La boucle du relieur

Au cœur du désert d’Accona se dresse le « Monastero », où les plus grands artisans perfectionnent leur art.

Nos chevaux arrivèrent si fatigués devant le portail de l’atelier que mon maître et moi crûmes devoir les abattre. La traversée du désert d’Accona avait été rude pour nos montures, mais aussi pour les piètres cavaliers que nous étions.

De Bologne, nous étions descendus jusqu’à Firenze en empruntant les routes fréquentées des marchands. Nous n’avions eu aucun mal à trouver un toit sous lequel dormir, ni une table à laquelle nous asseoir. Mais sitôt passé Firenze, que nous devions traverser pour rejoindre Sienne, nous parcourûmes des voies moins usitées et fûmes même pris en chasse par des bandits que nous parvînmes à semer. Nous fîmes escale à Colle di Val d’Elsa pour arriver fourbus à Sienne, où nous séjournerions quelques jours pour reprendre des forces. Plus loin, il n’y aurait plus que le fleuve pour nous guider et le désert pour nous tenir compagnie.

Nous longeâmes le courant deux jours durant jusqu’à Isola D’arbia, une bourgade maussade nichée au creux d’une désolation de poussière. Nous y remplîmes nos outres avant de nous attaquer à notre ultime étape. Sans guide, nous mîmes toute notre confiance dans les étoiles : mon maître était amateur d’astronomie et le paysage autorisait, à la nuit tombée, l’observation des constellations. Nous crûmes mourir de chaud sous le soleil de midi et mon cheval manqua d’être piqué par un scorpion. La température tombait en même temps que la nuit, si bien que pour dormir, nous dûmes nous emmailloter dans nos manteaux de peaux pour ne pas être frigorifiés.

Au matin du troisième jour, les contours vibrionnant de chaleur d’un bâtiment de briques rouges se découpèrent au sommet d’une colline. Les chevaux, qui ahanaient déjà, gravirent la pente en titubant, et je conduisis l’animal en bride sur les derniers kilomètres. L’énergie de mon maître redoubla dès qu’il eut aperçu la villa. Il s’agita sur sa selle en pestant contre ces « maudites carnes » qui n’avançaient pas suffisamment à son goût.

« Allons, Lorenzo ! s’écria-t-il. Nous sommes presque arrivés ! »

Le soleil était haut et les pierres du sentier étaient chauffées à blanc quand nous finîmes par atteindre notre but. L’atelier se situait loin de tout : il était facile d’imaginer d’où il tirait son surnom de Monastero. Même les reptiles n’osaient pas se frotter à ses murailles tant celles-ci rôtissaient sous la morsure de l’astre du jour.

Mon maître bondit de sa selle et marcha d’un bon pas vers le portail, me confiant le soin de m’occuper des chevaux. Les pauvres bêtes n’auraient de toute façon pas pu aller plus loin. La lande désertique se déployait à perte de vue, parsemée de buissons rachitiques et de troncs rabougris : dans le désert d’Accona, même les oliviers étaient incapables de survivre. J’entendis frapper quatre coups. Malgré son âge, mon maître témoignait d’une vivacité exceptionnelle et avait rassemblé ses forces pour signaler notre présence. La porte de l’atelier, percée dans l’imposante muraille qui protégeait le bâtiment des curieux et des voleurs, était verrouillée : on racontait que le battant avait été taillé d’un seul pan dans un frêne millénaire et que les premiers occupants l’avaient fait venir par la mer d’un lointain pays du nord.

La porte trembla sur ses gonds et une trappe s’y ouvrit, à peine assez grande pour y passer la main. Même si une missive avait annoncé notre arrivée, mon maître se présenta d’une voix forte et claire pour confirmer notre identité.

« Je suis le Signore Gianni Casarotto, maître-relieur à Bologne, accompagné de mon secrétaire et apprenti Lorenzo Federigi. Nous avons traversé plusieurs royaumes pour recevoir votre enseignement.

Que cherchez-vous ? répondit une voix flûtée de l’autre côté de la porte.

— Je… Enfin, je viens de vous le dire, balbutia mon maître. Mon ami et moi avons longtemps voyagé, et nos chevaux…

Quelle est votre véritable quête ? » le coupa l’inconnu.

Le Signore Casarotto se tourna vers moi. Sa bouche, comme le paysage, était craquelée de ravines de sécheresse. Dans ses yeux, je lus qu’il ne m’avait pas tout raconté sur le véritable but de notre périple. Il pivota vers la porte.

« Je viens réclamer mon immortalité ! » tonna-t-il.

Estomaqué, je lâchai la bride de nos montures qui s’ébrouèrent pour protester contre la faim. Je rattrapai les lanières avant que les bêtes ne s’enfuient. Quand j’eus fini par les maîtriser, la porte du Monastero béait sur une cour déserte. Mon maître était entré.

 

« Un relieur est un homme de lettres », m’avait expliqué le Signore Gianni Casarotto le jour où je m’étais présenté à la porte de son atelier. C’était il y a deux ans. Mon père avait fait des pieds et des mains pour me placer chez le vieil homme, considérant que son travail de tanneur convenait certainement à un honnête commerçant sans ambition comme lui, mais que les livres pourraient un jour me rendre riche et ma famille avec.

À deux pas du plus haut campanile de Bologne, l’ombre de la basilique San Petronio s’étirait sur l’esplanade tandis que mon nouveau maître, qui excellait dans la pédagogie ambulatoire, m’expliquait les rudiments du métier.

« Sais-tu lire, mon garçon ? »

Je répondis par l’affirmative, car ma mère m’avait appris, et lui fis également part de mes quelques rudiments d’écriture. Considérant qu’à l’exception des moines, des écrivains, de quelques fonctionnaires et d’une poignée de nobles, peu de gens maîtrisaient l’art de la calligraphie, je m’estimais chanceux que la chère femme, avant de s’éteindre en donnant naissance à mon frère, m’ait enseigné l’utilité d’une plume d’oie et d’une pierre à encre.

« Mes apprentis doivent savoir lire et écrire, répondit le Signore Casarotto, c’est une condition sine qua non pour franchir le seuil de mon atelier. La reliure, aux yeux du néophyte, apparaît comme une tâche que la main seule exécute… mais c’est bien plus cela. Si tu ignores la sensation qu’on éprouve à tracer les mots sur le vélin, si tu ne sais pas lire ceux des autres et t’imprégner de leur essence, comment espèrerais-tu choisir un papier, une encre ou un cuir ? Il n’est de pire relieur que celui qui ne sait pas habiller un texte avec goût. Notre métier nous rapproche davantage du tailleur que du forgeron : nous parons les pages d’agréables atours pour les rendre séduisantes. Qu’en dis-tu ? »

Je hochai vigoureusement la tête : Casarotto était réputé à Bologne pour son humeur fantasque, mais si mon maître m’affirmait que, pour mieux travailler, je devais lire jusqu’à n’en plus pouvoir, je n’allais pas protester.

« Marché conclu, » s’exclama-t-il en me serrant la main. Sa paume était rêche comme une pierre ponce. Je devais attendre plusieurs mois avant d’être autorisé à approcher du moindre cousoir ou de la presse.

Les premières semaines, m’avait expliqué Casarotto, étaient dévolues à l’observation. Je déambulai dans la fabrique à ma guise, me penchant quelquefois sur l’ouvrage d’un relieur et suscitant son ire, car je lui bouchais la lumière. L’atelier comptait une dizaine d’employés venus d’autant de royaumes d’Italie, mais aussi de France, de Saxe, de Navarre et d’Espagne. Les livres qui naissaient ici étaient réputés dans toute l’Europe pour leur qualité et leur robustesse, pour leur caractère et leur poésie. Même si l’identité de nos clients n’était connue que du maître, j’appris que l’évêque de Clermont-Tonnerre et Madame de La Fayette ne juraient que par lui et affrétaient spécialement des équipages pour rapatrier les précieux écrins dans leur bibliothèque. En attendant mon heure, je briquais les fers fleuronnés, remplaçais les linges et les torchons, remplissais les cuves et époussetais les peaux. J’avais observé mon père travailler le cuir, aussi prenais-je un soin particulier des splendides peaux de veau — admirables de finesse, mais fragiles — et m’imaginais bientôt les parer au couteau. Casarotto n’avait cure du cuir de mouton — la basane — car il estimait la matière impropre à la couvrure et tout juste bonne à confectionner des gourdes, et lui préférait chagrins et maroquins, de granuleuses peaux de chèvres pour lesquelles il était particulièrement exigeant, allant jusqu’à en refuser dix au tanneur avant d’accepter la onzième. Les cuirs étaient teints selon un procédé tenu secret et laissés à sécher dans l’appentis, où je les époussetais chaque jour. Pour le tout-venant, les ouvriers utilisaient du parchemin, notamment pour les livres de compte et les registres qui ne nécessitaient aucune mise en valeur spécifique.

Dans la cour, deux femmes préparaient les colles dans de grandes marmites que je nettoyais en fin de journée. Dans la première, on faisait chauffer la colle de pâte, deux mesures d’eau pour une de farine, mélange auquel on ajoutait quelques cuillerées de sucre en fonction des usages. Dans la seconde bouillonnait la colle de poisson dont l’odeur infecte finit par imprégner ma blouse. Les os, le cartilage et la peau flottaient dans l’eau jusqu’à s’y dissoudre. Le précipité, poisseux et pestilentiel, formait néanmoins une glu solide.

Quand je ne m’adonnais pas à quelque tâche ingrate, je montais au premier et me plongeais dans l’étude des ouvrages qui sommeillaient sur les étagères. Casarotto m’y trouvait souvent quand il grimpait le soir, et je m’y endormis plus d’une fois. Les livres me chuchotaient des histoires même quand je ne les lisais pas : les reliures étaient si belles que leur puissance d’évocation surpassait parfois celle du texte. Il était de tradition que le dernier arrivé serve de secrétaire au maître, aussi je consacrais une partie considérable de mon temps à perfectionner mes pleins et mes déliés. Au bout de trois mois, mon écriture s’était tant améliorée que Casarotto me confia sa correspondance, qu’il me dictait à la lueur d’une bougie. Un soir, alors que nous posions le point final à une missive destinée à l’intendant du Prince de Venise, mon mentor se pencha sur mon épaule et considéra d’un œil satisfait les lignes que je venais de tracer.

« Dès demain, tu passeras au cousoir et je me mettrai en quête d’un nouvel apprenti… mais je te garde à mon service en tant que secrétaire. » Flatté autant qu’enthousiaste, je quittai l’atelier le cœur léger.

Le lendemain matin, je m’assis au poste de couture. Les apprentis devaient tous en passer par là, puisqu’il s’agissait de la première étape de la confection d’un ouvrage. Les textes étaient composés par les typographes, qui plaçaient les caractères en plomb dans les composteurs, et les imprimeurs les passaient dans la presse. Une fois sèches, les feuilles étaient confiées aux bons soins de la couture. Je devais d’abord les plier en in-quarto et les empiler dans le bon ordre. Puis je poinçonnais les fonds de cahiers, ou utilisais une scie de grecquage, pour matérialiser les trous à travers lesquels j’enfilerai le lin. Ma tâche effectuée, je cousais les cahiers entre eux en prenant soin d’y inclure les gardes afin de former un bloc compact. Je confiais le fruit de mon travail aux colleurs, qui bombaient l’endossure et galbaient la gouttière avant de le transmettre aux relieurs.

Je cousus plus de livres que je n’avais eu l’occasion d’en feuilleter toute ma vie. Avec ces cadences infernales, la moindre erreur m’obligeait à défaire toute la couture et à recommencer, si bien que je finis par regretter le temps béni des lectures dans le bureau et de l’observation silencieuse. Mes doigts se couvrirent d’ampoules, de coupures, de piqûres, et l’épais papier vergé m’asséchait tant les mains que ma peau craquelait comme de l’argile.

Le Signore Casarotto observait mes progrès d’un œil satisfait et, quand il estima que je savais coudre, me fit transférer au collage. Malgré mes mains douloureuses, je rédigeai désormais moi-même sa correspondance, car il me jugeait assez capable pour les courriers administratifs. Pendant ce temps, le vieil homme s’attelait à des tâches plus créatives.

« Qu’écrivez-vous, maître ? lui demandai-je un soir en contresignant une facture.

— Mes mémoires. C’est ce que j’appelle la boucle du relieur : nous apprenons dans les livres la manière de les fabriquer. Mon expérience doit être couchée sur le papier pour ne pas sombrer dans l’oubli. Les hommes laissent parfois leurs souvenirs s’échapper, mais les livres, eux, ont une mémoire d’éléphant », dit-il avec un sourire malicieux.

Une fois que j’eus appris à endosser les cahiers en les serrant dans un étau, je me formai à la taille des plats qui constitueraient les couvertures et cambrai les faux dos. Plus le livre était épais, plus le cartonnage devait être solide. Nous fabriquions la pâte dans de grandes cuves, à deux pas de celles qu’employaient les papetiers pour le papier vergé. Avec les cisailles, je découpais les plats et, avec une lime, en ébarbais les chasses pour leur donner un aspect soyeux. Poncer le carton permettait à la colle de mieux imprégner les plats et facilitait la pose du cuir. Une fois la couverture découpée, nous y glissions les rubans et les collions à la glu de poisson. Le livre se mettait alors à exister : ne restait plus qu’à le couvrir.

« Une fois devenus maîtres-relieurs, certains de mes employés partent et ouvrent leur propre atelier. D’autres restent, d’autres meurent. Mon tour viendra.

— Vous n’êtes pas si vieux.

— Cela viendra quand même. Tout le monde doit mourir, et les livres aussi, même s’ils survivent à leur créateur. Notre travail est de prolonger leur existence en sacrifiant la nôtre. Mais… »

Je relevai la tête. Une goutte d’encre coula de la plume que tenait mon maître et s’écrasa sur le parchemin qu’il noircissait.

« Mais ?

— Certains maîtres-relieurs n’en ont jamais fini avec l’apprentissage. Une poignée d’entre eux partent pour un long voyage, loin d’ici, dans le désert.

— En Orient ?

— Pas si loin ! Perdu au milieu du désert d’Accona à deux semaines de Bologne se trouve un atelier. Les meilleurs artisans s’y échangent leur savoir et les plus belles reliures proviennent de ce Monastero, mais il se raconte aussi qu’on y trouve quelquefois davantage que ce que l’on est venu y chercher.

— Comment ça ? »

Il baissa les yeux sur sa page.

« Tu verras en temps voulu. »

Le jour anniversaire de mon incorporation, j’entamai l’ascension de ma dernière montagne : le travail du cuir. Le Signore Casarotto me confia la reliure d’un traité d’alchimie. Je ne risquais pas grand-chose à abîmer pareille sottise. Obéissant à ses conseils, je jetai mon dévolu sur les chutes d’une jolie peau de chèvre teintée d’ocre que je décidai de monter en demi-chagrin : le dos, les coins et le tiers des plats seraient tapissés de cuir tandis que le reste serait orné d’un papier marbré que je travaillerais moi-même à la cuve.

Armé de couteaux et de ma pierre à parer, j’affinai le cuir jusqu’à lui donner l’épaisseur d’une crêpe. J’humidifiai la peau, puis la collai aux plats avec la glu du matin. En m’aidant de mon plioir et de mes pinces, je formai les mors et les charnières et laissai l’ouvrage sous la presse pendant une nuit. Je fis sécher mon papier à la cuve et l’appliquai sur le carton. Enfin, à l’aide de fers à empreindre, j’inscrivis le titre et le nom de l’auteur sur le dos et terminai l’ornementation par la pose de fleurons. Une fois le livre achevé, je l’apportai au Signore Casarotto.

« Pas mal, siffla-t-il.

— Seulement pas mal ?

— Eh, qu’espérais-tu ? Si tu t’attendais à des compliments, tu n’as pas frappé à la bonne porte. »

Adossé au mur, le maître-relieur paraissait avoir vieilli. Une maigre barbe lui grignotait les joues. Il caressa les plats pour mieux entendre la chanson que l’ouvrage fredonnait, puis me le redonna.

« Tu as bien travaillé. Maintenant, c’est à toi de choisir : partir ou rester. » Sans hésiter, je lui rendis le traité d’alchimie, qu’il accepta de bon cœur. Un sourire se dessina sur son visage.

« Alors, à demain ? »

 

Le portail se referma derrière moi dans un craquement sinistre. Tenu en respect par les murailles, le désert avait épargné la cour du Monastero : autour de la margelle du puits en pierre blanche, une végétation rase mais en bonne santé poussait en bosquets épars. Un peu plus loin, j’entendis la rumeur d’un marteau et d’une enclume en pleine dispute.

Je menai les chevaux à l’écurie. Les animaux trouvèrent un abreuvoir rempli, du foin et quelques pommes rabougries dont le simple spectacle m’étonna. La cour était vide : mon maître s’était éclipsé avec son guide. Une odeur étrange flottait dans l’air, pas tout à fait aussi puante que celle de la colle de poisson, mais pas vraiment agréable non plus, comme si un rat crevé achevait paisiblement sa momification sous une pierre. J’inspectai les environs. Derrière les écuries, un bâtiment de briques rouges formait un U qui encadrait la cour. Percé de minuscules fenêtres, celui-ci semblait plutôt ancien, à en juger tant par son style qu’à l’usure de ses murs. Au fond, une lourde chaîne condamnait l’accès d’une grange.

Un homme à la peau plus tannée que de la basane mais à la figure joviale vint à ma rencontre. Dans sa ceinture étaient passés les marteaux et les pinces de tout bon endosseur qui se respecte.

« Vous cherchez quelque chose, l’ami ?

— Non point, j’accompagne mon maître.

— Vous êtes livreur ?

— Apprenti. »

Son expression s’assombrit.

« Je vois : vous êtes venu l’assister.

— Je l’ignore. Je pensais profiter de mon séjour pour parfaire mon art, mais il semblerait que le Signore Casarotto ait d’autres plans en tête. »

Je repensai à l’étrange réponse de mon maître devant le portail, mais n’eus pas le temps d’interroger mon compagnon : celui-ci me proposa d’effectuer une visite des ateliers en attendant le retour de mon mentor. J’acceptai avec joie.

Nous entrâmes par une porte en ogive dont le linteau était orné d’un dragon et d’un singe sculptés dans la pierre. « La partie gauche abrite les dortoirs. Ici, c’est le réfectoire. Et l’aile droite est entièrement dévolue à la fabrication. » Nous traversâmes une grande salle où le couvert avait été dressé en prévision du déjeuner et rejoignîmes la papeterie.

Le spectacle de l’atelier me scia les jambes. Jamais je n’avais vu de cuves si profondes, ni de tamis si larges ou de presses si étincelantes. Un peu plus loin, j’aperçus les maîtres-relieurs penchés sur leur table. Derrière eux, les imprimeurs tournaient les roues dentées des mécanismes, les préparateurs battaient de grandes marmites remplies de colle et les couseurs faisaient virevolter leurs aiguilles sur le vélin et le chiffon. Une trentaine d’artisans se partageaient un espace suffisamment vaste pour en accueillir le double. Je levai la tête. La toiture était percée de larges baies qui laissaient entrer le jour : impossible par une telle clarté de manquer le moindre défaut. Le souffle coupé, je posai les yeux sur la table où gisaient les ouvrages terminés.

« Puis-je ? »

Mon guide, amusé, m’autorisa d’un geste à soupeser le livre. Il s’agissait d’un recueil de poèmes antiques, du moins le déduisis-je des caractères grecs finement ciselés, imprimés sur un papier vergé de toute beauté dont je n’avais jamais admiré le semblable. J’approchai mon nez et fus presque déçu de ne rien sentir : le meilleur papier est inodore, car épargné par le pourrissement et l’oxydation. Je rabattis la couverture pour la caresser. La peau ressemblait à un chagrin extrêmement fin, mais si somptueusement ouvragé qu’il en était presque devenu lisse.

« Si votre maître compte obtenir sa récompense, cela prendra du temps, expliqua l’endosseur. Même si vous n’êtes pas vous-même un maître, vous aurez tout le loisir de perfectionner votre art en notre compagnie.

— Du temps ? Combien de temps ?

— Une année probablement, mais si l’été est particulièrement sec, peut-être moins. »

Sa réponse sibylline me laissa pantois. Je n’entendais rien à ce charabia hermétique. Nous regagnâmes la cour. La chaleur y était écrasante. À l’intérieur, les murs conservaient une certaine fraîcheur. Une voix familière me héla.

« Lorenzo, mon petit ! »

Le Signore Casarotto, en grande conversation avec un second vieillard encapuchonné de beige qui ressemblait à un moine, m’adressa un signe sur le seuil du réfectoire. Mon guide m’expliqua que derrière les salles communes se trouvaient les bureaux de l’intendance, où les plus anciens relieurs tenaient conseil. Je désignai la grange condamnée de chaînes.

« C’est ici que nous faisons sécher les peaux, expliqua l’endosseur. Personne n’y entre, à part les tanneurs.

— Pourquoi tant de précaution ?

— Nos matières premières sont extrêmement précieuses. Certains les convoitent. N’entrez jamais ici, » gronda-t-il, et il me sembla qu’il s’était rembruni.

Nous rejoignîmes les maîtres. Leur conversation touchait à sa fin, mais je compris que le bâtiment disposait encore d’une bibliothèque. Son accès en était néanmoins interdit aux novices et aux étrangers. Je déduisis en écoutant sa voix flutée que l’ancêtre était l’homme qui nous avait accueillis au portail.

« Les leçons commenceront cet après-midi, expliqua le vieillard. Je vais prévenir l’intendant pour qu’il prépare vos chambres. Vous dormirez dans un bon lit ce soir.

— Qu’allons-nous apprendre ? » demandai-je innocemment.

Les trois hommes rirent de bon cœur.

« Vous n’assisterez pas aux cours, jeune homme : seuls les maîtres-relieurs y sont conviés. Mais vous aurez accès à l’atelier et serez libres d’y parfaire votre technique, pour peu que nous écoutiez les conseils avisés de nos artisans. »

Cette perspective me remit du baume au cœur. L’endosseur et le vieillard encapuchonné nous laissèrent, mon maître et moi, seuls dans la cour. Une cloche retentit. Le repas allait être servi.

« Alors, l’avez-vous trouvée ?

— Quoi donc ?

— Votre immortalité, pardi ! »

Gianni Casarotto sourit, passa ses mains dans mon dos et me secoua comme un fétu de paille.

« Pas encore, pas encore, mon garçon… mais bientôt ! »

 

Les semaines suivantes filèrent comme dans un rêve.

Chaque matin, la cloche sonnait le réveil des artisans. Après une brève toilette — l’eau était utilisée avec parcimonie —, nous nous extirpions des dortoirs pour nous rassasier d’un petit déjeuner frugal à base de galettes et de lait de chèvre. Il n’y avait rien de stupéfiant à ce que de pareils animaux trouvent refuge chez des tanneurs, mais je m’étonnai de l’âge de certaines biques qui paraissaient suffisamment vieilles pour que leur cuir ne soit plus bon à rien. Une fois notre estomac rempli, je partais pour l’atelier tandis que mon maître rejoignait le doyen dans la bibliothèque. De leurs échanges, qui duraient du petit matin au coucher du soleil, rien ne transpirait, sinon quelques soupirs : pour une raison qui m’échappait, le Signore Casarotto s’assombrissait de jour en jour sans qu’il veuille s’en ouvrir à moi. J’attribuai ces sautes d’humeur à la vieillesse, qui entraîne hommes et femmes sur la pente glissante de l’irascibilité, et à la fatigue de longues journées d’étude par une chaleur cuisante. Pour tout dire, je compatissais à peine au sort de mon mentor tant mon séjour était réjouissant. Il pouvait bien se renfrogner ; pour ma part, j’étais comblé.

Nonobstant son isolement, l’atelier bénéficiait des machines les plus modernes pour seconder la main des artisans. Ces derniers m’accueillaient parmi eux pendant les absences de mon maître. À leur contact, je perfectionnai ma pratique du fer à dorer et du fleuron. Je m’exerçais sur des chutes de peau si belles qu’à l’atelier de Bologne, elles auraient été utilisées pour des reliures princières. Le cuir sentait bon le sumac. Sa souplesse comme son imperméabilité étaient remarquables : les tanneurs avaient sans conteste atteint le faîte de leur art. De l’économie que les relieurs d’Accona faisaient de l’usage de leur bouche, ils tiraient une maîtrise qui ridiculisait tous les pourtant nombreux superlatifs de la langue italienne.

Six semaines durant, je maniai le fer, le plioir, le couteau à parer et l’aiguille, avec la sensation d’apprendre davantage en un jour qu’en un an passé au service du maître-relieur. Mon enthousiaste me tenait éveillé la nuit. Pendant chaque dîner, j’égrenais la liste des splendeurs qu’il m’avait été données de manipuler et des merveilles de savoir-faire qui s’étaient, je l’espérais, frayées un chemin jusqu’à ma mémoire. Le Signore Casarotto m’écoutait d’une oreille attentive, mais je voyais bien qu’une ombre le tracassait.

« N’êtes-vous pas heureux ?

— Bien sûr que si, Lorenzo. Nous avons fait le chemin pour cela, n’est-ce pas ? Toi, tu es aux anges et c’est très bien. Apprends tant que tu peux. Arrivera un moment où ta tête sera si pleine qu’il faudra d’abord la vider avant d’y faire entrer de nouvelles choses.

— Et vous, qu’apprenez-vous toute la journée ?

— Des choses que tu n’entendrais pas. »

Je ne parvenais pas à me satisfaire de cette réponse, aussi insistais-je chaque soir, mais mon maître persistait à laisser mes questions en suspens. Je lui en voulais de ne pas partager ses secrets avec moi. Après tout, j’avais décidé de dédier ma vie à apprendre de lui. À ce titre, il me paraissait normal qu’il m’enseigne ce qu’on lui professait.

Toutes les nuits, à la lueur d’une chandelle, le Signore Casarotto poursuivait la rédaction de cet ouvrage qui lui tenait tant à cœur et qu’il m’avait dit être son journal. Mais il l’emportait avec lui pendant la journée et posait sa tête dessus pour dormir, si bien que son contenu me demeurait inconnu.

« Il est des choses qu’il est bon d’apprendre à la fin de sa vie : tu en sauras suffisamment et bien assez tôt. »

Tout ce secret m’exaspéra bientôt et, au nom de la paix et de l’amitié qui me liait à lui, je cessai de poser des questions. Cette situation parut lui convenir et je le surpris même à sourire de nouveau quelquefois.

Un matin, l’endosseur vint me chercher à ma table. Sa mine était grave.

« Ton maître veut te voir. Tout de suite. »

Son ton suggérait l’urgence : j’abandonnai mon bel œuvre — une reliure en plein, maroquinée et ornée d’un fermoir en bronze — pour me précipiter dans la cour. Mon cheval avait été sellé et le portail ouvert. J’avais presque oublié que de l’autre côté des murailles s’étendait un désert. Le Signore Casarotto caressait la croupe de ma monture. Sa main tremblait, ce qui me sembla impossible : un artisan ne laisse jamais ses nerfs lui imposer leur loi.

« Que se passe-t-il ?

— Tu dois partir. Maintenant. »

Je manquai de tomber à la renverse.

« Mais je… mon travail ! Et vos leçons…

— Je ne pars pas.

— Comment ? »

J’étais stupéfait. Le vieil homme me lança un regard désespéré.

« Que vous arrive-t-il, Signore ? Je ne vous reconnais plus. »

La poitrine du relieur se souleva et il tourna la tête. Tous les artisans étaient sortis dans la cour. Les hommes dardaient sur nous un regard compatissant. Derrière eux, dans l’embrasure de la porte au singe et au dragon, le doyen me dévisagea.

« C’est ainsi, soupira Casarotto. Maintenant que j’ai appris ce qu’on entend vraiment par immortalité, je veux que tu partes. Voici une lettre pour le bourgmestre et nos employés.

Nos employés ?

— Tu as beaucoup appris, Lorenzo, davantage que n’importe lequel de mes ouvriers : tu dirigeras l’atelier de Bologne en mon nom. »

La moutarde me monta au nez. Si le maître avait appris un secret si précieux qu’il ne souhaitait à aucun prix le partager, grand bien lui en fasse, je pouvais bien partir. Mais la peur qui transpirait de chacun de ses gestes me laissait perplexe.

« Reviens me chercher dans un an. »

Bouleversé, le relieur tourna les talons et se dirigea vers l’atelier. J’essayai de le suivre, mais les artisans s’écartèrent pour le laisser entrer et reformèrent aussitôt le rang pour m’empêcher de passer. Leurs visages étaient navrés. Je compris qu’ils ne faisaient qu’obéir aux volontés conjointes du doyen et du maître.

J’enfourchai mon cheval et dépassai le seuil sans me retourner, dévasté par la tristesse et l’incompréhension.

 

De retour à Bologne, je repris à contrecœur les rênes de l’affaire. Outre la tristesse d’avoir laissé mon maître derrière moi, j’ignorai de quelle façon j’allais bien pouvoir satisfaire aux commandes d’un des meilleurs ateliers de reliure d’Europe. Je constatai néanmoins que les semaines passées au Monastero avaient été profitables. Quelques ouvriers dubitatifs concédèrent que mon art s’était amélioré, mais aucun ne voulut admettre qu’il dépassait celui du maître. Une poignée de relieurs contesta ma légitimité, mais ils partirent plutôt que de déclencher un esclandre. Quand je repris le chemin du désert d’Accona un an plus tard, je laissai derrière moi une entreprise prospère et un carnet de commandes rempli.

Quand le portail du Monastero s’ouvrit à mon arrivée, les ouvriers m’attendaient dans la cour, comme si le temps s’était arrêté depuis ma dernière visite. L’endosseur me salua d’un air jovial, mais le doyen et mon maître étaient absents.

« Je viens chercher le Signore Casarotto.

— Le doyen t’attend dans la bibliothèque. »

L’intendant me conduisit pour la première fois par-delà le réfectoire et m’invita à gravir un escalier de bois. Les marches menaient à l’étage sis au-dessus de la grange condamnée. J’arrivai devant une lourde porte, que je poussai. De l’autre côté s’étalait la plus magnifique bibliothèque de la Création. L’émotion me submergea. Sur des lutrins en chêne dormaient des ouvrages superbes ornés de fermoirs et de rubans, de festons splendides et de dorures incomparables. Des milliers de ces chefs-d’œuvre attendaient un lecteur qui ne viendrait jamais. Assis à sa table d’étude, le doyen me salua d’un dodelinement.

« Où est le Signore Casarotto ? demandai-je.

— Son corps a été enterré dans le désert, où il reposera jusqu’à ce que résonnent les trompettes du Jugement dernier… »

Mes genoux se mirent à flageoler. Je dus me retenir au plus proche des lutrins pour ne pas m’effondrer.

« … mais son âme, elle, est immortelle », conclut le vieillard.

L’homme s’empara du livre dont il parcourait les pages au moment où j’étais entré, se leva, claudiqua jusqu’à moi et me le tendit. Jamais je n’avais posé les yeux sur une telle splendeur : à côté de cette reliure, les merveilles de la bibliothèque ne valaient pas mieux que de stupides registres de péages. J’écarquillai les paupières, dévasté par la beauté du cuir et la richesse des ornementations. Je fis jouer le fermoir. La page de titre, composée à l’aide des plus beaux caractères issus des casses de l’atelier, était parée d’enluminures. Je reconnus pourtant le papier sur lequel cette dernière avait été imprimée : il s’agissait du chiffon vergé que nous produisions à Bologne. Je feuilletai le manuscrit et identifiai tout de suite l’écriture de mon maître. C’était bel et bien de son journal.

« Comment est-il mort ? bégayai-je.

— Il s’est donné au livre. Comme nous l’a enseigné le Christ, l’immortalité ne s’acquiert qu’au prix du sacrifice. Son histoire est désormais consignée dans ces cahiers. »

Je tournai les pages jusqu’à la dernière. L’ultime note, écrite d’une main fiévreuse, était datée du lendemain de mon départ. Je n’étais même pas rentré à Bologne que mon maître était déjà mort.

« Son trépas nous a plongés dans l’affliction, mais Gianni était trop vieux pour survivre au dernier secret. Peu ont franchi cette étape sans y laisser la vie. »

L’évidence me frappait. Horrifié, je reculai d’un pas.

« Qu’y a-t-il dans la grange ?

— Nous y faisons sécher les peaux, mon garçon. Ton maître, comme nous tous, savait qu’il n’y en a pas de meilleure. Il est immortel à présent. »

Le doyen pivota sur ses talons et fit glisser sa robe sur ses épaules jusqu’à la taille. La vision de son dos mutilé m’arracha un cri d’effroi.

« Peu survivent, oui… mais l’immortalité est à ce prix. »

À deux doigts de vomir, je lâchai le journal qui s’écrasa sur le parquet dans un bruit sourd. Je ne pouvais toucher ce cuir familier plus longtemps.

« Rassure-toi, il n’a pas eu à souffrir longtemps : il est mort presque aussitôt. En devenant son propre livre, Gianni Casarotto a parcouru la véritable boucle du relieur », siffla le vieil homme de sa voix flûtée.

Entre les omoplates du doyen, tout le long de la colonne vertébrale et jusqu’à la naissance des fesses, se distinguaient les contours mal cicatrisés d’un grand rectangle de peau qui autrefois y avait été découpé. Le vieillard avait, contrairement à mon maître, passé l’épreuve avec succès.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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