Là-bas

Annie n’aime pas dire au revoir. Mais elle doit s’y résoudre.

Le paysage qui jusqu’ici défilait à toute vitesse derrière la baie vitrée freina sa course folle et regagna un peu de sérénité à mesure que le train décélérait. Annie tourna la tête. Le patchwork agricole que le convoi traversait depuis plus d’une heure — et qui avait fini par la plonger dans une semi-somnolence — se piquetait d’habitations aux toits rouges, d’abord éparpillées, puis de plus en plus nombreuses. Le wagon cahota sur les rails, imprimant ses vibrations dans les montants du fauteuil. Plus le train perdait en vitesse, plus il était secoué de soubresauts. Un sourire fatigué barra le visage d’Annie. Elle approchait de la maison.

À l’heure dite, le convoi entra en gare et s’immobilisa sur le quai numéro 4. Les passagers, qui s’étaient levés plusieurs minutes avant l’arrivée, piétinaient en file indienne dans le couloir. Annie renonça à s’insérer et patienta le temps que le compartiment se vide. Avant de sortir, un jeune homme lui proposa de descendre son sac à dos. Elle accepta d’un hochement de tête, le remercia d’un sourire et le suivit du regard tandis qu’il disparaissait à tout jamais de sa vie. Un de plus, songea-t-elle.

La gare était de modeste proportion et, bien que rénovée dans les années 70, s’écaillait en copeaux de peinture sur les quais défoncés. Des coulées de rouille transpiraient des murs sous les panneaux indicateurs. Les rails, dont le soleil frappait la surface oxydée, dataient sans doute du siècle précédent, mais remplissaient toujours leur office, malgré la végétation qui perçait le ballast. L’homme avait beau bâtir par-dessus, l’écosystème originel finirait par avoir le dernier mot. Le béton était un minéral que la mousse tapisserait un jour ou l’autre. Elle qui passait le plus clair de son temps à manipuler des machines sophistiquées se laissa réconforter par ce constat d’éphémère. Elle y trouverait sans doute la force d’affronter les deux prochains jours.

Annie desserra les freins du fauteuil roulant et, son paquetage sur les genoux, remonta le corridor jusqu’à la plateforme. Un agent des transports l’y attendait. Il actionna une manette. Dans un claquement pneumatique, un petit ascenseur déposa le fauteuil sur le quai. La gare de campagne bruissait d’une activité de fin de semaine : les enfants regagnaient leurs pénates après de longues semaines d’études en ville, afin de réclamer la part de confort parental qu’ils avaient laissée derrière eux. Annie enfila ses mitaines et manœuvra les roues pour se frayer une voie à travers la cohue. Des rires fusaient, des embrassades étaient partagées, des chariots de valises serpentaient dans le hall dans un brouhaha confus. Respectueuse, la foule s’écartait sitôt qu’elle la voyait. Quand les gens posaient les yeux sur elle, ils éprouvaient une sorte de crainte muette : en lui cédant le passage, ils exorcisaient une peur.

Une silhouette immobile, bras croisés, se détachait de la masse mouvante des passagers. Adossé contre le présentoir des horaires, Marc attendait sa sœur. Annie lui adressa un signe, mais l’homme conserva une rigidité de statue. Sa mâchoire était crispée.

Annie roula jusqu’à lui et, sans le saluer, lui jeta son sac comme à chaque fois qu’elle rendait visite à la famille. La jeune fille qu’elle avait été avait décidé de quitter son village natal pour emménager dans la capitale, où elle avait mené ses études, puis sa carrière de la manière la plus brillante qui soit. Chaque voyage était une réunion davantage qu’une simple visite. Marc attrapa son sac au vol. Une ombre stagnait dans ses yeux.

« Tu as fait bon voyage ? finit-il par demander quand le silence entre eux deux fut devenu insupportable.

— Oui, et il fait beau. Je suis contente. »

Marc réprima un ricanement et Annie devina sa pensée. Son frère avait toujours été d’un naturel cynique et l’absurdité de la situation ne devait pas manquer de le frapper. Néanmoins, il paraissait décidé à ne pas céder à la colère, ou au moins faisait-il de son mieux pour la contenir.

« La voiture est au bout, gronda-t-il.

— Ça fait rien. »

Ils remontèrent le parking en direction de la fontaine. L’utilitaire, que leur père avait acheté après l’accident qui l’avait clouée dans un fauteuil, était un mastodonte qui s’accommodait mal des emplacements étriqués. Comme un imbécile avait jugé bon de s’octroyer la place réservée aux handicapés, Marc avait été contraint de le garer au bout du monde. Cela n’embêtait pas Annie le moins du monde : son frère ne l’avait jamais considérée comme une éclopée et mettait un point d’honneur à ne jamais lui faciliter la tâche. C’était une des qualités qu’elle appréciait chez lui.

La porte arrière coulissa et Annie embarqua en un tournemain. Par la force de l’habitude, elle aurait pu sangler son fauteuil les yeux fermés. Marc s’installa à la place du conducteur. Un siège pour bébé avait été attaché à côté.

« Comment vont les enfants ?

— Bien, maugréa Marc, toujours aussi distant. Julie avait hâte de te voir.

— Moi aussi.

— On ne lui a rien dit.

— C’est bien. »

Marc eut un hoquet, souffla par le nez et, sans chercher à poursuivre la conversation, fit rugir le moteur et s’engagea vers la sortie. Annie serra les dents. Elle s’attendait à cette réaction. Ils auraient le temps d’en parler.

« Ne rends pas ça trop difficile. »

Marc ne répondit pas. Décidée à respecter le silence de son frère, la jeune femme chercha son regard dans le rétroviseur. De guerre lasse, elle finit par se perdre dans la contemplation des maisons qui glissaient derrière la vitre et se concentra pour durablement en imprimer l’image dans sa mémoire.

 

La maison se situait à une vingtaine de kilomètres du dernier immeuble. Perdue en pleine cambrousse, elle avait autrefois fait partie d’un corps de ferme dont les dépendances avaient été démolies. Ne restait plus de l’édifice original qu’une grande bâtisse en pierre blanche s’élevant sur deux niveaux, couronnée par un toit d’ardoises sur lequel la mousse formait des flaques de verdure. Une fois remonté le chemin de gravier qui reliait la route départementale à la cour, on entrait par un portail en fer qui s’ouvrait sur une esplanade circulaire. Au centre, un puits bouché disparaissait sous un rosier sauvage.

Marc se gara devant le porche. Louis, leur père, les attendait, accroupi sur les marches à l’ombre de l’auvent. Sitôt que les cailloux du sentier crissèrent sous les pneus de l’utilitaire, le sexagénaire se détendit comme un ressort et suivit la voiture du regard. Annie lui fit un signe à travers la vitre. L’âge n’avait pas encore diminué leur père, mais son dos paraissait plus voûté que d’habitude, comme si un fantôme s’était perché sur ses épaules.

Contrairement à son fils, Louis accueillit chaleureusement le retour d’Annie en terre familiale. Il l’aida à descendre du véhicule et poussa le fauteuil sur les gravillons, là où il était difficile de le faire rouler, jusqu’au vestibule.

« Ta mère termine le repas, expliqua Louis d’une voix blanche. Elle a fait une salade. J’espère que tu n’as pas trop faim. »

Annie le rassura et conduisit son fauteuil jusqu’à la véranda, de l’autre côté de la maison. Au milieu du jardin, Mélanie, la femme de Marc, tenait le bébé par les mains et essayait tant bien que mal de le faire marcher sur l’herbe grasse. Un peu plus loin, Julie, leur première fille qui venait de fêter ses treize ans, manipulait un téléphone portable d’un air absorbé. Pendant que son frère déposait son sac dans la chambre du rez-de-chaussée, Annie observa le spectacle sans manifester sa présence. Julie lui ressemblait un peu au même âge, avec ses longs cheveux noirs et ses dehors de grande bringue filiforme et tordue, mais elle se tenait debout là où Annie était coincée dans ce fauteuil depuis son dixième anniversaire. Quelle chance que sa nièce puisse vivre une adolescence à mille lieues des tracas, chagrins et humiliations qui avaient parsemé sa propre enfance.

Une voix claire tonna dans son dos.

« Tu es arrivée et on ne me dit rien ! » s’exclama sa mère.

Pauline contourna le fauteuil et se jeta sur sa fille pour l’étouffer de baisers.

« Bonjour, Maman. »

Les yeux de sa mère brillaient de joie et un sourire radieux, quoiqu’un peu forcé, illuminait son visage.

« J’ai préparé des tomates au basilic, je sais que tu les aimes. Est-ce que tu veux quelque chose de spécial ? Ton père a encore le temps de faire un saut au supermarché.

— Non, c’est gentil.

— Vraiment ? Je veux dire, il n’y a pas un fromage que tu aimerais manger, un fruit que tu aimerais goûter, ou même du vin ? Marc a acheté du rosé, mais tu veux peut-être du blanc ?

— Le rosé fera très bien l’affaire, Maman.

— Tu sais que tu peux tout demander, n’est-ce pas ?

— Je suis venu pour passer du temps avec vous, pas pour m’empiffrer. Enfin, pas seulement. Je dois faire attention à mon poids, tu sais bien. »

Le temps d’un battement de cil, l’expression de Pauline s’assombrit. Le nuage se déchira aussitôt. Sa mère était une femme forte, plus déterminée que son père et son frère réunis. Elle maîtriserait ses émotions au moins jusqu’au dernier moment.

« Hé, salut ! »

Julie apparut sur le seuil de la véranda et courut embrasser sa tante. Se penchant sur le fauteuil, ses cheveux chatouillèrent le visage d’Annie. Une odeur de lilas embauma l’air.

« C’est le parfum que je t’ai offert à Noël ?

— Oui, j’en ai mis ce matin.

— Il te va bien. Le livre est arrivé ? »

L’adolescente rougit.

« Oui. Mais je n’ai pas eu le temps de… »

Annie la rassura : elle aurait tout le loisir de compulser ce manuel d’astrophysique pour débutants quand elle le voudrait. Elle devait patienter le temps que l’intérêt pointe le bout de son nez. Ce jour-là, le livre l’attendrait sagement dans la bibliothèque.

Attirés par le bruit, Mélanie et le bébé firent leur entrée au son des gazouillis du dernier né. Sa belle-sœur et elle n’avaient jamais eu de véritables atomes crochus, mais leur relation était cordiale. Les enfants faisaient le lien.

« À table ! » annonça la mère d’Annie depuis la cuisine.

Chacun s’installa à sa place assignée autour de la table en pierre qui dormait au pied du saule. Les repas avaient toujours été agréables à l’ombre de ces branches qui ondulaient au gré de la brise dans un froufrou apaisant. Entre le melon et la salade, Annie y concentra son attention tout entière : elle voulait enregistrer ce bruit quelque part en elle. Marc, toujours aussi sombre, n’avait pas décroché un mot de tout le déjeuner. Il remarqua les yeux de sa sœur et comprit à quoi elle s’appliquait : sa colère ne fit qu’empirer. Mélanie enfournait des fruits coupés en cubes dans la bouche du bébé, sous le regard amusé de Julie qui les prenait en photo avec son téléphone. Louis riait aux plaisanteries de sa femme, qui rivalisait d’imagination pour remonter le moral des troupes tout en évitant d’aborder le principal sujet de discorde. Son père cachait sa tristesse derrière une mine placide. Cela ne lui réussissait pas.

« On ira se promener au bois ? demanda Julie.

— Après la sieste, peut-être, répondit-il d’une voix toujours aussi traînante. C’est Annie qui décide.

— Pourquoi ? »

Personne n’avait jugé bon de prévenir l’adolescente. En un sens, c’était mieux comme ça. On échangea des regards gênés, avant de faire bifurquer la conversation vers un autre sujet. La jeune fille aurait tout le temps de comprendre. En attendant, mieux valait la préserver de sa décision.

Marc débarrassa la table en quatrième vitesse une fois le dessert avalé. Les restes de la génoise aux fraises reposaient, misérables, sur le plateau saccagé de crème. Pauline insista pour qu’Annie mange la dernière part, celle dont personne ne voulait jamais. Même si elle n’avait plus faim, la jeune femme s’exécuta de bon cœur et demanda à Julie d’aller lui préparer un café. Une fois l’adolescente disparue dans la maison, elle s’éclaircit la gorge.

« Je sais que ce n’est pas un moment facile, soupira-t-elle à voix basse, et je ne vous demande pas de faire semblant. Mais il faut que vous sachiez que je fais aussi cela pour vous. Pour nous tous.

— Ah oui ? ironisa Marc. Si c’était le cas, tu oublierais cette histoire et tu signerais ta démission sur-le-champ.

— Marc ! s’impatienta sa mère.

— Nous savons tout ça, ma chérie, soupira Louis. Nous n’avons plus besoin d’en parler. »

Tassée au bout de la table, Mélanie s’était absorbée dans l’examen d’un bavoir taché et faisait mine de n’avoir rien entendu. Mais elle se tourna vers sa belle-sœur et planta son regard dans le sien.

« Julie sera très triste.

— Franchement, tu crois que je ne m’en doute pas ? » répondit Annie, la voix mal assurée.

L’adolescente reparut dans le jardin, une tasse de café à la main. Les adultes piquèrent du nez dans leur assiette et désertèrent finalement la table. Dans les branches du saule, des merles chantaient leur indifférence aux affaires des hommes.

 

L’eau de vaisselle clapotait dans l’évier au rythme de la danse de l’éponge. Julie briquait les assiettes en tirant la langue. Installée à sa gauche, Annie essuyait les plats que lui tendait sa nièce avec une paire de torchons à carreaux. Le bac était trop haut pour qu’elle l’aide et ses parents n’avaient jamais voulu investir dans un lave-vaisselle. Selon son père, nettoyer des couverts sales était un bon prétexte pour tenir salon. Julie attrapa une cuillère maculée de crème et la porta à sa bouche avant de la plonger dans l’évier.

« Il y a quelque chose qui cloche avec Papa ? finit-elle par demander comme si la question la taraudait depuis des semaines.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Il a l’air triste.

— Fâché, peut-être, mais pas triste. »

L’adolescente prit le temps de la réflexion avant de poursuivre.

« Je crois qu’il est triste.

— Eh bien, ça lui passera.

— Je déteste quand il est contrarié. On dirait un nuage d’orage sur le point d’éclater. Il s’est énervé sur Maman l’autre jour. Il l’a traitée d’idiote.

— J’imagine que ton père traverse un moment difficile, il ne faut pas lui en vouloir. »

Julie hocha la tête, songeuse.

« J’ai l’impression que c’est après toi qu’il en a. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Rien, enfin. »

En son for intérieur, Julie corrigea sa réponse. Pas encore. Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir. La voix grave de Marc monta vers la cuisine.

« Julie ?

— Ici, P’pa ! »

Le frère d’Annie passa la tête par la porte. Dans la lumière de l’après-midi, avec les rideaux verts de la cuisine, il semblait moins courroucé, mais il s’agissait peut-être seulement des effets de la chaleur qui commençait à écraser le jardin.

« Oh… Je… rien, s’excusa-t-il en constatant qu’Annie se trouvait là. Je vous laisse discuter.

— Tu peux rester, Marc.

— C’est bon. »

L’obscurité du couloir ravala Marc et ses pas s’éloignèrent vers la véranda, où les parents s’adonnaient aux joies de la sieste post-déjeuner dans l’ombre tiède des murs en pierre.

« Tu vois ? »

Annie acquiesça. Elle était contrainte au secret et cette sensation était désagréable. Jamais elle n’avait caché quoi que ce soit à sa nièce. Petite, l’enfant s’était passionnée pour les récits de son aventurière de tante. Désormais, l’enthousiasme était plus contenu, mais toujours vaillant, ce qui rendait la dissimulation encore plus délicate.

Quand elles eurent terminé la vaisselle, elles s’essuyèrent les mains et abandonnèrent la cuisine avec la satisfaction du travail accompli. Julie poussa le fauteuil de sa tante jusqu’à la véranda. Dans le jardin, la nature ployait l’échine sous le poids du soleil, mais ici, l’ombre leur offrait un asile bienvenu. Enfoui dans les coussins d’un canapé, Louis ronflotait paisiblement. Penchée sur son épaule, un livre ouvert sur la poitrine et les lunettes sur le nez, Pauline avait elle aussi cédé au sommeil. Mélanie et Marc promenaient le bébé au bout du parc, près des haies qui bordaient le champ de colza.

Julie s’installa dans un fauteuil et compulsa son téléphone portable pour relever ses notifications. Sa tante l’observa, amusée, et réprima en elle l’envie de lui expliquer qu’on avait envoyé des hommes sur la Lune avec des ordinateurs cent fois moins perfectionnés que celui qu’elle tenait dans sa paume. Elle lui avait sans doute déjà raconté cette anecdote, et elle ne voulait pas devenir cette vieille tante qui ânonne toujours les mêmes histoires.

« Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda l’adolescente.

— Je ne sais pas. Me promener un peu. Et toi ? »

Julie se pencha sur l’accoudoir et hissa sur ses genoux un sac de toile, d’où elle tira une paire d’aiguilles à tricoter et une grosse pelote de laine rouge.

« Mamie m’apprend à tricoter.

— Vraiment ? Tu me montreras ?

— Elle ne t’a jamais expliqué ? »

Annie secoua la tête. Quand elle avait quitté la maison, son esprit était encombré de bien d’autres soucis que celui d’apprendre à tricoter des pulls : réussir ses études était sa principale préoccupation à l’époque, suivie de près par l’enthousiasme qu’elle ressentait à l’idée de laisser derrière elle maison et parents. Les adolescents partent du foyer avant d’être en âge d’apprécier les relations qu’ils entretiennent avec leur famille. Elle avait quelquefois nourri le sentiment d’avoir raté quelque chose, mais cette impression prégnante ne l’avait pourtant pas dissuadé de signer le contrat. Maintenant qu’elle était là, sa décision lui apparaissait sous un jour moins éclatant. Mais reculer était hors de question.

« À tout à l’heure. »

Julie sourit et, tandis que sa tante s’éloignait vers le jardin, fit cliqueter les aiguilles en métal l’une contre l’autre.

 

Plus tard dans l’après-midi, quand le soleil se fut un peu refroidi, Louis rejoignit sa fille au pied du cerisier. C’était un vieil arbre aux branches biscornues dont certaines menaçaient de chuter, mais ses fruits étaient délicieux et l’avaient toujours été.

Confortablement calée dans son fauteuil roulant, Annie leva les yeux vers sa cime et retraça en pensée l’itinéraire qu’elle avait suivi la dernière fois qu’elle y avait grimpé. S’agrippant aux deux grosses branches qui partaient de la base du tronc, elle s’était hissée à la force des bras avant de coincer son pied gauche dans le trou, à droite. Ensuite, elle avait crapahuté jusqu’en haut au gré des prises, comme si elle avait gravi les degrés d’une échelle. Les plus belles cerises poussaient au sommet, près du soleil, et elle avait toujours aimé monter là-haut s’en délecter quand les oiseaux daignaient lui en laisser.

Louis posa une main sur la nuque de sa fille.

« Je ne compte plus le nombre de fois que j’ai décidé de le couper, ce maudit arbre, dit-il.

— Je suis tombée toute seule. L’arbre n’y était pour rien. »

Son père secoua la tête. « Les cerises étaient vraiment bonnes cette année, dommage que tu arrives si tard. Ta mère en a congelé. »

Ç’aurait été idiot de couper un si bel arbre. D’une certaine manière, Annie lui devait tout : son handicap, bien sûr, mais aussi, et surtout, la rage qui l’avait poussée, une fois le traumatisme surmonté, à se dépasser pour ne pas être réduite à son simple statut de handicapée. Quelque part, elle lui en était reconnaissante. L’arbre avait été la source de tous ses maux et le point de départ de ses plus spectaculaires réussites.

La jeune femme détourna les yeux de la cime. Son père essayait de contenir sa tristesse, mais des larmes coulaient sur ses joues.

« Papa ?

— Tu es vraiment décidée, n’est-ce pas ?

— Nous en avons déjà parlé. Je croyais que…

— Je sais. Oublie ça. »

La mâchoire du père trembla sous le coup de l’émotion. Louis n’avait jamais été doué pour dissimuler ses sentiments, surtout depuis l’accident. Il était gonflé de fierté, bien entendu : le nom de sa fille apparaitrait dans les livres d’histoire. Mais il ne pouvait s’empêcher, très égoïstement, d’imaginer qu’un mot de sa part pourrait la convaincre de renoncer à son entreprise.

« Ma décision est irrévocable », murmura Annie comme si elle souhaitait bonne nuit à un enfant. Son père sécha ses larmes et renifla avant de lui ébouriffer les cheveux. Elle avait beau avoir trente-cinq ans, elle se sentait toujours gamine lorsqu’elle revenait au pied du cerisier en compagnie de son papa.

« Seulement deux jours, dit-il. C’est long et c’est court.

— Ce ne sera jamais assez long, répondit Annie. Autant faire comme si. »

Annie réussit à arracher un sourire à son père. Il s’était redressé, à croire que la voix de sa fille le soulageait d’une partie du fardeau.

« Il n’y a rien qui puisse rendre ce moment moins compliqué. Alors tu as raison, comme d’habitude : on va faire comme si. » Louis leva les yeux au ciel, pivota sur ses talons et remonta vers la maison.

 

Après dîner, Louis et Pauline s’installèrent devant la télévision pendant qu’Annie longeait le chemin qui traversait le jardin. Le soleil descendait sur la ligne d’horizon et teintait de rose la vaste étendue de colza plantée derrière la maison. Les champs ondulaient sous le vent, mer verte piquetée de jaune. Un tracteur faisait ronronner son moteur. Elle serra les freins du fauteuil à la lisière de la plantation et apprécia le spectacle pendant plusieurs minutes. Les cailloux du chemin crissèrent sous les pieds de son frère venu la rejoindre.

« Tu devrais revenir à la maison. Même si personne n’ose le dire, tout le monde a envie de passer du temps avec toi. »

Annie haussa les épaules.

« D’après toi, qu’est-ce qui symbolise le mieux ce moment ? Si tu devais emballer ce souvenir dans un objet, lequel choisirais-tu ? »

Marc plissa le front, ennuyé par la devinette.

« C’est une blague ?

— Non. Qu’est-ce que tu prendrais ? Une branche de cerisier ? Un morceau d’écorce ? Peut-être une poignée de terre, ou une fleur de colza… Non, il faut une chose qui dure, qui puisse garder ce souvenir en elle comme une photo dans un cadre. Une photo ? Elle risque de se déchirer si on n’y prend pas garde. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Mieux vaut quelque chose de solide.

— Tu as fini de parler pour ne rien dire ? »

Un silence combla l’espace qui les séparait l’un de l’autre.

« Tu te souviens des labyrinthes ? demanda-t-elle.

— Le propriétaire du champ nous détestait. »

Un rire les secoua, irrépressible, et l’atmosphère se détendit.

« Seulement des chemins, continua-t-elle, pas de quoi foutre en l’air sa récolte. Je me souviens des années à tournesols. Les saignées que nous tracions dans le champ étaient de vraies chausse-trappes. C’est dommage que ce ne soit pas une année à tournesols : je crois que j’aurais fait sécher une fleur pour y emprisonner ce moment.

— On s’en fiche, des tournesols. »

Marc s’agenouilla pour se mettre à sa hauteur et planta son regard dans le sien. Les yeux de son frère avaient toujours baigné dans ce bleu électrique qu’elle lui avait autrefois jalousé. Maintenant, elle leur trouvait un air paisible.

« C’est ça que je veux garder », dit Marc.

Ils s’empoignèrent les mains en s’en faire blanchir les articulations et restèrent longtemps serrés l’un contre l’autre, jusqu’à ce que le soleil disparaisse sous les champs et laisse le jour orphelin.

Quand ils rentrèrent, les chauves-souris virevoltaient en zigzag dans le jardin et autour d’eux comme elles l’avaient toujours fait et comme elles ne le feraient plus jamais. Dans la maison, tout était calme. Mélanie était partie coucher le bébé. Ses parents s’écartèrent pour lui faire une place sur le canapé. Elle se hissa hors du fauteuil et s’affala entre eux deux. Le monde retenait son souffle, mais la télévision continuait de rire comme si de rien n’était.

 

Le lendemain après-midi, une voiture grise se gara devant le portail. Le sigle d’une agence gouvernementale en ornait la portière. Annie réunit ses affaires et embrassa Julie.

« Je ne t’ai pas montré comment tricoter, s’inquiéta l’adolescente.

— La prochaine fois, ma belle. »

Toute la famille se tenait, stoïque, sur le pas de la porte. La station assise que lui imposait son handicap rendait difficiles les embrassades, mais chacun se pencha sur elle et la serra fort contre lui. D’un commun accord, ils avaient décidé de ne pas faire traîner ce moment en longueur. Même le bébé, qu’Annie connaissait à peine, lui suçota la joue, comme s’il savait qu’ils auraient pu, dans une autre vie, être bons amis.

« À bientôt », lui souffla sa mère à l’oreille. Annie voulut répondre, mais se garda de lui infliger davantage de peine. Après tout, sa mère avait peut-être raison : ce qui semblait aujourd’hui définitif pouvait aussi être la promesse d’un nouveau commencement. Qui savait vraiment où chacun d’entre eux se trouverait dans dix ou vingt ans ? Les paris étaient ouverts. Une chose était sûre : dans quelques minutes, tout le monde pleurerait à chaudes larmes. Mais c’était à ce prix qu’on se forgeait des souvenirs durables.

« Je vous aime. »

Elle avait pensé ces mots simples comme s’ils étaient les derniers qu’elle prononcerait jamais. Il n’en existait pas de meilleurs. Mais si elle restait là plus longtemps, son cœur se déchirerait : elle devait partir. Mâchoires serrées, elle actionna le fauteuil et traversa la cour sans se retourner. Le gravier crissait sous les roues et il lui semblait que ce son était le plus doux qui ait jamais résonné à ses oreilles. Le temps d’ouvrir la grille, elle se pencha pour ramasser une poignée de cailloux qu’elle fourra dans sa poche. Voilà où elle cacherait ses souvenirs.

Satisfaite, elle adressa un signe au chauffeur pour qu’il vienne la débarrasser de son sac. L’homme lui ouvrit la portière et l’aida à s’installer. La jeune femme hésita à lancer un regard en arrière, mais elle savait qu’elle les verrait pleurer sur le seuil et ne voulait pas emporter cette image avec elle. Elle ferma les paupières, se tourna vers eux et leur adressa un long signe de la main, auquel elle imagina qu’ils répondaient. Finalement, elle s’engouffra dans la voiture avant de ne plus pouvoir résister à l’envie de hurler. L’insigne sur la portière, qui représentait une lune cerclée d’étoiles, brilla sous un rayon de soleil.

 

La fusée décolla de Baïkonour dans un fracas épouvantable, comme si tous les séismes de l’Histoire s’étaient donné le mot pour secouer le cockpit. À travers le hublot, Annie admira les tempêtes de feu qui léchaient de langues ardentes le fuselage du vaisseau à sa sortie de l’atmosphère, puis ce fut le silence et la paix.

Ils s’arrimèrent comme prévu à la station spatiale et l’équipe dut encore patienter quelques jours avant de grimper dans la navette qui les conduirait sur Mars. Le premier vol habité vers la planète rouge était un aller sans retour : il en avait été convenu dès le début des sélections. Le vaisseau avalerait la distance qui sépare les deux planètes en un peu moins d’un an. Là, l’engin se scinderait en deux entités distinctes : l’une d’entre elles se poserait à la surface, l’autre orbiterait autour de l’astre pour servir de base intermédiaire. Annie serait chargée de maintenir le satellite en état de fonctionnement pendant que les premières opérations de terraformation se dérouleraient sur le sol martien. À terme, il s’agissait de transformer ce désert aride en un second point de chute pour l’humanité. Il faudrait des années, peut-être des siècles pour y parvenir, mais ce combat valait la peine d’être mené : celui de la survie, au nom d’une espèce.

Sitôt la fusée lancée comme une flèche vers sa cible, Annie se libéra des sangles qui la comprimaient et laissa l’absence de pesanteur la soulager du poids mort de ses jambes. Faute de gravité, elle n’était plus une ingénieure handicapée : juste une ingénieure. Elle colla sa joue contre le hublot et regarda la Terre s’éloigner. Dans la poche de sa combinaison, une poignée de gravier crissa tandis qu’elle levait le bras pour saluer la planète bleue.

 

❤️

Vous aimez le Projet Bradbury ? Soutenez-le ! À partir de 1€/mois, vous pouvez en devenir mécène grâce à Tipeee et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à lire ces textes en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose 😊



📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

0

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *