Hacker

Jodie est aux anges : son père a enfin accepté qu’elle bénéficie de la greffe d’implant dont elle meure d’envie.

Jodie lança le compte à rebours et poursuivit son chemin comme si de rien n’était, tandis qu’une ombre titanesque s’abattait lentement sur la ville. Elle retira ses gants, histoire de vérifier la mobilité de ses doigts et de les échauffer. Pour progresser dans le classement, elle devait acquérir, telle une sportive, la pleine maîtrise de ses mouvements, les répéter mille fois s’il le fallait, jusqu’à ce que sa mémoire pense pour elle et que son corps en devienne l’instrument.

L’adolescente leva les yeux en direction du clocher. L’église aux airs de sentinelle la défiait du regard tandis qu’elle marchait vers ses portes. Maintenant que la lune occultait presque parfaitement le soleil et que la ville se plongeait dans une nuit aussi soudaine que terrifiante, les choses sérieuses allaient enfin pouvoir commencer.

À la faveur de l’éclipse, Jodie admira les ombres pastel qui dansaient sur ses mains et fit craquer ses phalanges. L’alarme de sa montre se déclencha et, dans le même temps, l’église trembla sur ses fondations tandis que les cloches entonnaient un terrible angélus. L’adolescente se campa sur ses pieds, tous les sens en alerte, et embrassa le parvis d’un regard circulaire. Les passants qui, quelques instants plus tôt, y déambulaient nonchalamment avaient disparu de la surface de la Terre. Elle leva la main en l’air et plia ses doigts pour figurer un pistolet.

Un grognement derrière elle lui arracha un sursaut. D’un bond, elle fit volte-face et pointa son revolver sur la créature aussi hideuse qu’informe qui venait de faire irruption sur la place. Sa tête était un sac de gélatine d’où saillait une bouche garnie de dents pointues, posée sur des épaules musculeuses. Le monstre ressemblait à un amphibien longtemps exposé aux radiations et il se trouvait bien trop près d’elle. Laissant ses doigts réfléchir pour elle, elle tira une balle dans la poitrine de la chimère. Un coup dans l’eau, pensa-t-elle.

Jodie profita du repli momentané de la créature pour réajuster son tir. Elle tendit sa main droit devant elle et appuya sur la gâchette. Un projectile alla se ficher entre les deux sphères globuleuses qui lui servaient d’yeux. Le crâne du monstre explosa comme un ballon de baudruche rempli de mélasse et dispersa son contenu spongieux aux quatre vents, y compris sur Jodie. Se faire prendre par surprise ne lui ressemblait pas, mais plus elle avançait dans son apprentissage, plus la difficulté augmentait. Ce n’était pas une mauvaise chose, mais elle devrait faire preuve de vigilance.

Un second hybride jaillit d’une bouche d’égout voisine et se jeta sur elle, toutes dents dehors. L’adrénaline guida son tir et, cette fois-ci, elle n’eut besoin que d’une seule balle pour envoyer sa proie au tapis. Et de deux.

Les cloches de l’église secouèrent de nouveau la terre. Comme si les ténèbres qui habitaient le beffroi venaient de leur donner le top départ, une armée de monstres — des dizaines, peut-être des centaines — suppura alors des ruelles adjacentes et se rua sur la jeune fille dans un concert de vociférations. L’adolescente jeta un rapide coup d’œil au compteur de munitions dont sa montre était équipée. Ce serait tout juste suffisant, même en étant optimiste, mais ce n’était pas aujourd’hui qu’elle se laisserait dépasser par sa peur.

Sans se démonter, Jodie dézingua les monstres à tour de bras, et sans rater une fois sa cible. Ces affreux bipèdes avançaient plutôt vite pour des créatures aquatiques. Leur progression sur le pavé s’accompagnait de clapotements dégoûtants, accentués par le son écœurant des nageoires qui piétinaient les restes visqueux de leurs camarades tombés au champ d’honneur.

Pendant ce temps, Jodie comptait dans sa tête. Trente-quatre, trente-cinq, trente-six… L’étau se resserrait, mais elle gardait la pleine maîtrise de la situation. Quarante-et-un, quarante-deux… L’adolescente repéra une fenêtre de tir particulièrement propice et, s’agenouillant, ajusta la trajectoire le temps d’un battement de cil et fit feu. La balle traversa trois crânes d’un coup et les cadavres tombèrent à la renverse comme des dominos. Une plainte s’éleva dans les poitrines des survivants, qui rechignaient désormais à poursuivre le combat. L’heure fatidique allait bientôt sonner.

La cloche gronda une troisième fois. Jodie sentit les vibrations remonter jusque dans ses chevilles, ses tibias puis dans son corps tout entier. Sa montre indiquait qu’il ne lui restait plus que trois balles, mais l’exploit était à sa portée.

Les monstres semi-aquatiques se dispersèrent dans de grands hululements de panique. Jodie raffermit sa prise sur la crosse de son arme tandis que les créatures disparaissaient à travers les bouches d’égout. Un grondement monta des tréfonds de la terre et, cette fois-ci, les cloches n’y étaient pour rien. Le parvis se fissurait.

Un craquement formidable déchira le béton. Dans un nuage de poussière et d’eau, un gigantesque monstre à tête de poulpe s’arracha à la terre et lança ses griffes dans sa direction. Jodie bondit sur le côté et termina son esquive en roulade. Le titanesque Polyphème vociféra et, empêtré dans le bitume jusqu’à la taille, se contorsionna pour atteindre l’adolescente. Sa main colossale s’abattit à trois pas de sa proie. Cette dernière profita de la précipitation du monstre pour sauter sur un banc et tirer deux balles dans le nœud de tentacules qui lui servait de bouche. La créature hurla de rage. La douleur ne faisait qu’aggraver sa fureur. Jodie n’avait plus beaucoup de temps, et pas davantage de munitions : dans son chargeur, il ne lui restait plus qu’une ultime chance de venir à bout de ce cauchemar.

— Concentration, pensa-t-elle à haute voix.

Elle mit le monstre en joue. Son doigt se crispa sur la détente et le coup partit. Elle ferma les yeux. Les chairs flasques de l’apparition glougloutèrent et le temps se suspendit. Mais un rire venu du fond des âges tonna à la face de l’Univers, et l’immonde poulpe fit danser ses tentacules devant sa gueule. Jodie avait manqué sa cible.

Une paume immense s’éleva dans le ciel et occulta la couronne de lumière qui ceignait le front du soleil. L’adolescente leva les bras en l’air, mais il était trop tard pour se protéger : la créature frappa le sol de toutes ses forces et écrasa la chasseresse vaincue.

Jodie pesta. Un message en lettres rouges clignotait devant ses yeux : “Partie terminée !”

L’adolescente étouffa un juron et d’une pression sur le cou, éteignit la simulation. Le soleil réapparut dans le ciel, les piétons déambulèrent à nouveau dans les rues et le parvis recouvrit son aspect normal. Cela faisait des semaines qu’elle s’entraînait, mais elle ne parvenait pas à vaincre le dernier boss. Décidément, ce niveau était vraiment difficile. Tant pis. Elle avait eu son compte pour aujourd’hui.

Elle tourna le dos à l’église et prit la direction du supermarché. Une sucrerie quelconque l’aiderait à digérer sa défaite avant de rentrer à la maison.

 

Jamais Jodie n’avait été plus heureuse que le jour de son quinzième anniversaire : son père avait alors accédé à sa demande — formulée à répétition depuis des années — d’implantation cornéo-cochléaire. Cette modification corporelle n’avait en soi rien d’extraordinaire : la plupart de ses camarades de classe avaient depuis longtemps sauté le pas. Mais son paternel était du genre vieux jeu et appartenait à une génération où le transhumanisme était encore un sujet de films de science-fiction. Le patriarche avait néanmoins fini par céder aux jérémiades de sa fille, découvrant par la même occasion à quel point une adolescente pouvait se montrer persuasive. De fait, il n’avait pas eu à le regretter : du jour au lendemain, il avait recouvré la paix dont il avait été privé ces trois dernières années.

Sur le chemin du retour, Jodie coupa le son ambiant et lança un morceau de musique directement dans ses tympans. Les implants remplaçaient avantageusement les encombrants appareils du quotidien d’hier — téléphone cellulaire, baladeur numérique ou console de jeux — et offraient des solutions de divertissement et de communication aussi intuitives que discrètes. Leur usage s’était vite popularisé chez les adolescents, surtout depuis que les opérations coûtaient à peine plus cher que le comblement d’une carie ou une coloration chez le coiffeur.

Jodie tourna au coin de la rue et remonta le lotissement. Elle avait encore quelques devoirs à faire, mais le concept même de travail personnel avait été ébranlé depuis l’apparition des modules de connexion internes : les enseignants rechignaient à donner des devoirs aux élèves, dans la mesure où le savoir mutualisé de l’humanité était désormais accessible d’un simple clignement de paupière. Seuls certains ayatollahs comme son professeur de français persistaient à proposer des livres à étudier ou des compositions à rédiger.

Alors que la maison se profilait derrière la haie, une ombre qui se découpait dans le soleil attira son attention. En bout de rue, un garçon se tenait immobile au milieu de la chaussée. Elle plissa les yeux, mais l’inconnu était dans l’axe du couchant et son visage lui demeurait invisible. La silhouette enfonça ses poings dans ses poches. Jodie eut l’impression qu’on l’attendait.

— Hé ! dit-elle en levant une main en l’air.

Un battement de paupière plus tard, le garçon avait disparu. Elle pivota sur elle-même. Personne. Elle vérifia que son implant oculaire était bien éteint et fit trois pas de côté pour s’assurer que l’inconnu ne s’était pas caché derrière un arbre.

— Bizarre, dit-elle comme pour se tirer d’un mauvais rêve.

— Qu’est-ce qui est bizarre ? demanda une voix chevrotante.

Elle sursauta, et son cœur tambourina dans sa poitrine. Leur voisine taillait ses haies dans le jardin et regardait l’adolescente d’un air inquiet.

— Tout va bien, Jodie ?

La jeune fille rassembla ses esprits.

— Vous n’avez pas vu le garçon ?

Un rire éraillé secoua la cage thoracique de la vieille dame, qui leva son sécateur par-dessus la barrière.

— S’il y avait eu quelqu’un, je l’aurais vu, crois-moi.

La vieille dame avouant à demi-mot que le jardinage n’était pour elle qu’une excuse pour espionner le quartier, Jodie crut bon de ne pas insister.

— J’ai dû rêver, dit-elle.

La jeune fille se frotta le crâne, souhaita une bonne nuit à la voisine et regagna la maison au pas de course.

 

On frappa à la porte.

— Quoi ? demanda Jodie sur un ton irrité.

La voix de son père résonna de l’autre côté du battant.

— Tu parles à quelqu’un ?

— Non !

— Tu sais que je ne veux pas que tu utilises ton implant avant d’aller te coucher ; j’ai lu dans un magazine que ça pouvait perturber ton sommeil et que…

— Enfin, Papa ! Puisque je te dis que…

— J’ai eu ton âge, Jodie, ne l’oublie pas, je veux juste…

— Je-vais-me-coucher ! articula l’adolescente, excédée.

Son père garda le silence une seconde de trop. Dans un soupir, il souhaita une bonne nuit à sa fille et s’éloigna de la porte. Assise en tailleur sur son lit en pagaille, Jodie attendit que son géniteur descende les escaliers pour reprendre la conversation, cette fois-ci à voix basse.

— Désolée, s’excusa l’adolescence en fixant des yeux sa lampe de chevet. Tu disais ?

La voix nasillarde de Laura résonna dans son oreille comme si son amie se trouvait dans la chambre, juste à côté d’elle.

Ton père est vraiment un fossile.

— Il me rend dingue. J’ai l’impression qu’il n’a dit oui aux implants que pour pouvoir me faire la leçon. C’est comme ça qu’il se venge.

Les adultes sont des rabat-joies, grogna Laura.

À l’arrière-plan sonore, Jodie devina le remue-ménage d’un placard où l’on rangeait de la vaisselle. L’illusion de proximité était si parfaite qu’elle crut l’espace d’une seconde qu’un fantôme s’était introduit dans sa grotte pour jongler avec des assiettes.

— Y a un sacré boucan chez toi, se plaignit-elle.

Laura vociféra des reproches à sa mère dans une langue inconnue et partit s’isoler. Les capteurs étaient très sensibles, mais décroître leur spectre pouvait leur faire perdre tout intérêt, et il fallait bien avouer que l’expérience donnait le vertige des grandeurs.

C’est bon, dit son amie.

Jodie se leva du lit et se plaqua contre le mur opposé pour se faire la plus discrète possible.

— Je te demandais si ça t’était déjà arrivé de… voir des trucs depuis que tu avais tes implants.

Des trucs ? Genre ?

— Genre des fantômes, des mirages.

Ben ouais, tout le temps, répondit Laura du tac au tac. Mais tu sais, Jodie, il y a une manière très simple de tout arrêter : il suffit d’éteindre.

L’adolescente souffla : elle mourait d’envie de lui rétorquer qu’elle était au courant et qu’elle n’avait rien d’une abrutie, mais les conventions sociales exigeaient de ne pas s’énerver contre une fille comme Laura, qui avait été une des premières à l’école à se voir équipée et qui depuis jouissait d’une réputation d’experte.

— T’as sûrement raison.

Évidemment. Je vais te laisser, ma partie commence dans une minute.

— Tu joues si tard ?

Ben, pourquoi pas ?

Un blanc ponctua la conversation.

— Tu joues à quoi ?

Tu veux dire : avec qui ? gloussa son interlocutrice.

Les jeunes filles se donnèrent rendez-vous le lendemain devant le lycée et raccrochèrent. La vie pouvait vite tourner autour du jeu et Laura était l’exemple de l’adolescente pour qui les implants étaient devenus la seule raison d’exister. Bien entendu, Jodie n’en était pas encore réduite à écouter les conseils rétrogrades de son paternel. Néanmoins, le regard absent de Laura pouvait quelquefois la mettre mal à l’aise : c’était comme si son amie se trouvait à plusieurs endroits au même moment, divisant ses facultés d’attention par autant.

Jodie enfila son pyjama, sortit brièvement de sa tanière pour se passer du fil dentaire et referma la porte de sa chambre à double tour, des fois que vienne à son père la bonne idée de vérifier qu’elle dormait bien sur ses deux oreilles. D’un geste nonchalant, elle éteignit la lumière et marcha jusqu’à la fenêtre. Des insectes dansaient dans le halo des réverbères, en bas, dans la rue vide. Passé dix heures, le lotissement se transformait en cimetière.

Elle cligna des yeux plusieurs fois pour s’assurer que l’apparition de tout à l’heure n’était pas un bug de la machine, mais elle ne parvint pas à reproduire l’anomalie. Soit elle avait effectivement vu quelqu’un qui s’était éclipsé à la faveur de son éblouissement, soit elle avait un peu trop tiré sur la corde de ses persistances rétiniennes. Dans un cas comme dans l’autre, elle était fatiguée et une longue nuit de sommeil ne serait pas du luxe.

Elle se glissa sous la couette comme dans un terrier et tassa l’oreiller pour s’y sculpter un nid douillet. Elle vérifia une dernière fois que ses implants étaient éteints avant de se laisser gagner par la torpeur.

Au milieu de la nuit, l’adolescente se réveilla en sursaut. Il lui avait semblé entendre une présence dans sa chambre, une respiration peut-être, ou un regard trop lourd. Elle se leva pour éprouver le verrou de la porte, puis jeta sur la moquette les peluches qui d’ordinaire s’entassaient dans le fauteuil. La nuit, cet empilement pouvait donner l’impression qu’une silhouette noire vous regardait fixement. Rassurée, elle concentra son attention sur les battements de son cœur et plongea dans le sommeil comme dans une piscine, la tête la première.

 

Jodie ne remarqua pas tout de suite que quelqu’un la suivait. Après tout, des centaines et des centaines d’élèves se mélangeaient bruyamment dans la cour du lycée pendant les interclasses, et les déplacements erratiques des uns n’entraient généralement pas dans le champ d’intérêt des autres, surtout quand ces derniers possédaient, de par leurs implants, la faculté d’attention d’une amibe. De fait, Jodie soupçonna que quelque chose se tramait peu après la pause du matin.

— T’as l’air perdue, lui fit remarquer Laura, grande bringue aux cheveux couleur de paille aussi hirsutes que le laissait suggérer leur teinte.

— J’ai mal dormi.

— Tes histoires de fantômes ?

— Ouais. Enfin non. Peut-être.

Le petit groupe s’esclaffa des péripéties nocturnes de Jodie, si bien que l’adolescente finit par se persuader que l’imminence de ses règles détraquait possiblement certaines perceptions. Elles retournèrent en cour sans plus y prêter attention et, à midi, se retrouvèrent pour déjeuner à la cantine.

À l’issue du repas, Jodie se rendit aux toilettes. En sortant, la jeune fille se sentit de nouveau prise à la gorge, comme étouffée par quelque chose qui traînait à la périphérie de sa vision. Elle croisa alors son regard.

Assis sur un banc au milieu de la cour, un garçon l’observait sans cligner des paupières. Le gamin avait la carrure d’une crevette neurasthénique et était si petit que Jodie eut peine à croire qu’il puisse être assez vieux pour aller au lycée : de ce qu’elle en voyait, il ne pouvait pas avoir plus de treize ans. Le pauvre garçon combattait une acné fulgurante qui lui mangeait le visage et qui lui donnait l’air d’une feuille de papier bulle.

En temps normal, Jodie se serait contentée de détourner les yeux. Pourtant, quelque chose dans la fixité du regard du gamin lui colla un frisson. Personne n’observait quelqu’un si longtemps au lycée. C’était une convention, presque un commandement, et si Moïse avait reçu de Dieu les tables de la loi adolescente, celui-ci aurait figuré en bonne place dans le classement. La jeune fille écarquilla les yeux et plissa les lèvres pour se donner une contenance. Le gosse sourit sans la perdre de vue.

— Tu viens, Jodie ?

Entraînée par ses camarades, Jodie tourna le dos au vilain voyeur et roula des épaules, histoire de faire passer un message. Le petit groupe gagna la bibliothèque, non pas pour y lire quoi que ce soit — quelle drôle d’idée —, mais parce qu’il s’agissait du seul endroit où elles pouvaient s’installer dans de grands fauteuils et user de leurs implants en toute quiétude. Jodie darda des œillades inquiètes en direction de la porte jusqu’à ce que la sonnerie des cours retentisse dans le couloir.

L’étrange garçon ne se manifesta plus. À cinq heures, Jodie quitta le lycée et marcha jusqu’à l’arrêt de bus. Les transports scolaires étaient encore le meilleur moyen de regagner le lotissement en évitant le centre-ville, sans compter qu’elle commençait à souffrir d’un mal de ventre aigu. Cette gêne l’avait contrainte à repousser l’invitation de Laura d’aller taquiner les plus hauts scores du classement sur le terrain d’athlétisme.

Jodie s’engouffra dans le car tête basse et visage crispé, éreintée par sa journée. Elle s’installa au fond du véhicule et cala son front chaud contre la vitre, au risque d’y imprimer une tache de gras.

Son pouls s’emballa. Le garçon la toisait depuis le parking. Elle pria pour que le chauffeur démarre au plus vite et se persuada qu’elle était la victime d’une hallucination ou d’une erreur. Le gamin lui décocha un sourire qu’il dut estimer ravageur, mais qui en définitive était davantage effrayant qu’avenant. Jodie se leva, s’installa sur un autre siège et enfonça la tête dans ses épaules. Et ce conducteur qui ne voulait pas mettre le contact, bon sang, mais qu’est-ce qu’il imaginait, que les lycéens avaient toute la vie devant eux ?

Finalement, le moteur rugit et toussa. Mais au moment où le chauffeur allait actionner les portes pneumatiques, une silhouette furtive se précipita à travers la brèche. Jodie déglutit. Le garçon était monté et venait de lui adresser un signe de la main. L’adolescente glissa sur son siège avec la ferme intention de disparaître, et jeta au passage un œil sur les passagers pour vérifier que ce salut n’était pas destiné à quelqu’un d’autre. Mais personne à part elle ne regardait le garçon, qui remontait à présent l’allée centrale. Il se planta face à elle.

— Salut.

Jodie fit mine de se plonger dans la contemplation du paysage. Le garçon rigola.

— Salut ! réitéra-t-il.

L’adolescente ne pouvait pas l’ignorer plus longtemps. Dans un instant, le bus entier dresserait l’oreille et sa réputation serait fichue. Elle planta son regard dans le sien.

— Qu’est-ce que tu veux ?

Le garçon sourit. Jodie craignit un instant que l’un des énormes bubons qui lui grignotaient les joues lui explose à la figure.

— Rien. Juste causer.

— Pas envie. Fous-moi la paix.

Elle croisa les bras et se tourna vers la vitre, décidée à se murer dans le silence. Le garçon obtempéra et s’installa sur la banquette opposée sans quitter la jeune fille des yeux.

— Je te trouve super jolie, dit-il.

Excédée, l’adolescente serra les poings.

— Tu sais quoi ? Ce que tu fais, ça s’appelle du harcèlement. Et c’est pas la meilleure manière de draguer une fille. Mais j’imagine qu’à ton âge, tu ne peux pas comprendre.

— J’ai douze ans.

— Prends un peu soin de ta peau et reviens me voir quand tu auras de la moustache, d’accord ?

Le gamin, décontenancé, se plongea dans une réflexion muette.

— Mais quand j’aurai grandi, tu auras grandi d’autant, finit-il par dire comme s’il avait trouvé la faille d’un raisonnement brillant.

Jodie laissa échapper un soupir qui déclencha sans doute une tempête à l’autre bout de la planète et mima le glissement d’une fermeture éclair sur ses lèvres. Puis elle mit en route son implant cornéen, coupa le son ambiant et visionna un épisode de sa série préférée tout le long du chemin. Lorsque le nom de son arrêt s’inscrivit sur l’écran, l’adolescente se leva et, sans un regard pour le gamin, remonta la travée pour se placer face aux portes. L’autobus freina et la laissa descendre devant le lotissement. Lorsqu’elle se retourna, elle constata que le garçon lui emboîtait le pas.

— C’est pas vrai, tu ne vas pas me suivre, quand même !?

— J’habite là.

— Menteur ! Je t’ai jamais vu.

— C’est toi, la menteuse.

Jodie se renfrogna. Décidée à semer l’inopportun, elle trottina en direction de la maison. Calquant son allure sur la sienne, le gamin la colla comme son ombre.

— Fous-moi la paix ! hurla-t-elle.

Mais le garçon, loin de se départir de son sourire bête, continuait de la suivre. Jodie fulminait. Il n’allait tout de même pas la harceler jusque chez elle, non ?

— Si tu ne rentres pas chez toi, j’appelle la police.

Une voix fragile la fit de nouveau sursauter.

— Est-ce que tout va bien, ma chérie ?

La voisine au sécateur la dévisagea d’un air mi-inquiet mi-amusé.

— Non, dit Jodie, il y a que ce petit imbécile n’arrête pas de me suivre et qu’il a décidé de faire de ma vie un enfer.

La vieille dame reposa son outil et se pencha sur la barrière.

— Tu veux que j’appelle tes parents, Jodie ? dit doucement la voisine, comme si elle s’adressait à une fugitive évadée d’un asile d’aliénés. Tu as l’air contrariée…

Jodie arqua les sourcils et se tourna vers le garçon. Sa voisine avait beau être vieille, elle n’en était pas aveugle pour autant : son minuscule admirateur se tenait à trois mètres d’elle à peine. Elle tapota sur sa tempe pour vérifier que son appareil était bien éteint, mais l’adolescent arbora une moue désolée.

— Ça ne sert à rien, dit-il. Tu ne peux pas m’éteindre.

— C’était toi, hier ? Et cette nuit, dans ma chambre ? s’emporta-t-elle, ivre de rage.

Le gamin acquiesça et rougit dans la foulée. Sa silhouette n’était qu’une projection sur sa rétine. Il ne se tenait pas vraiment devant elle.

— J’ai attendu que tu t’habilles avant d’entrer.

Jodie voulut hurler, mais le regard inquisiteur de la vieille femme l’empêcha de laisser libre cours à sa colère. Elle rassura la voisine, lui expliqua qu’elle ne se sentait pas très bien en cette période du mois et remonta l’allée jusqu’à ce qu’ils se retrouvent tous les deux en terrain couvert derrière la haie, à l’abri des indiscrétions. Là, Jodie leva le poing en l’air et frappa le misérable, mais sa main ne rencontra que du vent.

— C’est pas croyable, souffla-t-elle.

Le garçon sourit, cette fois-ci vaguement désolé.

— Je t’ai hackée, dit-il.

 

Après le repas, Jodie referma la porte de sa chambre à double tour et se retint de coller un grand coup de poing dans le mur. Elle avait passé tout le dîner à contenir sa colère, exaspérée de voir le garçon aller et venir dans la maison au nez et à la barbe de ses parents. Cet imbécile était un fantôme informatique qu’elle seule pouvait voir et qui, d’une manière ou d’une autre, avait pris le contrôle de ses implants. Le visiteur paraissait décidé à s’en amuser. Il avait même poussé le vice à s’asseoir à la table au moment du dessert. Même s’il ne pouvait goûter à rien d’autre qu’à l’amertume de sa victime, il savoura cet instant d’intimité silencieuse.

— Tu n’as pas l’air dans ton assiette, avait marmonné son père avant de se retourner vers sa mère. Tu vois, je t’avais bien dit que cette fichue mécanique n’allait faire qu’empirer les choses. Mais on n’écoute jamais le vieux ringard, et voilà le résultat. Je te parie qu’on va s’en tirer pour plus cher de psychologue que de faculté.

Jodie, exaspérée, n’avait pas osé le contredire. Si elle avait expliqué à ses parents qu’un petit malin avait piraté son système, son paternel aurait probablement perdu les pédales, quitte à réveiller un chirurgien au beau milieu de la nuit pour qu’il lui retire ses implants de gré ou de force. Il n’en était pas question.

— Alors, ça t’amuse, hein ? Tu prends ton pied ?

Le garçon, dont l’image holographique était assise dans le fauteuil à la place des peluches, se délectait de sa victoire. Son visage s’illumina d’un large sourire.

— Tu ne peux pas te débarrasser de moi.

Jodie tapota sur sa montre et leva le doigt en l’air. L’ombre d’un pistolet automatique se superposa à sa main. Elle pointa l’arme en direction du casse-pied.

— Ho ho, des menaces ? dit le garçon en levant les bras en l’air.

— Pas des menaces, non.

Elle appuya sur la détente. La balle fendit l’air et passa à travers le front du gamin pour aller se ficher dans le mur d’en face. L’adolescent ricana.

— Y aurait pas des moustiques dans ta chambre ?

Jodie enrageait. Elle aurait voulu empoigner le gosse pour le défenestrer, mais il n’était rien de plus qu’une illusion, aussi tangible qu’un courant d’air. Toute tentative de se soustraire à son regard était vouée à l’échec.

— Et quoi, qu’est-ce que tu veux ? Me voir à poil, c’est ça ?

L’enfant piqua un fard.

— Non. Juste causer un peu.

— Menteur.

L’adolescente retira son pull, manquant de soulever suffisamment son tee-shirt pour dévoiler son soutien-gorge.

— C’est ça, hein ? Et puis tant que tu y es, tu ne veux pas assister à ma douche ?

Le garçon serra les dents, mais ne détourna pas le regard. Jodie, ivre de colère, enleva son tee-shirt.

— Rince-toi l’œil et tire-toi.

L’adolescente ravala ses larmes et, tremblante, fit de son mieux pour ne pas éclater en sanglots.

— C’est pas comme ça que tu vas séduire les filles, espèce de gros pervers.

On frappa à la porte.

— Ça va, Jodie ? demanda son père.

La jeune fille dissimula sa détresse derrière une voix ferme, bien qu’humide de larmes. Comme tous les soirs, son père déclara forfait et regagna le salon en traînant des pantoufles. Le garçon n’avait pas bougé, mais son expression s’était singulièrement transformée. Il se leva et alla se planter dans un coin de la chambre, dos à la pièce.

— Tu peux te changer, dit-il. Je regarde pas.

Contrainte et forcée, l’adolescente ravala sa fierté, s’emmitoufla dans sa couette comme dans une serviette de bain un jour de plage et enfila son pyjama en quatrième vitesse, avant d’éteindre la lumière et de rabattre la couverture sur elle. Après tout, si elle ne pouvait pas l’atteindre, lui non plus ne pouvait pas la toucher. Tout ce qu’il pouvait faire était voir et être vu, ce qui était déjà bien suffisant.

— Tu te lasseras avant moi, cracha-t-elle.

Elle fit semblant de s’endormir vite et resta sourde à toutes les tentatives du garçon de démarrer une conversation sur l’oreiller. Lorsqu’elle releva la tête sur les coups d’une heure, le gosse s’était volatilisé.

 

Les jours, puis les semaines, eurent beau se succéder, Jodie ne parvint pas à s’habituer à l’omniprésence de ce gnome ricanant qui la suivait comme son ombre, en cours comme dans la rue, chez elle comme chez ses amies, et dont elle ne pouvait rien révéler, au risque de passer au mieux pour pour idiote, au pire pour une folle. L’enfant apparaissait quelquefois au beau milieu de la nuit et lui causait des frayeurs terribles, qu’elle avait dû mettre sur le compte de mauvais rêves pour expliquer ses cris à ses parents, et s’incrustait en salle de classe lorsque l’envie lui en prenait. Jodie vivait dans une rage perpétuelle, sauf lorsque le gamin, dans sa grande mansuétude, disparaissait des écrans radars pour quelques heures, parfois pour une journée entière. Mais il finissait toujours par réapparaître, au grand dam de sa victime.

— Tu ne me laisseras jamais tranquille ? lui cracha-t-elle au visage alors qu’elle remontait la grande avenue en direction du centre-ville.

Des piétons incrédules se retournèrent sur son passage, puis poursuivirent leur chemin. L’image du gamin sautilla et dansa autour d’elle.

— Peut-être, un jour. Quand ce ne sera plus marrant, dit-il.

Jodie manqua de s’étrangler.

— Un gosse comme toi, capable de pirater des systèmes informatiques complexes, ça doit valoir des milliards. Si tu préfères perdre ton temps à m’espionner, c’est ton problème.

Le préadolescent renifla et fit semblant de n’être pas vexé.

— Si on devenait amis, ça se passerait peut-être mieux ? suggéra-t-il.

— Ça se passerait mieux si tu arrêtais de me suivre.

— Tu ne veux toujours pas que je te dise mon nom ?

Excédée, elle fit rouler ses yeux dans ses orbites et fit mine de le frapper. Le coup traversa la tête du garçon comme s’il n’était rien d’autre qu’un nuage de poussière.

— Ça ne m’intéresse pas, finit-elle par répondre.

En arrivant sur le parvis de l’église, Jodie cessa de prêter attention à son esprit familier, consulta sa montre et lança la partie. Cela faisait des semaines qu’elle ne s’était pas entraînée, et ce n’était pas parce qu’un imbécile la suivait qu’elle devait en oublier de vivre. Sous le regard amusé de son fantôme personnel, des zombies envahirent les rues. Jodie avait enclenché un niveau d’une difficulté moindre, histoire de se mettre en jambes. Sans surprise, elle parvint à compléter le tableau en un tournemain. Elle avait beau avoir manqué à l’appel un certain temps, elle n’en était pas rouillée pour autant.

— Tu te débrouilles, dit le garçon, pour qui l’interface de Jodie était une vraie passoire à travers laquelle il pouvait regarder à loisir.

— Tais-toi, tu me déconcentres.

L’adolescente régla son bracelet et lança le niveau supérieur. Le soleil se voila, le glas du clocher résonna et le sol trembla tandis que les premières créatures aquatiques apparaissaient sur le terrain de jeu. Sans surprise, Jodie franchit la première étape avec succès, puis réitéra son exploit précédent en économisant quelques balles pour l’adversaire final. Elle aborda sereinement le troisième tableau et laissa le colosse à tentacules percer le béton du parvis avec une certaine excitation. Mais le monstre était d’une humeur électrique, et même si elle n’avait pas perdu la main, l’adolescente sentit que quelque chose clochait. Le titan se déplaçait plus vite que dans ses souvenirs, frappait plus fort et esquivait les tirs, si bien qu’au bout de quelques secondes, elle dut mettre le jeu en pause pour reprendre son souffle. Le poulpe géant se figea au milieu de la place et Jodie alla s’asseoir sur un banc. Son petit espion acnéique la rejoignit sur la pointe des pieds.

— C’est un sacré morceau, dit-il.

L’adolescente voyait clair dans son jeu : en pinçant les cordes de l’empathie, le garçon voulait gagner sa confiance. Néanmoins, mener un double combat la fatiguait d’avance.

— Ça fait des semaines que je bloque sur ce niveau.

Le garçon réfléchit.

— Tu veux de l’aide ?

— Hein ?

— Je peux t’aider.

La jeune fille pivota pour le dévisager durement. Elle savait très bien que le jeu interdisait les parties collectives : les prétendants au classement général devaient combattre seuls, ou renoncer à leur médaille.

— C’est interdit, grogna-t-elle.

— Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas tricher. Tu l’as dit toi-même : je suis un petit génie. Si tu veux, je te débloque l’arme de niveau supérieur. Avec ça, ce sera un jeu d’enfant.

— Sans blague ?

Le garçon hocha la tête. Jodie prit le temps de la réflexion, puis leva un doigt menaçant.

— C’est quoi, le piège ?

Même s’il savait qu’elle ne pouvait pas le toucher, le gosse recula pour éviter qu’elle lui plante son ongle dans l’œil.

— Je veux juste être sympa.

L’adolescente se malaxa le menton, plissa le front et dilata ses narines. Au terme d’un silence interminable, elle finit par secouer la tête.

— D’accord.

Le garçon sourit, puis disparut du banc. Jodie se retourna et inspecta les environs, mais le gamin avait disparu.

— Espèce de petit…

— … de petit quoi ?

Jodie se retourna. Le gosse tenait entre ses mains un superbe fusil à canon scié qu’il peinait à porter. Jodie empoigna l’arme pour la soupeser.

— Extra, dit-elle. Et il y a des munitions ?

— Pas besoin : je l’ai amélioré.

Le garçon recula de quelques pas. Jodie relança la partie et le monstre revint à la vie, lacérant l’air de ses tentacules gluants et de ses griffes pointues. Sans se démonter, l’adolescente évita l’une de ses pattes en sautant par-dessus, pointa le canon sur son crâne octopoïde et appuya sur la détente. Un faisceau laser fila droit vers la créature et lui transperça la tête, avant de la faire exploser en une myriade de petits steaks visqueux. Un message s’afficha devant les yeux de Jodie : “Félicitations ! Niveau supérieur débloqué !”

La jeune fille, essoufflée, éteignit le module. Le garçon, lui, croisa fièrement les bras et bomba le torse.

— Tu vois que tu peux être utile, quand tu veux.

Elle renifla bruyamment, essuya la sueur qui perlait sur ses tempes et, d’un mouvement auguste, tourna le dos au gamin pour reprendre le chemin du lotissement.

 

Jodie se posta devant la maison et regarda d’un œil circonspect la façade décrépie, les fenêtres sales et le toit parsemé de trous. Une gigantesque parabole installée sur le pignon pointait vers le ciel et, accessoirement, vers ses dispositifs personnels. C’était du moins ce qu’elle avait compris des explications confuses de son petit espion.

— C’est là ? demanda-t-elle.

Le garçon, penaud, hocha la tête. À force de persuasion, elle avait fini par le convaincre de lui révéler l’endroit où il habitait. Le processus avait exigé des semaines d’efforts, de compromis et de discussion, mais elle avait trouvé l’argument contre lequel le gamin n’avait pas su quoi rétorquer.

— C’est moche, dit-elle.

Elle savait aussi faire preuve de cruauté. Le gosse n’en avait pas manqué et elle lui devait bien ça. Sans vouloir en rajouter, elle n’avait pas foncièrement tort : la bicoque tenait certes debout, mais s’élevait dans un coin reculé du lotissement, au bout d’une voie sans issue qui jouxtait des friches industrielles. Dans tous les cas, elle était à l’écart du reste du quartier, par ailleurs propret et très convenable.

— Je m’en fiche, dit-il. Je ne la vois jamais.

Ils échangèrent un regard froid. Même si leur relation n’avait pas débuté sous les meilleurs auspices, ils en étaient venus à s’accommoder l’un de l’autre. La morale n’était pas sauve, puisque le gamin l’avait littéralement harcelée pour obtenir ce résultat, mais le monde n’était vraiment moral que dans les films hollywoodiens. Elle rejeta ses cheveux en arrière et inspira une goulée d’air frais.

— Tu as promis.

La lèvre inférieure du garçon se gonfla, quitte à lui donner l’air d’un poisson sorti de l’eau.

— Allez, insista-t-elle.

— Toi aussi, tu as promis.

— Et je tiendrai ma parole, si tu arrêtes d’apparaître à tout bout de champ.

Le garçon non plus n’était pas contre un peu de réalité, mais le premier pas lui coûtait. À contrecœur, il s’engagea sur le sentier et se retourna une dernière fois.

— À bientôt.

L’hologramme se volatilisa et Jodie se retrouva seule face à la maison délabrée. Quelques instants plus tard, la porte d’entrée grinça sur ses gonds et le gamin s’arracha à l’ombre. Il ressemblait beaucoup à sa version numérique, sinon qu’il avait un peu moins d’acné sur le visage et un peu plus d’embonpoint partout ailleurs. Jodie comprit alors pourquoi le gosse lui avait avoué ne pas sortir souvent, et pourquoi elle ne l’avait jamais croisé ailleurs que dans le programme.

Dans un grincement mécanique, le petit génie de l’informatique fit avancer son fauteuil roulant sur l’allée de béton qui séparait le seuil de la rue. Jodie lui ouvrit le portillon et le considéra de toute sa hauteur. L’adolescente peinait à dissimuler son trouble.

— Ben tu vois, finit-elle par dire, c’était pas si compliqué. Maintenant, on peut reprendre les choses dans le bon ordre.

Le garçon avait répété mille fois cette scène en esprit, mais les mots lui manquaient désormais, et sa langue était aussi sèche qu’une pierre laissée au soleil.

— Je m’appelle Marley, balbutia-t-il.

Jodie sourit et, avant qu’il n’ait le temps d’esquiver, lui flanqua une gifle bien réelle à lui en décrocher la tête des épaules.

— Enchantée, Marley. Je suis Jodie.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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