Esprit farceur

Un écrivain cherche l’inspiration auprès d’autres écrivains défunts, à travers une planche de ouija.

L’agent parcourait les dernières lignes du feuillet pendant que Frank, les fesses calées au fond d’une chaise, guettait ses réactions.

Il existait beaucoup d’endroits dans lesquels l’écrivain aurait préféré se trouver : en fait, partout plutôt qu’ici. La liste incluait aussi bien la terrasse de l’hôtel Excelsior sur la Quatrième Avenue que la cellule d’un hérétique dans les geôles de l’Inquisition espagnole. Mais lorsque Isaac Frederikssonn, l’homme qui s’occupait de sa postérité littéraire depuis plus de deux décennies, lui faisait l’honneur de lire un premier jet, c’était toujours en sa présence et dans son bureau, jamais autrement.

Ses sourcils s’agitèrent de haut en bas comme deux chenilles prises de boisson. Isaac s’éclaircit la gorge. Le cœur de Frank eut un hoquet, mais l’agent se replongea dans sa lecture. Quelle que soit l’idée qui avait pu briller sous ce front impénétrable, elle s’éteignit aussitôt.

C’était un sentiment désagréable. Dans ces instants de doute, Frank avait l’impression de se tenir en face de son rabbin de père, un type qui n’avait jamais rien compris à la littérature et que les menus succès de son fils n’avaient jamais tiré de sa réserve.

Finalement, l’agent soupira, repoussa les feuillets et quitta les fonds de bouteilles qui lui servaient de lunettes avant de se frotter les joues.

— Qu’est-ce que ça signifie, Frank ?

L’auteur se tortilla sur sa chaise comme un gosse emmené chez le proviseur après une bataille de bombes à eau qui aurait mal tourné.

— Je… Qu’est-ce que tu veux dire ?

Isaac secoua la tête. Son buisson de barbe se fendit en deux, mais aucun son se s’échappa de sa bouche. Le temps suspendit son vol. Frank n’avait jamais eu à le décevoir, du premier jour où il avait franchi le seuil de son bureau jusqu’à cet instant, mais il sentait que le vent venait de changer de direction.

— C’est la pire chose que j’aie jamais lue.

— Vraiment ?

— Vraiment.

La voix de l’agent lui fit l’effet du souffle glacé de la Faucheuse et ses cheveux se dressèrent sur son crâne. Sa gorge s’assécha, ses paumes devinrent moites. Il s’essuya les mains sur son pantalon et chercha un argument à opposer à cette sentence. Mais en son for intérieur, l’écrivain reconnaissait que le sujet ne l’avait pas inspiré. À aucun moment de la rédaction, il n’avait ressenti cet abandon pendant lequel les heures s’écoulent comme des minutes.

— On peut améliorer ?

Isaac Frederiksson fit claquer sa langue et pivota sur son fauteuil de bureau. Jetant un regard en coin à son protégé, il inséra le manuscrit dans un broyeur électrique.

— Non.

L’agent mit en route l’appareil. Les centaines de ciseaux mécaniques transformèrent alors les feuilles en une perruque de papier. L’humiliation n’avait valeur que de symbole puisque Frank n’avait jamais écrit qu’au clavier et disposait de copies du fichier sur différents supports, y compris en ligne. Mais l’auteur imagina que Frederiksson avait dû plus d’une fois employer ce biais pour calmer les ardeurs d’écrivaillons sans talent.

— Je ne comprends pas, dit-il, c’est ce que tu m’as demandé…

Les yeux de l’agent s’arrondirent comme des soucoupes.

— Ce n’est absolument pas ce que j’ai demandé.

Il se leva pour s’étirer. Ses articulations craquèrent.

— Je ne t’ai pas demandé de pondre un texte à la va-vite comme il t’arrive de le faire pour des entreprises sans scrupules. Frank, des occasions comme celles-ci ne se présentent qu’une fois dans une vie littéraire.

L’écrivain adopta la position de la tortue et rentra la tête dans ses épaules. La notoriété dont il jouissait lui permettait de vendre un aspirateur sur son seul nom. Aussi, lorsqu’une marque de machines à espresso lui avait commandé trois lignes pour vanter ses produits, il n’avait pas su résister à l’appel d’un chèque à six chiffres.

— Ce n’est pas parce que le Guardian a classé Frankenstein dans la liste des dix meilleurs livres de tous les temps qu’il faut essayer de ramener des cadavres à la vie, Frank. Ce n’est pas naturel. Tes histoires ont du succès, mais tu es encore loin du Nobel. Ce qui te manque, c’est une crédibilité. Ce n’est pas avec une pareille ineptie que le New Yorker te publiera.

— Le New Yorker ne publie jamais personne qui…

Frederiksson étouffa les protestations dans l’œuf d’un geste de la main. Ce professionnel savait reconnaître un mauvais texte quand il en voyait un, point final. Vexé, Frank se leva et fit mine de vouloir quitter le bureau. Mais il craignait trop ce substitut de père pour s’autoriser un tel affront.

— Tu sais ce qu’il te reste à faire : remettre l’ouvrage sur le métier jusqu’à en extraire une pépite.

L’écrivain, à bout de nerfs, se retint d’applaudir. Ces séances de lecture pontifiantes ne manquaient jamais de réveiller l’ironie qui sommeillait en lui.

— Un conseil, peut-être ?

L’agent caressa la barbe qui lui mangeait le menton et laissa son regard s’égarer parmi la collection de photos encadrées qui tapissaient son mur. Isaac Frederiksson connaissait toutes les célébrités du monde de l’édition. De fait, Isaac Frederiksson était le monde de l’édition.

— Bon sang, Frank, pourquoi un sumo ?

L’auteur voulut répondre, mais ses explications s’engluèrent sur sa langue. Sur le moment, le protagoniste lui avait paru coller à la structure narrative. Mais à présent qu’il devait s’en justifier, sa construction s’effondrait comme un château de cartes.

— Je… Ça m’a semblé intéressant.

— Oh, « intéressant » ?

L’agent se renversa sur son fauteuil et alluma une cigarette aussi fine qu’une recharge de stylo.

— Rentre chez toi et réfléchis. Tu connais Bradbury ? C’était un maître de la nouvelle. Il savait dénicher l’étrange dans le prosaïque, mais contrairement à ton texte, il le faisait d’une façon subtile. À te lire, j’ai l’impression qu’un concasseur de cailloux a écrit cette histoire. N’est pas Bradbury qui veut, Frank. Tu devrais te replonger dedans et invoquer ses mânes.

L’écrivain résigné salua poliment son maître et referma la porte en silence avant que ses vêtements empestent le tabac. Vera en détestait l’odeur.

Frank quitta l’immeuble comme pour fuir un incendie. Le rugissement de la circulation termina de lui remettre les idées en place. Ce vieux hibou savait ce qu’il disait, même si ses conseils étaient parfois aussi sibyllins que ceux d’un Sphinx.

Frank commanda un latte au comptoir d’une enseigne de restauration rapide et s’engouffra dans un taxi. Tandis que le paysage défilait comme un film derrière la vitre, son œil glissa sur la phrase imprimée à la surface du gobelet. Une sensation de familiarité le heurta, jusqu’à la nausée. Ces mots, il les avait écrits. La honte le submergea. Hors de son contexte, cette citation n’était ni plus ni moins qu’un existentialisme à la noix passé à la moulinette du personal branding. L’auteur compressa le gobelet dans son poing. Isaac avait raison : il ne gagnerait pas sa place au Panthéon des dramaturges avec des slogans.

À peine arrivé chez lui, Frank s’installa face à son écran et commença par réunir toutes les sauvegardes de son texte dans un dossier, qu’il fit glisser dans la corbeille. D’un clic, il déroula le menu et survola la ligne « Effacer ». Au même moment, Vera fit irruption dans le bureau. Un son synthétique de papier froissé résonna dans les enceintes de l’ordinateur.

— Tu n’effaces jamais rien d’habitude, si ?

Frank hocha la tête et se contenta de soutenir le regard anxieux de son épouse sans un mot.

— Je vois, soupira-t-elle.

Vera remonta les escaliers, ferma la porte du sous-sol et retourna dans la cuisine. Là, elle ôta de la table l’assiette de son mari, mit le poulet, les légumes et leur sauce à l’abri dans une boîte en plastique et replaça le tout au réfrigérateur.

 

Malgré la lumière des bougies, Frank pouvait très bien lire l’exaspération sur le visage de sa femme.

— C’est une idée vraiment très stupide, objecta-t-elle.

Frank se servit un peu de vin et en profita pour terminer la bouteille.

— Et pourquoi pas ?

— Tu vaux mieux que ça.

L’auteur leva son verre. Sa main tremblait. Deux jours à dévisager une page blanche l’avaient conduit à envisager toutes les solutions, même celles qui, de prime abord, pouvaient paraître saugrenues.

— En plus, j’ai pas fait ça depuis le lycée.

Frank ricana.

— C’est comme le vélo.

— Tu es bête… Bête et stupide. Je suis certaine que tu n’as pas besoin de mon aide pour écrire.

— Ce n’est pas de ton aide dont j’ai besoin.

Vera termina son verre et le reposa sur la table basse. Dans ces moments, discuter avec un mur était plus gratifiant que de s’entretenir avec Frank : l’auteur était un gosse à qui l’on aurait promis une voiture électrique pour Noël.

— Si cela ne fonctionne pas, on pourra toujours chercher une meilleure solution. Ça peut être amusant, non ?

L’idée l’avait frappé dans la soirée. Elle lui était venue en repensant aux conseils de son agent littéraire : Ray Bradbury était, à juste titre, considéré comme un génie de la nouvelle et tenait une place d’honneur parmi les écrivains les plus adulés de tous les temps. Le talent de cette figure unique n’avait eu d’égal que sa gentillesse, et Frank aurait été bien mal avisé d’en revendiquer la moindre hérédité, même si ses histoires avaient bercé sa jeunesse.

Frank s’était toujours promis qu’un jour, il ferait lire l’un de ses textes à Ray. Mais la vie s’était précipitée à la vitesse d’une fusée pour Mars et, le temps que Frank réalise que sa notoriété lui permettait de solliciter le vieil homme sans plus rougir de son amateurisme, Bradbury était mort. Il avait blâmé son dilettantisme, mais il en avait surtout conçu une infinie tristesse : avec Ray Bradbury qui mangeait désormais les pissenlits par la racine, c’était un peu de son adolescence qu’on enterrait avec lui.

— Je n’ai pas le choix.

Vera leva les yeux au plafond.

— Très bien, comme tu veux. Je vais chercher du papier.

Sur ces mots, elle s’arracha aux bras du canapé et disparut vers le salon. Satisfait, Frank soupira d’aise. L’alcool aidant, cette idée lui semblait même meilleure que tout à l’heure. Après tout, s’il fallait marcher dans les pas de Bradbury, autant solliciter les conseils du principal intéressé.

Lorsqu’il avait rencontré sa femme, le lycée était encore un endroit où il faisait bon grandir. Vera, qui était en dernière année, passait alors pour une experte des séances de spiritisme. La rumeur des passerelles qu’elle établissait avec l’au-delà s’était répandue dans les couloirs et certains allaient même jusqu’à la traiter de sorcière. Mais l’immense popularité de la jeune fille, dont la beauté rivalisait avec l’esprit, lui avait épargné la mise au ban. La première fois qu’ils s’étaient embrassés, Frank avait ressenti la fierté pitoyable d’un pêcheur qui aurait réussi à tirer de l’océan un narval de dix mètres.

Vera réapparut avec des feuilles blanches, un feutre noir et une paire de ciseaux. Elle s’agenouilla devant la table basse et découpa les feuilles en carrés de taille égale, sur lesquels elle écrivit les lettres de l’alphabet et les chiffres de zéro à neuf. Elle mit de côté trois rectangles plus grands pour y inscrire les mots « Oui », « Non » et « Peut-être », mélangea le tout et disposa les cartes sur la table le long d’un cercle imaginaire. Enfin, elle vida son verre d’un trait.

— Ça me rappelle des souvenirs, dit Frank.

Le frisson de l’inconnu excitait en Frank des passions bien peu spirituelles, notamment au fond de son pantalon. Pour lui, la beauté d’une femme résidait avant tout dans son intelligence et, même si son épouse ne manquait jamais d’attirer les regards, rien ne l’impressionnait davantage que l’éventail de ressources qu’elle savait déployer en temps voulu.

— Ça fait tellement longtemps, dit-elle à Frank en faisant mine d’ignorer son œillade lubrique, que ça ne fonctionnera peut-être pas. C’était un truc d’adolescence, tu sais ? Avec les hormones…

— Même si ça foire, on se sera amusés. Allez !

Vera retourna le verre et le plaça au centre du cercle.

— Et maintenant ?

— Maintenant, tu te tais. Et par pitié, essaye de ne pas rire pendant que je pose mes questions.

Frank fit le vide en lui et se cala dans le fauteuil pour mieux apprécier le décolleté de sa femme.

— Tu es prêt ?

Frank acquiesça. Vera appliqua son index sur le verre et ferma les paupières. D’une voix claire, elle articula sa phrase :

— Nous convoquons d’entre les morts l’esprit de Ray Bradbury. Ray, si tu nous entends, fais-nous un signe.

Frank tendit l’oreille. Le chauffage central glougloutait dans les tuyaux. Figée dans sa position de yogi, Vera battit des paupières et répéta :

— Ray Bradbury, nous t’appelons : si tu es là, donne-nous une preuve de ta présence.

La flamme de la bougie crépita.

— Peut-être qu’il est déjà pris ce soir ? suggéra Frank.

Même si par le passé l’auteur avait assisté à des séances et qu’il en avait été vivement impressionné, une certaine retenue l’empêchait de croire qu’elles puissent fonctionner sans trucage. Il n’y avait cependant rien de sot à donner du crédit à ces pratiques — des personnalités respectées s’étaient adonnées aux phénomènes spirites, de Victor Hugo à Arthur Conan Doyle en passant par Thomas Edison et Camille Flammarion —, mais son hémisphère gauche le poussait toujours à chercher une explication au milieu de cette foire aux ténèbres.

— Tu ne m’aides pas, dit Vera.

Frank s’excusa et sirota son Chardonnay. Prenant une inspiration profonde, sa femme réitéra la question :

— Ray Bradbury, si tu es là, fais-nous un…

Le verre s’ébranla.

— Tu as tremblé ?

— Non. C’est lui.

Frank reposa son vin sur l’accoudoir et s’empara d’un stylo.

— Êtes-vous Ray Bradbury ? demanda Vera.

Le verre vide crissa sur la table basse, parut hésiter, puis se dirigea comme par magie vers le mot « Oui ».

— Ce n’est pas toi qui le fais bouger, n’est-ce pas ?

Vera secoua la tête. Comme elle le lui avait plus d’une fois expliqué, ce n’était pas parce qu’elle avait le doigt dessus qu’elle y imprimait une force. De fait, elle effleurait à peine le récipient.

— C’est dingue, s’exclama Frank. Ray Bradbury, sérieusement ?

Une vague d’émotion le submergea. Même si ses yeux ne voyaient rien d’autre qu’un salon vide, il pouvait ressentir la présence chaleureuse et goguenarde de l’auteur des Chroniques martiennes et de Fahrenheit 451. À moins qu’il s’agisse de l’alcool qui dansait dans ses veines.

— Ne t’emballe pas, les esprits sont farceurs : ça peut tout aussi bien être une entité qui se fait passer pour lui. On ne peut jamais être sûr.

— Je sais.

Vera aligna ses vertèbres. D’une voix posée, mais ferme, elle réitéra sa demande sur un ton péremptoire :

— Si vous êtes Ray Bradbury, le célèbre auteur américain décédé l’an dernier, faites-nous un signe. Sinon, repartez d’où vous venez.

Le verre, l’instant d’avant inerte, reprit sa course autour des lettres. Il fit trois fois le tour de l’horloge, puis s’arrêta de nouveau en face de la carte « Oui ».

— Génial, souffla Frank.

— Ray, continua-t-elle, nous avons besoin de vous.

Elle leva les yeux vers son mari. Frank l’encouragea à poursuivre d’un mouvement du menton.

— Mon époux est écrivain, vous avez peut-être entendu parler de lui. Nous voudrions votre avis sur une histoire dont il ne parvient pas à se dépêtrer. Acceptez-vous de nous aider ?

Le verre dansa des claquettes sur le plateau avant de se remettre en branle et de s’arrêter sur une succession de lettres, que Frank inscrivit au fur et à mesure sur un bloc-note.

— Il dit : « Pas de souci, avec plaisir ». J’en crois pas mes yeux.

Vera gloussa.

— Vas-y, explique à Ray.

L’écrivain s’éclaircit la gorge, ses mains de nouveau moites. Il aurait aussi bien pu lire une rédaction de collégien devant Marcel Proust qu’il ne se serait pas trouvé dans un pire état de nervosité.

— Hum… Voilà. J’ai écrit une histoire. Je pense que le sujet est bon, mais je n’ai pas le meilleur angle et je ne sais pas par quel bout la prendre. Je vous explique, Ray : un homme d’affaires en visite à Paris passe une nuit à l’Hôtel de la Paix et décide d’aller prendre un verre au Harry’s New York Bar. Là, il rencontre un sumo accoudé au comptoir, habillé dans un costume élégant. Le type est visiblement en détresse, il noie son chagrin dans les cocktails. Le problème, c’est qu’il ne parle pas un mot d’anglais. En fait, il ne parle pas du tout. Le type attire donc la sympathie de mon personnage, qui décide de l’aider. Le truc, c’est qu’il ignore tout de ce sumo et que le bonhomme n’a pas l’air de vouloir lui faciliter la tâche. Le héros doit donc tout déduire de regards, d’attitudes, de sourires. C’est un conte moderne, qui raconte comment la communication peut s’établir par d’autres biais que celui de la parole et je…

Le verre s’agita et l’interrompit dans sa narration.

— Que… qu’est-ce que ça veut dire, trésor ?

Vera frissonna.

— Aucune idée.

Le verre opéra une lente révolution autour des lettres, comme pour s’échauffer. La rotation produisit un bruit qui rappela à Frank le crissement d’un saphir sur le sillon d’un disque vinyle. Enfin, le verre interrompit sa course et s’immobilisa devant la lettre H.

— Il parle, dit Vera.

Frank hocha la tête et écrivit un H sur son calepin. Le verre redémarra, plus vite cette fois, et désigna le A. Frank coucha la lettre sur le papier. La force invisible renvoya le verre se placer devant le H, puis à nouveau face au A, ainsi de suite, en un aller-retour hystérique.

— « HA-HA-HA-HA-HA-HA » ? Mais… qu’est-ce que ça veut dire ?

— Je crois qu’il se fout de ta gueule, Frank.

Frank sentit le sang lui monter aux joues. Son cou commença à le démanger.

— Mais je…

Le verre reprit sa course folle et s’arrêta devant une nouvelle succession de lettres, cette fois-ci plus variée. Vera essaya de mémoriser la suite, mais se perdit en chemin.

— Ça dit quoi ? demanda-t-elle une fois le verre arrêté.

« JE N’AI JAMAIS RIEN ENTENDU D’AUSSI STUPIDE », relut l’écrivain, anéanti.

— Je suis sûr que cet esprit se moque de nous et qu’il n’est pas celui qu’il prétend être.

Frank hocha la tête, imperméable aux paroles de réconfort.

— Si Bradbury lui-même…

Le verre tressauta avant de redémarrer, chaque mouvement désignant une nouvelle lettre.

« VOUS FERIEZ MIEUX D’ARRÊTER D’ÉCRIRE. C’EST VRAIMENT TRÈS MAUVAIS. »

C’en était trop. Frank se leva et brandit un index menaçant en direction de la table de ouija.

— C’est insultant, s’exclama-t-il, je vous pensais un peu mieux élevé que ça, Ray !

De rage, l’auteur balaya les lettres d’un revers de la main, sous le regard effaré de son épouse. Les carrés de papier voletèrent en pluie sur la moquette.

— Tu as rompu le cercle. Ce n’est pas bien.

— Ce que j’ai entendu ne l’était pas non plus.

Vera souffla à l’intérieur du verre avant de le tendre à son mari.

— Il faut le casser, puis jeter les morceaux.

Frank haussa les épaules. Ce verre faisait partie d’un service que ses parents lui avaient légué à la mort de son arrière-grand-mère.

— C’est obligé ?

— Oui.

À contrecœur, Frank s’empara du verre et prit la direction du patio. Là, il le brisa sous sa chaussure et en dispersa les tessons dans le jardin du voisin. Il était tard et le paysagiste qui s’occupait du terrain, s’il s’en apercevait un jour, n’en référerait pas à ses employeurs.

— Je ne sais pas pour Bradbury de son vivant, dit-il en revenant dans le salon, mais son fantôme est un abruti.

L’écrivain aida sa femme à se relever et l’étreignit.

— Il ne faut pas les insulter. Ça porte malheur.

L’auteur s’excusa et ramassa les petits papiers pendant que Vera montait dans la chambre.

 

Lorsque, le lendemain matin, Vera descendit les marches qui menaient au garage, Frank s’était levé depuis longtemps pour s’atteler à la tâche.

— Tout va bien ?

— On ne peut mieux.

— Tu as l’air… fébrile.

— Je n’ai pas beaucoup dormi. Et je ne me suis pas préparé de café. Aurais-tu la gentillesse de… ?

Sans qu’il ait besoin de terminer sa phrase, Vera remonta les marches en sens inverse : le bas de sa robe de chambre disparut vers le rez-de-chaussée, suivi par ses pantoufles.

Frank s’était promis qu’il ne décollerait les fesses de cette chaise qu’en cas de vessie prête à exploser ou d’extrême urgence, ce qui revenait au même. Il bouclerait ce texte, peu importe ce qu’en penseraient sa femme, son agent et le fantôme de Ray Bradbury. Le doute l’avait affaibli, mais maintenant qu’il était décidé à reléguer tout sentiment d’infériorité dans le coffre-fort de son crâne, l’histoire s’écrirait d’elle-même.

Les doigts sur le clavier comme un sprinteur sur la ligne de départ, l’auteur plongea dans l’océan de son écran vide. Il n’avait pas écrit une phrase depuis son réveil, cinq heures plus tôt, mais un sourire éclairait son visage. Il n’en doutait plus, l’inspiration ne tarderait pas à frapper. Sa trame ne varierait pas d’un iota, il l’écrirait simplement d’une autre façon.

En attendant, les premiers mots mettaient un peu de temps à surgir de son cerveau. Mais ce n’était qu’une question de secondes. De minutes, éventuellement.

Vera reparut, une tasse de café dans les mains. Elle déposa le récipient sur l’établi qui servait de bureau à son mari.

— Je ne suis pas la bonne, tu sais ?

— Non, mais tu es très bonne avec moi.

Elle lui colla une tape sur le crâne.

— Tu t’en sors ?

— Je vais m’en sortir. Ne t’en fais pas.

Vera caressa la nuque de son mari et bâilla en ouvrant une bouche béante.

— Pour hier…

— Je sais : cela pouvait être n’importe qui. Ou quoi.

Elle hocha la tête, satisfaite, et reprit le chemin des escaliers. D’une manière générale, Frank ne supportait pas de présence étrangère lorsqu’il écrivait. Même le ronronnement du chat l’importunait.

— Merci pour le caf…

Mais la porte s’était déjà refermée.

Frank avait un peu tordu la réalité : l’interrogatoire spirite de la veille l’avait secoué. Sa nuit avait été agitée de rêves ineptes dont il n’avait gardé aucun souvenir. Si Ray Bradbury lui avait asséné la même critique de vive voix, nul doute qu’il se serait recroquevillé comme un escargot avant de se liquéfier en espérant que la terre l’engloutisse. Mais dans le cas présent, la colère l’emportait sur le reste. C’était elle qui l’avait tiré du lit aux aurores, et c’était encore elle qui paralysait ses doigts en les empêchant de danser sur le clavier. Mais il en avait maté de plus récalcitrantes : cette histoire, quel qu’en soit le dénouement, se plierait bientôt à sa volonté.

Frank empoigna l’anse de la tasse et porta le café à sa bouche. Son visage se chiffonna en une moue de dégoût.

— Pouah !

Alertée par son cri, Vera ouvrit la porte et passa la tête à travers la rambarde.

— Quoi ?

— Tu as dû confondre sel et sucre, c’est imbuvable.

— Vraiment ?

Elle descendit les marches et trempa les lèvres dans le breuvage.

— Tu as raison. Je suis désolée.

Elle remonta avec la tasse de café salé pendant que Frank bâtissait dans sa tête des cathédrales narratives. Il ignorait encore ce que la Muse lui réservait, mais à n’en pas douter, il s’agirait d’un feu d’artifice stylistique : le Versailles des histoires courtes, un soleil fulgurant dont l’éclat transfigurerait le firmament. Le New Yorker le supplierait à genoux pour obtenir l’autorisation de publier ce chef-d’œuvre, rien de moins que cela.

Un premier mot jaillit dans son esprit. Il frappa les touches en cadence, se renversa dans son fauteuil et regarda l’écran d’un air satisfait. En lignes de pixels dans l’interface du traitement de texte, Frank lut : « Alors quoi ? ».

Redescendue, Vera déposa une nouvelle fois la tasse à côté du clavier. Frank la remercia et, constatant que le café dégageait des volutes de fumée, préféra lui laisser le temps de refroidir avant de s’en gargariser. L’inspiration n’était pas encore là, mais il la tenait à bout de bras. Il en tirait la ligne. Il actionnait le moulinet à toute vitesse.

Il poursuivit à haute voix :

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Frank se relut, et hésita à empoigner l’écran et à le bazarder à l’autre bout de la pièce. Il supprima la phrase d’un clic et en revint à la contemplation de la page blanche. Une gorgée de café lui clarifierait l’esprit. Il souleva la tasse, souffla sur le breuvage et en avala une lampée.

— C’est pas vrai !

Le café était si froid qu’il semblait sortir tout droit du congélateur.

L’écrivain repoussa le clavier. Il ne pouvait pas se concentrer dans de pareilles conditions. Il s’apprêtait à remonter pour expliquer à Vera le fonctionnement de la cafetière, lorsque ses yeux glissèrent sur le jus de chaussette qu’il tenait dans la main.

Dans la mousse, un visage le dévisageait : plutôt rondouillard, nanti de larges bajoues et de favoris sur les tempes, la figure portait de grosses lunettes et paraissait le narguer d’un sourire malicieux.

— Bradbury ! s’exclama l’auteur.

La tasse se fracassa sur le sol et le café éclaboussa son pyjama.

 

Comme tous les auteurs enclins à se laisser posséder par la Muse de l’inspiration, Frank redoutait les phénomènes de hantise. Cette crainte confinait parfois à l’obsession. Il refusait par exemple de dormir les pieds découverts, par peur qu’un démon lui croque les orteils ou qu’un psychopathe l’ampute entre deux cycles de sommeil. Cette frayeur héritée de l’enfance n’avait aucun fondement : il ne l’avait jamais formulée ou écrite. Mais elle existait pourtant, même s’il était conscient qu’un drap ne dissuaderait jamais un criminel motivé ou un monstre assoiffé de sang.

De la même manière, Frank redoutait les miroirs. À chaque fois qu’il s’y contemplait, notamment le matin dans la salle de bains, il faisait bien attention de ne pas dévier ses yeux d’un pouce, de façon à ne pas poser le regard sur les horreurs ancestrales qui grouillaient dans son dos.

Ces rituels l’avaient conduit à penser que si, par malheur, il en venait à croiser un fantôme, il en concevrait une frayeur telle qu’il faudrait sans doute l’interner ou le menotter au radiateur.

Pourtant, l’irruption de Ray Bradbury dans son quotidien réveilla en lui un sentiment différent. Frank n’avait pas peur : lui qui ne supportait pas d’écrire en présence de quoi que ce soit, il était irrité. Très irrité. Surtout quand la présence en question était… une présence.

Le matin, Bradbury se contenta de lui jouer des tours. Frank reconnut dans ces pitreries le gamin que l’auteur s’était toujours targué d’être, lui qui gardait de l’enfance un goût immodéré pour les parcs d’attractions, les films d’horreur et les barbapapas.

D’abord, la prise de son ordinateur ne cessa de sauter hors de la fiche. D’une part, le mauvais tour plongea Frank dans un état de nerfs terrible. D’autre part, cette blague l’obligeait à sauvegarder toutes les minutes et le contraignait à patienter à chaque redémarrage, une manœuvre qui creusait le puits dans lequel s’abîmait sa concentration.

Lorsque Frank abandonna toute idée de parvenir au bout de sa tâche en usant d’un instrument électrique, il sortit acheter un cahier d’écolier au drugstore et tira du placard sa vieille trousse avant de se mettre au travail. Mais les stylos séchèrent sitôt qu’il eut écrit trois lignes. Quant aux crayons, leur mine s’effritait tant qu’elle finissait de façon invariable par casser. De rage, l’auteur grimpa à l’étage et chercha son dictaphone à piles tout l’après-midi, en vain. Il eut beau retourner les tiroirs, ouvrir les boîtes d’archives et passer le grenier au peigne fin, il ne parvint pas à mettre la main dessus.

La journée prenait fin lorsqu’il déclara forfait. D’un poing rageur, il menaça le plafond et maudit son persécuteur :

— Bradbury ! tonna-t-il. Pourquoi ne pas me laisser terminer cette nouvelle !?

La voix de l’écrivain s’imprima dans son esprit tandis qu’il repensait à la phrase qu’il avait retranscrite sous la dictée la veille : « JE N’AI JAMAIS RIEN ENTENDU D’AUSSI STUPIDE ». L’auteur de La Foire des Ténèbres s’était apparemment mis en tête de ne jamais autoriser Frank à polluer la planète d’une mauvaise histoire supplémentaire.

— C’est idiot, dit Vera. Tu devrais te reposer.

— Mais enfin, ce n’est pas moi qui ai bougé le verre, tout de même ! Bradbury était chez nous hier et il y est resté, voilà ce que je dis.

— Tout ça parce que ton café était froid, que tu aurais dû réparer depuis longtemps la prise du garage, que tes vieux stylos sont secs et que tu ne parviens pas à mettre la main sur ce magnétophone que tu as sans doute jeté depuis des années ?

La liste ainsi énoncée sema les germes du doute dans l’esprit de l’écrivain.

— Tu as peut-être raison.

Vera opina du chef avant de lui promettre de venir le rejoindre sitôt que le film serait terminé. Épuisé par sa journée, Frank se hissa jusqu’à l’étage et s’échoua comme une baleine sur le lit conjugal. Une nuit de repos remettrait sans doute sa créativité sur les rails. Il laissa échapper un bâillement et enfonça la tête sous son oreiller, où le sommeil ne tarda pas à le cueillir.

Un mouvement dans son dos l’arracha aux bras de Morphée, dans lesquels il s’était blotti avec délice. Il ouvrit les yeux. Le réveil posé sur la table de nuit indiquait vingt-deux heures trente. Le film devait être un navet pour que Vera vienne se coucher si tôt.

La présence chaude et réconfortante de sa femme dans son dos donna naissance à toutes sortes de pensées plus ou moins salaces dans l’esprit ensommeillé de Frank. Dans cet état de semi-conscience, il s’étira comme un chat et ronronna de satisfaction. Sa bouche pâteuse s’entrouvrit pour laisser échapper un borborygme :

— B’soir…

L’auteur joua des hanches et voulut poser sa main sur le ventre de son épouse, mais ses doigts ne rencontrèrent que les draps glacés. Un sursaut d’adrénaline acheva de le réveiller.

— Bradbury ! hurla-t-il. Dehors ! DEHORS !

Vera gravit l’escalier au pas de course et se figea dans l’encadrement de la porte.

— Il était là ! haleta Frank. Bradbury ! Dans notre lit !

Vera vérifia que Frank n’avait pas de fièvre et lui caressa le front. Un pli d’inquiétude barrait le sien.

— Tu as dû faire un cauchemar. Ça m’est déjà arrivé, de croire que j’étais éveillée, et que…

— Il était vraiment là ! Il s’est échappé du ouija et il va hanter la maison jusqu’à la fin des temps. Le fantôme d’un inconnu, à la rigueur… mais de ce vieux fou de Bradbury, je vais y laisser ma peau, Vera !

La patiente épouse s’assit sur le rebord du lit. Dans le fond, la télévision diffusait la bande sonore d’un film d’action : rafales de balles et explosions tonnaient au rez-de-chaussée comme s’il y avait la guerre.

— J’ai tout inventé, dit Vera.

— Quoi ?

— Depuis le lycée… C’est moi qui faisais bouger le verre. De cette façon, les autres me regardaient différemment. Je suis désolée. Je t’ai menti. J’aurais dû te l’avouer depuis longtemps.

La vue de Frank se brouilla.

— Mais… ce que l’esprit a écrit hier…

— Je suis navré, chéri : cette histoire est vraiment la pire que tu aies jamais couchée sur le papier. J’aurais dû avoir le courage de te le dire sans recourir aux services d’un fantôme.

Secoué par la révélation de sa femme, Frank laissa retomber sa tête sur le traversin.

— Alors ça veut dire qu’il n’y a pas de fantôme ?

Vera opina du chef.

— Il n’y en a jamais eu.

L’écrivain soupira.

— L’un dans l’autre, je préfère que tu m’aies menti… Mais il va quand même falloir te faire pardonner.

Il lui caressa le dos jusqu’à la naissance des fesses.

— Laisse-moi le temps d’éteindre en bas.

Vera se redressa et marcha jusqu’à la porte. Au même moment, le son de la télévision se coupa net. Frank alluma la lampe de chevet et lut l’anxiété sur le visage de son épouse.

— Tu es certaine d’avoir tout inventé ?

Vera se tortilla sur le pas de la porte.

— Disons que c’était un demi-mensonge : ton histoire est vraiment mauvaise.

Au même moment, Frank crut entendre un rire étouffé par les murs de la chambre.

— Bien. Nous avons un problème.

 

Isaac Frederiksson haussa un sourcil, retira ses lunettes et déposa le manuscrit sur le bureau.

— J’ai du mal à le croire, Frank.

L’agent secoua la tête.

— C’est un très bon texte. Un excellent texte, même. Je pense que ça plaira au New Yorker. En fait, j’en suis sûr. C’est à des années-lumière de ce que tu m’as montré la semaine dernière. Il va falloir que tu m’expliques de quelle façon tu as accompli cet exploit.

Frank sourit.

— C’est le métier qui rentre.

L’agent littéraire lui renvoya sa réponse à la figure d’un revers de la main, comme une balle de squash.

— À d’autres.

Frank eut une moue ennuyée.

— Je n’ai pas d’explication. C’est sorti tout seul.

Même si son interlocuteur était un amateur de fictions, il se voyait mal lui raconter son histoire. Le vieil homme s’humecta les lèvres et referma le manuscrit.

— Comme tu veux.

Frederiksson remercia son poulain, l’assura que la nouvelle partirait par coursier sitôt qu’il poserait un pied sur le trottoir et qu’elle atterrirait sur le bureau de l’éditeur avant la fin de l’après-midi.

Satisfait, Frank et lui échangèrent une poignée de main chaleureuse et l’auteur quitta l’immeuble le cœur léger, convaincu que l’esprit outrageusement cartésien de son agent aurait fait un blocage. Les émotions les plus intenses devaient être ménagées aux personnes âgées. Une histoire pareille était inracontable, même pour le meilleur des écrivains.

Pour décrire les quatre jours qu’il avait passés avec Ray Bradbury, Frank aurait d’abord dû énumérer les incidents qui s’étaient produits dès le lendemain matin, lorsque Vera et lui, serrés l’un contre l’autre, s’étaient réveillé le cœur rempli d’effroi.

Si Frank avait exposé à Isaac la manière dont la machine à café s’était mise à danser la gigue sur le plan de travail, il aurait également dû lui raconter comment le réfrigérateur avait éclaté de rire avant de refuser de s’ouvrir. Lorsque l’appareil avait finalement cédé sous leurs efforts conjoints, sa porte avait dévoilé un garde-manger entièrement moisi, des bouteilles de lait gâté et des œufs qui, dans la nuit, avaient donné naissance à une douzaine de poussins pépiant.

Mais ce n’était pas tout : l’écrivain aurait aussi dû narrer comment tous ses stylos s’étaient retrouvés scotchés au plafond, comment le canapé s’était déplié et replié à répétition, comment Vera avait senti une main lui tapoter les fesses dans la salle de bain, et comment lui-même avait entendu la voix extatique d’un Ray Bradbury d’outre-tombe chuchoter des moqueries dans le fond de son émission de radio favorite.

En soi, il n’y avait rien de méchant : le défunt Bradbury avait juste décidé de profiter de la mort pour prolonger le presque siècle qu’il avait passé sur Terre, et c’était sur Frank que le fléau s’était abattu.

— Mais comment pouvez-vous hanter une maison dans laquelle vous n’avez jamais vécu, Bradbury !? Il n’y a pas de lois chez les revenants, ou est-ce que vous mettez seulement toute votre énergie à essayer de nous faire ch… ?

Pour toute réponse, Frank avait essuyé un silence méprisant. Ensuite, son chat s’était mis à mâcher du chewing-gum et à souffler des bulles.

Le soir, exténués par le remue-ménage, les époux s’étaient effondrés dans le canapé et avaient prié pour que celui-ci ne se referme pas sur eux.

— Peut-être qu’il a encore quelque chose à dire ?

— Que veux-tu qu’un fantôme imbécile ait d’intelligent à raconter ?

La bougie posée sur la commode s’était éteinte.

— Je veux dire, reprit Frank, qu’il semblerait que monsieur Bradbury ait envie de s’amuser. Mais il finira par se lasser, n’est-ce pas ?

La flamme s’était rallumée comme par enchantement.

— Bien, je vais chercher l’annuaire. Il nous faudrait le numéro des Ghostbusters.

Vera avait alors levé un doigt.

— On devrait refaire une séance.

— Comme un exorcisme ?

— Non, pour lui poser la question…

Après quelques tergiversations, Frank — qui craignait que la manœuvre n’aggrave la situation plutôt que de la résoudre — s’était finalement rallié à l’avis de sa femme. Il avait même participé aux préparatifs de façon active.

— Voyons ce que ce vieux schnock a d’intéressant à nous dire, avait-il soupiré.

Le verre s’était mis à bouger et, comme la première fois, Frank s’était chargé de noter les directives du spectre sur son calepin. Si les premières minutes n’avaient paru révéler qu’une suite de mots sans queue ni tête, Frank avait fini par comprendre ce qu’il retranscrivait.

— Oh bon sang, Vera…

— Quoi ?

— Il écrit.

— Oui, je vois bien.

— Non, tu ne comprends pas : Ray Bradbury écrit.

En sortant de l’immeuble, Frank laissa le bureau derrière lui et prit la première rue à gauche, en direction du parc. Là, il commanda un café latte et une barbapapa. Il s’installa sur un banc et dévora sa friandise goulument tout en regardant des enfants s’agiter comme des singes sur des balançoires en pneus.

S’il avait expliqué à Isaac la manière dont il avait pris note — lettre après lettre, jour après jour — de l’ultime nouvelle de Ray Bradbury revenu d’entre les morts pour parachever son œuvre, l’agent aurait sans doute éclaté d’un rire sombre avant de le mettre à la porte. Le plus simple était de le lui cacher : après tout, il avait écrit cette histoire… sous la dictée, certes, mais tout de même.

Frank repensa à la dédicace au début de son texte : « À Ray Bradbury, pour m’avoir fait comprendre qu’un sumo a sa place dans un bar », et se sourit à lui-même. À défaut de porter son nom, le texte perpétuerait sa mémoire.

Frank s’arracha au banc et sifflota jusqu’à la station de taxis. Passant devant une librairie, il admira la couverture d’un exemplaire des Chroniques martiennes présenté en vitrine. Même mort et enterré, on ne retirait jamais la plume des mains d’un auteur.

Une fois de retour chez lui, il s’assiérait devant son ordinateur et laisserait ses doigts danser sur le clavier comme si le soleil n’allait plus jamais se lever. Et en cas de panne, il pouvait compter sur une bonne âme à qui, au travers des pages, il pourrait demander conseil.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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