Robbie

Mona décide d’adopter un enfant un peu particulier… du genre qui se recharge.

Mona inspecte l’emballage. La boîte est si grande qu’on en fait à peine le tour des deux bras. Design minimaliste, lignes claires, typo soignée. Posée ainsi sur la table du salon, elle ressemble à l’icône d’un culte du futur, comme une sculpture votive.

Vincent revient de la cuisine. Dans sa main, une grande paire de ciseaux. Mona hésite.

— Attends, ne l’ouvre pas.

— Pourquoi ?

— La magasin ne le reprendra pas si on ouvre la boîte.

— Pourquoi tu voudrais le rendre ?

— On aurait peut-être dû prendre un chien, finalement.

— Encore cette histoire de chien ? Tu sais bien que c’est un dérivatif, le chien, une projection. Ce n’est pas d’un chien dont tu as envie.

— Je sais pas… Non, tu as raison. Et puis qu’est-ce qu’on ferait d’un chien ? On n’arrive même pas à se rappeler d’arroser les plantes en été. Et puis on ne pourrait plus partir sans se poser la question de la garde, ce serait d’un compliqué…

— Tu vois ? Je suis certain que tu es prête pour ce truc. Et puis il y a une période d’essai : on va garder les cartons, et si tu ne le sens pas, on le rendra en l’état et on demandera un remboursement.

— Parce que c’était quand même super cher, non ?

— On se fera rembourser.

Mona croise les bras, pétrie d’anxiété. Ce n’est pas tant la question de leur solvabilité qui l’inquiète – en réalité l’état des finances du jeune couple lui permet largement cet achat – que celle des responsabilités qui en découlent.

Mona n’aime pas l’idée d’être essentielle. Elle ne veut pas que découle d’elle l’existence ou la survie d’une autre personne. Pourtant, Mona voudrait un enfant. Elle le sait dans son ventre, elle l’a toujours su, et elle envie celles de ses amies qui savent de leur côté qu’elles s’en passeront très bien, merci beaucoup. C’est la première fois qu’elle percute aussi brutalement le mur de ses contradictions. Elle veut et ne veut pas. Elle veut et ne veut pas.

Alors Vincent a posé sur la table une solution à mi-chemin : plutôt que de regretter toute leur vie une décision prise dans le flou et l’ignorance, plutôt que de se confronter aux montagnes de regrets dans quelques mois, quelques années, faire preuve de prudence et tremper l’orteil dans l’eau avant d’y plonger tout entier.

— Il n’y a pas de manuel d’instruction ?

— Une machine bien conçue n’a pas besoin de mode d’emploi : son utilisation découle de sa conception. Mais ils expliquent comment le mettre en marche sur le côté, regarde, il y a même un dessin.

Vincent ouvre délicatement le carton par son sommet et en extrait le contenu dans sa gangue de polystyrène. Tout s’emboîte au millimètre près, signe qu’une grande attention a été portée aux détails.

— Prête ?

Mona hoche la tête et Vincent déballe la machine.

Même s’il en a les lignes, le robot ne ressemble pas vraiment à un bébé : c’est davantage une esquisse, un modèle, qu’une reproduction fidèle. Afin de ne pas provoquer de transferts émotionnels trop forts, les ingénieurs qui ont conçu Robbie n’en ont pas fait une poupée fidèle jusque dans les plus intimes détails. C’est un humanoïde, au sens qu’il possède une tête, un tronc, deux bras et deux jambes, mais son allure mécanique, ses teintes métallisées et ses deux gros yeux ronds ne laissent place à aucune ambigüité : Robbie est une machine, pas un humain. Aucun doute n’est possible.

— On y va ?

Mona soupire. Un chien aurait coûté moins cher, c’est certain. Mais ce n’est ni d’un chien, ni même d’un enfant dont elle a besoin.

— On y va.

Le robot, paupières fermées, semble dormir. L’avantage d’un tel dispositif, c’est qu’on peut le mettre en veille autant qu’on le souhaite. Le vendeur s’est montré très clair : sitôt que l’on ressent une baisse de forme, qu’on a le moral dans les chaussettes, qu’on est trop fatigué ou tout simplement trop occupé, on peut placer Robbie en mode veille à tout moment. En somme, la parentalité sans ses inconvénients les plus rebutants.

Bien sûr, pour les plus courageux, on peut choisir de ne pas utiliser cette fonction : le vendeur a appelé ça l’Expérience 100%, aussi proche que possible d’un véritable nourrisson, 24 heures sur 24. Mona a demandé trois fois au vendeur de lui expliquer la manœuvre pour mettre le robot en pause – jusqu’à ce qu’elle soit certaine de bien savoir s’y prendre en cas d’urgence.

Vincent presse la paume gauche du robot et appuie en même temps sur sa nuque. Le temps que son système s’initialise, Robbie se réveille doucement et finit par ouvrir les yeux. Malgré l’absence totale d’artifices, malgré la transparence de l’expérience, Vincent est ému. Pour le robot c’est une naissance – sa naissance – jusqu’au prochain reboot.

Robbie cligne des paupières – ça fait un bruit mécanique quand il ferme les yeux, comme un automate – et dévisage ses parents. Ses bras et ses jambes tremblotent, comme si le poids du monde venait de lui sauter dessus et qu’il en étouffait. Il ouvre la bouche. Un cri aigu s’en échappe.

— Quoi, il pleure déjà ?

— C’est un bébé, Mona, il pleure parce qu’il ne sait faire que ça. Prends-le dans tes bras, tu verras… Il ne voit clair qu’à une trentaine de centimètres, le reste de son champ de vision est flou. Il a besoin d’une présence pour le réconforter.

Mona secoue la tête. Le réconforter. Ok. Elle place ses mains sous l’androïde – ils ont choisi un garçon, comme en atteste son minuscule pénis mécanique – et le soulève précautionneusement jusqu’à elle. Les pleurs de Robbie redoublent.

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Je ne sais pas. Il a peut-être faim ? Je vais chercher les biberons, ils sont restés dans la voiture.

Vincent laisse Mona seule face aux pleurs de Robbie. Elle pose le minuscule robot sur son épaule et le berce doucement. Quand Vincent revient, une dosette de lait mécanique dans une main et une tétine à visser dans l’autre, le salon est silencieux.

— Tu as réussi à le calmer ?

Elle sourit, de ce sourire un peu gêné qu’il lui connaît par cœur.

— Tu l’as mis en veille, n’est-ce pas ?

— Il criait vraiment très fort, et tu ne revenais pas…

Vincent éclate de rire et demande à Mona de lui passer Robbie. Il le rallume, et tandis que le robot compile ses données de démarrage, lui tapote gentiment la tête.

— Bienvenue chez les fous, dit-il.

*

Mona et Vincent repassent les portes du magasin. Dans son couffin, Robbie glousse et gigote. Ils cherchent du regard le vendeur avec lequel ils ont discuté la première fois – après tout c’est maintenant une histoire de famille –, mais celui-ci a démissionné quelques mois plus tôt. Pour le remplacer, une jeune femme dont le dynamisme transpire derrière chaque geste, chaque intonation. Ses cheveux tirés en arrière sont attachés en une impeccable queue de cheval.

— Je vois dans votre historique que ça fait presque un an que Robbie a trouvé sa nouvelle famille, bravo ! Alors, comment ça se passe, la cohabitation ? Vous êtes satisfaits, tous les deux ?

Mona sourit, Vincent éteint un ricanement.

— Pour être honnête, il est resté longtemps éteint. La période nourrisson, c’est vraiment très compliqué.

— Et puis nous sommes partis en voyage en Asie pendant plusieurs mois, et il était hors de question que nous l’emmenions avec nous. Ç’aurait été bien trop contraignant.

D’un air de connivence, la vendeuse acquiesce comme si Vincent et Mona venaient d’énoncer une évidence. Elle consulte les relevés de connexion. Robbie a effectivement été mis sous tension de façon sporadique les premières semaines, avant de reposer inactif pendant plusieurs mois. Sur l’écran, la courbe d’activité reprend il y a environ douze semaines. Le robot n’a pas été éteint depuis.

— La contrainte, c’est justement ce que l’on veut éviter quand on achète ce genre de robot, n’est-ce pas ? dit la vendeuse. Mais je vois que Robbie se porte bien depuis.

— On s’est finalement décidés à réessayer, il y a quoi… trois mois ? Je ne sais pas ce qui a changé depuis la dernière fois, peut-être que c’était un meilleur moment pour nous deux… et puis il y avait eu le voyage. On s’est dits que ça valait le coup de retenter.

Vincent l’interrompt.

— Ce que Mona n’ose pas vous dire, c’est qu’elle y a pris goût, finalement.

La vendeuse leur offre son sourire le plus attendri et se penche sur le couffin. Robbie gazouille et agite ses petits doigts mécaniques comme s’il voulait lui attraper le nez.

— J’imagine que vous êtes venus pour un upgrade ?

Le couple acquiesce. La période nourrisson a été amusante, bien que très fatigante – Mona voulait se prouver qu’elle en était capable, c’était une sorte de défi qu’elle s’était imposée de réussir. Pour autant, elle ne compte pas en rester là. En l’état, Robbie demeure un nourrisson : c’est une machine à ressentir et à excréter. Et il peut encore rester ainsi, inchangé, pendant plusieurs années si son logiciel n’est pas mis à jour.

La vendeuse déroule un menu sur son écran.

— Avec le corps de synthèse que vous possédez actuellement, je peux encore vous proposer la première mise à jour : parmi les nouvelles fonctionnalités, on trouvera les premiers sourires, les jeux sensoriels, une sélection de syllabes primaires avec système évolutif d’apprentissage, les tactiques de préhension, et puis la marche à quatre pattes, bien sûr. Votre modèle n’ira pas au-delà. Pour la station debout et la suite du programme, il faudra acheter une nouvelle machine.

Vincent se tourne vers Mona.

— Qu’est-ce que tu en dis ?

— Combien coûte la mise à jour, surtout ?

La vendeuse annonce le prix. Vincent grimace. Avec le voyage, leur épargne a fondu comme neige au soleil. Et même si leurs salaires leur permettent de maintenir un train de vie plus que confortable, une telle somme s’inscrit difficilement dans leur budget : il faudra envisager un crédit.

— Le magasin propose différentes solutions de financement, notamment des crédits en trois ou quatre fois sans frais. Et si vous désirez davantage de mensualités, les taux d’intérêt sont avantageux pour nos clients fidèles.

Mona grogne à son tour : un crédit, c’est la dernière chose dont elle a envie de s’encombrer. Des responsabilités, encore.

— Sinon, il y a une autre solution.

Vincent dresse l’oreille pendant que Mona s’agenouille pour agiter un hochet devant Robbie. Le minuscule robot commence à s’impatienter. Les couleurs et les formes dansent devant ses yeux comme des phares de vélo. L’androïde peine ne serait-ce qu’à lever les bras ; c’est un spectacle aussi misérable qu’attendrissant. Et d’après l’odeur qui se dégage du couffin, sa couche est pleine.

La vendeuse sort d’un tiroir une brochure en papier glacé.

— Voici nos offres de reprise. Pour l’achat d’un nouveau modèle avec la dernière mise à jour incluse, nous rachetons l’ancien à un prix qui, entre nous et en tant qu’experte, me paraît tout à fait raisonnable.

Une boule d’angoisse au creux du ventre, Mona se redresse. Vincent passe un bras sur ses hanches.

— Et combien ça ferait, en tout ?

Sans vraiment comprendre la raison pour laquelle tout se met à bouillir en elle, Mona sent une vague d’indignation la submerger. Robbie n’est qu’un robot, d’accord, mais il partage leur vie depuis plusieurs semaines et mérite peut-être mieux qu’une banale reprise à l’argus. Pendant ce temps, la jeune femme procède au devis. Et le verdict est sans appel : mis bout à bout, la solution « rachat + crédit » est à peine moins avantageuse qu’une simple mise à jour.

Vincent glisse sa main dans celle de sa compagne.

— Tu en dis quoi ? Ça a l’air pas mal.

— Et qu’est-ce qu’ils vont faire de lui ? demande Mona en désignant le petit robot, occupé à essayer de gober le reflet d’un verre de montre.

La vendeuse ajuste ses cheveux et joint les mains.

— D’abord les techniciens réinitialisent complètement la carte mémoire et le système – en gros, on efface ses souvenirs avant de l’éteindre. Ensuite l’équipe le nettoie de fond en comble jusqu’à lui redonner l’aspect du neuf, et change des pièces s’il en a besoin – mais il me semble que le vôtre est dans un état impeccable. Puis l’appareil est reconditionné dans un emballage estampillé « modèle d’occasion ».

— Et on ne peut pas simplement acheter le modèle supérieur d’occasion ?

— Je suis désolé, monsieur, nos conditions de rachat sont claires : la reprise ne fonctionne pas dans ce cas-là.

Vincent se renfrogne. Peut-être que c’est le bon moment pour acheter un chien, finalement ? Mona soulève le couffin et le pose sur le comptoir. Robbie esquisse les prémices d’un sourire, mais il n’en sera jamais totalement capable sans mise à jour. Une caresse sur sa joue froide, les premières notes d’une chanson qu’il aime pour lui dire que tout ira bien, que quoi qu’il arrive elle pensera toujours à lui d’une manière ou d’une autre. Mona sait qu’attendre revient à reculer pour mieux sauter. Elle le sait.

— Et puis merde.

À l’abri dans son couffin, Robbie émet un rot sonore qui résonne à travers tout le magasin.

*

Aussi discrète qu’un chat, la fillette se faufile jusqu’au panier en osier et tire la couverture qui en dissimule le contenu aux regards curieux. Elle ouvre des yeux ronds et recule d’un pas.

— C’est quoi, ce truc, Maman ?

Mona entre dans la chambre et son premier réflexe – le plus animal – est de se mettre en colère.

— Je t’avais dit de ne pas toucher à ce panier !

— Je voulais juste voir ce qui était dedans, répond l’enfant d’une toute petite voix.

Mona reprend ses esprits. Qu’a-t-elle de honteux à cacher dans ce panier, sinon une vieille histoire ? Elle pousse la couverture et sort la carcasse inanimée de Robbie, recouverte de poussière de laine. D’instinct, elle le colle contre sa poitrine et se remémore la manipulation de boot. Mais le petit robot demeure inanimé.

— C’est ton petit frère. Enfin, en quelque sorte…

— Il est mort ?

— Non, idiote, c’est juste qu’il n’a plus de batterie. Ça fait des mois que je ne l’ai pas allumé…

Depuis l’arrivée de Judith, Mona n’a plus beaucoup de temps à accorder à son vieux bébé robot, même s’il lui est parfois arrivé de le prendre avec elle durant des nuits d’insomnies. En sept ans, Robbie n’a pas changé. Il babille toujours, ne sourit pas ou si peu, peine à maintenir une attention et une concentration soutenues… et pourtant Mona ne s’est jamais résolue à le revendre. Elle a placé beaucoup d’elle-même dans cet androïde – même si Judith, à sa manière, a rendu Robbie inutile, encombrant et obsolète. C’est une petite fille si vive, si prompte à apprendre, si curieuse du monde… une véritable tempête.

— Je peux jouer avec lui ? demande l’enfant.

— Il faut que je le recharge d’abord, chérie. Ensuite, si tu veux, tu pourras t’amuser avec lui. Mais tu feras attention, d’accord ?

— Promis, Maman !

Mona caresse la tête de la fillette et, d’un mouvement discret, soulève ses cheveux pour vérifier l’indicateur de batterie. Judith devrait encore pouvoir jouer trois bonnes heures avant de devoir se reconnecter au dock.

— Allez, file.

Mona a longtemps réfléchi avant de faire son choix, mais elle ne regrette pas : sept ans, c’est un bon âge. De sa propre expérience, les vrais problèmes commencent après. Et Judith aura sept ans aussi longtemps que Mona le souhaitera. Vincent lui dit qu’elle s’en lassera un jour, mais elle en doute sincèrement. Judith est sa fille, la chair de sa chair – une enfant qu’elle peut éteindre au besoin, mais son enfant tout de même.

Elle embrasse le front de Robbie et le repose dans son panier. Elle doit retrouver son port de connexion, et la perspective de partir à l’assaut du placard en bordel n’est pas faite pour la réjouir.

Dans le jardin, Judith éclate de rire.

Elle a trouvé une coccinelle.

 

❤️

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Crédit photo : Rachel Raclette, via Unsplash

Incendie

Uzo se rend à la réunion d’un groupe de soutien destiné aux personnes souffrant d’une effrayante et mystérieuse maladie.

Dehors, l’orage. La ville s’écrase, sa nuque ploie. Au loin, les premiers éclairs zèbrent la nuit de stries incandescentes. Ça gronde doucement, comme un chat qui ronronne, pense Uzoamaka. Elle s’arrête un instant pour profiter du ciel. Les lumières de la ville teintent les nuages de nuances de rouille, une rouille qui se mêle en halos contagieux aux fumées d’échappement.

Immobile parmi la foule, elle est désormais un obstacle. Les passants la contournent. Elle sent leur irritation vibrer en elle à chaque frôlement. Elle devient un rocher que le courant ne parvient pas à entraîner plus loin. La ville, à sa manière, est un écosystème qui obéit à ses propres lois.

 

— Bouge ! grogne un vendeur de hot-dogs qui semble avoir toutes les peines du monde à pousser son chariot.

Arrachée à ses contemplations, Uzoamaka bredouille des excuses et fait un pas de côté. Le vendeur la dépasse sans un regard et bientôt la cohue, tel un essaim, l’engloutit à nouveau. La douleur dans son ventre pulse. La fièvre monte. Elle regarde l’heure sur son smartphone. La réunion commence dans dix minutes.

— Il y a encore le temps, dit-elle comme si elle demandait à ses mains, à ses pieds, à sa poitrine, de patienter.

Une goutte tombe sur sa manche, et l’avenue, boursoufflée d’enseignes, de véhicules et de marcheurs nocturnes, l’ignore. C’est pourtant une grosse goutte, de celles qui font « ploc ! » quand elles s’échouent sur terre, dont on ressent tout le poids à l’impact, un petit météore, un météore de pluie.

À nouveau le tonnerre, plus proche cette fois : il annonce l’orage qui vient. Elle resterait bien dehors pour l’attendre, mais la réunion du lundi est bien plus importante. C’est à elle qu’on a confié la tâche d’apporter l’eau, cette semaine. Dans son sac à dos, quatre packs de petites bouteilles en plastique. Elle a choisi une marque française, elle s’est dit que peut-être les gens le remarqueraient, même si de l’eau reste de l’eau. Bien sûr, ils pourraient boire au robinet. Mais cette mission est avant tout un symbole : celui du partage et de la solidarité dans le combat.

Une voix dans son dos.

Uzo ?

Hypnotisée par l’imminence de l’orage, elle ne tourne pas la tête. Un visage amical entre dans son champ de vision, et le visage sourit. C’est le visage d’Hiram. Hiram porte une kippa, il dit que comme ça les gens regardent moins son visage, mais Uzoamaka ne lui trouve rien à redire, à ce visage : en fait elle l’aime plutôt bien. Quand il sourit, Hiram ressemble à un ange qui aurait oublié d’où il vient, avec sa kippa en guise d’auréole.

— Il va y avoir de l’orage, dit-il. On fait le chemin ensemble ? J’ai un grand parapluie…

Elle secoue la tête, s’excuse encore, échange un rire avec lui. Hiram est un habitué des réunions, et même s’il sourit souvent – d’aucuns diraient trop –, Uzoamaka sait qu’il souffre au moins autant qu’elle, peut-être même plus : il brûle depuis des années, là où la maladie s’est déclarée en elle il n’y a que quelques mois. On ne s’habitue pas au feu, paraît-il. Elle aimerait que ce soit faux.

Un craquement au-dessus de leurs têtes et la pluie s’abat sur eux, comme si le ciel venait de rompre sous un poids formidable. La foule, jusqu’alors dense à ne pas pouvoir s’y faufiler, explose et se diffracte en petits groupes rieurs. Elle remonte sa capuche et le laisse lutter avec son parapluie, qui refuse de s’ouvrir. Le ciel convulse, l’eau frappe le bitume de toutes ses forces. Ils finissent par courir, et ses chaussures sont trempées quand ils parviennent enfin devant la salle associative.

— Quel temps ! s’exclame Hiram en essorant sa kippa.

Elle se contente de rire, trop timide pour répondre par un bon mot ou même seulement pour en imaginer un.

— Je devrais apporter l’eau tout de suite, dit-elle.

Hiram acquiesce. Sa mine s’est assombrie. Leurs vêtements dégouttent de pluie, mais cette eau potable qu’elle a pris soin d’acheter est ce soir plus que jamais au cœur de leurs espoirs et de leurs craintes. C’est le seul remède connu à la maladie, ou du moins le seul médicament qui en soulage les symptômes. De l’eau, beaucoup d’eau. Il faut en boire en permanence.

— Alors allons voir les autres, dit-il.

Ils retirent leurs anoraks trempés et ne les déposent qu’avec une certaine réticence sur le portemanteau, près du radiateur en fonte brûlant. Ils sont déjà trois à arranger la salle, à placer les chaises en rangs serrés, à dérouler des nappes sur les tables qui accueilleront la collation d’après séance. Uzoamaka n’en connaît que deux : la troisième est une nouvelle. Elle parlera donc la première ce soir, juste après Karine. Chaque lundi, Karine dresse un bilan. Parfois c’est un moment de réjouissance, parfois moins.

Tandis qu’Hiram discute avec la nouvelle, Uzoamaka s’installe en silence au troisième rang. Personne ne l’occupe encore, une chance car c’est sa place préférée d’entre toutes : on s’y sent à la fois proche et loin, incluse dans le cercle et à l’abri pourtant. Ici la lumière qui tombe sur l’estrade s’arrête juste à vos pieds, si bien que même si elle ne vous touche pas, elle reste à portée. Le reste de la salle baigne dans une clarté diffuse, assez faible pour s’y fondre.

La douleur à nouveau l’élance, cette fois un peu plus haut, à hauteur du sternum. Elle sort de son sac une gourde isotherme, un truc acheté dans un magasin de camping. C’est fait pour conserver la chaleur, mais ça garde tout aussi bien le froid. Elle boit à grandes gorgées, se laisse éteindre avec soulagement, et quand elle a terminé elle tourne instinctivement la tête en direction d’Hiram, comme si la honte d’être surprise en flagrant délit l’étreignait. Il la regarde aussi, mais elle n’y devine aucun jugement, au contraire : les yeux de l’homme brillent d’une compassion qui la réchauffe. Même si elle ignore le froid désormais…

La salle se remplit peu à peu. Ils sont une vingtaine ce soir, soit un peu plus que la semaine dernière. Quand elle s’est inscrite, le groupe avait des besoins plus modestes : certaines réunions auraient pu se tenir dans un placard. Mais l’affluence les a bientôt poussés à investir un espace plus grand.

— Il faut le voir d’un bon œil, dit souvent Karine. Ça veut dire que les gens commencent à nous connaître, et qu’ils savent qu’ils peuvent trouver de l’aide ici.

Parfois Uzoamaka envie l’optimisme de Karine. Car pour elle, si davantage de gens viennent chaque lundi, ça signifie simplement que plus de gens sont malades, et que le feu gagne du terrain. Même si personne ne sait encore d’où provient le syndrome, ni même comment il se transmet – si seulement il se transmet –, elle sait d’instinct que ça empire. Le feu a toujours couvé. C’est seulement qu’il a trouvé un moyen d’embraser le combustible.

— Nous allons commencer, dit Karine en montant sur l’estrade.

La salle bruisse encore un instant, puis se noie dans le silence. Karine se place au pupitre et consulte ses notes. Hiram, lui, s’est installé au premier rang, comme d’habitude. Les anciens montrent l’exemple. Elle n’est pas encore une ancienne, elle espère ne jamais en devenir une.

Karine s’éclaircit la voix.

— Une triste nouvelle d’abord, et je suis navrée pour celles et ceux qui le connaissaient : Jonas a été emporté par son feu.

Elle marque une pause. Au premier rang, Hiram baisse la tête pour une prière silencieuse. Il y a des soirs avec et des soirs sans. Ce soir est clairement un soir sans.

Uzoamaka ne connaissait Jonas que de vue. Elle l’avait croisé une fois, peut-être deux, avant que son état empire et qu’il ne puisse plus se rendre aux réunions sans constituer un danger pour les autres participants. Pourtant elle sent une boule de tristesse grandir en elle. Elle mettra sûrement des heures, peut-être des jours, à la digérer. La souffrance des autres la frappe toujours davantage que la sienne.

— Jonas ne pouvait plus sortir de chez lui, poursuit Karine. Il était victime de puissantes crises, parfois incontrôlables, et sa présence dans un lieu public était devenue une menace. Sa famille l’a conduit à l’hôpital Bernstein il y a trois semaines. Ils ont un nouveau service « ignifugé » là-bas, qui selon le personnel a fait ses preuves avec Jonas. Il était devenu incapable de maîtriser son feu. Il semblait d’ailleurs ne même plus le vouloir. Certains parmi nous le savaient : depuis la mort de sa femme, Jonas désirait plus que tout s’abandonner au feu. C’est une leçon pour nous, car cette tentation est parfois puissante quand on souffre autant… Le brasier s’est déclenché au milieu de la nuit. On n’a retrouvé que son alliance au milieu des cendres. Pour les personnes qui le souhaitent, une cérémonie religieuse sera organisée mercredi à 11 heures, au cimetière Saint-Paul.

Une bouffée de chaleur submerge soudain Uzoamaka. Dans un élan de panique elle se jette sur sa gourde et en vide le contenu d’une seule traite. Le brasier en elle est encore jeune, mais elle sait qu’il peut s’étendre si elle n’y prête pas attention, ou pire, si comme Jonas, elle se met à le souhaiter.

Elle se voit souvent en rêve prendre feu au milieu des passants. Non pas que l’idée la séduise, mais il faut avouer que ça ferait un beau spectacle. Les générations précédentes appelaient encore cela une « combustion spontanée », comme si le feu nous était infligé de l’extérieur telle une punition divine. La maladie était alors considérée comme un phénomène paranormal. Mais les progrès de la médecine et des routines de détection ont vite établi que chacun portait en soi un « foyer » – le point zéro du brasier – et qu’il suffisait d’une étincelle pour que le feu s’étende. Jonas, par exemple, portait la disparition de sa femme comme une malédiction : derrière chacun de ses mots perçaient la rage, la fureur, le désespoir et la peur aussi. Des conditions idéales en somme, car le feu a besoin d’être nourri. Et il n’est pas regardant sur la nature du combustible.

Dehors la colère de l’orage redouble d’intensité : frappées par une pluie diluvienne, les vitres tremblent à chaque coup de tonnerre. Karine vide d’une traite le verre posé devant elle.

— Ça fera trois ans demain que le feu s’est déclaré, dit-elle. Trois ans que je lutte au quotidien contre son invasion, trois ans que je l’empêche d’étendre son empire. C’est compliqué, ça demande beaucoup d’efforts et de sacrifices, mais je suis là pour prouver que c’est possible. Évidemment, il m’arrive encore parfois de ressentir sa chaleur. Mais je la tiens à distance. Comme vous je bois beaucoup, je mange froid et j’évite les pièces trop chauffées – ce sont des gestes simples qui peuvent nous faciliter la vie. Mais n’oublions jamais que le combat se gagne avant tout dans la tête. N’oublions pas Jonas…

Elle descend de l’estrade sous de discrets applaudissements et va chercher la nouvelle. Uzoamaka se souvient de sa première fois là-haut. Elle se souvient de la peur, et aussi de la sueur qui imbibait son tee-shirt comme si quelqu’un avait oublié de fermer un robinet quelque part sous son cou. Son ventre la brûlait, et elle avait dû boire plusieurs litres d’eau pour en calmer l’ardeur.

— Bonjour, dit la nouvelle. Je m’appelle Louise. Ça fait trois semaines qu’on a diagnostiqué le feu en moi. Mon médecin m’a conseillé de venir chercher de l’aide ici, et c’est plutôt gentil parce que quand ils ne savent pas quoi prescrire, la plupart se contentent de vous refiler à un collègue : il a été honnête. « Je ne veux pas que vous vous fassiez d’illusions », il m’a dit, « c’est une chose avec laquelle vous devrez vivre à jamais. Personne ne sait comment le guérir. » Sa franchise m’a soulagée sur le moment. Mais maintenant, ça ne sert à rien de le cacher : j’ai peur. J’ai terriblement peur… Et je ne sais pas quoi faire pour arrêter d’avoir peur.

La voix de Louise se brise. Elle avale un verre d’eau.

— Nous sommes des condamnés à mort, poursuit-elle, mais on l’est tous à plus ou moins courte échéance, non ? En venant ici, j’espère trouver des réponses.

Un immense craquement leur déchire les tympans, et soudain toutes les lumières s’éteignent. La foudre s’est abattue tout près, cette fois. Karine se lève.

— Pas de panique, l’orage a dû faire sauter le disjoncteur. On va descendre à la cave pour le remettre en route.

Karine et Hiram se faufilent en direction de la porte.

Dans l’obscurité de la salle, les feux des participants se sont mis à briller d’un éclat sombre sous leurs vêtements, comme autant de petits foyers sous-cutanés. C’est un drôle de spectacle, un spectacle intime et fascinant. Un peu triste aussi. Chez certains le feu est calme, contenu, mais il s’agite furieusement chez d’autres, comme prêt à tout dévaster.

Pendant ces interminables minutes, un éclair déchire parfois le ciel. Il projette l’ombre des grandes croisées sur le parterre de visages impavides, mais aussitôt la nuit se réapproprie son territoire et donne à voir les feux-follets qui habitent en chacun.

Uzoamaka baisse les yeux sur son ventre. Une boule incandescente, pas plus grosse qu’une balle de ping-pong, brille sous son pull. Ça fait mal, ça tire, mais c’est agréable aussi… Difficile de l’expliquer. Elle se lève et, bientôt imitée par d’autres, va chercher l’une de ses propres bouteilles sur la table du buffet. Boire est un refuge, et chaque gorgée apaise le brasillement des feux. Elle reconnaît celui de Louise parmi tous les autres – chaque feu porte une signature distincte pour qui sait l’observer – et, d’un geste, l’invite à s’approcher. Les nouveaux ont besoin d’être inclus. Elle l’a été aussi. Elle se souvient.

— Je suis Uzoamaka, dit-elle, mais personne n’est capable de s’en souvenir. Tout le monde m’appelle Uzo.

Elles rient, parlent à demi-mot, et s’apprêtent à échanger leurs numéros lorsque la lumière revient soudain. Malgré la gêne et les paupières plissées, l’intime est de nouveau à couvert : le soulagement est palpable. Tout le monde regagne sa place. C’est comme remettre un masque, songe-t-elle. Il n’y a rien de plus désagréable que de dévoiler son feu. Ils sont en sécurité ici, en territoire ami, mais dehors ils sont parfois traités en pestiférés. La peur de la contagion, toujours, et un peu de superstition…

Karine et Hiram réapparaissent enfin. Hiram est un peu essoufflé. Il s’agit sans doute des escaliers, mais Uzo ne peut s’empêcher d’éprouver une vague de jalousie.

— Je crois que tout le monde a une bonne raison de brûler, dit-elle lorsque vient son tour de prendre la parole. Et cette raison nous appartient. C’est elle qui fait de nous ce que nous sommes. J’ai toujours eu peur de tout, et quand le feu m’a été diagnostiqué, j’ai eu encore plus peur. Si ce groupe m’a aidé, c’est parce que j’y ai compris que la peur aidait le feu, que c’était elle qui l’encourageait à grandir. Alors, Louise, voilà ce que j’ai à te dire ce soir : je ne combats plus le feu, je combats la peur. Et c’est vraiment difficile. Mais j’ai vu d’autres feux que le mien, et je sais que nous partageons cette épreuve.

Comme d’habitude, la réunion se conclut par quelques mots échangés autour du buffet. C’est cette heure très particulière du lundi soir où Uzo sent le feu s’éloigner, comme si elle était capable de le vaincre à elle seule, où la confiance qu’elle puise dans la présence des autres suffit à la persuader qu’elle finira par trouver une solution. Elle chérit cette heure et s’en gorge autant qu’elle le peut. Plus tard, dans la semaine, il y aura des doutes, des errances, des terreurs peut-être. Mais pour le moment, il n’y a que le réconfort des feux qui se rencontrent.

Hiram se penche sur son oreille.

— Une glace après, ça te dit ?

Un feu en elle décroît tandis qu’un autre s’allume. Elle dit oui, et quelques minutes plus tard, ils se retrouvent sur le trottoir détrempé. La pluie s’est calmée, et si l’orage gronde encore, il est désormais suffisamment loin pour ne plus être craint. Des camions de pompiers sont stationnés devant le parc. Leurs gyrophares balayent la nuit en silence.

— On va voir ?

Ils traversent et remontent l’avenue. La foudre a frappé un grand tilleul : l’arbre est fendu en deux, et à travers l’écorce on peut distinguer la lueur familière des braises qui clignotent. Comme eux, le tronc brûle de l’intérieur.

— Même les arbres s’y mettent ! s’exclame Hiram. Si ça, ce n’est pas un signe des temps ! Bientôt on nous verra comme des précurseurs…

Il fourre ses mains dans les poches de son manteau. Elle passe son bras dans le sien et se colle contre son épaule.

— Maintenant j’ai vraiment envie d’une glace, dit-elle.

C’est au tour d’Hiram de bredouiller. Il ajuste sa kippa, donne un coup de menton en direction d’une rue transverse. Laissant derrière eux l’arbre-brasier, ils traversent la foule comme deux poissons à contre-courant.

Il prendra citron. Elle framboise.

 

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Grosse

Une nuit, les réseaux sociaux « s’incarnent » et choisissent une victime expiatoire.

GROSSE

Assise dans le noir, smartphone calé entre ses mains tremblantes, elle avale sa colère et boit sa rage sans quitter l’écran des yeux. Les commentaires s’empilent sous sa vidéo. Ils forment une longue cascade de texte qui s’étire à longueur de scroll, et chaque minute, de nouveaux apparaissent. Elle a désactivé les notifications pour ne plus recevoir d’alerte à chaque fois qu’un internaute lui crache au visage, mais elle ne peut pas s’empêcher non plus de contempler l’étendue des dégâts. Le spectacle l’hypnotise.

Lui revient en mémoire ce jour d’octobre où elle avait découvert son prénom, tagué en blanc sur le béton du gymnase : « Julie = grosse », pouvait-on lire sur le mur, peint en lettres capitales, et à chaque fois que le prof leur demandait un nouveau tour de piste, elle détournait le regard pour jouer à celle qui n’avait rien vu. Les autres, celles qui pouvaient courir sans jamais s’arrêter, sans sentir dans leurs genoux des secousses électriques à chaque foulée, la dépassaient une fois, deux fois, trois fois, et à chaque fois qu’elles la doublaient en riant, elle ne pouvait s’empêcher de leur envier leurs cuisses qui ne se touchaient pas et leurs bras musculeux. Elle les détestait à un tel point qu’elle aurait tout donné pour leur ressembler. À commencer par ce corps adipeux – surtout lui –, qu’elle avait fini par considérer comme un ennemi et dont elle avait un jour juré la perte.

Commentaire posté jeudi, à 22h32 : « Je comprends pas les gens qui ne peuvent pas se prendre en main. C’est trop compliqué de faire du sport ? » Commentaire posté jeudi, à 22h32 : « Même pas je touche sa photo avec un bâton tellement elle me dégoûte. » Commentaire posté jeudi, à 22h32 : « Et maintenant elles sont fières d’afficher leurs rondeurs ? Vous êtes des grosses, c’est tout, payez-vous une liposuccion ou suicidez-vous. »

Julie serre fort le smartphone dans sa main, et un moment elle s’imagine le réduire en poussière pour calmer la douleur, mais elle n’est pas sûre d’en avoir la force, ni d’ailleurs l’argent pour le remplacer. Elle répète dans sa tête, comme un mantra : « Tu n’es pas coupable, ce n’est pas de ta faute. » Elle n’a pas commis de crime, à part celui d’avoir voulu parler.

Dans une vidéo postée sur YouTube, elle s’est déchargée de tout ce qu’elle avait sur le cœur. Elle a raconté la vie, les humiliations quotidiennes, l’état de disgrâce permanent. Elle a raconté les remarques blessantes, parfois même insultantes, des médecins, des employés de banque, des gens dans la queue au supermarché, des passants dans la rue et des voisins. Plein cadre face à la webcam de son ordinateur, elle leur a dit ce qu’elle aurait voulu leur dire en personne, parce qu’elle s’est tue sur le moment – parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle pourrait faire d’autre, à part s’excuser d’être là.

Les messages de soutien affluent sur les réseaux sociaux. Des féministes, des blogueurs, de simples visiteurs qui au détour d’un retweet ont découvert son visage et son histoire, indissociables. Elle voudrait n’en retenir que ça, mais elle en est incapable. Chaque commentaire haineux la blesse davantage dans sa chair qu’elle ne le voudrait. Chaque remarque sur son corps est un impact.

Elle voulait exorciser la haine qu’elle se voue, se mettre à nu sur la scène, et en cela elle a réussi, mais elle a attisé des braises qu’elle se sait incapable d’éteindre : cinq messages amicaux ne compenseront jamais une insulte, une seule, crachée en plein visage.

30.000 vues.

35.000 vues.

50.000 vues.

Ça va beaucoup trop vite. Son nom grimpe dans les tendances – hashtag #lagrosse. Les réseaux sociaux se gorgent d’elle, l’aspirent tout entière. Elle doit éteindre l’incendie. D’un glissement de pouce, elle ferme l’application et se précipite sur l’ordinateur pour retirer la vidéo. Sa respiration est rapide, sifflante, et son cœur cogne contre sa poitrine – il palpite jusque dans sa gorge. Réglages. Ma chaîne. Modifier. Effacer la vidéo. Dans la foulée, suspendre son compte Facebook, son fil Twitter. Les notifications s’étranglent, puis s’éteignent.

Ça y est, elle est hors-ligne. Elle peut enfin pleurer.

Dehors, la pluie cogne contre la vitre. L’orage n’est pas passé très loin.

Son téléphone vibre, et une bouffée d’angoisse la suffoque rien qu’à le sentir gronder contre sa cuisse. Elle le tire de sa poche. Un visage ami s’affiche sur l’écran. Elle fait glisser la notification pour ouvrir la messagerie :

« Salut Julie, j’ai vu ce que tu as posté. J’espère que tu vas bien… »

Elle reprend son souffle, répond en quelques mots. Ça va. Maintenant ça va. Un mail poppe sur l’ordinateur. Quelques mots de soutien d’un inconnu. Julie est heureuse de les lire, bien que vaguement inquiète. Comment s’est-il procuré son adresse électronique ? Elle tient un blog où on peut la joindre via un formulaire de contact, mais il s’agit de son adresse personnelle, celle qu’elle ne donne qu’à ses amis. Elle aimerait bien qu’elle ne circule pas trop.

Un nouveau message, Élodie, sur WhatsApp :

« Bravo pour ta vidéo, c’est dommage que tu aies été obligée de la retirer. Par contre, des cons font circuler ton Tumblr. Tu devrais le fermer aussi. :emoji colère: »

Même seule dans sa chambre d’étudiante, Julie rougit ; c’est une habitude que son corps a prise. Elle sue, son dos la brûle. Comment efface-t-on un blog, déjà ? Elle s’emmêle les doigts et les idées, et la curiosité est trop forte. Même si la vidéo n’est plus en ligne, elle sait qu’internet continue d’en parler. Elle rouvre Twitter, juste pour quelques secondes, juste le temps d’une recherche.

Message posté à 22h48, par @atienoris67 : « Elle pensait vraiment qu’elle s’en tirerait en supprimant sa vidéo, #lagrosse ? » Message posté à 22h50, par @linkodoremus : « Trop fort, ils ont téléchargé sa vidéo avant qu’elle la retire et ils l’ont repostée. » Message posté à 22h51, par @funstropop : « #Lagrosse est de retour à cette adresse. Barre de rire garantie. »

Sa mâchoire tremble, mais elle ne sait plus si c’est de colère, de tristesse ou de peur. Elle ouvre sa boîte mail : des dizaines de messages viennent d’y surgir. On lui envoie des photos de cochons, de baleines éventrées. Des anonymes lui proposent des plans cul ou veulent l’inviter au McDonald’s. Prise à la gorge, elle referme violemment l’ordinateur. Le téléphone vibre. Un appel cette fois. Numéro masqué. Elle n’ose pas répondre, elle craint d’entendre quelque chose qu’elle regrettera toute sa vie. Mais un mail, c’est une chose, un numéro de téléphone c’en est une autre. D’abord c’est beaucoup plus difficile à obtenir, et puis c’est plus privé, plus concret. Elle réfléchit entre la deuxième et la troisième vibration, c’est peut-être une urgence, qui appellerait pour autre chose à cette heure-ci ? Haletante, elle touche l’écran.

— Allo ?

Grosse truie, grogne une voix à l’autre bout du fil, et elle raccroche aussitôt.

L’angoisse la suffoque. Son visage circule partout sur internet, elle va devenir un mème, ces photos drôles parce que sorties de leur contexte et auxquelles on peut faire dire ce que l’on veut. Elle sera érigée au rang d’icône virtuelle, à ce titre candidate au martyr numérique. Un frisson glacial dévale son dos. Les murs l’encerclent, ils se rapprochent, la pièce l’étouffe. Des gens la reconnaitront à la fac, elle en est persuadée, mieux vaut ne pas sortir, pense-t-elle, et sa chambre qui continue de rapetisser. Elle ne peut pas sortir. Et si quelqu’un la reconnaissait ? Elle en mourrait de honte, comme foudroyée. Maintenant une voix intérieure lui hurle : « C’est ta faute, c’est toi qui l’as cherché », et elle voudrait lui répondre que c’est faux, qu’elle n’a rien fait de mal, mais elle en est incapable. Maintenant les murs menacent de lui tomber dessus, la tête lui tourne, et le téléphone qui continue de sonner…

Elle s’empoigne la tête. Elle voudrait s’arracher les cheveux par poignées entières, mais elle trébuche contre la chaise et s’étale de tout son long. Ridicule. Laide. Grosse. La seule chose qui l’empêche de hurler, c’est sa timidité – elle ne voudrait pas qu’en plus ses voisins la prennent pour une folle quand elle les croise. Même si elle habite au premier, elle prend toujours l’ascenseur. Elle n’ignore rien des regards que les autres locataires posent sur elle quand elle attend que les portes de la cabine s’ouvrent. Combien sont-ils ce soir devant leur écran, à se moquer d’elle ? Il lui semble entendre leurs rires à travers les murs en papier. C’est plus qu’elle ne peut en supporter.

Elle prend son manteau, enfile ses chaussures et sort. Il pleut. Tant pis. Malgré l’urgence elle referme la porte en silence, glisse comme une ombre le long du couloir obscur et appelle l’ascenseur. Ses genoux ne l’autorisent pas à descendre par l’escalier, elle voudrait bien mais son corps refuse. Son visage suant, illuminé par la veilleuse du bouton, et la cabine qui glisse contre les rails en chuintant… Enfin, les portes s’ouvrent. Et au moment où elle s’engouffre dans la cabine, elle croit entendre des serrures qu’on déverrouille, sur le palier.

L’air froid la gifle tandis qu’elle pousse la porte du hall. Elle reprend son souffle. Ça fait du bien. Même la pluie qui faiblit l’invite à une promenade nocturne.

Elle remonte son impasse en direction de l’avenue. Elle ne remarque pas les silhouettes qui, dans l’ombre derrière elle, lui laissent un peu d’avance, puis lui emboîtent le pas. Sous le couvert du lointain ronronnement du trafic, elles chuchotent : « La grosse… La grosse… »

La ville brûle à cette heure, elle s’enfièvre peu à peu. Pour neuf enfermés, un dixième enchaîne les verres, écume les bars. Les trottoirs bruissent de conversations sous des porches inondés, l’air sent la sueur et la fumée de cigarette. Des talons claquent sur les trottoirs pavés, un homme crie – de joie sans doute –, et ses exclamations se mêlent au bruit blanc citadin, brouhaha indistinct qui remplit les oreilles de Julie d’autre chose que de ses propres voix.

La pluie lui mouille le visage, mais elle dilue aussi sa honte et ses craintes. Ses cheveux ruissellent d’eau et tombent en rubans trempés sur son front et ses épaules. Marcher lui donne chaud, mais elle a encore froid dedans. Elle se frotte les bras, secoue la tête, et l’auvent d’une librairie à la vitrine éclairée lui offre quelques instants de paix et de silence intérieur.

Par réflexe, elle palpe la poche de son jean et s’aperçoit qu’elle est vide. Elle a oublié son smartphone sur la table. Tant mieux. Dehors au moins, les écrans ne la poursuivent pas. Elle souffle. Maintenant qu’elle s’est arrêtée, le froid la transperce. Elle aurait dû s’habiller plus chaudement. Souvent elle voit dehors des hommes gros en tee-shirt et se demande comment ils peuvent sortir si peu couverts. Sa graisse ne l’a jamais réchauffée à ce point. Elle voudrait être fumeuse juste pour s’embraser la poitrine, mais elle n’a jamais réussi à commencer. Ses médecins lui posaient tous la même question, rapport aux risques cardiovasculaires : passé un moment, elle a voulu s’y mettre juste pour les emmerder.

— Hé, la grosse ! dit quelqu’un dans son dos.

Julie se retourne, brusquement hors d’haleine. Deux hommes aux visages rouges la détaillent des pieds à la tête.

— Tu vois pas que tu prends toute la place ?

Elle baisse les yeux, estime la superficie de trottoir que l’auvent préserve de la pluie. Il y a largement de quoi accueillir dix personnes, et même si elle n’ignore rien de la place qu’elle occupe – la ville sait rappeler aux gens qu’ils sont gros, surtout dans les transports en commun –, elle voit bien que le problème n’est pas là. C’est sa présence qu’ils ne supportent pas. Ils veulent tout simplement qu’elle disparaisse de leur champ de vision.

— Dégage ! continuent-ils. Va te payer un abonnement dans une salle de muscu’…

Elle veut leur tenir tête, pourtant son sens aigu du danger l’en empêche. Elle baisse la tête, déçue d’elle-même, et continue son chemin. Derrière les rires des deux hommes s’effacent, se fondent dans la rumeur. Elle plante ses ongles dans ses paumes – ils y laissent des traces rouges, demi-lunes sanglantes.

Sur son lent chemin les fenêtres se ferment, les lumières des bars se tamisent. La nuit prend doucement de l’âge. Elle marche. Soudain un violent coup d’épaule lui électrise le côté droit.

— Tu peux pas faire attention ?! lui hurle la jeune femme qui vient de la percuter. Si tu perdais un peu, tu verrais où tu mets les pieds… Gros bide ! Dégueulasse !

Julie presse l’allure, elle ne veut pas d’ennuis. Il est tard et la pluie, qui jusqu’ici s’était décidée à la laisser tranquille, redouble d’intensité. Elle est loin de chez elle et elle n’a pas d’argent, même pas pour un taxi. Qu’est-ce qui m’a pris ? pense-t-elle. La vidéo lui revient en tête. Elle se rappelle du moment où elle s’est dit à quel point c’était une formidable idée.

Idiote.

Stupide.

Elle s’en veut de s’être offerte en pâture. Elle ne devrait pas pourtant, mais elle est en colère – contre elle-même cette fois. À cette heure le monde entier doit avoir vu son visage, le monde entier doit avoir entendu son témoignage, et le monde entier doit s’être moqué d’elle.

Elle décide de revenir sur ses pas.

S’arrête. Reprend son souffle.

Entend quelqu’un tousser.

Elle se retourne.

Une foule silencieuse lui barre la route. Les yeux luisent de colère, les dents crissent de rage contenue. Elle note la présence au premier rang de plusieurs de ses voisins – de ceux qui ne lui ont pourtant jamais adressé la parole –, et puis il y aussi les deux types qui l’ont virée du trottoir, noyés dans la masse de centaines d’autres qu’elle a sans doute croisés pendant sa déambulation. Ils l’ont suivie tout ce temps sans dire un mot, et tel un fleuve nourri par ses affluents, ils ont gonflé leurs rangs.

— La grosse ! crie une femme que Julie reconnaît : c’est la gardienne de son immeuble.

— La grosse ! répètent les autres en chœur, pour appuyer l’attaque.

Julie cherche en elle-même les raisons qui les poussent à manifester leur haine, mais n’y voit que l’énième expression du comportement grégaire qu’elle a toujours connu. Sauf que là… ça semble plus dangereux qu’un graffiti ou que la remarque désobligeante d’un enfant dans une salle d’attente. Elle jette un œil à droite, à gauche. D’autres les rejoignent, formant une foule compacte qui trouve dans la chaleur de la masse et de l’anonymat une puissance jouissive, une force de destruction. Elle peut sentir leur excitation d’ici. L’air lui picote la peau, comme saturé d’électricité.

Une pierre s’envole en décrivant une parabole : elle lui frôle l’épaule et s’écrase contre une poubelle. Elle écarquille les yeux. Ces gens ont perdu tout sens commun. Certains sont armés : ils tiennent des bâtons, des balais, des raquettes de tennis. Un hurlement monte dans la nuit, comme le signal d’un loup. Elle voudrait leur parler, les convaincre que tout cela est sûrement une méprise. Mais c’est déjà trop tard : la foule fond sur elle, et les semelles frappent l’asphalte comme les sabots d’un troupeau de chevaux. Elle n’a pas le temps de réfléchir : elle pivote sur ses talons et s’enfuit à toutes jambes.

— Baleine ! crie quelqu’un de toutes ses forces.

— Dégage, la grosse ! renchérit une autre voix.

Julie court, et encore, pas très vite, et elle sait que ses genoux et ses poumons ne tiendront pas longtemps – quelques dizaines de mètres au mieux. Déjà ses forces l’abandonnent, des aiguilles lui percent les jambes. Elles cèderont bientôt sous son poids. Et la troupe des assoiffés de colère qui la rattrape peu à peu…

— Laissez-moi tranquille ! hurle-t-elle dans un dernier spasme de fierté.

Ses articulations gémissent, la supplient d’arrêter, elle traîne son corps comme un poids mort dont elle aimerait s’extraire pour avancer plus vite.

Elle trébuche. S’écrase contre l’asphalte.

Le choc lui coupe le souffle. Le bitume est chaud contre sa joue, et malgré la douleur, elle profite des quelques secondes de répit qui lui sont offertes. Elle les étire tant qu’elle peut, comme un élastique qu’on allonge entre ses doigts jusqu’à le faire craquer. Les pas furieux se rapprochent, les cris et les insultes aussi. Elle ferme les yeux.

Les coups se mettent à pleuvoir de tous côtés : pas une bruine, non, ni une averse, mais de véritables trombes. Le premier, un direct à l’estomac, lui a coupé le souffle. Incapable d’appeler au secours, elle assiste impuissante à son passage à tabac. Des étoiles dansent devant ses yeux, ses bras battent l’air mais ne font que frôler les poings, les jambes, les pieds qui la frappent. Un instant il lui semble qu’elle se noie, c’est marrant, pense-t-elle, je ne me doutais pas que ça faisait cet effet-là. La meute s’agglutine autour de son corps naufragé, elle supplie en elle-même ses agresseurs de la pardonner d’avoir osé essayer de vivre au grand jour, et elle regrette aussi un peu de n’avoir pas su fermer ses oreilles.

Le combat, par trop inégal, continue. Maintenant elle fait la morte, comme ces animaux blessés trop épuisés pour combattre. Elle peut bien essayer : eux aussi sont des charognards. L’intensité décroît. Elle doit tenir, les mâchoires closes, ne pas laisser échapper un cri. Ça les exciterait à coup sûr. Les chocs s’espacent. C’est inattendu. Bientôt ils s’arrêtent.

Julie ne bouge plus. Elle attend le coup suivant, mais rien ne vient.

Autour d’elle la foule des enragés chuchote :

— Tu crois qu’elle est morte ?

— Non, elle respire encore.

— Quelqu’un devrait appeler les pompiers…

— Nous subissons une telle pression, on se décharge comme on peut.

— C’est la faute de l’ascenseur social.

Et les autres qui acquiescent d’un grondement solennel. Julie garde les paupières closes. Sous leur rideau de peau elle distingue les ombres qui oscillent, tremblent… puis s’éparpillent.

Ils partent.

Julie n’en revient pas. Allongée, à demi morte, elle a fermé les yeux et ils se sont aussitôt lassés. Elle entend des bribes de conversation s’éteindre aux coins des rues ; ils débattent, cherchent des excuses, trouvent quelqu’un d’autre à accuser. Elle n’a aucun doute : ils mettront vite la main sur quelqu’un d’autre à détester en groupe.

Le silence l’enveloppe maintenant. C’est terminé.

Elle attend encore un peu, juste pour être certaine, puis ouvre les yeux. La nuit est déjà vieille. La rue déserte chasse ses retardataires. Elle est seule, ou presque. Un homme la regarde. Il est grand, plutôt costaud, et arbore une épaisse barbe noire qui lui mange le visage. Il lui tend la main. Un peu tard, pense-t-elle. Sa bouche lui fait un mal de chien. Elle la sonde avec sa langue. Il lui manque une dent.

— Laissez-moi vous aider, dit l’homme.

Mais elle se relève seule, fière sur ses jambes tremblantes.

— J’aurais pu intervenir, dit-il, mais ça n’aurait fait qu’empirer la situation. Croyez-moi, pour en avoir déjà fait les frais, je sais ce dont la meute est capable. La résistance les excite. Vous avez eu le bon réflexe. Maintenant il faut contre-attaquer, et je vous aiderai cette fois, promis…

Il pose une main qu’il voudrait bienveillante sur son épaule endolorie, mais elle recule. Elle aussi connaît la meute désormais, et les promesses ne l’intéressent pas. Tout ce qui compte pour le moment, c’est de rentrer chez elle.

Elle est fatiguée. Elle a mal. Elle voudrait prendre une douche, puis se glisser sous les draps et oublier cette soirée au moins pour quelques heures.

Mais d’abord elle fera quelque chose, avant d’aller dormir.

D’abord, elle remettra la vidéo en ligne.


 

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Évadé

Un enfant se réveille au fond d’un puits, ligoté et la rage au ventre.

C’est la question qui gronde en dedans quand ton patron te hurle dessus, la question qui bout dans ta tête quand le poids de ramper t’écrase, celle qui t’empêche de fermer l’œil quand il fait noir et que le jour est encore loin.

C’est la question qui crie, qui pleure en silence, la question qui te fait serrer les poings à vouloir y mordre comme dans une pomme. C’est un orage qui tonne, elle monte dans tes poumons comme la marée pour te noyer. C’est la question qui te force à rouvrir une bouteille pour calmer le feu qui brûle ton ventre, pour oublier les humiliations ; celle que tu crois cautériser en poussant le son des écouteurs quand tu serpentes dans les couloirs du métro, poisson pris au piège dans un filet. Tu pensais que ça irait mieux, mais tu sais tout au fond que le temps n’arrange rien, que tout ça n’a jamais été provisoire, que les jours ont filé et voilà où tu es : nulle part. Depuis le début, tu roulais en sens inverse.

Et la question encore revient.

Où est-ce qu’il est passé, l’enfant que tu étais ?

Hein ! Où sont passés ses rêves ?

Où est-ce qu’il est allé ?

Il y a ce boulot que tu t’étais juré de quitter au bout d’un an, il y a cette longue réunion que tu sais aussi inévitable qu’inutile, il y a le bruit, les écrans partout, la foule des anonymes, l’anesthésie comme eldorado et ce voisin qui t’insulte à travers ton propre mur. Il y a ce monde qui conspire à traquer le peu de joie qui crame encore, ce petit feu pas très vaillant dont les flammes tremblotent au vent.

Et la question toujours revient.

Où est-ce qu’il est passé, l’enfant que tu étais ?

Tire pas cette tête : la réponse est là. Elle te hurle au visage et tu ne l’écoutes pas – c’est pas faute de crier, mais tu souffres de surdité. Colle-toi une bonne claque. Respire un grand coup, ça aide aussi parfois. Tu crois que la vie c’est comme la pub, que les solutions arrivent toujours clef en main ? Fais un effort, creuse un peu. Tire les rideaux.

Il est là, l’enfant que tu étais. Il est là, en bas, tout en bas, encore plus bas que ça – creuse je t’ai dit. Il est au fond, dans tes ténèbres intimes, dans le ventre du puits que tu t’es creusé pour l’oublier. C’est toi qui l’y as jeté, tu ne t’en souviens pas ? Tu l’as battu jusqu’au sang – il n’avait rien demandé – et puis tu lui as attaché les poignets et les chevilles, tu l’as saucissonné, avant de lui scotcher la bouche parce qu’il criait trop fort. Il s’est débattu, tu penses, il a mis toutes ses forces dans la bataille, mais tu as refermé tes doigts sur sa gorge et tu l’as contraint au silence. Mais même son visage tuméfié par les coups t’était insupportable, tu te souviens, parce que c’était ta faiblesse qui t’était renvoyée comme dans un miroir. Pour oublier l’enfant, tu as enfoui sa tête dans un sac. Il s’est contorsionné l’enflure, il ne t’a pas rendu la tâche facile. D’un coup de pied, tu l’as balancé dans son trou pour qu’il y croupisse pour toujours. T’en veux pas trop quand même, sois magnanime : toi et moi, on est coupables du même crime.

Tu le vois tout en bas ? Il rumine sa revanche.

Vingt ans qu’il essaye, mais regarde : il a fini par se débarrasser du foutu sac que tu lui avais collé sur la tête. La nuque comme un tronc d’arbre, il regarde vers le ciel. Le puits est profond et ses yeux lui font mal, mais il distingue une lumière, comme un soleil lointain. Alors il sait qu’il y a de l’espoir, qu’il n’est de prisonniers que parce qu’on monte des murs.

— Gnn gngnnnn mmhhhh ! il appelle de sous son bâillon, mais seul son écho lui revient aux oreilles. Au fond de ton trou l’enfant est seul. Il plisse les paupières et passe le cloaque en revue. Partout l’humidité ronge la brique qui s’effrite, ça sent les champignons des bois et la vieille mousse pourrie, et ça vous grimpe tellement aux narines que ça colle aux sinus. Au fil des ans, ton puits a été colonisé par une végétation rampante. Les branches et les lianes qui courent sur ses parois se recroquevillent en griffes menaçantes, comme si des sorcières faites plantes s’étaient invitées à la fête.

Malgré les bleus qui n’ont jamais guéri, malgré les coups qui cuisent toujours sa chair, l’enfant se redresse et rampe comme une chenille jusqu’à la paroi. D’un habile coup de menton, il accroche son bâillon à une branche et tire un grand coup. Crac. Le bâillon cède. Ça brûle et il a la mâchoire ankylosée, mais il peut ouvrir et fermer la bouche désormais. Sa langue, pâteuse… c’est comme si les lichens l’avaient colonisée.

— Merde, mais qu’est-ce que ça pue ! il crache, soulagé de pouvoir enfin le verbaliser.

C’est de ton puits qu’il parle, l’enfant : c’est ton for intérieur qu’il habite, ton coffre-for, celui où tu planques tout ce que tu voulais oublier, tout ce que tu veux enfermer, tout ce dont tu as honte, ce qui te fait pitié. Mais rien ne disparaît jamais, c’est simplement une question de stockage. On n’oublie rien, pas même lui. Surtout pas lui.

Il serre les dents et ses molaires grincent de rage. En lui ça bout, ça brûle, ça crame de toutes ces années placé à l’isolement, mais ça lui a collé la niaque, à ton enfant, il a envie de soulever des montagnes.

Épris de liberté et de vengeance, il mord à belles dents la corde qui retient ses poignets et s’emploie à la ronger. Il s’acharne dessus, fait des bruits d’animal sauvage, mais il s’en fiche l’enfant, parce qu’il est seul ici et qu’il a décidé que rien n’allait l’arrêter. Maintenant ses joues sont pleines de fibres, ça lui pique la gorge, mais il redouble d’efforts jusqu’à ce que ses gencives saignent. Il tire, mord plus fort. Un craquement. La corde cède, et soudain ses mains sont libres.

— Putain ! il hurle pour se soulager en te maudissant dans sa tête, et l’écho se moque de lui.

Se détacher n’est ensuite plus qu’une formalité. L’enfant se masse les bras, il souffre encore mais il guérira. Les bleus ne sont que le souvenir des coups reçus, et puis ça commence à faire un moment : le long des jours interminables et des nuits infinies, ses pleurs se sont taris. Il a fini par apprivoiser sa douleur.

Habité par la victoire, il lève un poing en l’air, puis redevient pragmatique. Le puits est profond. Il peut escalader les plantes, mais les branches sont rongées par la mousse et l’humidité. Il risque gros à y peser de tout son poids. D’un coup d’œil, il évalue ses chances de ne pas se briser tous les os dans la foulée, et elles sont minces. Mais c’est toujours mieux que rien.

Encore une fois, ton enfant intérieur t’insulte en pensée de toutes ses forces. Ça n’aurait pas été plus simple de se contenter de l’enfermer dans une boîte ? Il a fallu que tu le jettes au fin fond de tes territoires, que tu lui laisses le moins de chances possible d’en revenir indemne… Sadique.

Il empoigne une liane, cale ses pieds nus là où il peut – entre les briques et les ramifications glissantes de la plante – et entame l’ascension de ton puits subconscient. Quelle merde. Ça patine, ça lui entaille les paumes, et certaines feuilles sont si sèches qu’elles lui coupent les joues. Les racines craquent de façon inquiétante, et derrière le mur de branches ça croustille comme un tissu qu’on déchire en prenant tout son temps. Sa vie ne tient qu’à un fil, et le sol est déjà loin. Mais l’enfant tient bon, il varappe comme un singe – c’est la colère qui veut ça – et bientôt il entrevoit une chance d’en ressortir en un seul morceau. Même s’il est trop épuisé pour lever la tête, il sent l’air du dehors caresser ses cheveux. L’ouverture se rapproche, il en est maintenant sûr. Un peu plus haut, encore un peu plus haut, une prise après l’autre… jusqu’à ce que sa main agrippe enfin le rebord de la margelle. Ses muscles sont comme pétrifiés, ses mains le brûlent d’un feu qu’il ne connaissait pas et ses pieds sont en sang. Mais il a réussi à s’extraire du puits. À bout de souffle, il adresse un silencieux doigt d’honneur au gouffre de ténèbres et lève les yeux au ciel en espérant de meilleures heures. Ce n’est pas la lumière du soleil qu’il a entraperçue en bas, mais celle de la lune, et l’auguste visage sélène baigne d’une clarté pâle un désert immense.

— Tu te fous de ma gueule ? l’enfant gronde entre ses dents en espérant un jour avoir la chance de te rencontrer en chair et en os pour te coller son poing en travers de la tronche.

Le puits dont il était prisonnier est creusé au beau milieu d’une vaste étendue de rien du tout, le genre plein de sable et de rochers ennuyeux, balayée par un vent sec qui déplace de grands nuages de poussière. L’enfant tousse, plisse les paupières à la recherche d’une route, d’un chemin ou même d’une piste. Mais ce qu’il trouve le réjouit beaucoup moins.

Comme s’ils étaient tombés en voulant le défendre, des corps depuis longtemps sans vie jonchent les abords du puits – squelettes riants encore tout habillés, aux os blanchis par le sablage du vent, armes encore serrées contre des cages thoraciques mises à nu, véritables sanctuaires dont les reptiles du désert ont fait leur domicile. Des vestiges de leurs habits, l’enfant déduit qui ils étaient : là, tout près de la margelle, gît le corps du chevalier pourfendeur de dragons que tu voulais être quand tu n’étais encore pas plus haut que la table du salon. Un peu plus loin, c’est l’astronaute découvreur de planètes que tu voulais devenir à huit ans qui repose dans le silence du sable. À quelques pas de là, recroquevillé comme s’il avait voulu disparaître dans le sol avant de mourir, se trouve un professeur d’histoire et de géographie – une vocation tardive sur les coups de tes treize ans, saluée par tes parents et vraisemblablement dictée par les premiers symptômes du pragmatisme, cette gangrène des jeunes esprits. Regarde ici, à trois mètres du puits : il y a le cuisinier que tu voulais devenir quand ta grand-mère t’apprenait à faire une sauce vinaigrette et des gâteaux au yaourt. Il est mort, le cuisinier, il est mort comme tous les autres. Tu as nourri tellement de rêves qu’il est difficile d’en faire le décompte. C’est une véritable cohorte qui est tombée face à l’ennemi, l’arme au poing. Ils ont protégé le puits jusqu’à leur dernier souffle. Ton enfant intérieur en était prisonnier, mais il y était surtout à l’abri.

Mais à l’abri de quoi ? se demande-t-il. Il connaît la réponse, ou plutôt il a l’intuition de la réponse. Il n’a jamais vu de ses yeux les monstres qui de leurs griffes ont tracé des sillons dans le sable, mais il se souvient avoir entendu leurs rugissements dans un demi-sommeil. Du fond de son puits, attaché et aveugle, les cris d’horreur de ses rêves de jeunesse lui sont parvenus, mais il n’y a pas vraiment prêté attention. Pour lui, c’était juste un orage de plus.

Une chose est sûre : ce désert est dangereux. Il est dangereux parce qu’il est infesté comme une tête pleine de poux, et je ne parle pas de serpents ou de lézards. Les serpents et les lézards sont vraiment le cadet de ses soucis. Il doit partir. Il doit partir parce qu’ils vont revenir.

L’enfant retourne auprès du chevalier. Son épée est ébréchée et tordue, elle porte la signature des monstres qui ont eu raison de lui. Tant pis, ça fera l’affaire – et puis c’est toujours mieux qu’un globe terrestre ou une cuillère en bois. Il arrache l’arme aux phalanges crispées et la glisse à sa ceinture. Mauvaise idée : comme il est trop petit, sa pointe traîne dans le sable et l’empêche de tourner. Il cherche quelque chose, une lanière, n’importe quoi, pour mieux la transporter, mais un grondement le tire de son urgence passagère. Inutile de s’encombrer, car l’épée va devoir démontrer son utilité dans les prochaines secondes.

D’immenses silhouettes aussi hautes qu’un éléphant sur les épaules d’un autre déchirent le rideau de sable agité par le vent. Des fantômes, songe l’enfant en les voyant marcher vers lui, mais ces fantômes-là sont bien réels. Maintenant qu’ils approchent, il voit ce que ses alter ego ont dû affronter il y a de cela des années.

Ils sont trois et se ressemblent trait pour trait : tête de tapir, trompe et défenses d’éléphant, pattes de tigres larges comme des troncs, corps de buffle et queue de renard. Attirés par l’odeur du rêve, ils n’ont pas mis longtemps à le trouver. Leur apparente lenteur ne doit pas nous tromper : ce sont des prédateurs aux mouvements rapides et agiles, qui fondront sur leur proie sitôt qu’ils jugeront le moment opportun.

L’enfant écarte les jambes, raffermit sa prise sur la poignée de l’épée. Il leur fait face.

— Venez si vous voulez ! braille-t-il. Je n’ai pas peur de vous.

Les dévoreurs dévoilent d’immenses rangées de dents pointues. L’un d’eux glapit à la lune froide. Quoiqu’immenses, ces bêtes sont faméliques. Elles n’ont pas mangé depuis des années.

— J’ai une épée ! hurle l’enfant qui voudrait bien se faire menaçant. Une épée qui perce et qui tranche !

Mais l’épée en question ne trompe personne.

Les pas pesants des monstres vibrent dans le sol. Leurs griffes crissent. L’enfant serre les dents. Le premier monstre est presque à portée de lame. Il lève son immense patte et l’abat devant lui. L’enfant esquive de justesse.

— Et puis quoi encore ? s’écrie-t-il en prenant ses jambes à son cou.

Qu’est-ce que tu pensais, qu’il allait découper tes abominations en jolies rondelles fumantes ? Il n’est pas fou non plus. Les titans qui peuplent ton désert intérieur ont peut-être faim, mais il n’est pas dit qu’il faille leur offrir le repas.

Rapière serrée dans la main, l’enfant court sans se préoccuper de la direction : pour le moment, seule compte la distance. Les monstres ne le lâchent pas d’une semelle. C’est inutile, pense-t-il, ils vont me rattraper, mais avant de pouvoir poursuivre sa pensée, quelque chose lui fauche le pied. Une seconde après, il tournoie dans les airs et s’écrase comme un sac de lest jeté d’une montgolfière. Il crie. Ça fait un mal de chien. Le monstre a compris qu’il avait gagné : il veut juste s’amuser un peu.

— Ta mère aurait dû t’apprendre à ne pas jouer avec la nourriture, il grogne en vacillant sur ses pieds. Il se trouve spirituel, mais le dévoreur n’a pas beaucoup d’humour et l’envoie d’un coup de corne tutoyer les nuages. Cette fois, l’enfant atterrit sur une surface plus molle et par réflexe il referme la main… sur une poignée de poils drus. Il n’en croit pas ses yeux. Le voilà accroupi sur le dos du monstre, l’épée à la main et avec l’avantage de la surprise.

Sans réfléchir, il vise les fesses. L’épée pique la croupe de la créature, qui laisse échapper un cri aigu avant de se lancer dans une course désespérée. L’enfant tient bon sur sa monture, qui sous l’empire de la douleur distance très vite ses deux compagnons de chasse.

Un problème à la fois, songe l’enfant que tu étais. Maintenant que celui de la distance est résolu, on a tout le temps de se préoccuper de la direction.

Mais le monstre à tête de tapir, aux pattes de tigre et à queue de renard n’est pas du genre à se laisser conduire par autre chose que la douleur et l’urgence : il obéit à son instinct, et l’instinct en question lui commande de foncer tout droit. L’enfant s’en accommode, et même s’il n’aime pas ça, il lui pique l’arrière-train sitôt que l’allure faiblit. Après tout, ces monstres, c’est toi. Tu leur as donné naissance, à ces dévorateurs. Normal que l’enfant y passe ses nerfs.

— Ce désert n’a pas de fin, soupire-t-il au bout d’un long moment.

Épuisé qu’il est, le sommeil le guette. Il se colle une claque, puis une deuxième. Ça va mieux. Le monstre rugit. L’enfant pense qu’il se moque de lui, mais il n’en est rien : en réalité, c’est seulement le désert qui touche à sa fin.

— C’est pas trop tôt ! il s’exclame face au gouffre.

Car le désert débouche sur un vide monumental, comme un canyon de la taille d’une planète, et l’enfant a juste le temps de sauter du dos du monstre et de rouler sur les derniers mètres de sable avant de voir sa monture disparaître dans l’abîme. Quel idiot, pense-t-il avant de comprendre le service que lui a rendu le monstre en se laissant avaler par l’immensité du vide, une épée toute tordue plantée dans la fesse gauche.

Encore sonné, l’enfant se penche sur le bord du désert. Il n’y a… rien. C’est juste un grand trou noir, comme si le monde n’était rien d’autre qu’une assiette posée au beau milieu du vide.

— J’aurais dû réfléchir à la direction, grogne-t-il.

Parce que maintenant, il va falloir faire le tour.

Les heures passent et l’enfant marche au bord du monde. De façon arbitraire, il a choisi d’avancer dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. C’est son côté renégat. Un moment il se demande : « Je suis peut-être la trotteuse d’une horloge ? », mais il reprend ses esprits et continue sa route. Si ce désert est un territoire fini, il aura tôt fait d’en parcourir le périmètre. Il ne reste plus qu’à espérer que la sortie ne se trouve pas à l’intérieur des terres, ça ce serait énervant. Oh oui, ce serait très énervant.

Alors qu’il réfléchit à la meilleure manière de se venger de ton sadisme – disons-le tout de suite, ce n’est vraiment pas très sympa de ta part ; ça ne fait pas de toi une mauvaise personne mais avoue que tu ne lui rends pas la tâche facile, à ton enfant intérieur –, un cri de joie lui échappe.

— La sortie !

Mais il déchante vite. La sortie en question n’est pas conventionnelle. Il ne s’agit ni d’une porte – même verrouillée à double tour avec des chaînes et des cadenas, il l’aurait accepté –, ni d’un escalier en colimaçon – même bardé de pièges et de serpents venimeux, il l’aurait accueilli à bras ouverts –, ni même d’une passerelle branlante ou d’une trappe suspecte. Non. C’est une corde. Une fichue corde attachée à un pieu fiché dans le sable, tendue entre le désert et… le vide. L’enfant a beau mettre sa main en visière, grimacer pour mieux y voir, il ne distingue que la corde qui disparaît au loin dans les ténèbres du gouffre, droit devant. Des insultes lui viennent en tête, du genre vraiment salées, mais l’enfant sait qu’il n’a pas d’énergie à gaspiller en vaines gesticulations. L’heure est venue de jouer les équilibristes.

— Si je tenais cet abruti…

Déterminé, l’enfant pose un pied sur la corde, puis un autre, et avance sans se poser de questions. Quand on est suspendu au-dessus d’un vide impénétrable, quand on est perdu en pleine immensité aride et sombre dans un impitoyable cosmos, mieux vaut ne pas s’en poser.

Un pas après l’autre, les bras en balancier, l’enfant progresse vite. C’est plus facile que les monstres, se dit-il finalement. Enfin, c’est ce qu’il se dit avant d’arriver de l’autre côté. Parce qu’après cette interminable traversée en équilibre durant laquelle il a failli plusieurs fois basculer dans le vide, ce sont plutôt des envies de meurtre qui lui viennent. La corde débouche sur un mur – c’est bien ça, oui, un immense mur de briques où la corde disparaît comme si elle n’avait été tout ce temps destinée qu’au Passe-muraille.

Debout contre la paroi sur son fil d’Ariane, l’enfant regarde en l’air et distingue quelques mètres au-dessus les contours d’une porte. Il va falloir grimper.

— Si je tenais l’imbécile qui s’est trompé dans ses calculs, je lui ferais manger ses équations, s’énerve l’enfant.

Les briques forment heureusement une surface irrégulière où les prises sont nombreuses. En bon singe qui se respecte, il se hisse en un clin d’œil jusqu’à la porte et actionne la poignée.

Fermée, évidemment.

— Il y a quelqu’un ?

De l’autre côté du battant, des voix soupirent.

Je ne suis pas sûr de la couleur de cette armoire…

— Il n’aurait pas dû me dire ça. Comment veut-il que j’oublie ? Maintenant, je ne vais plus pouvoir penser à autre chose…

L’enfant fronce les sourcils et frappe à nouveau.

— Hé, je suis pendu dans le vide comme un idiot et j’aimerais bien sortir. Si vous vouliez bien me…

À nouveau des voix l’interrompent.

Ce pantalon me va vraiment bien. C’est ça qu’il faut que je porte à la soirée…

— Tu n’arriveras à rien. Aucune école ne voudra de toi. Le mieux que tu puisses faire, c’est d’apprendre un métier le plus vite possible… enfin, si tu en es capable…

— Je suis si fatigué… Si seulement j’avais le courage…

Cette fois, l’enfant perd patience.

— Hé ! Je comprends rien à ce que vous dites, je sais pas si vous m’entendez mais il y a clairement du monde de l’autre côté. Alors vous faites peut-être exprès de m’ignorer, mais…

Il frappe à nouveau le battant, plus fort cette fois, et son poing le traverse comme une feuille de papier. Ce n’est qu’une porte en trompe-l’œil.

L’enfant défonce le faux battant d’un coup de pied et arrive dans un couloir gris. Ce n’est peut-être pas le bon adjectif pour définir ce couloir. Il est gris, oui, mais c’est un gris d’ennui, un gris mou, un gris sans consistance qui n’est là que parce qu’il fallait mettre quelque chose, un gris sans imagination qui n’a pu naître que d’un esprit éreinté. C’est ton gris, c’est le tien. L’enfant souffle. Le gris le gagne, le contamine, il est si fort qu’il doit le combattre. Il avance. De chaque côté sont percées des meurtrières à travers lesquelles on peut regarder : elles donnent sur tes souvenirs, sur tes projets aussi. C’est d’ici que proviennent les voix.

Ici il y a ton premier jour d’école, ici il y a le baiser volé à Aurélia, un peu plus loin ce sentiment d’égarement quand perdu à ton bureau tu regardais l’heure avancer en souhaitant ta propre mort. Il y a aussi ton enterrement, enfin la manière dont tu l’imagines – c’est déjà là, couché sur le papier de tes souvenirs futurs, et la naissance des enfants que tu n’auras jamais, ou ceux que tu as déjà, tu ne sais plus, rien n’est très clair ici. Il y a aussi cette dispute avec un ami dans la cour de récréation, et ce soir où tu chantais à tue-tête dans ta salle de bain sans te préoccuper du voisin. Les images se mélangent, on dirait qu’elles sont faites d’une pâte molle et collante, elles s’agglutinent les unes aux autres, se mélangent puis se séparent à nouveau, en ressortent changées, passé et futur entremêlés. Une seule chose manque : le présent. Ce truc auquel tu ne penses jamais vraiment.

— C’est la pire chose que j’aie jamais vue ! s’exclame l’enfant. Ça me donne envie de vomir !

Un claquement derrière lui, puis la lumière s’éteint. Les voix s’effacent comme si elles avaient décidé de partir, et le couloir est plongé dans l’obscurité. Visiblement quelqu’un que je connais n’a pas envie que son enfant intérieur fouille dans ses pensées d’adulte.

— Ça va durer longtemps ? demande l’enfant.

Pour toute réponse, une boule de flammes fond sur lui. D’une roulade de judo, il l’esquive avec panache. On dirait que le gamin a réussi à te mettre en colère, je me trompe ? Entre lui et toi, c’est désormais un combat à mort qui s’engage. Tes anticorps lui sautent à la gorge – pas ceux qui te protègent contre le rhume et les angines, mais ceux qui gardent férocement l’unité de ton esprit, qui assurent sa cohérence, ceux qui t’empêchent de devenir fou les soirs où tu as bu et veillent sur ton âme en redoutables gardiens. Ils attaquent l’enfant, qui leur rend coup pour coup. Une trappe s’ouvre sous ses pieds, comme dans ce jeu de société où tu incarnais un aventurier. Elle donne sur un trou tapissé de pieux mortels, mais l’enfant bondit à temps et d’un savant coup de genou, y envoie valdinguer un ninja apparu entre temps. Des chauves-souris vampires essayent de le prendre à revers, mais l’enfant est un enfant depuis suffisamment longtemps. Il ne se laisse plus impressionner par des rongeurs. Il crie si fort que les volatiles éclatent en feux d’artifice terrifiants. Des singes aux mains comme des poêles veulent l’attraper pour lui tirer les bras jusqu’à ce qu’ils craquent, mais l’enfant les évite avant de bondir de crâne de crâne, slalomant entre les flèches, les balles et les lames. Ton inconscient est un peu rouillé, j’ai l’impression. Il ne peut pas grand-chose contre un enfant et sa détermination.

Soudain le silence et le vide. Le noir et la mort. Les pièges et les monstres sont partis, les souvenirs aussi. L’enfant lève les yeux, et les étoiles froides et cruelles plantent leur regard dans le sien. Il est seul face au cosmos. Il n’est pas quelqu’un d’impressionnable, enfin c’est ce qu’il croit, mais ce spectacle le pétrifie. Sur cette scène minérale, la vie est un accident, il le sait, et les étoiles le savent aussi. Il est perdu, seul, et tout espoir l’abandonne.

— Foutues étoiles ! crie-t-il en tombant à genoux.

— Oh ce ne sont pas des étoiles, dit une voix diluée dans la pénombre. C’est juste la lumière qui filtre à travers mon crâne. Chaque point lumineux, c’est un cheveu tombé avec l’âge. Autant dire qu’il fait de plus en plus jour ici…

Cette voix c’est la tienne. L’enfant se retourne. Maintenant que vous vous faites face, il te détaille des pieds à la tête. Tu n’as pas celle des bons jours, il faut dire, tout en toi transpire la déprime des quotidiens identiques et des nuits sans sommeil. Tu portes un uniforme, probablement celui de l’entreprise qui t’emploie ou, à défaut, celui que tu t’es imaginé et qui te colle à la peau. Tes yeux sont cernés de poches, tu n’es plus que l’ombre de toi-même. Pour tout dire, il a beau savoir qui tu es, l’enfant que tu étais ne te reconnaît même pas. Il te dévisage en silence. Ce n’est pas souvent qu’il ne sait pas quoi dire, mais son mutisme parle sans doute pour lui. Alors c’est toi qui parles :

— Tu sais quoi ? J’en ai assez, je démissionne. Des années que je suis aux commandes et rien de vraiment bon n’en est jamais sorti. Je te laisse volontiers la place.

L’enfant te regarde partir lentement jusqu’à disparaître, comme avalé par l’ombre, et aussitôt le noir s’efface. L’enfant voit. Il ne voit pas avec ses yeux, enfin pas vraiment, non, il voit avec les yeux à l’intérieur de sa tête, ceux que tu utilises quand tu rêves la nuit, ceux qui n’ont pas besoin d’être ouverts pour regarder quelque chose. Ça y est, l’enfant est aux commandes : tu lui as laissé carte blanche.

— Connard ! dit l’enfant, et c’est ta bouche qui le prononce.

Ton patron lève les yeux et te regarde comme s’il avait mal entendu.

— Pardon ? il te demande.

— Connard ! tu répètes. Ouais, tu m’as bien entendu.

— Allez rendre visite aux ressources humaines de ma part ! qu’il dit, ton patron. Ramassez vos affaires, et partez.

Ton patron, il tremble un peu. Il est en état de choc. Parce qu’il n’en dira jamais rien, mais son cœur, lui, bat à trois cents à l’heure. Le type n’en croit pas ses oreilles. Jamais on n’a osé l’insulter. Bien sûr, il sait quel genre de patron il est, mais personne n’ose le lui dire à haute voix.

Ton enfant, lui, il rigole. Maintenant qu’il est à l’œuvre, c’est l’heure de s’amuser.


 

❤️

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Délicates et fragiles

Une petite fille fait une étrange découverte dans la rivière gelée qui borde le fond de son jardin.

 

{ Cette histoire vous est confiée. Vous en êtes le gardien. Cette responsabilité vous incombe. Sans vous, elle disparaîtra. C’est de cette façon que survivent depuis toujours les choses insignifiantes. }

 

C’est presque autant une tache qu’une forme, pense-t-elle, mais comment trancher ? Personne ne se préoccupe du sort d’une tache – c’est un vestige, une empreinte, quoi que ça ait été ça appartient au passé, ce n’est plus parmi nous. Alors qu’une forme, c’est autre chose… Une forme réside là où elle se trouve, elle s’y insère en un lieu et en un temps. Ce n’est pas un souvenir… Même floue, une forme est un marqueur de concret.

À quatre pattes sur la glace, Paule plisse les paupières pour mieux scruter l’objet de sa curiosité. Le froid traverse ses gants, il monte à travers ses orteils, ses genoux et ses paumes. Ni vraiment forme, ni vraiment tache. La fillette retire son gant et toque du doigt contre le ruisseau gelé. Celui-ci lui renvoie le son mat des portes condamnées.

— Qu’est-ce’ tu fais, Paule ?

Adrien, quatre ans – surnommé le Minuscule – n’ira pas plus loin. Du haut de son petit mètre, le garçon pèse moins lourd qu’un sac de plumes, mais Paule lui a interdit d’approcher du cours d’eau gelé. Elle se souvient de cette année où les feuilles d’automne étaient tombées si tard : la glace avait cédé sous son poids. L’eau n’était pas très haute, mais ç’avait été comme si des centaines de serpents lui avaient mordu les mollets. Elle avait pourtant réussi à s’extraire du trou, puis, trempée jusqu’à la taille, hors d’haleine et frigorifiée, à remonter l’allée en se tenant les cuisses et en claquant des dents. Depuis, chaque jour d’hiver, elle vérifie l’épaisseur de la glace avant de patiner dessus. Le ruisseau, qui dessine une frontière au fond du jardin, n’est pas si loin de la maison, mais c’est plus prudent.

— Paule ? insiste le Minuscule en soufflant dans ses mains.

Les lèvres de la fillette touchent presque la glace, et à la pensée d’y rester collée elle se redresse d’un bond.

— Y a quelque chose de pris dedans.

— Un poisson ?

— Non, c’est plus gros. Mais j’arrive pas à bien voir.

Le Minuscule se gratte le bonnet du bout des moufles. Il dit que ça l’aide à réfléchir, mais Paule pense que c’est surtout parce qu’il a vu quelqu’un le faire dans un film.

— C’est sûrement un truc mort ! le Minuscule finit par hurler.

Paule hoche la tête. L’hiver a figé le ruisseau il y a déjà deux semaines, et jusqu’ici le soleil n’a pas réussi à en venir à bout. Son frère a raison : qui que soit le prisonnier, celui-ci doit être mort depuis longtemps.

— Y a qu’à demander à Papa.

Paule le sait, son père n’est pas magicien – il ne fait pas de miracles et ne réveille pas les morts –, mais d’un, il est son père, et de deux, il possède des outils, ce qui est suffisant pour faire de lui l’homme le plus puissant de l’univers.

Ils courent jusqu’à la porte de l’atelier qui donne sur le jardin et l’ouvrent en grand. Des feuilles de papier volent à travers la pièce, mais comme Papa est habitué, il ne lève pas les yeux de son ordinateur.

— Y a quequ’ chose dans le ruisseau, souffle Paule.

Papa sourit comme il sourit toujours quand il n’attendait qu’un prétexte pour qu’on l’arrache à ses obligations : ses rêves, il les a depuis longtemps remis entre les mains de ses enfants. Fermant le capot de l’ordinateur, il les rejoint aussitôt dans l’ici-et-maintenant.

— Je vais chercher les outils, dit-il après que Paule lui ait expliqué la différence entre une forme et une tache.

&&&

Papa se charge de la pioche, suivi du Minuscule qui marche dans ses pas et le colle comme son ombre. Il traîne la pelle derrière lui, et son plat dessine un sillon dans le givre. De son côté, Paule fait attention à ne pas se blesser avec les dents de la scie, qu’elle transporte à bout de bras comme une relique sacrée.

— Effectivement y a quelque chose, dit le père en examinant le ruisseau. Reculez. Je vais casser la glace…

Il lève la pioche au-dessus de sa tête, et d’un geste clair fend le ruisseau en deux. La glace craque, proteste, mais au bout du compte finit par céder. Leurs souffles forment des nuages d’angoisse et d’excitation.

— Adrien, passe-moi la pelle…

Papa grogne tandis qu’il soulève les blocs de glace. Ils s’abattent sur la berge comme des météores. La terre et la poussière ternissent leur éclat, et aux yeux de Paule c’est le monde entier qui est sali : la fillette voudrait les nettoyer avec de l’eau et une brosse, mais elle sait que c’est idiot, même si elle ignore pourquoi ça l’est.

— Je crois deviner de quoi il s’agit, dit Papa en soulevant à hauteur de visage un bloc de glace que la poussière a rendu opaque.

Il rejoint les enfants, tire la manche de son pull et frotte la surface de l’écrin. La glace fond tout doucement, et la forme réapparaît comme une chose très ancienne cachée à l’abri des regards sous une vitrine sale.

— C’est ce que les gens du coin appellent un Kodama, explique Papa. C’est un esprit des bois. Un élémentaire.

— Un vrai esprit de la nature ? demande Paule.

— Ce n’est pas si étonnant, poursuit Papa. Les voisins racontent que la forêt en est infestée. D’habitude ils ne s’approchent pas des villages, mais celui-ci a dû tomber dans la rivière et dériver jusque là. Le pauvre, il s’est retrouvé pris dans la glace. C’est la première fois que j’en vois un d’aussi près…

— Alors, il est mort ou pas ? grogne le Minuscule, que l’idée du temps qui passe décidément obsède.

Papa secoue la tête.

— On va le ramener à la maison pour vérifier.

Paule jubile en silence. Comme beaucoup d’enfants de son âge, elle connaît les esprits de la nature sur le bout des doigts : elle s’est très tôt prise de passion pour eux et a dévoré la littérature spécialisée, a visionné quantité de documentaires sur internet et a même demandé à ses parents de soutenir un organisme de préservation. Elle se souvient de cet esprit de l’air aperçu l’année de ses trois ans, et se rappelle encore la manière dont ses innombrables voilures dansaient au gré des courants. Ce jour-là elle est tombée amoureuse du mystère, et de sa rareté.

&&&

L’évier de la cuisine fume. Papa a ouvert le robinet et l’eau coule doucement sur le bloc de glace ; pas de l’eau chaude, surtout pas, de l’eau froide, pour éviter un choc. La prison gelée fond lentement, et bientôt le corps de l’esprit de la forêt apparaît sous leurs yeux.

Il n’est pas plus gros qu’un pigeon et son dos est recouvert d’une fourrure rase de couleur verte qui ressemble à du velours. Deux gros globes font saillie sur son crâne – ce sont ses yeux, explique Papa, mais on ne peut pas les voir car ses paupières sont closes. Ses pattes ne se terminent pas en griffes acérées, mais en doigts minuscules : il ressemble à un tout-petit singe vert, mais avec une tête de musaraigne, et son pelage luit d’une aura claire et diffuse.

— Il est en vie, souffle Papa. Je crois qu’il dort. Il doit être épuisé.

— Je n’ai jamais lu que les esprits de la nature pouvaient hiberner. Tu penses que c’est possible ? demande Paule.

Le visage de Papa trahit sa stupéfaction : il ignorait qu’une telle créature pouvait survivre aussi longtemps dans la glace. Même si, mi-corps mi-souffle, les esprits de la nature échappent aux classifications habituelles, ils n’en restent pas moins soumis à certaines lois.

— On dirait, oui, on dirait bien… Il faut croire que la nature sait parfois prendre soin de ceux qui l’habitent. Posons-le dans ce carton et laissons-le se reposer à l’abri du chat. Il finira bien par se réveiller.

Le Minuscule et Socrate affichent un air déçu, le premier parce que l’élémental n’est pas mort, et le second – qui se trouve être le chat de la maison – parce qu’il ne pourra pas se mettre la créature sous la dent. De toute façon, aucune chance que l’un ou l’autre parvienne à ses fins. Paule fera barrage. Elle sera sa gardienne.

— Qu’est-ce que c’est que cette chose ? demande Maman plus tard en rentrant du travail.

— Un nouvel ami, dit Paule. Un ami endormi.

— Comment peut-on être ami avec quelque chose d’endormi ?

— On peut, c’est tout, répond la fillette qui sait qu’au fond « endormi » n’est pas si important quand il s’agit d’un ami.

&&&

Des jours durant, Paule veille sur l’esprit et reste à son chevet. Quelque chose, elle ignore quoi, l’empêche de lui trouver un nom – comme si lui en attribuer un briserait la distance et le mystère, comme si le respect de ce qui nous rassemble, mais aussi de ce qui nous sépare, était à ce prix.

Papa pensait que le Kodama sortirait vite de son état d’hibernation une fois la glace fondue, mais il s’est trompé. Ce n’est pas la première fois.

Alors entre les promenades au jardin, les dessins sur la table de la cuisine, les soupirs face aux fenêtres givrées, Paule ouvre la boîte et observe l’esprit dormir. Il semble paisible. Ses côtes se soulèvent lentement, à intervalles réguliers, et quand elle le caresse il lui semble parfois qu’il frémit, de ce qu’elle imagine être le plaisir de se sentir au chaud et en sécurité. Parfois elle fredonne une chanson, les lèvres closes, pour le bercer. C’est une chanson qu’elle a inventée, ou plutôt qui lui a été soufflée en rêve. Même si elle n’a pas de paroles, elle sait que la chanson parle du Kodama.

— Je te dis qu’il est mort, gronde souvent le Minuscule.

— Laisse-le dormir, répond Paule. Fiche-nous la paix.

— Secoue-le un peu, au moins…

— Pas question.

Alors elle referme la porte du bûcher, là où Papa a placé la boîte, près de la chaudière d’où émane une agréable odeur de chaud.

Paule sait qu’il existe des choses délicates et fragiles, et que ces choses délicates et fragiles ont besoin de nos yeux pour les voir et de nos mains pour les protéger. Elle sait aussi que c’est parfois notre absence qui garantit leur existence. Elle n’en est pas certaine, c’est d’ailleurs davantage un sentiment qu’une conviction, mais elle sait savoir certaines choses sur les choses délicates et fragiles – qu’elle serait pourtant incapable d’expliquer. Elle sait juste qu’elle les sait, et c’est la raison pour laquelle elle a jusqu’ici résisté à la tentation de soulever les paupières de son protégé. Elle voudrait tellement admirer ses yeux.

Mais ces rencontres-là arriveront en temps voulu. Les choses délicates et fragiles ont un temps qui leur est propre, elles avancent à un rythme différent du nôtre, comme la respiration douce et cadencée de celui qui se love au fond de la boîte en carton.

&&&

Les semaines s’écoulent et les nuits s’égrènent, succèdent aux jours légers et aux éclats de rire.

Un matin comme un autre, Paule descend au bûcher et trouve la boîte ouverte. Son instinct lui commande d’appeler son père, mais elle en étouffe l’urgence derrière des lèvres scellées. On entend quelque chose gratter derrière les vieux journaux entassés dans un baril de lessive vide. De sa gorge serrée monte alors un air familier – la litanie fredonnée des choses délicates et fragiles.

Mmmh mmmmmh mmmmh-mmh…

Mmmh mmmmmh mmmmh-mmh

Une tête ronde surmontée de deux énormes yeux dépasse lentement l’horizon des journaux. Et dans ce regard, dans ce regard, brille la beauté des choses délicates et fragiles.

— Bonjour, dit Paule.

Le Kodama esquisse un sourire. Ses dents et sa bouche sont comme tapissées de lichens aux couleurs passées. Elle lève la main. L’esprit se tasse, sauvage et méfiant.

— N’aie pas peur…

Elle fredonne encore cette chanson qu’ils sont les seuls à connaître, et l’esprit se redresse. Ses narines palpitent.

— Ça te plait ?

La créature émet un drôle de son, comme un soupir à l’intérieur, et déploie lentement deux voilures au sommet de son crâne. C’est comme si sa tête était pourvue d’ailes, sauf qu’il s’agit de ses oreilles, pense-t-elle. Ces dernières se plient, se courbent et ondoient au rythme de la mélodie.

Elle dit :

— Nous serons amis.

Et tout au fond de ce qu’elle est, de ce qu’elle respire, de ce qu’elle pense, elle sait que rien ne saurait être plus faux que cette promesse en l’air. Mais le temps d’un battement des immenses paupières du Kodama, elle se sent à sa place au beau milieu du monde.

Se sentir à sa place dans quelque chose de si grand, ça aussi c’est une chose délicate et fragile.

&&&

La voiture s’engage sur le chemin qui mène à la forêt. À l’intérieur, Paule et son père restent silencieux. Le plus difficile a été de convaincre le Kodama d’entrer dans le véhicule avec eux, et l’esprit tremble comme une feuille tant gronde le moteur et grince le levier de vitesse. Ses doigts, délicats et fragiles, s’agrippent au manteau de l’enfant. L’hiver a pris fin en toute discrétion, et si le printemps n’est pas encore là, on remarque quand même des indices de sa venue prochaine.

— On va se garer et couper à travers champs, dit Papa tandis qu’il arrête la voiture au bord de la route, le long du fossé. D’ici on peut suivre le ruisseau à pied.

À cet endroit le cours d’eau fend la lande et file se perdre un peu plus loin sous l’ombre des arbres. Le vent chuchote ; il est doux, presque amical. Et sitôt la portière ouverte, le Kodama s’échappe pour s’en remplir tout entier.

— Tu es arrivé, dit Paule.

Sans se presser, car il connaît le chemin, l’esprit renifle l’air, traverse la langue d’asphalte et se dirige vers la forêt en longeant le ruisseau. Paule et son père le suivent, à une distance respectueuse. Leurs bottes de caoutchouc collent à la terre mouillée. Celle-ci paraît décidée à les engloutir, alors chaque pas est un combat. Mais le Kodama poursuit son chemin sans se soucier d’eux.

— Est-ce qu’il va retrouver sa famille ? demande la fillette.

Papa hausse les sourcils et pèse ses mots. Il n’a pas l’air confiant, mais comme il l’a expliqué à ses enfants, on ne doit rien garder qui ne nous appartienne pas.

— Ils l’ont peut-être attendu, répond-il. Sinon, il devra chercher un peu…

Paule ne cache pas son inquiétude : les esprits de la forêt vivent en communauté, elle le sait pour l’avoir lu, et ils se déplacent souvent pour chercher de la nourriture. Mais l’heure est d’abord aux adieux.

Le Kodama trépigne, s’agite. Il accélère le pas.

— Plus vite ! s’écrie Paule.

Mais alors qu’elle s’apprête à supplier l’esprit d’attendre, pour lui expliquer que la terre détrempée les ralentit et qu’elle voudrait lui chanter une dernière fois cette chanson qu’il lui a inspirée, son cri s’éteint dans sa gorge. Elle ne lui a pas donné de nom. Comment appelle-t-on quelque chose qui n’a pas de nom ?

Elle lève la main, mais il est trop tard : le Kodama, pressé de retourner chez lui, disparait derrière un arbre, comme avalé par la forêt.

— Il ne s’est même pas retourné, soupire Paule.

— Nos sentiments ne concernent que nous, explique son père. La nature a ses propres sentiments. Retournons à la voiture.

Mais Paule n’est pas décidée à renoncer. Surtout, elle ne parvient pas à se défaire du poids qui leste son estomac.

— J’y vais, dit-elle.

Papa ne répond rien.

Les branches craquent sous ses pas tandis qu’elle franchit la lisière du bois comme on pénètre dans un lieu consacré. Papa marche derrière elle, tout près. Elle regarde ses pieds. L’ombre des arbres pourrait les effacer du monde, pense-t-elle, c’est une ombre paisible mais il ne faut pas se méprendre : son pouvoir d’oubli est immense.

En son for intérieur, Paule bout d’indignation ; car la colère en elle a effacé la tristesse. Quelle ingratitude, rumine-t-elle en se remémorant les heures passées à soigner la créature.

Papa s’arrête. Inquiète de ne plus entendre ses pas, Paule se retourne. Son père est pourtant bien là, le nez en l’air, et il pointe du doigt la voûte au-dessus de leurs têtes.

— Regarde ! murmure-t-il.

Paule lève les yeux. Ils sont là, innombrables – pas des dizaines, ni même des centaines, mais peut-être bien des milliers, assis à califourchon sur les branches noueuses, en silence, leurs immenses yeux saillants posés sur les visiteurs. Ils sont beaucoup trop nombreux pour que Paule puisse distinguer le Kodama qu’elle connaît de tous ses congénères. Ils se ressemblent tellement qu’ils sont presque identiques.

— Laissons-les tranquilles, dit Papa en reculant. Aujourd’hui, c’est nous qui sommes des choses curieuses.

Délicates et fragiles, ajoute Paule en pensée.

Et tandis qu’elle et son père rebroussent enfin chemin, un air familier descend des branches nues jusqu’aux oreilles de l’enfant. Les esprits fredonnent la chanson de Paule, et le vent se joint à leur chorale.

 

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Né pour ça

Quand la nature vous fait un don, il serait criminel de ne pas l’exploiter…

Erwin n’avait pas le goût des cérémonies. Ce n’était pas son genre. Tout entier consacré au dessin dont il gravait les lignes dans la table du salon — l’enfant pesait de tout son poids sur la pointe du crayon comme un bûcheron sur sa hache —, Erwin remarqua à peine l’arrivée dans la pièce des deux hommes en trench-coat.

Sa mère lui avait parlé d’eux. Sa tête résonnait encore des recommandations martelées au dîner, rapport à la visite, genre ne fais pas ton timide, regarde-les droit dans les yeux quand ils t’adressent la parole, ne dis rien que tu n’aies pris le temps de réciter au moins trois fois en pensée, des conseils de ce type. Les répétitions les avaient occupés toute la semaine, ce qui n’était pas un mal : elles étaient encore fraîches à son souvenir et il n’aurait pas à trop chercher ses mots. C’était important de ne commettre aucune erreur, capital même s’il fallait en croire ce que sa mère lui avait répété entre le moment où le facteur lui avait remis la lettre de la paroisse et celui où la sonnette avait été actionnée, cinq minutes plus tôt, coupant court aux jérémiades, incantations et questionnements à haute voix.

Introduits par la mère d’Erwin, pour l’occasion habillée tout en noir — elle portait aussi le collier d’Oma —, les deux hommes refermèrent la porte derrière eux et prirent soin de ne pas la faire grincer. L’atmosphère était déjà suffisamment épaisse comme ça.

— Erwin ?

Le visage barbouillé de maquillage de la mère se figea dans un sourire crispé.

— Inutile de le presser, fit le premier visiteur en défaisant les boutons de son manteau, révélant un col romain. Nous avons tout notre temps.

L’enfant leva un front plissé de contrariété et, le poing serré sur son crayon, cloua le prêtre du regard. Le but de la manœuvre était d’arborer un air menaçant — mais pas trop — comme sa mère le lui avait appris.

— Tu peux rester assis, dit le second inconnu. Lui aussi portait sous son manteau une belle chemise noire d’aspect satiné ornée d’un col romain, sur laquelle pendait un crucifix tout simple même pas peint ou rien.

Erwin grinça des dents, posa son crayon et, appuyant ses paumes sur le rebord de la table, repoussa son fauteuil roulant. Les roues couinèrent dans un silence à couper au couteau. Lèvres pincées, les prêtres pivotèrent vers la mère qui ne s’était pas départie de son avatar de sourire.

— Désolé, gronda le premier homme.

— Il est habitué, pas vrai Erwin que t’es habitué ? Ce gosse est un vrai roc, rien ne l’ébranle, un chef, voyez. Vous lui diriez que sa pauvre mère est tombée du sommet de la tour de la télé qu’il ne hausserait même pas un début de sourcil.

Elle alluma une cigarette, tendit la boîte vers les prêtres qui refusèrent poliment.

— Le jour où son abruti de père s’est fait écraser par ce fichu container, Erwin avait un appétit d’ogre, crut-elle bon d’ajouter. Pas vrai, Erwin ? Il aurait mangé la lune. Le môme, pas de doute, c’est votre client…

— Je peux ? souffla le premier prêtre en désignant une chaise.

L’homme s’installa face à la table, droit comme un manche dans son pantalon plissé et sa chemise impeccable, et sortit de sa mallette un porte-document en carton qu’il posa en évidence devant lui.

— Vous voulez une aut’ chaise ? demanda la mère. On n’est jamais que deux dans cet appartement, alors il n’y a qu’une chaise, mais je peux aller en chercher une chez le voisin…

— Je reste toujours debout, dit le second prêtre. Au cas où les choses tourneraient mal…

La mère d’Erwin secoua la tête. Des mèches folles barraient son front, crépitaient sur son mégot, dispersant à travers le salon une odeur d’ongle cramé. Des cris d’enfants éclatèrent dans la cour en bas. Elle décroisa les bras, claqua des talons jusqu’à la fenêtre et la referma sèchement.

— Je suis le père Wolfgang, dit l’homme assis face à Erwin. Tu sais pourquoi je suis là, mon garçon ?

Erwin planta un regard féroce dans celui du prêtre et, comme une bête prête à mordre, brisa le crayon qu’il tenait dans son poing. Le père Wolfgang sourit, pas intimidé le moins du monde par le personnage qu’Erwin tâchait d’interpréter. Sa mère avait insisté : pour cet entretien, il devrait avoir l’air encore plus mauvais que d’habitude. Ce n’était pas rien. Les rares fois où Erwin quittait ces murs, les chiens couinaient sur son passage, les enfants des voisins retournaient se terrer dans les clapiers qui leur servaient de logements et le ciel lui-même, comme s’il manquait de mots, observait un silence de caveau. Erwin était né huit ans plus tôt, rejeton d’un orage si puissant qu’il avait failli déraciner l’hôpital et le renverser comme une crêpe. L’enfant paraissait avoir gardé depuis certaines caractéristiques propres aux tempêtes.

Le prêtre ouvrit la pochette d’où il tira un crayon et une feuille de papier vergé.

— Tu peux bien montrer les dents et faire la mauvaise tête, ça ne te sera d’aucune utilité. Klaus et moi rencontrons une dizaine de gamins comme toi par semaine, tous plus méchants les uns que les autres… Mais cela ne fait pas automatiquement d’eux de bons candidats. Le Mal, le vrai, celui qui brûle dans le cœur de l’Adversaire, ne se résume pas aux grappes de grimace dont tu déguises ton visage.

Erwin faufila un regard troublé vers sa mère. Lisant la détresse dans l’œil de son rejeton, elle opina du chef et disparut lâchement derrière un nuage de fumée.

— Ta lettre de candidature indique que ton père est décédé il y a deux ans…

— Franz était un imbécile qui se moquait des consignes, intervint la mère, et il a eu ce qu’il méritait. L’usine qui l’employait aussi. Même si ça s’est produit le jour de son anniversaire, Erwin n’est pas responsable de sa mort…

Elle étouffa un soupir, puis ajouta :

— … malheureusement.

— Ne partons pas perdants, madame. Bien sûr, le parricide est toujours un avantage, mais il n’est plus une condition sine qua non depuis le concile de 2016.

Soulagée, la mère d’Erwin se massa l’épaule et écrasa le filtre de sa cigarette dans un cendrier tête de chien. Erwin se relâcha, comme libéré d’une tension.

— Par contre, poursuivit-elle, les jours d’après sa naissance, des signes — elle appuya ce mot à dessein — se sont manifestés.

— Quel genre ?

— Ce foutu orage d’abord. Et puis le tremblement de terre.

— Un tremblement de terre ?

— Un glissement de terrain, en vrai. Vous le saviez, vous, que Berlin était construite sur des marécages ? C’est sablonneux là-dessous. La pluie avait dû s’infiltrer dans une fissure ou quelque chose comme ça, et le bus qui nous ramenait de la maternité à Marzahn a piqué du nez droit dans une fosse.

— Le bus a dévié ?

— Non non, un trou au milieu de la route, pouf, creusé comme ça en deux temps trois mouvements. Le gosse a failli y passer.

Le prêtre contempla sans pudeur le fauteuil roulant d’Erwin.

— Je comprends.

— Oh non, la colonne vertébrale, ça a eu lieu bien plus tard. Erwin n’a rien eu dans le bus, mais moi le choc m’a fracturé le nez. C’est pour ça que j’ai l’air d’une boxeuse.

— Je…

— Deux jours plus tard, épuisée par les cris d’Erwin qui ne faisait que pleurer jour et nuit, une voisine s’est cassé le bras dans la cage d’escalier. La vieille dame du dessus est morte une semaine après, les pompiers ont dit qu’elle avait les yeux révulsés comme dans les films, voyez, comme si elle avait vu quelque chose qu’elle aurait pas dû voir avant de passer l’arme à gauche. Deux heures avant, Erwin s’était enfin arrêté de chouiner. Pendant qu’ils descendaient son corps, le môme gazouillait, c’était presque mignon.

— Un peu moins vite s’il vous plaît.

Le stylo du père Wolfgang dansait sur la feuille de papier, la noircissait de pattes de mouche qu’Erwin, de là où il se tenait, aurait été bien en peine de déchiffrer.

— Le gosse devait avoir deux ans au moment de l’accident. Tu te souviens, Erwin ?

Le garçon secoua la tête, toujours mutique.

— Évidemment, t’étais pas plus haut que ça et tu tenais à peine debout. Elles n’auront pas servi longtemps, tes guiboles.

Le second prêtre réajusta ses lunettes, impassible.

— Mon mari ne bossait pas — il s’était planté un clou dans le pouce ou un truc du genre —, et je devais aller chercher un colis à cette foutue Poste qui ne monte jamais les étages, alors Franz était allé le chercher à la crèche, et peut-être bien qu’il avait un peu bu, je sais pas trop. À l’hôpital, il m’a raconté que le gamin lui avait mordu le doigt et qu’il en avait lâché la poussette. L’engin s’est mis à dévaler la rue, a traversé le carrefour à toute berzingue et est allé se planter dans un feu de circulation. Ça lui a coupé la chique, au mioche, tout net, mais il était encore en vie. On pouvait pas en dire autant des autres conducteurs. Les gars avaient braqué pour éviter la poussette et leurs voitures s’étaient encastrées les unes dans les autres, juste au croisement. Dix-sept morts, dix-sept… J’aurais mieux fait de prendre un abonnement à l’hôpital, parce que jusqu’à aujourd’hui, ça n’a pas été beaucoup plus brillant. Le gosse est une arme de destruction massive, un génocide en fauteuil roulant. Il porterait la poisse à une armée de chats noirs…

Sans cesser de noter, le prêtre se tourna vers l’enfant qui, plongé dans le marasme de ses pensées coupables, se tripotait le bout des doigts comme si ce qu’il souhaitait le plus au monde eut été de se voir transporté en un battement de paupière à l’autre bout de la ville ou d’être transformé en mouton de poussière pour rouler sous un meuble.

— Erwin ? Qu’est-ce que tu penses de tout ça ?

— Le gosse aime pas parler.

— C’est à lui que je pose la question. Erwin ?

L’enfant crispa les poings sur son fauteuil, les yeux gonflés. Le roquet grimaçant et rongé de noirceur avait cédé la place à un petit garçon de huit ans qui, malgré les cernes qui lui mangeaient les joues, n’avait pas l’air plus menaçant qu’un autre gamin.

— Oui ?

Sa voix craquait dans sa gorge comme si ses poumons étaient sculptés dans une matière friable — de la craie, pensa le père Wolfgang.

— Dis-moi mon grand, est-ce que tu parles des langues étrangères ?

— Quequ’zunes, oui.

Le prêtre lui adressa une question en latin, à laquelle l’enfant répondit du tac au tac.

— Impressionnant, concéda le visiteur en griffonnant sa feuille. Et l’araméen ?

Sur un ton emprunté et sans doute un peu scolaire, Erwin récita les quelques mots que lui avait appris sa mère. Même s’il était naturellement doué en langues et qu’il lui suffisait d’un peu d’entraînement pour maîtriser n’importe quel idiome en deux-deux, il expliqua n’avoir pas vraiment eu l’occasion de s’y intéresser. Le prêtre hocha la tête, satisfait.

— Un vrai p’tit génie, dit la mère. Il connait des trucs que je n’ai jamais appris. Pour un gosse de huit ans, c’est un sacré futé. Un surdoué, même.

— Ce n’est pas le cas de tous les enfants ?

— Je sais pas, j’en ai eu qu’un seul et ça m’a suffi.

Le prêtre reporta son attention sur le garçon.

— Est-ce que tu as déjà eu l’impression d’être plusieurs à l’intérieur de toi ?

— Comme… des voix dans ma tête ?

— Par exemple.

— Ça peut arriver… Y a ce type qui m’ regarde dans ma chambre, la nuit.

— Vraiment ?

— C’est pas un bavard, mais des fois il cause.

La mère haussa les épaules et se renfrogna. Ce n’était pas comme si elle n’avait pas insisté auprès de son fils pour qu’il exagère certains détails effrayants, notamment ceux concernant les apparitions dont il était le seul témoin.

— Des symptômes de possession ? demanda le prêtre en se tournant vers elle.

— Ça a bien pu arriver, pour ce que j’en sais. Après, les mômes, entre l’un qui crie parce qu’il a pas eu son gâteau et l’autre qu’est investi par le démon, y a pas grande différence. Erwin, raconte-lui ton truc, là, avec les piafs…

— Je vous demande pardon ?

— Erwin ! Le truc avec les piafs…

— C’est pas que les oiseaux, siffla l’enfant. Ça marche aussi avec d’autres trucs.

— Oh, croyez-moi, ce gosse-là, il est impayable, pas vrai Erwin ? Comment que t’appelles ça, ton machin ?

— C’est mon « lien »…

La mère se frappa la cuisse comme si quelqu’un lui avait raconté une bonne blague et chercha le regard du second prêtre, en vain. Le père Wolfgang était tout ouïe.

— Ça marche avec les petites bêtes, dit le garçon, genre les fourmis et aussi les cafards qui sortent des toilettes. Ça peut aussi fonctionner avec les guêpes. Le mieux, c’est les corneilles, à Berlin il y a des tonnes de corneilles. Je ferme les yeux et je pense à ce que j’aimerais qu’elles fassent, ou à l’endroit où je veux qu’elles aillent : quand je serre les poings assez fort, les oiseaux s’envolent et ils font tout ce que je leur dis de faire.

— Le môme a tué un chien l’autre jour avec ce tour de magie. Je vous le dis, un vrai génie. Remarquez, avec tous les livres qu’il s’enfile, faudrait vraiment le vouloir pour se plâtrer le cerveau comme tous les autres gosses d’abrutis dans le quartier.

Le père Wolfgang avait interrompu sa prise de notes. Son visage exprimait un curieux mélange de surprise, de crainte et d’intérêt. Ses lèvres battirent plusieurs fois comme une bouche de poisson. Erwin, penaud, se mangeait l’intérieur des joues.

— Tu contrôles les animaux ?

— Ouais. Enfin, juste les petits. Ça marche pas avec les rhinocéros. J’ai essayé, au zoo.

Erwin ferma les yeux, leva un doigt en l’air et grinça des dents pendant six secondes. Le cadavre d’un cafard foudroyé s’abattit du plafond sur la table. Le prêtre sursauta, se retint d’applaudir, émerveillé. Les candidats étaient nombreux et tous avaient des aptitudes plus ou moins extraordinaires, mais l’histoire d’Erwin était suffisamment éloquente pour qu’il la propose à un conseil d’experts. Surmontant son dégoût, l’ecclésiastique serra la main de l’enfant — sa minuscule paume était glacée de sueur — et se tourna vers la mère.

— Nous reviendrons demain. Avec des accessoires.

Sitôt les prêtres partis, Erwin reprit son dessin là où il l’avait laissé. Adossée contre le mur, sa mère exhala un long nuage de fumée et s’y perdit tout à fait.

— C’était, genre, à peine passable. T’aurais pu mieux faire. Tu sais mieux faire quand ça t’arrange. C’est notre chance Erwin, p’t-être la seule. Alors faut pas que tu te gâches, tu m’entends ? Sors tout ce que tu as et fais tout ton possible. Tu voudrais pas qu’on se soit donné tout ce mal pour rien, tous les deux, hein ?

Erwin, pensif, se gratta l’arête du nez sans quitter son dessin des yeux.

Quand le père Wolfgang frappa à la porte le lendemain, une véritable armée de Dieu l’escortait en miniature : outre le second prêtre qui l’accompagnait la veille, on comptait désormais la présence d’un rabbin affublé d’une veste de survêtement, d’un imam tout en blanc, de trois grouillots à peine majeurs croulant sous le poids de tout un tas de caisses, récipients et boîtes en plastique, ainsi que d’une équipe de quatre documentalistes équipés de caméras, de microphones et d’enregistreurs à bande. La mère d’Erwin pâlit en ouvrant la porte et fila en cuisine pour refaire du café. Au salon, l’enfant mangeait des céréales au chocolat dans un pyjama cousu d’un écusson d’ourson à bicyclette, et n’avait pas l’air plus réveillé que les autres. La journée promettait d’être longue.

Les techniciens déployèrent les trépieds sur la moquette piquetée de brûlures, fixèrent les caméras sur leurs supports et branchèrent les projecteurs sur la multiprise de la télévision.

— Ça devrait pas sauter normalement, enfin j’ crois, dit le chef opérateur en dévisageant le compteur avec une torche-crayon comme pour l’hypnotiser.

Les adolescents déballèrent le contenu des boîtes qu’ils avaient trimballées à grand-peine jusqu’au sixième étage. Pêle-mêle il y avait là des couteaux de différentes tailles, par paquets de trois — toujours identiques —, des livres imprimés en caractères gothiques, des paires de gants et de lunettes en quantités astronomiques, des chemises auréolées de jaune irrattrapables en machine, six téléphones portables de marque Nokia qui avaient sans doute appartenu aux pharaons d’Égypte, trois paires de ciseaux de relieur, quatre bonnets de laine rayés de bleu et blanc, un tas de DVD, cinq dés à coudre, deux cordes à sauter, des bottins par piles, des jeux de cartes cerclés d’élastiques ; la liste continuait à se répandre en curiosités, bibelots et antiquités dans un coin de la pièce, et le salon ressembla bientôt à un étal de brocanteur le dimanche au Mauerpark. Malgré un hoquet qui refusait de passer, la mère d’Erwin supporta le spectacle sans broncher, dents serrées, pendant que les hommes de foi réunis dans la cuisine pour un conciliabule autour d’une tasse de café conversaient à voix basse.

Quand tout le monde fut prêt, un apprenti remonta le couloir pour signifier à l’équipe œcuménique qu’elle pouvait commencer. Cette organisation procédait d’une routine bien huilée — chaque geste imprégné de la force, mais aussi de l’ennui, de l’habitude et des tâches répétées.

Le père Wolfgang entra dans le salon en premier, suivi du rabbin et de l’imam. Si le prêtre se dissimulait derrière une mine de circonstance, les deux autres prirent le temps de détailler la décoration avec un petit sourire en coin avant de s’installer à la table, face à Erwin. La pièce baignait dans la fumée de cigarette et quelqu’un demanda si l’on pouvait ouvrir une fenêtre. L’ingénieur du son opposa un refus catégorique : les micros étaient trop sensibles pour autoriser le moindre bruit parasite. Déjà que ce n’était même pas du double vitrage…

— Ça tourne, dit l’opératrice.

Les trois ecclésiastiques s’éclaircirent la gorge de concert, mais seul le père Wolfgang prit la parole. Ses cheveux gris lui conféraient une certaine d’autorité, mais ses mains tremblaient de caféine ou d’autre chose.

— Nous allons faire un jeu, Erwin. Les garçons vont te donner à examiner une série d’objets, les uns après les autres, par groupe de trois ou quatre. Parmi ces objets, tu devras faire un choix de façon consciencieuse et appliquée, d’accord ? Nous te demanderons de ne garder que celui que tu préfères.

Erwin fit oui de la tête, nuque relâchée et épaules bien droites comme un sportif avant la course. Une bonne nuit de repos avait remis sa détermination à faire excellente impression sur les rails. L’imam fit claquer sa langue et intima d’un geste l’ordre au premier garçon de s’activer. Sous le regard noir de la caméra, l’auxiliaire du culte jeta son dévolu sur un lot de couteaux au fil tranchant, tous les trois dotés d’un manche en bois clair usé jusqu’à la corde.

— Ce sont les mêmes, dit Erwin.

— Exact ! Ce sont les mêmes, enfin presque les mêmes. Tu dois choisir, tu vois ? Ne garder que celui qui te plaît le plus…

— Mais ce sont les mêmes ! Comment je pourrais en aimer un plus qu’un autre ?

Le rabbin battit des mains comme pour chasser les mouches, leva les yeux au ciel et, bien qu’ostensiblement irrité, se déchira les joues d’un sourire de façade.

— Choisis celui qui te plaît le plus, d’accord ?

Sans chercher à comprendre, Erwin fit tourner les couteaux dans ses mains, en éprouva le fil, porta les manches à ses narines — ils sentaient tous les trois le fer frotté — et se rabattit sur le numéro deux. Impassible, le père Wolfgang gratta quelques lignes sur un carnet relié de moleskine et fit signe aux assistants de poursuivre.

— L’annonce ne parlait pas de tous ces tests, gronda la mère d’Erwin en ponctuant sa phrase de volutes.

— Quelqu’un peut dire à cette femme d’éteindre sa cigarette ? demanda l’opératrice caméra. J’y vois rien là-dedans.

— C’est la procédure normale, dit le rabbin, tous les candidats s’y plient.

— C’est que, c’était pas marqué dans l’annonce, c’est tout.

— On évite de décourager les postulants.

— Est-ce qu’on peut ouvrir une fenêtre ? réitéra l’opératrice.

— Pas question, fit l’ingénieur du son.

— Tout le monde regagne son calme ! s’impatienta l’imam, et tout le monde regagna son calme, à l’exception de la mère d’Erwin qui venait d’allumer une énième cigarette. Les garçons récupérèrent les couteaux et passèrent les bonnets à Erwin. L’enfant eut une moue concentrée et choisit le premier sans l’ombre d’une hésitation.

— Pourquoi celui-là ?

— À cause des gamins qui hurlent.

— De quoi ?

— Je sais pas, quelque chose avec des gamins dans ce bonnet… Je les entends. Ils ont une sacrée frousse.

Les gardiens du culte échangèrent des regards circonspects et le père Wolfgang ratura une ligne dans son carnet avant d’y inscrire un mot en lettres capitales et de le souligner trois fois, criiitch, criiitch, criiitch.

On récupéra les bonnets pour les remplacer par trois paires de ciseaux. Erwin prenait goût au jeu et choisissait de plus en plus rapidement. L’opératrice toussa et une grimace déforma le visage de l’ingénieur du son. La bonne paire de ciseaux identifiée, Erwin examina les téléphones portables, les gants, les chemises et les lunettes. Devant lui s’accumulait un bric-à-brac que le père Wolfgang recensait de façon scrupuleuse, sans desserrer les mâchoires. Suivirent un assortiment de casse-têtes, des livres d’instruction militaire, des cadenas d’un autre âge et des postes de radio. L’entrain d’Erwin déclina vite. Face à trois boîtes contenant des dents de lait, il marqua un temps d’arrêt.

— Tu n’y arrives pas ?

— Je sais pas laquelle prendre.

— Suis ton instinct, c’est tout.

On frappa au carreau, et cela n’aurait rien eu d’étonnant si Erwin et sa mère n’avaient pas habité le sixième étage de l’immeuble. Tout le monde tourna la tête. Une corneille grise et noire tapait du bec contre la vitre. L’ingénieur du son couina entre ses dents.

— Chassez cette sale bête, bon Dieu !

L’oiseau fit aussitôt voler la fenêtre en éclats d’un grand coup de crâne. La mère d’Erwin soupira d’ennui tandis que le volatile battait des ailes jusqu’à la table et que s’élevaient les cris de stupeur et d’indignation. Comme la fumée de cigarette s’engouffrait à travers le carreau brisé, l’opératrice esquissa son premier sourire de la journée. Stupéfiés, le rabbin, l’imam et le prêtre firent reculer leurs chaises et en tombèrent presque à la renverse. La corneille s’abattit lourdement sur la table. Erwin leva vers elle un regard distrait puis, comme si de rien n’était, se replongea dans la contemplation des boîtes peintes. L’oiseau bondit en pas chassés et désigna du bec la troisième boîte.

— Tu crois ?

L’animal crailla de contentement. Erwin le flatta dans le sens des plumes. Reprenant bientôt son envol, l’oiseau repartit à travers la fenêtre et disparut dans un rire.

— C’était vraiment obligé ? soupira la mère sur le ton de l’habitude.

— Mais je savais pas quoi choisir, m’man…

— Tu… tu as demandé conseil à un oiseau ? balbutia le rabbin.

Erwin le dévisagea.

— C’est pas un oiseau, m’sieur, c’est un démon. Ils aiment pas qu’on les appelle comme ça.

Le père Wolfgang éclata d’un rire éraillé, referma son bloc-note et déclara qu’il était temps de délibérer. Les auxiliaires remballèrent leur bazar et l’équipe technique éteignit les projecteurs pendant que les religieux se retiraient dans la cuisine, non sans avoir au préalable demandé à la mère d’Erwin un autre café bien noir.

— Avec plaisir !

Une fois sa tâche accomplie, elle s’éclipsa du conciliabule, slaloma entre les bobines de câbles entassées dans le couloir et envoya un nuage de fumée au visage d’un des assistants. Le gosse explosa d’une toux féroce et posa la boîte qu’il trimballait pour reprendre son souffle.

— Vous qui voyez tout le temps des entretiens comme ça, qu’est-ce que vous en avez pensé ? demanda-t-elle en usant de sa main comme d’un éventail.

— Hein ?

— Faites pas semblant, vous avez fait vœu de silence ou quoi ? Comment mon Erwin s’est débrouillé ?

— Pas trop mal, je crois… Je ne sais pas. J’ai trouvé que le coup de l’oiseau était de trop, mais c’était plutôt classe.

La mère d’Erwin cogna son talon contre la plinthe.

— Ils en ont pour longtemps, là-dedans ?

— Ils seront de retour dans une minute, juste le temps de comparer les résultats. On est toujours les derniers à partir…

— Vous avez beaucoup de candidats ?

— Ça dépend des semaines. Là, comme ils ont mis des annonces dans les journaux, y en a un peu plus, mais c’est pas non plus la cohue.

— Faut dire qu’Erwin est doué, hein ?

L’auxiliaire du culte la gratifia son plus beau regard absent.

— Ouais ouais. Enfin j’ crois.

Satisfaite, la femme fit volte-face et regagna le salon. Il y régnait encore un incommensurable bordel qui n’avait plus l’air de la chagriner. Enfoncé dans son fauteuil comme s’il cherchait à s’y cacher, Erwin grattait la table du bout de l’ongle.

— Redresse ta tête. Qu’est-ce qu’ils penseraient s’ils te voyaient comme ça ?

— Ça m’a fatigué.

— Quand on est doué, on n’est pas fatigué : on encaisse les coups et on y puise de la force.

Elle pinça les deux joues de son fils entre ses pouces et ses index.

— Tu es le meilleur, d’accord ? Tu es meilleur que tout le monde.

— D’accord, maman. Ça fait mal.

Elle desserra son étreinte et ralluma une cigarette. L’équipe de prise de vue venait de s’en aller sans un au revoir.

— Bande de malpolis… Regarde ça, il y a encore du scotch sur la moquette.

Au fond du couloir, quelqu’un s’éclaircit la gorge. Le rabbin, dont le visage encadré de boucles était masqué par l’ombre de son chapeau, fit signe à la mère de les rejoindre dans la cuisine.

— Écoutez, madame… c’est encourageant.

— Vrai ?

— Sur les vingt et une propositions, Erwin ne s’est trompé que sur la dix-septième.

— Les livres, précisa l’imam.

— Parmi les trois ouvrages suggérés, votre fils n’a pas réussi à retrouver celui qui avait appartenu à Joseph Goebbels.

— En même temps ce n’était pas facile, glissa le père Wolfgang. Personne ne le trouve jamais, je me demande si on ne nous a pas refourgué un faux.

La mère d’Erwin blêmit.

— C’est grave ?

— Vingt succès pour un seul et unique échec, c’est bien meilleur que la plupart de nos candidats ! Erwin a retrouvé le couteau de Charles Manson, les gants de Landru, le bonnet de Marc Dutroux, le poste de radio de Milosevic, le briquet de Staline…

— Et les dents de lait d’Hitler !

La femme laissa échapper un soupir de soulagement.

— Ça veut dire que… ?

— Votre fils a tout ce qu’il faut pour prétendre au poste d’Antéchrist : entre les visions démoniaques, l’instinctive reconnaissance du Mal, le contrôle des bêtes viles et les malheurs accumulés, vous avez tiré le gros lot.

Le père Wolfgang leva un doigt en l’air.

— Attention, ça ne veut pas dire que c’est gagné : il y a encore d’autres concurrents en piste, deux Américains, un Finlandais, un Égyptien, un Burundais, un Saoudien, un Chinois…

La mère d’Erwin haussa ses sourcils dessinés au crayon.

— Un Chinois ? Je croyais qu’ils étaient bouddhistes ou hindous, un truc du genre… C’est pas disqualifiant ?

— Orfff, pas vraiment.

— Déjà que j’aimerais pas voir un Antéchrist noir…

Absolument pas prêts à expliquer en quoi le Mal absolu ne se souciait en aucune manière du racisme ordinaire, les prêtres noyèrent le poisson comme ils purent.

— Nous allons lui faire passer d’autres tests : endurance à la possession, résistance à la souffrance, contrôle des démons, dressage d’entités maléfiques…

— Il y a aussi ce truc sexuel, glissa le rabbin.

Ses confrères le rabrouèrent aussitôt au motif que ce n’était pas si important que ça après tout et qu’on n’était même pas sûr d’y avoir recours, question de modernité, d’autant que deux filles postulaient aussi pour le poste maléfique suprême.

— Mais il faudra qu’il vienne avec nous, au Vatican d’abord, puis sans doute à La Mecque et à Jérusalem s’il passe toutes les épreuves avec succès : c’est là que se trouve le camp œcuménique d’entraînement. Si votre fils est vraiment le héraut de l’Apocalypse, nous allons devoir le former. C’est une question de mois.

— Et après ?

— Si jamais il survit, alors il sera appelé à gouverner les nations. Des fleuves de sang couleront et il fera pâlir le soleil de sa gloire toute-puissante. Il mettra le feu aux Sept Cercles de l’Enfer, réveillera la Bête immonde et annoncera son Règne…

— Ça sonne pas mal.

— Après, la routine : il sera chassé par le Messie revenu sur Terre, condamné à subir d’éternels tourments et à assister à l’avènement du dernier Royaume de Dieu. On n’a rien sans rien.

— Bien entendu, souffla la mère d’Erwin, consciente des enjeux.

Quand ils retournèrent au salon, les porteurs avaient déserté les lieux : ne restait plus que le second prêtre penché sur l’épaule d’Erwin. Le garçon lui expliquait que son dessin représentait un vortex de forces cosmiques noires et indicibles, et l’homme souriait, bras croisés sur la poitrine. Le père Wolfgang ralentit pour profiter du spectacle — quoi de plus beau que la Lumière et l’Obscurité formant un tout —, mais la mère se fraya un passage jusqu’à la table pour laisser enfin éclater sa fierté.

— Tu as réussi ! Et toi qui doutais de tes capacités…

Erwin haussa les épaules. Son fauteuil le rapetissait naturellement, mais il paraissait encore plus rabougri que d’habitude. Son visage n’exprimait aucune espèce d’allégresse.

— Tu n’es pas content ?

— Je… Je suis content que tu sois contente.

— Alors qu’est-ce qu’on dit ?

— Merci ?

— Merci qui ?

— Merci, m’man.

— Il est né pour ça, vous savez ?

Les hommes du culte se congratulèrent pendant que la femme filait empaqueter quelques vêtements pour le voyage. Erwin vacilla sur sa chaise, mais le regard empli de fierté de sa mère lui ôta toute hésitation. C’était pour ça qu’elle l’avait entraîné. Qu’aurait-il pu faire d’autre ?

Sur le parking, la mère déposa un baiser sur le front de son fils avant de laisser la portière du van se refermer sur lui, non sans verser une larme. Tous les voisins s’étaient réunis pour assister au départ d’Erwin — pas pour dire au revoir, mais pour s’assurer que l’enfant partait bel et bien. Si tout se passait comme prévu, elle n’aurait plus beaucoup d’occasions de le recroiser, trop occupé à gouverner le monde d’une main de fer qu’il serait, mais le jeu en valait la chandelle.

— Sois fier de ce que tu es ! hurla-t-elle en direction du véhicule qui s’éloignait déjà.

Mais personne ne répondit, et le grondement du moteur se fondit dans la rumeur étouffée et lointaine de la circulation.

La mère d’Erwin ralluma une cigarette et rentra à la maison.

 

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Chrono

Richard se lance dans une étrange course contre la montre en pleine forêt.

Les chiens, pour ce que Richard en savait, pouvaient bien souffrir du vertige, quoique l’adolescent n’ait pas le souvenir d’avoir lu quoi que ce soit à ce sujet dans le manuel. Fallait-il en déduire que le monde n’était pas tout entier circonscrit dans les feuillets de l’épais volume dont la couverture souple avait été consolidée au scotch de bureau ? Rien n’était moins sûr. Jusqu’à présent, le manuel avait répondu à toutes ses questions. Papa l’avait acheté sur une brocante pour le dixième de sa valeur faciale à un type à la peau grise qui lui avait raconté combien les feux de camp lui manquaient, à quel point il regrettait les veillées et les longues marches dans la campagne, rapport au fait que le vendeur était un ancien de chez les scouts et qu’il avait traîné ses shorts avec une compagnie de louveteaux pendant plus de vingt ans avant de devoir tout arrêter pour d’obscures raisons de santé : l’éclaireur avait montré sa jambe à Papa, toute de travers, le genou formait un angle étrangement obtus avec son fémur et son tibia, le gars portait d’ailleurs son bermuda de parade parce qu’il faisait chaud ce jour-là, mais Papa n’y avait jeté qu’un coup d’œil distrait car une zébrure de peau plus claire que le reste de son visage dessinait une frontière biscornue entre son arcade sourcilière et ses narines. On aurait dit que le bonhomme était passé à travers le rabatteur d’une moissonneuse-batteuse. Richard avait reçu le manuel avec une joie non dissimulée, parce qu’il avait toujours rêvé de posséder un bouquin de ce style, on en parlait souvent dans ses bandes dessinées préférées, mais il n’en avait jamais vu la couleur en librairie. Ainsi abîmé, l’ouvrage n’en avait que davantage de cachet : 600 pages de tactiques survivalistes pour faire face à une nature hostile, 600 pages de trucs et astuces, de savoir compilé sur toute une batterie de sujets, classés par ordre alphabétique de A comme Animaux à Y comme Yourte (il n’y avait pas de Z).

D’accord, Richard n’avait jamais utilisé le manuel au zénith de ses capacités. Il s’était contenté d’identifier des champignons vénéneux pour la voisine, la vieille Edna Dilburt, qui avait failli se concocter un bouillon d’amanites au souper et qui, pour le récompenser, l’avait autorisé à cueillir des prunes sur le vieil arbre du fond. Il avait également essayé d’allumer un feu, d’abord en frappant deux silex l’un contre l’autre — mais il avait ensuite lu dans l’encadré en bas de page qu’il fallait utiliser du minerai de fer pour générer des étincelles chaudes, sans quoi les cailloux produisaient bien des éclats, mais froids — puis en se construisant un arc minuscule dans lequel il avait coincé un bâton bien sec pour le faire pivoter à toute vitesse sur une planche de contreplaqué. Le bois avait bien crachoté quelques fumerolles mais aucune flamme n’avait jailli de cette installation stupide et il s’était infligé deux belles ampoules aux paumes, du genre purulentes. Ça lui apprendrait. Du coup, l’adolescent avait pris le parti de fabriquer une boîte étanche avec de la cire et de l’aluminium pour y stocker des allumettes de trekking. Après tout, si on avait offert des briquets-tempête aux Cro-Magnon, ils ne se seraient pas gênés pour les utiliser. Qui a envie de se cailler les miches dans une grotte humide ? Le manuel incluait une section de botanique très intéressante grâce à laquelle, en étudiant des schémas clairs et détaillés, Richard était maintenant capable d’identifier une bonne vingtaine d’arbres à feuilles caduques. Pour les persistants, c’était plus compliqué : il n’y a rien qui ressemble davantage à un sapin qu’un autre sapin. Demandez au père Noël.

Mais il n’y avait rien à la page 436 au sujet du vertige des chiens et l’univers de Richard s’en trouvait chamboulé. Le garçon avait placé sa foi dans l’exhaustivité du manuel. Il leva le nez du recueil et jeta un regard en coin au pauvre Anubis qui, avachi sur son arrière-train, laissait piteusement pendre son museau par-dessus la rambarde. Sa queue balayait le plancher de la cabane en suivant un tempo régulier, comme s’il battait la mesure, et ses halètements mêlés aux clapotis de sa langue sèche composaient une étrange batterie de percussions. Les chiens ne craignent pas les échardes, pensa Richard en observant la queue qui oscillait comme un pendule sur les planches mal dégrossies. La cabane était solide, elle pouvait bien les abriter tous les deux. À la page 132 — ainsi qu’à la 569, dans les annexes — se trouvaient les plans d’une maison d’arbre parfaitement adaptée aux contraintes techniques d’un jardin pavillonnaire. Certes, la maison était la copie conforme de toutes celles qui l’environnaient, énième maillon d’une chaîne de lotissements qui n’en avait plus fini de s’étendre, mais l’aménagement demeurait à la discrétion des propriétaires, si bien que Maman avait insisté pour planter un noyer adulte sur le terrain. Au milieu d’un quartier aussi ratiboisé, l’arbre avait fait jaser : les parents de Richard, eux, s’étaient contentés de passer un coup de fil à la pépinière, qui avait fait livrer le tout empaqueté dans du plastique, s’était chargée du trou — la pelleteuse avait produit un barouf du tonnerre — et avait planté l’arbre avec un bras mécanique à deux pas de la terrasse. Le noyer était âgé d’au moins soixante ans et leur avait coûté une petite fortune, mais ils avaient profité de son ombre dès le premier été, au grand dam des riverains qui devaient composer avec les parasols et les branchages rachitiques de plants à peine assez costauds pour résister au vent.

La construction de la cabane avait été un jeu d’enfant — littéralement — puisque Richard, qui avait tenu à orchestrer les travaux du début à la fin, s’y était collé tout seul et qu’il n’avait pas trop raté son coup, voyez. La maisonnette était un savant clouage de planches de récupération et ne disposait que de quatre murs, d’un plancher cabossé et d’un plafond troué (c’était bien suffisant). Il était impossible d’y dormir les soirs de pluie, mais elle tenait le choc vaille que vaille depuis plus de trois ans et Richard n’avait jamais eu à remplacer une seule vis. Au début, le garçon s’en était voulu de l’avoir peut-être construite un peu trop haute, rapport au fait qu’Anubis n’aimait pas y grimper, même en se calant dans le seau qu’il avait relié à une corde et passé dans une poulie. Sitôt que Richard évoquait la cabane, le chien retroussait les babines et grondait, moins par agressivité que par lassitude, mais au final la hauteur n’était plus un problème : plus c’était haut, plus ils étaient tranquilles. Ses parents ne savaient pas monter aux arbres.

« Tu crois qu’ils se sont calmés ? » demanda Richard.

Anubis cessa l’espace de cinq secondes de construire des murs de poussière de part et d’autre de sa queue et laissa s’envoler un long soupir comme seuls les animaux qui s’ennuient savent le faire. « Je sais pas non plus. » L’adolescent consulta sa montre à quartz, une super occasion récupérée elle aussi en brocante comme à peu près la majorité des choses qui lui tenaient à cœur. Elle indiquait 11:09. Le garçon attendit que les cristaux liquides affichent 11:11 pour se décider à réfléchir au problème, car problème il y avait, et si Richard pouvait retenir le contenu de sa vessie pendant encore quelque temps — Anubis, lui, s’était déjà oublié dans un coin de la cabane —, cela ne résoudrait pas le reste des ennuis, notamment la faim, la soif, la télévision et la grosse commission à laquelle il n’avait aucune envie de s’abaisser en ces lieux, même en l’absence de témoin humanoïde.

Une porte claqua. Le garçon rentra la tête dans les épaules, crapahuta jusqu’à la rambarde et espionna le jardin à travers l’ouverture. Derrière la véranda, deux silhouettes se faufilèrent en direction du garage, puis marchèrent vers la rue.

« Crois-moi ou pas, mon vieux, mais je crois qu’ils se sont lassés de nous attendre. Tu crois qu’ils sont vexés ?

— Mppfff.

— Je sais que tu es un chien : ton larynx n’est pas développé de manière à t’autoriser les grandes conversations. Mais ça ne t’empêche pas de rouspéter, d’ailleurs tu sais te faire comprendre quand tu en as envie. »

Le chien lança au garçon un regard vitreux. Richard patienta le temps que le claquement des pas s’éloigne, puis passa son bras autour de la taille d’Anubis et enjamba le garde-fou. « On n’aura peut-être pas deux occasions de se faire la malle, mon gars, alors serre les mâchoires et tais-toi. » Sans japper ou grogner, l’anima laissa son jeune maître le descendre sur la terre ferme. Richard, dans son empressement, se râpa le coude sur une branche. Le tronc imprima sur sa peau un tatouage vert-de-gris qui se mit à le cuire.

« Dépêchons-nous, chuchota l’adolescent. Ils seront bientôt de retour. »

Sur la pointe des pieds, Richard progressa vers la terrasse et fit glisser le grand panneau translucide de la véranda. D’un geste impérieux du doigt, il ordonna à Anubis de l’attendre en silence pendant qu’il pénétrerait dans la maison. Il faisait frais dans la cuisine : l’air conditionné fonctionnait toujours et le frigo était grand ouvert. Le garçon traversa le salon désert et se faufila jusqu’à sa chambre. Là, il ramassa son sac à dos — celui qu’il utilisait pour l’école et la piscine — et y engouffra le manuel, une paire de pinces, son couteau suisse, ses allumettes de survie et une enveloppe en kraft dans laquelle sa mère rangeait tous ses bulletins scolaires. Richard avait toujours été un bon élève : depuis la petite maternelle, ses relevés de notes étaient des grilles de bingo tapissées de mentions Très Bien formant un motif régulier qui n’avait jamais cessé de l’hypnotiser. De là à en déduire qu’il n’avait travaillé que pour compléter la grille, il n’y avait qu’un pas que Richard, à cet instant, n’avait pas spécialement le temps de franchir car il avait d’autres chats à fouetter et un chien qui l’attendait dans le jardin. Il enfourna l’enveloppe dans le sac dans l’espoir d’en avoir l’utilité un jour, regagna la cuisine en toute hâte, poussa la porte du frigo ouvert et se mit en quête de provisions à emporter. Ses parents avaient bien entendu mangé tout le jambon qu’ils avaient acheté la semaine dernière au supermarché, ainsi que les rillettes et le saumon fumé. Richard se rabattit sur un pack de yaourts aux fruits — avec morceaux bien croquants — parce que le manuel stipulait que les yaourts pouvaient être consommés bien après leur date de péremption. Il arracha également aux entrailles de l’appareil un sachet de pain de mie, deux brugnons mous, un pot de moutarde entamé et un bocal d’olives. Dans le placard au-dessus de l’évier, il dénicha deux boîtes de sardines à la tomate, un paquet de gressins et une poignée de spaghettis. Sans casserole, il n’aurait pas le loisir de faire cuire quoi que ce soit, mais le manuel lui avait appris que les pâtes industrielles se révélaient souvent utiles pour allumer un feu. Satisfait de son butin, l’adolescent regagna le jardin et se pencha sur Anubis qui, la truffe au vent, humait une fragrance qui le laissait perplexe.

« C’est le moment ou jamais. »

Tournant le dos à la rue, l’adolescent et le canidé traversèrent le jardin en sens inverse, s’engouffrèrent dans la haie où ils se griffèrent autant l’un que l’autre, débouchèrent sur un champ où grillaient les derniers tournesols et filèrent en direction de la forêt. Anubis suivait son maître à la trace, l’air sombre. La tache qui cerclait son œil droit paraissait plus dense que d’habitude, comme ces bagues qui changent de couleur avec l’humeur de leur porteur.

« On a eu chaud, dit le garçon.

— Moufff.

— Combien de temps avant qu’ils s’en rendent compte, tu penses ?

— …

— Ouais. Ça vaut le coup de faire le test. »

Sans s’arrêter de slalomer entre les plants, Richard appuya sur un bouton de sa montre à quartz et enclencha le chronomètre. L’appareil était d’une précision exceptionnelle, au centième de seconde près, et avec ça il pouvait être certain que rien ne lui échapperait.

« Top ! »

Ils arrivèrent de l’autre côté du champ. Là, un tracteur vide les attendait au milieu du désert de terre sèche, au bout d’un sillon qu’il n’avait pas terminé de tracer. Les grosses mottes s’écroulaient sous ses pieds dans un crépitement sablonneux. Au loin, la forêt peignait une ligne irrégulière et sombre sur l’horizon.

 

Une fois dans le bois, Richard retrouva ses repères et s’orienta sans problème. Il connaissait cette forêt comme sa poche pour l’avoir parcourue en long, en large et en travers avec ses parents. Ils s’y étaient très souvent rendus quand il était petit — parce que les gamins ne rêvent que d’une chose, c’est de courir sur des sentiers tapissés de feuilles mortes qui froutchent sous les pieds, de se planquer derrière les arbres et si possible d’y grimper quand la configuration des branches le permet et que les troncs ne se noient pas dans les ronces et les buissons d’ortie — puis de moins en moins sitôt qu’il avait commencé à nourrir d’autres intérêts, type consultation d’encyclopédies illustrées, cascades à vélo, momification de fourmilière à la colle transparente, éducation sexuelle dans les catalogues de vente par correspondance et fabrication de boules de feu avec des balles de coton, de l’alcool à brûler et du spray pour cheveux.

Les parents de Richard avaient petit à petit cessé de venir frapper à sa porte quand ils décidaient de traîner la vieille Volvo jusqu’au carrefour. Perdu au milieu du domaine forestier, il était le dernier quai auquel venaient s’amarrer les promeneurs sylvestres. L’un dans l’autre, ce n’était pas plus mal : l’odeur quelquefois incommodante d’un garçon de onze ans en pleine prépuberté a de quoi rebuter les nez les plus coriaces et les humeurs de Richard pouvaient être exécrables. Ces balades s’étaient transformées en agréables séances de recueillement mutique pour ses parents, qui partaient souvent plusieurs heures en laissant leur fils à la maison. D’ordinaire, Richard allumait l’ordinateur sitôt les portières claquées et lézardait entre un programme de Solitaire, une démo de jeu sur disquettes et un CD gravé. Quand il s’en lassait, il sortait parfois de sa grotte pour renifler les cigarettes de sa mère : l’odeur lui titillait les neurones et le plaçait dans des dispositions idéales pour lire. Richard avait toujours été une grosse tête, aussi ses parents lui passaient-ils ses excentricités pour peu que ses bulletins de notes se ressemblent. Quand ils rentraient de la forêt, les adultes semblaient fatigués : leurs joues étaient un peu rouges, leurs cheveux décoiffés et leurs vêtements froissés. L’adolescent mettait cela sur le compte de la rudesse du Wild et se replongeait aussitôt dans ses activités cloisonnées.

Cela faisait des mois, peut-être des années qu’il n’avait pas mis les pieds ici, mais les réflexes revinrent au galop. Il reconnut la barrière du garde-forestier sur laquelle son père l’aidait autrefois à marcher en funambule, mais la cabane du fonctionnaire était vide et sa porte, qui béait aux quatre vents, s’ouvrait sur un rectangle de ténèbres abyssales. Il contourna la frontière et remonta le sentier jusqu’au carrefour : l’endroit était désert. Il poursuivit sa route en s’enfonçant dans les fourrés. Mieux valait rester caché, même si Anubis, qui flairait l’air comme pour chercher un steak suspendu à une branche, le préviendrait en cas de danger.

« On va marcher quelques heures encore. Va falloir aller vite. »

Richard repensa à ses aisselles et à l’odeur qu’elles dégageaient sitôt qu’il faisait le moindre effort. Quand il était enfant — ou du moins du temps où son âge tenait encore sur un seul chiffre —, il pouvait courir des heures sans sentir autre chose que le foin humide. Maintenant en pleine poussée hormonale, les cours de sport étaient devenus un véritable enfer, pas tant pour la matière en elle-même que pour la séance de douche collective dans les vestiaires à laquelle il s’était toujours refusé de participer, quitte à macérer dans son jus pour le restant de la journée.

Sans ralentir la cadence, il leva le coude et flaira sous sa manche : ça commençait à puer. Heureusement, le manuel stipulait que les prédateurs les plus dangereux qu’il pouvait rencontrer — en dehors des humains qui, tout le monde le sait, sont les chasseurs ultimes — étaient des renards et éventuellement des sangliers. Pas de quoi claquer des dents. S’il avait été projeté en pleine forêt primaire, on l’aurait depuis longtemps retrouvé digéré dans l’estomac d’un anaconda, d’un crocodile ou d’un félin quelconque.

« Accélère, Anubis ! »

Le garçon et le chien s’enfoncèrent dans la forêt sans regarder derrière eux — le spectacle n’était de toute façon pas très intéressant — et établirent le campement une fois que leurs pieds et pattes les supplièrent de leur accorder l’amputation. À travers le mikado de branchages intriqués, le soleil venait de glisser sous la ligne d’horizon. Richard consulta sa montre à quartz.

« Ça fait six heures et cinquante-cinq minutes que nous marchons. Je pense qu’on peut s’arrêter pour aujourd’hui. »

Anubis ronfla de soulagement et s’affala sur un tapis de mousse à la texture vaguement spongieuse, mais l’animal n’était pas regardant question confort. Avant de se poser à son tour, le garçon actionna un second bouton de sa merveilleuse montre et enclencha un nouveau chronomètre.

« C’est parti. »

Grâce aux conseils avisés du manuel, Richard collecta une brassée de branches qu’il entassa dans un cercle de grosses pierres avant d’y mettre le feu. Afin d’économiser ses allumettes — qui savait combien de temps ils seraient amenés à croupir ici —, il en craqua une seule et, s’aidant des spaghettis, répartit équitablement les flammes aux quatre coins du foyer. Une chaleureuse petite flambée s’éleva en crépitant, ce qui gonfla le cœur de Richard d’une joie et d’une fierté sans commune mesure avec celles qu’il avait pu éprouver la fois où il avait fait un trou dans une feuille de journal avec un rayon de soleil et une loupe de lecture. Le chien redressa la tête et regarda d’un œil morne les volutes de fumée monter par-delà les cimes. Richard le gratifia d’une caresse bourrue.

« Ils ne verront pas la fumée. Et quand bien même, ce n’est pas pour ça qu’ils nous retrouveraient.

— Moufff…

— Ouais, hein. »

Anubis fit bombance d’une paire de gressins pendant que Richard soulageait son estomac avec une tartine de moutarde et un demi-brugnon. La marche les avait épuisés.

« On dort maintenant. »

Le garçon s’essuya la bouche, éructa un rôt sonore, ranima les braises et posa sa tête contre le flanc d’Anubis, qui tressauta avant de replonger dans le sommeil. Des bruits inquiétants craquaient autour d’eux, mais Richard n’était pas du genre superstitieux. Une poignée d’oiseaux nocturnes et de mammifères fouisseurs ne l’empêcheraient pas de trouver le repos. Le garçon était d’un naturel calme et il avait les pieds sur terre.

Avant de fermer les yeux, il examina une dernière fois le cadran de sa montre, qui indiquait que quarante-cinq minutes s’étaient écoulées depuis qu’ils avaient dressé le campement. C’était le temps qu’il avait fallu à la nuit pour s’abattre comme le couperet d’une guillotine sur la forêt.

Il se massa le cou et essaya d’ignorer les cotes anguleuses du chien qui faisaient de lui un piètre oreiller.

La lune était haute quand Richard fut tiré de sa torpeur par une vibration dans son oreille droite. Anubis grondait. Les hanches endolories, le garçon se redressa. Ses fesses, elles, dormaient toujours.

« Qu’est-ce qu’il y a, mon vieux, tu as entendu quelque chose ? 

— Moufff…

— Vraiment ? »

Richard tendit l’oreille. Porté par le vent, un inquiétant froufrou végétal craquait dans le noir à quelques encablures. Cela ne ressemblait pas au bruit qu’aurait pu produire un sanglier ou un renard.

« Ils ont fait vite… »

D’un bond, Richard se releva, les sens en alerte, le dos en compote et des feuilles mortes prises dans ses cheveux. Le bruissement se rapprochait. Anubis se tassa sur ses pattes, rentra sa langue, serra les mâchoires, retroussa ses babines et émit une plainte aiguë, bientôt suivie d’un grondement menaçant — ou du moins se voulait-il comme tel, dans la mesure où le brave Anubis n’était pas taillé pour postuler au titre de clébard le plus costaud de l’univers. L’adolescent leva sa montre. Il y avait à peine quatre heures qu’il s’était endormi et la nuit était encore pleine.

« Quatre heures, merde », grinça-t-il en récupérant son sac à dos. Il ramassa une poignée de terre et s’en badigeonna le pantalon.

« Recule ! »

Anubis recula et le garçon donna un grand coup de pied dans les braises presque éteintes. Une gerbe d’étincelles cuivrées s’élança vers les arbres en un panache arqué. Quatre heures. Quatre foutues heures. Même pas une nuit complète.

« Filons, vite ! »

Maintenant tout à fait réveillés, les compagnons reprirent leur chemin à travers le bois en prenant bien soin de filer dans la direction opposée au bruit menaçant. La forêt endormie ne s’offusquerait pas du raffut qu’ils produiraient, même s’ils couraient, tapaient des pieds et secouaient les feuilles mortes comme pour faire sortir les dieux de l’humus. Les animaux demeuraient étrangement discrets.

« Secoue-toi, vieux frère ! » haleta Richard en évitant les troncs à la lumière de la Lune.

L’animal jappa, puis dépassa son maître pour fuser droit et disparaître dans l’obscurité. Richard serra les dents et, la nuque gouttant de sueur, redoubla d’efforts. Quand il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, la forêt lui fit l’effet d’un paillasson observé au microscope.

 

La fraîcheur glacée qui précédait le lever du soleil tira Richard de son hébétement, déposant un voile humide sur ses joues qui le revigora. Il avait marché la moitié de la nuit et les troncs commençaient à ressembler à une pelote d’épingles. Harassé, il consulta sa montre. Cinq heures.

« Stop ! »

Ses jambes se dérobèrent sous son poids et le garçon s’écroula sur un tapis de feuilles. Ses vêtements étaient trempés de sueur. Pas beaucoup plus vaillant que son maître, le chien fit demi-tour et lécha le front de l’adolescent dans une vague tentative de le réconforter. « Je sais pas si on y arrivera », souffla Richard entre deux bâillements. Dans un suprême effort, le garçon souleva son poignet pour regarder le cadran de sa montre. Ses épaules lui faisaient tellement mal qu’il crut manipuler un haltère.

« À vue de nez, je dirais qu’on a trois heures devant nous. On a bien marché, couru même, et je pense qu’on a mis un peu de distance entre eux et nous. Si tant est qu’ils avancent à la même allure, on devrait pouvoir se reposer. »

Richard programma un réveil sur sa montre et laissa ses bras retomber le long de son torse. Presque aussitôt, le gamin s’endormit.

Deux heures plus tard, une sonnerie stridente fit sursauter la forêt tout entière : la montre s’était réveillée et son propriétaire avec. Le chien manifesta des signes d’irritation. « On doit continuer. » L’animal grogna. « Mwouff… » Richard haussa les épaules. Anubis huma l’air. « Mmmmmmwouf ! » L’adolescent se raidit. « Tu sens quelque chose ? »

Richard flaira son aisselle et sur son visage se peignit une expression de dégoût. « On doit les distancer, sinon ils ne nous laisseront jamais tranquilles. » Richard régla le chronomètre à zéro et, sitôt qu’homme et chien furent debout et prêts à partir, actionna la minuterie.

À cette heure où les rayons du soleil frôlaient la cime des arbres, ils avancèrent d’un bon pas et réussirent à gagner du terrain sur leurs poursuivants… à supposer que ces derniers leur filaient encore le train, mais l’espoir n’était pas permis si l’on s’en fiait à l’humeur taciturne d’Anubis. Ils prirent trente minutes pour se restaurer à l’heure du déjeuner et avalèrent tout rond le bocal d’olives, le pain de mie et la moitié des biscuits. Richard était en pleine croissance, Anubis s’était toujours comporté en glouton qui aspirait tout ce qui lui passait à portée de truffe et la promenade leur avait sacrément creusé l’estomac. Regonflés d’énergie, ils remontèrent le cours d’un ruisseau en y trempant les pieds : le manuel préconisait cette astuce pour ne pas laisser de traces derrière soi en cas de dangereuse errance au beau milieu d’une nature hostile. L’adolescent en profita pour se soulager les intestins pendant qu’Anubis, obéissant, tournait le dos à la scène, et ils gravirent une pente douce pendant un bon moment. L’eau glacée sur ses talons et ses chevilles le rasséréna jusqu’à l’heure du bivouac. Cette fois, il n’était plus question de se faire surprendre.

« On campe ici, sur ce rocher, et on ne fera pas de feu cette nuit parce que ça risque d’en attirer d’autres. On ne sait jamais qui peut rôder dans le coin : si ça se trouve, on est à deux pas d’une route et tu avais sans doute raison : la fumée, c’est une mauvaise idée.

— Mwwouff.

— Bon chien. »

Richard réinitialisa son chronomètre et, après avoir calculé le temps qu’ils pouvaient s’autoriser à rester, régla l’horloge pour qu’elle les réveille dans cinq heures. L’adolescent avait vu large, mais mieux valait pécher par excès de prudence que par insouciance, d’autant qu’il ne disposait d’aucune donnée correcte pour évaluer la trajectoire du ou des poursuivants. Ils avaient réussi à grappiller quelques précieuses minutes. Plus ils s’y tiendraient, plus cet écart grandirait et — si les autres se fatiguaient ou se lassaient — plus ils pourraient dormir.

Anubis huma l’air et manifesta une certaine satisfaction à n’y déceler aucune odeur désagréable. Il couina, soulagé, et s’affala en boule contre la cuisse de Richard.

 

Deux jours s’écoulèrent sans que Richard et Anubis ne parviennent à la fin du bois. C’était à se demander s’ils ne tournaient pas en rond.

« C’est à se demander si on ne tourne pas en rond.

— Mwoufff !

— Ça s’appelle du comique de répétition. »

Richard estimait qu’en deux jours, ils étaient parvenus à gagner trois heures sur leurs poursuivants. Cette avance leur permettrait, pour la première fois en une semaine, de dormir toute une nuit. La Lune s’était planquée derrière un rideau d’affreux nuages que le soleil n’avait pas réussi à dissiper. La fuite des ombres avait quelque chose de déprimant pour l’adolescent, qui aimait les situations contrastées. Son estomac criait famine et, si le chien avait encore deux biscuits à ronger, ce dernier était devenu bougon. « Courage, camarade, on finira bien par en voir le bout ! » Mais Anubis ne répondait plus rien depuis des heures. Le chronomètre bipa au poignet du garçon. Ils en avaient terminé pour aujourd’hui.

Richard et Anubis grignotèrent lentement les deux derniers biscuits — les sardines étaient digérées depuis longtemps et le jeune homme regretta de les avoir si vite avalées sans prendre le temps de les déguster — et se couchèrent dos à dos. Demain, ils devraient se contenter de racines et de feuilles, car ce n’était pas la saison des champignons. Heureusement, le manuel les aiderait à surmonter cette épreuve avec les honneurs. Dans le noir, un hibou hulula. Sans qu’il puisse l’expliquer, sinon par la fatigue, le garçon ressentit un besoin urgent d’éclater de rire.

Au petit matin, Richard tourna la tête. Anubis n’était plus là. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter, l’animal ne s’était jamais enfui et il n’y avait aucune raison qu’il le fasse maintenant. Il s’était peut-être décidé à explorer les environs ou à attraper un écureuil, un lapin ou, moins probable, un cerf ou un sanglier. Richard consulta sa montre et régla le chronomètre pour la marche quotidienne sans se préoccuper du sort du chien. Mais une fois qu’il eut terminé de rassembler ses affaires, d’effacer leurs traces et de s’harnacher pour la promenade, le garçon dut se faire à l’évidence : son compagnon s’était effectivement fait la malle. Une demi-heure s’était écoulée et ils auraient déjà dû reprendre la route.

« Anubis ? Hé ho, Anubis ! »

Les lèvres de la forêt restèrent scellées. Richard tendit l’oreille pour démêler le bruit de fond qui frémissait dans les bois, mais ne discerna ni jappement, ni petits bonds de joie, ni halètements grotesques. L’animal était parti pour de bon.

« Maudit clébard ! »

Il préleva sur un frêne une branche bien droite afin de s’en servir comme bâton de marche et rattrapa le rail du chemin. Il ne pouvait pas prendre le risque de patienter trop longtemps, tant pis, Anubis saurait le retrouver. Peut-être était-il simplement allé se dégourdir les pattes loin des aisselles puantes du préadolescent. Il enclencha le chronomètre.

Anubis ne reparut pas de la journée et la présence de l’animal se mit à manquer cruellement à son maître une fois dissipées la colère et de l’incompréhension. Ce chien était un maladroit de première, un rouspéteur aux lubies affolantes, une forte tête qui n’écoutait rien d’autre que la promesse du biscuit, mais il était aussi un bon copain et l’idée de laisser les choses s’envenimer entre eux ennuyait assez fort Richard. Le garçon se serait volontiers égosillé pour le ramener au bercail, mais il aurait été plus facilement repérable : il marcha donc d’un pas lourd en espérant que le bruit de ses semelles exciterait les tympans de l’animal égaré. Quand la montre sonna le terme du parcours quotidien, l’adolescent n’avait toujours pas vu la fin du bois, Anubis n’était pas revenu et la faim le tiraillait tellement qu’il lui sembla que la tête de la gorgone Méduse s’était faufilée à travers ses intestins jusque dans son estomac.

« Merde à tout ça, merde aux arbres et merde aux biscuits pour chiens, j’en ai assez ! » délira le garçon esseulé avant de se mettre à la recherche d’un endroit suffisamment sûr pour y passer la nuit. Il dénicha un renfoncement dans le flanc d’un à pic où couraient des lianes épaisses qui formaient un rideau de végétation entre la forêt et la cavité. Ni une ni deux, Richard s’y engouffra, chassa de son bâton les scarabées, les scolopendres et les orvets et établit son campement à l’abri des regards.

« Foutu chien, soupira-t-il, si j’avais su que tu me laisserais tomber, j’aurais gardé la nourriture pour moi. »

Des plantes comestibles poussaient sûrement dans cette forêt, mais il était si fatigué que ses yeux se croisaient et qu’il n’avait même pas la force de tirer le manuel du sac. Plutôt que de s’échiner à survivre, il ferait peut-être mieux de s’offrir en sacrifice aux animaux nécrophages. Mais ce destin n’était pas si enviable que ça, aussi se contenta-t-il de glisser sa besace sous sa nuque en guise d’oreiller — il fallait bien remplacer le chien — et de chercher le sommeil en restant sourd aux cris de son estomac qui tambourinait contre son diaphragme.

Un bâillement inopiné réveilla le garçon. Il ouvrit les paupières.

« Anubis ? »

Un frisson glacial lui déchira le ventre. Avait-il oublié de régler son réveil ? Derrière le rideau de lianes qui masquait une partie de la lumière et qui l’avait maintenu toute la matinée dans une pénombre confortable, le soleil tapait maintenant dur sur les troncs. Il jeta un regard anxieux sur la montre à quartz. L’écran n’affichait plus rien d’autre qu’une bête tache sombre. Le chronomètre avait grignoté toutes les piles.

« Merde ! »

Richard bondit de l’autre côté de la cloison lignifiée. Désorienté, il chercha le chemin par lequel il était arrivé la veille. Compte tenu de la position du soleil, il devait être au moins onze heures, peut-être même midi. Comment avait-il pu dormir si longtemps ?

« Merde ! Merde ! Merde ! »

Mu par l’urgence, l’adolescent empoigna la bretelle de son sac et s’élança à tombeau ouvert dans la direction qui lui paraissait la moins menaçante. Sa mère disait toujours que Richard possédait un genre de sixième sens qui se matérialisait par de bonnes intuitions. C’était un truc inné, prétendait-elle, en conséquence de quoi non, il n’avait pas besoin de consulter cet horoscope parce qu’elle avait des mots croisés à compléter. Haletant, il évita les chênes, les frênes, les noisetiers, les noyers, les érables, les merisiers et les pins jusqu’à en prendre l’équilibre. La faim le tenaillait encore plus que la veille. Pourquoi n’avait-il pas dévoré les spaghettis crus ? Quel idiot.

Voyant la clarté poindre à l’horizon, Richard, hors de souffle, crut d’abord qu’il était enfin parvenu de l’autre côté de la forêt. Une lisière se découpait tout droit, à cinquante mètres. Il pressa l’allure, manqua de s’arracher les mollets dans un buisson de ronces et déboucha sur une clairière close où croupissaient des souches tronçonnées. Un gémissement tragique lui échappa. Abasourdi, il sentit toute son énergie le fuir et chuta lourdement sur son postérieur. Cette fois-ci aucun doute, il était bel et bien perdu.

Un froufrou sur sa gauche lui tira une exclamation de surprise. À cent mètres, un fourré tremblotait. Le garçon, vigilant en toutes circonstances, ressentit pourtant un espoir insensé lui embraser la poitrine.

« Anubis ? »

Un grondement rauque s’éleva et le chien émergea du bois en traînant la patte.

« Oh bon sang, mon vieux, que tu m’as fait peur ! Allez, viens ici, vite ! »

Le fidèle compagnon avait l’air blessé et ne semblait pas particulièrement pressé de rejoindre son maître. À cette distance, Richard devina sa démarche hésitante et entendit les gémissements que l’animal poussait pour soulager sa souffrance.

« Anubis ? »

Le chien leva le menton, flaira l’air et hurla à la mort. Un nuage d’oiseaux s’envola vers l’azur et Richard recula d’un pas. Deux silhouettes familières venaient d’émerger à leur tour de la forêt.

« … »

Anubis tourna la tête et gronda, menaçant. L’adolescent n’avait pas besoin qu’il approche davantage pour deviner qu’au fond de ses pupilles ne se lisait plus rien d’autre qu’une inextinguible soif de sang. Sur le flanc de l’animal, Richard repéra un sillon carmin qui s’égouttait le long de sa patte. Ils l’ont attaqué, songea-t-il en posant le regard sur les deux ombres qui clopinaient derrière lui.

Il ne s’agissait plus de ses parents à proprement parler : contrairement aux apparences, ces derniers étaient morts depuis belle lurette. Il suffisait d’examiner leurs visages crayeux, leurs orbites jaunies par la fièvre et leurs dents entre lesquelles pendouillaient des lambeaux de cuisse de chien pour deviner que son père et sa mère n’avaient de vivant que l’aspect, et encore.

Les zombies flairèrent l’air comme des prédateurs — décidément, Richard aurait dû emporter du déodorant plutôt qu’une boîte de sardines — et titubèrent dans sa direction. Cette démarche grotesque, saccadée, l’avait beaucoup amusé du temps où les morts-vivants n’étaient encore que des épouvantails de cinéma bons à faire vendre du pop-corn, des DVD et des sous-vêtements de rechange, mais elle était beaucoup moins drôle depuis que ce foutu virus hépatique avait officialisé leur existence. Anubis gronda, puis se décida à trottiner vers son maître. Il était inutile de courir : le chien zombifié rattraperait le garçon sitôt qu’il se ruerait vers l’intérieur du bois.

« Bon. »

Sans rien concéder à la résignation, Richard raffermit sa prise sur le morceau de bois et repensa à Dante Alighieri qui conseillait d’abandonner tout espoir et de s’essuyer les pieds avant d’entrer. Aucun autre choix ne se présentait plus à lui désormais. Harassé, le garçon brandit le bâton comme un gourdin, arbora un air menaçant, hurla toute sa colère et se précipita vers ces morts qu’il avait tant aimés.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Écho

Basile Finch est un auteur mondialement réputé pour la qualité de ses… productions.

Les feuilles bougeaient d’une drôle de manière.

Norma s’approcha des tilleuls qui, parfaitement alignés sur une ligne imaginaire, délimitaient le jardin. Leurs troncs, gigantesques, étaient si larges qu’il aurait fallu trois personnes pour les emprisonner dans une ronde. Les moines de l’abbaye avaient taillé leur ramure au fil des siècles. Ainsi, leurs branches formaient une voûte sous laquelle passait un grand chemin de terre, et ce tunnel naturel filtrait presque toute la lumière. Norma imagina que, par les belles journées d’été, les religieux devaient venir y chercher la fraîcheur et l’ombre, et que quand il pleuvait, ils s’y abritaient bien au sec. Mais quelque chose ne tournait pas rond.

La jeune femme tendit l’oreille. Le jardin était silencieux. Aucun chant d’oiseau ne troublait son repos. Le vent seul sifflait dans les branchages. Le soleil brillait pourtant haut dans le ciel. Ce n’était pas normal.

Décidée à tirer cette histoire au clair, elle examina l’arbre le plus proche. L’écorce sillonnée de rides en racontait plus long que n’importe quel livre : le tronc était une autobiographie. Une onde de chaleur vibra dans son ventre. Depuis toute petite, Norma aimait les arbres avec passion et face à certains spécimens remarquables, cette passion confinait au sentiment amoureux. Il n’y avait aucun mal à ça.

Comme pour toucher le genou d’un ami dans l’obscurité d’une salle de cinéma, sa main pressa l’écorce. Le tronc imprima sa marque dans sa paume, qu’elle retira aussitôt, soufflée par l’émotion. Elle recula. Elle avait senti le tronc enfler à son contact, puis se rétracter dans un léger craquement. Elle comprenait mieux maintenant pourquoi elle s’était sentie mal à l’aise devant l’étrange danse des branches : aucun vent ne soufflait sur le jardin et le frémissement qu’elle avait perçu était celui des feuilles qui rejetaient l’oxygène dans l’atmosphère. Les tilleuls respiraient.

Une douleur lui tira une exclamation. Elle avait marché sur quelque chose en reculant. Baissant les yeux, elle constata que ses chaussures avaient disparu. Norma étouffa un juron. Quel esprit farceur avait pu lui subtiliser ses baskets ? Elle s’accroupit pour ramasser l’objet. Une noisette. C’était absurde. Les jardins de l’abbaye n’étaient plantés d’aucun arbre fruitier, à part le merisier enraciné près du mur. Elle serra les doigts sur la coquille et scruta la cime des tilleuls à la recherche d’une tache de fourrure rousse — un écureuil avait bien pu égarer son butin —, mais le parc était vide.

Bizarre, songea-t-elle. Elle rouvrit le poing. La noisette s’était métamorphosée, comme si on avait trempé son bois dans un pot de paillettes émeraude. Le fruit tressauta dans sa paume, puis se pencha doucement. Elle remarqua alors le sillon humide tracé sur la noisette.

Une paire d’antennes émergea de la coquille, bientôt suivie par une tête d’escargot. Le gastéropode, placide, rampa lentement vers son poignet en laissant derrière lui un chemin de bave pailleté de vert, comme si l’animal dessinait un bijou sur sa main. Norma fronça les sourcils. Un souvenir l’avait frappée. Soulagée, elle reposa la limace-noisette sur la terre. Aussitôt, elle s’effaça dans le sol comme un caméléon. « J’y suis ! » s’exclama-t-elle. Comment avait-elle pu, elle qui se targuait d’être une songeuse accomplie, mettre autant de temps avant de réaliser qu’elle se promenait dans le dernier rêve de Basile Finch ?

À sa décharge, les créations de Finch étaient d’une telle subtilité qu’il lui fallait toujours du temps pour en émerger. Chez les pondeurs de songes, les dramaturges oniriques de bas étage, les narrateurs spirites à la chaîne, l’élément déclencheur n’était souvent qu’un mot déposé à vos pieds dès le début du rêve. Pire, elle avait déjà vu un personnage secondaire accourir vers elle en hurlant « Bienvenue dans le nouveau rêve de… ! » Quel manque de goût.

Certes, il fallait bien que le voyageur puisse distinguer ses propres rêves de ceux qu’il avait achetés, ce pour quoi les auteurs signifiaient au visiteur par un signal d’alarme qu’il se trouvait en lui-même, confortablement allongé sur son matelas. Ce coup de pouce sonnait chez certains comme une corne de brume, mais Basile Finch était coulé dans un autre métal : dans ses visions, les éléments déclencheurs prenaient invariablement la forme d’objets ronds et verts. Dans son précédent opus, il utilisait un petit pois. Le légume, posé sur une assiette, sifflait comme une bouilloire.

Basil Finch n’usurpait pas sa réputation de meilleur onirauteur de la planète et le public ne s’y trompait pas : ses onirogrammes étaient des best-sellers internationaux qui se vendaient par millions pour rejoindre les tables de nuit du monde entier. Norma pouvait s’enorgueillir d’une immense onirothèque où les songes de Basile Finch occupaient une place centrale. L’excentrique Anglais était de loin son auteur favori et Norma lui vouait un véritable culte. Elle avait plus d’une fois essayé de le rencontrer, mais l’homme était un ours et ne sortait jamais de chez lui, préférant s’exprimer via ses arcs narratifs, ses personnages et ses intrigues. Cet isolement était tout à son honneur.

Maintenant qu’elle avait pris conscience du songe, les souvenirs refluaient et le quatrième de couverture lui revint. Comme toutes les descriptions des œuvres de Basile Finch, Norma l’avait apprise par cœur sur le trajet du retour :

« La planète Terre est en colère. Depuis que Mère Nature a décidé de reprendre le contrôle, des poches d’humanité subsistent dans des colonies reculées. Mais à quoi bon courir quand on n’a nulle part où aller ? »

Un frisson la parcourut, identique à celui qu’elle avait éprouvé en s’emparant de l’onirogramme sur le présentoir. Les rêveurs s’étaient massés en file indienne devant la boutique, qui avait rouvert ses portes à minuit pour l’occasion : un songe inédit de Basile Finch était un évènement qu’il convenait de célébrer. Norma avait attendu cette sortie avec tant d’impatience qu’elle s’était ruée vers les caisses comme une démente. Une fois rentrée chez elle, épuisée, elle s’était affalée sur le lit. L’excitation l’avait tenue éveillée quelques instants, puis elle avait fini par succomber au sommeil.

Haletante, elle remonta l’allée et réalisa le pétrin dans lequel elle s’était fourrée. Les tilleuls dardaient sur elle un regard lourd. Ils la savaient ici, et le mot passait d’un tronc à l’autre tandis qu’ils chuchotaient en se servant du vent comme d’un porte-voix. Leurs branches ondulaient telles des algues au gré de la marée. Elle devait s’éloigner. Les jardins, à l’instar des forêts, pouvaient se transformer en pièges létaux. De loin, l’abbaye paraissait condamnée.

Un jappement la fit sursauter. À l’autre bout du parc, quatre silhouettes floues galopaient dans les hautes herbes. Des chiens, songea-t-elle, mais où se trouvaient leurs maîtres ? Les animaux aboyèrent. Elle avait tout intérêt à filer tant qu’ils ne l’avaient pas aperçue.

Norma traversa une roseraie au pas de charge. L’un des tilleuls émit un craquement et, aussitôt, une clameur monta derrière elle. Les molosses l’avaient repérée. Saleté d’arbre : toute la nature était de mèche.

« Merde ! »

Pieds nus sur le gravier, Norma se mit à courir. Passée la douleur des premières écorchures, elle piqua un sprint vers l’abbaye. Les volets étaient clos, mais elle aperçut les lourds battants d’une double porte. Les chiens se rapprochaient, mais plus elle courait vite, plus elle ralentissait. Dans la panique, elle baissa les yeux vers ses mains et sa poitrine. Norma était redevenue une enfant. D’ordinaire l’auteur laissait l’onironaute déterminer sa propre enveloppe, mais il pouvait aussi le contraindre à épouser une apparence particulière. Ça tombait plutôt mal.

Désormais pas plus haute qu’une gamine de dix ans, Norma traversa l’esplanade et plongea dans l’ombre que projetait l’immense clocher pour se jeter sur la porte. Elle était verrouillée. Elle ouvrit la bouche pour hurler, mais aucun son ne sortit : sa gorge était comme garrotée. La peur d’être dévorée vive la chavira et elle tambourina sur le panneau de toutes ses forces.

« Qui est-ce ? » gronda une voix de l’autre côté. Mais Norma était muette et une meute de chiens enragés se précipitait sur elle pour la déchirer en lambeaux. Elle frappa à s’en écorcher les poings. « Qui est là ? » Mais Norma était incapable de parler, et les monstres étaient si proches qu’elle distinguait maintenant leurs babines écumantes et leurs terrifiants crocs jaunes. Elle ne devait pas céder à l’urgence de se réveiller.

L’enfant émit une plainte et une seconde voix hurla de l’autre côté. « Ouvre, bon sang ! » Le battant pivota et une main immense la happa. Il faisait sombre à l’intérieur. Les chiens se fracassèrent contre le bois dans un vacarme épouvantable et la clameur de leurs aboiements résonna derrière le panneau. Une femme aux yeux vitreux peigna ses cheveux d’une main sale.

« Tu es en sécurité, mon ange. »

 

Les religieux avaient déserté l’abbaye avant l’arrivée d’Edgar et de sa fiancée. Des traces de lutte constellaient encore le sol du réfectoire. Les moines s’étaient battus avant de disparaître, et il y avait fort à parier que leurs dépouilles gisaient dans le jardin : les corps en décomposition satisferaient pour un temps l’appétit des animaux sauvages puis serviraient d’engrais, ainsi que « Mère Nature » l’avait voulu. Dans la bouche d’Edgar, cette dénomination reflétait moins le respect que la crainte. Dans celle de Doti — la fille aux ongles noirs de terre et peut-être d’autres choses — ne transparaissaient que le dégoût et la peur. L’écosystème reprenait ses droits et massacrait les êtres humains sans pitié. Au premier étage, Edgar avait trouvé une photo représentant un frère entouré de deux molosses. Les moines avaient sans doute été dévorés par leurs propres cerbères.

« Ici, nous sommes à l’abri », l’avait-il rassurée. Les murailles de pierre blanche promettaient aux voyageurs une retraite imprenable. La passerelle qui reliait les dortoirs faisait le tour du bâtiment, si bien qu’on pouvait admirer le paysage vallonné à des kilomètres à la ronde. L’homme — un grand costaud bardé de tatouages — avait consciencieusement arraché les rosiers qui poussaient dans le cloître, puis les avait brûlés. Ce refuge minéral les protégeait désormais du monde extérieur, du moins le temps que les provisions du cellier s’épuisent. Que feraient-ils une fois que la nourriture manquerait ? Ils improviseraient, reprendraient sans doute la route si leur moto volée avait suffisamment d’essence, ou peut-être resteraient-ils ici en attendant que la mort les fauche. Mieux valait crever de faim plutôt que de se faire étrangler par une branche ou dévorer par un troupeau de chevreuils enragés. L’eau du puits avait rendu Doti à moitié folle, mais ils pouvaient encore compter sur la pluie, épargnée par la démence qui poussait tous les organismes vivants à se transformer en tueurs sanguinaires. Ce n’était pas si mal.

« Tu ne parles pas, hein ? » demanda Edgar tandis qu’ils traversaient la salle d’étude. C’était une grande pièce aux murs placardés de bibliothèques. Les livres sentaient l’automne. Norma secoua la tête. Les mots cascadaient en elle, mais refusaient de passer le seuil de ses lèvres. « Tant pis, gronda le tatoué. T’as quand même l’air moins folle que Doti. »

Malgré son aspect rustique, Norma trouva à Edgar quelque chose de sympathique. La cohabitation avec sa cinglée de fiancée ne lui avait pas facilité l’existence, mais en dépit d’un certain pessimisme, l’homme gardait la tête sur les épaules. Doti s’était renfermée dans sa chambre, dont elle ne sortait pas beaucoup. Depuis la fenêtre, elle avait une vue imprenable sur le jardin.

Ils rongèrent de fines tranches de viande séchée au dîner et filèrent se coucher avant que le soleil disparaisse sous l’horizon. Edgar lui expliqua qu’au crépuscule, des chauves-souris particulièrement voraces rôdaient dans le cloître. Norma n’y opposa aucune résistance : une bonne nuit de sommeil à l’intérieur du rêve ne lui ferait aucun mal. Les évènements ne manqueraient pas de se débloquer le lendemain, avec la suite de l’histoire.

Au lever du soleil, les assiégés se retrouvèrent au réfectoire. Les chiens avaient aboyé toute la nuit et Norma avait à peine fermé l’œil. À travers les volets clos, l’enfant avait distingué une étrange lumière dans la lande. Le jour avait révélé qu’à environ un kilomètre de l’abbaye, une maison au toit clair perçait la campagne.

Sans prendre le temps de s’asseoir à la table où les squatteurs avaient étalé les victuailles, Norma empoigna l’énorme main d’Edgar et le força à la suivre. « Eh, quoi, qu’est-ce que tu veux ? » L’enfant l’entraîna à l’étage. Doti assista à la scène d’un air maussade. Une fois là-haut, Norma poussa les volets, désigna la maison solitaire et mima l’éclat d’une lumière nocturne.

« Je l’avais remarquée, expliqua le tatoué. Je ne sais pas qui habite cette maison, mais il faut être sacrément taré : la bicoque se situe à deux pas de la forêt, sans compter qu’elle est entourée de deux haies, d’un paquet de champs et de carrés de pâturage, autant dire assiégée. Nous, nous avons ces murs, alors que là-bas… »

Mais ce que Norma voulait exprimer nécessitait un peu plus que de simples mimiques. Elle connaissait cette demeure pour l’avoir admirée des dizaines de fois sur le papier glacé des magazines, et notamment sur la couverture de Passion Casa : il s’agissait de la maison de campagne de Basile Finch. L’auteur y posait quelquefois pour les journalistes, tantôt sur le seuil, assis sur un banc de pierre ou appuyé contre une souche. Norma n’en revenait pas. S’était-il mis en scène dans cet onirogramme ? En rejoignant la bâtisse, elle rencontrerait peut-être enfin son idole. Norma vibra d’excitation. Elle ne s’était jamais trouvée plus proche de Finch, mais une nature hostile — qui ne manquerait pas de la pourchasser sitôt qu’elle poserait le pied dehors — lui barrait la route.

Se tournant vers Edgar, l’enfant désigna la maison et tâcha de lui faire comprendre qu’elle souhaitait s’y rendre. Le motard pâlit comme s’il avait vu un fantôme.

« Tu es dingue ! Mère Nature se renfrogne chaque jour un peu plus, sans compter la meute qui rôde. Nous ne ferions pas cent mètres qu’ils nous auraient déjà rattrapés… »

Déçue, la gamine baissa la tête. La seule chose qui les attendait dans cette abbaye était une agonie lente et douloureuse : contrairement aux onirogrammes de gare, les histoires de Finch exigeaient du voyageur qu’il fasse preuve d’initiative.

« Nous aurons donc besoin de faire diversion », siffla Edgar entre ses dents.

L’enfant se redressa et bondit comme un ressort dans les bras de son complice. L’homme l’aiderait.

« Du calme, du calme… »

Ils redescendirent au réfectoire armés d’un courage et d’un enthousiasme nouveaux. Assise sur son banc, Doti darda sur eux un regard jaloux.

« Qu’est-ce que vous faisiez, seuls, là-haut ? »

Une dispute éclata et les voix des adultes gagnèrent en intensité. Norma comprit que l’incendie, à force de confinement et d’isolement, couvait depuis longtemps. Le couple en vint aux mains et l’enfant se recroquevilla dans un coin. Doti, toutes griffes dehors, se jeta sur Edgar, qui l’envoya rouler sur le sol. La furie se redressa et fléchit les jambes comme un animal sauvage. Ses yeux lançaient des flammes.

« Calme-toi, espèce de folle ! s’écria Edgar.

Elle nous fera tuer !

— Est-ce que tu t’entends, ma pauvre Doti ? Ce pays t’a grillé le cerveau. Ce n’est qu’une gosse ! »

La démente désigna Norma d’une main tremblante.

« Regarde ses yeux ! Elle n’est pas la même dehors et dedans ! »

Norma fit de son mieux pour dissimuler sa stupéfaction. C’était la première fois qu’elle faisait l’expérience d’une telle mise en abîme : d’ordinaire, les personnages des onirogrammes vous considéraient comme l’un des leurs. D’une façon qui lui échappait, Doti l’avait repérée, mais sa dernière remarque avait terminé d’attiser la fureur d’Edgar.

« Folle ! FOLLE ! »

L’homme se précipita sur sa compagne, empoigna sa tête comme une pastèque et lui tordit le cou dans un grand craquement. La marionnette désarticulée s’écroula sur le carrelage. Norma voulut hurler, mais sa gorge lui parut comprimée par une écharpe trop serrée. Edgar pivota vers l’enfant. Ses mains gigantesques vibraient sous le joug de l’émotion. « Nous donnerons son cadavre aux chiens », souffla-t-il.

Une onde d’horreur remua le ventre de Norma. La voyageuse tenta de réprimer l’instinct qui la pressait de s’extirper du cauchemar, mais elle ne résista pas.

Quand elle ouvrit les yeux, le dos en nage, la chambre était plongée dans une obscurité silencieuse.

 

Le lendemain soir, Norma rentra plus tôt du travail et s’installa avec l’onirographe sur le canapé, bien décidée à reprendre là où elle s’était arrêtée. Dans les rêves très bien écrits — et notamment les histoires horrifiques —, il arrivait fréquemment que le visiteur se réveille avant la fin, submergé par l’émotion. Elle ferma les yeux, plaça le cube sur son socle, inspira à travers l’embout nasal et laissa le songe l’emporter à nouveau.

La dernière œuvre de Basile Finch ne différait pas des autres dans le sens où, à l’instar d’un conte, elle comprenait une introduction — une exposition dramaturgique — et un développement. La conclusion lui était encore inaccessible, mais elle ne doutait pas du fait que l’histoire se terminait effectivement à un moment donné.

Elle réémergea dans le jardin, marcha sous les tilleuls frémissants de l’abbaye, découvrit l’escargot et, redevenue enfant, courut à en perdre haleine jusqu’au portail avec les chiens à ses trousses. Edgar lui offrit l’hospitalité et Doti était toujours aussi folle. Mais une fois dedans, Norma essaya de s’y prendre autrement : elle n’évoqua pas la maison et se contenta d’observer en témoin muet le couple interagir. Le songe s’éternisa pendant une semaine sans avancée dramatique notoire, si bien que la voyageuse acquit la certitude qu’elle était le levier de l’intrigue. Elle tenta plusieurs variantes, mais se heurta chaque fois à l’impassibilité des squatteurs. Ces derniers vivotaient dans l’attente d’un dénouement qui n’arrivait jamais. Finalement à court d’idées, elle se résigna à montrer la maison de Finch à Edgar. Aussitôt, le rêve se mit en branle, la dispute éclata et Edgar assassina Doti selon le même modus operandi. Norma, prévenue, ne se réveilla pas cette fois-ci : l’histoire était macabre, certes, mais elle devait se dérouler de cette façon.

La fillette et le motard montèrent le cadavre au premier étage, dans les dortoirs. Là, ils ouvrirent une fenêtre et tapèrent dans leurs mains pour appeler les chiens. Edgar cria : « À table ! » et Norma frissonna d’excitation. Les rêves de Finch étaient souvent transgressifs, mais celui-ci était salé.

Les chiens finirent par pointer le bout de leur museau.

« Allons-y ! » ordonna Edgar.

Sans l’ombre d’un remord, l’homme lâcha le cadavre, passa son bras autour de Norma, dévala les marches quatre à quatre et courut en direction de la porte principale. Les battants pivotèrent dans un silence relatif et les fugitifs s’éloignèrent du bâtiment. Le vent était froid et les arbres bruissaient de rumeurs effrayantes.

« Ne marchons pas sur l’herbe, chuchota Edgar en désignant un chemin tapissé de gravillons. Elle risquerait de les prévenir. »

Pas certaine de comprendre, Norma opina du chef et suivit l’adulte qui filait en direction d’une haie. « La maison est de l’autre côté… Mais maintenant, chut ! »

Le chemin de gravier débouchait au pied d’une clairière où poussait une herbe dense et grasse. Il n’y avait plus d’autre choix que de couper à travers champs. Edgar dodelina.

« Suis-moi. »

L’adulte prit une grande inspiration et se précipita dans le champ comme on plonge dans l’océan, à toute vitesse et en ligne droite pour mieux tracer un sillon dans la végétation. Norma le talonnait, mais ses pieds nus lui cuisaient et elle se trouvait dans l’incapacité de lui hurler de ralentir. Les herbes hautes qui lui frôlaient les cuisses imprimaient sur sa peau des brûlures effrayantes. Quant à ses plantes de pieds, elles lui faisaient l’effet d’avoir été lardées de coups de couteau. Elle serra les mâchoires et rejoignit le motard à la lisière de la haie. L’homme paraissait hors de souffle. Son pantalon en cuir, réduit à l’état de loque, pendait en lanières sur ses jambes ensanglantées. L’odeur de la chair empoisonnée monta aux narines de Norma. Edgar plissa les yeux. Un aboiement sinistre retentit dans la lande.

« Je vais me reposer, gronda l’homme. Toi, continue. »

L’enfant voulut protester, mais la meute, sans doute attirée par l’odeur du sang, avait contourné l’abbaye et courait désormais dans leur direction.

« Maintenant ! » s’époumona Edgar en la poussant vers le bosquet.

La fillette sanglota, bouleversée, et s’enfonça dans la futaie. Ici, le soleil perçait à peine le dais de branches entremêlées au-dessus de sa tête. Norma eut l’impression de s’engouffrer dans un labyrinthe sinistre. Derrière elle, Edgar hurla.

L’enfant progressa tant bien que mal dans le bois dense, enjamba les souches, évita les buissons de ronce et crapahuta sur une vingtaine de mètres avant d’entrevoir le jour de l’autre côté de la haie. Les branches lui griffaient les bras et les jambes, les toiles d’araignées persistaient à l’aveugler, mais comme une presque-noyée décidée à regagner la surface, elle s’entêta sans écouter sa douleur.

Elle était presque sortie du bosquet quand elle sentit que quelque chose lui entravait la jambe. Une racine maligne s’était enroulée autour de sa cheville. Elle tira, poussa, se contorsionna et se tortilla, mais l’étreinte ne s’en resserra que davantage. Elle était prisonnière.

Au-dessus d’elle, un grand frêne parut lui offrir son aide. Elle tendit les bras pour s’agripper à la branche la plus basse et s’y hisser. Mais la racine résista et, quand elle voulut lâcher, Norma constata que ses mains étaient engluées de sève et désormais collées à l’écorce. Une seconde racine serpenta sur le sol et s’enroula autour de sa cheville libre. Norma essaya de hurler, mais ne réussit qu’à émettre un faible gargouillis quand les racines tirèrent sur ses jambes et la démembrèrent lentement.

 

Norma s’épuisa sur l’onirogramme en d’innombrables tentatives. Chaque soir, elle rentrait à la maison et, ignorant les perspectives de souffrances infinies, se replongeait dans l’enregistrement et répétait les mêmes étapes, chaque nuit un peu plus loin.

Une fois qu’elle eut compris la façon dont se déplaçaient les racines, elle réussit à les éviter et parvint à s’extirper du bosquet. Elle déboucha sur un champ d’herbes sauvages qui la découpèrent en morceaux plus d’une fois avant qu’elle réalise qu’elle ne devait pas courir, mais avancer le plus lentement possible pour s’épargner d’inutiles blessures. Un cerf l’embrocha, mais elle se dissimula sous une souche la nuit suivante et se faufila le long d’une sente terreuse qui bordait un ruisseau. L’enfant voulut y soulager ses pieds meurtris, mais comprit trop tard que l’onde ne bouillonnait pas qu’à cause du courant tumultueux : des poissons carnivores lui arrachèrent les doigts et lui nettoyèrent les os si vite qu’elle eut le temps d’entrevoir ses fémurs avant de se réveiller.

Les arbres qui couronnaient la colline se révélèrent retors et projetèrent leurs branches sur elle pour l’empaler. Dans le ciel, des nuages d’oiseaux fondirent sur la pauvre enfant et lui picorèrent les yeux. Des serpents surgirent de leurs trous pour lui mordre les mollets. Des fleurs pourtant somptueuses lancèrent des jets d’acide sur son visage sitôt qu’elle s’en approcha. Norma mourut de toutes les manières possibles et imaginables mais tint bon et endura la douleur bon gré mal gré, soutenue par la perspective de rencontrer son idole. Aussi quand, au terme de nombreuses semaines d’expéditions infructueuses, la jeune femme finit par franchir la barrière qui délimitait la propriété, s’autorisa-t-elle un soupir de satisfaction.

La maison de Basile Finch ne ressemblait pas vraiment à celle que Norma avait entraperçue dans les magazines, ou plutôt la ressemblance tenait davantage de la similitude que du mimétisme. La bâtisse était incontestablement plus grande et plus haute que sur les photos. Ses murs étaient plus blancs, presque étincelants. Y couraient les ramifications d’un pied de vigne dont les feuilles brillaient sous un doux soleil de midi.

Un peu plus loin, un muret effondré séparait la terrasse du jardin. S’en approchant, elle constata que ses anfractuosités abritaient des lézards. Les reptiles n’essayèrent pourtant ni de lui griffer le visage ni de la dévorer. L’enfant émerveillée voulut en attraper un, mais ses doigts se refermèrent sur la queue de l’animal et celle-ci lui resta dans la main. L’appendice du lézard frétilla un moment sur sa paume avant de s’éteindre en spasmes.

Elle leva la tête. Dans le verger, les arbres paisibles n’avaient aucune intention de la larder de coups de branches, ni de l’étouffer de leurs racines. Elle remarqua un grand cerisier dont la ramure était constellée de points rouges. Un violent appétit gronda dans son ventre. Norma sauta pour attraper une grappe de fruits et ses doigts se trempèrent de jus. La cerise, gorgée de sucre, éclata sur sa langue. Elle était délicieuse. L’enfant contourna les serres dans lesquelles poussaient de splendides tomates, dépassa une fosse à purin qui sentait le cheval et l’automne et longea des clapiers où s’ébattaient des lapins. Les joues gonflées de foin, les animaux la toisèrent d’un œil amusé. Au fond d’une cage, des lapereaux tremblotaient, collés les uns aux autres.

Elle entendit un craquement et crut encore sa dernière heure arrivée. Se retournant, elle vit qu’un petit garçon en short et tee-shirt essayait de casser une branche sur un arbre voisin. Elle s’approcha et ouvrit la bouche, avant de se souvenir que son personnage était muet. Mais comme par miracle, un filet de voix lui échappa. À l’intérieur de la propriété, tout revenait dans l’ordre.

« Bonjour ? »

Le garçon pivota. Ses joues étaient piquetées de taches de son et son épaisse tignasse rousse ne laissait guère de doute quant à l’identité de son propriétaire : l’enfant n’était autre que Basile Finch — ou tout du moins le Basile Finch qu’il avait été avant de devenir l’onirauteur le plus célèbre de tous les temps.

« Tu as réussi à traverser ? »

Son ton était amusé, quoique légèrement consterné.

« Oui. Mais c’est compliqué.

— Ce ne serait pas drôle si c’était facile. »

Norma dodelina. Ses paroles faisaient sens, mais elle avait enduré mille morts pour arriver ici. Le garçon empoigna une branche et la tordit jusqu’à ce qu’elle casse. Alors seulement arbora-t-il une mine satisfaite.

« C’est du noisetier, expliqua-t-il, le meilleur arbre pour faire des arcs. Regarde. »

Basile Finch tira de sa poche une pelote de ficelle et un couteau suisse dont il déploya la lame. Il tailla une encoche aux deux extrémités du bâton, puis découpa un bon mètre de corde qu’il attacha à la branche. Enfin, il tendit le fil pour imprimer au bois la forme d’un arc et le passa dans l’autre encoche avant de terminer par un nœud bien serré. Il s’accroupit pour ramasser une branche rectiligne qu’il avait ébarbée au préalable et encocha la flèche. Le trait fila sur plusieurs mètres et se ficha dans la pelouse.

« Tu vois ? Les meilleurs arcs, je te dis. »

Ils jouèrent encore un peu avant d’abandonner leurs armes et de retourner à la maison. Basile entraîna la voyageuse à travers toute la propriété, lui montra chaque parcelle, chaque arbre, chaque buisson, chaque puits, lui présenta chaque statue et lui fit visiter chaque bosquet, pour terminer par l’exploration de la cabane de jardin où son père entreposait les vélos. Quand ils ouvrirent la porte, une vague de chaleur les frappa : le soleil tapait dur sur la tôle de l’abri. Norma passa la tête par l’embrasure. Sur les rayons rouillés de la roue crevée d’un vélo-cross, une énorme araignée avait tissé sa toile. L’enfant recula, horrifiée, et Basile éclata d’un rire clair.

« C’est ici que je les cache », expliqua-t-il avant de s’enfuir vers la maison.

Norma courut derrière le garçon et le rattrapa sur le seuil. Ensemble, ils se faufilèrent dans la villa et en explorèrent le moindre recoin, de la cave où sa mère entreposait les bocaux au grenier où dormaient dans la poussière des objets inutiles et oubliés. Ils terminèrent par la chambre, et Basile lui montra fièrement sa réplique de coutelas d’ivoire en parfait plastique, sa peluche de chien et son château-fort en forme de tête de mort. Enfin, le garçon entraîna son invitée dans la cuisine où il lui servit un verre de limonade. De retour dans le jardin, ils s’installèrent sur une balancelle au pied d’un saule et sirotèrent en silence leur boisson pétillante.

« Et après, qu’est-ce qui se passe ? demanda Norma.

— Comment ça ?

— L’histoire… Comment elle se termine ? »

Une ombre passa sur le visage du garçon, qui regagna son sérieux. Norma n’était plus une enfant, pas plus que Basile : ils étaient redevenus les adultes qu’ils étaient de l’autre côté du voile, même si leur nez était toujours retroussé, leurs cheveux recouverts de toiles d’araignée et que leurs pieds pendaient dans le vide.

« Il n’y a pas d’histoire cette fois-ci, dit Basile.

— Vous voulez dire… c’est terminé ? »

L’enfant hocha la tête.

« C’est terminé, oui, il n’y a que ça — ou plutôt il y a tout ça. » Norma écarquilla les yeux et Basile Finch planta son regard dans le sien. « Tous les auteurs aspirent à l’immortalité, mais jamais je n’accéderai à un tel privilège : la science est ce qu’elle est et ses progrès n’ont pas éradiqué la mort. Il ne me reste que mes œuvres, qui m’appartiennent autant qu’elles appartiennent à mon public. Je me suis fait une raison : c’est à travers elles que je toucherai du doigt la vie éternelle. Mais ce n’est pas suffisant. »

Norma écoutait l’explication d’une oreille attentive : ce n’était pas tous les jours que son auteur favori pouvait lui prodiguer une leçon.

« Mes histoires comportent toutes des éléments personnels, bien sûr, des souvenirs dont je transpose l’expérience pour les embellir, leur donner ce frisson de vérité qui sied aux narrations dignes de ce nom. Mais c’est aussi pour moi une manière de stocker des souvenirs en dehors de ma propre mémoire, de leur offrir une existence extérieure à moi-même. Retranscrits de cette façon, je ne risque pas de les oublier. J’ai décidé de pousser le concept encore un peu plus loin dans ce nouvel onirogramme : l’œuvre n’est qu’une coquille. J’ai disposé des barrières pour maintenir à l’écart les moqueurs et les dilettantes, et j’y ai entreposé la maison de mon enfance. Considère ça comme une sauvegarde dans laquelle je peux à loisir venir me ressourcer. »

Norma pensa aux branches qui lui avaient lacéré les cuisses et aux centaines de tourments mortels qu’elle avait dû endurer pour parvenir ici. Ses jambes étaient pourtant intactes quand elle les examina.

« Mais tu ne sais pas la meilleure ? poursuivit le petit Basile. Ces souvenirs ont beau être encapsulés, ils sont contagieux : ils infectent les mémoires de ceux qui les visitent et se répercutent en écho dans leurs propres rêves pour se disséminer dans la mémoire collective. Voilà ce que j’appelle l’immortalité, pas vrai ? »

Le visage du garçon se fendit d’un sourire malicieux et Norma éclata de rire sans trop savoir pourquoi.

 

À son réveil, Norma éteignit l’onirogramme. Elle s’étira, bâilla et, le cube serré dans son poing, marcha jusqu’au salon pour le ranger dans sa boîte. Le songe allait rejoindre des centaines de ses semblables dans l’onirothèque, mais il lui laissait un vague goût de cerise sur le bout de la langue. En remangerait-elle un jour une aussi délicieuse ?

Elle repensa à la maison de Basile Finch et dans sa tête cabriolèrent des souvenirs qui lui étaient étrangers, où frémissaient des queues de lézards et où des petits garçons construisaient des arcs avec des branches de noisetier. Des réminiscences parasites pour lesquelles elle se surprit à éprouver de la nostalgie.

Hantée, Norma soupira et posa le rêve sur l’étagère.

 

❤️

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Là-bas

Annie n’aime pas dire au revoir. Mais elle doit s’y résoudre.

Le paysage qui jusqu’ici défilait à toute vitesse derrière la baie vitrée freina sa course folle et regagna un peu de sérénité à mesure que le train décélérait. Annie tourna la tête. Le patchwork agricole que le convoi traversait depuis plus d’une heure — et qui avait fini par la plonger dans une semi-somnolence — se piquetait d’habitations aux toits rouges, d’abord éparpillées, puis de plus en plus nombreuses. Le wagon cahota sur les rails, imprimant ses vibrations dans les montants du fauteuil. Plus le train perdait en vitesse, plus il était secoué de soubresauts. Un sourire fatigué barra le visage d’Annie. Elle approchait de la maison.

À l’heure dite, le convoi entra en gare et s’immobilisa sur le quai numéro 4. Les passagers, qui s’étaient levés plusieurs minutes avant l’arrivée, piétinaient en file indienne dans le couloir. Annie renonça à s’insérer et patienta le temps que le compartiment se vide. Avant de sortir, un jeune homme lui proposa de descendre son sac à dos. Elle accepta d’un hochement de tête, le remercia d’un sourire et le suivit du regard tandis qu’il disparaissait à tout jamais de sa vie. Un de plus, songea-t-elle.

La gare était de modeste proportion et, bien que rénovée dans les années 70, s’écaillait en copeaux de peinture sur les quais défoncés. Des coulées de rouille transpiraient des murs sous les panneaux indicateurs. Les rails, dont le soleil frappait la surface oxydée, dataient sans doute du siècle précédent, mais remplissaient toujours leur office, malgré la végétation qui perçait le ballast. L’homme avait beau bâtir par-dessus, l’écosystème originel finirait par avoir le dernier mot. Le béton était un minéral que la mousse tapisserait un jour ou l’autre. Elle qui passait le plus clair de son temps à manipuler des machines sophistiquées se laissa réconforter par ce constat d’éphémère. Elle y trouverait sans doute la force d’affronter les deux prochains jours.

Annie desserra les freins du fauteuil roulant et, son paquetage sur les genoux, remonta le corridor jusqu’à la plateforme. Un agent des transports l’y attendait. Il actionna une manette. Dans un claquement pneumatique, un petit ascenseur déposa le fauteuil sur le quai. La gare de campagne bruissait d’une activité de fin de semaine : les enfants regagnaient leurs pénates après de longues semaines d’études en ville, afin de réclamer la part de confort parental qu’ils avaient laissée derrière eux. Annie enfila ses mitaines et manœuvra les roues pour se frayer une voie à travers la cohue. Des rires fusaient, des embrassades étaient partagées, des chariots de valises serpentaient dans le hall dans un brouhaha confus. Respectueuse, la foule s’écartait sitôt qu’elle la voyait. Quand les gens posaient les yeux sur elle, ils éprouvaient une sorte de crainte muette : en lui cédant le passage, ils exorcisaient une peur.

Une silhouette immobile, bras croisés, se détachait de la masse mouvante des passagers. Adossé contre le présentoir des horaires, Marc attendait sa sœur. Annie lui adressa un signe, mais l’homme conserva une rigidité de statue. Sa mâchoire était crispée.

Annie roula jusqu’à lui et, sans le saluer, lui jeta son sac comme à chaque fois qu’elle rendait visite à la famille. La jeune fille qu’elle avait été avait décidé de quitter son village natal pour emménager dans la capitale, où elle avait mené ses études, puis sa carrière de la manière la plus brillante qui soit. Chaque voyage était une réunion davantage qu’une simple visite. Marc attrapa son sac au vol. Une ombre stagnait dans ses yeux.

« Tu as fait bon voyage ? finit-il par demander quand le silence entre eux deux fut devenu insupportable.

— Oui, et il fait beau. Je suis contente. »

Marc réprima un ricanement et Annie devina sa pensée. Son frère avait toujours été d’un naturel cynique et l’absurdité de la situation ne devait pas manquer de le frapper. Néanmoins, il paraissait décidé à ne pas céder à la colère, ou au moins faisait-il de son mieux pour la contenir.

« La voiture est au bout, gronda-t-il.

— Ça fait rien. »

Ils remontèrent le parking en direction de la fontaine. L’utilitaire, que leur père avait acheté après l’accident qui l’avait clouée dans un fauteuil, était un mastodonte qui s’accommodait mal des emplacements étriqués. Comme un imbécile avait jugé bon de s’octroyer la place réservée aux handicapés, Marc avait été contraint de le garer au bout du monde. Cela n’embêtait pas Annie le moins du monde : son frère ne l’avait jamais considérée comme une éclopée et mettait un point d’honneur à ne jamais lui faciliter la tâche. C’était une des qualités qu’elle appréciait chez lui.

La porte arrière coulissa et Annie embarqua en un tournemain. Par la force de l’habitude, elle aurait pu sangler son fauteuil les yeux fermés. Marc s’installa à la place du conducteur. Un siège pour bébé avait été attaché à côté.

« Comment vont les enfants ?

— Bien, maugréa Marc, toujours aussi distant. Julie avait hâte de te voir.

— Moi aussi.

— On ne lui a rien dit.

— C’est bien. »

Marc eut un hoquet, souffla par le nez et, sans chercher à poursuivre la conversation, fit rugir le moteur et s’engagea vers la sortie. Annie serra les dents. Elle s’attendait à cette réaction. Ils auraient le temps d’en parler.

« Ne rends pas ça trop difficile. »

Marc ne répondit pas. Décidée à respecter le silence de son frère, la jeune femme chercha son regard dans le rétroviseur. De guerre lasse, elle finit par se perdre dans la contemplation des maisons qui glissaient derrière la vitre et se concentra pour durablement en imprimer l’image dans sa mémoire.

 

La maison se situait à une vingtaine de kilomètres du dernier immeuble. Perdue en pleine cambrousse, elle avait autrefois fait partie d’un corps de ferme dont les dépendances avaient été démolies. Ne restait plus de l’édifice original qu’une grande bâtisse en pierre blanche s’élevant sur deux niveaux, couronnée par un toit d’ardoises sur lequel la mousse formait des flaques de verdure. Une fois remonté le chemin de gravier qui reliait la route départementale à la cour, on entrait par un portail en fer qui s’ouvrait sur une esplanade circulaire. Au centre, un puits bouché disparaissait sous un rosier sauvage.

Marc se gara devant le porche. Louis, leur père, les attendait, accroupi sur les marches à l’ombre de l’auvent. Sitôt que les cailloux du sentier crissèrent sous les pneus de l’utilitaire, le sexagénaire se détendit comme un ressort et suivit la voiture du regard. Annie lui fit un signe à travers la vitre. L’âge n’avait pas encore diminué leur père, mais son dos paraissait plus voûté que d’habitude, comme si un fantôme s’était perché sur ses épaules.

Contrairement à son fils, Louis accueillit chaleureusement le retour d’Annie en terre familiale. Il l’aida à descendre du véhicule et poussa le fauteuil sur les gravillons, là où il était difficile de le faire rouler, jusqu’au vestibule.

« Ta mère termine le repas, expliqua Louis d’une voix blanche. Elle a fait une salade. J’espère que tu n’as pas trop faim. »

Annie le rassura et conduisit son fauteuil jusqu’à la véranda, de l’autre côté de la maison. Au milieu du jardin, Mélanie, la femme de Marc, tenait le bébé par les mains et essayait tant bien que mal de le faire marcher sur l’herbe grasse. Un peu plus loin, Julie, leur première fille qui venait de fêter ses treize ans, manipulait un téléphone portable d’un air absorbé. Pendant que son frère déposait son sac dans la chambre du rez-de-chaussée, Annie observa le spectacle sans manifester sa présence. Julie lui ressemblait un peu au même âge, avec ses longs cheveux noirs et ses dehors de grande bringue filiforme et tordue, mais elle se tenait debout là où Annie était coincée dans ce fauteuil depuis son dixième anniversaire. Quelle chance que sa nièce puisse vivre une adolescence à mille lieues des tracas, chagrins et humiliations qui avaient parsemé sa propre enfance.

Une voix claire tonna dans son dos.

« Tu es arrivée et on ne me dit rien ! » s’exclama sa mère.

Pauline contourna le fauteuil et se jeta sur sa fille pour l’étouffer de baisers.

« Bonjour, Maman. »

Les yeux de sa mère brillaient de joie et un sourire radieux, quoiqu’un peu forcé, illuminait son visage.

« J’ai préparé des tomates au basilic, je sais que tu les aimes. Est-ce que tu veux quelque chose de spécial ? Ton père a encore le temps de faire un saut au supermarché.

— Non, c’est gentil.

— Vraiment ? Je veux dire, il n’y a pas un fromage que tu aimerais manger, un fruit que tu aimerais goûter, ou même du vin ? Marc a acheté du rosé, mais tu veux peut-être du blanc ?

— Le rosé fera très bien l’affaire, Maman.

— Tu sais que tu peux tout demander, n’est-ce pas ?

— Je suis venu pour passer du temps avec vous, pas pour m’empiffrer. Enfin, pas seulement. Je dois faire attention à mon poids, tu sais bien. »

Le temps d’un battement de cil, l’expression de Pauline s’assombrit. Le nuage se déchira aussitôt. Sa mère était une femme forte, plus déterminée que son père et son frère réunis. Elle maîtriserait ses émotions au moins jusqu’au dernier moment.

« Hé, salut ! »

Julie apparut sur le seuil de la véranda et courut embrasser sa tante. Se penchant sur le fauteuil, ses cheveux chatouillèrent le visage d’Annie. Une odeur de lilas embauma l’air.

« C’est le parfum que je t’ai offert à Noël ?

— Oui, j’en ai mis ce matin.

— Il te va bien. Le livre est arrivé ? »

L’adolescente rougit.

« Oui. Mais je n’ai pas eu le temps de… »

Annie la rassura : elle aurait tout le loisir de compulser ce manuel d’astrophysique pour débutants quand elle le voudrait. Elle devait patienter le temps que l’intérêt pointe le bout de son nez. Ce jour-là, le livre l’attendrait sagement dans la bibliothèque.

Attirés par le bruit, Mélanie et le bébé firent leur entrée au son des gazouillis du dernier né. Sa belle-sœur et elle n’avaient jamais eu de véritables atomes crochus, mais leur relation était cordiale. Les enfants faisaient le lien.

« À table ! » annonça la mère d’Annie depuis la cuisine.

Chacun s’installa à sa place assignée autour de la table en pierre qui dormait au pied du saule. Les repas avaient toujours été agréables à l’ombre de ces branches qui ondulaient au gré de la brise dans un froufrou apaisant. Entre le melon et la salade, Annie y concentra son attention tout entière : elle voulait enregistrer ce bruit quelque part en elle. Marc, toujours aussi sombre, n’avait pas décroché un mot de tout le déjeuner. Il remarqua les yeux de sa sœur et comprit à quoi elle s’appliquait : sa colère ne fit qu’empirer. Mélanie enfournait des fruits coupés en cubes dans la bouche du bébé, sous le regard amusé de Julie qui les prenait en photo avec son téléphone. Louis riait aux plaisanteries de sa femme, qui rivalisait d’imagination pour remonter le moral des troupes tout en évitant d’aborder le principal sujet de discorde. Son père cachait sa tristesse derrière une mine placide. Cela ne lui réussissait pas.

« On ira se promener au bois ? demanda Julie.

— Après la sieste, peut-être, répondit-il d’une voix toujours aussi traînante. C’est Annie qui décide.

— Pourquoi ? »

Personne n’avait jugé bon de prévenir l’adolescente. En un sens, c’était mieux comme ça. On échangea des regards gênés, avant de faire bifurquer la conversation vers un autre sujet. La jeune fille aurait tout le temps de comprendre. En attendant, mieux valait la préserver de sa décision.

Marc débarrassa la table en quatrième vitesse une fois le dessert avalé. Les restes de la génoise aux fraises reposaient, misérables, sur le plateau saccagé de crème. Pauline insista pour qu’Annie mange la dernière part, celle dont personne ne voulait jamais. Même si elle n’avait plus faim, la jeune femme s’exécuta de bon cœur et demanda à Julie d’aller lui préparer un café. Une fois l’adolescente disparue dans la maison, elle s’éclaircit la gorge.

« Je sais que ce n’est pas un moment facile, soupira-t-elle à voix basse, et je ne vous demande pas de faire semblant. Mais il faut que vous sachiez que je fais aussi cela pour vous. Pour nous tous.

— Ah oui ? ironisa Marc. Si c’était le cas, tu oublierais cette histoire et tu signerais ta démission sur-le-champ.

— Marc ! s’impatienta sa mère.

— Nous savons tout ça, ma chérie, soupira Louis. Nous n’avons plus besoin d’en parler. »

Tassée au bout de la table, Mélanie s’était absorbée dans l’examen d’un bavoir taché et faisait mine de n’avoir rien entendu. Mais elle se tourna vers sa belle-sœur et planta son regard dans le sien.

« Julie sera très triste.

— Franchement, tu crois que je ne m’en doute pas ? » répondit Annie, la voix mal assurée.

L’adolescente reparut dans le jardin, une tasse de café à la main. Les adultes piquèrent du nez dans leur assiette et désertèrent finalement la table. Dans les branches du saule, des merles chantaient leur indifférence aux affaires des hommes.

 

L’eau de vaisselle clapotait dans l’évier au rythme de la danse de l’éponge. Julie briquait les assiettes en tirant la langue. Installée à sa gauche, Annie essuyait les plats que lui tendait sa nièce avec une paire de torchons à carreaux. Le bac était trop haut pour qu’elle l’aide et ses parents n’avaient jamais voulu investir dans un lave-vaisselle. Selon son père, nettoyer des couverts sales était un bon prétexte pour tenir salon. Julie attrapa une cuillère maculée de crème et la porta à sa bouche avant de la plonger dans l’évier.

« Il y a quelque chose qui cloche avec Papa ? finit-elle par demander comme si la question la taraudait depuis des semaines.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Il a l’air triste.

— Fâché, peut-être, mais pas triste. »

L’adolescente prit le temps de la réflexion avant de poursuivre.

« Je crois qu’il est triste.

— Eh bien, ça lui passera.

— Je déteste quand il est contrarié. On dirait un nuage d’orage sur le point d’éclater. Il s’est énervé sur Maman l’autre jour. Il l’a traitée d’idiote.

— J’imagine que ton père traverse un moment difficile, il ne faut pas lui en vouloir. »

Julie hocha la tête, songeuse.

« J’ai l’impression que c’est après toi qu’il en a. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Rien, enfin. »

En son for intérieur, Julie corrigea sa réponse. Pas encore. Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir. La voix grave de Marc monta vers la cuisine.

« Julie ?

— Ici, P’pa ! »

Le frère d’Annie passa la tête par la porte. Dans la lumière de l’après-midi, avec les rideaux verts de la cuisine, il semblait moins courroucé, mais il s’agissait peut-être seulement des effets de la chaleur qui commençait à écraser le jardin.

« Oh… Je… rien, s’excusa-t-il en constatant qu’Annie se trouvait là. Je vous laisse discuter.

— Tu peux rester, Marc.

— C’est bon. »

L’obscurité du couloir ravala Marc et ses pas s’éloignèrent vers la véranda, où les parents s’adonnaient aux joies de la sieste post-déjeuner dans l’ombre tiède des murs en pierre.

« Tu vois ? »

Annie acquiesça. Elle était contrainte au secret et cette sensation était désagréable. Jamais elle n’avait caché quoi que ce soit à sa nièce. Petite, l’enfant s’était passionnée pour les récits de son aventurière de tante. Désormais, l’enthousiasme était plus contenu, mais toujours vaillant, ce qui rendait la dissimulation encore plus délicate.

Quand elles eurent terminé la vaisselle, elles s’essuyèrent les mains et abandonnèrent la cuisine avec la satisfaction du travail accompli. Julie poussa le fauteuil de sa tante jusqu’à la véranda. Dans le jardin, la nature ployait l’échine sous le poids du soleil, mais ici, l’ombre leur offrait un asile bienvenu. Enfoui dans les coussins d’un canapé, Louis ronflotait paisiblement. Penchée sur son épaule, un livre ouvert sur la poitrine et les lunettes sur le nez, Pauline avait elle aussi cédé au sommeil. Mélanie et Marc promenaient le bébé au bout du parc, près des haies qui bordaient le champ de colza.

Julie s’installa dans un fauteuil et compulsa son téléphone portable pour relever ses notifications. Sa tante l’observa, amusée, et réprima en elle l’envie de lui expliquer qu’on avait envoyé des hommes sur la Lune avec des ordinateurs cent fois moins perfectionnés que celui qu’elle tenait dans sa paume. Elle lui avait sans doute déjà raconté cette anecdote, et elle ne voulait pas devenir cette vieille tante qui ânonne toujours les mêmes histoires.

« Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda l’adolescente.

— Je ne sais pas. Me promener un peu. Et toi ? »

Julie se pencha sur l’accoudoir et hissa sur ses genoux un sac de toile, d’où elle tira une paire d’aiguilles à tricoter et une grosse pelote de laine rouge.

« Mamie m’apprend à tricoter.

— Vraiment ? Tu me montreras ?

— Elle ne t’a jamais expliqué ? »

Annie secoua la tête. Quand elle avait quitté la maison, son esprit était encombré de bien d’autres soucis que celui d’apprendre à tricoter des pulls : réussir ses études était sa principale préoccupation à l’époque, suivie de près par l’enthousiasme qu’elle ressentait à l’idée de laisser derrière elle maison et parents. Les adolescents partent du foyer avant d’être en âge d’apprécier les relations qu’ils entretiennent avec leur famille. Elle avait quelquefois nourri le sentiment d’avoir raté quelque chose, mais cette impression prégnante ne l’avait pourtant pas dissuadé de signer le contrat. Maintenant qu’elle était là, sa décision lui apparaissait sous un jour moins éclatant. Mais reculer était hors de question.

« À tout à l’heure. »

Julie sourit et, tandis que sa tante s’éloignait vers le jardin, fit cliqueter les aiguilles en métal l’une contre l’autre.

 

Plus tard dans l’après-midi, quand le soleil se fut un peu refroidi, Louis rejoignit sa fille au pied du cerisier. C’était un vieil arbre aux branches biscornues dont certaines menaçaient de chuter, mais ses fruits étaient délicieux et l’avaient toujours été.

Confortablement calée dans son fauteuil roulant, Annie leva les yeux vers sa cime et retraça en pensée l’itinéraire qu’elle avait suivi la dernière fois qu’elle y avait grimpé. S’agrippant aux deux grosses branches qui partaient de la base du tronc, elle s’était hissée à la force des bras avant de coincer son pied gauche dans le trou, à droite. Ensuite, elle avait crapahuté jusqu’en haut au gré des prises, comme si elle avait gravi les degrés d’une échelle. Les plus belles cerises poussaient au sommet, près du soleil, et elle avait toujours aimé monter là-haut s’en délecter quand les oiseaux daignaient lui en laisser.

Louis posa une main sur la nuque de sa fille.

« Je ne compte plus le nombre de fois que j’ai décidé de le couper, ce maudit arbre, dit-il.

— Je suis tombée toute seule. L’arbre n’y était pour rien. »

Son père secoua la tête. « Les cerises étaient vraiment bonnes cette année, dommage que tu arrives si tard. Ta mère en a congelé. »

Ç’aurait été idiot de couper un si bel arbre. D’une certaine manière, Annie lui devait tout : son handicap, bien sûr, mais aussi, et surtout, la rage qui l’avait poussée, une fois le traumatisme surmonté, à se dépasser pour ne pas être réduite à son simple statut de handicapée. Quelque part, elle lui en était reconnaissante. L’arbre avait été la source de tous ses maux et le point de départ de ses plus spectaculaires réussites.

La jeune femme détourna les yeux de la cime. Son père essayait de contenir sa tristesse, mais des larmes coulaient sur ses joues.

« Papa ?

— Tu es vraiment décidée, n’est-ce pas ?

— Nous en avons déjà parlé. Je croyais que…

— Je sais. Oublie ça. »

La mâchoire du père trembla sous le coup de l’émotion. Louis n’avait jamais été doué pour dissimuler ses sentiments, surtout depuis l’accident. Il était gonflé de fierté, bien entendu : le nom de sa fille apparaitrait dans les livres d’histoire. Mais il ne pouvait s’empêcher, très égoïstement, d’imaginer qu’un mot de sa part pourrait la convaincre de renoncer à son entreprise.

« Ma décision est irrévocable », murmura Annie comme si elle souhaitait bonne nuit à un enfant. Son père sécha ses larmes et renifla avant de lui ébouriffer les cheveux. Elle avait beau avoir trente-cinq ans, elle se sentait toujours gamine lorsqu’elle revenait au pied du cerisier en compagnie de son papa.

« Seulement deux jours, dit-il. C’est long et c’est court.

— Ce ne sera jamais assez long, répondit Annie. Autant faire comme si. »

Annie réussit à arracher un sourire à son père. Il s’était redressé, à croire que la voix de sa fille le soulageait d’une partie du fardeau.

« Il n’y a rien qui puisse rendre ce moment moins compliqué. Alors tu as raison, comme d’habitude : on va faire comme si. » Louis leva les yeux au ciel, pivota sur ses talons et remonta vers la maison.

 

Après dîner, Louis et Pauline s’installèrent devant la télévision pendant qu’Annie longeait le chemin qui traversait le jardin. Le soleil descendait sur la ligne d’horizon et teintait de rose la vaste étendue de colza plantée derrière la maison. Les champs ondulaient sous le vent, mer verte piquetée de jaune. Un tracteur faisait ronronner son moteur. Elle serra les freins du fauteuil à la lisière de la plantation et apprécia le spectacle pendant plusieurs minutes. Les cailloux du chemin crissèrent sous les pieds de son frère venu la rejoindre.

« Tu devrais revenir à la maison. Même si personne n’ose le dire, tout le monde a envie de passer du temps avec toi. »

Annie haussa les épaules.

« D’après toi, qu’est-ce qui symbolise le mieux ce moment ? Si tu devais emballer ce souvenir dans un objet, lequel choisirais-tu ? »

Marc plissa le front, ennuyé par la devinette.

« C’est une blague ?

— Non. Qu’est-ce que tu prendrais ? Une branche de cerisier ? Un morceau d’écorce ? Peut-être une poignée de terre, ou une fleur de colza… Non, il faut une chose qui dure, qui puisse garder ce souvenir en elle comme une photo dans un cadre. Une photo ? Elle risque de se déchirer si on n’y prend pas garde. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Mieux vaut quelque chose de solide.

— Tu as fini de parler pour ne rien dire ? »

Un silence combla l’espace qui les séparait l’un de l’autre.

« Tu te souviens des labyrinthes ? demanda-t-elle.

— Le propriétaire du champ nous détestait. »

Un rire les secoua, irrépressible, et l’atmosphère se détendit.

« Seulement des chemins, continua-t-elle, pas de quoi foutre en l’air sa récolte. Je me souviens des années à tournesols. Les saignées que nous tracions dans le champ étaient de vraies chausse-trappes. C’est dommage que ce ne soit pas une année à tournesols : je crois que j’aurais fait sécher une fleur pour y emprisonner ce moment.

— On s’en fiche, des tournesols. »

Marc s’agenouilla pour se mettre à sa hauteur et planta son regard dans le sien. Les yeux de son frère avaient toujours baigné dans ce bleu électrique qu’elle lui avait autrefois jalousé. Maintenant, elle leur trouvait un air paisible.

« C’est ça que je veux garder », dit Marc.

Ils s’empoignèrent les mains en s’en faire blanchir les articulations et restèrent longtemps serrés l’un contre l’autre, jusqu’à ce que le soleil disparaisse sous les champs et laisse le jour orphelin.

Quand ils rentrèrent, les chauves-souris virevoltaient en zigzag dans le jardin et autour d’eux comme elles l’avaient toujours fait et comme elles ne le feraient plus jamais. Dans la maison, tout était calme. Mélanie était partie coucher le bébé. Ses parents s’écartèrent pour lui faire une place sur le canapé. Elle se hissa hors du fauteuil et s’affala entre eux deux. Le monde retenait son souffle, mais la télévision continuait de rire comme si de rien n’était.

 

Le lendemain après-midi, une voiture grise se gara devant le portail. Le sigle d’une agence gouvernementale en ornait la portière. Annie réunit ses affaires et embrassa Julie.

« Je ne t’ai pas montré comment tricoter, s’inquiéta l’adolescente.

— La prochaine fois, ma belle. »

Toute la famille se tenait, stoïque, sur le pas de la porte. La station assise que lui imposait son handicap rendait difficiles les embrassades, mais chacun se pencha sur elle et la serra fort contre lui. D’un commun accord, ils avaient décidé de ne pas faire traîner ce moment en longueur. Même le bébé, qu’Annie connaissait à peine, lui suçota la joue, comme s’il savait qu’ils auraient pu, dans une autre vie, être bons amis.

« À bientôt », lui souffla sa mère à l’oreille. Annie voulut répondre, mais se garda de lui infliger davantage de peine. Après tout, sa mère avait peut-être raison : ce qui semblait aujourd’hui définitif pouvait aussi être la promesse d’un nouveau commencement. Qui savait vraiment où chacun d’entre eux se trouverait dans dix ou vingt ans ? Les paris étaient ouverts. Une chose était sûre : dans quelques minutes, tout le monde pleurerait à chaudes larmes. Mais c’était à ce prix qu’on se forgeait des souvenirs durables.

« Je vous aime. »

Elle avait pensé ces mots simples comme s’ils étaient les derniers qu’elle prononcerait jamais. Il n’en existait pas de meilleurs. Mais si elle restait là plus longtemps, son cœur se déchirerait : elle devait partir. Mâchoires serrées, elle actionna le fauteuil et traversa la cour sans se retourner. Le gravier crissait sous les roues et il lui semblait que ce son était le plus doux qui ait jamais résonné à ses oreilles. Le temps d’ouvrir la grille, elle se pencha pour ramasser une poignée de cailloux qu’elle fourra dans sa poche. Voilà où elle cacherait ses souvenirs.

Satisfaite, elle adressa un signe au chauffeur pour qu’il vienne la débarrasser de son sac. L’homme lui ouvrit la portière et l’aida à s’installer. La jeune femme hésita à lancer un regard en arrière, mais elle savait qu’elle les verrait pleurer sur le seuil et ne voulait pas emporter cette image avec elle. Elle ferma les paupières, se tourna vers eux et leur adressa un long signe de la main, auquel elle imagina qu’ils répondaient. Finalement, elle s’engouffra dans la voiture avant de ne plus pouvoir résister à l’envie de hurler. L’insigne sur la portière, qui représentait une lune cerclée d’étoiles, brilla sous un rayon de soleil.

 

La fusée décolla de Baïkonour dans un fracas épouvantable, comme si tous les séismes de l’Histoire s’étaient donné le mot pour secouer le cockpit. À travers le hublot, Annie admira les tempêtes de feu qui léchaient de langues ardentes le fuselage du vaisseau à sa sortie de l’atmosphère, puis ce fut le silence et la paix.

Ils s’arrimèrent comme prévu à la station spatiale et l’équipe dut encore patienter quelques jours avant de grimper dans la navette qui les conduirait sur Mars. Le premier vol habité vers la planète rouge était un aller sans retour : il en avait été convenu dès le début des sélections. Le vaisseau avalerait la distance qui sépare les deux planètes en un peu moins d’un an. Là, l’engin se scinderait en deux entités distinctes : l’une d’entre elles se poserait à la surface, l’autre orbiterait autour de l’astre pour servir de base intermédiaire. Annie serait chargée de maintenir le satellite en état de fonctionnement pendant que les premières opérations de terraformation se dérouleraient sur le sol martien. À terme, il s’agissait de transformer ce désert aride en un second point de chute pour l’humanité. Il faudrait des années, peut-être des siècles pour y parvenir, mais ce combat valait la peine d’être mené : celui de la survie, au nom d’une espèce.

Sitôt la fusée lancée comme une flèche vers sa cible, Annie se libéra des sangles qui la comprimaient et laissa l’absence de pesanteur la soulager du poids mort de ses jambes. Faute de gravité, elle n’était plus une ingénieure handicapée : juste une ingénieure. Elle colla sa joue contre le hublot et regarda la Terre s’éloigner. Dans la poche de sa combinaison, une poignée de gravier crissa tandis qu’elle levait le bras pour saluer la planète bleue.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Rydstonberg

Bienvenue à Rydstonberg, charmante bourgade accrochée à flanc de montagne.

« La montagne est haute et rouges sont ses larmes », dit à propos de Rydstonberg le proverbe populaire.

Il y a en effet fort à parier pour que cette étonnante bourgade accrochée à flanc de colline tire son nom d’un savant mélange étymologique : la « Montagne des Pierres Rouges » (red stones signifie « Pierres rouges » en anglais, et berg est un emprunt à l’allemand, traduisible par « la montagne, le mont »). À l’aurore du printemps, les coteaux de Rydstonberg se tapissent de milliers de coquelicots, dont la tige fragile ondoie en vagues, tel un océan végétal, sous l’agréable brise qui caresse les hauteurs. Les linguistes évoquèrent autrefois la possibilité d’une référence aux roseaux (reed, en anglais) qui balisent le cours sinueux de la rivière Kop, mais les botanistes ont depuis déterminé que l’introduction de cette plante datait plutôt de la seconde moitié du XVe siècle, écartant de facto cette hypothèse.

Une poignée d’historiens locaux penchent néanmoins pour une explication moins réjouissante : il y a de cela plusieurs millénaires, la montagne pourrait avoir été le théâtre de sacrifices humains. Plusieurs découvertes archéologiques vont en ce sens, avec notamment l’excavation d’une grande pierre plate creusée de rigoles que l’on peut désormais admirer au musée municipal.

Située à deux heures de route de la plus proche métropole, au cœur d’une lande de végétation rare où les rochers disputent le soleil aux mousses et aux lichens, Rydstonberg étonne, tant par sa solitude que par sa luxuriance. En hiver, le village dénombre une centaine d’habitants, issus pour la plupart de très anciennes familles locales. Mais dès que le soleil montre le bout de son nez, les hôtels se remplissent : touristes et processionnaires se pressent aux portes du bourg pour participer aux fêtes qui marquent l’arrivée du printemps. Pensez à réserver.

CLIMAT

Peu de gens à Rydstonberg vous conseilleront de séjourner chez eux en hiver : en cette période de l’année, la nature est en deuil et, à l’instar des volets, les visages se ferment. Un vent violent cingle les flancs du mont et arrache même quelquefois une pelletée de tuiles aux toits du centre historique. Mais sitôt le mois d’avril éclos, le soleil, la chaleur et la joie de vivre regagnent leurs droits. Le vent se tait, et tout un chacun déambule dans les rues pentues sans risquer de s’envoler. De mai à septembre, renseignez-vous par téléphone ou par courrier avant de partir : les ressources de Rydstonberg en matière d’hébergement sont limitées et l’offre est souvent dépassée par la demande. À moins qu’à l’instar des plus jeunes visiteurs, vous ne souhaitiez dormir dans votre véhicule, un minimum de précaution logistique est à prévoir pour qui aime son confort : les nuits peuvent être fraîches. À partir de novembre débute la saison basse. Dès le mois de décembre, les premières chutes de neige s’abattent sur le bourg. Bien souvent, le dégel n’intervient qu’au milieu du mois de mars. Les locaux sont habitués. Pas vous.

NATURE

Si la montagne en hiver ressemble au purgatoire, l’été à Rydstonberg se prête aux excursions, aux promenades botaniques et à l’observation d’une faune qui, dès les premières chaleurs, repeuple rocs et forêts. Le bouquetin, dont la silhouette orne le blason, est l’emblème de la commune : on peut le surprendre sitôt que l’on s’éloigne du centre touristique, en équilibre sur une pierre ou dévalant les pentes qui mènent au cours d’eau. La rivière Kop serpente depuis le sommet de la montagne jusqu’au village, mais ne le traverse jamais : un méandre épouse le contour des fortifications côté aval et soutient la bourgade comme un nouveau-né.

Les entomologistes amateurs et professionnels ont également de bonnes raisons de se réjouir : Rydstonberg est apprécié des spécialistes du monde entier. Ses murs et ses caves abritent une population d’insectes aussi variée qu’étonnante, à commencer par le célèbre Dragon du Roc, un gigantesque phasme dont les pattes acérées aux longues radicelles lui donnent des airs de reptile moyenâgeux. Ne les cherchez pas : ce sont eux qui vous trouveront.

TEMPS FORTS

La Fête du printemps

Sans conteste l’attraction touristique la plus prisée de Rydstonberg, la Fête du Printemps est célèbre dans le monde entier et attire les autocars de visiteurs curieux. Les festivités puisent leur origine dans des rites païens remontant sans doute à la Préhistoire et aux premiers habitants de la région : des peintures rupestres, découvertes dans une grotte creusée sur le flanc ouest de la montagne rouge, représentent de longues silhouettes se jetant des coquelicots au visage et bondissant par-dessus des feux où rôtissent d’étranges bêtes. Inutile de dépenser votre argent dans les cahutes à touristes, vous n’y trouverez que des fleurs d’importation. Autant se lever aux aurores comme les locaux et profiter de la fraîcheur du matin pour cueillir soi-même et à pleines brassées les anciennes fleurs sacrées. À défaut d’encourager l’économie, vous participerez activement à l’une des fêtes religieuses les plus vieilles du pays.

Rendez-vous devant l’église dédiée à Sainte Clotilde, seconde épouse de Clovis, qui convertit autrefois le roi des Francs au christianisme : dès la sortie des processionnaires vêtus de robes blanches, prenez vos fleurs et visez du mieux que vous pouvez ! Plus les fidèles seront tachés, plus la nature sera contentée.

Car ne vous y trompez pas : les célébrations, jadis mâtinées de monothéisme, honorent des dieux dont les mémoires humaines ont depuis longtemps oublié les noms. Le paganisme assumé de la Fête du Printemps attire ainsi la faune la plus excentrique.

Une fois débarrassé de vos coquelicots, rendez-vous sur la place où se massent les processionnaires : une fois nantis de vos faux bâtons — en mousse ou en plastique —, frappez ces maudits chrétiens jusqu’à ce qu’ils implorent grâce et abjurent leur foi ! Les taches de coquelicot symbolisent le sang versé par les infidèles qui, après avoir été tentés de renier leurs anciennes déités pour des espérances plus lumineuses, regagnent le troupeau des moutons égarés et embrassent de nouveau la véritable foi des dieux éternels.

Dans la soirée, feux de joie et croix brûlées illuminent la nuit étoilée. Jetez un œil sur la voûte céleste : à Rydstonberg, aucun réverbère ne vous empêchera d’admirer les constellations. Profitez-en pour réviser votre cosmologie. Ici, ce sont les astres qui vous scrutent.

Le calendrier des festivités étant calqué sur les cycles lunaires, vérifiez le site internet de la mairie avant de réserver votre billet.

Le festival de musiques anciennes

La seconde semaine du mois d’août, l’ancien amphithéâtre se métamorphose en salle de concert. Pendant dix jours, les artistes les plus fous se succèdent sur la scène. Particularité de la manifestation : les musiciens pratiquent les instruments les plus inusités et se targuent de faire partie des rares experts capables de les manipuler sans fausse note. Vous aurez le plaisir d’écouter Ragdongs tibétaines, bols chantants, Wakrapuku péruviennes, ocarinas, Sursingas hindous et bien d’autres encore, dans des spectacles aussi étonnants que mémorables. Les artistes étant invités nominativement par la municipalité, il est impossible de postuler pour rejoindre la programmation.

Chasses au trésor de Rydstonberg

Plusieurs fois par an, le comité des fêtes organise des chasses au trésor : énigmes et pistes à suivre vous entraîneront sur d’improbables chemins au bout desquels des sucreries récompenseront les enfants et des vérités troublantes attendront les adultes. Prévoir de bonnes chaussures et attention aux ampoules. L’anti-venin n’est pas du luxe.

ARCHITECTURE

Si les carrières ont été condamnées depuis le terrible éboulement de 1829 qui avait coûté la vie à la moitié des hommes du village, les pierres font toujours partie du paysage de Rydstonberg : longeant les venelles en pente qui transforment le centre historique en labyrinthe, vous admirerez les nuances d’ocre et de crème qui donnent au panorama des airs de tableau impressionniste. La construction des maisons suit la méthode traditionnelle : chaque pan de mur est élevé grâce à l’emboitement d’une multitude de pierres brutes choisies en fonction de leur potentiel de correspondance, le poids de l’édifice jouant, avec un peu d’argile, de sable et de terre, le rôle de mortier. De par sa situation, le village fut, au moment de son édification, incapable de se fournir en matériaux ailleurs que dans la campagne environnante : ainsi, les couleurs se fondent à merveille dans le panorama et donnent l’illusion que les maisons ne font qu’un avec le roc auquel elles sont accrochées. Des habitations troglodytes sont encore visibles dans le quartier nord, au-dessus du jardin botanique et juste avant le sentier pédestre qui mène au sommet, mais elles sont depuis longtemps inhabitées. Les locaux expliquent leur incroyable état de conservation par la sècheresse du climat et l’intervention d’esprits bienveillants. Attention pourtant aux éboulis : d’autres présences malignes pourraient bien vouloir vous aplatir le crâne.

Remontant la Grande Rue, longez la mairie et grimpez vers le Sud en direction des remparts. Les fortifications médiévales sont toujours visibles. Le mur d’enceinte courait autrefois tout autour du bourg, ainsi que l’attestent les deux poternes. Cet édifice est remarquable à plus d’un titre. D’une part, des bouquets de civette sauvage colorent l’austère rocaille et embaument l’air d’une légère odeur d’ail. Mais les fortifications cerclaient ici le village d’une façon inhabituelle : les murs, plus élevés côté sommet que côté vallée, indiquent que les premiers habitants de Rydstonberg redoutaient plutôt que les belligérants attaquent du toit de la montagne que de la plaine.

Profitez du beau temps pour apprécier les étonnantes propriétés de la roche : en été, sous le soleil de midi, on peut sans problème faire cuire un œuf sur le muret qui délimite la fontaine. Le week-end, un cuistot local vous préparera même le traditionnel œuf Kop : les prix sont toujours modiques et le dépaysement assuré.

LIEUX D’INTÉRÊT

La place Kop *

Situé entre la mairie et la bibliothèque, le cœur du village se présente sous la forme d’une large esplanade pavée autour de laquelle s’agglutinent les principaux commerces. En été, il est fortement déconseillé de marcher pieds nus sur ces pierres brûlantes qui transforment la place en sauna. Mais dès que le soleil décroit, la grande esplanade de Rydstonberg devient l’endroit idéal pour boire un verre de vin du pays, bercé par les aimables glouglous de la fontaine, elle-même alimentée par la source qui jaillit sous la mairie. L’eau s’y écoule lentement à travers les gueules des gargouilles médiévales. Une légende raconte qu’autrefois, les jeunes gens devaient s’y tremper les doigts aux doux rayons de la nouvelle lune et les y garder jusqu’à ce que les remous s’estompent : là, dans le miroir de l’onde, ils y lisaient leur destinée sentimentale. Quelquefois, le reflet se superposait à celui d’une des hideuses figures de pierre : le malheureux ou la malheureuse devait alors s’exiler jusqu’à la lune suivante. Le bibliothécaire vous expliquera que les maudits trouvaient refuge dans les maisons troglodytes, mais aucun historien ne vous le confirmera, les archives ayant disparu dans un incendie.

La mairie **

Édifiée sur une source dont on peut encore admirer la grille sous une magnifique tête de bouquetin sculptée, la mairie telle qu’on la connait aujourd’hui fut en réalité rebâtie sur le modèle de la construction originelle, gravement endommagé pendant l’éboulement de 1829. Les archives, autrefois sises au premier étage de cette bâtisse aux allures de forteresse, survécurent aux glissements de terrain, mais ne résistèrent pas à l’incendie qui ravagea la place au printemps suivant. L’année 1829 demeure la pire année de l’Histoire de Rydstonberg, ainsi que l’atteste une plaque de marbre scellée au fronton de l’édifice municipal. L’inscription, mangée par le lichen, est rédigée en patois, mais l’on peut encore s’amuser du sourire du crâne qui, en ces mots, narre la désolation qui dévasta le village :

« Les habitants de Rydstonberg se souviennent qu’ils ne sont pas les premiers à fouler le roc de cette montagne, et qu’ils ne seront pas les derniers. Gloire aux ancêtres ! »

Les anthropologues pensent que ces « ancêtres » sont une référence aux primo-habitants de la montagne, peut-être des Néandertaliens. Mais lorsque vous poserez la question aux vieillards qui prennent leur bain de soleil sur les marches de la mairie, ils vous répondront probablement autre chose.

Le Bureau de Poste *

L’auberge, construite au Moyen-Âge et utilisée en cette qualité jusqu’au début de l’ère industrielle, fut transformée en Bureau de Poste à l’aube du siècle précédent. Le bâtiment témoigne de la fréquence des convois marchands et de l’essor touristique dont la ville peut désormais s’enorgueillir. Malgré sa localisation, Rydstonberg a toujours su attirer l’argent et la curiosité des voyageurs, et ce avant même l’apparition des festivals. Profitez-en pour admirer les ravissantes fenêtres en ogive qui donnent sur la vallée. Le toit d’ardoises est d’origine, ainsi que les colombages de la façade — le Bureau de Poste est la seule construction de Rydstonberg à en être pourvue. Le bois est une denrée rare à cette hauteur et les habitants préféraient le réserver au chauffage plutôt qu’à l’édification des bâtiments.

Le Bureau de Poste propose une large sélection de cartes postales et de timbres. La levée du courrier a lieu une fois par semaine, le lundi, et la distribution le vendredi. Au printemps, les magnifiques étoiles blanches des alsines à feuilles de céraiste éclosent au-dessus des portes en cloche. Le charmant bâtiment dégage un sentiment de paix qui ravira les amoureux des ambiances bucoliques, même si l’on ne peut plus y dormir.

Sur le côté gauche, une tour à moitié effondrée et percée de meurtrières indique que la construction a pu faire office d’armurerie ou de réserve à poudre en des circonstances moins pacifiques.

L’église Sainte-Clotilde **

Édifiée au XIIe siècle, l’église Sainte-Clotilde fut tant de fois démolie et reconstruite qu’il ne reste plus grand-chose de l’originale, érigée sur les cendres d’un temple païen incendié par les moines.

Le catholicisme n’a pas la cote auprès des rystonbergois : d’après un sondage proposé par le conseil municipal, aucun ne se déclarait chrétien l’année dernière et, à vrai dire, aucun ne se déclarait monothéiste non plus. Vous vous ferez une meilleure idée des croyances locales au temple de Klargh, situé à seulement quelques minutes de marche (emplacement numéro 12 sur la carte centrale).

Aujourd’hui trop endommagée pour être visitée, l’église est fermée au public. Malgré les protestations des touristes, ses lourdes portes ne sont déverrouillées qu’une fois l’an, à l’occasion de la Fête du Printemps : les habitants daignent alors s’y rendre pour tourner en ridicule le dieu des catholiques.

Le conseil municipal ayant accédé à notre demande d’en inspecter l’intérieur pour la rédaction de ce guide, nous n’y avons trouvé que des vitraux brisés, un autel fracassé et des bancs recouverts de poussière. Si l’on en juge à l’odeur, il semblerait que des feux y soient régulièrement allumés, mais ni le maire, ni ses administrés n’ont voulu répondre à nos questions quant à la nature des combustibles employés.

Le musée historique de Rydstonberg ***

Les amateurs de vieille ferraille et d’archéologie s’en donneront ici à cœur joie : le petit village en apparence paisible conserve de son passé tout un arsenal guerrier, qui se révèlerait utile si la bourgade devait mener bataille au cours des prochains siècles. Canons, arquebuses, épées et armures s’entassent dans le joyeux capharnaüm de ce minuscule musée aux allures de cave.

Vous en trouverez l’entrée sous un porche habillé de vigne vierge. Impossible de le louper, car le bâtiment penche sur la venelle comme une seconde tour de Pise. Pas d’inquiétude : des architectes vérifient une fois l’an que les murs sont encore en état d’en supporter le poids. L’année dernière, une barre de soutènement a été installée : enjambez-la, baissez la tête pour franchir le linteau voûté et laissez-vous charmer.

Ici, pas de vitrine : tout est à portée de main. N’hésitez pas à soulever l’un des nombreux gantelets de fer ou à enfiler un heaume : le conservateur — un homme dur de la feuille mais tout à fait affable — sera ravi de vous prendre en photo affublé de votre déguisement.

On appréciera aussi la présence d’une foultitude statues de déités païennes. La plupart furent retrouvées dans les maisons troglodytes. Ces icônes votives, taillées d’un bloc de façon sommaire, représentent les divinités autrefois adorées dans la région. D’aucuns susurrent aux oreilles attentives que leur vénération n’a jamais vraiment cessé.

À voir également, la fameuse « pierre sacrificielle ». Notez les traces rougeâtres le long des rigoles : s’agit-il de minerai de fer, comme le suggèrent les sceptiques, d’huile figée par une réaction chimique ou de sang séché ? Faites-vous votre propre opinion.

Le petit plus du Guide du Débrouillard :

L’armure au fond de la salle aux arcades porte encore les stigmates des guerres du temps jadis. Suivez du regard les éraflures sur la cuirasse et prêtez attention aux étranges morsures qui parsèment les brassières. Si ceux qui ont les ont causées ont sans doute disparu depuis longtemps, on ne s’étonnera pas qu’un tel arsenal ait été nécessaire pour repousser des envahisseurs aussi féroces.

La bibliothèque *

Pour ceux que la brûlure du soleil rebute, pas de panique : les amoureux des belles lettres pourront toujours trouver refuge au sein de la bibliothèque de Rydstonberg, ouverte tous les jours du lundi au samedi, de 8h à minuit.

Dans la première salle — accessible aux touristes —, vous trouverez une large sélection d’ouvrages brochés et de magazines. La seconde salle est réservée aux détenteurs d’une carte de membre dont seuls les habitants sont pourvus. Le bibliothécaire vous expliquera que l’annexe, séparée du public par un lourd rideau dévoré par les mites, contient de nombreux recueils aussi rares que précieux : leur consultation ne peut se faire qu’au prix d’infinies précautions.

Certains bibliophiles professionnels ont cependant déjà accédé au catalogue privé. À la suite de son séjour à Rydstonberg, le professeur Malcolm Von Fenster, spécialiste des incunables du XVe siècle, fut victime d’une attaque de panique aiguë doublée d’une crise de paranoïa aussi subite que spectaculaire. Les médecins soupçonnent qu’une bactérie endormie dans le cuir d’une reliure ait pu causer son trouble, mais des esprits moins pragmatiques affirment que le chercheur a peut-être levé le voile sur des vérités qu’il n’était pas prêt à connaître. Dans le doute, on se contentera de la salle commune.

Le temple de Klargh ***

Difficile d’évoquer Rydstonberg en passant sous silence le mystérieux temple de Klargh. Son accès demeure interdit au public, mais les habitants s’y rendent au moins deux fois par semaine pour verser leur hommage au dieu de la montagne. Vous les croiserez souvent les bras chargés de présents : sacs de feuilles pourries, compost, matières fécales animales, chiens crevés et charognes, etc. Si les locaux conservent jalousement leurs secrets, cette déité protohistorique semble néanmoins surfer sur la mouvance écologiste, comme en témoigne la quantité phénoménale de substances recyclées que ses adorateurs lui consacrent.

Difficile d’en apprendre davantage sans être soi-même introduit au culte. La conversion paraît plus difficile à obtenir que chez ses équivalents monothéistes : à en croire les rydstonbergois, les familles doivent habiter depuis au moins trois générations à flanc de montagne pour se voir autorisées à pratiquer la religion de Klargh.

Un panorama nous en donnera néanmoins une meilleure idée. Depuis la venelle qui grimpe au temple, empruntez l’escalier qui longe le jardin et gravissez-en les degrés à moitié effondrés : une fois au sommet, jetez un œil par-dessus le muret d’enceinte. D’ici, vous pourrez apprécier le dôme de l’édifice, gravé en son faîte d’une étoile à sept branches, symbole du culte de Klargh. En tournant la tête vers la droite, vous verrez le verger des fidèles. Ses fruits, pourtant bel et bien comestibles, n’entrent dans la composition d’aucun repas : plutôt que de s’en délecter, les natifs les font pourrir sur de grandes bâches jusqu’à ce que la puanteur devienne insupportable. Là, ils récoltent la matière en putréfaction et l’emportent à l’intérieur du bâtiment pour la consacrer à Klargh.

Une fois l’an et en fonction des conjonctions stellaires, une idole à l’image de la divinité est portée jusqu’à la fontaine, où les adeptes l’y font symboliquement boire. Malheureusement, cette cérémonie est interdite aux touristes : des barrages sont édifiés le long de la route qui monte en lacet à Rydstonberg et la police municipale veille à ce qu’aucun étranger ne les franchisse.

Des photos volées circulent cependant sur le net.

SE DÉPLACER

Si vous ne disposez pas de véhicule personnel, vous n’irez pas très loin sans voiture de location : aucune gare ne relie Rydstonberg au reste du monde. Une fois arrivé, prenez garde à votre jauge d’essence, car la plus proche station se situe à une quarantaine de kilomètres en remontant vers Bornbridge.

Un service d’autobus rallie la métropole : en cas d’urgence, il vous faudra cependant prendre votre mal en patience, car les transports en commun ne se déplacent que deux fois par semaine.

Une fois sur les lieux, fiez-vous au dicton local : « Une voiture ne remplacera jamais une bonne paire de chaussures. »

SE RESTAURER / DORMIR

En été, de nombreux habitants ouvrent leur porte aux touristes : la moindre maison se transforme alors en bed n’breakfast au charme désuet dans lequel vous pourrez apprécier la cuisine de la région.

Rydstonberg ne compte qu’une poignée d’hôtels à proprement parler, mais seul l’un d’entre eux vaut vraiment le détour : le Goldworm Hotel. Son concurrent direct, le Justinien, a été plusieurs fois signalé pour des disparitions d’objets et des vols de nourriture.

La grande place fourmille de restaurants à la carte variée et aux tarifs abordables.

Le Goldworm Hotel ***

Avec son emblème en forme d’asticot fiché sur un hameçon, le Goldworm possède tout pour plaire : une orientation parfaite, une vue imprenable sur la vallée et un personnel aussi aimable que compétent. Les pièces sont spacieuses, les draps changés tous les jours et les chambres toutes équipées d’un lavabo et d’un frigo privatif.

Seule ombre au tableau, les toilettes communes : en raison de l’isolement du bourg et de la vétusté de sa voirie, les déchets atterrissent dans une fosse septique régulièrement vidée par des bénévoles du temple de Klargh.

Brasserie Ver de Gris **

Sponsor officiel du festival de musiques anciennes, l’établissement ne désemplit jamais. Il existe une bonne raison à cela : tout ce qu’on y goûte se change en or une fois dans la bouche.

À la nuit tombée, les habitués, ivres, laissent quelquefois échapper une confession malheureuse : les plus vieux — ou les plus avinés — de ces descendants de mineurs évoquent avec gravité le glissement de terrain de l’année 1829, qui n’aurait pas été aussi accidentel que l’histoire le raconte. Certains vous expliqueront leurs théories selon lesquelles le désastre aurait été provoqué par une poignée de rydstonbergois à grand renfort de poudre à canon, dans le but secret de combler une galerie souterraine mise au jour par les ouvriers des carrières.

La taverne brasse sa propre bière.

PROMENADES AUTOUR DU BOURG

Le sentier qui monte à gauche du temple de Klargh s’élargit sitôt les limites du bourg franchies et s’élève en pente douce jusqu’au sommet. Pour les plus courageux, l’ascension de la montagne vaut vraiment le coup d’œil : un panorama digne d’une carte postale récompensera les marcheurs. La vallée s’étend à perte de vue, telle une mer grise où seuls les toits d’ardoises trahissent la présence du village.

Au cœur de la pinède, vous aurez peut-être le loisir d’apercevoir un bouquetin du roc, occupé à brouter un buisson de mousse à l’abri des touristes trop exubérants. Les fleurs qui poussent en grappes sur la colline sont aussi variées que nombreuses. À mi-chemin, un calvaire en ruine témoigne de la visite éclair des moines jésuites dans la région. Il sert désormais de point de repère aux promeneurs. Attention de ne pas redescendre trop tard : la nuit tombe brusquement et le chemin n’est pas balisé.

Le petit plus du guide du Débrouillard :

Passé le calvaire, empruntez le sentier de gauche et plutôt que de suivre le sentier, enfoncez-vous dans la pinède en direction de la falaise. Dissimulée derrière un rideau de lierre, une grotte naturelle offre un accès aux entrailles de la montagne.

Munissez-vous d’une lampe de poche et remontez le boyau creusé par des siècles d’érosion et d’humidité. Le terrain est praticable sur une centaine de mètres, puis se rétrécit, contraignant le visiteur à baisser la tête et quelquefois même à s’accroupir. Ne vous découragez pas ! Progressez en ligne droite puis, arrivé à l’embranchement, continuez à droite. Vous devriez bientôt apercevoir de la lumière. Vous déboucherez rapidement sur une antique coursive taillée à même la roche plongeant sur un gouffre colossal. Les adorateurs de Klargh ont pensé à tout : des lanternes sont régulièrement alimentées en essence et brûlent tout au long de l’année.

Approchez-vous du précipice (attention, il n’y a aucune rambarde) et braquez le faisceau de votre lampe électrique en direction de l’abîme : vous pourrez alors contempler le corps monstrueux du titanesque Klargh, l’innommable dieu-asticot aussi grand qu’un immeuble de dix étages et aux crocs dégoulinants de bave. Les habitants de Rydstonberg honorent leur déité depuis des millénaires : hier, les fidèles sacrifiaient leur propre progéniture (n’hésitez pas à retourner voir la pierre plate au musée sitôt la promenade achevée), mais ces pratiques barbares appartiennent aujourd’hui à l’histoire. Penchez-vous sur le vide et admirez la procession silencieuse des adeptes : à cinquante mètres en contrebas débouche un tunnel directement relié au temple de Klargh. Depuis une plateforme surélevée, hommes, femmes et enfants jettent au dieu-ver des sacs entiers de matière en putréfaction pour apaiser sa faim. Sous sa peau translucide, des centaines de milliers de larves grouillantes aux dents acérées réclament leur pitance.

Le spectacle peut certes choquer les plus jeunes, mais le ver géant doit être contenté : la dernière fois que les locaux refusèrent de le nourrir — en 1829 —, Klargh relâcha ses larves, semant la panique dans toute la région. Heureusement, les habitants ont su faire table rase du passé.

Si vous n’avez pas sombré dans la folie, retournez au village et demandez votre carte de bibliothèque. Dans le cas contraire, précipitez-vous dans le gouffre pour servir de déjeuner au dieu-ver et à ses hôtes répugnants.

Rydstonberg présente un bel exemple de mode de vie traditionnel, à la fois respectueux de l’écosystème et des valeurs ancestrales : vous ne regretterez pas votre visite.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©