Chrono

Richard se lance dans une étrange course contre la montre en pleine forêt.

Les chiens, pour ce que Richard en savait, pouvaient bien souffrir du vertige, quoique l’adolescent n’ait pas le souvenir d’avoir lu quoi que ce soit à ce sujet dans le manuel. Fallait-il en déduire que le monde n’était pas tout entier circonscrit dans les feuillets de l’épais volume dont la couverture souple avait été consolidée au scotch de bureau ? Rien n’était moins sûr. Jusqu’à présent, le manuel avait répondu à toutes ses questions. Papa l’avait acheté sur une brocante pour le dixième de sa valeur faciale à un type à la peau grise qui lui avait raconté combien les feux de camp lui manquaient, à quel point il regrettait les veillées et les longues marches dans la campagne, rapport au fait que le vendeur était un ancien de chez les scouts et qu’il avait traîné ses shorts avec une compagnie de louveteaux pendant plus de vingt ans avant de devoir tout arrêter pour d’obscures raisons de santé : l’éclaireur avait montré sa jambe à Papa, toute de travers, le genou formait un angle étrangement obtus avec son fémur et son tibia, le gars portait d’ailleurs son bermuda de parade parce qu’il faisait chaud ce jour-là, mais Papa n’y avait jeté qu’un coup d’œil distrait car une zébrure de peau plus claire que le reste de son visage dessinait une frontière biscornue entre son arcade sourcilière et ses narines. On aurait dit que le bonhomme était passé à travers le rabatteur d’une moissonneuse-batteuse. Richard avait reçu le manuel avec une joie non dissimulée, parce qu’il avait toujours rêvé de posséder un bouquin de ce style, on en parlait souvent dans ses bandes dessinées préférées, mais il n’en avait jamais vu la couleur en librairie. Ainsi abîmé, l’ouvrage n’en avait que davantage de cachet : 600 pages de tactiques survivalistes pour faire face à une nature hostile, 600 pages de trucs et astuces, de savoir compilé sur toute une batterie de sujets, classés par ordre alphabétique de A comme Animaux à Y comme Yourte (il n’y avait pas de Z).

D’accord, Richard n’avait jamais utilisé le manuel au zénith de ses capacités. Il s’était contenté d’identifier des champignons vénéneux pour la voisine, la vieille Edna Dilburt, qui avait failli se concocter un bouillon d’amanites au souper et qui, pour le récompenser, l’avait autorisé à cueillir des prunes sur le vieil arbre du fond. Il avait également essayé d’allumer un feu, d’abord en frappant deux silex l’un contre l’autre — mais il avait ensuite lu dans l’encadré en bas de page qu’il fallait utiliser du minerai de fer pour générer des étincelles chaudes, sans quoi les cailloux produisaient bien des éclats, mais froids — puis en se construisant un arc minuscule dans lequel il avait coincé un bâton bien sec pour le faire pivoter à toute vitesse sur une planche de contreplaqué. Le bois avait bien crachoté quelques fumerolles mais aucune flamme n’avait jailli de cette installation stupide et il s’était infligé deux belles ampoules aux paumes, du genre purulentes. Ça lui apprendrait. Du coup, l’adolescent avait pris le parti de fabriquer une boîte étanche avec de la cire et de l’aluminium pour y stocker des allumettes de trekking. Après tout, si on avait offert des briquets-tempête aux Cro-Magnon, ils ne se seraient pas gênés pour les utiliser. Qui a envie de se cailler les miches dans une grotte humide ? Le manuel incluait une section de botanique très intéressante grâce à laquelle, en étudiant des schémas clairs et détaillés, Richard était maintenant capable d’identifier une bonne vingtaine d’arbres à feuilles caduques. Pour les persistants, c’était plus compliqué : il n’y a rien qui ressemble davantage à un sapin qu’un autre sapin. Demandez au père Noël.

Mais il n’y avait rien à la page 436 au sujet du vertige des chiens et l’univers de Richard s’en trouvait chamboulé. Le garçon avait placé sa foi dans l’exhaustivité du manuel. Il leva le nez du recueil et jeta un regard en coin au pauvre Anubis qui, avachi sur son arrière-train, laissait piteusement pendre son museau par-dessus la rambarde. Sa queue balayait le plancher de la cabane en suivant un tempo régulier, comme s’il battait la mesure, et ses halètements mêlés aux clapotis de sa langue sèche composaient une étrange batterie de percussions. Les chiens ne craignent pas les échardes, pensa Richard en observant la queue qui oscillait comme un pendule sur les planches mal dégrossies. La cabane était solide, elle pouvait bien les abriter tous les deux. À la page 132 — ainsi qu’à la 569, dans les annexes — se trouvaient les plans d’une maison d’arbre parfaitement adaptée aux contraintes techniques d’un jardin pavillonnaire. Certes, la maison était la copie conforme de toutes celles qui l’environnaient, énième maillon d’une chaîne de lotissements qui n’en avait plus fini de s’étendre, mais l’aménagement demeurait à la discrétion des propriétaires, si bien que Maman avait insisté pour planter un noyer adulte sur le terrain. Au milieu d’un quartier aussi ratiboisé, l’arbre avait fait jaser : les parents de Richard, eux, s’étaient contentés de passer un coup de fil à la pépinière, qui avait fait livrer le tout empaqueté dans du plastique, s’était chargée du trou — la pelleteuse avait produit un barouf du tonnerre — et avait planté l’arbre avec un bras mécanique à deux pas de la terrasse. Le noyer était âgé d’au moins soixante ans et leur avait coûté une petite fortune, mais ils avaient profité de son ombre dès le premier été, au grand dam des riverains qui devaient composer avec les parasols et les branchages rachitiques de plants à peine assez costauds pour résister au vent.

La construction de la cabane avait été un jeu d’enfant — littéralement — puisque Richard, qui avait tenu à orchestrer les travaux du début à la fin, s’y était collé tout seul et qu’il n’avait pas trop raté son coup, voyez. La maisonnette était un savant clouage de planches de récupération et ne disposait que de quatre murs, d’un plancher cabossé et d’un plafond troué (c’était bien suffisant). Il était impossible d’y dormir les soirs de pluie, mais elle tenait le choc vaille que vaille depuis plus de trois ans et Richard n’avait jamais eu à remplacer une seule vis. Au début, le garçon s’en était voulu de l’avoir peut-être construite un peu trop haute, rapport au fait qu’Anubis n’aimait pas y grimper, même en se calant dans le seau qu’il avait relié à une corde et passé dans une poulie. Sitôt que Richard évoquait la cabane, le chien retroussait les babines et grondait, moins par agressivité que par lassitude, mais au final la hauteur n’était plus un problème : plus c’était haut, plus ils étaient tranquilles. Ses parents ne savaient pas monter aux arbres.

« Tu crois qu’ils se sont calmés ? » demanda Richard.

Anubis cessa l’espace de cinq secondes de construire des murs de poussière de part et d’autre de sa queue et laissa s’envoler un long soupir comme seuls les animaux qui s’ennuient savent le faire. « Je sais pas non plus. » L’adolescent consulta sa montre à quartz, une super occasion récupérée elle aussi en brocante comme à peu près la majorité des choses qui lui tenaient à cœur. Elle indiquait 11:09. Le garçon attendit que les cristaux liquides affichent 11:11 pour se décider à réfléchir au problème, car problème il y avait, et si Richard pouvait retenir le contenu de sa vessie pendant encore quelque temps — Anubis, lui, s’était déjà oublié dans un coin de la cabane —, cela ne résoudrait pas le reste des ennuis, notamment la faim, la soif, la télévision et la grosse commission à laquelle il n’avait aucune envie de s’abaisser en ces lieux, même en l’absence de témoin humanoïde.

Une porte claqua. Le garçon rentra la tête dans les épaules, crapahuta jusqu’à la rambarde et espionna le jardin à travers l’ouverture. Derrière la véranda, deux silhouettes se faufilèrent en direction du garage, puis marchèrent vers la rue.

« Crois-moi ou pas, mon vieux, mais je crois qu’ils se sont lassés de nous attendre. Tu crois qu’ils sont vexés ?

— Mppfff.

— Je sais que tu es un chien : ton larynx n’est pas développé de manière à t’autoriser les grandes conversations. Mais ça ne t’empêche pas de rouspéter, d’ailleurs tu sais te faire comprendre quand tu en as envie. »

Le chien lança au garçon un regard vitreux. Richard patienta le temps que le claquement des pas s’éloigne, puis passa son bras autour de la taille d’Anubis et enjamba le garde-fou. « On n’aura peut-être pas deux occasions de se faire la malle, mon gars, alors serre les mâchoires et tais-toi. » Sans japper ou grogner, l’anima laissa son jeune maître le descendre sur la terre ferme. Richard, dans son empressement, se râpa le coude sur une branche. Le tronc imprima sur sa peau un tatouage vert-de-gris qui se mit à le cuire.

« Dépêchons-nous, chuchota l’adolescent. Ils seront bientôt de retour. »

Sur la pointe des pieds, Richard progressa vers la terrasse et fit glisser le grand panneau translucide de la véranda. D’un geste impérieux du doigt, il ordonna à Anubis de l’attendre en silence pendant qu’il pénétrerait dans la maison. Il faisait frais dans la cuisine : l’air conditionné fonctionnait toujours et le frigo était grand ouvert. Le garçon traversa le salon désert et se faufila jusqu’à sa chambre. Là, il ramassa son sac à dos — celui qu’il utilisait pour l’école et la piscine — et y engouffra le manuel, une paire de pinces, son couteau suisse, ses allumettes de survie et une enveloppe en kraft dans laquelle sa mère rangeait tous ses bulletins scolaires. Richard avait toujours été un bon élève : depuis la petite maternelle, ses relevés de notes étaient des grilles de bingo tapissées de mentions Très Bien formant un motif régulier qui n’avait jamais cessé de l’hypnotiser. De là à en déduire qu’il n’avait travaillé que pour compléter la grille, il n’y avait qu’un pas que Richard, à cet instant, n’avait pas spécialement le temps de franchir car il avait d’autres chats à fouetter et un chien qui l’attendait dans le jardin. Il enfourna l’enveloppe dans le sac dans l’espoir d’en avoir l’utilité un jour, regagna la cuisine en toute hâte, poussa la porte du frigo ouvert et se mit en quête de provisions à emporter. Ses parents avaient bien entendu mangé tout le jambon qu’ils avaient acheté la semaine dernière au supermarché, ainsi que les rillettes et le saumon fumé. Richard se rabattit sur un pack de yaourts aux fruits — avec morceaux bien croquants — parce que le manuel stipulait que les yaourts pouvaient être consommés bien après leur date de péremption. Il arracha également aux entrailles de l’appareil un sachet de pain de mie, deux brugnons mous, un pot de moutarde entamé et un bocal d’olives. Dans le placard au-dessus de l’évier, il dénicha deux boîtes de sardines à la tomate, un paquet de gressins et une poignée de spaghettis. Sans casserole, il n’aurait pas le loisir de faire cuire quoi que ce soit, mais le manuel lui avait appris que les pâtes industrielles se révélaient souvent utiles pour allumer un feu. Satisfait de son butin, l’adolescent regagna le jardin et se pencha sur Anubis qui, la truffe au vent, humait une fragrance qui le laissait perplexe.

« C’est le moment ou jamais. »

Tournant le dos à la rue, l’adolescent et le canidé traversèrent le jardin en sens inverse, s’engouffrèrent dans la haie où ils se griffèrent autant l’un que l’autre, débouchèrent sur un champ où grillaient les derniers tournesols et filèrent en direction de la forêt. Anubis suivait son maître à la trace, l’air sombre. La tache qui cerclait son œil droit paraissait plus dense que d’habitude, comme ces bagues qui changent de couleur avec l’humeur de leur porteur.

« On a eu chaud, dit le garçon.

— Moufff.

— Combien de temps avant qu’ils s’en rendent compte, tu penses ?

— …

— Ouais. Ça vaut le coup de faire le test. »

Sans s’arrêter de slalomer entre les plants, Richard appuya sur un bouton de sa montre à quartz et enclencha le chronomètre. L’appareil était d’une précision exceptionnelle, au centième de seconde près, et avec ça il pouvait être certain que rien ne lui échapperait.

« Top ! »

Ils arrivèrent de l’autre côté du champ. Là, un tracteur vide les attendait au milieu du désert de terre sèche, au bout d’un sillon qu’il n’avait pas terminé de tracer. Les grosses mottes s’écroulaient sous ses pieds dans un crépitement sablonneux. Au loin, la forêt peignait une ligne irrégulière et sombre sur l’horizon.

 

Une fois dans le bois, Richard retrouva ses repères et s’orienta sans problème. Il connaissait cette forêt comme sa poche pour l’avoir parcourue en long, en large et en travers avec ses parents. Ils s’y étaient très souvent rendus quand il était petit — parce que les gamins ne rêvent que d’une chose, c’est de courir sur des sentiers tapissés de feuilles mortes qui froutchent sous les pieds, de se planquer derrière les arbres et si possible d’y grimper quand la configuration des branches le permet et que les troncs ne se noient pas dans les ronces et les buissons d’ortie — puis de moins en moins sitôt qu’il avait commencé à nourrir d’autres intérêts, type consultation d’encyclopédies illustrées, cascades à vélo, momification de fourmilière à la colle transparente, éducation sexuelle dans les catalogues de vente par correspondance et fabrication de boules de feu avec des balles de coton, de l’alcool à brûler et du spray pour cheveux.

Les parents de Richard avaient petit à petit cessé de venir frapper à sa porte quand ils décidaient de traîner la vieille Volvo jusqu’au carrefour. Perdu au milieu du domaine forestier, il était le dernier quai auquel venaient s’amarrer les promeneurs sylvestres. L’un dans l’autre, ce n’était pas plus mal : l’odeur quelquefois incommodante d’un garçon de onze ans en pleine prépuberté a de quoi rebuter les nez les plus coriaces et les humeurs de Richard pouvaient être exécrables. Ces balades s’étaient transformées en agréables séances de recueillement mutique pour ses parents, qui partaient souvent plusieurs heures en laissant leur fils à la maison. D’ordinaire, Richard allumait l’ordinateur sitôt les portières claquées et lézardait entre un programme de Solitaire, une démo de jeu sur disquettes et un CD gravé. Quand il s’en lassait, il sortait parfois de sa grotte pour renifler les cigarettes de sa mère : l’odeur lui titillait les neurones et le plaçait dans des dispositions idéales pour lire. Richard avait toujours été une grosse tête, aussi ses parents lui passaient-ils ses excentricités pour peu que ses bulletins de notes se ressemblent. Quand ils rentraient de la forêt, les adultes semblaient fatigués : leurs joues étaient un peu rouges, leurs cheveux décoiffés et leurs vêtements froissés. L’adolescent mettait cela sur le compte de la rudesse du Wild et se replongeait aussitôt dans ses activités cloisonnées.

Cela faisait des mois, peut-être des années qu’il n’avait pas mis les pieds ici, mais les réflexes revinrent au galop. Il reconnut la barrière du garde-forestier sur laquelle son père l’aidait autrefois à marcher en funambule, mais la cabane du fonctionnaire était vide et sa porte, qui béait aux quatre vents, s’ouvrait sur un rectangle de ténèbres abyssales. Il contourna la frontière et remonta le sentier jusqu’au carrefour : l’endroit était désert. Il poursuivit sa route en s’enfonçant dans les fourrés. Mieux valait rester caché, même si Anubis, qui flairait l’air comme pour chercher un steak suspendu à une branche, le préviendrait en cas de danger.

« On va marcher quelques heures encore. Va falloir aller vite. »

Richard repensa à ses aisselles et à l’odeur qu’elles dégageaient sitôt qu’il faisait le moindre effort. Quand il était enfant — ou du moins du temps où son âge tenait encore sur un seul chiffre —, il pouvait courir des heures sans sentir autre chose que le foin humide. Maintenant en pleine poussée hormonale, les cours de sport étaient devenus un véritable enfer, pas tant pour la matière en elle-même que pour la séance de douche collective dans les vestiaires à laquelle il s’était toujours refusé de participer, quitte à macérer dans son jus pour le restant de la journée.

Sans ralentir la cadence, il leva le coude et flaira sous sa manche : ça commençait à puer. Heureusement, le manuel stipulait que les prédateurs les plus dangereux qu’il pouvait rencontrer — en dehors des humains qui, tout le monde le sait, sont les chasseurs ultimes — étaient des renards et éventuellement des sangliers. Pas de quoi claquer des dents. S’il avait été projeté en pleine forêt primaire, on l’aurait depuis longtemps retrouvé digéré dans l’estomac d’un anaconda, d’un crocodile ou d’un félin quelconque.

« Accélère, Anubis ! »

Le garçon et le chien s’enfoncèrent dans la forêt sans regarder derrière eux — le spectacle n’était de toute façon pas très intéressant — et établirent le campement une fois que leurs pieds et pattes les supplièrent de leur accorder l’amputation. À travers le mikado de branchages intriqués, le soleil venait de glisser sous la ligne d’horizon. Richard consulta sa montre à quartz.

« Ça fait six heures et cinquante-cinq minutes que nous marchons. Je pense qu’on peut s’arrêter pour aujourd’hui. »

Anubis ronfla de soulagement et s’affala sur un tapis de mousse à la texture vaguement spongieuse, mais l’animal n’était pas regardant question confort. Avant de se poser à son tour, le garçon actionna un second bouton de sa merveilleuse montre et enclencha un nouveau chronomètre.

« C’est parti. »

Grâce aux conseils avisés du manuel, Richard collecta une brassée de branches qu’il entassa dans un cercle de grosses pierres avant d’y mettre le feu. Afin d’économiser ses allumettes — qui savait combien de temps ils seraient amenés à croupir ici —, il en craqua une seule et, s’aidant des spaghettis, répartit équitablement les flammes aux quatre coins du foyer. Une chaleureuse petite flambée s’éleva en crépitant, ce qui gonfla le cœur de Richard d’une joie et d’une fierté sans commune mesure avec celles qu’il avait pu éprouver la fois où il avait fait un trou dans une feuille de journal avec un rayon de soleil et une loupe de lecture. Le chien redressa la tête et regarda d’un œil morne les volutes de fumée monter par-delà les cimes. Richard le gratifia d’une caresse bourrue.

« Ils ne verront pas la fumée. Et quand bien même, ce n’est pas pour ça qu’ils nous retrouveraient.

— Moufff…

— Ouais, hein. »

Anubis fit bombance d’une paire de gressins pendant que Richard soulageait son estomac avec une tartine de moutarde et un demi-brugnon. La marche les avait épuisés.

« On dort maintenant. »

Le garçon s’essuya la bouche, éructa un rôt sonore, ranima les braises et posa sa tête contre le flanc d’Anubis, qui tressauta avant de replonger dans le sommeil. Des bruits inquiétants craquaient autour d’eux, mais Richard n’était pas du genre superstitieux. Une poignée d’oiseaux nocturnes et de mammifères fouisseurs ne l’empêcheraient pas de trouver le repos. Le garçon était d’un naturel calme et il avait les pieds sur terre.

Avant de fermer les yeux, il examina une dernière fois le cadran de sa montre, qui indiquait que quarante-cinq minutes s’étaient écoulées depuis qu’ils avaient dressé le campement. C’était le temps qu’il avait fallu à la nuit pour s’abattre comme le couperet d’une guillotine sur la forêt.

Il se massa le cou et essaya d’ignorer les cotes anguleuses du chien qui faisaient de lui un piètre oreiller.

La lune était haute quand Richard fut tiré de sa torpeur par une vibration dans son oreille droite. Anubis grondait. Les hanches endolories, le garçon se redressa. Ses fesses, elles, dormaient toujours.

« Qu’est-ce qu’il y a, mon vieux, tu as entendu quelque chose ? 

— Moufff…

— Vraiment ? »

Richard tendit l’oreille. Porté par le vent, un inquiétant froufrou végétal craquait dans le noir à quelques encablures. Cela ne ressemblait pas au bruit qu’aurait pu produire un sanglier ou un renard.

« Ils ont fait vite… »

D’un bond, Richard se releva, les sens en alerte, le dos en compote et des feuilles mortes prises dans ses cheveux. Le bruissement se rapprochait. Anubis se tassa sur ses pattes, rentra sa langue, serra les mâchoires, retroussa ses babines et émit une plainte aiguë, bientôt suivie d’un grondement menaçant — ou du moins se voulait-il comme tel, dans la mesure où le brave Anubis n’était pas taillé pour postuler au titre de clébard le plus costaud de l’univers. L’adolescent leva sa montre. Il y avait à peine quatre heures qu’il s’était endormi et la nuit était encore pleine.

« Quatre heures, merde », grinça-t-il en récupérant son sac à dos. Il ramassa une poignée de terre et s’en badigeonna le pantalon.

« Recule ! »

Anubis recula et le garçon donna un grand coup de pied dans les braises presque éteintes. Une gerbe d’étincelles cuivrées s’élança vers les arbres en un panache arqué. Quatre heures. Quatre foutues heures. Même pas une nuit complète.

« Filons, vite ! »

Maintenant tout à fait réveillés, les compagnons reprirent leur chemin à travers le bois en prenant bien soin de filer dans la direction opposée au bruit menaçant. La forêt endormie ne s’offusquerait pas du raffut qu’ils produiraient, même s’ils couraient, tapaient des pieds et secouaient les feuilles mortes comme pour faire sortir les dieux de l’humus. Les animaux demeuraient étrangement discrets.

« Secoue-toi, vieux frère ! » haleta Richard en évitant les troncs à la lumière de la Lune.

L’animal jappa, puis dépassa son maître pour fuser droit et disparaître dans l’obscurité. Richard serra les dents et, la nuque gouttant de sueur, redoubla d’efforts. Quand il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, la forêt lui fit l’effet d’un paillasson observé au microscope.

 

La fraîcheur glacée qui précédait le lever du soleil tira Richard de son hébétement, déposant un voile humide sur ses joues qui le revigora. Il avait marché la moitié de la nuit et les troncs commençaient à ressembler à une pelote d’épingles. Harassé, il consulta sa montre. Cinq heures.

« Stop ! »

Ses jambes se dérobèrent sous son poids et le garçon s’écroula sur un tapis de feuilles. Ses vêtements étaient trempés de sueur. Pas beaucoup plus vaillant que son maître, le chien fit demi-tour et lécha le front de l’adolescent dans une vague tentative de le réconforter. « Je sais pas si on y arrivera », souffla Richard entre deux bâillements. Dans un suprême effort, le garçon souleva son poignet pour regarder le cadran de sa montre. Ses épaules lui faisaient tellement mal qu’il crut manipuler un haltère.

« À vue de nez, je dirais qu’on a trois heures devant nous. On a bien marché, couru même, et je pense qu’on a mis un peu de distance entre eux et nous. Si tant est qu’ils avancent à la même allure, on devrait pouvoir se reposer. »

Richard programma un réveil sur sa montre et laissa ses bras retomber le long de son torse. Presque aussitôt, le gamin s’endormit.

Deux heures plus tard, une sonnerie stridente fit sursauter la forêt tout entière : la montre s’était réveillée et son propriétaire avec. Le chien manifesta des signes d’irritation. « On doit continuer. » L’animal grogna. « Mwouff… » Richard haussa les épaules. Anubis huma l’air. « Mmmmmmwouf ! » L’adolescent se raidit. « Tu sens quelque chose ? »

Richard flaira son aisselle et sur son visage se peignit une expression de dégoût. « On doit les distancer, sinon ils ne nous laisseront jamais tranquilles. » Richard régla le chronomètre à zéro et, sitôt qu’homme et chien furent debout et prêts à partir, actionna la minuterie.

À cette heure où les rayons du soleil frôlaient la cime des arbres, ils avancèrent d’un bon pas et réussirent à gagner du terrain sur leurs poursuivants… à supposer que ces derniers leur filaient encore le train, mais l’espoir n’était pas permis si l’on s’en fiait à l’humeur taciturne d’Anubis. Ils prirent trente minutes pour se restaurer à l’heure du déjeuner et avalèrent tout rond le bocal d’olives, le pain de mie et la moitié des biscuits. Richard était en pleine croissance, Anubis s’était toujours comporté en glouton qui aspirait tout ce qui lui passait à portée de truffe et la promenade leur avait sacrément creusé l’estomac. Regonflés d’énergie, ils remontèrent le cours d’un ruisseau en y trempant les pieds : le manuel préconisait cette astuce pour ne pas laisser de traces derrière soi en cas de dangereuse errance au beau milieu d’une nature hostile. L’adolescent en profita pour se soulager les intestins pendant qu’Anubis, obéissant, tournait le dos à la scène, et ils gravirent une pente douce pendant un bon moment. L’eau glacée sur ses talons et ses chevilles le rasséréna jusqu’à l’heure du bivouac. Cette fois, il n’était plus question de se faire surprendre.

« On campe ici, sur ce rocher, et on ne fera pas de feu cette nuit parce que ça risque d’en attirer d’autres. On ne sait jamais qui peut rôder dans le coin : si ça se trouve, on est à deux pas d’une route et tu avais sans doute raison : la fumée, c’est une mauvaise idée.

— Mwwouff.

— Bon chien. »

Richard réinitialisa son chronomètre et, après avoir calculé le temps qu’ils pouvaient s’autoriser à rester, régla l’horloge pour qu’elle les réveille dans cinq heures. L’adolescent avait vu large, mais mieux valait pécher par excès de prudence que par insouciance, d’autant qu’il ne disposait d’aucune donnée correcte pour évaluer la trajectoire du ou des poursuivants. Ils avaient réussi à grappiller quelques précieuses minutes. Plus ils s’y tiendraient, plus cet écart grandirait et — si les autres se fatiguaient ou se lassaient — plus ils pourraient dormir.

Anubis huma l’air et manifesta une certaine satisfaction à n’y déceler aucune odeur désagréable. Il couina, soulagé, et s’affala en boule contre la cuisse de Richard.

 

Deux jours s’écoulèrent sans que Richard et Anubis ne parviennent à la fin du bois. C’était à se demander s’ils ne tournaient pas en rond.

« C’est à se demander si on ne tourne pas en rond.

— Mwoufff !

— Ça s’appelle du comique de répétition. »

Richard estimait qu’en deux jours, ils étaient parvenus à gagner trois heures sur leurs poursuivants. Cette avance leur permettrait, pour la première fois en une semaine, de dormir toute une nuit. La Lune s’était planquée derrière un rideau d’affreux nuages que le soleil n’avait pas réussi à dissiper. La fuite des ombres avait quelque chose de déprimant pour l’adolescent, qui aimait les situations contrastées. Son estomac criait famine et, si le chien avait encore deux biscuits à ronger, ce dernier était devenu bougon. « Courage, camarade, on finira bien par en voir le bout ! » Mais Anubis ne répondait plus rien depuis des heures. Le chronomètre bipa au poignet du garçon. Ils en avaient terminé pour aujourd’hui.

Richard et Anubis grignotèrent lentement les deux derniers biscuits — les sardines étaient digérées depuis longtemps et le jeune homme regretta de les avoir si vite avalées sans prendre le temps de les déguster — et se couchèrent dos à dos. Demain, ils devraient se contenter de racines et de feuilles, car ce n’était pas la saison des champignons. Heureusement, le manuel les aiderait à surmonter cette épreuve avec les honneurs. Dans le noir, un hibou hulula. Sans qu’il puisse l’expliquer, sinon par la fatigue, le garçon ressentit un besoin urgent d’éclater de rire.

Au petit matin, Richard tourna la tête. Anubis n’était plus là. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter, l’animal ne s’était jamais enfui et il n’y avait aucune raison qu’il le fasse maintenant. Il s’était peut-être décidé à explorer les environs ou à attraper un écureuil, un lapin ou, moins probable, un cerf ou un sanglier. Richard consulta sa montre et régla le chronomètre pour la marche quotidienne sans se préoccuper du sort du chien. Mais une fois qu’il eut terminé de rassembler ses affaires, d’effacer leurs traces et de s’harnacher pour la promenade, le garçon dut se faire à l’évidence : son compagnon s’était effectivement fait la malle. Une demi-heure s’était écoulée et ils auraient déjà dû reprendre la route.

« Anubis ? Hé ho, Anubis ! »

Les lèvres de la forêt restèrent scellées. Richard tendit l’oreille pour démêler le bruit de fond qui frémissait dans les bois, mais ne discerna ni jappement, ni petits bonds de joie, ni halètements grotesques. L’animal était parti pour de bon.

« Maudit clébard ! »

Il préleva sur un frêne une branche bien droite afin de s’en servir comme bâton de marche et rattrapa le rail du chemin. Il ne pouvait pas prendre le risque de patienter trop longtemps, tant pis, Anubis saurait le retrouver. Peut-être était-il simplement allé se dégourdir les pattes loin des aisselles puantes du préadolescent. Il enclencha le chronomètre.

Anubis ne reparut pas de la journée et la présence de l’animal se mit à manquer cruellement à son maître une fois dissipées la colère et de l’incompréhension. Ce chien était un maladroit de première, un rouspéteur aux lubies affolantes, une forte tête qui n’écoutait rien d’autre que la promesse du biscuit, mais il était aussi un bon copain et l’idée de laisser les choses s’envenimer entre eux ennuyait assez fort Richard. Le garçon se serait volontiers égosillé pour le ramener au bercail, mais il aurait été plus facilement repérable : il marcha donc d’un pas lourd en espérant que le bruit de ses semelles exciterait les tympans de l’animal égaré. Quand la montre sonna le terme du parcours quotidien, l’adolescent n’avait toujours pas vu la fin du bois, Anubis n’était pas revenu et la faim le tiraillait tellement qu’il lui sembla que la tête de la gorgone Méduse s’était faufilée à travers ses intestins jusque dans son estomac.

« Merde à tout ça, merde aux arbres et merde aux biscuits pour chiens, j’en ai assez ! » délira le garçon esseulé avant de se mettre à la recherche d’un endroit suffisamment sûr pour y passer la nuit. Il dénicha un renfoncement dans le flanc d’un à pic où couraient des lianes épaisses qui formaient un rideau de végétation entre la forêt et la cavité. Ni une ni deux, Richard s’y engouffra, chassa de son bâton les scarabées, les scolopendres et les orvets et établit son campement à l’abri des regards.

« Foutu chien, soupira-t-il, si j’avais su que tu me laisserais tomber, j’aurais gardé la nourriture pour moi. »

Des plantes comestibles poussaient sûrement dans cette forêt, mais il était si fatigué que ses yeux se croisaient et qu’il n’avait même pas la force de tirer le manuel du sac. Plutôt que de s’échiner à survivre, il ferait peut-être mieux de s’offrir en sacrifice aux animaux nécrophages. Mais ce destin n’était pas si enviable que ça, aussi se contenta-t-il de glisser sa besace sous sa nuque en guise d’oreiller — il fallait bien remplacer le chien — et de chercher le sommeil en restant sourd aux cris de son estomac qui tambourinait contre son diaphragme.

Un bâillement inopiné réveilla le garçon. Il ouvrit les paupières.

« Anubis ? »

Un frisson glacial lui déchira le ventre. Avait-il oublié de régler son réveil ? Derrière le rideau de lianes qui masquait une partie de la lumière et qui l’avait maintenu toute la matinée dans une pénombre confortable, le soleil tapait maintenant dur sur les troncs. Il jeta un regard anxieux sur la montre à quartz. L’écran n’affichait plus rien d’autre qu’une bête tache sombre. Le chronomètre avait grignoté toutes les piles.

« Merde ! »

Richard bondit de l’autre côté de la cloison lignifiée. Désorienté, il chercha le chemin par lequel il était arrivé la veille. Compte tenu de la position du soleil, il devait être au moins onze heures, peut-être même midi. Comment avait-il pu dormir si longtemps ?

« Merde ! Merde ! Merde ! »

Mu par l’urgence, l’adolescent empoigna la bretelle de son sac et s’élança à tombeau ouvert dans la direction qui lui paraissait la moins menaçante. Sa mère disait toujours que Richard possédait un genre de sixième sens qui se matérialisait par de bonnes intuitions. C’était un truc inné, prétendait-elle, en conséquence de quoi non, il n’avait pas besoin de consulter cet horoscope parce qu’elle avait des mots croisés à compléter. Haletant, il évita les chênes, les frênes, les noisetiers, les noyers, les érables, les merisiers et les pins jusqu’à en prendre l’équilibre. La faim le tenaillait encore plus que la veille. Pourquoi n’avait-il pas dévoré les spaghettis crus ? Quel idiot.

Voyant la clarté poindre à l’horizon, Richard, hors de souffle, crut d’abord qu’il était enfin parvenu de l’autre côté de la forêt. Une lisière se découpait tout droit, à cinquante mètres. Il pressa l’allure, manqua de s’arracher les mollets dans un buisson de ronces et déboucha sur une clairière close où croupissaient des souches tronçonnées. Un gémissement tragique lui échappa. Abasourdi, il sentit toute son énergie le fuir et chuta lourdement sur son postérieur. Cette fois-ci aucun doute, il était bel et bien perdu.

Un froufrou sur sa gauche lui tira une exclamation de surprise. À cent mètres, un fourré tremblotait. Le garçon, vigilant en toutes circonstances, ressentit pourtant un espoir insensé lui embraser la poitrine.

« Anubis ? »

Un grondement rauque s’éleva et le chien émergea du bois en traînant la patte.

« Oh bon sang, mon vieux, que tu m’as fait peur ! Allez, viens ici, vite ! »

Le fidèle compagnon avait l’air blessé et ne semblait pas particulièrement pressé de rejoindre son maître. À cette distance, Richard devina sa démarche hésitante et entendit les gémissements que l’animal poussait pour soulager sa souffrance.

« Anubis ? »

Le chien leva le menton, flaira l’air et hurla à la mort. Un nuage d’oiseaux s’envola vers l’azur et Richard recula d’un pas. Deux silhouettes familières venaient d’émerger à leur tour de la forêt.

« … »

Anubis tourna la tête et gronda, menaçant. L’adolescent n’avait pas besoin qu’il approche davantage pour deviner qu’au fond de ses pupilles ne se lisait plus rien d’autre qu’une inextinguible soif de sang. Sur le flanc de l’animal, Richard repéra un sillon carmin qui s’égouttait le long de sa patte. Ils l’ont attaqué, songea-t-il en posant le regard sur les deux ombres qui clopinaient derrière lui.

Il ne s’agissait plus de ses parents à proprement parler : contrairement aux apparences, ces derniers étaient morts depuis belle lurette. Il suffisait d’examiner leurs visages crayeux, leurs orbites jaunies par la fièvre et leurs dents entre lesquelles pendouillaient des lambeaux de cuisse de chien pour deviner que son père et sa mère n’avaient de vivant que l’aspect, et encore.

Les zombies flairèrent l’air comme des prédateurs — décidément, Richard aurait dû emporter du déodorant plutôt qu’une boîte de sardines — et titubèrent dans sa direction. Cette démarche grotesque, saccadée, l’avait beaucoup amusé du temps où les morts-vivants n’étaient encore que des épouvantails de cinéma bons à faire vendre du pop-corn, des DVD et des sous-vêtements de rechange, mais elle était beaucoup moins drôle depuis que ce foutu virus hépatique avait officialisé leur existence. Anubis gronda, puis se décida à trottiner vers son maître. Il était inutile de courir : le chien zombifié rattraperait le garçon sitôt qu’il se ruerait vers l’intérieur du bois.

« Bon. »

Sans rien concéder à la résignation, Richard raffermit sa prise sur le morceau de bois et repensa à Dante Alighieri qui conseillait d’abandonner tout espoir et de s’essuyer les pieds avant d’entrer. Aucun autre choix ne se présentait plus à lui désormais. Harassé, le garçon brandit le bâton comme un gourdin, arbora un air menaçant, hurla toute sa colère et se précipita vers ces morts qu’il avait tant aimés.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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