules. Désespérée, elle prit son envol et se propulsa dans la bataille. Le frelon tituba sous les assauts de ses congénères. Il faiblissait. Pourtant il était loin de s’avouer vaincu. Ses semblables approchaient. Il s’agissait de réagir avant que l’invasion ne devienne impossible à contenir.

Elle flotta au-dessus du titan et s’agrippa entre le crâne et la base de ses ailes, à un endroit qu’aucun insecte ne pouvait atteindre. Les chansons héroïques de son espèce tintèrent dans le réseau dense de ses nerfs et, sans hésiter, elle planta son dard dans la partie molle de sa carapace.

Le frelon se contracta sous l’effet du poison. Il prit appui sur ses pattes antérieures et se secoua de façon brutale jusqu’à ce que l’abeille soit éjectée hors de la mêlée.

Une puissante douleur irradia depuis le bas de son abdomen jusqu’au sommet de son crâne. Une partie de son ventre — celle qui contenait le sac à venin — était restée fichée dans le frelon, avec son aiguillon barbé.

Clouée au sol, elle cessa de battre des ailes. Ses pattes s’ancrèrent dans les hexagones du couvain. Comme aspiré de l’intérieur, son corps se recroquevilla, vaincu par une indicible peine. Sa vision se troubla. Agitée de soubresauts, incapable de contrôler sa langue qui jaillissait de sa bouche comme pour y puiser l’essence d’une vie nouvelle, elle tourna la tête vers la Reine.

Les ouvrières ne luttaient plus pour repousser l’invasion : elles s’étaient désormais regroupées autour de la Mère pour l’enfermer dans une mêlée bourdonnante. La boule vivante se mit à grandir à mesure que les nourrices venaient à leur tour se coller contre la Reine qui, prisonnière de ses propres enfants, fut bientôt contrainte à l’immobilité. L’abeille songea que ses congénères voulaient peut-être la protéger. Mais il s’agissait en réalité d’un complot ourdi par les butineuses, qui conspiraient à faire succomber leur Reine de chaleur. Un assassinat.

Une gigantesque tête triangulaire lui occulta le spectacle et lui inspira une profonde terreur. Elle se figea et attendit le trépas. Mais sitôt que le frelon fut certain que la mourante ne présentait plus aucun danger, il fila vers le cocon bourdonnant que formaient les ouvrières autour de la Reine et fut bientôt rejoint par un deuxième, puis un troisième de ses semblables. L’abeille n’aurait plus à jouer longtemps la morte. Un à un, ses sens s’éteignirent. Et lorsqu’elle entendit la Reine à l’agonie hurler sa détresse, elle comprit que tout était terminé.

La torpeur, cette sensation qui l’avait accompagnée aux premiers jours de sa vie, l’étreignit à nouveau. Elle l’accueillit avec joie et finalement, s’y abandonna.

 

À son réveil, la ruche était en ruines. La torpeur ne l’avait pas avalée. Son abdomen, même s’il renvoyait toujours d’intenses signaux de douleur à travers le réseau inextricable de ses connexions nerveuses, avait résorbé sa plaie. Un nombre infinitésimal d’abeilles réchappait à une piqûre. Elle était une miraculée.

Elle se hissa sur ses pattes et tituba jusqu’aux alvéoles royales. Le cadavre de la Reine gisait là, englué dans le miel et les résidus de larves que les frelons repus avaient laissés derrière leur festin. Quelques abeilles désorientées tournaient en rond. À en juger par le bourdonnement ambiant, il ne devait rester que quelques centaines de survivantes dans la ruche. Ses congénères avaient fini dans les mâchoires des monstres et s’étaient enfoncés dans la nuit éternelle. Elles ne seraient pas assez nombreuses pour maintenir la pérennité de la structure. Celles qui n’avaient pas été blessées ou tuées s’envoleraient donc vers une destination inconnue, et mourraient probablement de faim ou de froid quelques jours plus tard.

Elle inspecta les alvéoles dévastées et posa son regard sur les larves déchiquetées. Si l’attaque s’était déroulée quelques jours plus tôt, elle aurait pu se trouver à leur place, comme elle aurait pu être Reine si sa pupe avait été choisie par les ouvrières pour être nourrie de gelée royale plutôt que de bouillie. Mais elle était là, estropiée mais vivante, incapable de savoir s’il fallait se laisser mourir à présent.

Un craquement la détourna de ses préoccupations. Ses capteurs de danger n’avaient pourtant pas vibré. Devant elle, l’opercule intact d’une alvéole venait d’être entamé. Une larve avait survécu à l’attaque. L’abeille approcha, sens en alerte, et plutôt que de chercher du miel pour s’en nourrir et guérir ses plaies, fit le tour de l’hexagone. Cette naissance la plongeait dans un tel état d’excitation qu’elle était incapable de penser à autre chose. Elle opéra plusieurs révolutions autour de la cellule. Son corps s’anima de mouvements spasmodiques, au rythme d’une danse dont elle n’avait jamais fait l’expérience, jusqu’à ce que l’opercule de cire vole en éclats.

La nouvelle Reine s’extirpa de sa prison et d’instinct, chercha ses rivales. Plusieurs Reines naissaient souvent en même temps : elles devaient alors combattre pour affirmer leur suprématie et lardaient leurs adversaires de grands coups d’aiguillon, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une. Contrairement à celui des ouvrières, le dard de la Reine était lisse et pouvait piquer autant de fois que nécessaire.

La jeune Reine s’ébroua. Leurs regards se croisèrent et elle sut ce qu’elle avait à faire. Ses pattes coururent à la recherche d’une cellule pleine de miel. Elle trouva une alvéole intacte dont elle souleva le capuchon et plongea sa langue dans le précieux liquide. Un tonnerre de flammes explosa dans sa bouche et lui redonna vie. Elle remplit son jabot et retourna auprès de sa Monarque. Là, elle ouvrit ses mandibules à la nouvelle née afin qu’elle se sustente. Cet échange la transporta de joie. Lorsqu’elles eurent terminé, l’abeille réalisa que d’autres ouvrières s’étaient jointes au manège et tourbillonnaient autour de la mère. La souveraine n’hériterait pas de cette ruche. Celle-ci était morte, couverte de cadavres, et appartenait au passé. La Reine défroissa ses ailes et prit son essor, escortée d’une cour d’ouvrières prête à la suivre où qu’elle aille, loin d’ici sans doute. L’instinct chantait à tue-tête. Une nouvelle colonie les attendait.

L’abeille tangua sur ses pattes et hésita à emboîter le pas à la cohorte. Son corps était encore si faible. Pourtant elle parvint à battre des ailes comme au premier jour. L’essentiel était sauf.

Elle descendit sur l’aire de vol et tâcha d’ignorer le tapis de cadavres qu’elle laissait derrière elle. Levant la tête, elle aperçut la Reine s’éloigner dans le soleil. Elle tendit les pattes, déploya ses ailes et s’envola pour rejoindre l’essaim.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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