Alexandria

Les tatouages ont une mémoire… en douze pieds par vers.

Juste au coin de la rue se dressait la boutique

D’un type un peu poète et tatoueur émérite.

La rumeur le disait oublié des Enfers

Et que pour un dollar, il vendait père et mère.

 

Les enfants le moquaient, leurs parents le craignaient,

Certaines vieilles dames polies à sa vue s’enfuyaient.

Pourtant ce vieux hibou aurait eu bien du mal

À rendre la pareille à cette vilaine chorale.

 

Ses yeux étaient des puits, ses pupilles voilées

Par un rideau d’oubli et le vent des années.

Ce vieux tatoueur aveugle n’avait rien de commun.

Sa table étant déserte, il lui restait ses mains.

 

Quelquefois un vieux chien lui tenait compagnie.

On le lui retira lorsque l’on découvrit

Qu’à ses heures perdues le tatoueur s’exerçait

Sur son ami poilu à éprouver son trait.

 

Néanmoins dans la ville naviguait une rumeur

Selon laquelle le vieux n’était pas qu’un tatoueur

Et que ses mains tremblantes et ses paupières fermées

Cachaient en vérité un bien plus noir secret.

 

Les grands, les durs à cuire, les tatoués de longue date

S’arrêtaient quelquefois pour lui serrer la patte.

On voyait s’aligner devant la devanture

Des motos, des camions et quelques vieilles voitures.

 

Tout le reste du temps, le magasin désert

Paraissait emprunter au tombeau l’atmosphère.

Si quelques initiés s’en refilaient l’adresse

Aucune adolescente ne lui confiait ses fesses.

 

Qui aurait accepté de se faire tatouer

Par un artiste aveugle, presque dégénéré ?

Pourtant, comme par miracle, la boutique résistait

Comme une vieille rengaine que tout le monde connait.

 

J’habitais le quartier depuis seulement deux ans

Lorsque je rencontrai enfin le commerçant.

Au comptoir d’un diner, le très mystérieux ponte

Avait pour habitude d’alimenter un compte.

 

Le patron l’aimait bien, il le chambrait parfois,

Mais en toute occasion, le boss restait courtois.

Le vieillard sirotait un café ou une bière

Et repartait sifflant, gonflé d’une mine altière.

 

“Qui est-ce ?“ demandai-je une fois qu’il fut parti.

Le patron me toisa, maugréa et sourit.

“Quelqu’un qui ne paye pas, contrairement à toi.”

J’essayai d’ignorer son regard de guingois

 

Et par un prompt réflexe, je tirai un billet.

Ma poche était fournie, mais plus souvent trouée.

Je fis glisser l’argent discrètement sous ses yeux.

Au pied du zinc humide, j’espérais des aveux.

 

Le type prit la monnaie, l’enfourna dans sa poche

Et je craignis un temps qu’il me prenne pour une cloche.

Mais à sa mine grise je devinai que l’homme

Avait à son actif de quoi écrire trois tomes.

 

“On le dit magicien”, commença le barman,

“Envoyé par le diable, il sait parler aux mannes

Et tatoue sur la peau de ses clients discrets

Les secrets de la vie et de l’éternité.”

 

Mon sang ne fit qu’un tour, j’en voulais savoir plus

Mais le patron frémit comme un chien plein de puces.

“Demandez-lui vous-même, si vous en êtes capable,

J’en ai trop raconté, je suis déjà coupable.”

 

Le barman retourna dans son arrière-boutique,

Me laissant à mes doutes et à ma mine sceptique.

J’étais tourneboulé. J’imaginai alors

Tout, rien et son contraire, le pire et plus encore.

 

Je n’ai jamais eu peur des décisions précoces.

Je crois qu’à l’indolence succède le féroce

Et comme le Temps m’égare et bien souvent me tue

Naquit cette folle idée qui dans la nuit remue.

 

Je devais, avant tout, déterrer les squelettes,

Dissiper ce brouillard, en avoir le cœur net.

Aussi un beau matin, sous un ciel sans nuage,

Je marchai, décidé, jusqu’au miteux passage

 

Où depuis des années se dressait le salon

De cet homme qu’on craignait sans en savoir le nom.

L’enseigne était branlante, la porte verrouillée

Et scotché au battant, un mot disait “Sonnez”.

 

Après quelques instants d’intense hésitation,

Je mis alors un terme aux tergiversations.

Je levai un doigt calme, enclenchai la sonnette.

Si mon cœur s’emballa, ma gorge resta muette.

 

Au bout d’un temps si long qu’il me sembla durer

Au moins cinquante saisons et deux éternités,

Le verrou cliqueta, le battant pivota,

Et une voix chevrotante sur ce ton m’annonça :

 

“Il n’est pas de retour pour qui franchit ce seuil,

Si j’ai perdu la vue, j’ai encore un bon œil,

Et je sais reconnaître un fou quand j’en vois un.

Mon garçon, je t’en prie, ne force pas le destin.”

 

Intrigué par l’annonce du sinistre prophète,

Je gardai à l’esprit ma lancinante requête.

“Je voudrais un tatouage,” dis-je d’une voix posée,

“Et pour cela j’aimerais que vous m’honoriez

 

En consentant à peindre sur mon corps encore vierge,

Que vous soyez mon guide, et que vers l’autre berge,

Vous conduisiez la barge du novice que je suis

Et puissiez mettre un terme à ces années d’oubli.”

 

Le tatoueur soupira, comme si tous les démons

Des abysses refluaient, telle une malédiction.

“J’imagine que le fou ne change jamais d’avis”,

Marmonna-t-il, sombre, en m’ouvrant grand son huis.

 

Le salon de l’artiste était un bric-à-brac,

Un bazar exotique, un dépotoir foutraque,

Au milieu duquel, seule, trônait une antique table

Et un unique fauteuil d’un secours charitable.

 

Le vieillard s’installa sur son trône de poussière

Et m’invita, d’un geste de ses immenses serres,

À m’approcher de lui pour qu’il puisse m’ausculter.

“Je n’use plus de mes yeux, seulement de mon toucher”,

 

Dit l’homme aux mains expertes et aux paupières closes.

Je n’avais pas envie de me répandre en glose.

Je laissai le bonhomme exercer son office

Jusqu’à ce que ses yeux s’ouvrent et que son front se plisse.

 

“Je ne peux pas faire ça”, s’exclama-t-il soudain.

”Vous n’y survivriez qu’au prix d’intenses chagrins.”

Il devina mon air, ça je puis en jurer,

Puisqu’il prit son aiguille sans un mot ajouter.

 

”Par quoi commencerons-nous ?” demanda-t-il alors.

Mon sourcil rebondit comme s’il fut un ressort.

“Je pensais que vos doigts étaient des maestros,

Et que votre instinct seul dirigeait ces pinceaux.”

 

Le vieil homme ricana, comme un augure funeste.

“Ma tête dure, mes mains froides et mon âme bien preste,

Mais j’ai toujours laissé mes malheureux clients

Faire le modeste effort d’impulser cet élan.”

 

Un motif me trottait depuis longtemps en tête.

Mon amour de ses lignes allait de pic en crête.

“Une idée m’est venue et elle me tient à cœur.”

“Elle fera bien l’affaire”, soupira le tatoueur.

 

Je glissai à l’oreille de mon encreur étrange

Ce dessin dont les courbes signifiaient le mélange

De deux très grands principes autrefois en Asie,

Que j’avais vu ici plus d’une fois reproduit.

 

Un cercle coupé en deux, moitié blanc moitié noir,

Traversé par une ligne comme un coup de hachoir,

Au sein des hémisphères, un grand point à soustraire,

Racontait l’union pleine de ces souffles contraires.

 

”Le Yin complète le Yang”, m’expliqua le vieil homme,

”C’est un symbole puissant. Son énergie résonne.

Il s’est bâti un nom à l’ombre des pagodes,

Mais il vieillira mal et passera de mode.

 

Si je puis me permettre, pourquoi ne pas choisir

Un motif similaire, et que l’homme pourra lire

Au Japon, au Mali, au Pérou, en Irlande ?

Une grande mythologie amplifie sa légende.”

 

Je décidai de suivre ses conseils avisés,

Et laissai le vieillard tatouer un caducée

Sur mon avant-bras gauche, entre poignet et coude,

Autour d’un sceptre ailé, deux serpents qui se soudent.

 

Je tombai sur le champ dans une admiration

Qui mélangeait amour et intense réflexion.

Lorsque soudain je fus saisi d’une crainte ingrate,

Car je n’avais jamais juré sur Hippocrate.

 

“Jeune homme, un peu de foi”, sermonna mon artiste,

“Un tatouage se protège, comme une belle améthyste,

Mais s’il doit se défendre, il se mérite surtout.

À chaque clef correspond dans nos tripes un verrou.”

 

Le vieil homme me confia qu’au gré de ses voyages,

Il avait plus d’une fois tatoué ce témoignage,

Et que jamais aucune de ses œuvres vivantes

N’avait souhaité renier son esquisse savante.

 

Le caducée, symbole s’il en faut d’équilibre,

Adoucissait les hommes, les rendait même plus libres.

Il rappelait aux fous, aux déments colériques,

Que dans l’union sacrée expire la polémique.

 

Je fus, il faut bien dire, assez vite convaincu

Par ce motif unique tatoué sur ma peau nue.

Il me rappelait certaines de mes fureurs passées

Que les éons depuis avaient cicatrisées.

 

Un sanglot remonta du fond de ma poitrine.

“Sans que je devine quoi, quelque chose me chagrine”,

Chuchotai-je à l’aveugle sur une note presque éteinte.

Il haussa les épaules : “C’était bien là ma crainte.”

 

Une fois que j’eus donné mon consentement tacite,

Le tatoueur marmonna, comme un enfant récite,

Une vieille chanson dont l’air m’était connu

Et qui calma d’un coup la douleur survenue.

 

“Je chante pour les blessures”, m’expliqua-t-il alors,

“Pour qu’elle se taisent, respirent, n’appâtent jamais la Mort.”

De mes sourires muets j’ouvris en grand les vannes

Pour ne pas perturber les lubies de mon moine.

 

Le vieil homme me toisa de ses yeux évidés

Et m’avertit qu’une fois son ouvrage commencé,

Il n’arrêterait l’aiguille qu’une fois l’œuvre achevée.

Peu importaient les heures, ou la peine engendrée.

 

Je fis mine de comprendre, du sommet de la tour

Où mon esprit flottait, que de si beaux atours

Méritaient bien leur sang, et que s’il le fallait,

Je quitterai ma ceinture et dedans je mordrai.

 

Je crus apercevoir, au coin de sa paupière,

Une fine goutte d’or perler, qui rejoindrait la mer

Des souvenirs enfouis et des regrets tenaces

Qui dans les vieillards dorment et y laissent leurs traces.

 

“Soit”, dit-il d’un air las. “Nous ferons donc ainsi.

Ne laissez pas renaître vos douleurs et vos cris,

Demeurez concentré, ne vous égarez pas

Dans les courbes escarpées de mes noirs entrelacs.”

 

Sur ces mots il se tut et, comme un chevalier

Brandissant l’oriflamme, dégaina son épée.

De quelle manière l’aveugle pouvait-il sur moi peindre

En étant si précis, sans baver et sans geindre ?

 

J’attribuai son talent à une faveur du diable,

Qui l’aurait autrefois invité à sa table.

Une pareille excellence à mêler encre et fer

Était nécessairement don du Grand Lucifer.

 

Le tatoueur, dont la peau ressemblait à l’écorce,

Parcourut rapidement de ses mains sèches mon torse.

J’imaginai mon hôte autrefois cartographe

Des monts comme des corps, de rêves en épitaphes,

 

Tracer à l’encre bleue les silhouettes graves

De nos ambitions mortes, de nos amours suaves,

Et révéler aux yeux du public ébahi

Ce que chacun de nous cherche à garder enfoui.

 

Le vieil homme commença par tracer une grande ligne

Qui, partant de l’épaule, gagnait la base du signe.

“Il s’agit du chemin qui mène à la sagesse.

S’il peut paraître long, en lui naît la richesse.”

 

Le stylet électrique continua de vibrer

Comme soixante guêpes furieuses habituées à piquer.

La douleur remontait en à-coups et saccades,

Me rendait extatique et par moment malade.

 

Le tatoueur chevronné fit éclore son symbole

En une fleur gracile aux pétales en corolle.

“C’est ainsi que je vois,” continua-t-il tout bas,

“Le visage qui régna sur votre cœur si las.”

 

J’ignorais s’il savait pour toi, pour moi, pour nous,

Et s’il était conscient qu’en créant des remous

Dans le sac à souvenirs de cette vilaine rupture,

Il livrait aux vautours mon esprit en pâture.

 

Cela faisait longtemps que je n’avais pensé

À ton image ternie, à ton portrait figé.

Ton sourire s’est glacé comme une vieille photo

Que je garde près de moi et me tire des sanglots.

 

“Le cœur sait se briser bien plus vite que le verre,”

Poursuivit le vieillard comme s’il fut mon grand-père.

Il écrivit ton nom en lettres majuscules

Et le barra d’un trait aux allures de virgule.

 

Comment donc savait-il, je n’osais y penser,

Que ta peau, que tes cils, je ne pouvais oublier ?

Le vieil homme acheva sa lente calligraphie

Comme s’il signait sur moi une sentence infinie.

 

Des heures lentes s’écoulèrent, se transformèrent en jours,

En semaines, en années, avancèrent à rebours.

Je dormis quelquefois lorsque la peine mourait,

Mais bientôt les piqûres, cruelles, me réveillaient.

 

Le tatoueur dessina un pays sur mon ventre.

J’en connaissais les routes, les chemins et les pentes

Pour l’avoir visité plus d’une fois avec toi.

Nous nous étions promis de retourner là-bas.

 

C’était à une époque conjuguée au futur.

Dorénavant j’emploie, quand j’évoque la rupture,

Uniquement le passé. Ainsi que tu disais :

“Rien ne dure, mon amour, même les Champs-Elysées.”

 

La page blanche de ma peau se recouvrit d’un voile

D’encre luminiphère, de visages et d’étoiles.

Je n’osais réfléchir à mon corps en charpie.

Mon calvaire prendrait fin dans une proche pharmacie.

 

Plus le tatouage enflait et gagnait du terrain,

Plus je sentais gonfler les veines de mon chagrin.

Le dessin ouvrit grand des fenêtres fermées

Que j’avais cru, naïf, condamnées et scellées.

 

“Je vous avais prévenu,” soupira le tatoueur,

“Si mon œuvre est aimable, elle réveille les douleurs.

La plupart des humains cherchent à fuir le passé.

Vous vivrez vos erreurs, jamais ne les dépasserez.”

 

Lorsque l’homme eut fini son office détestable,

Il m’invita d’un geste à dégager la table.

De son bazar dément, il tira un miroir

Qu’il fit rouler doucement pour que je puisse m’y voir.

 

Mes lèvres s’entrouvrirent et les bras m’en tombèrent.

Les dessins m’habillaient devant, dedans, derrière.

Je ne connaissais plus ce sinistre mannequin

Qui avait été moi, et qui ne m’était plus rien.

 

Dans un état second, je lui réglai ma dette.

Je m’habillai et pris la poudre d’escampette.

La nuit était tombée sur les avenues paisibles,

Leurs trottoirs ignoraient ma douleur indicible.

 

J’attendis quelques jours pour me déshabiller,

Le temps que cicatrise mon épiderme encré.

Il me fallut alors bien plus que du courage

Pour supporter l’horreur de cette chair-paysage.

 

Mon corps était une ode aux amants que nous fûmes,

Il chantait nos souvenirs, il déchirait la brume

Du voile que j’avais mis sur ce que furent nos liens

Que j’avais cru finis, cassés, réduits à rien.

 

Sur ma jambe s’étalait un plan d’architecture.

De notre appartement il dessinait les murs.

Te souviens-tu, amour, de notre appartement ?

Les clefs en furent rendues avec notre serment.

 

Le visage de ton père riait sous mes vêtements.

J’ai ce souvenir de lui et de son enterrement,

Où je tenais ta main comme si je jouais ma vie.

Ces images, comme le reste, en mon âme ont vieilli.

 

L’homme n’avait pas menti : il lisait dans les âmes

Ce que les cœurs usés codaient en cryptogrammes.

J’avais su occulter, cacher, dissimuler.

Mais il était trop tard maintenant pour effacer.

 

Je pris toute la mesure des propos du vieillard,

Et à quel sortilège obéissait son art.

J’étais un condamné et pour avoir péché,

Je pousserai mon rocher pour toute l’éternité.

 

Comme je n’imaginais pas mourir en Sisyphe,

Je menai l’inconnu qui me servait d’esquif

Aux premières heures du jour dans un grand magasin

Où j’achetai mon passeport pour des jours plus sereins.

 

Une fois rentré chez moi, je fis un peu de place

Et contemplai encore mon reflet dans la glace.

Je pris ma décision et le moment venu,

Je dévoilai au monde la gloire de mon corps nu.

 

Je versai sur ma tête un grand bidon d’essence,

Craquai une allumette, appréciai le silence.

Et quand les flammes se mirent à dévorer mes bras,

J’invoquai ton prénom, chère Alexandria.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

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