Intérim

La Fin des Temps biblique a finalement débuté. La résistance s’organise.

Un attroupement s’amassait déjà devant l’église. Les messes avaient beau ne plus y être célébrées depuis longtemps, on aurait pu croire que la foule attendait qu’un office débute. Il n’en était bien entendu plus question depuis que la Fin du Monde avait commencé.

Ievgueni étouffa un juron. L’haltérophile s’était pourtant levé aux aurores pour s’assurer de décrocher la meilleure place dans la file, mais ses efforts pour s’arracher à l’étreinte de l’oreiller n’avaient pas suffi : une trentaine de silhouettes patibulaires engoncées dans d’épais manteaux patientaient à l’ombre du clocher, dossier de candidature sous le bras, prêts à dégainer. Ceux qui affirmaient que plus personne ne voulait travailler n’étaient que de mauvaises langues qui se fourraient le doigt dans l’œil jusqu’au coude.

Ievgueni coupa à travers le parvis, une mine innocente peinte sur son visage taillé à la serpe. Il avait beau avoir la carrure d’un Hercule de foire, sa technique d’approche favorite consistait à endormir les méfiances avant d’user de la force :

— C’est ici, pour l’embauche ?

Une poignée de faciès grisâtres pivotèrent vers lui. Personne n’aurait bravé la neige et l’heure indue s’il n’y avait pas un boulot à la clef. Mais constatant qu’en regardant droit devant eux, ils avaient le nez sur les pectoraux du nouveau venu, les postulants ravalèrent leur venin. Le garçon qui tenait la dernière place dans la queue hocha la tête.

— On a l’air d’être ici pour la messe ? demanda-t-il.

Ievgueni dévisagea le gamin. Sa silhouette malingre accentuait les cernes de ses yeux gris et les ombres de ses joues creusées. L’adolescent ne devait pas avoir plus de seize ans et paraissait s’être évadé d’un camp de travaux forcés. Les temps étaient chaque jour un peu plus durs, surtout maintenant qu’ils touchaient à leur fin.

Le géant se posta derrière le garçon. Dans leur dos, le soleil dardait ses premiers rayons sur la ville.

— Ça t’ennuie si je passe derrière toi ? demanda le jeune homme, sourcils froncés.

Ievgueni croisa les bras et se grandit de dix centimètres.

— De quoi tu as peur ?

L’adolescent plissa le front.

— De crever de froid : tu fais de l’ombre à mon soleil.

Maugréant, le géant fit un pas de côté. Les candidats dardèrent un œil noir sur lui avant de retourner à leurs sombres pensées.

Bientôt, les portes de la sacristie grincèrent. Comme s’il s’extirpait d’un sommeil d’un siècle, un prêtre à la barbe aussi longue que l’aube se frictionna les épaules et posa sur le groupe un regard las. Sa respiration fit danser un nuage de condensation sous son nez en poire.

— Entrez, soupira-t-il.

 

La sacristie avait été aménagée en salle de commandement. Épinglé sur le mur de droite, entre un crucifix et des dessins d’enfants, un plan de la ville répertoriait les emplacements des récentes attaques avec de petits drapeaux de couleur fixés à la glu. Aucun voisinage n’avait été épargné, même si l’épicentre des batailles se situait en périphérie des quartiers populaires. Au sol, des lits de camp et des paillasses accueillaient les postérieurs gelés. Au rythme auquel s’entassaient les victimes dans les fosses communes, l’église avait toujours un poste vacant à pourvoir.

Ievgueni se faufila entre deux armoires à glace portant barbe et bonnet et cala ses larges épaules dans un coin de la salle. Leurs mains calleuses, leurs visages burinés et leurs pantalons de toile indiquaient que ces types avaient dû être ouvriers du bâtiment dans un passé récent. Faute de travail, ils se tournaient vers les derniers patrons en mesure de les payer. Le clergé affectionnait particulièrement les enrôlés de cette corporation : âpres à la tâche, volontaires et forts comme des Turcs, les maçons, plâtriers et peintres faisaient d’excellentes recrues. Néanmoins, certains d’entre eux manquaient cruellement d’esprit. Non pas que la foi arrêtait les balles ou les lames — cela faisait des mois que les religieux avaient cessé d’exiger une quelconque forme d’intégrité —, mais un peu de jugeote pouvait aider à intégrer les rangs des combattants de l’Église.

L’entassement des candidats dans la petite pièce était tel que la température grimpa bientôt de plusieurs degrés, à la grande satisfaction de l’haltérophile. Après le froid polaire qu’il avait affronté, il n’était pas mécontent de suer un peu. La transpiration lui rappelait le boulot.

Les premiers entretiens ne durèrent pas très longtemps, si bien que la pièce se vidait d’un côté pour se remplir de l’autre. Des postulants continuaient d’arriver par vagues, et ils furent bientôt une soixantaine à se serrer comme des sardines dans la sacristie. Ievgueni baissa les paupières et s’astreignit à faire le vide dans son esprit. Dans quelques minutes, son tour viendrait.

La porte s’ouvrit. Le prêtre chaussa ses lunettes tordues, déchiffra un listing et appela le candidat suivant :

— Gansky, Piotr.

L’adolescent rachitique se leva de la pile de missels sur laquelle il était assis et s’engouffra dans l’ouverture. Le religieux referma le battant derrière lui et verrouilla la serrure à double tour pour s’assurer que rien ni personne n’entrerait, ou pire, ne sortirait de la nef.

Ceux qui n’étaient pas encore passés firent le silence. Certains remuèrent les lèvres pour réciter une prière muette. La plupart des postulants ne connaissaient sans doute pas un seul mot sacré et répétaient un poème ou la liste des courses pour déstabiliser les concurrents. Ievgueni n’était pas du genre à faire semblant. Quand il soulevait ses poids à la salle de sport, il faisait tout sauf semblant. Les veines qui saillaient sur son cou étaient bien réelles, tout comme la sueur qui trempait son tee-shirt et l’argent que ses clients, autrefois, lui versaient pour profiter des machines de son club. Ses habitués s’étaient évaporés sitôt les premières attaques survenues. Ce coup du sort ne l’avait pas empêché de poursuivre l’entraînement, chaque jour que Dieu — dans sa grande mansuétude ou son indifférence crasse — avait daigné lui accorder.

Un cri d’épouvante fit sursauter l’auditoire. De l’autre côté de la porte avait retenti un hurlement. Ievgueni secoua la tête, croisa les bras et suivit du regard le vol d’une mouche qui, par miracle, avait survécu à l’hiver. Cette exclamation sinistre laissait présager du pire pour le gamin.

Piotr poussa la porte, la tête basse et les mains écorchées. Ievgueni fendit la foule des curieux et lui donna une claque dans le dos. Le garçon, comme sur une autre planète, considéra ses paumes lacérées et serra les poings.

— J’ai été pris.

Ievgueni se frotta le crâne.

— Tu m’en bouches un coin.

L’adolescent frissonna. À ce moment, le prêtre passa le nez à travers l’ouverture.

— Nosdrokovitch, Ievgueni.

Le culturiste bomba le torse à l’appel de son nom et, oubliant tout à fait le gamin — qui était parti nettoyer ses blessures dans un bénitier —, suivit le religieux en se baissant pour ne pas s’encastrer la tête dans le linteau.

Les murs de la nef affichaient les mêmes peintures dont il s’était moqué enfant pendant les cours de catéchisme. Pourtant, seul l’autel n’avait pas bougé : il trônait toujours dans le chœur, au sommet d’un escalier recouvert de moquette. Les bancs de prière, eux, avaient été remplacés par des tables autour desquelles de petits groupes discutaient stratégie et plan d’action à la lumière des néons. Des containers de matériel militaire s’entassaient le long des travées et des galeries. Quant aux autres issues, elles avaient été soigneusement barricadées avec de grandes poutres et des chaises enchevêtrées.

Le prêtre fit traverser cette agitation démente à Ievgueni — inhabituelle pour un lieu de culte — et le conduisit jusqu’à un espace circonscrit de caisses en bois où étaient assis les trois individus qui mèneraient son entretien à huis clos.

Le premier était un civil. Ievgueni lui adressa un clin d’œil. Cet homme, Jan, qui avait été autrefois un client régulier de sa salle de sport, lui avait en personne conseillé de postuler.

Le second était un militaire, ou du moins l’avait-il été un jour : l’armée avait été dissoute l’année précédente. À part l’uniforme, qui tenait davantage du décorum nostalgique que de l’obligation professionnelle, plus rien ne rattachait ce type anguleux à l’état-major russe. Les religieux aimaient s’entourer de soldats. Ils savaient de dépêtrer des pires situations et n’étaient pas les derniers lorsqu’il s’agissait d’imposer une organisation et d’établir une hiérarchie. Au beau milieu du chaos, un peu d’ordre n’était pas du luxe.

Le troisième homme portait la soutane et la barbe des prêtres orthodoxes, mais son air fatigué et ses tempes grisonnantes laissaient à penser qu’il occupait un rang élevé dans l’organigramme de la milice.

Solennel, Ievgueni s’inclina devant le jury et prit place sur la chaise qui s’offrait à lui.

Jan demanda la parole en premier :

— Inutile d’énumérer ses faits d’armes, tout le monde connait Ievgueni et personne ne doute de ses capacités : il fera une excellente recrue.

— J’aime savoir à qui j’ai affaire lorsque j’embauche, bougonna le soldat.

Ievgueni leva les mains pour apaiser les tensions et se présenta sommairement. Le géant n’était pas du genre à raconter sa vie, mais le militaire, qui s’appelait Rostrovitch, lui posa de nombreuses questions auxquelles il se fit un devoir de répondre de la façon la plus précise possible. Lorsque le religieux en eut assez, il secoua sa main en l’air pour abréger son supplice.

— D’autres candidats attendent. Vous savez pourquoi vous êtes ici ?

Ievgueni esquissa un sourire, ce qui sur le visage de ce colosse ressemblait davantage à une grimace douloureuse qu’à une manifestation de sympathie.

— Pour me rendre utile.

Le prêtre se frotta les mains.

— Voyons ce dont vous êtes capable.

L’homme d’Église posa sur ses genoux un volume relié de cuir et en compulsa les premières pages. Lorsqu’il eut trouvé le passage qu’il recherchait, il plongea son regard dans celui du géant et récita une longue phrase en latin. Une fois arrivé au bout de sa tirade, le religieux renifla d’un air suffisant. L’haltérophile roula des épaules.

— Si je ne m’étais pas entraîné, je n’aurais pas pris la peine de venir. C’est une règle de vie.

Les trois hommes se levèrent et invitèrent Ievgueni à les suivre de l’autre côté du chœur. Là, derrière l’autel, une cage dotée d’épais barreaux retenait prisonnière une jeune femme apparemment éplorée. Échevelée, les vêtements déchirés et le visage lacéré, la malheureuse se répandait en gémissements et en sanglots. Jan tira une clef de sa poche, qu’il confia au candidat. Les examinateurs reculèrent d’un pas.

— Les mots que je vous ai récités et dont vous prétendez vous souvenir sont ceux qui peuvent sauver cette pauvre enfant.

— Je vois, dit Ievgueni.

Le culturiste joua des épaules et prit une lente inspiration. La créature qui s’agitait derrière les barreaux n’avait d’humaine que l’apparence : elle ne lui tiendrait certainement pas rigueur de la brutalité avec laquelle il allait la traiter.

Mâchoires serrées, Ievgueni engagea la clef dans la serrure. Dans un réflexe de survie, la possédée se recroquevilla contre la paroi et feula à la manière d’un chat furieux.

— Ne me donne pas plus de fil à retordre que nécessaire, dit-il. J’en ai brisé de plus costauds.

Joignant le geste à la parole, le colosse empoigna le bras de la prisonnière, qui se débattit et laissa échapper un hurlement strident. Il attira l’hystérique à lui, l’extirpa de la cage et lui plaqua les omoplates contre le sol. Il s’assit sur ses jambes pour les immobiliser et maintint ses poignets fermement ancrés sur la moquette. Les exorcismes nécessitaient, entre autres choses, que l’officiant entre en contact direct avec le possédé. Cette opération impliquait donc un corps à corps pas toujours agréable ni évident. Le cœur soulevé par la brusquerie du candidat, le prêtre voulut intervenir. Mais Jan l’en empêcha.

— Il sait ce qu’il fait, dit-il.

— J’en ai l’impression, ajouta Rostrovitch.

Le visage du soldat s’était illuminé : Ievgueni était véritablement une recrue d’exception. Sa dextérité à maîtriser les corps investis d’esprits démoniaques serait d’une aide précieuse pour faire basculer l’équilibre des forces en leur faveur.

— Ça ne me plait pas plus qu’à toi, grogna Ievgueni en essayant d’éviter les crachats de la furie, mais il faudra bien qu’on y passe tous les deux.

La possédée donna des genoux et des coudes pour tenter de se dégager de l’étreinte du géant, mais le candidat ne lui permit pas de bouger d’un pouce. Dans un accès de rage, la femme débita un charabia sur un ton menaçant : mélange d’araméen et de langue d’Enoch, l’idiome de l’Enfer frappait les esprits lorsqu’il sortait d’une gorge humaine. Même si, à force de l’entendre à chaque coin de rue, tout le monde avait déjà essayé de l’imiter, certaines sonorités ne pouvaient pas être correctement reproduites par une bouche normale. Le parler de cette façon signifiait être hanté, ce qui n’était pas au programme d’Ievgueni pour le moment.

— Tu sais causer ? Moi aussi.

L’haltérophile assura sa prise sur la possédée et prononça les premiers mots du rituel d’exorcisme. L’habitée s’époumona, tant de douleur que de colère : incapable de se défendre, le démon qui se recroquevillait à l’intérieur exprimait sa fureur. En temps normal, l’esprit aurait contraint son hôtesse à se jeter sur l’agresseur et à lui dévisser la tête. Mais lorsque l’agresseur en question mesurait plus de deux mètres et pesait le poids d’un jeune taureau, les moyens de contre-attaque étaient limités.

Ievgueni fit appel à sa mémoire, qu’il avait exercée les jours précédents en apprenant des vers de Pouchkine, et récita l’injonction sans se tromper. La pauvre créature se tordit comme un torchon qu’on essore. Le démon voulut sortir de sa coquille : un nuage d’ectoplasme couleur de chewing-gum écartait déjà les mâchoires de l’infortunée. Mais le candidat avait bien révisé : il réunit les bras de sa victime et les empoigna d’une seule main à hauteur des poignets. Avec sa main dégagée, il boucha le nez de la possédée, puis lui scella les lèvres jusqu’à ce qu’elle étouffe. Les exorcismes ne consistaient pas qu’en une logorrhée littéraire. Sitôt que le démon investissait son hôte, il n’était plus qu’une marionnette actionnée par ses griffes, autant dire déjà mort.

La femme convulsa, avant de s’immobiliser sur la moquette. Ievgueni se pencha pour écouter son pouls : le cœur avait cessé de battre. Le géant relâcha son étreinte et se releva tandis que le prêtre menait le rituel à son terme.

— Superbe, s’exclama Rostrovitch.

Ievgueni n’aimait pas jouer les modestes : il savait que dans son genre, il n’avait pas à rougir de ses performances. Il remercia néanmoins le militaire du compliment.

— Je te l’avais dit, lui glissa Jan. Ce grand gaillard est une perle.

Le prêtre versa le contenu d’une fiole sur le front du cadavre. Les premières gouttes d’eau bénite s’évaporèrent au contact de la peau puis, comme sur une casserole mise à refroidir, le filet coula finalement sur ses tempes. Ievgueni jeta un dernier œil sur la jeune femme. Son visage s’était apaisé.

— Nous vous avons adjoint un coéquipier, dit le militaire. Piotr Gandsky, le garçon qui vous a précédé.

Interloqué, Ievgueni darda un regard noir sur le prêtre, dont la tête ne lui revenait décidément pas.

— Comment un avorton comme lui a-t-il pu réussir à maintenir un possédé ?

Le religieux pencha la tête sur le côté.

— Il a utilisé sa matière grise : plutôt que d’ouvrir la cage, il a passé les bras à travers les barreaux et a laissé le démon lui écorcher les mains pendant qu’il récitait l’invocation. Plus douloureux, mais moins d’efforts.

— Malin, renchérit Jan avec un clin d’œil.

— Vous ferez une bonne équipe, dit le prêtre.

— Ievgueni, bienvenue parmi nous, conclut Rostrovitch.

 

Le vent cingla les visages de Piotr et d’Ievgueni lorsqu’ils sortirent côte à côte de l’église, leur première assignation en poche. Les flocons épars qui tombaient au lever du soleil s’étaient mués en tempête de neige.

— On a de la chance, ironisa Piotr.

La tête rentrée dans les épaules, ils titubèrent contre le blizzard pour se rendre là où l’état-major leur avait ordonné d’aller, à quelques rues d’ici seulement. Une telle distance et de pareilles conditions climatiques auraient exigé l’usage d’une voiture, mais les réserves d’essence étaient au plus bas, surtout dans cette région perdue de Sibérie. L’agglomération figurait tout en bas de la liste des priorités du ravitaillement national, la majeure partie des ressources et des matières premières vouées à être acheminées directement vers Moscou. Ievgueni avait, comme la plupart de ses concitoyens, préféré ne pas écouter les invitations du gouvernement à gagner la capitale. Face à l’adversité, le nombre était une force. Mais lorsque le ver était déjà dans la pomme, la proximité n’était plus un bouclier et devenait elle-même le danger.

— Nous y voilà, dit Piotr.

Le bâtiment que le garçon pointait du doigt était un cube de béton qui semblait avoir été déposé entre deux immeubles par d’insouciants architectes. Une volée de marches grimpait jusqu’à une porte. Un écriteau annonçait une école maternelle.

— Tu connais ? demanda le géant.

L’adolescent opina du chef.

— J’étais à l’école ici, quand j’étais petit.

— Pourquoi tu parles au passé ?

Les sourcils du jeune homme disparurent sous son bonnet.

— Ben, j’ai arrêté d’y aller quand la Fin du Monde a commencé.

— Je parlais de ta taille.

Fier de son mot d’esprit, Ievgueni gravit les marches en quatrième vitesse et frappa à la porte.

— Il y a quelqu’un ?

Une petite femme ridée, dont la tête était recouverte d’un châle et que Ievgueni prit d’abord pour un enfant, vint leur ouvrir. Elle ressemblait à ces sorcières que l’on croisait dans les forêts des contes.

— Nous sommes envoyés par l’église.

— Vous êtes prêtres ?

— Non. Mais nous avons une habilitation.

La femme soupira.

— J’aurais préféré un vrai prêtre.

Piotr tâcha de se faire voir derrière la montagne de muscles qui lui barrait le passage.

— Il n’y a que deux prêtres pour tout le district et ils sont très occupés. Beaucoup de frères ont… déjà rejoint les rangs de l’armée des anges, pour le Combat Final.

La petite femme acquiesça, fatiguée par la discussion. Le regret se lisait sur son visage peint d’ombres. Même si les remplaçants étaient souvent bien accueillis, on ne les laissait rentrer chez soi qu’à contrecœur.

— Ce sont des enfants, chuinta-t-elle.

— Nous ferons attention.

La vieillarde se présenta comme étant la directrice de l’établissement. Sitôt qu’ils se furent engouffrés à l’intérieur et déchaussés, elle demanda à Ievgueni et Piotr d’enfiler des chaussons et de la suivre le long d’un couloir tapissé de dessins. Après un instant de trouble, l’haltérophile finit par poser des mots sur sa gêne : là où les cris, les rires et les pleurs des bambins auraient dû se faire entendre, l’école était plongée dans un silence sépulcral. La directrice désigna une porte fermée.

— C’est ici, dit-elle.

— Combien ?

— Trois.

Piotr et Ievgueni échangèrent un regard lourd de sens.

— Je peux en prendre deux, dit l’homme.

— Moi aussi, rétorqua l’adolescent.

Le visage de Ievgueni se barra d’un rictus.

— Le spécialiste de la gonflette, c’est moi. Pas besoin de jouer à ça.

La petite femme déverrouilla la porte avant de s’enfuir vers son bureau. Les coéquipiers pénétrèrent dans la salle de classe, dans laquelle s’alignaient de minuscules tables d’étude d’un autre âge. Le tableau noir avait été effacé — il n’avait sans doute pas servi depuis longtemps, dans la mesure où les écoles faisaient davantage office d’orphelinats que de lieux d’enseignement désormais —, mais l’odeur de la craie n’avait pas quitté la pièce. Sur l’estrade, deux petites filles et un garçon à lunettes montrèrent les dents et feulèrent.

— Vilains garnements, dit Ievgueni.

 

Assis sur les marches de l’école, Piotr regardait un chien marquer la surface de la neige fraîchement tombée. Le manteau blanc recouvrait la route, et il y avait fort à parier qu’aucune voiture ne vienne saboter cette toile. L’adolescent tira de sa parka un paquet de cigarettes et craqua une allumette. Il inspira la première bouffée de fumée avec délice. La porte claqua derrière lui. L’ombre de Ievgueni se superposa à la sienne.

— Ça va mieux, gamin ?

Le garçon haussa les épaules.

— J’ai vomi. Donc oui, ça va mieux.

Piotr entendit son coéquipier maugréer quelque chose sans en deviner le sens. Finalement, le colosse s’installa à ses côtés.

— Entre temps, j’ai aussi dû m’occuper de la directrice.

Le chien repassa en sens inverse. Silencieux, ils regardèrent l’animal trottiner d’un bout à l’autre de la rue.

— On est censés faire quelque chose des corps ? demanda Ievgueni.

La poitrine du garçon se secoua d’un rire mauvais.

— On ne fait que retarder l’inévitable échéance.

Ievgueni gratifia son coéquipier d’une grimace dubitative.

— Partir vaincu, c’est la meilleure manière de se retrouver les fesses dans la neige, dit-il. Je n’aime pas les cyniques.

L’adolescent tira sur sa cigarette et écrasa le mégot sous sa chaussure.

— Y a des poubelles pour ça, grogna le géant.

Le jeune homme ricana avant de croiser les bras sur ses genoux et de s’enfermer dans le mutisme. Se levant, Ievgueni s’étira de tout son long et poussa la porte.

— Tu fais quoi ?

— Les cadavres doivent reposer dans la terre pour le Jugement dernier, non, ce n’est pas ce que dit la Bible ?

— Jamais lu cette daube. Et personne ne nous a ordonné de faire ça.

— Vu l’état des dortoirs, je pense que personne ne viendra s’occuper d’eux.

Exaspéré, Piotr soupira.

— Vas-y, si tu veux.

Le garçon écarta les pans de son manteau et attrapa son paquet de cigarettes.

— C’est mauvais pour toi, petit.

Pendant que l’adolescent tirait sa boîte d’allumettes de sa poche entre deux jurons, le géant disparut dans l’école.

 

Le compte-rendu se prolongea tard dans la nuit. Debout dans la pénombre face à la carte, le prêtre répertoriait les opérations au fil de leur récit. Dans le fond, le standard téléphonique ne cessait de s’agiter. Deux garçons essayaient vainement de répondre aux appels. Les requêtes d’exorcisme se succédaient sans fin, emplissant l’atmosphère d’un concert de sonneries stridentes.

— La garde de nuit va prendre le relais, annonça Rostrovitch.

Droit comme un I face à ses hommes, le militaire gardait de sa carrière une rectitude à laquelle l’assemblée se raccrochait comme à une corde tendue au-dessus de l’abîme. Les rangs des combattants étaient clairsemés : aujourd’hui, quatre d’entre eux avaient perdu la vie en tentant d’exorciser une équipe de football. Leurs chaises laissées vides présageaient d’une prochaine journée placée sous le signe du recrutement.

Ievgueni bâilla. Il s’était chargé du récit dans la mesure où Piotr n’avait assisté qu’à la moitié des évènements. De plus, son coéquipier manifestait peu d’entrain à l’idée de se vanter d’avoir chassé les démons du corps de trois enfants.

— Il faut voir ça comme un service rendu à l’humanité, avait tenté de le convaincre son acolyte.

Mais l’adolescent ne s’était clairement pas engagé dans la bataille pour remporter des victoires contre les forces du Mal. En réalité, Piotr lui faisait penser à ces kamikazes japonais qui se nouaient un bandeau autour du front avant de jeter leur avion contre la coque d’un navire. Ces hommes n’avaient aucun espoir, juste de la détermination à l’idée d’en finir une bonne fois pour toutes.

Lorsque le débriefing prit fin, chacun se leva pour rentrer chez lui. Les endroits sûrs n’existaient pas, et l’église n’était plus un sanctuaire depuis longtemps : les phénomènes de possession n’épargnaient pas ceux qui y travaillaient, comme les prêtres avaient pu en faire la sinistre expérience. Seuls les religieux, les standardistes et quelques aides de camp y résidaient en permanence.

Piotr s’arracha à sa chaise et, plutôt que de se diriger vers la sortie, traversa la pièce pour demander audience au prêtre. À cette distance, Ievgueni ne parvint pas à percer le secret de leur conversation. L’homme d’Église acquiesça plusieurs fois et posa sa main sur l’épaule du gamin, qui parut soulagé. Le colosse finit par s’approcher.

— Tu veux que je te raccompagne ?

— Je reste ici ce soir.

Pas certain de comprendre, Ievgueni secoua la tête et fit demi-tour. Si le garçon souhaitait passer la nuit entre ces murs humides, loin de sa maison et de ses parents, il devait avoir de bonnes raisons. Celles-ci ne le concernaient pas.

Le géant poussa la porte de la sacristie et la referma derrière lui. La salle de sport ne se trouvait qu’à quelques rues de là : il serait vite rentré. Il enfonça son bonnet sur ses oreilles et maudit la tempête à haute voix jusqu’à son retour.

 

La neige dansait de gauche à droite, emportée par le blizzard qui tourbillonnait dans la rue : de quelque côté que l’on avançait, on finissait toujours par s’en ramasser plein la figure.

— Je pense que c’est ici, dit Ievgueni.

La porte de la boutique béait à tous les vents, comme une bouche cariée remplie de ténèbres. Piotr serra les dents.

— Merde, soupira l’adolescent.

— Quoi ?

— Y a que dans les films d’horreur qu’on voit des trucs pareils.

Ievgueni leva les yeux vers l’enseigne. Une tête de bœuf suspendue par deux chaînes à une tige de métal se balançait en grinçant. Une boucherie.

— Personne ne voudrait produire ce scénario, rétorqua l’adulte.

Piotr se renfrogna.

— Y en a combien ?

— Un seul. D’après sa femme.

Comme à chaque fois qu’ils effectuaient une intervention, Ievgueni franchit la porte en premier et laissa le soin à l’adolescent de couvrir ses arrières. Cette méthode avait plutôt fait ses preuves : ils travaillaient ensemble depuis trois semaines et, si les débuts avaient été un peu froids, leur association suscitait désormais des cascades de compliments de la part de l’état-major clérical. La seule règle que les compagnons s’étaient imposée était aussi drastique que simple : pas de questions personnelles. Ievgueni n’avait rien à cacher, mais Piotr avait insisté pour que ce commandement stupide soit instauré. Sitôt que le colosse, dans ses phases sentimentales, commençait à se répandre sur ses multiples vies passées, le garçon se refermait comme une huître et était alors incapable de se défendre correctement. Cette situation les exposant tous les deux au danger, un consensus avait donc dû être trouvé.

— Tu vois quelque chose ?

— Non, rien. L’interrupteur est hors service.

La boucherie avait été pillée et les vitres du comptoir brisées. Au fond du magasin, comme une invitation, se découpait l’imposante porte de la chambre froide. L’adolescent redoubla de vigilance.

— Il est là-dedans ?

— Faut vérifier.

Ievgueni soupira. Il se serait lui aussi bien passé de ce cirque. À l’instar de tous les habitants — morts ou vivants — de cette fichue planète sur le point de voir s’ouvrir les portes de l’Enfer, il aurait préféré attendre le Jugement dernier comme tout le monde, à savoir dans un cercueil enfoui six pieds sous terre.

Le géant posa la main sur la poignée et annonça à haute et intelligible voix :

— À zéro, j’ouvre.

L’adolescent serra les poings pendant que l’homme commençait à réciter lentement.

— Cinq, quatre…

Sans attendre la fin du décompte, Ievgueni ouvrit la porte et se précipita à l’intérieur. Un hurlement terrifiant éclata derrière les carcasses putréfiées qui pendaient aux crocs fixés au plafond. Avant que le titan ne puisse riposter, le boucher projeta une charogne de plusieurs dizaines de kilos sur sa poitrine. L’haltérophile s’effondra et retomba sur le dos, le souffle coupé. En un bond prodigieux, le possédé sauta de la chambre frigorifique jusque dans la boutique et plaqua le géant contre le sol. S’il était moins musclé, le commerçant était doublement avantagé par sa masse graisseuse et par l’énergie diabolique qui infusait en lui.

— Attention !

Le fou furieux leva une lame dont le fil tranchant scintilla d’un éclat funeste. Il s’apprêtait à fendre le visage d’Ievgueni en deux, lorsque Piotr lui sauta sur le dos. Le démon fit tomber son couteau dans un cri. Sonné, le géant s’ébroua. Lorsqu’il rouvrit les yeux, Piotr faisait du rodéo sur le boucher. Le possédé hurlait comme un animal envoyé à l’abattoir pendant que l’adolescent récitait l’exorcisme, les mains serrées autour de son cou. Quelques secondes plus tard, le cadavre du boucher retombait lourdement sur le sol.

— Tourne-toi, dit Ievgueni.

Ievgueni abattit la feuille de boucher sur le cou du malheureux pour séparer la tête du tronc. De cette façon, au moins étaient-ils assurés que celui-ci ne se relèverait pas. L’haltérophile examina la lame. Là où l’on aurait pu s’attendre à trouver des traces d’éclaboussures, son tranchant n’était pas taché d’une seule goutte de sang. Le vendeur de viande devait être mort depuis longtemps. Piotr se massa le biceps, le front ruisselant de sueur.

— Si seulement ça faisait une différence, maugréa-t-il.

— Ça en fait une : celui-là ne dérangera plus personne.

— Pour un qu’on renvoie en Enfer, il y en a dix qui reviennent. Ça ne fait aucune différence.

La question de la foi n’avait jamais frappé Ievgueni. Pourtant, face au spectacle de ce corps décapité, l’évidence le saisit : la foi n’avait plus aucune raison d’être. Ce sentiment se fondait sur une confiance aveugle, alors qu’ils avaient la preuve matérielle que l’Enfer existait. Les démons tricheurs revenaient sur Terre en éclaireurs afin de moissonner le plus d’âmes possible avant le jour du Jugement Dernier. Si le Diable était une réalité, il était devenu inutile de croire en Dieu : il suffisait d’accepter son existence. Ce postulat établi, une poignée de bonnes actions ne pouvaient pas faire de mal à son curriculum vitae.

— Dans l’autre vie, peut-être que ça en fera une, rétorqua la montagne de muscles.

Piotr fit la sourde oreille et se pencha pour fouiller le corps du boucher. L’adolescent laissa échapper un hoquet de satisfaction et sortit sur le trottoir pour allumer une cigarette du paquet trouvé sur le cadavre. Ce travail était aussi une manière de se fournir en tabac à peu de frais.

Le géant referma la porte de la boutique et cocha une case sur son carnet. Des volontaires pourraient venir s’occuper du corps dans l’après-midi, ainsi qu’il avait réussi à le faire avaliser lors d’une réunion avec le prêtre. Une passante changea de trottoir pour les éviter et disparut au carrefour suivant, emmitouflée dans un manteau de laine polaire. La tempête s’était calmée.

— On fait quoi ? demanda Piotr.

— C’est le moment d’aller manger un bout.

Le garçon esquissa un sourire.

— En attendant, un peu de répit ne peut pas faire de mal.

— En attendant quoi ?

Mais Piotr détourna la tête.

 

Ievgueni tambourina à la porte de la sacristie. L’église n’était pas encore réveillée à cette heure matinale et le soleil caressait de ses premiers rayons le clocher en briques rouges. Un échalas en treillis vint lui ouvrir, les yeux ensommeillés.

— Où dort Piotr ?

Le concierge improvisé désigna un couloir qui partait de la sacristie, dans lequel Ievgueni trouva le jeune homme, étalé de tout son long sur un lit de camp défait. Le colosse s’accroupit pour le secouer doucement.

— C’est l’heure ?

— Non. J’ai besoin de toi.

L’adolescent se redressa.

— Pourquoi ?

— Habille-toi. Je t’attendrai dehors.

Ievgueni repartit en sens inverse pour aller faire les cent pas devant la porte. Il faisait trop froid pour que la neige fonde désormais. Ces conditions climatiques ne le gênaient pas : il trouvait toujours les villes plus jolies sous la neige, car les flocons masquaient la tristesse. Et puis peut-être n’en reverrait-il pas de sitôt. Le garçon, cheveux en bataille, finit par sortir. Il rejoignit le géant devant le portail de l’église.

— Je croyais que la première mission était pour dix heures.

— Suis-moi.

Les coéquipiers prirent la direction du nord et remontèrent les avenues désertes. Sans circulation pour souiller la neige, la cité ensevelie paraissait avoir déclaré forfait face à la tempête.

— Où est-ce qu’on va ? demanda le garçon, qui s’impatientait.

— Tu le sauras bientôt.

— Je n’aime pas les mystères.

— Moi non plus, rétorqua Ievgueni, sombre. Moi non plus.

Ils longèrent l’ancienne voie ferrée sur laquelle plus aucun train n’avait roulé depuis des mois et traversèrent la passerelle qui courait au-dessus du canal gelé. Ils contournèrent la zone commerciale et finirent par déboucher sur un gigantesque parking vide. Une mer de tours d’habitation se découpait sur l’horizon. L’adolescent s’arrêta net.

— Je ne veux pas aller là-bas.

Le géant fit une grimace. Il avait pensé pouvoir l’entraîner un peu plus loin avant de rencontrer une résistance.

— J’ai parlé au prêtre, avoua Ievgueni. Il m’a dit pourquoi tu dormais à l’église plutôt que chez toi.

La tête de l’adolescent disparut sous sa capuche.

— Sale balance, grogna-t-il entre ses dents.

— Il faut croire que j’ai un certain pouvoir de conviction quand je me mets en colère. Ce n’est pas de sa faute.

Il releva le visage, les yeux rougis.

— Hors de question.

— Quelqu’un doit le faire.

Piotr serra les poings et parut vouloir s’évaporer dans la neige.

— C’est injuste.

Sans ajouter un mot, le garçon poursuivit son chemin en direction des immeubles. Ievgueni lui emboîta le pas.

La barre devant laquelle ils s’arrêtèrent datait des années 60. Les appartements remontaient quasiment à la construction de la ville elle-même et avaient un temps hébergé les ouvriers venus des quatre coins du pays pour faire émerger la cité de terre. Depuis vingt ans, le quartier n’était plus qu’une zone à l’abandon où les chômeurs et les immigrés louaient — ou squattaient — des logements bon marché pour y pourrir lentement.

— Troisième, dit Piotr. La porte de gauche.

Ievgueni hocha la tête.

— Attends ici. Je n’ai pas besoin de ton aide.

— Je ne te l’ai pas proposée.

Le jeune homme alluma une cigarette et manqua de s’étrangler en inhalant la fumée. Il toussa jusqu’à ce que ses poumons lui fassent mal et sifflent.

— Tu ferais mieux d’arrêter.

Le gamin opina du chef.

— Peut-être.

Le colosse laissa son associé s’asseoir sur un banc, s’engouffra dans le bâtiment et gravit les trois premiers étages. Là, il s’approcha sans bruit de la porte de gauche. Le battant était entrouvert. Il retint son souffle et poussa le panneau de bois. Les gonds grincèrent. Alors, un chœur de grognements rauques s’éleva dans l’entrée.

— Merde.

Lorsque tout fut terminé, Ievgueni quitta l’appartement en abandonnant derrière lui les corps sans vie des parents de Piotr. Il dévala les escaliers, traversa le hall et franchit la porte. Du haut des marches, il chercha du regard le garçon et crut un instant qu’il s’était enfui. Un nuage de condensation s’éleva d’un bosquet voisin. Il longea le bâtiment et déboucha sur une aire de jeux. Piotr était assis sur une balançoire en décomposition qu’il actionnait mollement, une cigarette au bec.

— C’est fini ?

Le colosse eut un sourire triste.

— Bien. C’est mieux comme ça.

L’adolescent tira une ultime bouffée et écrasa le mégot sous son talon avant d’éclater en sanglots.

 

De retour à l’église, Ievgueni et Piotr participèrent à la réunion quotidienne et reçurent les tâches qui leur incombaient. Aucun des coéquipiers ne dévoila d’émotion particulière, mais ils se restaurèrent en silence.

— Penses-tu que nous vaincrons ? demanda Rostrovitch lorsque le dessert fut servi.

Ievgueni leva le nez de son assiette et lui adressa un regard qu’il aurait voulu sympathique :

— Non.

Le militaire partit d’un rire clair et donna une claque dans le dos du géant. La défaite ne faisait simplement pas partie de son vocabulaire, même lorsqu’il s’agissait de retarder la Fin du Monde.

 

L’Apocalypse débuta un mardi. Tout se déroula comme prévu.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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