Face à l’étoile

Un candidat à l’élection municipale s’empêtre dans une affaire de corruption mafieuse.

Tandis que le flingue dardait son œil de cyclope sur moi, je haussai un sourcil, pas bien sûr de savoir où Vito voulait en venir avec ses menaces. Il allait sans dire que je m’attendais à ce qu’il sorte son arme à un moment ou à un autre de la conversation : les hommes de son espèce sont toujours prompts à dégainer leurs appendices. Malgré nos professions aux antipodes, le sang-froid était peut-être ce qui marquait la véritable différence entre lui et moi.

— Tu n’as pas besoin de ça, dis-je.

Le doigt de Vito se crispa sur la détente. Le malfrat enclencha le barillet et je notai que le cliquetis fit tressauter nos gardes du corps respectifs. Tom n’avait pourtant pas à s’inquiéter. Je lui avais expliqué qu’au cours de cette réunion, une foule de choses pourraient arriver. Nous n’en aurions pas forcément le contrôle et nous devrions composer avec. La force de l’habitude.

— C’est ma façon de graver ce souvenir dans ta mémoire, dit Vito.

Je souris et Vito rangea son arme sous son impeccable veston. Sans ce revolver entre nos deux visages, nous donnions à présent l’apparence de deux respectables hommes d’affaires, assis dans les fauteuils d’un salon privé de l’hôtel Walcott. Le gorille de Vito croisa les bras et toisa Tom, qui l’imita. Maintenant que le péril s’était éloigné, c’était à qui aurait l’air le plus menaçant. L’italien lissa la fine moustache qui soulignait sa lèvre supérieure et dodelina.

— Nous avons un accord.

— Et je ne l’ai pas oublié : je dis qu’il va être difficile à appliquer. Si je deviens maire, nous allons, d’une manière ou d’une autre, devoir nous conformer à la loi.

Vito ricana.

— Depuis quand la loi fait-elle les maires ?

Je lui concédai un sourire gêné. Il n’avait pas tort.

— Nous ferons de notre mieux pour que ton équipe accède aux fonctions qui l’intéressent. Mais je ne pourrai pas suggérer d’anciens repris de justice pour les sièges d’adjoints. Tu dois trouver du sang neuf. Ce ne devrait pas être difficile d’embaucher quelques recrues supplémentaires dans les banlieues de Cincinnati.

L’italien se rembrunit.

— L’argent n’est pas un problème, Bill. Tu es bien placé pour le savoir, si je fais le compte de tout ce dont ma famille s’est privée pour te faire gagner.

Je détestais lorsque Vito m’appelait par le même sobriquet dont usaient mes parents et mon épouse. C’était un pas de trop vers la familiarité. Malgré mes protestations, l’homme tenait à marquer sa supériorité lors de nos entretiens et continuait de l’employer. Je le laissais faire. Certaines susceptibilités doivent être ménagées pour en tirer le meilleur parti, car derrière un caractère de cochon se cache souvent un ego surdimensionné. C’est mon métier de savoir ce genre de choses.

— Si ça finit par se voir, nous pouvons dire adieu à nos rêves, conclus-je.

Son visage se renfrogna. Ce n’était pas ce que Vito était venu entendre. À deux semaines du scrutin, le chef de la pègre n’avait cure d’écouter mes excuses : il voulait simplement s’assurer qu’il obtiendrait le siège que je lui avais promis en échange de son aide. Maintenant que j’éloignai le joujou, d’une façon certes diplomatique mais ferme, son humeur s’obscurcissait aussi vite qu’un ciel d’orage. L’heure n’était plus à la badinerie. Vito tapota le revers de sa veste et illumina la pièce de son plus beau sourire.

— C’est avec moi ou pas du tout. Et ce que j’entends quand je dis « pas du tout », c’est « dans une boîte au fond du fleuve ». Tu auras saisi la nuance, tu es un homme de lettres, Bill.

Vito se leva et me tendit une main rêche. Je m’extirpai de mon fauteuil. La campagne avait été longue et malgré les injonctions d’Helen, j’avais davantage écumé les gueuletons que les salles de sport.

— J’ai fait ce que j’ai pu.

Vito se pencha pour laisser à son garde du corps le soin de lui enfiler son manteau. Les rues de la ville étaient parcourues de bises glaciales à cette époque de l’année.

— Fais mieux alors.

Les deux bandits disparurent derrière le rideau en velours, nous laissant seuls, Tom et moi. Je me tournai vers mon homme de confiance.

— Ça s’est plutôt bien passé.

Tom grogna.

— Vous considérez que c’était une bonne réunion ?

À mon tour, j’enfilai les manches de mon lourd manteau et récupérai au fond de la poche intérieure la boîte en métal qui contenait mes cigarettes et mes allumettes.

— Laissez, dit Tom en s’emparant des deux.

Il me tendit une cigarette que je portai à ma bouche, craqua une allumette et la leva à hauteur de mon visage. Mais la flamme s’approcha un peu trop près de mon nez et en roussit les poils. Tom se confondit en excuses.

— Tu ferais un mauvais majordome.

Je poussai le rideau et traversai la salle à manger du Walcott. À cette heure matinale, le Grand Hôtel était vide. Dans une heure, on sonnerait le branlebas de combat et l’équipage du comité de campagne descendrait sur le pont, prêt à négocier le dernier virage de la bataille électorale et à sprinter vers la ligne d’arrivée.

Je me tournai vers Tom tandis que nous patientions devant les portes de l’ascenseur.

— Pas un mot sur cette rencontre.

Un rictus se dessina sur le visage carré du garde du corps.

— Quelle rencontre ?

J’étouffai un rire.

— Bon chien.

 

L’aube teintait à peine l’horizon d’un éclat mordoré lorsque je regagnai la suite. Helen dormait encore, blottie au creux du lit king size. J’imaginai les enfants plongés dans de doux rêves sucrés. Ils habitaient chez leur tante en ce moment. Des gosses n’avaient rien à faire dans une campagne électorale, à part poser pour les photographes et faire les unes de la presse locale.

Je fis de mon mieux pour rester discret. Helen m’entendit pourtant ouvrir la porte de la salle de bain et maugréa :

— Tu as fumé. Je le sens d’ici.

— Juste une, dis-je en disparaissant derrière le battant.

Je perçus une vague protestation et le doux froufrou des draps chiffonnés. Helen détestait me voir fumer, une vilaine manie selon elle : les électeurs voteraient pour moi avec ou sans tabac. Je n’osais pas la contredire, mais mes publicitaires affirmaient le contraire. Après tout, la cigarette n’était-elle pas le signe le plus ostentatoire de la masculinité américaine ? L’odeur était même plutôt agréable.

Après avoir allumé le poste de radio, je me penchai sur le lavabo et laissai couler le robinet. J’avais besoin de me rafraîchir. Mon visage me brûlait.

Derrière son micro, le journaliste entama la lecture d’un bulletin d’information. Deux sujets monopolisaient l’attention des médias, et donc des citoyens : l’élection municipale bien sûr, mais aussi le spectacle qu’offrait le ciel nocturne aux couche-tard. Une étoile gigantesque avait fait une apparition remarquée dans le firmament. Chaque soir figée au zénith tel un œil monstrueux, elle brillait de mille feux et réveillait en chacun des histoires et des légendes plus vieilles que l’homme lui-même. Certaines nuits, elle paraissait pulser au rythme d’une mélodie cosmique muette, comme un phare dans l’obscurité. L’Amérique friande de sciences s’émouvait du phénomène, un évènement très rare selon les astronomes mais pas assez pour mon équipe qui avait autre chose à faire que de disputer la vedette à de stupides singularités stellaires. Pour ma part, je nourrissais un intérêt déjà plus que restreint pour ce qui se passait au-delà de nos frontières : je ne voyais donc pas en quoi j’aurais dû m’inquiéter pour cette petite sauterie galactique. Au contraire, si le cosmos s’était décidé à organiser une fête pour célébrer ma prochaine victoire, je ne pouvais que lui en être reconnaissant.

« Cette nuit, dit le présentateur, l’étoile a battu tous les records de luminosité. Il y a fort à parier qu’elle ne s’arrête pas en si bon chemin ! Hier soir, vous pouviez lire le journal sur votre terrasse sans lampe d’appoint. Qui sait, ce soir, pourrez-vous peut-être terminer vos travaux de couture à sa lumière ? »

Helen se glissa dans mon dos et m’enserra la taille. J’éteignis le poste.

— Où étais-tu ?

— En réunion.

— À cette heure-ci ?

— La mairie ne se gagnera pas toute seule.

Je relevai la tête. Le miroir me renvoya l’image d’un homme prématurément fatigué : le visage tiré, les pores dilatés, le nez confit de points noirs et surtout les poches sous les yeux que chaque jour, la maquilleuse peinait de plus en plus à dissimuler. Les campagnes électorales avaient cet effet sur la roue du temps. C’était comme si les secondes duraient mille ans. Je me penchai sur la glace. Mes traits respiraient un tel épuisement que je me reconnus à peine.

— Ça ne va pas ? demanda Helen.

La joue collée contre mon omoplate, elle inspira doucement.

— Bien sûr que ça va.

Je repensai à Vito et à son flingue braqué sur moi, puis me retournai pour rendre à mon épouse sa délicate étreinte. Le temps la marquait à peine. Elle avait l’air si jeune. Mais ses traits légers s’alourdiraient quand je serais élu. Ses épaules s’affaisseraient sous le poids des responsabilités inhérentes à la vie d’une compagne d’homme politique. Pour l’instant, je ne lisais en elle que de l’excitation et de l’insouciance. Il ne m’en fallait pas plus, du moins pas dans les trente prochaines minutes. Elle caressa ma joue.

— Tu n’as pas l’air dans ton assiette.

Je souris.

— Des soucis, il y en a toujours et il y en aura de plus en plus. Ne t’en fais pas. Tout ira bien.

Helen allongea ses lèvres grenat en un triste sourire. Elle avait beau ne pas avoir mon expérience, elle n’en savait pas moins que les ennuis ne faisaient que commencer : la gloire autant que la fatigue seraient bientôt notre lot quotidien, en des proportions bien supérieures à celles que nous avions connues jusque là.

— Les enfants t’ont réclamé. Ils souhaitent que tu les emmènes sur la colline un soir. Avec le télescope.

— Et moi qui croyais que c’était pour voir leur vieux papa. Il n’y en a décidément que pour cette satanée étoile.

Helen me lança un regard sombre pour me faire culpabiliser. C’était peine perdue.

— Ils veulent passer du temps avec toi.

Je plaquai ma bouche contre la sienne et l’entraînai vers le lit.

 

Je n’ai jamais aimé la politique. Et ne croyez aucun homme qui vous dira le contraire.

Bien sûr, vous entendrez une foultitude d’élus à la télévision ou à la radio vous répéter l’inverse, vous rabâcher à longueur de journée à quel point ils aiment leur pays et quelle satisfaction ils tirent du fait de dédier leur vie à une cause qui les transcende : celle du bien commun. Les journaux regorgent de ces utilitaristes vertueux qui, du haut de leur tribune, assènent les platitudes à longueur de discours et prétendent ne vivre que pour la joie de voir les enfants de ce pays gambader en liberté et chanter l’hymne national. Sous des dehors amènes, peu de politiciens vous expliqueront leur vérité, celle qui gronde dans leurs tripes comme une araignée tapie au fond de sa toile : c’est une assertion inavouable, un postulat que les apprentis maîtres du monde apprennent en lisant entre les lignes de Machiavel ou de Sun Tzu.

Je déteste la politique et pourtant, je ne ferais un autre métier pour rien au monde : car ce que j’aime, ce qui me tire du lit le matin et ce pourquoi je me bats depuis mes vingt-et-un ans, c’est le pouvoir. Le pouvoir est ma maîtresse. Je le vénère d’une foi ardente, tempétueuse et funeste. Tous les démentis ne suffiront jamais à combler l’immense vide glouton qui hurle dans nos poitrines. Les politiciens sont des baudruches enfilées sur un tuyau d’aspirateur : ils se servent de vous pour se remplir d’air et lorsqu’ils éclatent, un nouveau ballon est installé. Le vide qui nous habite est un gouffre insondable, un trou noir qui ne se remplira jamais, qui aura toujours plus faim et qui finira par vous dévorer comme il nous dévore. C’est une vérité simple, presque un pléonasme.

Nous trouvons pourtant de la satisfaction dans le fait de rendre votre vie meilleure, en tout cas moins pire. Chaque sourire, chaque poignée de main, chaque remerciement est pour nous une joie inestimable. Nous feignons d’être heureux pour vous. Résoudre vos problèmes nous est indifférent, mais votre minable souci de voirie ou d’impôts nous transporte un peu plus haut, là où il y a davantage d’amour, de vénération et de pouvoir. J’aime lorsque vous venez me demander un service, et j’aime la manière dont je hoche la tête d’un air préoccupé quand je note votre nom dans mon calepin. J’aime prendre cette expression concernée lorsque je vous reconduis à la porte de mon bureau de campagne, une magnifique pièce toute en boiseries sise dans le plus bel immeuble de la ville. J’aime vous avoir à ma botte. Je sais que quelque part, vous aimez cela aussi : le plaisir n’a de sens que s’il est partagé, pas vrai ? Vous idolâtrez vos élites. Un simple sourire de leur part vous rend plus fort, parce que vous aimez le pouvoir aussi et qu’en manifestant ce lien qui nous unit, en serrant vos doigts visqueux, je montre à vos amis la connivence qui existe entre nous. Vous n’aspirez qu’à une chose : me ressembler. Qu’il s’agisse d’une gloire de la chanson, d’un acteur de cinéma ou du Président des États-Unis, vous ne rêvez que de toucher, à votre tour, le pouvoir du bout des doigts.

Quand Vito Malaparte m’a proposé cet échange de bons procédés, je n’ai pas su refuser. On ne dit pas non à une attirante maîtresse qui s’offre à vous. Je me fiche de devenir maire : je veux seulement que vous m’aimiez davantage.

On ne se lance pas dans une élection pour la perdre. L’Histoire retient seulement les perdants qui savent exploser en vol avec panache. En sport comme en politique, la défaite est souvent silencieuse. Je hais le silence. Quand il rôdait comme une bête autour de moi lorsque j’étais enfant, je faisais le plus de bruit possible pour le faire déguerpir. Le silence est un prédateur qui n’attend qu’un moment de faiblesse ou d’inattention pour vous engloutir jusqu’à la fin des temps. La mort, ce n’est pas la fin de la vie : c’est le silence qui s’abat sur vous comme une pierre et vous assomme à tout jamais.

— À quoi tu penses ? demanda Helen.

La voiture se gara sur le trottoir de la mairie. Une horde rugissante de journalistes se précipita sur nous. Les flashs des appareils photo crépitèrent par vagues, comme des vers luisants sous cocaïne. Dans l’habitacle confortable du véhicule, nous étions encore en sécurité. L’atmosphère ouatée et les épaisses vitres fumées étouffaient la rumeur qui embrasait la rue. Dans quelques jours, le vote aurait lieu. Dans quelques jours — si tout fonctionnait comme prévu et si Vito gardait la tête froide —, je serais élu maire. Ce genre d’attroupement serait mon quotidien.

— À toi, mentis-je. À nous.

Helen n’était pas dupe, mais elle sourit néanmoins. Tom se fraya un chemin à travers la foule et ouvrit la portière. Je m’élançai alors dans la fosse aux lions, prêt à mordre, mais pas à être mordu.

 

Je rejetai la tête en arrière. Cette journée passée à écumer réunions et séances photo était à présent terminée. La voûte céleste apaisa les tensions dans ma nuque. Cette étrange lueur ceignait d’une couronne de photons un astre mystérieux qui paraissait s’approcher de la Terre à la vitesse d’une balle de fusil. Mais les astronomes étaient beaucoup moins catégoriques : il pouvait tout autant s’agir d’une aurore boréale d’un genre inconnu que d’un météore aussi létal que titanesque qui annihilerait toute vie dans une monstrueuse explosion.

— Tu crois que c’est quoi, toi ? me demanda mon fils.

John était un garçon vif et débrouillard qui compensait sa relative petite taille par un esprit affuté et une bonne humeur persistante. De là où je me trouvais, assis dans une herbe humide qui me démangeait à travers mon pantalon en toile, je ne pouvais voir de lui qu’une touffe de cheveux ébouriffés qui faisait corps avec l’œilleton du télescope.

— Ne regarde pas trop longtemps, lui dit sa sœur. Tu vas devenir aveugle.

Nous pouffâmes tous les deux. Alice était l’aînée et avait hérité deux choses de sa mère : un goût prononcé pour la rêverie et une aversion viscérale pour tout ce qui touchait de près ou de loin aux sciences. À ses yeux, le ciel était un immense tapis opaque dressé devant l’astre solaire et percé de mille milliards de trous qui filtraient sa lumière. Les choses de l’univers ne l’électrisaient pas comme John. À l’instar de Sherlock Holmes, elle ne comprenait pas pourquoi il était si important que ce soit la Terre qui tourne autour du Soleil et non l’inverse. Alice était une adolescente pragmatique. Elle ferait sans doute une excellente avocate ou, si l’on excluait le fait que le domaine était une chasse gardée, une femme politique respectable.

— Tu dis n’importe quoi, s’exclama Johnny.

Alice bougonna et s’assit près de moi.

— Tu n’as pas l’air d’aimer l’astronomie, lui fis-je remarquer.

— Je trouve ça ennuyeux. Je n’arrive même pas à voir les constellations. Pour moi, c’est de la bouillie.

Je l’invitai d’un geste à se rapprocher de moi et passai mon bras par-dessus son épaule. John continuait de s’émerveiller : notre présence à ses côtés était à la fois parfaitement superflue et éminemment nécessaire.

— Qu’est-ce qu’on t’apprend à l’école ? Tu ne connais même pas tes constellations ? plaisantai-je en pointant du doigt un amas d’étoiles. Celle-ci, c’est…

Je fis mine de chercher, comme si je m’apprêtais à asséner une vérité séculaire.

— … le Hot-Dog.

Alice me donna un coup d’épaule et éclata de rire. L’écho de sa voix se perdit dans la vallée. Un peu plus loin, une chouette hulula pour se joindre à la fête.

— On n’est pas censé tout savoir quand on est candidat ? me demanda-t-elle.

— Je postule à la mairie, pas au remplacement d’Albert Einstein.

— Tu n’as pas une aussi belle moustache. Et tu n’es pas encore maire.

La lune et l’objet céleste inconnu unissaient leurs forces pour baigner le visage de ma superbe fille d’une clarté laiteuse qui la faisait encore plus ressembler à sa mère. Je tapotai ma tempe du bout de mon index.

— Je le suis là-dedans.

Elle fit mine de comprendre et détourna les yeux. Je continuai d’admirer son profil délicat pendant un court instant. Derrière nous, Tom alluma une cigarette. Je lui priai de m’en glisser une. Alice voulut me réprimander mais je l’arrêtai d’un clin d’œil qui la rendit complice de mon méfait. Je poussai même l’ironie à allumer la tige à l’aide du briquet qu’Helen m’avait offert. Si elle détestait me voir fumer, mon épouse admettait qu’un homme du monde se devait d’avoir toujours du feu sur lui.

Une douleur aigüe me piqua la joue.

— Ouch ! laissai-je échapper.

— Tout va bien, patron ?

— Oui. Une étincelle a dû sauter. Nous allons rentrer, Tom. J’ai une longue journée demain et nous devons encore déposer John et Alice chez leur tante.

Le garde du corps opina du chef et, après avoir jeté son mégot dans les herbes hautes, enfonça sa casquette sur sa tête pour se mettre au volant de la Cadillac. Les enfants protestèrent, John parce qu’il souhaitait encore observer le phénomène qui irradiait la vallée de l’Ohio d’une opalescence aussi magnifique qu’inquiétante, Alice parce que malgré ses réticences adolescentes, elle voulait encore passer un peu de temps avec ce père qu’elle voyait si rarement.

— Nous reviendrons, Papa ? demanda John en repliant sa lentille d’observation.

— C’est promis.

Je me frottai la joue. Cette braise m’avait brûlé un peu plus profondément que je me l’étais figuré.

Une fois au chaud à l’arrière de la voiture, les enfants s’endormirent sur mes épaules. Une demie-heure plus tard, nous arrivâmes chez la sœur d’Helen. Je laissai ma progéniture regagner leur chambre à coucher sans descendre du véhicule. Je n’avais en effet aucune envie de poursuivre avec Margaret cette sempiternelle discussion au sujet de l’éducation des gosses. Tom reprit la route une fois qu’ils eurent claqué la porte.

Helen dormait déjà lorsque je m’introduisis en catimini dans la suite. Je me déchaussai, retirai ma cravate et déposai mes vêtements sur la chaise du bureau. À travers la baie vitrée, entre les rideaux restés ouverts, la lueur dans le ciel me donna l’impression de m’observer, comme le canon du flingue de Vito. Je frissonnai. Cette chose était inamicale. Elle portait un mauvais présage. Ou peut-être avais-je besoin de prendre des vacances.

Je m’approchai du minibar à pas feutrés et me servis un verre de whisky sans glace que j’avalai comme un médicament. J’allai ensuite soulager ma vessie dans la salle de bain, où j’en profiterai pour examiner cette brûlure. À quelques jours de la fin de la campagne, la dernière chose dont j’avais besoin était bien d’une cicatrice.

Debout devant le miroir, je fronçai les sourcils. Ma joue ne portait aucune trace de brûlure. Mais là où j’avais ressenti la douleur, un creux bizarre s’était dessiné. On aurait dit qu’un chirurgien divin avait creusé ma joue avec son doigt. La fatigue, pensai-je. J’étais exténué. Laissant mon inquiétude derrière moi, je sortis de la salle d’eau et, après avoir au préalable pris le soin de tirer les rideaux, me glissai sous les draps.

 

La sonnerie du téléphone m’arracha au sommeil. La nuit était partie, et avec elle cette affreuse boule de lumière suspendue au firmament.

Réception, monsieur. Vous avez demandé un réveil pour six heures.

Je marmonnai un vague remerciement et raccrochai. Helen me tournait le dos et n’avait rien entendu des stridulations de l’appareil. Son sommeil était de plomb là où je ne dormais toujours que d’un œil.

Je me redressai péniblement sur le lit, le corps perclus de courbatures comme si je souffrais d’une fièvre carabinée ou d’une sévère gueule de bois. Je n’avais pourtant bu qu’une seule bière la veille. J’évitais de picoler devant les enfants, non pas par manque d’envie mais parce que l’excès de boisson me conduisait quelquefois à des élans de sincérité tout aussi excessifs.

D’un pas hésitant, je me dirigeai vers la salle de bain. Ma tête se tortillait de douleur. Ce n’était pourtant pas le moment de tomber malade. Une longue série d’entretiens m’attendait. Je devais passer la journée en compagnie de gratte-papiers avides de scoops et plus particulièrement de détails croustillants au sujet de ma vie privée et notamment des enfants, un volet de mon existence qui paraissait les fasciner. Qui aurait pu leur en vouloir ? Un bon maire doit aussi être un bon père. Les interviews imprimées ne m’effrayaient pas : elles pouvaient être corrigées, annotées, reformulées. Mais je devais me ressaisir avant ce soir. À vingt heures précises aurait lieu l’enregistrement du débat télévisé. Je ne pouvais pas me permettre la moindre faiblesse.

L’ampoule de la salle de bain grésilla en s’allumant. Incapable de viser correctement de si bonne heure avec les yeux embrumés, je m’écroulai sur le siège des toilettes et me soulageai. Lorsque j’eus terminé, je tirai la chasse et sortis rasoir et blaireau de la trousse de toilette.

Mon cri d’horreur dut réveiller Helen, car elle se précipita jusqu’à moi, débraillée dans sa tenue de nuit froissée, et porta sa main à sa bouche.

— Oh mon dieu, William… Qu’est-ce que… ?

Incapable de parler, je me retournai vers le miroir. Il était arrivé quelque chose à mon visage. Mon beau visage. Mon superbe visage.

— Je… je ne sais pas, bredouillai-je. Une réaction allergique… j’ai… j’ai dû me faire piquer par quelque chose hier soir, avec les enfants.

— Il faut appeler un médecin.

— Téléphone aussi à Margaret. Vérifie que les gosses vont bien.

Helen se précipita vers la table de nuit, me laissant seul face à cet autre moi-même. Je passai une main sur ma joue râpeuse. Ce minuscule creux que j’avais noté sous ma pommette la veille s’était élargi et, pour compenser, une gigantesque bosse avait poussé au sommet de mon front. Je ressemblais à un mannequin de paille à qui l’on aurait flanqué un bon coup de bâton.

Helen revint, soulagée.

— Alice et John vont bien. Ils ont passé une belle soirée.

Je serrai les lèvres et hochai la tête.

— Le médecin ?

— Il monte.

Dix minutes plus tard, un docteur au visage de belette m’ordonna de tirer la langue, de regarder dans une loupe et de tousser dans son stéthoscope. Lorsqu’il eut terminé de m’ausculter, sa voix se fit rassurante.

— Vous avez raison : sans aucun doute une réaction allergique. Vous avez dû entrer en contact avec un élément étranger qui ne vous a pas réussi.

J’avais beau me replonger dans mes souvenirs, je ne voyais pas ce qui avait pu causer de tels ravages. Les sièges de la voiture étaient hors de cause, tout comme les herbes hautes de la vallée de l’Ohio et les vers luisants. Je vivais ici depuis des dizaines d’années et je n’avais jamais subi cela.

— J’ai ressenti une douleur hier soir, en allumant une cigarette. Et j’avais un petit creux dans la joue… expliquai-je.

— Un insecte, marmonna le docteur. Je vous prescris une bonne dose de cortisone. Dans une heure, votre visage aura dégonflé et vous pourrez vaquer à vos occupations. Néanmoins, je préconise un peu de repos une fois la… période critique derrière vous.

Helen posa une main sur mon épaule. Son expression était lasse. Le médecin tira une seringue de sa mallette et injecta son contenu — un liquide trouble — dans mon bras.

— Merci docteur. Voyez avec Tom pour vos honoraires.

L’homme hocha la tête.

— Je suis un fervent supporter. Ma rétribution passera par votre élection, dit-il.

Je lui serrai la main et une heure plus tard, mon visage avait en effet repris un aspect normal. Je pus alors me rendre dans le hall où la presse m’attendait de pied ferme. Si l’un des journalistes me fit tout de même remarquer que j’avais l’air fatigué, la séance se déroula sans accroc. Mais pendant toute la durée des interviews, je ressassai les propos du médecin. Avec quel élément étranger avais-je pu entrer en contact ? La hideuse clarté de cette gigantesque étoile ne quitta pas mes pensées.

 

Le studio fourmillait littéralement d’une nuée de techniciens papillonnant autour de moi, les uns occupés à brancher les derniers câbles, les autres à orienter les projecteurs sur nos visages fatigués. La maquilleuse avait fait des miracles mais il lui avait été impossible de masquer tout à fait le léger gonflement qui était réapparu au-dessus de ma paupière. La nuit était tombée maintenant et le mystérieux phénomène céleste qui, tout le long du chemin entre l’hôtel et le plateau, avait encore paru m’observer à travers les vitres de l’automobile, m’avait fait l’effet de l’œil de Dieu posé sur Caïn.

J’étais déjà installé derrière mon pupitre lorsque Walter Fornworth fit irruption dans le studio. Mon concurrent avait la tête des mauvais jours. Les derniers sondages le donnaient perdant et le sénateur McCarthy l’avait dans le collimateur, ce qui ne devait pas manquer d’assombrir son humeur. Il m’offrit une main molle lorsque je le saluai et arbora un air dédaigneux.

— Alors Bill, tout se passe comme tu veux ?

— C’est la dernière ligne droite.

— Le sprint final ! C’est là que nous verrons qui tient le mieux la distance.

Je ne parvins pas à mettre le doigt sur ce qui me chiffonna dans son attitude désinvolte et étrangement confiante. Fornworth m’adressa un clin d’œil dont le sous-entendu m’échappa.

Jack Houston fit bientôt son apparition sur le plateau. Le présentateur vedette eut un mot pour chacun, donna de grandes tapes dans le dos des opérateurs caméra et pinça les fesses de la scripte. Finalement, il se plaça derrière le pupitre qui lui avait été attribué, juste entre Fornworth et moi, et nous salua de façon amicale.

Le débat avait été acheté, bien entendu : Vito s’était chargé de faire parvenir à Houston une enveloppe bien garnie. La vedette était censée me passer les plats et réserver les questions délicates à Fornworth. Même si la supercherie risquait d’être remarquée, elle ne choquerait personne : chacun avait le droit d’avoir ses préférences politiques, y compris les présentateurs de télévision. Un assistant fit un grand geste à Jack Houston et nous commençâmes l’enregistrement. La diffusion était prévue pour le lendemain.

La première partie du débat se présenta sous des auspices particulièrement favorables. Houston, investi à merveille dans son rôle de lèche-bottes, n’interrompait les salves de compliments qu’il m’adressait que pour mieux descendre Fornworth. Pourtant ce dernier garda son calme, du moins en apparence. Je connaissais trop bien l’énergumène pour ne pas remarquer la veine rouge qui palpitait sur son cou à chaque fois que le journaliste orientait sa question. Son sang-froid me glaça. Mon intuition hurlait qu’à la manière d’un joueur d’échecs, il plaçait ses pièces pour m’assiéger.

Après avoir consacré la première moitié de l’émission aux problématiques sociales, la seconde partie du débat mit sur la table des questions beaucoup plus pragmatiques de criminalité et de sécurité. Fornworth, qui avait eu la patience d’attendre son tour, eut le sourire malin du prédateur prêt à frapper.

— Je suis certain que William Goldsmith a beaucoup à dire sur la criminalité à Cincinnati…

Un frisson me glaça la nuque. Je tentai de n’en rien laisser paraître.

— En effet, répliquai-je. Ma carrière d’avocat m’a conduit à côtoyer les plus sombres aspects de notre cité et je…

— Oh, je ne parlais pas de ça, m’interrompit-il. Plutôt des liens qui vous unissent à la pègre italienne.

Je me figeai.

— Walter ?

Fornworth dévoilait son jeu. Un sourire carnassier donnait à son visage une expression sanguinaire.

— J’ai entendu des rumeurs au sujet du futur conseil municipal. Il offrirait un certain laxisme — pour ne pas dire une véritable absolution à certains — si vous étiez élu. Mais les électeurs en ont assez. Les malversations, les pots-de-vin, les arnaques et autres extorsions doivent cesser. Et nous devons purger la classe politique du mal qui la ronge…

Jack Houston leva les bras, gêné.

— Peut-être qu’une pause…

— Notre ami Jack pourra sans doute nous en parler aussi, continua Fornworth. J’ai entendu dire qu’une missive avait été déposée ce matin au domicile de notre star de la télévision préférée, qui — j’imagine — ne contenait pas que des vœux de bonne réussite.

Je me retins de bondir sur lui, de le mettre en pièces et de dévorer le peu qui resterait de lui sous le regard des caméras. Houston cacha son embarras en réajustant sa cravate et s’éclaircit la gorge.

— La calomnie ne vous aidera pas à remonter la pente des sondages, plaisanta le journaliste, mâchoires serrées.

Le visage du présentateur était heureusement dissimulé sous une bonne couche de maquillage qui masquait son front et ses joues écarlates. La chaleur des projecteurs et l’angoisse contribuaient néanmoins à faire fondre la banquise de son fond de teint, qui craquelait par endroits.

— Vous m’accusez de mentir ? C’est grave, Jack. D’autant que je possède certaines photos qui…

La vedette réclama une interruption de tournage. Les ampoules des caméras s’éteignirent et les objectifs se penchèrent vers le sol. Houston dévisagea Fornworth, lâcha un chapelet de jurons et fila dans sa loge à grands pas. Je me tournai vers mon concurrent, à un cheveu de l’étrangler.

— Tu sais aussi bien que moi comment ça marche, m’exclamai-je. Il y a des règles du jeu et tu ne peux pas toutes les transgresser.

Fornworth se plongea dans la contemplation de mes chaussures cirées.

— Ce débat sera diffusé, quoi qu’il arrive. Vous aurez beau couper ce que vous voudrez au montage, je m’emploierai à le saboter avec toute l’énergie qu’il me reste.

Je ricanai. Sa posture chevaleresque n’avait rien à voir avec une quelconque abnégation ou avec sa haute opinion des affaires politiques. Il était simplement jaloux. J’avais offert les conditions les plus avantageuses à la mafia et c’était moi qu’elle avait choisi. La colère n’y changerait rien. Walter Fornworth n’avait plus que ses yeux pour pleurer.

— Tu t’attaques à des forces qui te dépassent, Walter. Aujourd’hui tu es candidat à une élection importante et tout le monde a le regard braqué sur toi. Mais demain, lorsque tu auras perdu, il n’y aura personne pour se souvenir de toi. Personne, sauf peut-être moi… et mes amis.

Fornworth releva la tête et projeta son menton en avant.

— C’est une menace ?

— Possible.

Il étira la bouche en un long sourire satisfait et écarta un pan de sa veste. Cousu dans la doublure, un enregistreur à bande équipé d’un micro me narguait d’un œil noir.

— Espèce de fils de pute.

Un vertige m’obligea à m’adosser au pupitre pour ne pas m’effondrer. Walter posa une main compatissante sur mon épaule.

— C’est fini, Bill. Je vais gagner.

Incapable d’en entendre davantage, je me précipitai à l’extérieur du plateau. Tom me rejoignit.

— Allons prendre l’air.

J’avais surtout besoin d’une bonne claque mais j’acceptai de le suivre. Dehors, j’allumai une cigarette. Mes mains tremblaient. Mais la brise qui glaçait la nuit acheva de me requinquer et je rassemblai vite mes esprits.

— Cet enfoiré, marmonnai-je dans un grand nuage de condensation, j’en parlerai à Vito. J’aurai sa peau, Tom… Mais d’abord, il faut que tu te débrouilles pour le bousculer et récupérer le magnétophone.

Le garde du corps hocha la tête en silence et disparut vers le hall d’entrée. Rasséréné, je me préparai à retourner dans l’arène. Je pouvais encore gagner. La bande détruite, il suffirait de couper au montage les passages délicats. Fornworth aurait beau s’époumoner dans les journaux locaux, personne ne le croirait. Il avait misé toute sa stratégie sur un débat télévisé, mais il avait sous-estimé la puissance de l’argent correctement employé. Une fois arrosé de billets verts, le monteur ne conserverait que les meilleurs morceaux. Quant au candidat en lui-même, il y avait fort à parier pour que l’hiver prochain, on le retrouve au fond du fleuve avec de belles chaussures en béton.

Je levai la tête vers le firmament. Là où je me tenais, dans la cour de l’immeuble, la lumière de l’étoile ne parvenait pas jusqu’à moi. C’était déjà ça de gagné sur le destin. Je terminai ma cigarette, donnai un coup de poing dans la portière d’un camion et effaçai les plis de mes vêtements. Puis, une fois que j’eus repris mon souffle, je pris une grande inspiration et poussai la porte de l’entrée des artistes. Je traversai le hall d’un bon pas pour rejoindre le studio. À cette heure tardive, seul un vigile protégeait l’accès au plateau. À mon passage, il m’adressa un regard torve et tendit son bras pour m’arrêter.

— Où croyez-vous aller comme ça ? demanda-t-il.

Ce devait être une plaisanterie. Pas drôle du tout, mais une plaisanterie tout de même. Je le dévisageai. Il ressemblait à un macaque. Ma gorge expulsa un rire grave qui sonnait davantage comme une toux grasse.

— Vous savez à qui vous vous adressez, mon vieux ? crachai-je.

Le vigile fronça les sourcils.

— À un type énervé, on dirait, lâcha-t-il non sans ironie. On n’aime pas beaucoup les gens comme toi quand des personnalités importantes viennent nous rendre visite. Rapport à la sécurité, tu comprends ?

Le vigile fit crisser ses dents les unes contre les autres et raffermit sa prise sur la matraque qui pendait à sa ceinture.

— Enfin, c’est une méprise ! m’énervai-je. Tom ! TOM !

Le cerbère broya mes épaules dans ses gigantesques poings et manqua de me déchirer les muscles.

— Personne ne veut de problème, d’accord ?

Je levai sur lui un doigt accusateur.

— Vous pointerez au chômage avant la fin de la semaine, le menaçai-je.

Le vigile ne voulut pas en savoir d’avance et me jeta dehors. C’était trop fort. Décidé à contourner le bâtiment pour rentrer par la porte principale, je sortis du parking et débouchai sur le trottoir. Les néons hystériques des boutiques et des cabarets tachaient la nuit de hoquets sanglants. Je levai la tête. Là-haut, l’effrayante lueur se jouait encore de moi. Elle paraissait plus grande que la vieille. Sa lumière était plus froide, plus crue, comme si une ampoule nue avait été vissée au milieu des étoiles. Je contins un frisson, serrai les poings et m’élançai vers l’autre côté du bloc. Dans ma colère, je bousculai plusieurs passants. Leurs protestations ne me découragèrent pas, jusqu’à ce qu’un officier de police me fasse signe de m’arrêter.

— Alors, on a bu un coup de trop ?

À deux doigts de sombrer dans l’hystérie, je l’empoignai par le col de son blouson de cuir.

— Je suis William Goldsmith, votre futur maire ! hurlai-je.

Le représentant des forces de l’ordre ne sourcilla pas. Plutôt que de s’énerver, il se pencha sur mon visage et renifla mon haleine. Déçu de n’y rien déceler, il me repoussa sur le trottoir où je tombai à la renverse comme une baleine échouée.

— Dégage avant que j’appelle l’asile, dit-il en remontant dans son véhicule.

La voiture démarra. Je me relevai péniblement. Mon costume était froissé et j’étais sans doute décoiffé. Je me mis en quête d’une vitrine où je pourrais constater l’étendue des dégâts. Sur mon chemin, je ne tardai pas à croiser un drugstore aux lumières éteintes. J’y cherchai mon reflet, sans succès.

— Qu’est-ce que…

Un haut-le-cœur souleva ma poitrine. Mon reflet se trouvait bien face à moi, mais l’image qu’il me renvoyait n’était pas celle qui se dessinait habituellement dans les miroirs. Mon visage boursoufflé paraissait avoir été assailli par un nuage de frelons. On devinait encore mes traits sous les zones gonflées, mais ils étaient si bien dissimulés que je compris pourquoi le vigile et l’agent de police s’étaient mépris à mon sujet.

Mes lèvres déformées vomirent une flopée d’insultes. Cette saillie verbale me fit à n’en pas douter passer pour plus fou que je ne l’étais. Les badauds s’éloignèrent, comme s’ils fuyaient la peste. L’évidence m’était apparue. Tom. La piqûre. Le médecin. Quelle idée avais-je eu de blâmer cette ridicule étoile lorsque l’explication se tenait devant moi ? Quelqu’un m’avait doublé et le produit qu’on m’avait injecté avait forcément quelque chose à voir avec mon affliction. L’argent était passé d’une main à l’autre.

Écumant de rage autant que de désespoir, je ne m’avouais pourtant pas vaincu. Il était inutile que je rejoigne le plateau dans cet état, mais pas que je rende une visite de courtoisie à une vieille connaissance. Je hélai donc un taxi et disparus dans la nuit claire.

 

Le restaurant italien n’avait d’ouvert que l’écriteau : tandis que les rares touristes à s’y aventurer étaient gentiment reconduits vers la sortie, les habitants du quartier ne se risquaient plus à écarter le rideau qui masquait la porte d’entrée depuis longtemps, et pour cause : personne — pas même la police municipale — n’ignorait que l’endroit était le point de chute des pires scélérats de la mafia.

Le taxi se gara devant l’enseigne lumineuse. Le chauffeur, nerveux, me réclama la somme à régler pour sa course sans couper le moteur et redémarra en trombe sitôt que je m’extirpai du véhicule. Il ne faisait pas bon traîner dans le coin à la nuit tombée.

Je contemplai d’un œil mauvais l’étoile rieuse et m’avançai vers le restaurant. Une odeur de pâtes m’empoissa les narines tandis que j’écartai le rideau. Cinq costauds droits dans leurs mocassins croisèrent les bras en me voyant pénétrer dans le vestibule. Ces molosses qui barraient l’entrée ne risquaient pas de me laisser passer sans une autorisation en bonne et due forme. Je reconnus l’un d’entre eux. C’était une fripouille que j’avais vue traîner plus d’une fois autour de Vito, un cousin peut-être, ou quelqu’un qui avait une dette à solder. Je m’avançai vers lui, conscient que mon apparence avait encore pu changer depuis mon départ des studios.

— Je veux voir Vito, prononçai-je à travers le filtre de mes lèvres boursoufflées.

Le visage de la canaille se fendit dans la largeur comme sous l’effet d’un coup de rasoir. Ses dents étaient de vrais chicots plantés dans des gencives à vif.

— Le docteur Vito ne prend plus de nouveaux patients, dit-il, fier de sa plaisanterie.

Sans m’énerver, je fis un pas vers lui. Les quatre gorilles s’avancèrent à leur tour.

— Je suis William Goldsmith. Je suis… votre candidat à la mairie. J’ai besoin de parler à Vito.

Les armoires à glace échangèrent des regards circonspects et furent tentées d’éclater de rire. Mais mon interlocuteur plissa les yeux et fit une moue dégoûtée.

— Bon sang, Bill, qu’est-ce qui vous est arrivé ?

Je soufflai, soulagé qu’au moins un habitant de cette maudite ville me reconnaisse encore. L’homme disparut derrière un second rideau. Je restai planté face aux brutes qui, feignant de ne pas être répugnées par mon visage, me dévisageaient sans piper mot. Bientôt, le cinquième larron revint me chercher et m’enjoignit à pénétrer dans la salle déserte. Assis au milieu du restaurant, Vito me fit signe d’approcher. Son garde du corps me toisa des pieds à la tête.

— Bill… C’est bien toi ? demanda Vito en retroussant le nez. Qui t’a mis dans cet état ?

J’éclatai d’un rire jaune. L’ironie ne manquait pas de piquant.

— C’est un pari, c’est ça, un truc à mille contre un sur lequel tes hommes et toi allez vous fourrer un maximum de pognon dans les poches ? Ou est-ce que c’est juste parce que mes réticences t’ont mis en colère ? J’ai compris quand Fornworth a menacé de me mettre des bâtons dans les roues en usant de tuyaux de première main. Tu peux me le dire, Vito : je ne peux pas en vouloir à un homme de désirer davantage de pouvoir.

Le parrain me dévisagea, l’air de n’y rien entendre.

— Enfin, Bill… Assieds-toi. Rassemble tes esprits, dit-il en m’indiquant une chaise.

Mon vieux partenaire semblait sincère. Je consentis à m’asseoir, vaincu, mis mes mains en coupe pour m’en faire un masque et commençai à sangloter de façon incontrôlable.

— Je suis sûr que c’est toi, pleurnichai-je, ça ne peut être que toi… Tu as payé Tom pour qu’il me contamine avec la cigarette… et ton médecin, celui qui m’a drogué avec ce truc qu’il m’a fourré dans les veines… il a terminé le boulot. Vous m’avez tué ! Tué !

Un silence figea la scène. Lorsque je relevai la tête, Vito et son garde du corps, muets de stupeur, arboraient la même expression de frayeur et d’incompréhension mêlées.

— Je n’y suis pour rien, mon vieux, poursuivit le parrain. Je n’ai fait qu’arroser les jardins qu’il fallait arroser. Si quelqu’un t’a planté un couteau dans le dos, ce n’est pas vers moi qu’il faut te tourner. Regarde-toi. Les pires médecins allemands n’auraient jamais pu faire un truc pareil. Tu es… monstrueux.

J’envoyai la chaise valdinguer en arrière. Mes mains, mes jambes, mon buste paraissaient ne plus vouloir supporter le visage grotesque qui les couronnait. Je titubai, pas certain de réussir à regagner la sortie sans m’effondrer.

— Notre accord tient toujours, dit Vito. Et si tu perds à cause de… cette répugnante face, notre contrat sera rompu.

L’italien n’avait pas besoin de terminer sa phrase : je connaissais les modalités par cœur. Si samedi, je perdais l’élection, gâchant ainsi tous les rêves d’infiltration de mon généreux sponsor, je n’aurais plus qu’à apprendre à retenir mon souffle le plus longtemps possible. Là où j’irai, seuls les poissons du fleuve apprécieraient mes qualités d’apnéiste.

— Tu as deux jours ! hurla Vito, hors de lui. Débrouille-toi pour gagner !

Terrassé par la peur et l’absurdité de ma situation, je me précipitai hors du restaurant. Mon faciès couvert de larmes me sembla fondre au contact de l’air glacé. Je courus jusqu’à la station de bus la plus proche — aucun taxi ne prenait de passager dans ce quartier mal famé — et m’engouffrai dans le véhicule, seul blanc perdu au milieu d’une foule noire et hispanique. Tandis que je m’installais au fond du car, des visages dégoûtés se tournèrent lentement vers moi et les enfants se mirent à me pointer du doigt. J’étais devenu un monstre en costume de soirée.

 

Une heure s’écoula entre mon départ du restaurant et mon arrivée à l’hôtel. Je devais voir Helen et lui expliquer mon histoire sans omettre le moindre détail. Sans plus rien lui cacher de mes petites combines, de mes arrangements avec la légalité, de ma soif de victoire et de mon égoïsme crasse. Helen saurait m’écouter. Elle verrait au-delà du masque.

Le corps parcouru de frissons, je regagnai mon calme sur le parvis de l’établissement, brossai mon costume et ajustai ma cravate : je ne tenais pas à déclencher un mouvement de panique avec mon apparence déjà repoussante. Échaudé par mes précédentes mésaventures, j’approchai du portier d’un pas fatigué. Le jeune garçon, s’il ne parut pas me reconnaître, m’adressa néanmoins un salut respectueux.

— Monsieur.

J’inclinai la tête et poussai la porte à tambour. Le hall résonnait de l’écho du piano dans le salon de réception. Je tâtai mes poches. Tom avait gardé mes clefs. Je m’avançai vers l’ascenseur et fit un signe au liftier. Celui-ci, loin de paniquer à la vue de mon visage, souleva son chapeau et me salua bien bas.

— Bonsoir, monsieur…?

— Goldsmith. J’ai oublié ma clef.

— C’est amusant, dit l’employé. Saviez-vous que vous n’êtes pas le seul Goldsmith ici ?

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Un son de clochette tinta à mes oreilles.

— Sixième, annonçai-je.

Le liftier acquiesça et la cabine gravit les étages un à un. Lorsque j’arrivai sur le palier, un mauvais pressentiment me comprima les poumons. Je cherchai un miroir, sans succès. Qui savait à quoi je pouvais désormais ressembler ? Je fis appel à toute ma célérité pour traverser le couloir aux épais tapis ocre et frappai à la porte de la suite. J’entendis du mouvement et des chuchotements derrière la porte. Se pouvait-il qu’on s’en soit pris à ma famille ? Je serrai les poings, prêt à bondir sur l’agresseur. La serrure cliqueta. Helen ouvrit la porte, un éclatant sourire peint sur ses lèvres. Derrière elle se tenaient John et Alice, venus sans doute attendre leur père pour lui faire une surprise.

— Oh, dit Helen.

Son sourire retomba.

— Excusez-moi, monsieur, reprit-elle. Nous attendons mon mari.

Tout en moi hurlait de m’agenouiller à ses pieds, de me perdre dans la soie de sa robe, d’éclater en pleurs et de la supplier de me laisser entrer. J’étais dévasté.

— Je… Pardonnez-moi. J’ai… dû me tromper de chambre.

Ma voix aurait pu la renseigner sur la véritable identité de cet inconnu qui venait de frapper à sa porte, mais je notai à son expression que même mon timbre avait dû se modifier au point de ne plus être reconnaissable. Je ne pouvais pas imposer un tel spectacle aux enfants. Pas à eux. Pas maintenant.

— Bonne soirée, souffla mon épouse en jetant un œil inquiet dans le couloir.

Elle referma la porte. Un immense froid annihila ma volonté. Je descendis d’un étage et m’engouffrai dans les toilettes de la salle de bal. Là, le miroir me renvoya l’image de mon visage encore changé. Je n’avais plus rien du monstre bouffi que j’étais quelques heures plus tôt : mes traits n’avaient rien que de très normaux. De fait, j’étais même plutôt séduisant. Les yeux anormalement clairs, le nez un peu busqué, les lèvres charnues sans être grossières, le menton volontaire et un grain de beauté un peu trop proéminent sur le front, à mi-chemin entre des sourcils épais mais bien dessinés. J’étais de nouveau un homme, mais je n’avais plus rien du William Goldsmith que j’avais été. Mon visage était devenu celui d’un parfait inconnu.

 

Ce qu’il advint de moi dans les heures qui suivirent, je ne m’en souviens plus. Gagné par la tristesse et par l’effroi, j’errai dans les rues balayées par le vent polaire. Mon costume n’était d’aucune utilité contre le blizzard et très vite, j’eus froid. Je croisai les bras et poursuivis mon chemin au milieu des oiseaux de nuit, entraîneurs et prostituées, sans but ni espoir véritables. Mon visage s’était envolé et avec lui ma famille, mes rêves et la brillante carrière qui m’avait été promise autrefois. Un instant, j’envisageai la possibilité d’une punition divine. J’avais péché par orgueil et je ne recevais que la stricte monnaie de ma pièce. Alors je levai la tête vers les étoiles.

Elle était là, grosse et bonhomme, la lueur dans le ciel noir, scintillante et pulsante. Le noyau de l’univers. J’entendis son rire cruel tintinnabuler dans les rues désertes et entrer en résonance dans ma poitrine.

Je jetai un regard autour de moi. La ville s’était vidée. Les habitants, maintenant évanouis dans le cosmos, avaient été mangés par la lumière insatiable, toujours plus gourmande. Je levai un poing rageur vers l’étoile. Son éclat n’était plus celui d’un phare pâle et vaporeux, mais celui d’un œil rouge infernal, un cœur plus brillant que dix soleils et dont les ventricules battaient au rythme du mien, de plus en plus vite. C’était cette étoile maudite qui m’avait volé mon visage, je le savais, terrassé par la certitude de l’injustice cosmique qui s’abattait sur mon sort. Pourquoi moi ? hurlai-je, dément. Pourquoi moi ? Dans mon délire, je vis l’étoile grandir et ses rayons sonder mon âme. Sa lumière n’avait rien de divin ni de diabolique. L’astre était venu pour moi et n’obéissait à aucune logique. Il était simplement la manifestation de l’absurdité du cosmos.

La lumière crût encore. Elle s’enfla dans le ciel qui, terrifiant brasier de magma, s’anima d’une malice hypnotique. Les étoiles clignotèrent, additionnant leur chœur à la monstrueuse symphonie de l’étoile et à ma propre plainte.

Bientôt le ciel ne fut plus qu’un unique globe ardent pointé sur moi. Alors j’explosai en un milliard de galaxies.

 

Le speaker s’éclaircit la gorge et but un verre d’eau. De l’autre côté du studio, le technicien lui fit un signe et une ampoule rouge s’alluma au-dessus de sa tête. Il rassembla ses feuilles éparses, chaussa ses lunettes et s’approcha du micro.

Habitants de Cincinnati, bonjour et bon dimanche. Deux nouvelles de taille ce matin ! D’abord, les lève-tôt ont pu remarquer que l’étrange étoile s’était évanouie aussi vite qu’elle était venue. Les scientifiques se perdent en conjectures. L’apparition et la disparition soudaine d’un corps céleste si grand font dorénavant pencher les astronomes vers un phénomène électromagnétique sans doute ponctuel, peut-être provoqué par des bombardements solaires. Nos concitoyens n’auront donc plus le plaisir de lire sans lampe à la lumière des galaxies. Mais la deuxième information de la matinée émane tout droit des bureaux de vote où hier, a eu lieu l’élection municipale. Nous connaissons désormais les résultats définitifs : après un ballotage en faveur de Goldsmith, puis de Fornworth, c’est William Goldsmith qui remporte le scrutin. Goldsmith qui, par ailleurs, manque toujours à l’appel et dont la famille n’a reçu aucune nouvelle depuis presque deux jours. On a appris de source policière que la disparition avait été signalée sur les coups de neuf heures, mais qu’elle avait été volontairement tue pour ne pas perturber le processus démocratique. Les forces de police sont en alerte pour retrouver la désormais plus haute autorité administrative de la cité, et nous vous tiendrons bien entendu informés du moindre rebondissement dans l’affaire. Vous écoutez KWO. Nous vous souhaitons une belle journée.

 

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