Aurélia sous la terre

Sous la terre se cachent des secrets : quelquefois il suffit de prendre le temps de les déterrer.

Victor courait à s’en décrocher les poumons. Ses chaussures — des baskets blanches toutes neuves pour lesquelles ses parents s’étaient saignés aux quatre veines — imprimaient dans la terre du champ humide de grandes empreintes qui égratignaient les sillons. Le tracteur était passé peu de temps avant lui et le sol meuble semblait vouloir l’engloutir.

Le vent s’était levé et au loin, par-dessus les cimes des arbres de la forêt, s’amoncelait une armée de cumulus menaçants. Mais tous les orages du monde n’étaient rien comparés à la tête que ferait son père lorsqu’il verrait l’état de ses tennis. Le père de Victor était une tempête perpétuelle. Dès qu’il entrait dans une pièce, un nuage gonflé de torrents et d’électricité masquait le soleil. Mais cela n’était pas important. Pour l’instant, Victor se délectait les hurlements de Simon qui, lancé à ses trousses, ne parvenait pas à le rattraper. Ces chaussures neuves avaient à coup sûr quelque chose de magique, un pouvoir aussi magnifique que terrifiant que Victor avait ressenti dès le premier pied enfilé. Ces baskets n’étaient pas ordinaires. Elles étaient puissantes et permettaient à leur propriétaire de courir sur une langue de vent.

— Attends ! hurla Simon.

Malgré l’épuisement, Victor éclata d’un rire clair et leva ses bras en l’air pour mimer les ailes d’un avion. S’il accélérait encore, il s’envolerait peut-être. Son pied buta alors sur un obstacle qui stoppa net sa course. La boue du champ l’accueillit — lui, son pantalon propre et ses baskets neuves — à la réception et l’enfant s’écrasa dans la terre comme une météorite. Simon s’esclaffa dans son dos.

— Ouah ! Le vol plané !

Victor serra les dents. Il n’était pas plus ami avec cet imbécile qu’avec le chien du voisin. Simon était juste un enfant avec qui il partageait la dernière rue au bout du village et qui avait eu la bonne idée d’être aujourd’hui le seul disponible pour jouer dehors. Ils ne s’appréciaient pas spécialement l’un l’autre, pas plus qu’ils ne discutaient souvent ensemble, et quelquefois même, Victor avait eu envie de lui flanquer son poing dans la figure,surtout quand Simon rigolait de cette manière très irritante en exhibant son appareil dentaire. Mais dans la mesure où l’activité de l’après-midi consistait à courir le plus vite possible dans le champ en essayant de ne pas s’y noyer, n’importe qui aurait pu faire l’affaire. L’essentiel quand on voulait faire une bêtise était de ne pas la faire seul.

Victor cracha la terre qui barbouillait ses lèvres et s’essuya avec la manche de son polo. S’il voulait rentrer à la maison incognito, c’était raté : ses vêtements étaient maculés de boue.

— En pleine poire, ajouta Simon.

L’enfant retroussa la lèvre supérieure. Victor aurait parié que s’il y avait eu du soleil, son répugnant appareil dentaire l’aurait ébloui.

— Ta gueule.

Le gamin baissa la tête et, tandis que Victor s’extirpait du sol boueux, chercha un nouveau sujet de discussion.

— Mes parents vont me tuer ! dit-il en examinant ses chaussures.

Ses mocassins étaient pourtant à peine tachés. Les baskets de Victor, elles, ressemblaient à deux grosses mottes de terre pendues à ses chevilles, identiques à ces tournesols déracinés qu’ils se balançaient à la figure l’été. Leurs racines formaient alors des nœuds si denses qu’elles faisaient des massues très efficaces. Victor fronça les sourcils. L’envie de rire lui était passée. Une douleur aigüe irradiait dans son pied.

— J’ai cogné dans quelque chose.

Simon posa ses mains sur ses hanches. Ses bras paraissaient avoir grandi plus vite que le reste de son corps. L’enfant ne savait d’ailleurs jamais trop quoi en faire, sinon les agiter dans tous les sens comme le poulpe acnéique qu’il était.

Victor secoua ses chaussures pour se débarrasser de la terre collée à ses semelles. Il tâcha de ne pas trop penser à la trempe qui l’attendait à la maison et fit jouer l’articulation de sa cheville. Rien n’était cassé. Il étira ses jambes et fit craquer sa mâchoire pour se donner des airs de dur. Il aimait impressionner les autres enfants avec ses crissements d’osselets.

— Dans quoi t’as cogné ?

— J’en sais rien.

Il revint sur ses pas.

— Là.

La piste était encore fraîche et Victor repéra la dernière empreinte laissée dans la terre. Un étrange objet marron et carré dépassait du sol. Les enfants se penchèrent.

— C’est quoi, ce machin ?

— Faut creuser.

Simon fit un bruit dégoûtant avec sa bouche.

— On va se crader les mains.

— Tu les laveras dans le jardin.

— Hein ?

— Tes oreilles aussi.

Intrigué, Victor s’accroupit pour plonger ses doigts dans la terre. Maintenant qu’il était tombé une première fois, la peur de se salir s’était envolée. Simon, en revanche, avait plus d’une fois répété lors des jeux du soir à quel point il détestait que ses ongles se noircissent de crasse.

— C’est vraiment dégueu…

À la manière d’un archéologue — à ceci près qu’il opérait sans truelle ni pinceau — l’enfant dégagea le mystérieux obstacle contre lequel il avait buté et parvint à l’extraire de son tombeau boueux. L’objet mesurait une cinquantaine de centimètres de large sur un mètre de long et était plat comme une planche. Ses quatre coins formaient des angles droits. Victor racla la terre avec son avant-bras. Le visage peint d’un homme aux traits sévères apparut sous la boue.

— C’est quoi ? dit Simon.

— Une boîte de saucisses.

Victor lui tendit sa découverte.

— Tiens-moi ça deux secondes.

Le gamin, révulsé, s’empara du tableau du bout des doigts. Victor était né à la campagne : un peu de boue ne l’effrayait pas. Se servant de son camarade d’infortune comme d’un chevalet, il écarta la terre sur les côtés du tableau et fit apparaître le portrait en pied d’un homme en costume élégant. L’inconnu posait au milieu d’un très beau bureau aux murs couverts de dorures et de livres anciens. Son front soucieux lui donnait un air à la fois irrité et impatient. Victor s’imagina que s’il existait un dieu des banquiers, il ressemblerait à l’homme du portrait.

— C’est qui ? demanda Simon.

Victor ignora son compagnon qui n’avait pas son pareil pour poser des questions idiotes. Il haussa les épaules et retourna plutôt à l’exploration des sillons.

— Y a autre chose.

Victor fourragea dans la terre et l’écarta comme s’il voulait y nager. Il tira du bout des doigts un livre à la couverture aussi rigide que détrempée.

La mo…narchie en Belgique au dix-huit… dix-neuvième siècle et ses réper…cu…tions.

Au fil des étés passés à jouer dans les champs autour de la dernière rue du village, les enfants avaient enterré un nombre incalculable de trésors dans le sol. Cela allait du simple jouet au livre illustré, en passant par le magazine érotique roulé dans un sachet en plastique. En l’absence de cartographie mise à jour, ces minuscules butins se perdaient au gré des saisons et des labours. S’il venait à l’un ou l’autre l’envie de prospecter, il ne tombait généralement que sur un morceau de poterie vaguement romaine ou sur un caillou. Mais Victor et Simon imaginaient mal qu’un enfant ait pu enterrer un livre au titre aussi ennuyeux. Celui-ci provenait clairement d’une bibliothèque d’adulte. Victor tourna les pages dans l’espoir de découvrir une note manuscrite ou la photo d’une grande sœur dans le plus simple appareil. Mais il eut beau chercher, il ne trouva rien qui aurait pu le dissuader de jeter le livre par-dessus son épaule. L’ouvrage s’écrasa donc dans la boue dans un plotch mou et Victor reprit le cours de ses investigations.

— On devrait pas creuser, pleurnicha Simon. Si le type du champ repasse, il va nous engueuler. Ou nous courser avec son tracteur…

Simon avait beau rire du spectacle de Victor plongeant ses mains dans la terre fraîche, les tracteurs lui inspiraient une peur si intense qu’il aurait préféré fuir dans l’instant. Ces gigantesques insectes de métal aux roues surdimensionnées rugissaient comme des tigres et traînaient dans leur sillage des charrues aux lames acérées. L’un d’entre eux avait même englouti son chat à l’automne dernier, en tout cas il en était persuadé. Simon entretenait une rancœur féroce à l’égard des agriculteurs et, plus généralement, de la campagne et de ses habitants. C’était un enfant de la ville, un type qui n’avait jamais péché de tritons dans le ruisseau l’été et palissait quand on lui jetait des vers de terre.

— S’il revient, on n’aura qu’à courir, trancha Victor.

Il hoqueta de surprise : ses doigts venaient de heurter une figurine en plastique à l’effigie d’un vieux héros de dessin animé. Il se souvenait très bien de cette série diffusée tous les matins lorsqu’il était petit. Ses parents l’avaient même abonné au magazine. Debout au milieu d’un trou assez haut pour l’y faire tenir jusqu’aux cuisses, Victor tendit à son camarade le jouet couvert de terre.

— C’est Spectror ?

Simon avait beau être un imbécile, il connaissait ses classiques. Victor hocha la tête.

— Je sais pas qui l’a enterré, mais on risquait pas de le retrouver par hasard, vu comme c’est profond.

Victor continua de creuser le champ et découvrit un nombre effarant de petits et de gros objets, principalement des livres ennuyeux ou de vieux jouets obsolètes. Cela faisait des années qu’il ne s’était plus amusé avec ces reliques : les jeux vidéo avaient depuis longtemps remplacé les figurines articulées dans son cœur. Néanmoins l’activité était suffisamment distrayante pour qu’il poursuive ses fouilles. Le trou montait maintenant jusqu’à sa poitrine. Plus il creusait, plus il dénichait des trésors, comme si quelqu’un les avait enterrés les uns au-dessus des autres le long une ligne parfaitement verticale. Le sol était truffé de trucs, de bidules et de machins qui n’avaient rien à y faire.

— Ça s’enfonce encore, dit le garçon. Il y a deux autres livres ici, trois figurines… une foutue épée en plastique, une boîte d’aquarelles. C’est…

— Quoi ?

— Un peu comme si on avait voulu baliser un chemin. Genre Le Petit Poucet.

Victor leva les yeux et aperçut le dessous du menton de Simon. L’enfant le regardait d’un air bête. Le garçon avait creusé si profondément qu’il s’était enfoncé sous la surface du champ. Simon s’agenouilla.

— T’es dingue, la terre va te recouvrir et on retrouvera ton cadavre dans dix ans…

Mais Victor savait qu’une terre aussi humide pouvait rester en place des heures, jusqu’à sécher avant de s’effriter et de combler le vide, vaincue par la gravité. Il continua de creuser. Ses doigts rencontrèrent alors un genre de pavé en plastique. Le primo-adolescent gratta la terre et suffoqua sous le coup de l’émotion. Il s’agissait d’une cartouche de jeu vidéo, et pas n’importe laquelle : c’était un exemplaire de Monkey Madness, un classique du genre sur lequel il s’était escrimé pendant des heures et dont le brio n’avait d’égal que l’obsolescence. Victor fit tourner son bras comme une toupie et balança la cartouche en l’air pour que Simon l’attrape.

— C’est pas vrai ! s’exclama l’autre. Monkey Madness !

Galvanisé par sa trouvaille, Victor redoubla d’ardeur et poursuivit sa descente vers le centre de la Terre. Les objets qu’il trouvait paraissaient surgir de son propre passé. À mesure qu’il s’enfonçait, son enfance rejaillissait des profondeurs du sol. Il y avait là des jouets avec lesquels il avait partagé des instants mémorables, des choses qu’il avait autrefois possédées et que ses parents avaient refilées à l’école maternelle, à la crèche municipale ou vendues à la brocante annuelle depuis longtemps. Ces jouets n’avaient pourtant rien d’exceptionnel : produits en masse à une époque où les enfants voulaient tous la même chose, ils étaient tout sauf uniques. Mais leur résurgence — leur résurrection pour ainsi dire — faisait crépiter en Victor une électricité aussi chatouillante qu’excitante. Sous ses pieds résonna le son creux d’une surface métallique.

— Une grille !

— Quoi ?

Il écarta la terre avec ses pieds.

— Y a une grille là, sous mes pieds, genre un truc d’aération… Y a des plaques en métal. Ça ressemble à de gros stores, comme des fentes de boîtes aux lettres. Ce doit être de là que viennent tous ces machins.

La plaque gisait par un mètre cinquante de profondeur sous le champ. Une fois qu’il l’eut déblayée, Victor s’allongea et regarda à travers la grille. Mais ses yeux ne rencontrèrent qu’une obscurité aussi dense que de la pâte de chocolat.

— Il doit y avoir quelque chose en dessous. Une salle… ou une cachette secrète ?

Enthousiasmé par la perspective de mettre la main sur un trésor dont les premières traces n’étaient peut-être que les pépites d’or de Cortés sur la route de l’Eldorado, Simon oublia sa peur du tracteur et se pencha sur le trou.

— T’arrives à ouvrir ?

Victor passa les doigts entre les interstices de la grille et tira. Mais son propre poids l’empêchait de soulever la plaque.

— C’est coincé.

Il tapa du pied contre la paroi de métal. Le sol se déroba alors sous lui. Simon, à deux doigts de la crise cardiaque, poussa un cri de fillette. La grille avait cédé.

— Ça va en bas ? gémit-il.

Victor se frotta la tête. Le choc avait fait danser des étoiles devant ses yeux.

— Ouais… j’crois…

L’endroit où il venait de chuter était plongé dans une semi-pénombre que la lumière du jour, à cette profondeur, peinait à dissiper. De la terre recouvrait le sol, mais il s’agissait des résidus qu’il avait entraînés avec lui dans sa dégringolade. Les murs de la pièce renvoyaient des reflets métalliques et tremblotants vers la surface.

— Tu crois que c’est un vaisseau spatial ? suggéra Simon du haut de son promontoire.

— Descends !

Le garçon secoua négativement la tête.

— Tu rigoles ou quoi ? J’veux pas qu’on me pose une sonde. T’as pas entendu ces trucs d’extraterrestres à la télé ?

Victor souffla. Simon était un froussard de première, il n’y avait pas d’autre mot, et sans doute le dernier enfant avec qui il aurait voulu partager une aventure. Mais plutôt que de ruminer, Victor décida d’inspecter le petit compartiment. Il ne s’agissait pas d’une pièce à proprement parler, plutôt d’une antichambre. À un mètre de l’endroit où il s’était ramassé, une étroite porte en métal supportait un panonceau jaune, noir et rouillé. Un éclair menaçant y était dessiné. Le garçon posa son oreille contre la paroi et devina le murmure d’un ronronnement électrique. C’était sans doute d’un local technique qui abritait une batterie. L’écriteau était clair : s’introduire dans cette pièce était une mauvaise idée.

Victor remarqua alors un renfoncement à droite du transformateur. D’inquiétants empilements dormaient sur le sol. Il progressa à tâtons, se cogna plusieurs fois contre le plafond ridiculement bas et ramassa le premier objet qui lui tomba sous la main. L’émotion lui vrilla encore les tripes : c’était une boîte de jeu vidéo. Sur sa surface en carton était imprimé le visage tordu d’un fantôme. Un chevalier débraillé, armé d’une épée trop grande pour lui, le poursuivait d’un air rigolard. Aucun doute : il s’agissait de Ghouls & Zombies, le seul, l’unique, celui que ses parents n’avaient jamais voulu lui offrir sous le fallacieux prétexte qu’il faisait l’apologie d’une violence insupportable pour un enfant de son âge. Quand il voyait à quoi jouaient ses cousins aujourd’hui, ce souvenir le faisait doucement rire. Après tout, c’était juste un chevalier qui courait après des morts-vivants et leur tranchait le cou avec son épée. On lui avait fait lire des livres bien plus sanglants au collège.

— T’es là ? s’inquiéta Simon qui avait perdu son camarade de vue.

Victor tendit le bras et brandit la cartouche à la lumière du jour.

— Pas possible ! s’écria Simon. Mais c’est quoi, ce truc ? La cachette souterraine d’un fan de consoles ?

Victor se replongea dans l’exploration du renfoncement et fit l’inventaire de ses trouvailles. Empilées sur le sol près du local électrique, des bandes dessinées concurrençaient en prestige des monceaux de cartouches de jeux démodés, mais ô combien adulés autrefois.

— On dirait, cria Victor pour se faire entendre, qu’un gamin d’il y a dix ans a planqué ici tous ses jouets préférés.

Victor considéra la grille par laquelle il avait chuté. Il n’était pas impossible que quelqu’un, posté en dessous, ait enfoncé ce bric-à-brac dans la terre à travers les interstices. Au fil du temps et des labours, à mesure que les nouveaux objets poussaient les plus anciens vers la surface, le sol s’était truffé de ces corps certes étrangers, mais d’une importante valeur sentimentale.

— Des petits cailloux, pensa Victor à haute voix.

Le garçon était extatique : même s’il était entré au collège l’année précédente et que ses centres d’intérêt avaient évolué, il gardait une immense affection pour ces jouets qu’il avait laissés partir autrefois sans dévoiler d’émotion. Comme ses parents l’en avaient convaincu, il était trop âgé pour s’amuser avec des figurines ou pour lire des bandes dessinées. Mais maintenant qu’il retrouvait ces vieux amis, il ne se sentait plus si grand que cela.

L’envie de remplir ses poches de ces miraculeuses reliques lui traversa l’esprit. Il les planquerait dans une boîte à chaussures et ne les en ressortirait qu’une fois tout le monde couché. Les cartouches de jeux ne lui seraient d’aucune utilité dans la mesure où sa mère avait donné la console à des amis de la famille, mais il pourrait au moins regarder les emballages et respirer leur odeur. Il considéra ses vêtements couverts de boue et regretta d’avoir voulu enfiler un short ce matin. Ses poches étaient si petites, alors qu’une salopette dotée d’un nombre incalculable de cachettes aussi profondes que des gouffres dormait au fond de son placard. Il rassembla tout ce qu’il put et héla Simon dans le puits de lumière.

— Y en a des tonnes ! Je vais en récupérer un max, d’accord ?

L’autre enfant, dont seule la tête apparaissait dans le trou, le gratifia d’un sourire mi-émail mi-aluminium.

— Si jamais le tracteur revient, hurle.

L’adolescent fit le tour du compartiment : c’était une pièce rectangulaire de cinq mètres sur trois, haute d’environ un mètre trente et terminée par cette mystérieuse paroi abritant le transformateur. Peut-être le petit garçon qui avait essaimé ces jouets se cachait-il derrière ? Dans ce cas, le panneau était un leurre destiné à effrayer les cambrioleurs. Mais son père ne lui avait que trop bien raconté la manière dont des pompiers imprudents se retrouvaient collés à des câbles à haute tension, grillés comme des saucisses sur un barbecue. Il n’était pas prêt à courir ce risque.

Il examina les murs en quête d’une autre entrée. Les parois, coulées dans un métal très sombre, sentaient le fer humide. Victor aima tout de suite cette odeur rare, qui déclencha dans son ventre des sentiments confus de dégoût et d’excitation. Mais le revêtement lisse ne semblait dissimuler aucun secret.

— Y a rien ? hurla Simon.

— Non !

— Alors pas besoin que je descende.

Victor tourna sept fois sa langue dans sa bouche avant d’émettre un grognement las. Une intuition irritante le turlupinait sans qu’il parvienne à la nommer. Le sol était du même métal que le reste de la pièce. Elle ressemblait donc davantage à une cuve hermétique qu’à un living-room.

— Il doit bien y avoir autre chose…

Se rappelant tout ce qu’un crayon de papier doucement frotté contre une feuille pouvait révéler, il ramassa une poignée de terre et l’étala sur le sol, à la recherche d’un défaut ou d’une aspérité. La chance lui sourit. Un peu peu loin à droite, dans un second renfoncement gorgé de ténèbres, il décela les contours discrets d’une trappe. L’ouverture se confondait si bien avec son environnement qu’elle paraissait non pas avoir été emboîtée, mais directement découpée dans le métal. La trappe était d’ailleurs si parfaitement encastrée qu’il ne trouva aucun moyen de la soulever avec ses seuls ongles.

— Simon ! cria-t-il. Couteau !

Un bruit clair résonna derrière lui et propagea son écho dans toute la cuve. Victor ramassa le minuscule Opinel que son presque-camarade trimballait toujours avec lui. Les garçons adoraient se promener avec une lame dans la poche sans véritable raison valable. Il déplia l’instrument et l’inséra dans l’interstice : c’était comme essayer de trancher un cheveu dans la longueur avec un couteau à pain. Langue tirée, il dut s’y reprendre à plusieurs fois avant de réussir à enfoncer la pointe sans la tordre. Au prix de ridicules contorsions, il parvint à la faire pénétrer un peu plus loin et à s’en servir comme d’un levier. Il finit par glisser ses doigts sous le lourd panneau, fléchit les genoux et poussa sur ses jambes de toutes ses forces. Quelque chose craqua dans ses vertèbres et la trappe céda dans un grincement sinistre. En dessous, des marches en métal s’enfonçaient dans les ténèbres.

— Il y a un escalier !

Chassant la peur qui gargouillait au fond de son ventre — ou peut-être était-ce seulement la faim ? —, Victor posa un pied hésitant sur la première marche et entama sa descente à l’aveugle. L’obscurité était si dense qu’il craignait de s’y noyer. Il palpa les parois et finit par découvrir un interrupteur. Une ampoule s’alluma dans un grésillement sec. L’escalier débouchait sur une sorte de minuscule placard à balais qui ne devait pas mesurer plus d’un mètre de côté, rempli d’ustensiles ménagers. Du sol au plafond s’entassaient des balais, des seaux, des bouteilles de détergent, des serpillères et des éponges. Le carrelage brillait d’ailleurs tellement que Victor hésita à faire un pas supplémentaire avec ses chaussures crottées. Au fond du réduit, une porte en fer dessinait ses contours menaçants. Un grand volant argenté encastré en son milieu la faisait davantage ressembler à un sas du Nautilus qu’à l’entrée d’un cellier. Exalté, Victor empoigna la roue crantée à pleines mains et la dévissa. Sa peur initiale s’était envolée à la vue du savon de Marseille et des chiffons pliés : on n’avait jamais vu les méchants d’une histoire faire le ménage chez eux.

La porte céda dans un chuintement discret. Une délicate odeur de propre monta à ses narines. Il poussa la lourde porte-tambour et enclencha un second interrupteur enchâssé dans le mur de gauche. Des néons crépitèrent et les bras lui en tombèrent.

Une cuisine aménagée s’étalait devant ses yeux. Sol et équipements étaient d’une propreté si éclatante que Victor pensa d’abord qu’il s’agissait d’un genre de magasin d’électroménager communiste ultra-secret, car enterrer un tel endroit sous trois mètres de terre relevait d’une certaine volonté de dissimulation. Mais il se ravisa vite : les Soviétiques avaient probablement beaucoup mieux à faire que de venir s’enterrer à côté de son village. Pourtant l’enfant aurait été moins surpris de tomber sur l’habitacle d’une soucoupe volante ou sur un bunker de l’armée. Cette pièce n’avait rien à faire ici-bas et si elle ne provenait peut-être pas vraiment d’un autre monde, elle était au moins étrangère à toute logique.

Victor avança à pas de loups. Plus il progressait, plus les lieux lui faisaient l’effet d’un tombeau ou d’un musée, ce qui revenait au même. Jusqu’à preuve du contraire, les morts n’avaient ni besoin d’un four électrique, ni d’une batterie de casseroles, ni de plaques de cuisson. Le carrelage était si brillant qu’il pouvait s’y mirer. Inquiet, il jeta un œil par-dessus son épaule et constata que son passage avait laissé des traces : le sol était souillé de terre humide. À nouveau, le remords lui serra la gorge.

Victor contourna le plan de travail et tira la porte du frigo. Il y trouva des conserves et une canette de Coca Cola entamée. Il actionna un robinet pour vérifier son bon fonctionnement. Une eau limpide et fraîche gronda dans l’évier en inox. Au milieu de la cuisine, une table si propre qu’on aurait pu manger dessus soutenait un vase vide posé en son exact milieu. Trois chaises s’alignaient entre ses pieds. Côté décoration, les aménagements étaient limités ; tout juste Victor nota-t-il la présence d’un calendrier des Postes illustré d’un couple de chatons au fond d’un panier en osier, daté de 1992.

Outre le cagibi par lequel il était entré, deux portes closes partaient de la cuisine. Le complexe souterrain ne se réduisait donc pas à cette simple pièce et s’étendait peut-être plus loin sous le champ, pourquoi pas jusqu’à sa propre maison. Il slaloma entre un buffet et le dossier d’une chaise — même s’il accueillait tout le confort nécessaire à la survie, l’endroit était vraiment exigu — et s’approcha de la première porte. Il colla son oreille contre le panneau. Rien. Après tout, il n’y avait pas de mal à explorer. S’il avait le temps, il pousserait la politesse jusqu’à passer un coup de serpillère avant de filer à l’anglaise.

Victor actionna le bouton et la serrure cliqueta. Le garçon retint sa respiration et le battant pivota sans grincer. Ses gonds huilés témoignaient du grand soin que les propriétaires — quiconque fussent-ils — apportaient à leur terrier. Sur la gauche encore, un petit interrupteur blanc titilla la curiosité du visiteur. Il appuya sans hésiter. Un tube de néon grésilla.

La pièce mesurait huit à dix mètres de long, mais ce ne fut pas la raison pour laquelle il crut que sa mâchoire allait tomber par terre. Sur le mur du fond, un meuble en bois servait de piédestal au plus gigantesque écran de télévision que l’adolescent ait jamais admiré. C’était un poste titanesque, plus grand encore que celui du père d’Arthur qui se targuait à chaque réunion de parents d’élèves d’avoir la plus importante diagonale d’image de toute la région. Un immense canapé caramel dormait devant l’appareil et, de chaque côté, les murs étaient couverts d’étagères regorgeant des plus merveilleux trésors de la Création. Quatre mètres de rayonnages accueillaient une collection démentielle de bandes dessinées, classées par éditeur et par genre, du premier au dernier numéro. Il y reconnut nombre des titres qu’il aimait lire étant petit : Les Aventures de Picsou, Achille Talon, Spirou, Astérix et Tintin, et même les premiers numéros des intégrales de Pif jusqu’en 1992. De l’autre côté, une impressionnante ludothèque trônait derrière une vitrine. S’y réunissaient toutes les cartouches de jeux vidéo qu’un enfant eut pu rêver de posséder, chacune bien au chaud dans sa boîte d’origine. Victor ouvrit la porte vitrée en faisant bien attention de ne pas la couvrir d’empreintes, au cas où la police le prendrait pour un cambrioleur. L’un des cartons attira immédiatement son attention. Les yeux humides, il tendit une main tremblante en direction du jeu. SpaceMan 3000 était un véritable bijou qui n’était sorti qu’au Japon et dont les magazines spécialisés avaient autrefois fait leurs choux gras, allant même jusqu’à élever le logiciel au rang de meilleur jeu de toute l’Histoire. Voilà qu’il trouvait cette légende ici, à quelques mètres de sa chambre, dans un antre souterrain entièrement dédié au divertissement. Il n’en revenait pas.

Un peu plus loin, six étagères abritaient des enfilades de cassettes vidéo, des tonnes de bobines de film, des monceaux de disques vinyles et laser, des centaines de livres aussi et notamment toute la collection des Livres dont vous êtes le Héros. Il retrouva également des dizaines de jeux de société et des caisses entières de figurines en plastique à l’effigie de ses anciennes idoles. À bien y réfléchir, Victor aurait pu s’installer là pour le restant de ses jours sans en ressentir la moindre gêne ou le plus petit manque.

Une exclamation dans son dos le fit sursauter.

— Victor, il faut que tu… Oh bon sang !

Son cœur avait failli exploser. Simon se tenait sur le seuil, stupéfié par le spectacle, et ouvrait une bouche béante.

— Mais c’est dingue !

Victor fourra dans sa poche la boîte de SpaceMan 3000. C’était un crime de laisser pourrir ici une telle merveille. Il devait à l’enfant qu’il avait été de rapatrier un maximum de ces reliques et de jouer avec elles jusqu’à ce que ses doigts se nécrosent, que ses phalanges soient usées jusqu’au sang et tombent une à une. Simon, estomaqué, tituba. Lui non plus ne savait pas où donner de la tête.

— C’est pas croyable…

— On dirait que quelqu’un a enterré son enfance ici et qu’il n’est jamais revenu. C’est scandaleux.

Sous les yeux médusés de Simon, l’adolescent ramassa une grande boîte frappée du sigle d’une célèbre marque de consoles de salon. Alors qu’il ne s’était jamais remis du traumatisme de la disparition de sa console, pas moins de six emballages, tous identiques et neufs, attendaient un nouveau propriétaire à côté de la télévision.

— C’est peut-être la réserve du Père Noël, dit Simon.

Victor ramassa une boîte.

— Il n’y a pas de raison que ça reste à pourrir là, se justifia-t-il en serrant la console contre sa poitrine.

Victor glissa encore quatre cartouches au fond de ses poches, deux autres dans ses chaussettes et comprit la gêne que les archéologues devaient ressentir quand ils pillaient les tombes des rois d’antan. Il s’empara également de deux numéros d’une bande dessinée qu’il affectionnait et les coinça sous l’élastique de son short. Simon, qui n’avait rien fait d’autre que de tourner en rond en laissant échapper de petits cris de stupeur, sursauta alors.

— Merde, le tracteur ! s’écria-t-il. Il revient !

Victor écarquilla les yeux et hésita à lui coller son poing en pleine figure.

— Tu pouvais pas le dire plus tôt ?

Les enfants se précipitèrent hors du salon et traversèrent la cuisine. Au passage, Simon renversa une chaise et manqua de faire tomber le vase de la table. Ils n’avaient plus le temps de ranger quoi que ce soit : ils devaient s’enfuir avant que le tracteur rebouche le trou avec sa charrue.

— Toi d’abord ! cria Victor.

Sans demander son reste, Simon disparut dans les escaliers du cagibi. Victor s’apprêtait à lui emboîter le pas quand une étrange intuition lui souffla qu’il ne pourrait peut-être plus jamais redescendre ici. Il repensa aux Livres dont vous êtes le Héros, fit machine arrière, retraversa la cuisine et se précipita vers la bibliothèque du salon. Malgré ses bras encombrés par la console de jeux, il parvint à coincer quatre bouquins entre ses doigts. Le timing était serré. Il bondit en arrière et se jeta à corps perdu dans la fuite. Il s’apprêtait à franchir le seuil du réduit lorsqu’un claquement de porte lui fit dresser les cheveux sur la tête. Incapable de faire un pas de plus, ses pieds se figèrent comme ceux d’une statue. Victor crut que sa dernière heure était arrivée.

— Qui es-tu ? dit une voix ensommeillée juste derrière lui.

Victor se retourna et fit l’expérience de la plus délicieuse stupeur de sa vie. Une jeune fille — elle ne devait pas avoir plus de quatorze ans — se tenait devant lui. Elle portait un pyjama rayé et ses cheveux étaient emmêlés comme si elle sortait du lit.

— Je… je…

L’adolescente, les yeux mouillés, dévisagea Victor un moment. Son regard finit par se poser sur son butin. Un profond sentiment de ridicule et de honte s’empara du garçon, aussi grand que s’il s’était retrouvé nu face à elle.

— Je suis désolé, gémit-il. Je croyais que personne n’habitait ici.

La jeune fille haussa les épaules.

— C’est à mon frère, dit-elle, la bouche pâteuse. Il dort. Maman aussi.

L’adolescente constata que le sol était maculé d’empreintes de terre et arqua les sourcils.

— Elle serait folle de rage.

— Je vais t’aider ! s’exclama Victor.

Il commença à frotter et étala davantage la terre qu’il ne la nettoya. Il demeurait conscient que le tracteur approchait et qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps.

— C’est pas grave. En quelle année sommes-nous ?

— 1996, dit Victor, éberlué par la question.

— La guerre est terminée ?

— Hein ? Quelle guerre ?

La jeune fille laissa transparaître une certaine déception.

— Je comprends. Cela ne fait que quatre ans. Le temps passe si lentement. Comment nous as-tu trouvés ?

Victor expliqua en quelques mots l’histoire du tableau ainsi que des jouets plantés dans la terre, dont la piste l’avait mené jusqu’ici. Elle hocha la tête.

— Mon frère n’aime pas être sous le sol, dit-elle, il aurait préféré continuer de jouer au soleil. C’est pour ça qu’il essaye d’attirer l’attention, en poussant des objets dans la terre dès que Maman a le dos tourné. Je l’ai vu faire une fois. Il a commencé avec des trucs de Papa, mais Maman a vite remarqué que des choses disparaissaient. Alors même si l’idée ne lui plaisait pas, il a sacrifié ses propres affaires. Maman se contente d’épousseter les boîtes : elle ne vérifie pas ce qu’elles contiennent.

Victor ne savait plus s’il devait s’inquiéter de la menace du tracteur ou de l’étrange histoire que la jeune fille lui racontait.

— Tu… vis ici ?

L’adolescente sourit.

— Oui. Avec ma mère et mon frère, Thomas. Tu veux le voir ?

Incapable de refuser quoi que ce soit à l’incroyable apparition, l’adolescent hocha la tête. La fille poussa une porte et l’entraîna dans l’autre pièce.

— Ne fais pas de bruit.

Victor voulut pourtant hurler : le spectacle était tellement hallucinant qu’il n’aurait jamais osé en rêver. Il se crut instantanément transporté dans un film de science-fiction. Dans une chambre sans fenêtre tapissée de papier peint, trois sarcophages translucides s’alignaient les uns à côté des autres. Bardés de câbles électriques et de tuyaux d’aération, les compartiments paraissaient pourtant confortables car molletonnés. Ils ressemblaient à des capsules de survie pour de longs voyages dans l’espace. Le premier, probablement celui de la fille, était ouvert et vide. Les deux autres contenaient les corps endormis d’un petit garçon d’environ huit ans et d’une femme d’âge mûr aux longues boucles blondes.

— Nous discutons quelquefois à travers les tuyaux, via communication organique. Thomas est persuadé que nous n’avons rien à faire là. Mais Papa a dit que la guerre éclaterait bientôt et que nous aurions tout le temps de jouer à notre réveil. C’est dans ces caissons que nous dormons en attendant que le monde aille mieux. Je t’ai entendu faire tomber la chaise, c’est pour ça que je me suis levée. Papa dit que quand nous nous réveillerons pour de bon, tout le monde sera mort depuis longtemps.

La bouche sèche, Victor chercha en vain un mot de réconfort. Ce destin lui parut à la fois extraordinaire et odieux, aussi enviable que misérable.

— Où est ton père ?

— Il travaille beaucoup. C’est pour ça qu’il est très riche et qu’il nous a enfermés ici nous sommes son plus précieux trésor, c’est ce qu’il prétend. Mais il ne descend jamais nous voir. Je ne sais pas même s’il nous rejoindra. Thomas dit qu’il nous a abandonnés, mais ça ne fait qu’énerver Maman. Il dit aussi que s’il comptait venir, il y aurait un quatrième caisson. Ce n’est pas bête.

Une tempête d’émotions balaya le cœur de Victor. Il aurait voulu la prendre dans ses bras pour la consoler, la secouer pour la réveiller et passer les cinq cents prochaines années à rire avec elle. Mais le moteur du tracteur gronda un peu plus fort et l’adolescent bondit.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.

— Je dois partir !

Victor reposa les jouets sur le sol, vida ses poches et ses chaussettes, mais la jeune fille se pencha pour ramasser la cartouche de SpaceMan 3000 et la lui tendit.

— Prends-le. Je lui expliquerai.

Victor tergiversa, mais il n’avait plus le temps d’hésiter. Il finit par accepter le présent. Sans plus attendre, il se précipita hors de la chambre. Il s’apprêtait à s’extirper du trou lorsque l’adolescente l’interpella une dernière fois.

— Comment tu t’appelles ?

Le garçon se figea. C’était un au revoir déjà beaucoup trop triste pour être un adieu.

— Victor. Je dois partir, sans rire, sinon je vais…

Un éclair de lucidité le frappa.

— Dis-moi ton nom. Vite !

— Aurélia.

Pris en étau entre son envie de rester avec la dormeuse et l’urgence qui le pressait, Victor voulut s’ouvrir la poitrine, s’arracher le cœur et le lui lancer. Le visage adorable de l’adolescente lui causait une peine telle qu’il osait à peine la regarder dans les yeux.

— Je reviendrai ! cria-t-il.

La jeune fille sourit.

— Oh, je ne crois pas.

— Qu’est-ce que tu fous ?! hurla Simon au sommet du trou.

Le moteur du tracteur grondait de plus en plus fort. Victor remonta les escaliers en quatrième vitesse, referma l’issue et grimpa aussi vite qu’il le put. L’agriculteur les avait repérés et dirigeait les roues de son engin monstrueux vers eux. Ils n’eurent que le temps que pousser quelques mottes de terre sur la grille pour la dissimuler et déguerpirent à toutes jambes.

— Foutus gamins! Si jamais je vous retrouve, je vous écrase ! s’exclama l’homme en découvrant le trou.

Sous le coup de la colère, le conducteur manœuvra le volant de sa chimère de métal et reboucha la cavité d’un coup de charrue, comme si rien n’avait jamais existé, comme si l’aventure n’avait été qu’un rêve. Victor voulut hurler, s’arracher les ongles un à un et avaler toute la terre du champ jusqu’à s’en étouffer et mourir, mais il savait que cela ne servirait à rien. Il sécha ses larmes en imaginant Aurélia à nouveau en sécurité et rentra à la maison recevoir sa volée.

 

Les jours suivants, Victor n’évoqua ni la cuisine souterraine, ni le salon aux merveilles, ni les cercueils de verre devant ses parents et interdit à Simon d’en parler.

— Pourquoi ? demanda le gamin. Il y a plein de trucs géniaux dedans !

Victor sut trouver les mots — et des gestes assez menaçants — pour l’en dissuader. Personne ne devait jamais apprendre l’existence d’Aurélia sous la terre. Elle devait rester en bas jusqu’à la fin des temps… ou jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour aller la chercher, la soustraire à son tombeau et l’emmener loin d’ici. Dès lors, la jeune fille ne cessa de hanter ses rêves. Il y pensa jour et nuit, à chaque minute de chaque heure, et dessina son visage jusqu’à ce que ses traits deviennent pure abstraction. Il retourna souvent dans le champ, mais ne retrouva jamais trace des jouets et des bibelots enterrés. Sans doute l’agriculteur les avait-il enlevés. Bientôt, ses souvenirs commencèrent à s’effacer de sa mémoire. À mesure que les mois, puis les années, passaient, Victor grandit, se fit d’autres amis et aima d’autres visages. De temps en temps, il se forçait à penser au bunker et aux traits délicats de l’éternelle adolescente : dans ces moments, il tirait d’une boîte dissimulée sous son lit la cartouche de SpaceMan 3000 qu’il avait emportée dans sa fuite, jusqu’à ce qu’un jour son père tombe dessus et lui demande pourquoi il cachait cette vieillerie.

— C’est parce que c’est précieux. Ça me rappelle des souvenirs.

Son père avait souri, et le nuage sombre qu’il avait autrefois été s’était alors dissipé.

— Tu étais si petit le jour où nous t’avons acheté ça. Le temps passe trop vite.

Quelques mois après qu’il eut quitté la demeure familiale pour aller faire ses études, il rencontra la deuxième plus belle fille qu’il ait jamais vue. En l’épousant, il oublia la première. Ils eurent ensemble deux magnifiques enfants aux yeux gris. Et quand, de retour dans la maison pour une fête de Noël, bien des années plus tard, il découvrit qu’un lotissement avait été bâti au-dessus du champ, Victor se demanda si Aurélia avait un jour existé ailleurs que dans ses rêves.

 

 

 

 

Je ne fais jamais d’explication de texte en général, mais je pense que cette histoire mérite quelques précisions. Car j’ai écrit cette histoire en retranscrivant fidèlement le cours d’un rêve que j’ai fait il y a quelques jours. Je ne suis pas forcément du parti de construire des histoires à partir de rêves. Bien souvent, les songes et les cauchemars sont de fausses bonnes idées. Mais après avoir vécu en songe ce que vous venez de lire, je fus convaincu que je tenais quelque chose d’intéressant. Mon rêve avait des personnages, un début, un milieu et une fin. Je n’avais jamais rêvé aussi précisément et de façon aussi construite. De fait, l’histoire existait déjà et je n’avais plus qu’à l’écrire.

De par la nature onirique de cette histoire, j’espère que vous en excuserez la construction peut-être décousue et la fin abrupte : j’ai voulu rester fidèle au matériau de base. Dans mon rêve, la fin était brutale aussi et le temps se contractait mystérieusement entre la sortie du « bunker » et le retour, des années plus tard, pour découvrir qu’un lotissement avait été bâti par-dessus. Dans cette nouvelle, il y a le sentiment de la perte irrémédiable de l’enfance, bien sûr, mais il y a aussi la terrible sensation que ce qu’on a enfoui dans le coffre de nos souvenirs devient de plus en plus inaccessible… jusqu’à finir par disparaître complètement. Nous expérimentons tous cette sensation et je crois qu’écrire nos souvenirs, même déguisés en histoires, est une bonne manière de les figer pour l’éternité, même s’il s’agit de les enfermer dans une boîte et de les enterrer pour toujours.

Avec le recul des corrections et des multiples relectures, il y a aussi peut-être dans cette nouvelle un peu de cet adolescent cœur d’artichaut que j’ai été, notamment au collège où je m’amourachais d’un regard, d’une couleur de cheveux, d’un sourire. J’étais de ce genre de garçon à tomber amoureux quatre fois par semaine. Quand je pense à cette période, je pense donc aussi à ces histoires fantasmées avec ces jeunes filles qui n’ont jamais été autre chose que des chimères dans ma tête, et qui ont forcément nourri mon imaginaire à un moment ou à un autre. Pas étonnant donc que le personnage de mon rêve tombe amoureux d’une apparition, pour l’oublier aussi vite en grandissant.

Je n’avais donc jamais raconté un rêve aussi précisément : Aurélia sous la terre a été pour moi l’occasion, en tant qu’auteur, de me contredire et de me servir d’une divagation onirique pour narrer une histoire. Y a-t-il un lien entre mon Aurélia et celle de Gérard de Nerval ? J’aime à le penser. Car peut-être vit-elle à travers les siècles et les songes des écrivains, et qu’elle hante ceux qui veulent l’écouter. Les rêves ne nous appartiennent peut-être pas tant que cela.

 

Neil Jomunsi, 20.09.2013

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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