Robbie

Mona décide d’adopter un enfant un peu particulier… du genre qui se recharge.

Mona inspecte l’emballage. La boîte est si grande qu’on en fait à peine le tour des deux bras. Design minimaliste, lignes claires, typo soignée. Posée ainsi sur la table du salon, elle ressemble à l’icône d’un culte du futur, comme une sculpture votive.

Vincent revient de la cuisine. Dans sa main, une grande paire de ciseaux. Mona hésite.

— Attends, ne l’ouvre pas.

— Pourquoi ?

— La magasin ne le reprendra pas si on ouvre la boîte.

— Pourquoi tu voudrais le rendre ?

— On aurait peut-être dû prendre un chien, finalement.

— Encore cette histoire de chien ? Tu sais bien que c’est un dérivatif, le chien, une projection. Ce n’est pas d’un chien dont tu as envie.

— Je sais pas… Non, tu as raison. Et puis qu’est-ce qu’on ferait d’un chien ? On n’arrive même pas à se rappeler d’arroser les plantes en été. Et puis on ne pourrait plus partir sans se poser la question de la garde, ce serait d’un compliqué…

— Tu vois ? Je suis certain que tu es prête pour ce truc. Et puis il y a une période d’essai : on va garder les cartons, et si tu ne le sens pas, on le rendra en l’état et on demandera un remboursement.

— Parce que c’était quand même super cher, non ?

— On se fera rembourser.

Mona croise les bras, pétrie d’anxiété. Ce n’est pas tant la question de leur solvabilité qui l’inquiète – en réalité l’état des finances du jeune couple lui permet largement cet achat – que celle des responsabilités qui en découlent.

Mona n’aime pas l’idée d’être essentielle. Elle ne veut pas que découle d’elle l’existence ou la survie d’une autre personne. Pourtant, Mona voudrait un enfant. Elle le sait dans son ventre, elle l’a toujours su, et elle envie celles de ses amies qui savent de leur côté qu’elles s’en passeront très bien, merci beaucoup. C’est la première fois qu’elle percute aussi brutalement le mur de ses contradictions. Elle veut et ne veut pas. Elle veut et ne veut pas.

Alors Vincent a posé sur la table une solution à mi-chemin : plutôt que de regretter toute leur vie une décision prise dans le flou et l’ignorance, plutôt que de se confronter aux montagnes de regrets dans quelques mois, quelques années, faire preuve de prudence et tremper l’orteil dans l’eau avant d’y plonger tout entier.

— Il n’y a pas de manuel d’instruction ?

— Une machine bien conçue n’a pas besoin de mode d’emploi : son utilisation découle de sa conception. Mais ils expliquent comment le mettre en marche sur le côté, regarde, il y a même un dessin.

Vincent ouvre délicatement le carton par son sommet et en extrait le contenu dans sa gangue de polystyrène. Tout s’emboîte au millimètre près, signe qu’une grande attention a été portée aux détails.

— Prête ?

Mona hoche la tête et Vincent déballe la machine.

Même s’il en a les lignes, le robot ne ressemble pas vraiment à un bébé : c’est davantage une esquisse, un modèle, qu’une reproduction fidèle. Afin de ne pas provoquer de transferts émotionnels trop forts, les ingénieurs qui ont conçu Robbie n’en ont pas fait une poupée fidèle jusque dans les plus intimes détails. C’est un humanoïde, au sens qu’il possède une tête, un tronc, deux bras et deux jambes, mais son allure mécanique, ses teintes métallisées et ses deux gros yeux ronds ne laissent place à aucune ambigüité : Robbie est une machine, pas un humain. Aucun doute n’est possible.

— On y va ?

Mona soupire. Un chien aurait coûté moins cher, c’est certain. Mais ce n’est ni d’un chien, ni même d’un enfant dont elle a besoin.

— On y va.

Le robot, paupières fermées, semble dormir. L’avantage d’un tel dispositif, c’est qu’on peut le mettre en veille autant qu’on le souhaite. Le vendeur s’est montré très clair : sitôt que l’on ressent une baisse de forme, qu’on a le moral dans les chaussettes, qu’on est trop fatigué ou tout simplement trop occupé, on peut placer Robbie en mode veille à tout moment. En somme, la parentalité sans ses inconvénients les plus rebutants.

Bien sûr, pour les plus courageux, on peut choisir de ne pas utiliser cette fonction : le vendeur a appelé ça l’Expérience 100%, aussi proche que possible d’un véritable nourrisson, 24 heures sur 24. Mona a demandé trois fois au vendeur de lui expliquer la manœuvre pour mettre le robot en pause – jusqu’à ce qu’elle soit certaine de bien savoir s’y prendre en cas d’urgence.

Vincent presse la paume gauche du robot et appuie en même temps sur sa nuque. Le temps que son système s’initialise, Robbie se réveille doucement et finit par ouvrir les yeux. Malgré l’absence totale d’artifices, malgré la transparence de l’expérience, Vincent est ému. Pour le robot c’est une naissance – sa naissance – jusqu’au prochain reboot.

Robbie cligne des paupières – ça fait un bruit mécanique quand il ferme les yeux, comme un automate – et dévisage ses parents. Ses bras et ses jambes tremblotent, comme si le poids du monde venait de lui sauter dessus et qu’il en étouffait. Il ouvre la bouche. Un cri aigu s’en échappe.

— Quoi, il pleure déjà ?

— C’est un bébé, Mona, il pleure parce qu’il ne sait faire que ça. Prends-le dans tes bras, tu verras… Il ne voit clair qu’à une trentaine de centimètres, le reste de son champ de vision est flou. Il a besoin d’une présence pour le réconforter.

Mona secoue la tête. Le réconforter. Ok. Elle place ses mains sous l’androïde – ils ont choisi un garçon, comme en atteste son minuscule pénis mécanique – et le soulève précautionneusement jusqu’à elle. Les pleurs de Robbie redoublent.

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Je ne sais pas. Il a peut-être faim ? Je vais chercher les biberons, ils sont restés dans la voiture.

Vincent laisse Mona seule face aux pleurs de Robbie. Elle pose le minuscule robot sur son épaule et le berce doucement. Quand Vincent revient, une dosette de lait mécanique dans une main et une tétine à visser dans l’autre, le salon est silencieux.

— Tu as réussi à le calmer ?

Elle sourit, de ce sourire un peu gêné qu’il lui connaît par cœur.

— Tu l’as mis en veille, n’est-ce pas ?

— Il criait vraiment très fort, et tu ne revenais pas…

Vincent éclate de rire et demande à Mona de lui passer Robbie. Il le rallume, et tandis que le robot compile ses données de démarrage, lui tapote gentiment la tête.

— Bienvenue chez les fous, dit-il.

*

Mona et Vincent repassent les portes du magasin. Dans son couffin, Robbie glousse et gigote. Ils cherchent du regard le vendeur avec lequel ils ont discuté la première fois – après tout c’est maintenant une histoire de famille –, mais celui-ci a démissionné quelques mois plus tôt. Pour le remplacer, une jeune femme dont le dynamisme transpire derrière chaque geste, chaque intonation. Ses cheveux tirés en arrière sont attachés en une impeccable queue de cheval.

— Je vois dans votre historique que ça fait presque un an que Robbie a trouvé sa nouvelle famille, bravo ! Alors, comment ça se passe, la cohabitation ? Vous êtes satisfaits, tous les deux ?

Mona sourit, Vincent éteint un ricanement.

— Pour être honnête, il est resté longtemps éteint. La période nourrisson, c’est vraiment très compliqué.

— Et puis nous sommes partis en voyage en Asie pendant plusieurs mois, et il était hors de question que nous l’emmenions avec nous. Ç’aurait été bien trop contraignant.

D’un air de connivence, la vendeuse acquiesce comme si Vincent et Mona venaient d’énoncer une évidence. Elle consulte les relevés de connexion. Robbie a effectivement été mis sous tension de façon sporadique les premières semaines, avant de reposer inactif pendant plusieurs mois. Sur l’écran, la courbe d’activité reprend il y a environ douze semaines. Le robot n’a pas été éteint depuis.

— La contrainte, c’est justement ce que l’on veut éviter quand on achète ce genre de robot, n’est-ce pas ? dit la vendeuse. Mais je vois que Robbie se porte bien depuis.

— On s’est finalement décidés à réessayer, il y a quoi… trois mois ? Je ne sais pas ce qui a changé depuis la dernière fois, peut-être que c’était un meilleur moment pour nous deux… et puis il y avait eu le voyage. On s’est dits que ça valait le coup de retenter.

Vincent l’interrompt.

— Ce que Mona n’ose pas vous dire, c’est qu’elle y a pris goût, finalement.

La vendeuse leur offre son sourire le plus attendri et se penche sur le couffin. Robbie gazouille et agite ses petits doigts mécaniques comme s’il voulait lui attraper le nez.

— J’imagine que vous êtes venus pour un upgrade ?

Le couple acquiesce. La période nourrisson a été amusante, bien que très fatigante – Mona voulait se prouver qu’elle en était capable, c’était une sorte de défi qu’elle s’était imposée de réussir. Pour autant, elle ne compte pas en rester là. En l’état, Robbie demeure un nourrisson : c’est une machine à ressentir et à excréter. Et il peut encore rester ainsi, inchangé, pendant plusieurs années si son logiciel n’est pas mis à jour.

La vendeuse déroule un menu sur son écran.

— Avec le corps de synthèse que vous possédez actuellement, je peux encore vous proposer la première mise à jour : parmi les nouvelles fonctionnalités, on trouvera les premiers sourires, les jeux sensoriels, une sélection de syllabes primaires avec système évolutif d’apprentissage, les tactiques de préhension, et puis la marche à quatre pattes, bien sûr. Votre modèle n’ira pas au-delà. Pour la station debout et la suite du programme, il faudra acheter une nouvelle machine.

Vincent se tourne vers Mona.

— Qu’est-ce que tu en dis ?

— Combien coûte la mise à jour, surtout ?

La vendeuse annonce le prix. Vincent grimace. Avec le voyage, leur épargne a fondu comme neige au soleil. Et même si leurs salaires leur permettent de maintenir un train de vie plus que confortable, une telle somme s’inscrit difficilement dans leur budget : il faudra envisager un crédit.

— Le magasin propose différentes solutions de financement, notamment des crédits en trois ou quatre fois sans frais. Et si vous désirez davantage de mensualités, les taux d’intérêt sont avantageux pour nos clients fidèles.

Mona grogne à son tour : un crédit, c’est la dernière chose dont elle a envie de s’encombrer. Des responsabilités, encore.

— Sinon, il y a une autre solution.

Vincent dresse l’oreille pendant que Mona s’agenouille pour agiter un hochet devant Robbie. Le minuscule robot commence à s’impatienter. Les couleurs et les formes dansent devant ses yeux comme des phares de vélo. L’androïde peine ne serait-ce qu’à lever les bras ; c’est un spectacle aussi misérable qu’attendrissant. Et d’après l’odeur qui se dégage du couffin, sa couche est pleine.

La vendeuse sort d’un tiroir une brochure en papier glacé.

— Voici nos offres de reprise. Pour l’achat d’un nouveau modèle avec la dernière mise à jour incluse, nous rachetons l’ancien à un prix qui, entre nous et en tant qu’experte, me paraît tout à fait raisonnable.

Une boule d’angoisse au creux du ventre, Mona se redresse. Vincent passe un bras sur ses hanches.

— Et combien ça ferait, en tout ?

Sans vraiment comprendre la raison pour laquelle tout se met à bouillir en elle, Mona sent une vague d’indignation la submerger. Robbie n’est qu’un robot, d’accord, mais il partage leur vie depuis plusieurs semaines et mérite peut-être mieux qu’une banale reprise à l’argus. Pendant ce temps, la jeune femme procède au devis. Et le verdict est sans appel : mis bout à bout, la solution « rachat + crédit » est à peine moins avantageuse qu’une simple mise à jour.

Vincent glisse sa main dans celle de sa compagne.

— Tu en dis quoi ? Ça a l’air pas mal.

— Et qu’est-ce qu’ils vont faire de lui ? demande Mona en désignant le petit robot, occupé à essayer de gober le reflet d’un verre de montre.

La vendeuse ajuste ses cheveux et joint les mains.

— D’abord les techniciens réinitialisent complètement la carte mémoire et le système – en gros, on efface ses souvenirs avant de l’éteindre. Ensuite l’équipe le nettoie de fond en comble jusqu’à lui redonner l’aspect du neuf, et change des pièces s’il en a besoin – mais il me semble que le vôtre est dans un état impeccable. Puis l’appareil est reconditionné dans un emballage estampillé « modèle d’occasion ».

— Et on ne peut pas simplement acheter le modèle supérieur d’occasion ?

— Je suis désolé, monsieur, nos conditions de rachat sont claires : la reprise ne fonctionne pas dans ce cas-là.

Vincent se renfrogne. Peut-être que c’est le bon moment pour acheter un chien, finalement ? Mona soulève le couffin et le pose sur le comptoir. Robbie esquisse les prémices d’un sourire, mais il n’en sera jamais totalement capable sans mise à jour. Une caresse sur sa joue froide, les premières notes d’une chanson qu’il aime pour lui dire que tout ira bien, que quoi qu’il arrive elle pensera toujours à lui d’une manière ou d’une autre. Mona sait qu’attendre revient à reculer pour mieux sauter. Elle le sait.

— Et puis merde.

À l’abri dans son couffin, Robbie émet un rot sonore qui résonne à travers tout le magasin.

*

Aussi discrète qu’un chat, la fillette se faufile jusqu’au panier en osier et tire la couverture qui en dissimule le contenu aux regards curieux. Elle ouvre des yeux ronds et recule d’un pas.

— C’est quoi, ce truc, Maman ?

Mona entre dans la chambre et son premier réflexe – le plus animal – est de se mettre en colère.

— Je t’avais dit de ne pas toucher à ce panier !

— Je voulais juste voir ce qui était dedans, répond l’enfant d’une toute petite voix.

Mona reprend ses esprits. Qu’a-t-elle de honteux à cacher dans ce panier, sinon une vieille histoire ? Elle pousse la couverture et sort la carcasse inanimée de Robbie, recouverte de poussière de laine. D’instinct, elle le colle contre sa poitrine et se remémore la manipulation de boot. Mais le petit robot demeure inanimé.

— C’est ton petit frère. Enfin, en quelque sorte…

— Il est mort ?

— Non, idiote, c’est juste qu’il n’a plus de batterie. Ça fait des mois que je ne l’ai pas allumé…

Depuis l’arrivée de Judith, Mona n’a plus beaucoup de temps à accorder à son vieux bébé robot, même s’il lui est parfois arrivé de le prendre avec elle durant des nuits d’insomnies. En sept ans, Robbie n’a pas changé. Il babille toujours, ne sourit pas ou si peu, peine à maintenir une attention et une concentration soutenues… et pourtant Mona ne s’est jamais résolue à le revendre. Elle a placé beaucoup d’elle-même dans cet androïde – même si Judith, à sa manière, a rendu Robbie inutile, encombrant et obsolète. C’est une petite fille si vive, si prompte à apprendre, si curieuse du monde… une véritable tempête.

— Je peux jouer avec lui ? demande l’enfant.

— Il faut que je le recharge d’abord, chérie. Ensuite, si tu veux, tu pourras t’amuser avec lui. Mais tu feras attention, d’accord ?

— Promis, Maman !

Mona caresse la tête de la fillette et, d’un mouvement discret, soulève ses cheveux pour vérifier l’indicateur de batterie. Judith devrait encore pouvoir jouer trois bonnes heures avant de devoir se reconnecter au dock.

— Allez, file.

Mona a longtemps réfléchi avant de faire son choix, mais elle ne regrette pas : sept ans, c’est un bon âge. De sa propre expérience, les vrais problèmes commencent après. Et Judith aura sept ans aussi longtemps que Mona le souhaitera. Vincent lui dit qu’elle s’en lassera un jour, mais elle en doute sincèrement. Judith est sa fille, la chair de sa chair – une enfant qu’elle peut éteindre au besoin, mais son enfant tout de même.

Elle embrasse le front de Robbie et le repose dans son panier. Elle doit retrouver son port de connexion, et la perspective de partir à l’assaut du placard en bordel n’est pas faite pour la réjouir.

Dans le jardin, Judith éclate de rire.

Elle a trouvé une coccinelle.

 

❤️

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Crédit photo : Rachel Raclette, via Unsplash

Vieilles peaux

Dans le futur, les robots sexuels éradiqueront-ils vraiment la solitude qui nous creuse le ventre ?

Jamais ces trucs ne t’égaleront.

Bon, je ne parle pas de leur apparence.

Je veux dire, évidemment qu’elles sont plus belles que toi. Les mensurations parfaites, les canons de beauté, les proportions idéales, la longueur du nez rapportée à l’écartement des yeux multipliée par le nombre d’or et je ne sais quelles autres conneries, ce n’est pas moi qui les ai inventées, tu penses. Ça te fait rigoler, c’est bien, on voit tes dents. Je les aime bien tes dents, elles n’ont pas l’air d’être en plastique, on voit que ce sont des vraies. Non mais retire ta main, n’aie pas honte. Elles sont un peu jaunes, d’accord, je ne dis pas qu’un détartrage serait inutile, mais eh, si je viens ici, c’est que je sais ce que j’y cherche. Oui, je parle de tes dents que le tabac a jaunies. Encore un truc que ces choses ne connaissent pas, le tabac, elles ne savent pas ce que c’est de respirer un air épais, de le boire presque, de s’en remplir les poumons pour s’y noyer peut-être. Tu penses, ça ne remplirait pas les critères d’hygiène des sociétés auxquelles elles appartiennent. Moi je trouve que ça donne un goût à ta peau, et quand tu sues ça sent l’herbe sèche, on le sent même à travers ton parfum. En passant, tu ne devrais pas t’en tartiner comme ça, je te jure, c’est mauvais pour le commerce. Ben oui, il faut que tu mettes en avant ce qui fait de toi quelqu’un de spécial.

Je me souviens de ma première fois. Je devais avoir dix-neuf ans, le stéréotype du puceau et pas beaucoup d’argent. Je sais que c’est loin pour toi, et puis le boulot émousse ce genre de souvenirs, mais tu te rappelles peut-être de ce que ça fait d’avoir envie, genre vraiment envie, de sentir que tes reins le savent mieux que toi, que ton ventre brûle et qu’il faut faire quelque chose, vraiment, parce que sinon tu pourrais exploser et emmener toute la ville avec toi… Elle était sûrement moins vieille que toi, mais pas beaucoup. Elle avait l’air coincée dans une jupe qui lui taillait les hanches en fut. Je n’avais pas beaucoup d’argent à dépenser en frivolité, mais je le voyais comme un investissement : il me semblait qu’il fallait que je le fasse en vrai pour savoir ce que c’était. L’expérience c’est important, ce n’est pas à toi que je vais l’apprendre.

Maintenant, avec leurs simulations porn, tu peux avoir toutes les aventures virtuelles que tu veux, mais c’est juste un fichu casque qu’on te met sur la tête. Ton cerveau croit qu’il le fait, tes yeux aussi, mais le reste de ton corps, lui, il n’est pas dupe. Ce qu’il y a dans ton pantalon n’est pas dupe, ça reconnaît la tromperie, même si le cerveau lui jure le contraire.

Tu as déjà essayé ces trucs-là ? Menteuse, je suis sûr que tu as déjà essayé. Faut avouer, c’est assez dingue.

D’abord, tu as ta petite cabine individuelle. C’est exigu, ça pue la sueur d’hier et même celle d’avant-hier, et tu n’as aucune envie de savoir ce qui persiste à coller à tes semelles. Des centaines de culs nus et fiévreux se sont posés sur ce fauteuil en plastique, et même s’il est automatiquement désinfecté après chaque utilisation, tu as quand même cette angoisse d’attraper une maladie. Mais tu sais ce que c’est que d’avoir envie, n’est-ce pas, ton boulot c’est un peu de jongler avec elle. Une envie c’est un fleuve, rien ne l’arrête. La nature ne s’embarrasse pas de politesses et les barrages qu’on pose finissent toujours par céder.

Alors tu surmontes la crainte : tu te défroques, tu t’assoies et tu enfiles le casque. La réalité virtuelle… C’est mal trouvé comme nom : même si on fait de son mieux pour l’oublier, ça n’a rien de réel. Bien sûr, les clients le savent, mais c’est pareil quand tu regardes un film : tu t’abandonnes à ce que les scénaristes appellent la suspension de l’incrédulité. Tu fais comme si tout ce que tu voyais sur l’écran était vrai, parce que sinon tu ne rentrerais pas dedans, tu ne te laisserais pas prendre.

Des trucs dégueulasses, c’est sûr, tu peux en vivre avec ce casque. Participer à des entremêlements de corps parfaits pour le prix d’un sandwich, comment voudrais-tu qu’un truc pareil ne fonctionne pas ? Il faut juste éviter d’enlever le casque pendant que ça tourne. Je peux te le dire, j’ai essayé une fois. J’ai aussitôt arrêté le porn.

À quoi ça ressemble ? C’est difficile à expliquer, mais c’est comme si tu avais le cul posé sur un genre de… poulpe. Il y a des bras articulés qui montent du fauteuil, d’autres qui descendent du plafond ; certains pour caresser, d’autres pour aspirer, il y a différents embouts, différentes puissances, tout un éventail de lubrifications… c’est assez mécanique, il y a un côté garagiste de la fesse là-dedans. Je veux dire, ça n’y a rien d’organique, c’est juste fonctionnel, ça fait le travail, et tant que tu n’enlèves pas le casque et que tu laisses la machine débiter tes crédits, il n’y a rien à redire.

Mais je me suis vu là, assis les jambes en l’air avec ces « tentacules » qui me papouillaient, et je me suis trouvé l’air drôlement con – genre vraiment con – à rechercher la joie des peaux dans une foutue galerie porn, là, au milieu de centaines d’autres addicts complètement accros… C’est ça le problème avec les simulations : tu deviens dépendant. Plus tu en vis, plus ton corps s’ennuie, et plus ton cerveau en redemande. C’est une question d’endorphines, c’est exigeant les endorphines, et les panneaux couverts d’avertissements à l’entrée ne mentent pas : « à utiliser avec modération », c’est ça, ouais. Ça les arrange bien que leurs clients deviennent dépendants.

Davantage que la stupidité, c’est surtout l’effarement qui m’a fait me lever de mon siège. Je me suis essuyé les fesses, honteux, j’ai renfilé mon pantalon et je me suis enfui à toutes jambes. J’avais besoin de me fondre dans la foule.

Tu sais, il y a ce moment quand tu sors de la galerie et que tu te retrouves au milieu du monde – quelques secondes, c’est tout, mais pendant ces secondes-là, des regards se posent sur toi et il faut surmonter leur poids. Tu dois vite te dissoudre dans le monde avant que la honte ne te rattrape, la honte et l’effarement.

Tu sais, on se connaît depuis longtemps. Je peux te dire la vérité, même si elle sonne stupide, surtout à notre époque : j’ai eu l’impression de perdre pied, comme dans une piscine trop profonde. Le fil qui me reliait au monde sensible avait rompu sous la tension. Si je pouvais vivre une expérience si proche de la réalité, si je peinais désormais à ressentir une différence entre le vrai et le fabriqué, mieux, si le fabriqué surpassait le réel, alors ce n’était plus la peine de faire des efforts.

J’ai pensé à sauter du haut d’un pont. J’ai imaginé le vent qui me giflerait le visage pendant la chute, à l’impact sur l’eau que la vitesse aurait rendue plus dure que le béton – toute cette réalité brutale m’a paru un instant désirable. Ça m’est vite passé. La preuve, je suis là, à te parler comme tous les soirs, un peu bourré. L’alcool t’anesthésie. C’est pour ça que c’est un plaisir qui ne passe pas de mode : tant que tu peux t’anesthésier, c’est que tu es toujours là, que tu as une peau et des os, que tu appartiens à ce monde.

Tu te souviens des premiers robots dans la rue ? Moi j’étais gamin, j’en garde seulement l’image de bonshommes aux angles biscornus, aux têtes rondes et aux grands yeux, aux articulations sifflantes et aux mouvements maladroits. Ils portaient des sacs de courses à l’époque, ils marchaient derrière leurs propriétaires – leurs riches propriétaires. Ces gens se pavanaient en public avec leurs robots comme s’ils étaient des chiens de concours ou des chevaux de race. Faut dire qu’ils coûtaient tellement cher que personne n’avait vraiment les moyens de s’en payer un, à moins de s’endetter sur trois générations. Certains préféraient investir dans un petit golem domestique plutôt que dans un toit à poser au-dessus de leur tête, mais ils n’étaient pas nombreux. Tu te souviens, les enfants les suivaient comme des bêtes curieuses. On aurait dit des extraterrestres.

Les publicités promettaient : « Dans dix ans, tout le monde aura un robot. » Tu penses bien que c’était des conneries. Un robot ça coûte un bras, parfois même deux : ça coûte cher en ingénierie, en fabrication, en métaux rares, ça coûte cher en développement et en maintenance, et encore, ça c’est seulement si tu achètes un robot basique : si tu veux que ça ressemble à s’y méprendre à un humain, alors tu multiplies le prix par cent, qu’est-ce que je dis, par mille. J’ai presque cinquante ans et les robots n’ont jamais été plus chers qu’aujourd’hui. C’est sûr, ils ressemblent à mon voisin : leur sourire est parfait, leur peau immaculée, sans le plus petit point noir ni le moindre bouton, et ils ont dans les yeux cette flamme qui finit de te convaincre qu’il y a une âme là-dedans. Une âme… Tu sais qu’il y a des milliardaires qui se marient avec leurs robots ? Ces gens marchent sur la tête. Le capitalisme est devenu shintoïste.

Vous avez dû flipper quand vous avez vu les premières vraies prostituées robotiques débarquer sur le marché, non ? Je veux dire, pas ces machins qui ressemblaient à des grille-pains déguisés en humains : tu auras beau enfiler une robe à ton chien, il n’en restera pas moins un chien. Je comprends pas le plaisir qu’on peut prendre avec un truc qui ne ressemble même pas à quelque chose de ton espèce – mince, on est des animaux, et si les animaux sont suffisamment intelligents pour ne pas essayer de s’accoupler avec des troncs d’arbres ou des poubelles de plage, alors pourquoi est-ce qu’il faut toujours que des malades se farcissent des machins qui ont autant de sex-appeal que l’enseigne d’un McDonald’s, hein ? On ne mérite pas la place qu’on occupe dans ce monde. Les singes, les fauves et les insectes, ils sont bien gentils de nous laisser occuper la première marche. Faut croire que la seule raison pour laquelle on est toujours là, c’est que ça les fait marrer de nous regarder faire.

Crois-moi ou pas, j’ai essayé. Si si, je t’assure. C’est vexant quand tu rigoles comme ça. Non, je n’ai pas toujours été cette grande saucisse fagotée comme un clochard – et puis va essayer de te payer un costard avec ce qu’on me donne. On ne devrait pas appeler ça un revenu minimal d’existence, mais un revenu d’existence minimale. J’ai eu une vie avant. Je bossais, ouais, j’avais un boulot et pas qu’un peu. J’ai fait mon droit et j’étais employé dans un cabinet, à un bon poste avec ça, et je gagnais ma vie. J’aurais peut-être pu rencontrer quelqu’un, mais je passais trop de temps dans les galeries porn pour ça. Les simulacres finissent par te couper des réalités les plus élémentaires, genre la perpétuation de ton génome. Bah, la médecine fait ça très bien maintenant.

Fous-toi de moi si tu veux. Mais mois après mois, j’ai économisé. J’ai mis de côté patiemment, rêvant au jour où je pourrais me payer une heure en compagnie de la partenaire idéale. Je voulais savoir ce que ça faisait.

Et trois ans plus tard, j’ai réussi.

Ça n’a rien à voir avec les galeries porn. C’est propre, il n’y a pas de longs couloirs sombres percés de portes closes, tout est ouvert, et de vrais gens t’accueillent quand tu franchis la porte. On te propose une boisson, une serviette chaude pour t’essuyer le visage, tu as l’impression d’être un prince en visite. J’avais même loué un costume neuf. Je ne voulais pas passer pour n’importe qui, d’autant que ces endroits servent aussi de show-room : les riches clients y passent pour tester les nouveautés et faire leur shopping.

On te conduit dans un salon où on te propose de quoi boire et fumer. On t’installe confortablement, on te masse les épaules, il y a de la musique. Projetés en image sur le mur face à toi, les visages et les corps se succèdent. C’est un catalogue. Il suffit de dire ce que tu aimes chez un partenaire et ils te le construisent pièce par pièce, des cheveux rouges par ici, des yeux bleus par-là, des hanches larges ou étroites, de longues jambes, un sourire fuyant. C’est à la carte, tu n’as qu’à dire oui ou non.

Quand tu as terminé, on t’emmène dans la chambre. C’est une très belle chambre, pas comme dans ces hôtels calamiteux dans lesquels toi et moi on a nos habitudes. Là-bas il n’y a pas de puces de lit, il n’y a pas de draps collants ni de fenêtres rafistolées, non, c’est le grand jour, ma vieille, la ville est à nos pieds. Tout est blanc, clair, transparent.

Pendant que tu prends une douche et que tu te mets à ton aise, ils assemblent ton robot. Ils embauchent des mécaniciens spécialisés – les meilleurs tu penses –, ça ne leur prend pas beaucoup plus de temps que quand les gars changent quatre roues pendant une course de Formule 1. Toi tu admires le panorama, tu apprécies les parfums qu’ils diffusent, tu les apprécies parce qu’eux aussi tu les as choisis. On se croirait dans un roman de Huysmans. Et puis alors que tu croyais t’être tout à fait perdu, la porte s’ouvre.

Et là tu as un choc.

Tu es déjà tombée amoureuse, toi ? Je pensais l’avoir été avant ce jour-là, mais je n’avais aucune idée de ce que c’était vraiment. Je l’ai aimée sur-le-champ. J’aurais pu me perdre dans ses yeux, dans ses cheveux. Elle a su me toucher, me sourire, me regarder comme personne ne l’avait jamais fait, et sa peau, bon sang, sa peau… douce, et jamais froide. Quand moi je serai froid, elle sera toujours chaude, c’est incroyable quand tu y penses. Je te promets, je l’ai aimée, ça n’a duré qu’une heure mais je l’ai aimée de toutes mes forces. Je n’ai pas vu le temps passer. Mais le temps a passé. Elle s’est levée, m’a remercié en s’inclinant, puis elle a disparu derrière la porte sans se retourner.

Dehors j’ai repensé à la manière dont elle devait déjà avoir été démontée morceau par morceau, dont elle avait peut-être déjà été réassemblée d’une autre manière, dans une autre configuration, pour quelqu’un d’autre. J’avais le cœur en miettes, les tripes à l’air à s’en mordre le poing, et la nausée aussi. Pendant une heure, une petite heure, la réalité m’avait encore glissé des doigts ; ou plutôt j’avais voulu la substituer par une autre – plus conforme à un idéal. Dans mon ventre, dans ma poitrine, dans mes yeux noirs de larmes et ma respiration saccadée, j’avais aimé une machine, oui… mais une machine parfaite.

Alors j’ai repensé au pont. À ce désir du contact de l’eau. À la vérité nue. C’est là que je t’ai trouvée.

On pensait que la robotique ferait disparaître la prostitution, tu te souviens ? « Maintenant qu’il y a des robots pour faire le sale boulot, ces pauvres filles n’auront plus à soulager les cas sociaux et les malades mentaux », tu te souviens de ça aussi ? C’est ce qu’on disait. Tu parles : personne n’avait pensé à ce que ça coûterait de manufacturer la perfection. Les pauvres sont scotchés à leurs casques et à leurs bras de succion – ça ne coûte pas un rond et puis ça fait l’affaire. Pendant ce temps-là, les fausses font jouir les riches.

Mais toi, tu n’as pas bougé d’ici, n’est-ce pas ? Depuis ce jour où on s’est rencontrés, tu es toujours restée sur ce trottoir. Tu n’as jamais demandé mon nom, moi non plus d’ailleurs, et tu acceptes l’argent liquide. Même fripée, ta peau c’est de la vraie peau, il y a quelqu’un en dessous, de la chair qui porte la marque de ce que tu as vécu. Tu n’as jamais reçu de pièces de rechange, à part peut-être une ou deux dents, et tu marches lentement parce qu’il y a la fatigue, et que la fatigue c’est encore ce qui nous éloigne le plus des robots. Je te suis reconnaissant, parce qu’il n’y a plus que les pauvres qui savent ce que ça fait. C’est une des dernières choses qu’on ne nous a pas prises. Il n’y en a plus beaucoup, des comme toi, c’est vrai. Tu es une résistante. Et même si tu n’as pas le choix, il y a de la beauté dans ton combat.

Oh non, je ne la regrette pas. Pourquoi ? Je n’aurais jamais eu les moyens de l’acheter. Et puis elle n’était pas vraiment là. Elle n’a existé qu’une heure, c’est tout. Toi tu étais là hier, tu seras là demain. Quand nos peaux se toucheront, on pourra dire plus tard que c’était vraiment vrai. On est des choses du réel, tu comprends, il faut être cohérent, c’est une question de dignité. Oh, le monde s’en fiche de ce que je pense – mon vrai, ce n’est pas nécessairement le vrai de quelqu’un d’autre. Mais c’est comme ça.

Combien de clients ce soir, deux seulement ? En même temps, il fait froid. Tu tousses, tu devrais mettre une écharpe. Les gens qui passent te voir savent déjà pourquoi ils viennent. On est peut-être les deux derniers de notre espèce, et on disparaîtra, ma vieille, je peux te le dire, c’est tout à fait certain. Toi et tes dents jaunes, moi et ma tronche de clodo, tout ça c’est voué à l’oubli, à la déréliction, à l’entropie. D’aucuns diraient que c’est pas plus mal, mais nous on leur dira poliment d’aller se faire voir.

Bon allez, viens, il fait trop froid ce soir. On est des animaux, qu’est-ce que tu veux, et il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors. Non, je n’ai pas le cœur à ça, mais j’ai un peu d’argent. On peut aller se réchauffer les mains autour d’un café, si ça te dit.

 

❤️

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Petits papiers

Promenade à vélo bucolique et post-apocalyptique…

Inutile de le nier, le spectacle avait un côté inquiétant. Après tout, ce n’était rien de moins que des milliers de crabes d’eau douce qui déferlaient soudain en travers de la route, toutes pinces dehors, comme si l’eau du canal s’était mise à bouillir et qu’ils avaient dû fuir en quatrième vitesse.

Mais Vincent avait pris ses précautions. Lors de leur précédente étape, ils étaient tombés sur un garage dont les outils les plus encombrants n’avaient pas été ramassés. Il avait donc récupéré cette masse en fonte, super lourde, et qui bien sûr ne tenait pas sur le porte-bagage du vélo, et s’était mis en tête de la porter en bandoulière, genre barbare des campagnes. Yohan s’était bien foutu de lui quand, deux kilomètres plus loin, il avait raté un virage à cause du poids qu’il était perpétuellement obligé de compenser en se tenant de travers sur la selle – clairement le truc à ne pas faire en descente. Mais maintenant que les crabes leur grimpaient sur les sandales, Yohan était content : Vincent avait de quoi réduire en bouillie le premier qui tenterait de lui pincer quelque chose.

— Combien de temps ça va durer, d’après toi ?

— Une heure, peut-être plus. Non, en vrai, j’en sais rien.

Yohan laissa échapper un bâillement. Ce n’était pas la première fois qu’une procession de crabes les bloquait. Les crustacés étaient difficiles à éviter ces derniers temps, à peine aviez-vous vu le premier que les suivants déboulaient des fourrés et recouvraient toute la route. Inutile d’espérer poursuivre à vélo dans ces conditions, mieux valait attendre que le convoi passe son chemin.

— On aurait dû prendre l’autre route. Il y avait un panneau.

— Pourquoi tu m’as pas dit ?

— Y avait rien d’écrit dessus.

— Les pluies ont dû bouffer la peinture. On peut toujours remonter tout à l’heure pour vérifier.

— Ouais mais là faut se retaper la côte, mec : j’ai la flemme.

Vincent s’appuya contre le cadre de son vélo. Les crabes s’empêtraient les pattes dans les rayons de ses roues. Ça n’a pas l’air futé, un crabe, pensa-t-il, ça marche dans une direction jusqu’à ce qu’un obstacle lui barre la route, et ce n’est qu’à ce moment que la bestiole avise. Et puis ils ont l’air cons avec leurs grosses pinces qu’ils gardent en l’air comme des braqueurs tenus en joue par la police – ça a plus l’air de les handicaper qu’autre chose. Clic clic clic.

— Ils n’ont pas intérêt à me crever un pneu.

Pour le moment les crabes se contentaient de leur chatouiller les orteils. D’expérience, mieux valait ne pas bouger. Parce qu’elles avaient beau être encombrantes, leurs pinces, ils savaient s’en servir. Une fois, Yohan en avait fait les frais. Ça faisait un mal de chien.

— Au moins, on sait ce qu’on mangera ce soir, dit Vincent.

On racontait qu’au début, il n’y en avait eu que deux ou trois. Un aquariophile blasé avait dû les relâcher dans une rivière. Mais avec le dérèglement des températures, les machins s’étaient reproduits à toute vitesse. Ce n’était étonnant qu’à moitié : on était au beau milieu du mois de février et la chaleur était bien entendu insupportable, sans parler de l’humidité. En somme, les conditions idéales pour que ces bestioles prolifèrent. Ça faisait bien trois ans que les crabes s’étaient invités dans les campagnes. Ces saloperies avaient investi le moindre cours d’eau et bouffé au passage une part significative de la faune originelle. C’était dans la logique des choses – de celles qui disparaissent en tout cas, et de toutes les autres qui les remplacent.

Maintenant le tapis de crustacés s’éclaircissait. Le gros de la troupe avait déjà traversé la route et les retardataires pressaient l’allure. Inutile de se dépêcher, ça faisait des années qu’on n’avait plus entendu le grondement d’un moteur à essence sur une route. Vincent empoigna son grand marteau, le souleva au-dessus de sa tête et l’abattit de toutes ses forces sur un gros crabe bien rose, dont la carapace se répandit aussitôt aux quatre vents.

— Ok, dit-il, ce n’est peut-être pas l’outil idéal pour la pêche.

*

Il y avait quand même du bon à voir la nature reprendre le dessus. D’accord, les routes étaient grignotées par les mousses et certaines forêts s’étaient tellement remplumées qu’elles étaient impraticables désormais … mais le paysage avait gagné en poésie. La grippe avait fait le ménage, et même si l’humanité avait frôlé l’extinction, on s’en était finalement plutôt bien sortis. Moins nombreux, d’accord, mais les problèmes de logement et d’emploi étaient derrière nous. La nature était verte, luxuriante, les animaux pullulaient, la vie battait son plein : il n’y avait aucune raison de ne pas se sentir à sa place. Contrairement aux pessimistes qui ne voyaient que ce qu’ils avaient perdu, Vincent n’avait pas l’impression d’avoir traversé une apocalypse. Ou alors il avait mal compris le concept. Parce qu’au final, le monde était bien mieux que celui qu’il avait connu adolescent. En somme, son apocalypse à lui avait été joyeuse.

— Merde, je crois bien que j’ai crevé, soupira Yohan. C’est sûrement un de ces putains de crabes…

— On a roulé dans les ronces tout à l’heure, et puis nos pneus commencent à fatiguer… Faudrait qu’on en trouve d’autres.

Yohan leva les yeux au ciel et flanqua un grand coup de pied dans la besace en toile suspendue à son guidon. Le sac contenait quatre crabes, raides morts.

— Pour ça, faudrait qu’on se rapproche d’une ville. Ça m’étonnerait qu’on trouve des rustines dans ce trou.

— Lyon ne doit pas être loin, réfléchit Vincent à haute voix. Quelques heures en pédalant bien.

— Avec un pneu plat ?

Ils s’arrêtèrent sur le bord de la route sans craindre de se faire renverser par un chauffard et démontèrent le pneu crevé. La chambre à air portait les stigmates de nombreuses réparations – sutures, scotch d’électricien, morceaux de plastique et même un gros nœud sur la dernière éraflure. Vincent repéra la fuite à l’oreille et tira de sa sacoche un vieux sac en plastique de supermarché. On en trouvait encore parfois dans les arbres, et ils les récupéraient tous, sans exception, parce que c’était quand même bien pratique. Vincent fabriqua un genre de pansement et l’appliqua sur le caoutchouc avant de le coincer contre la jante. Il bricolait, c’était son truc, et avec le temps il avait perfectionné son art. En cela, il était le compagnon de route idéal.

— Ça tiendra le temps que ça tiendra, dit-il.

Quelques coups de pompe plus tard, ils se remirent en route en longeant le fleuve. Un temps, des canards curieux les escortèrent, avant de se lasser et de rebrousser chemin.

— Quitte à passer dans le coin, on devrait peut-être aller voir cette femme, là, tu sais… Celle dont le fermier nous a parlé la semaine dernière, sur la route de Valence…

Vincent s’assombrit comme un ciel d’orage. Il était de ceux que la débrouille n’effraie pas, bien au contraire : le monde lui était beaucoup plus simple depuis qu’il s’était… eh bien, depuis qu’il s’était simplifié, justement, par la force des choses. Un coup de marteau ici, une rustine là, un feu allumé au bord d’une route et aucune idée de l’endroit où il serait la semaine suivante : c’était une déclinaison de l’existence qui lui convenait très bien. Et il n’avait vraiment aucune envie de renouer avec les vieux démons de l’humanité.

— On trouvera bien tout seuls, répondit-il. Je veux dire, c’est une grande ville, Lyon : en tournant un peu, on finira par tomber sur ce qu’on cherche.

— Mec, j’ai aucune envie d’errer des heures dans des banlieues vides et des centres-villes infestés de chevreuils. Réfléchis deux minutes : ça peut nous faciliter la vie dans les prochains mois. Par exemple, on pourrait lui demander l’emplacement des magasins de vélos sur notre itinéraire.

— Notre itinéraire, non mais quel itinéraire ? Y a un itinéraire maintenant ?

Vincent soupira. Il n’avait pas accepté que Yohan l’accompagne dans son voyage depuis rien vers rien du tout pour se retrouver à la tête d’une agence de séjours organisés. Les routes les emmenaient d’un point a à un point b, c’était la seule chose à savoir. Et ce qu’ils trouvaient au point b n’avait au fond aucune espèce d’importance.

— De toute façon, j’ai d’autres trucs à lui demander.

— Comme quoi ?

— Écoute, je sais pas, différents trucs.

— Je comprends pas, t’as réussi à vivre sans jusqu’ici, non ?

— Vincent, mon vieux, t’es vraiment pas curieux comme garçon.

— Si, c’est pas la question.

— Alors t’es un rabat-joie.

— Non mais c’est quoi, le rapport ?

— Laisse tomber.

Ils poursuivirent leur chemin sans échanger un mot, et le soir venu, ils s’arrêtèrent aux portes de l’agglomération pour bivouaquer. Il était plus facile de voir approcher le danger en rase campagne – même s’il n’y avait pas de danger à proprement parler, à part se faire renifler les pieds par un sanglier. Non, c’était simplement plus agréable. Les vieux immeubles vides des anciennes banlieues-dortoirs pullulaient désormais d’oiseaux dont les ululements résonnaient dans les cours désertes la nuit. Et puis c’était un peu sinistre, tous ces bâtiments abandonnés… Avec la dépopulation, les gens qui avaient survécu à la grippe avaient quitté les banlieues pour emménager dans les appartements cossus des quartiers historiques. Personne n’aurait pu leur en vouloir.

Les crabes cuisaient sur le réchaud, et une bande de mouettes suspendues dans le ciel paraissait les convoiter. Pendant ce temps, Vincent passait en revue les pneus des vélos. Ils étaient presque lisses. S’ils voulaient poursuivre leur route, ils devaient les changer d’urgence. Dans l’absolu même, un nouveau vélo ne serait pas un luxe : le sien grinçait de tous côtés et menaçait de s’effondrer. Mais pour cela, il fallait trouver un endroit. La plupart d’entre eux ayant été dévalisées par les pillards depuis belle lurette, leur seule chance, c’était de tomber sur de petites boutiques, des ateliers en arrière-cour par exemple, des trucs pas clinquants, pas grand public. Et Yohan avait raison sur un point : il était difficile de leur mettre la main dessus sans en connaître l’adresse.

— Bon, c’est d’accord, finit par dire Vincent. Je t’accompagne. Mais pas question que j’y mette les pieds.

— Tu crois que j’attends ta permission pour faire les trucs ? Je comptais y aller de toute façon.

Vincent renifla la soupe de crabe et fit une grimace.

— Ton oracle, il doit avoir des recettes de cuisine, non ?

— « Mon oracle », non mais n’importe quoi, tu t’es cru dans un film ? C’est juste quelqu’un avec une imprimante…

Ils engloutirent la soupe avant que les mouettes ne fondent sur eux, puis se glissèrent dans les duvets avec l’impression d’avoir mâché le caoutchouc de leurs chambres à air.

*

La ville, pourtant vide, semblait comme pleine d’elle-même. Le lierre comblait les manques et encourageait le chiendent à percer l’asphalte. De loin ça ne faisait pas très propre, mais à se promener dans cet étonnant dédale végétal et minéral, on se sentait en paix, comme si les choses se trouvaient enfin à la place qui leur était dévolue.

Ils croisèrent de nombreux habitants. Beaucoup ne faisaient rien, à part compter les têtes de tournesol ou se reposer à l’ombre d’un arbre en croquant dans un fruit. La nourriture était abondante pour qui savait ce qui était bon à cueillir ou à faire cuire, et la viande n’était plus vraiment un problème. Les gens se payaient en monnaie de singe, même si beaucoup utilisaient encore la devise nationale en souvenir d’un autre temps. On se débrouillait avec ce qu’on avait sous la main, et puis on donnait aussi.

Ils demandèrent leur chemin à un type occupé à faire sécher des poissons sur une grande bâche noire tirée en plein milieu d’une avenue. L’homme leur indiqua une rue de l’autre côté du pont.

— Quand vous verrez la file d’attente, dit-il, ce sera là. Remarquez, à cette heure, il ne devrait pas y avoir foule.

Ils suivirent les indications du pêcheur et traversèrent le pont. Arrivés trois rues plus loin, ils comprirent alors ce que l’homme avait voulu dire. Sur un trottoir piqueté de coquelicots, une demi-douzaine d’autochtones de tous âges et de toutes conditions patientait en file indienne au pied d’un immeuble, sagement rangés derrière un cordon de sécurité en lambeaux. Yohan descendit de selle, prêt à prendre place dans la queue. Mais Vincent l’arrêta.

— Je sais pas si c’est une bonne idée de laisser les vélos dehors. On risque de nous les piquer, dit-il suffisamment fort pour que les autres personnes l’entendent.

— On n’est pas des voleurs, dit une petite voix derrière eux.

— Ouais ouais.

De toute façon, Vincent n’avait pas spécialement envie de rencontrer la folle. Il l’appelait la folle. Même s’il ne l’avait jamais rencontrée, il trouvait que ça lui allait plutôt bien.

— Alors j’y vais tout seul, dit Yohan. T’as qu’à garder les montures.

*

Deux heures plus tard, ou en tout cas – à défaut de montre – au bout d’un temps qui parut durer deux bonnes heures à Vincent, Yohan ressortit du bâtiment avec un bout de papier sur lequel il avait griffonné plusieurs adresses.

— Tiens, monsieur le sceptique : quatre anciennes boutiques de vélos, sans doute fermées, et dans des arrière-cours. Regarde, j’ai même un plan. Dommage, son moteur électrique était grillé : s’il avait fonctionné, j’aurais pu demander une photocopie.

Vincent fit avec sa bouche le genre de bruit que les enfants utilisent pour énerver les adultes.

— Mouais, on aurait aussi pu chercher nous-mêmes.

— Sérieux, jamais tu lâches l’affaire, toi. Plus vite on trouve, plus vite on se barre.

Sur ce point encore, Yohan avait raison. Yohan avait souvent raison.

Ils pédalèrent jusqu’à la première adresse et poussèrent la porte. Derrière le porche se trouvait un petit atelier de réparation abandonné. Mais la porte avait été défoncée et les lieux complètement vidés.

— Pas de chance, dit Yohan.

— Ouais, se contenta de répondre Vincent avec toute la morgue que ce seul mot pouvait contenir.

— Sérieux, me dis pas que tu l’aurais trouvé tout seul : rien ne l’indique depuis la rue, y a même pas de plaque ou de panneau. Juste, ne le dis pas. Ça va m’énerver.

— D’accord, d’accord.

Ils remontèrent une avenue au nom rendu illisible – c’était une grande avenue, avec de beaux arbres et des trottoirs pavés, au fond c’était tout ce qu’on avait besoin de savoir – et gravirent une pente raide en direction du quartier de la Croix-Rousse. Ils firent à nouveau chou blanc avec la deuxième adresse, mais la chance leur sourit enfin à la troisième.

C’était un petit magasin protégé par un rideau de fer que personne n’avait jamais cru bon d’ouvrir, et Vincent était plutôt habile de ses mains quand il s’agissait de forcer une serrure. Au bout de quelques minutes, le crochet céda et le rideau remonta en grondant. Le magasin avait été visité, sans doute même squatté, mais apparemment pas par des amateurs de deux-roues : il restait pas mal de trucs dedans, à commencer par des boîtes de chambres à air – plein –, six pneus neufs et un cadre presque nickel.

— Tadaaa ! s’écria Vincent quand il eut fini d’assembler son nouveau destrier et de changer les pneus de son acolyte, qui lui lança un regard vaguement méprisant. Quoi ? D’accord, j’admets, ça a du bon de demander de l’aide parfois. Il y avait peu de chances qu’on le trouve nous-mêmes, celui-là… À moins de ratisser la ville de fond en comble.

— Eh ben voilà, tu vois, c’est pas compliqué de reconnaître quand on est un gros con. Il n’y avait pas que des trucs nazes avant. Je veux dire, un peu de technologie n’a jamais fait de mal à personne.

— C’est quand il y en a beaucoup que ça fait du mal, dit Vincent en montant sur son vélo.

D’un coup de pédale, il fit un rapide tour du pâté de maisons. Ça roulait tellement bien avec du matériel neuf qu’il en avait presque oublié la sensation. Yohan avait eu raison, à quoi bon s’obstiner ? De retour devant le magasin, il freina à hauteur de son ami.

— Bon, ok, je vais y aller aussi. Je vais lui demander un truc.

— Sans déconner… Tu vas lui demander quoi ?

— Des recettes de cuisine, par exemple. Et puis peut-être une carte balisée de la région. Après tout, ça peut être utile aussi. Tu l’as payée avec quoi, ta liste d’adresses ?

— Je lui ai filé de la polenta qu’on a trouvée à Nice. La meuf avait l’air contente.

Les épaules de Vincent s’affaissèrent et il ouvrit la bouche, mais Yohan le rattrapa au vol.

— T’inquiète pas, évidemment que j’en ai gardé pour nous. Y en a tellement que tu peux même lui en filer un deuxième, si elle veut.

Ils enfourchèrent leurs vélos et rebroussèrent chemin, déjà hilares à l’idée de se laisser griser par la vitesse en dévalant la pente.

*

C’était au troisième étage. La porte était grande ouverte et Vincent ne s’embarrassa pas d’y frapper. L’appartement, tout en longueur avec de grandes pièces en enfilade, croulait sous les boîtes d’archives, les reliures cartonnées et les piles de papier. Certaines montaient jusqu’au plafond. Le fermier n’avait pas exagéré : la folle qui habitait ici avait littéralement imprimé internet.

— Pas mal hein, souffla Yohan.

Subjugué, Vincent contempla le capharnaüm un long moment, hypnotisé par ce qu’il imaginait être l’ampleur de la tâche. Sur une armoire dégueulant de papier recyclé, on avait scotché un petit panneau : « Wikipédia, 2/6 ». À droite, des classeurs empilés portaient des étiquettes qui lui rappelaient des souvenirs de jeunesse : Doctissimo, Copains d’avant, Marmiton, Yelp… Il y en avait des tas, répartis dans toutes les pièces selon un ordre qui lui échappait – mais qui devait pourtant obéir à une certaine logique. Au moins à celle de la personne dérangée qui s’était dit que ce serait une bonne chose de sauvegarder le web… Vincent doutait qu’elle ait pu l’imprimer en entier, c’était juste inenvisageable. Mais ce qu’il voyait relevait déjà du travail de titan et forçait le respect.

Une voix l’interrompit dans sa rêverie.

— Suivant, j’ai dit !

Les deux hommes se retournèrent pour tomber nez à nez avec une vieille femme qui les dépassait d’une tête. Celle que Vincent avait jusqu’ici appelée la « folle » portait de grosses lunettes aux montures dorées, et ses longs cheveux tombaient en cascades blanches sur ses épaules. Elle ressemblait à une ingénieure de la NASA à la retraite. Et de fait, elle n’avait pas l’air folle du tout.

— Pardon, dit Yohan, on vous avait pas entendue.

— T’es de retour, toi ? Je fais pas de service après-vente, hein, ce qui est donné est donné.

— Non non, je viens pour mon pote. Il a des questions aussi, hein Vincent ? Il était trop timide pour monter tout seul.

Vincent donna un coup de coude à Yohan, qui lui donna un coup de coude en retour avant de sortir la polenta de sa poche et de tendre le paquet droit devant lui. L’imprimeuse afficha une mine satisfaite.

— C’est la journée de la polenta aujourd’hui ? C’est pas moi qui vais m’en plaindre, tu me diras, y a des trucs comme ça que tu ne trouves plus nulle part. Alors, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Pour lui, rectifia Yohan en désignant son ami. Maintenant que les présentations sont faites, moi je redescends surveiller les vélos et fumer une clope.

— N’allume pas ça dans l’immeuble, hein ! cria la femme. C’est interdit.

Yohan laissa Vincent seul avec l’imprimeuse. L’expérience le prouvait, le garçon avait de la ressource, mais il perdait vite pied en présence de gens aussi malins que lui. D’ailleurs, toutes les questions intelligentes auxquelles il avait pensé lui avaient d’ores et déjà échappé.

— On n’a pas toute la journée, gronda la femme. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?

— Je…Pfff… Vous avez des cartes ?

Elle lui lança un regard effaré.

— Des cartes de quoi, des cartes Pokemon ?

— Non, des cartes routières.

— Sérieusement, c’est quand même pas compliqué à trouver, des cartes routières, il suffit de visiter une ancienne librairie et de…

— D’accord, alors des recettes de cuisine…

Un profond soupir de dépit souleva la poitrine de la femme.

— Bon, s’il n’y a que ça pour te faire plaisir… Tu veux quoi ?

— Du crabe, vous avez ?

Elle se dirigea vers une pile de classeurs et feuilleta le troisième en partant du sommet. Vincent pensa qu’il aurait dû lui demander un truc avec du vin, du wasabi ou du yaourt, histoire de la voir déplacer tout son bazar classé par ordre alphabétique.

— Tiens, voilà : cake au crabe, tourteau au pamplemousse, terrine… je n’ai imprimé que les recettes qui avaient une note d’au moins quatre étoiles, pas besoin d’encombrer la maison avec des trucs immangeables. T’as besoin d’un papier et d’un crayon ? Je t’aurais bien fait des photocopies, mais mon générateur a rendu l’âme il y a deux jours. C’est quand même con : j’ai des unités centrales, des câbles, des imprimantes, du papier et des toners à ne plus savoir qu’en faire, et c’est le jus qui me lâche en premier.

Vincent attrapa le bloc que la femme lui tendait et nota distraitement les recettes sans vraiment prendre garde aux proportions. Ce qui intéressait vraiment le bricoleur à regarder ces monceaux de papier imprimé, c’était de savoir comment elle avait réussi un tel tour de force.

— Si ça vous dérange pas, je peux vous demander comment ça vous est venu ?

— Mon vieux, j’ai des clients qui attendent…

— Et j’ai pas le droit de poser une deuxième question ?

— C’est pas Google ici, hein. T’as encore quelque chose à me donner ? Sinon faudra revenir et faire la queue.

Vincent se gratta le menton et eut une illumination.

— Je peux jeter un coup d’œil sur votre générateur. Peut-être même le réparer…

Vincent crut lire un certain intérêt sur le visage de son hôte, dont la bouche s’était réduite à un simple trait.

— D’accord, finit-elle par dire, ça coûte rien d’essayer. L’imprimerie est au fond.

Elle conduisit Vincent le long d’un grand couloir jusqu’à la dernière pièce, dont la fenêtre donnait sur une petite terrasse. Sur celle-ci, des panneaux solaires disposés de manière anarchique étaient reliés par des câbles scotchés aux gouttières à un boîtier fixé aux volets, duquel partaient d’autres câbles terminés par des prises électriques triphasées.

— Vous avez des outils ? demanda Vincent. J’ai pas pris les miens.

— Je dois avoir des tournevis, des pinces…

— Cool. Je vais ouvrir le capot et regarder s’il n’y a pas un truc de grillé.

Vincent démonta le boîtier. C’était du bricolage pas très heureux à l’intérieur, avec des fils dans tous les sens et des fusibles qui n’avaient pas l’air costauds. Et le disjoncteur avait sauté.

— J’ai commencé à sauvegarder internet quelques jours après le début de la grippe, commença-t-elle tandis qu’il plongeait le nez dans le boîtier comme pour s’y planquer. Enfin, juste les principaux sites, hein. Faut avouer, j’ai un côté parano, mais pour le coup j’avais raison de l’être. J’imagine que je ne suis pas la seule à l’avoir fait, mais sur le moment, je me suis dit que c’était important et que ça pouvait être utile. Au début, j’ai fait avec mon propre matériel, puis avec celui de ma boîte. Plus tard, quand on a traversé le gros de l’épidémie, y a eu une époque où les gens s’en fichaient pas mal de récupérer du matériel informatique. Les pillards avaient pris les télés, les smartphones, mais les disques durs, les imprimantes et les toners, c’était pas leur truc. J’ai continué à imprimer tout ce que j’avais sauvegardé sur mes disques, et je te parle, c’était bien après que le réseau tombe. J’ai toujours dit que tout foutre en ligne était une idée de merde. Mais avec un disque dur et une bonne imprimante laser, le problème est résolu…

— Comment c’est possible de tout enregistrer ?

— Regarde-moi, est-ce que j’ai une tête à avoir tout enregistré ? Non, parce que c’est juste impossible : autant essayer de déménager la bibliothèque d’Alexandrie avec un sac à dos. J’ai fait mon tri, ma propre tambouille. Par popularité d’abord, du plus gros au plus petit. Une grande partie des requêtes qu’on me soumet concerne les encyclopédies. On n’imagine pas le niveau de dinguerie des gens qui écrivaient Wikipédia : il y avait là-dedans l’équivalent de centaines d’encyclopédies papier. J’ai écrit deux-trois scripts pour automatiser les tâches, branché mes disques durs, et de là j’ai rapidement tout aspiré. Le jour où internet a rendu l’âme, je venais de terminer la sauvegarde des blogs référencés par la BNF. Tout le reste est tombé aux oubliettes, sans parler des réseaux sociaux : impossible d’accéder facilement aux archives d’un compte protégé par mot de passe. Tout ça a disparu. Enfin, j’imagine que c’est toujours accessible sur les serveurs d’origine, hein, mais faudrait traverser l’océan… et puis qui est-ce que ça intéresse, franchement ?

— Et vous avez tout imprimé ? Parce que je trouve ça dingue que ça tienne dans un seul appartement…

— Pour l’instant, j’ai sorti le plus utile : le courant électrique coûte cher en ressources et en entretien, la preuve, alors que le papier est fait pour durer des centaines d’années. Mais mes disques durs seront probablement inutilisables dans vingt ans. Alors j’imprime dans l’ordre, au fur et à mesure, un petit peu chaque jour. Quand ça veut bien marcher…

Au même moment, Vincent prit une châtaigne dans les doigts en pinçant un fil. Pas de doute, c’était un court-circuit. Il ne restait plus qu’à…

— Attends.

Il releva la tête. Les narines de l’imprimeuse palpitaient.

— Ça sent le cramé, non ?

— Je crois pas.

— Il y a une odeur de chaud.

— J’ai pas un odorat du feu de dieu, mais si vous le dites, alors…

Vincent n’eut pas le temps de terminer sa phrase : une grande gerbe d’étincelles jaillit du générateur et l’envoya rouler contre le mur. L’imprimeuse hurla et recula d’un pas en se protégeant le visage.

— Éteins-moi ça, vite !

Vincent regagna ses esprits et se frotta la tête.

— Vous avez un extincteur à gaz ?

— Un quoi ?

— Ben, c’est un feu électrique… On peut pas l’éteindre avec de l’eau, sinon on va griller.

Les flammèches commençaient à lécher la moquette de la chambre. Quelle idée d’installer un générateur ici. Comme prise de folie, l’imprimeuse avait déjà quitté la pièce en se tirant les cheveux. Quand Vincent la retrouva, elle tentait d’enfourner des poignées entières de feuilles A4 dans un grand sac à dos, avec l’énergie du désespoir.

— Faut sortir, madame !

Mais elle ne l’écoutait pas, et la fumée envahissait l’appartement.

— Et puis merde, hein…

Vincent dévala les escaliers pour ameuter les secours, à commencer par les autres clients qui attendaient leur tour. Une épaisse fumée grise montait désormais du troisième étage et l’imprimeuse n’était toujours pas sortie. Yohan se précipita vers lui.

— Bordel, qu’est-ce que t’as foutu ?

— Pour résumer, je me croyais meilleur électricien que ça. On ferait mieux de se casser.

— Sérieusement ?

— L’appartement est une immense corbeille à papier, dans cinq minutes il n’y aura plus rien. Ils sont assez nombreux, ils peuvent se débrouiller. Par contre, s’ils nous mettent la main dessus…

Deux costauds émergèrent du hall en toussant : ils soutenaient l’imprimeuse par les épaules. Elle portait deux gros sacs remplis de papier et hurlait à qui voulait l’entendre qu’il fallait y retourner.

— J’ai pas envie d’affronter ça, dit Vincent.

— Comme je te comprends, dit Yohan.

*

Ils n’arrêtèrent de pédaler qu’une fois les limites de l’agglomération franchies. La fumée s’accrochait à leurs vêtements et les cheveux de Vincent sentaient le roussi, et puis ils avaient l’impression que leurs poumons allaient exploser, mais ils avaient réussi à s’enfuir sans se faire remarquer.

— Je me sens un peu con, dit Vincent. Je veux dire, je sais bien que rien ne dure et qu’on finira tous en poussière, mais elle avait mis du cœur à l’ouvrage…

— Arrête le cinéma, l’interrompit Yohan en lui lançant un regard amusé. Je suis sûr que t’es content.

— Mais non, je suis pas content. Enfin, ok, c’est pas un drame non plus… Mais, je veux dire, bon, elle était certaine que d’autres avaient eu la même idée, alors c’est pas comme si on avait perdu quelque chose d’important… Je sais pas si je suis clair, soupira-t-il.

— Très clair.

— Bon, ben c’est déjà ça.

Yohan pédala sans dire un mot sur plusieurs kilomètres, un grand sourire scotché aux lèvres.

— Avoue, finit-il par dire. T’es fier de ta connerie. Pour un peu, je croirais que tu l’as fait exprès… C’est pas tous les jours qu’on peut faire disparaître internet une seconde fois, hein ?

Vincent haussa les épaules et réprima un sourire.

— Bon, d’accord. Je suis un peu content.

Ils dévalèrent une longue côte les pieds de chaque côté du pédalier. L’air frais du soir leur piquait les joues et la journée avait été longue, mais maintenant qu’ils étaient loin, celle-ci s’effaçait un peu plus à chaque arbre croisé, à chaque sentier remonté, à chaque fossé franchi.

Ivres de leur présence au monde, ils pédalaient encore à la nuit tombée.


 

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Spoutnik

Un cosmonaute atterrit par erreur loin de sa cible, dans un paysage étrange.

Sergueï repensa au jour où son père et lui étaient montés dans le Monster Jump au parc d’attractions. Harnachés et ceinturés, les mains crispées sur les accoudoirs, ils avaient encore trouvé la force de se sourire quand le forain s’était éloigné de la rampe pour actionner la manette. D’un coup, la cabine avait été projetée dans les airs à une vitesse phénoménale, soulevée du sol par la traction des élastiques que le propriétaire du manège venait de libérer. Un rire terrifié s’était frayé un chemin à travers la gorge de Sergueï qui, à peine adolescent, connaissait là sa première véritable peur animale. Il s’en souvenait comme si c’était hier.

La cabine monta en flèche, s’érigea au faîte de sa gloire et, le temps d’un battement de cils, Sergueï et son père purent admirer la ville qui s’étalait sous leurs pieds. Un sentiment de félicité irradia dans la poitrine du garçon. Là-haut, les oiseaux seuls leur faisaient concurrence.

Alors que Sergueï s’imaginait qu’à cette allure ils finiraient par toucher le ciel, le manège décéléra, puis s’immobilisa avant que la gravité ne l’entraîne vers le bas. Le rire de l’adolescent se transforma en cri, puis en râle, tandis que la cabine fusait vers le plancher des vaches comme une pierre jetée du haut d’une falaise. Ses tripes bondirent dans son ventre et son estomac se pressa contre son diaphragme avant de faire trois tours sur lui-même et de supplier qu’on l’achève. La joie était restée en haut, avec les oiseaux, et avait été remplacée par une terreur qui, par porosité, avait gagné le garçon tout entier. Reliée à des piliers par deux grands câbles élastiques, la cabine rebondit une première fois, puis une seconde et une troisième. S’il ne s’était pas trouvé pétrifié par l’effroi et la nausée, Sergueï aurait détaché son harnais pour abréger ses souffrances.

Le manège finit par se calmer. La cabine redescendit lentement sur la terre ferme, où un aimant formidable l’ancra au sol le temps de retendre les élastiques et d’y faire grimper un nouveau duo d’intrépides. Les genoux en compote, l’estomac chamboulé et les jambes flageolantes, Sergueï s’extirpa de l’habitacle en titubant. Il était blanc comme un linge. Son père, qui n’en menait pas plus large, refusa d’abord d’acheter la photo capturée par la caméra au pic de leur ascension ; les forains monnayaient ces clichés une fortune et le manège lui avait déjà coûté assez cher. Mais Sergueï regagna ses esprits et tira sur sa manche jusqu’à ce que son père, las, finisse par céder et lui offrir le portrait : les joues gonflées d’hilarité et les yeux de larmes de joie, le père et le fils cramponnés à leurs sièges défiaient de leurs vociférations la ville scotchée en contrebas.

 

Encore dans les vapes, Sergueï se pencha sur le panneau de contrôle : les écrans s’étaient coupés peu après son entrée dans l’atmosphère et n’affichaient plus rien d’autre qu’un ironique curseur clignotant. Une défaillance dans le bouclier thermique avait fait grimper la température dans la capsule spatiale. Engoncé dans sa tenue de cosmonaute, le voyageur de l’espace s’était senti fondre dans ses vêtements. Aveuglé par la sueur qui ruisselait sur son front, il avait essayé de reprendre le contrôle du vaisseau. Des orages de flammes avaient éclaté derrière les hublots, d’abord rouges, puis bleus et blancs, et son siège, comme s’il avait été vissé sur une essoreuse, s’était mis à trembler. En dépit de la chaleur dans l’habitacle, le cosmonaute avait trouvé la force d’abaisser sa visière et d’enclencher le respirateur avant de se cramponner au baquet. Son véhicule était une boule de feu lancée sur la Terre. Il avait ratissé ses souvenirs en quête d’une prière à réciter, mais sa mémoire s’était changée en lande aride sur laquelle rien ne pousserait plus jamais. Ses yeux s’étaient alors rivés sur la photo de la fête foraine qu’il avait scotchée au tableau de commande. Le visage de son père l’avait aidé à se résigner. Puis le monde avait fondu au noir et tout s’était délayé.

Le cosmonaute détacha son harnais et roula sur le côté. La pesanteur lui faisait l’effet d’une paume de géant comprimant sa poitrine, ses épaules et sa tête. Il retira son casque, s’arracha du siège et s’aida de ses bras pour se redresser. Son cou lui faisait un mal de chien, mais il était en un seul morceau : cela signifiait que, d’une manière ou d’une autre, le parachute s’était déployé après la percée de l’atmosphère. Les oreilles bourdonnantes, il coupa le signal d’alarme qui couinait dans la cabine et eut envie de vomir. L’air était lourd de fumée et de sueur. La radio hors service dégageait d’inquiétantes fumerolles. S’il ne sortait pas, il risquait de mourir étouffé ou pire, brûlé vif.

Dans un suprême effort, le pilote rampa jusqu’à l’échelle et se hissa sur les barreaux. La capsule ne roulait ni ne tanguait, ce qui indiquait que le module n’avait pas amerri sur l’Océan Pacifique comme le préconisait la feuille de route. Sa trajectoire avait dû être déviée au moment où le bouclier thermique l’avait lâché : une erreur, fût-elle minime, pouvait infléchir une courbe de plusieurs centaines de kilomètres et rendre les recherches compliquées — surtout si la capsule avait atterri au cœur d’un désert ou sur une île isolée. Il empoigna le levier de déverrouillage de la porte. Sa combinaison lui collait à la peau comme s’il avait couru un marathon. Des frissons secouaient ses épaules et son torse.

Sergueï serra les mâchoires et tourna le levier de toutes ses forces. D’abord rétive, la vis finit par céder et la porte pivota dans un chuintement de vérin pneumatique. Une lumière aveuglante s’engouffra dans l’habitacle. Il leva sa main en visière, respira une grande goulée d’air et, revigoré, battit des paupières pour ajuster sa vue. La capsule reposait au fond d’un cratère creusé dans une terre meuble, à laquelle se mêlaient vieux journaux, plastique usagé et détritus en tous genres. Du sol exhalait une puanteur caractéristique des décharges et autres friches industrielles. C’était bien sa veine.

Le cosmonaute se hissa hors de la capsule et s’assit sur la coque. La moitié du bouclier radiatif avait été désintégrée et l’autre pendait piteusement sur l’engin. Il ne restait rien du revêtement ablatif, qui avait été effeuillé en totalité. La navette, qui aurait dû se trouver carbonisée, était pourtant prisonnière d’une gangue aussi blanche que de la mie de pain, qui lui donnait des airs de grosse meringue. Il arracha une poignée de croûte tiède à la coque. La matière inconnue s’effrita comme du biscuit. Bizarre. Sergueï tourna la tête et constata, estomaqué, que la capsule n’avait pas libéré son parachute. L’homme essaya de rassembler ses esprits. Même amortie, la chute aurait dû lui être fatale et le vaisseau pulvérisé au moment de l’impact. Cet atterrissage défiait toutes les lois de la physique, mais le cosmonaute se tenait pourtant là, bien vivant. Un rire guttural s’éternisa sur ses lèvres tandis qu’il se tâtait les membres pour vérifier que tout était en place. Quand le monde saurait le miracle qui venait de se produire, on écrirait des livres entiers sur son aventure. Peut-être qu’Hollywood en achèterait même les droits.

L’homme passa les pieds hors du vaisseau et glissa sur la coque comme sur un toboggan, traçant un sillon dans la mystérieuse gangue. Ses jambes, encore faibles, peinèrent à amortir son arrivée, si bien qu’il se retrouva le nez dans l’humus. Surmontant son dégoût, Sergueï gravit le cratère à quatre pattes. L’endroit ne ressemblait pas vraiment à une décharge, mais plutôt à un terrain vague sur lequel les locaux avaient dû prendre l’habitude d’abandonner leurs encombrants. Un peu plus loin gisait la triste carcasse d’une automobile aux vitres brisées. Des gamins s’y étaient sans doute défoulés. À deux pas, une vieille machine à laver couchée sur le flanc béait du tambour. À ses côtés, un curieux tapis de mousse recouvrait une pile de journaux cerclée de plastique. Sergueï tituba jusqu’à l’appareil ménager, s’accroupit et gratta la verdure du bout des gants pour déchiffrer la langue dans laquelle était rédigée la publication. Il s’agissait d’un quotidien d’annonces daté de l’an dernier, mais Sergueï, qui n’était pas linguiste, ne parvint pas à en identifier l’idiome. Pour ce qu’il en savait, il aurait aussi bien pu s’agir de français, d’espagnol ou de turc. Une chose était certaine : il n’était pas écrit en caractères cyrilliques. La capsule s’était donc écrasée en dehors de l’espace russophone. Mais il se débrouillait en anglais et finirait bien par dénicher un autochtone avec lequel communiquer.

Sergueï se débarrassa de la partie supérieure de sa combinaison, qui l’engonçait et était trempée de sueur. Il la roula en boule et la jeta à travers la porte de la capsule pour être sûr de l’y retrouver. L’air était doux et le soleil réchauffait sa peau hérissée de chair de poule. Il posa ses mains sur ses hanches et tendit l’oreille pour déterminer une direction à emprunter. Il s’était sans doute égaré loin de tout : avec le barouf que la capsule avait dû produire en percutant le sol et la traînée de flammes qu’elle avait sûrement éparpillée dans son sillage, des témoins se seraient depuis longtemps rués à sa rencontre. Il devrait peut-être marcher un bon moment avant de croiser qui que ce soit. Les détritus indiquaient pourtant que sa piste d’atterrissage était un terrain fréquenté.

Ses jambes gagnèrent en assurance tandis qu’il remontait la friche dans ses bottes d’astronaute et pénétrait dans la haie qui en marquait les frontières. Il longea un chemin de terre d’où s’élevait une désagréable odeur d’urine et entendit un moteur gronder. Il accéléra l’allure et s’extirpa du bois.

À sa grande stupéfaction, le sentier débouchait sur un parking aux emplacements délimités à la peinture blanche, sur lequel s’alignaient des véhicules en piteux état. Une langue d’asphalte fendait le terrain en deux et partait en ligne droite vers un petit village dont Sergueï pouvait clairement distinguer le clocher. Comment les riverains avaient-ils pu ignorer son entrée dans l’atmosphère ? Était-il tombé sur une bourgade habitée par des sourds ?

Le moteur de la camionnette mourut dans un toussotement rauque et une portière claqua. Regonflé d’espoir, Sergueï se rua en direction du bruit et trouva un véhicule hayon ouvert. Dos à l’astronaute s’y penchait le conducteur, visiblement occupé à extraire de l’engin quelque chose d’encombrant.

« Hé, s’il vous plait ! Pourriez-vous… »

Une boule d’horreur l’empêcha de terminer sa phrase. Le conducteur de la camionnette — ou plutôt l’absence de conducteur de la camionnette — s’était redressé devant lui. Le type portait une casquette qui flottait en l’air à l’endroit où aurait dû se trouver sa tête et fouillait mollement les poches de sa salopette vide de tout tronc, de tout bras et de toute jambe. C’était comme si l’homme invisible avait décidé de venir faire un tour à la décharge. Horrifié, Sergueï recula d’un pas et manqua de trébucher. La salopette poursuivit son manège sans se préoccuper du cosmonaute et extirpa de sa poche un paquet de cigarettes. L’inconnu translucide pinça la clope entre ses lèvres et gratta une allumette. Là où aurait dû se trouver sa bouche, la cigarette demeura clouée dans les airs, comme retenue par les fils d’un marionnettiste. Une bouffée de fumée monta en nuage par-dessus sa casquette.

« C’est pas vrai… », gronda Sergueï en s’approchant de l’autochtone.

L’homme transparent ne prêta aucune attention au visiteur et poursuivit sa morne besogne sans hâte : il empoigna à pleines mains un carton rempli de journaux, referma le coffre d’un coup de fesse et disparut en direction du terrain vague.

Scié par la surprise, Seigueï s’appuya contre la portière et récapitula la somme de ses souvenirs. Il n’avait pas pu atterrir sur une autre planète : sa trajectoire était correcte et il était impossible qu’il ait rebondi vers un système solaire voisin comme une balle de tennis. Les chances de tomber sur une seconde Terre habitée par d’autres fumeurs de Gitanes et d’autres conducteurs de camionnette à moteur diesel étaient de toute façon quasi nulles. Deux hypothèses étaient envisageables : soit il était arrivé par Dieu sait quel miracle dans un village où les hommes invisibles couraient les rues… soit il s’était produit quelque chose d’imprévu au moment de la rentrée atmosphérique. Il leva les mains pour les inspecter. Il ne s’était pourtant jamais autant senti en forme.

Incapable de décider entre ses différentes explications, le cosmonaute se tâta les bras pour en vérifier la consistance et se frotta les yeux. Le conducteur de la camionnette reparut, toujours aussi translucide. Sa cigarette était presque fumée jusqu’au filtre.

« Monsieur ! » l’interpela Sergueï.

Sourd à l’appel, le conducteur ouvrit la portière et s’installa au volant de son véhicule. La colère s’empara du voyageur. C’était une chose d’être transparent, c’en était une autre de l’ignorer. Avant qu’il ne la claque, Sergueï bloqua la portière pour empêcher l’homme de la refermer.

« Vous allez m’écouter ? »

Le phénomène de foire tira sur la poignée à plusieurs reprises, comme si les gonds rouillés refusaient de céder. Sergueï résista et voulut toucher le visage de son non-interlocuteur, mais sa main ne rencontra que le vide et fut repoussée par une étrange force magnétique, comme deux aimants de polarité opposée forcés de cohabiter. Le conducteur sembla alors manifester des signes d’irritation. Il lâcha la porte, se redressa et, avant que celui-ci ne puisse l’esquiver, poussa de toutes ses forces Sergueï qui tomba à la renverse. L’homme invisible referma son véhicule, démarra en trombe et quitta le parking sur les chapeaux de roues dans un concert de crissements de pneus.

« Revenez ! » hurla le cosmonaute.

Mais la camionnette était déjà loin.

De rage, Sergueï tapa du pied et serra les poings, mais ne trouva rien à frapper pour diluer sa colère. À vue de nez, le village était situé à une dizaine de minutes de marche. Il n’avait plus qu’à oublier ses aspirations de glorieux retour sur Terre et traîner des bottes jusqu’au bourg pour espérer s’y faire remarquer.

Le cosmonaute clopina sur le bas-côté où poussait une mousse épaisse et des marronniers en fleurs. Le paysage rural, planté de parcelles agricoles à perte de vue, ressemblait à celui de l’Europe de l’Ouest, mais il était incapable de déterminer avec certitude le pays où il avait atterri. Tandis qu’il longeait la route, plusieurs voitures le frôlèrent. Il essaya de lever le pouce, secoua les bras et hurla, mais aucune ne s’arrêta ni ne freina seulement.

Le village, coupé par la grande artère qui traçait une saignée entre ses deux moitiés, s’articulait autour d’une place où étaient regroupés le bureau de tabac, la mairie, l’église, l’épicerie et le fleuriste. L’agglomération était relativement déserte et cinq bonnes minutes s’écoulèrent avant que Sergueï ne tombe sur un habitant qui s’était décidé à sortir de chez lui. Le cosmonaute écarquilla les paupières et se frotta les yeux : une jupe plissée et un blazer strict s’agitaient au-dessus d’une paire de ballerines qu’aucune chair n’habitait. Le conducteur de la camionnette n’était pas un cas à part. Nonobstant l’incongruité de la situation, Sergueï s’inclina et, usant de son meilleur anglais, se présenta à la femme sans visage.

« Je vous prie de m’excuser, mais je viens de l’espace et ma capsule s’est écrasée un peu plus loin, si bien que… »

L’apparition bouscula le cosmonaute et l’envoya au tapis.

« Non mais hé, ça va pas ou quoi ?! »

La créature transparente poursuivit son chemin sans se soucier des invectives lancées par le voyageur de l’espace et s’engouffra dans la boulangerie. L’homme se releva, essuya ses mains sur sa combinaison et entra dans la boutique. La cliente commandait en silence un demi-pain bien frais à une boulangère aussi inapparente que son interlocutrice. La blouse flottante tendit la miche à l’autre, qui enfourna son achat dans son cabas et pivota sur les talons de ses chaussures vides pour sortir du magasin. À la vue des pâtisseries alignées sur l’étal, la faim s’empara du cosmonaute.

« Madame, s’il vous plait, je n’ai pas d’argent, mais l’armée russe vous dédommagera. Si je pouvais seulement… »

La boulangère arrangea le serre-tête qui marquait le haut de son crâne, puis disparut dans l’arrière-boutique sans cérémonie.

« Bon… »

Sergueï contourna le comptoir, jeta son dévolu sur un appétissant feuilleté et l’enfourna en un clin d’œil. Il ouvrit le frigo, déroba une bouteille d’eau et s’en rinça le gosier avant de dévorer un éclair au chocolat. Au sortir de la boulangerie, il croisa un gros pull rouge tellement distendu qu’il ressemblait à une montgolfière. Mais il eut beau passer la main là où aurait dû se trouver son visage, il ne ressentit rien d’autre que cette bizarre résistance magnétique qui repoussa son bras. Las, le cosmonaute laissa le client vaquer à ses occupations.

Une cabine téléphonique trônait au centre de la place. Avec un peu de chance, Sergueï pourrait joindre Baïkonour et leur demander d’envoyer la cavalerie à son secours. Il s’engouffra dans la cahute et décrocha le combiné. Pas de tonalité. Il appuya plusieurs fois sur le levier et pianota sur les touches pour composer un numéro, mais le haut-parleur ne cracha rien d’autre qu’un grésillement lointain, comme une radio défectueuse. Le cosmonaute tenta de déchiffrer les instructions placardées sur la vitre, mais se heurta encore à la barrière de la langue. Selon les pictogrammes, le téléphone fonctionnait avec de la petite monnaie. De dépit, il essaya de se rappeler le numéro gratuit des urgences internationales. La porte de la cabine cliqueta et Sergueï se retourna dans un sursaut. Un agent de police, képi posé sur une tête transparente, lui arracha le combiné des mains et le reposa sur son socle.

« Hé, non mais oh, vous ne voyez pas que j’essaye de téléphoner ? »

Le voyageur de l’espace redécrocha le combiné et composa le numéro qui lui était revenu entre temps. Un crépitement résonna à l’autre bout du fil, mais l’agent de police entra de nouveau dans la cabine pour l’empêcher de se servir de l’appareil. Cette fois, le fonctionnaire fit de grands moulinets avec ses bras et obligea Sergueï à sortir. Le cosmonaute eut beau essayer de répliquer, ses poings et ses pieds ne rencontrèrent que le néant. Cet endroit était décidément grotesque. N’était-il d’ailleurs pas en train de rêver ?

Il déambula un long moment sur la place avant de choisir sa prochaine destination. Les portes de l’église du village n’étaient pas verrouillées, aussi pénétra-t-il dans le bâtiment et grimpa une volée de marches qui tenait autant de l’échelle que de l’escalier. Une fois au sommet du clocher, il trouva comme il l’espérait deux cloches et un bourdon suspendus à leur axe. Il empoigna la corde enroulée sur la poutre et tira de toutes ses forces. Rien ne se produisit. Elle devait être bloquée.

Le cosmonaute se hissa sur la plateforme et étreignit la cloche la plus proche avant de la projeter de toutes ses forces contre le bourdon. La résonance lui ramona les tripes, mais il trouva la force de répéter son geste une seconde, puis une troisième fois pour s’assurer qu’on aurait entendu ce formidable vacarme à s’en percer les tympans.

Hors d’haleine et ankylosé, le cosmonaute s’accroupit sur le plancher tapissé de crottes de chouettes et attendit que la rumeur des cloches s’évanouisse. Des pas claquèrent dans l’escalier, erratiques et précipités. Bientôt, une soutane surmontée d’une calotte flottant dans le vide fit son apparition dans le beffroi. Si quelqu’un ici pouvait être sensible aux puissances invisibles, c’était bien le prêtre. Sergueï se rua à sa rencontre et manqua de lui arracher la chasuble.

« Mon père, entendez-moi ! » bégaya-t-il.

Mais le curé se dépêtra de son étreinte en silence et, probablement effrayé par le comité d’accueil, fit volte-face et s’engouffra dans l’escalier escarpé par lequel il était arrivé. Un grand tumulte s’éleva. Quand Sergueï passa la tête par l’ouverture, il vit que la soutane gisait inerte sur le sol de l’église. Dans la précipitation, le prêtre avait glissé et s’était sans doute rompu le cou.

« J’y crois pas », marmonna le cosmonaute en descendant avec précaution.

Il s’approcha du corps, chercha un poignet pour prendre son pouls, mais fit chou blanc. De dépit, il enjamba le religieux et s’extirpa de l’église. Il aurait eu beau appeler à l’aide, s’époumoner et agiter les bras, personne n’accourrait de toute façon.

À deux doigts de la crise de nerfs, il traversa la place pour entrer dans le café. Une demi-douzaine de poivrots invisibles étaient accoudés au zinc et sirotaient un bock de bière, casquettes et bérets rivés en direction d’un écran de télévision qui, aux yeux du cosmonaute, paraissait ne diffuser qu’un rideau de parasites vidéo.

« J’imagine qu’il est inutile que je me présente ? »

Les habitués ne tournèrent pas la tête et continuèrent de boire à petites gorgées. Las, Sergueï contourna le comptoir et dégota une bouteille d’eau de feu presque vide dont il se contenterait pour célébrer son retour. Nul ne bougea quand le récipient bascula cul par-dessus tête et déversa son contenu brûlant dans la gorge du cosmonaute.

« Qu’est-ce qu’il faut faire pour vous remuer, bande d’idiots ? s’égosilla le Russe avant de joindre le geste à la parole. Est-ce qu’il faut secouer les bras, hurler, grimper sur le comptoir ? Ou peut-être qu’il faudrait que vous alliez jeter un œil à l’église pour admirer le résultat des cabrioles de votre prêtre ? Demeurés ! »

Les clients dodelinèrent à peine leurs têtes translucides quand le cosmonaute tenta de leur arracher les verres des mains. Les hommes transparents étaient dotés d’une force herculéenne et Sergueï ne parvint même pas à les ébranler. Triste, il se laissa retomber sur un tabouret et finit par se demander si ce n’était pas lui qui était devenu invisible.

Il termina de se vider l’esprit au robinet d’une pompe à bière et, la démarche hésitante, sortit du bistrot pour reprendre la route du terrain vague. L’habitacle de sa capsule, tout étriqué qu’il fut, lui paraissait être un havre préférable à n’importe quelle chambre de ce village de fous. Ivre, il zigzagua sur le bas-côté et manqua à deux reprises de se faire écraser par un bolide qui fonçait à toute berzingue sur le ruban de bitume. Il traversa la haie, soulagea sa vessie dans le bosquet — l’odeur de sa propre urine ne ferait qu’entretenir celle des autres — et traîna ses bottes spatiales à plusieurs centaines de milliers de roubles sur le sol crasseux de la décharge.

Un hoquet lui fit relever le menton. Autour du cratère creusé par sa capsule se massaient des gosses en shorts, à la chair tout aussi invisible que celle de leurs probables géniteurs. Ils paraissaient néanmoins avoir perçu l’incongruité de la topographie.

« Bonjour ? »

Les enfants trépignèrent en silence, se trémoussèrent, et leurs baskets imprimèrent des empreintes dans la terre du cratère. Ils ne l’entendaient pas davantage que les adultes. Un gamin s’approcha de la pente, mais la déclivité était trop forte et il remonta avant de glisser tout au fond. Les marmots firent mine de se pousser dans le trou puis, quand ils s’en furent lassés, se rassemblèrent en troupeau et filèrent en direction du bourg.

« Au moins, j’aurai la paix », soupira Sergueï.

Le cosmonaute marcha vers le cratère et descendit dans une glissade jusqu’à la capsule. La vue brouillée par l’alcool, il inspecta de nouveau la mystérieuse gangue blanche et friable qui recouvrait son vaisseau comme le nappage d’un gâteau. Ce revêtement n’avait aucun sens, pas plus que son atterrissage réussi sans parachute, le fait d’avoir survécu à l’impact ou ce village habité par des fantômes. Dans les méandres de son esprit embrumé commençait à se bâtir, brique par brique, un début d’explication : il était entré dans l’atmosphère en suivant un angle imprévu qui, la vitesse et la chaleur aidant, avait d’une manière ou d’une autre donné naissance à une singularité quantique qui l’avait piégé dans un stade d’existence parallèle. Cela pouvait expliquer son incapacité d’interagir comme son miraculeux sauvetage. Le crash ne l’avait pas transporté dans une autre dimension : il était lui-même devenu une sphère de conscience alternative.

À deux doigts d’éclater en sanglots, Sergueï se glissa dans la capsule et se lova dans le siège. Il décrocha la photo de la fête foraine et, les yeux voilés, régla la distance entre le cliché et lui pour ajuster la netteté. On pourrait tourner un drôle de film de ses mésaventures s’il parvenait à se faire réentendre un jour. Il était un cosmonaute, un scientifique pur et dur, un rationnel à l’épreuve des croyances et des peurs primitives : il finirait bien par trouver une solution.

Au-dessus de lui, à travers le hublot de la capsule spatiale, la Lune lui adressa un clin d’œil avant de dériver vers l’horizon bleuté. Le sommeil le cueillit sitôt qu’il ferma les paupières.

 

Le moustachu croisa les bras, incrédule.

« Eh bé… c’est un sacré foutu trou, ça.

— Ouais, hein, m’sieur ? On s’est dit qu’ça vous épaterait, pas vrai les gars ? » répondit un garçonnet à la mauvaise frimousse.

Derrière, la petite bande secoua ses visages amusés. Le propriétaire de la friche semblait plus circonspect que diverti.

« J’me demande c’qui a bien pu creuser un trou pareil.

— C’est p’t-être un genre de météorite ou quelque chose du style, rétorqua le garçonnet dans un haussement d’épaules. J’ai vu ça dans Science pour tous : des cailloux pas plus gros qu’un ballon de foot qui voyagent dans l’espace et qui vous creusent des trous terribles dans les champs sitôt qu’ils atterrissent. Paf ! »

Le moustachu se gratta la nuque et ajusta sa casquette. De quelque manière qu’il ait pu se former, le cratère était maintenant vide : c’était un trou aussi bête que gigantesque en plein milieu de sa propriété et il ne tenait pas à ce qu’un gamin s’y casse une jambe. Il n’avait aucune envie qu’un parent mal luné lui colle un procès sur le dos.

« Qu’est-ce que vous allez faire, m’sieur ?

— La seule chose possible, mon gars. »

Une heure plus tard, la pelleteuse envoyait valdinguer la machine à laver et rebouchait le trou, au grand dam des enfants qui voyaient déjà dans le cratère un terrain propice à de nouveaux divertissements et à des cascades inédites. L’engin de chantier repoussa les rebords du gouffre et y déversa de grandes pelletées de terre jusqu’à le combler complètement.

« Et qu’je vous vois pas creuser ! » gronda le propriétaire en abandonnant derrière lui les marmots déconfits.

Les chenilles du monstre de métal tracèrent de larges sillons dans la friche et chacun rentra chez lui avant l’heure du déjeuner.

Le terrain vague demeura silencieux.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Écho

Basile Finch est un auteur mondialement réputé pour la qualité de ses… productions.

Les feuilles bougeaient d’une drôle de manière.

Norma s’approcha des tilleuls qui, parfaitement alignés sur une ligne imaginaire, délimitaient le jardin. Leurs troncs, gigantesques, étaient si larges qu’il aurait fallu trois personnes pour les emprisonner dans une ronde. Les moines de l’abbaye avaient taillé leur ramure au fil des siècles. Ainsi, leurs branches formaient une voûte sous laquelle passait un grand chemin de terre, et ce tunnel naturel filtrait presque toute la lumière. Norma imagina que, par les belles journées d’été, les religieux devaient venir y chercher la fraîcheur et l’ombre, et que quand il pleuvait, ils s’y abritaient bien au sec. Mais quelque chose ne tournait pas rond.

La jeune femme tendit l’oreille. Le jardin était silencieux. Aucun chant d’oiseau ne troublait son repos. Le vent seul sifflait dans les branchages. Le soleil brillait pourtant haut dans le ciel. Ce n’était pas normal.

Décidée à tirer cette histoire au clair, elle examina l’arbre le plus proche. L’écorce sillonnée de rides en racontait plus long que n’importe quel livre : le tronc était une autobiographie. Une onde de chaleur vibra dans son ventre. Depuis toute petite, Norma aimait les arbres avec passion et face à certains spécimens remarquables, cette passion confinait au sentiment amoureux. Il n’y avait aucun mal à ça.

Comme pour toucher le genou d’un ami dans l’obscurité d’une salle de cinéma, sa main pressa l’écorce. Le tronc imprima sa marque dans sa paume, qu’elle retira aussitôt, soufflée par l’émotion. Elle recula. Elle avait senti le tronc enfler à son contact, puis se rétracter dans un léger craquement. Elle comprenait mieux maintenant pourquoi elle s’était sentie mal à l’aise devant l’étrange danse des branches : aucun vent ne soufflait sur le jardin et le frémissement qu’elle avait perçu était celui des feuilles qui rejetaient l’oxygène dans l’atmosphère. Les tilleuls respiraient.

Une douleur lui tira une exclamation. Elle avait marché sur quelque chose en reculant. Baissant les yeux, elle constata que ses chaussures avaient disparu. Norma étouffa un juron. Quel esprit farceur avait pu lui subtiliser ses baskets ? Elle s’accroupit pour ramasser l’objet. Une noisette. C’était absurde. Les jardins de l’abbaye n’étaient plantés d’aucun arbre fruitier, à part le merisier enraciné près du mur. Elle serra les doigts sur la coquille et scruta la cime des tilleuls à la recherche d’une tache de fourrure rousse — un écureuil avait bien pu égarer son butin —, mais le parc était vide.

Bizarre, songea-t-elle. Elle rouvrit le poing. La noisette s’était métamorphosée, comme si on avait trempé son bois dans un pot de paillettes émeraude. Le fruit tressauta dans sa paume, puis se pencha doucement. Elle remarqua alors le sillon humide tracé sur la noisette.

Une paire d’antennes émergea de la coquille, bientôt suivie par une tête d’escargot. Le gastéropode, placide, rampa lentement vers son poignet en laissant derrière lui un chemin de bave pailleté de vert, comme si l’animal dessinait un bijou sur sa main. Norma fronça les sourcils. Un souvenir l’avait frappée. Soulagée, elle reposa la limace-noisette sur la terre. Aussitôt, elle s’effaça dans le sol comme un caméléon. « J’y suis ! » s’exclama-t-elle. Comment avait-elle pu, elle qui se targuait d’être une songeuse accomplie, mettre autant de temps avant de réaliser qu’elle se promenait dans le dernier rêve de Basile Finch ?

À sa décharge, les créations de Finch étaient d’une telle subtilité qu’il lui fallait toujours du temps pour en émerger. Chez les pondeurs de songes, les dramaturges oniriques de bas étage, les narrateurs spirites à la chaîne, l’élément déclencheur n’était souvent qu’un mot déposé à vos pieds dès le début du rêve. Pire, elle avait déjà vu un personnage secondaire accourir vers elle en hurlant « Bienvenue dans le nouveau rêve de… ! » Quel manque de goût.

Certes, il fallait bien que le voyageur puisse distinguer ses propres rêves de ceux qu’il avait achetés, ce pour quoi les auteurs signifiaient au visiteur par un signal d’alarme qu’il se trouvait en lui-même, confortablement allongé sur son matelas. Ce coup de pouce sonnait chez certains comme une corne de brume, mais Basile Finch était coulé dans un autre métal : dans ses visions, les éléments déclencheurs prenaient invariablement la forme d’objets ronds et verts. Dans son précédent opus, il utilisait un petit pois. Le légume, posé sur une assiette, sifflait comme une bouilloire.

Basil Finch n’usurpait pas sa réputation de meilleur onirauteur de la planète et le public ne s’y trompait pas : ses onirogrammes étaient des best-sellers internationaux qui se vendaient par millions pour rejoindre les tables de nuit du monde entier. Norma pouvait s’enorgueillir d’une immense onirothèque où les songes de Basile Finch occupaient une place centrale. L’excentrique Anglais était de loin son auteur favori et Norma lui vouait un véritable culte. Elle avait plus d’une fois essayé de le rencontrer, mais l’homme était un ours et ne sortait jamais de chez lui, préférant s’exprimer via ses arcs narratifs, ses personnages et ses intrigues. Cet isolement était tout à son honneur.

Maintenant qu’elle avait pris conscience du songe, les souvenirs refluaient et le quatrième de couverture lui revint. Comme toutes les descriptions des œuvres de Basile Finch, Norma l’avait apprise par cœur sur le trajet du retour :

« La planète Terre est en colère. Depuis que Mère Nature a décidé de reprendre le contrôle, des poches d’humanité subsistent dans des colonies reculées. Mais à quoi bon courir quand on n’a nulle part où aller ? »

Un frisson la parcourut, identique à celui qu’elle avait éprouvé en s’emparant de l’onirogramme sur le présentoir. Les rêveurs s’étaient massés en file indienne devant la boutique, qui avait rouvert ses portes à minuit pour l’occasion : un songe inédit de Basile Finch était un évènement qu’il convenait de célébrer. Norma avait attendu cette sortie avec tant d’impatience qu’elle s’était ruée vers les caisses comme une démente. Une fois rentrée chez elle, épuisée, elle s’était affalée sur le lit. L’excitation l’avait tenue éveillée quelques instants, puis elle avait fini par succomber au sommeil.

Haletante, elle remonta l’allée et réalisa le pétrin dans lequel elle s’était fourrée. Les tilleuls dardaient sur elle un regard lourd. Ils la savaient ici, et le mot passait d’un tronc à l’autre tandis qu’ils chuchotaient en se servant du vent comme d’un porte-voix. Leurs branches ondulaient telles des algues au gré de la marée. Elle devait s’éloigner. Les jardins, à l’instar des forêts, pouvaient se transformer en pièges létaux. De loin, l’abbaye paraissait condamnée.

Un jappement la fit sursauter. À l’autre bout du parc, quatre silhouettes floues galopaient dans les hautes herbes. Des chiens, songea-t-elle, mais où se trouvaient leurs maîtres ? Les animaux aboyèrent. Elle avait tout intérêt à filer tant qu’ils ne l’avaient pas aperçue.

Norma traversa une roseraie au pas de charge. L’un des tilleuls émit un craquement et, aussitôt, une clameur monta derrière elle. Les molosses l’avaient repérée. Saleté d’arbre : toute la nature était de mèche.

« Merde ! »

Pieds nus sur le gravier, Norma se mit à courir. Passée la douleur des premières écorchures, elle piqua un sprint vers l’abbaye. Les volets étaient clos, mais elle aperçut les lourds battants d’une double porte. Les chiens se rapprochaient, mais plus elle courait vite, plus elle ralentissait. Dans la panique, elle baissa les yeux vers ses mains et sa poitrine. Norma était redevenue une enfant. D’ordinaire l’auteur laissait l’onironaute déterminer sa propre enveloppe, mais il pouvait aussi le contraindre à épouser une apparence particulière. Ça tombait plutôt mal.

Désormais pas plus haute qu’une gamine de dix ans, Norma traversa l’esplanade et plongea dans l’ombre que projetait l’immense clocher pour se jeter sur la porte. Elle était verrouillée. Elle ouvrit la bouche pour hurler, mais aucun son ne sortit : sa gorge était comme garrotée. La peur d’être dévorée vive la chavira et elle tambourina sur le panneau de toutes ses forces.

« Qui est-ce ? » gronda une voix de l’autre côté. Mais Norma était muette et une meute de chiens enragés se précipitait sur elle pour la déchirer en lambeaux. Elle frappa à s’en écorcher les poings. « Qui est là ? » Mais Norma était incapable de parler, et les monstres étaient si proches qu’elle distinguait maintenant leurs babines écumantes et leurs terrifiants crocs jaunes. Elle ne devait pas céder à l’urgence de se réveiller.

L’enfant émit une plainte et une seconde voix hurla de l’autre côté. « Ouvre, bon sang ! » Le battant pivota et une main immense la happa. Il faisait sombre à l’intérieur. Les chiens se fracassèrent contre le bois dans un vacarme épouvantable et la clameur de leurs aboiements résonna derrière le panneau. Une femme aux yeux vitreux peigna ses cheveux d’une main sale.

« Tu es en sécurité, mon ange. »

 

Les religieux avaient déserté l’abbaye avant l’arrivée d’Edgar et de sa fiancée. Des traces de lutte constellaient encore le sol du réfectoire. Les moines s’étaient battus avant de disparaître, et il y avait fort à parier que leurs dépouilles gisaient dans le jardin : les corps en décomposition satisferaient pour un temps l’appétit des animaux sauvages puis serviraient d’engrais, ainsi que « Mère Nature » l’avait voulu. Dans la bouche d’Edgar, cette dénomination reflétait moins le respect que la crainte. Dans celle de Doti — la fille aux ongles noirs de terre et peut-être d’autres choses — ne transparaissaient que le dégoût et la peur. L’écosystème reprenait ses droits et massacrait les êtres humains sans pitié. Au premier étage, Edgar avait trouvé une photo représentant un frère entouré de deux molosses. Les moines avaient sans doute été dévorés par leurs propres cerbères.

« Ici, nous sommes à l’abri », l’avait-il rassurée. Les murailles de pierre blanche promettaient aux voyageurs une retraite imprenable. La passerelle qui reliait les dortoirs faisait le tour du bâtiment, si bien qu’on pouvait admirer le paysage vallonné à des kilomètres à la ronde. L’homme — un grand costaud bardé de tatouages — avait consciencieusement arraché les rosiers qui poussaient dans le cloître, puis les avait brûlés. Ce refuge minéral les protégeait désormais du monde extérieur, du moins le temps que les provisions du cellier s’épuisent. Que feraient-ils une fois que la nourriture manquerait ? Ils improviseraient, reprendraient sans doute la route si leur moto volée avait suffisamment d’essence, ou peut-être resteraient-ils ici en attendant que la mort les fauche. Mieux valait crever de faim plutôt que de se faire étrangler par une branche ou dévorer par un troupeau de chevreuils enragés. L’eau du puits avait rendu Doti à moitié folle, mais ils pouvaient encore compter sur la pluie, épargnée par la démence qui poussait tous les organismes vivants à se transformer en tueurs sanguinaires. Ce n’était pas si mal.

« Tu ne parles pas, hein ? » demanda Edgar tandis qu’ils traversaient la salle d’étude. C’était une grande pièce aux murs placardés de bibliothèques. Les livres sentaient l’automne. Norma secoua la tête. Les mots cascadaient en elle, mais refusaient de passer le seuil de ses lèvres. « Tant pis, gronda le tatoué. T’as quand même l’air moins folle que Doti. »

Malgré son aspect rustique, Norma trouva à Edgar quelque chose de sympathique. La cohabitation avec sa cinglée de fiancée ne lui avait pas facilité l’existence, mais en dépit d’un certain pessimisme, l’homme gardait la tête sur les épaules. Doti s’était renfermée dans sa chambre, dont elle ne sortait pas beaucoup. Depuis la fenêtre, elle avait une vue imprenable sur le jardin.

Ils rongèrent de fines tranches de viande séchée au dîner et filèrent se coucher avant que le soleil disparaisse sous l’horizon. Edgar lui expliqua qu’au crépuscule, des chauves-souris particulièrement voraces rôdaient dans le cloître. Norma n’y opposa aucune résistance : une bonne nuit de sommeil à l’intérieur du rêve ne lui ferait aucun mal. Les évènements ne manqueraient pas de se débloquer le lendemain, avec la suite de l’histoire.

Au lever du soleil, les assiégés se retrouvèrent au réfectoire. Les chiens avaient aboyé toute la nuit et Norma avait à peine fermé l’œil. À travers les volets clos, l’enfant avait distingué une étrange lumière dans la lande. Le jour avait révélé qu’à environ un kilomètre de l’abbaye, une maison au toit clair perçait la campagne.

Sans prendre le temps de s’asseoir à la table où les squatteurs avaient étalé les victuailles, Norma empoigna l’énorme main d’Edgar et le força à la suivre. « Eh, quoi, qu’est-ce que tu veux ? » L’enfant l’entraîna à l’étage. Doti assista à la scène d’un air maussade. Une fois là-haut, Norma poussa les volets, désigna la maison solitaire et mima l’éclat d’une lumière nocturne.

« Je l’avais remarquée, expliqua le tatoué. Je ne sais pas qui habite cette maison, mais il faut être sacrément taré : la bicoque se situe à deux pas de la forêt, sans compter qu’elle est entourée de deux haies, d’un paquet de champs et de carrés de pâturage, autant dire assiégée. Nous, nous avons ces murs, alors que là-bas… »

Mais ce que Norma voulait exprimer nécessitait un peu plus que de simples mimiques. Elle connaissait cette demeure pour l’avoir admirée des dizaines de fois sur le papier glacé des magazines, et notamment sur la couverture de Passion Casa : il s’agissait de la maison de campagne de Basile Finch. L’auteur y posait quelquefois pour les journalistes, tantôt sur le seuil, assis sur un banc de pierre ou appuyé contre une souche. Norma n’en revenait pas. S’était-il mis en scène dans cet onirogramme ? En rejoignant la bâtisse, elle rencontrerait peut-être enfin son idole. Norma vibra d’excitation. Elle ne s’était jamais trouvée plus proche de Finch, mais une nature hostile — qui ne manquerait pas de la pourchasser sitôt qu’elle poserait le pied dehors — lui barrait la route.

Se tournant vers Edgar, l’enfant désigna la maison et tâcha de lui faire comprendre qu’elle souhaitait s’y rendre. Le motard pâlit comme s’il avait vu un fantôme.

« Tu es dingue ! Mère Nature se renfrogne chaque jour un peu plus, sans compter la meute qui rôde. Nous ne ferions pas cent mètres qu’ils nous auraient déjà rattrapés… »

Déçue, la gamine baissa la tête. La seule chose qui les attendait dans cette abbaye était une agonie lente et douloureuse : contrairement aux onirogrammes de gare, les histoires de Finch exigeaient du voyageur qu’il fasse preuve d’initiative.

« Nous aurons donc besoin de faire diversion », siffla Edgar entre ses dents.

L’enfant se redressa et bondit comme un ressort dans les bras de son complice. L’homme l’aiderait.

« Du calme, du calme… »

Ils redescendirent au réfectoire armés d’un courage et d’un enthousiasme nouveaux. Assise sur son banc, Doti darda sur eux un regard jaloux.

« Qu’est-ce que vous faisiez, seuls, là-haut ? »

Une dispute éclata et les voix des adultes gagnèrent en intensité. Norma comprit que l’incendie, à force de confinement et d’isolement, couvait depuis longtemps. Le couple en vint aux mains et l’enfant se recroquevilla dans un coin. Doti, toutes griffes dehors, se jeta sur Edgar, qui l’envoya rouler sur le sol. La furie se redressa et fléchit les jambes comme un animal sauvage. Ses yeux lançaient des flammes.

« Calme-toi, espèce de folle ! s’écria Edgar.

Elle nous fera tuer !

— Est-ce que tu t’entends, ma pauvre Doti ? Ce pays t’a grillé le cerveau. Ce n’est qu’une gosse ! »

La démente désigna Norma d’une main tremblante.

« Regarde ses yeux ! Elle n’est pas la même dehors et dedans ! »

Norma fit de son mieux pour dissimuler sa stupéfaction. C’était la première fois qu’elle faisait l’expérience d’une telle mise en abîme : d’ordinaire, les personnages des onirogrammes vous considéraient comme l’un des leurs. D’une façon qui lui échappait, Doti l’avait repérée, mais sa dernière remarque avait terminé d’attiser la fureur d’Edgar.

« Folle ! FOLLE ! »

L’homme se précipita sur sa compagne, empoigna sa tête comme une pastèque et lui tordit le cou dans un grand craquement. La marionnette désarticulée s’écroula sur le carrelage. Norma voulut hurler, mais sa gorge lui parut comprimée par une écharpe trop serrée. Edgar pivota vers l’enfant. Ses mains gigantesques vibraient sous le joug de l’émotion. « Nous donnerons son cadavre aux chiens », souffla-t-il.

Une onde d’horreur remua le ventre de Norma. La voyageuse tenta de réprimer l’instinct qui la pressait de s’extirper du cauchemar, mais elle ne résista pas.

Quand elle ouvrit les yeux, le dos en nage, la chambre était plongée dans une obscurité silencieuse.

 

Le lendemain soir, Norma rentra plus tôt du travail et s’installa avec l’onirographe sur le canapé, bien décidée à reprendre là où elle s’était arrêtée. Dans les rêves très bien écrits — et notamment les histoires horrifiques —, il arrivait fréquemment que le visiteur se réveille avant la fin, submergé par l’émotion. Elle ferma les yeux, plaça le cube sur son socle, inspira à travers l’embout nasal et laissa le songe l’emporter à nouveau.

La dernière œuvre de Basile Finch ne différait pas des autres dans le sens où, à l’instar d’un conte, elle comprenait une introduction — une exposition dramaturgique — et un développement. La conclusion lui était encore inaccessible, mais elle ne doutait pas du fait que l’histoire se terminait effectivement à un moment donné.

Elle réémergea dans le jardin, marcha sous les tilleuls frémissants de l’abbaye, découvrit l’escargot et, redevenue enfant, courut à en perdre haleine jusqu’au portail avec les chiens à ses trousses. Edgar lui offrit l’hospitalité et Doti était toujours aussi folle. Mais une fois dedans, Norma essaya de s’y prendre autrement : elle n’évoqua pas la maison et se contenta d’observer en témoin muet le couple interagir. Le songe s’éternisa pendant une semaine sans avancée dramatique notoire, si bien que la voyageuse acquit la certitude qu’elle était le levier de l’intrigue. Elle tenta plusieurs variantes, mais se heurta chaque fois à l’impassibilité des squatteurs. Ces derniers vivotaient dans l’attente d’un dénouement qui n’arrivait jamais. Finalement à court d’idées, elle se résigna à montrer la maison de Finch à Edgar. Aussitôt, le rêve se mit en branle, la dispute éclata et Edgar assassina Doti selon le même modus operandi. Norma, prévenue, ne se réveilla pas cette fois-ci : l’histoire était macabre, certes, mais elle devait se dérouler de cette façon.

La fillette et le motard montèrent le cadavre au premier étage, dans les dortoirs. Là, ils ouvrirent une fenêtre et tapèrent dans leurs mains pour appeler les chiens. Edgar cria : « À table ! » et Norma frissonna d’excitation. Les rêves de Finch étaient souvent transgressifs, mais celui-ci était salé.

Les chiens finirent par pointer le bout de leur museau.

« Allons-y ! » ordonna Edgar.

Sans l’ombre d’un remord, l’homme lâcha le cadavre, passa son bras autour de Norma, dévala les marches quatre à quatre et courut en direction de la porte principale. Les battants pivotèrent dans un silence relatif et les fugitifs s’éloignèrent du bâtiment. Le vent était froid et les arbres bruissaient de rumeurs effrayantes.

« Ne marchons pas sur l’herbe, chuchota Edgar en désignant un chemin tapissé de gravillons. Elle risquerait de les prévenir. »

Pas certaine de comprendre, Norma opina du chef et suivit l’adulte qui filait en direction d’une haie. « La maison est de l’autre côté… Mais maintenant, chut ! »

Le chemin de gravier débouchait au pied d’une clairière où poussait une herbe dense et grasse. Il n’y avait plus d’autre choix que de couper à travers champs. Edgar dodelina.

« Suis-moi. »

L’adulte prit une grande inspiration et se précipita dans le champ comme on plonge dans l’océan, à toute vitesse et en ligne droite pour mieux tracer un sillon dans la végétation. Norma le talonnait, mais ses pieds nus lui cuisaient et elle se trouvait dans l’incapacité de lui hurler de ralentir. Les herbes hautes qui lui frôlaient les cuisses imprimaient sur sa peau des brûlures effrayantes. Quant à ses plantes de pieds, elles lui faisaient l’effet d’avoir été lardées de coups de couteau. Elle serra les mâchoires et rejoignit le motard à la lisière de la haie. L’homme paraissait hors de souffle. Son pantalon en cuir, réduit à l’état de loque, pendait en lanières sur ses jambes ensanglantées. L’odeur de la chair empoisonnée monta aux narines de Norma. Edgar plissa les yeux. Un aboiement sinistre retentit dans la lande.

« Je vais me reposer, gronda l’homme. Toi, continue. »

L’enfant voulut protester, mais la meute, sans doute attirée par l’odeur du sang, avait contourné l’abbaye et courait désormais dans leur direction.

« Maintenant ! » s’époumona Edgar en la poussant vers le bosquet.

La fillette sanglota, bouleversée, et s’enfonça dans la futaie. Ici, le soleil perçait à peine le dais de branches entremêlées au-dessus de sa tête. Norma eut l’impression de s’engouffrer dans un labyrinthe sinistre. Derrière elle, Edgar hurla.

L’enfant progressa tant bien que mal dans le bois dense, enjamba les souches, évita les buissons de ronce et crapahuta sur une vingtaine de mètres avant d’entrevoir le jour de l’autre côté de la haie. Les branches lui griffaient les bras et les jambes, les toiles d’araignées persistaient à l’aveugler, mais comme une presque-noyée décidée à regagner la surface, elle s’entêta sans écouter sa douleur.

Elle était presque sortie du bosquet quand elle sentit que quelque chose lui entravait la jambe. Une racine maligne s’était enroulée autour de sa cheville. Elle tira, poussa, se contorsionna et se tortilla, mais l’étreinte ne s’en resserra que davantage. Elle était prisonnière.

Au-dessus d’elle, un grand frêne parut lui offrir son aide. Elle tendit les bras pour s’agripper à la branche la plus basse et s’y hisser. Mais la racine résista et, quand elle voulut lâcher, Norma constata que ses mains étaient engluées de sève et désormais collées à l’écorce. Une seconde racine serpenta sur le sol et s’enroula autour de sa cheville libre. Norma essaya de hurler, mais ne réussit qu’à émettre un faible gargouillis quand les racines tirèrent sur ses jambes et la démembrèrent lentement.

 

Norma s’épuisa sur l’onirogramme en d’innombrables tentatives. Chaque soir, elle rentrait à la maison et, ignorant les perspectives de souffrances infinies, se replongeait dans l’enregistrement et répétait les mêmes étapes, chaque nuit un peu plus loin.

Une fois qu’elle eut compris la façon dont se déplaçaient les racines, elle réussit à les éviter et parvint à s’extirper du bosquet. Elle déboucha sur un champ d’herbes sauvages qui la découpèrent en morceaux plus d’une fois avant qu’elle réalise qu’elle ne devait pas courir, mais avancer le plus lentement possible pour s’épargner d’inutiles blessures. Un cerf l’embrocha, mais elle se dissimula sous une souche la nuit suivante et se faufila le long d’une sente terreuse qui bordait un ruisseau. L’enfant voulut y soulager ses pieds meurtris, mais comprit trop tard que l’onde ne bouillonnait pas qu’à cause du courant tumultueux : des poissons carnivores lui arrachèrent les doigts et lui nettoyèrent les os si vite qu’elle eut le temps d’entrevoir ses fémurs avant de se réveiller.

Les arbres qui couronnaient la colline se révélèrent retors et projetèrent leurs branches sur elle pour l’empaler. Dans le ciel, des nuages d’oiseaux fondirent sur la pauvre enfant et lui picorèrent les yeux. Des serpents surgirent de leurs trous pour lui mordre les mollets. Des fleurs pourtant somptueuses lancèrent des jets d’acide sur son visage sitôt qu’elle s’en approcha. Norma mourut de toutes les manières possibles et imaginables mais tint bon et endura la douleur bon gré mal gré, soutenue par la perspective de rencontrer son idole. Aussi quand, au terme de nombreuses semaines d’expéditions infructueuses, la jeune femme finit par franchir la barrière qui délimitait la propriété, s’autorisa-t-elle un soupir de satisfaction.

La maison de Basile Finch ne ressemblait pas vraiment à celle que Norma avait entraperçue dans les magazines, ou plutôt la ressemblance tenait davantage de la similitude que du mimétisme. La bâtisse était incontestablement plus grande et plus haute que sur les photos. Ses murs étaient plus blancs, presque étincelants. Y couraient les ramifications d’un pied de vigne dont les feuilles brillaient sous un doux soleil de midi.

Un peu plus loin, un muret effondré séparait la terrasse du jardin. S’en approchant, elle constata que ses anfractuosités abritaient des lézards. Les reptiles n’essayèrent pourtant ni de lui griffer le visage ni de la dévorer. L’enfant émerveillée voulut en attraper un, mais ses doigts se refermèrent sur la queue de l’animal et celle-ci lui resta dans la main. L’appendice du lézard frétilla un moment sur sa paume avant de s’éteindre en spasmes.

Elle leva la tête. Dans le verger, les arbres paisibles n’avaient aucune intention de la larder de coups de branches, ni de l’étouffer de leurs racines. Elle remarqua un grand cerisier dont la ramure était constellée de points rouges. Un violent appétit gronda dans son ventre. Norma sauta pour attraper une grappe de fruits et ses doigts se trempèrent de jus. La cerise, gorgée de sucre, éclata sur sa langue. Elle était délicieuse. L’enfant contourna les serres dans lesquelles poussaient de splendides tomates, dépassa une fosse à purin qui sentait le cheval et l’automne et longea des clapiers où s’ébattaient des lapins. Les joues gonflées de foin, les animaux la toisèrent d’un œil amusé. Au fond d’une cage, des lapereaux tremblotaient, collés les uns aux autres.

Elle entendit un craquement et crut encore sa dernière heure arrivée. Se retournant, elle vit qu’un petit garçon en short et tee-shirt essayait de casser une branche sur un arbre voisin. Elle s’approcha et ouvrit la bouche, avant de se souvenir que son personnage était muet. Mais comme par miracle, un filet de voix lui échappa. À l’intérieur de la propriété, tout revenait dans l’ordre.

« Bonjour ? »

Le garçon pivota. Ses joues étaient piquetées de taches de son et son épaisse tignasse rousse ne laissait guère de doute quant à l’identité de son propriétaire : l’enfant n’était autre que Basile Finch — ou tout du moins le Basile Finch qu’il avait été avant de devenir l’onirauteur le plus célèbre de tous les temps.

« Tu as réussi à traverser ? »

Son ton était amusé, quoique légèrement consterné.

« Oui. Mais c’est compliqué.

— Ce ne serait pas drôle si c’était facile. »

Norma dodelina. Ses paroles faisaient sens, mais elle avait enduré mille morts pour arriver ici. Le garçon empoigna une branche et la tordit jusqu’à ce qu’elle casse. Alors seulement arbora-t-il une mine satisfaite.

« C’est du noisetier, expliqua-t-il, le meilleur arbre pour faire des arcs. Regarde. »

Basile Finch tira de sa poche une pelote de ficelle et un couteau suisse dont il déploya la lame. Il tailla une encoche aux deux extrémités du bâton, puis découpa un bon mètre de corde qu’il attacha à la branche. Enfin, il tendit le fil pour imprimer au bois la forme d’un arc et le passa dans l’autre encoche avant de terminer par un nœud bien serré. Il s’accroupit pour ramasser une branche rectiligne qu’il avait ébarbée au préalable et encocha la flèche. Le trait fila sur plusieurs mètres et se ficha dans la pelouse.

« Tu vois ? Les meilleurs arcs, je te dis. »

Ils jouèrent encore un peu avant d’abandonner leurs armes et de retourner à la maison. Basile entraîna la voyageuse à travers toute la propriété, lui montra chaque parcelle, chaque arbre, chaque buisson, chaque puits, lui présenta chaque statue et lui fit visiter chaque bosquet, pour terminer par l’exploration de la cabane de jardin où son père entreposait les vélos. Quand ils ouvrirent la porte, une vague de chaleur les frappa : le soleil tapait dur sur la tôle de l’abri. Norma passa la tête par l’embrasure. Sur les rayons rouillés de la roue crevée d’un vélo-cross, une énorme araignée avait tissé sa toile. L’enfant recula, horrifiée, et Basile éclata d’un rire clair.

« C’est ici que je les cache », expliqua-t-il avant de s’enfuir vers la maison.

Norma courut derrière le garçon et le rattrapa sur le seuil. Ensemble, ils se faufilèrent dans la villa et en explorèrent le moindre recoin, de la cave où sa mère entreposait les bocaux au grenier où dormaient dans la poussière des objets inutiles et oubliés. Ils terminèrent par la chambre, et Basile lui montra fièrement sa réplique de coutelas d’ivoire en parfait plastique, sa peluche de chien et son château-fort en forme de tête de mort. Enfin, le garçon entraîna son invitée dans la cuisine où il lui servit un verre de limonade. De retour dans le jardin, ils s’installèrent sur une balancelle au pied d’un saule et sirotèrent en silence leur boisson pétillante.

« Et après, qu’est-ce qui se passe ? demanda Norma.

— Comment ça ?

— L’histoire… Comment elle se termine ? »

Une ombre passa sur le visage du garçon, qui regagna son sérieux. Norma n’était plus une enfant, pas plus que Basile : ils étaient redevenus les adultes qu’ils étaient de l’autre côté du voile, même si leur nez était toujours retroussé, leurs cheveux recouverts de toiles d’araignée et que leurs pieds pendaient dans le vide.

« Il n’y a pas d’histoire cette fois-ci, dit Basile.

— Vous voulez dire… c’est terminé ? »

L’enfant hocha la tête.

« C’est terminé, oui, il n’y a que ça — ou plutôt il y a tout ça. » Norma écarquilla les yeux et Basile Finch planta son regard dans le sien. « Tous les auteurs aspirent à l’immortalité, mais jamais je n’accéderai à un tel privilège : la science est ce qu’elle est et ses progrès n’ont pas éradiqué la mort. Il ne me reste que mes œuvres, qui m’appartiennent autant qu’elles appartiennent à mon public. Je me suis fait une raison : c’est à travers elles que je toucherai du doigt la vie éternelle. Mais ce n’est pas suffisant. »

Norma écoutait l’explication d’une oreille attentive : ce n’était pas tous les jours que son auteur favori pouvait lui prodiguer une leçon.

« Mes histoires comportent toutes des éléments personnels, bien sûr, des souvenirs dont je transpose l’expérience pour les embellir, leur donner ce frisson de vérité qui sied aux narrations dignes de ce nom. Mais c’est aussi pour moi une manière de stocker des souvenirs en dehors de ma propre mémoire, de leur offrir une existence extérieure à moi-même. Retranscrits de cette façon, je ne risque pas de les oublier. J’ai décidé de pousser le concept encore un peu plus loin dans ce nouvel onirogramme : l’œuvre n’est qu’une coquille. J’ai disposé des barrières pour maintenir à l’écart les moqueurs et les dilettantes, et j’y ai entreposé la maison de mon enfance. Considère ça comme une sauvegarde dans laquelle je peux à loisir venir me ressourcer. »

Norma pensa aux branches qui lui avaient lacéré les cuisses et aux centaines de tourments mortels qu’elle avait dû endurer pour parvenir ici. Ses jambes étaient pourtant intactes quand elle les examina.

« Mais tu ne sais pas la meilleure ? poursuivit le petit Basile. Ces souvenirs ont beau être encapsulés, ils sont contagieux : ils infectent les mémoires de ceux qui les visitent et se répercutent en écho dans leurs propres rêves pour se disséminer dans la mémoire collective. Voilà ce que j’appelle l’immortalité, pas vrai ? »

Le visage du garçon se fendit d’un sourire malicieux et Norma éclata de rire sans trop savoir pourquoi.

 

À son réveil, Norma éteignit l’onirogramme. Elle s’étira, bâilla et, le cube serré dans son poing, marcha jusqu’au salon pour le ranger dans sa boîte. Le songe allait rejoindre des centaines de ses semblables dans l’onirothèque, mais il lui laissait un vague goût de cerise sur le bout de la langue. En remangerait-elle un jour une aussi délicieuse ?

Elle repensa à la maison de Basile Finch et dans sa tête cabriolèrent des souvenirs qui lui étaient étrangers, où frémissaient des queues de lézards et où des petits garçons construisaient des arcs avec des branches de noisetier. Des réminiscences parasites pour lesquelles elle se surprit à éprouver de la nostalgie.

Hantée, Norma soupira et posa le rêve sur l’étagère.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Là-bas

Annie n’aime pas dire au revoir. Mais elle doit s’y résoudre.

Le paysage qui jusqu’ici défilait à toute vitesse derrière la baie vitrée freina sa course folle et regagna un peu de sérénité à mesure que le train décélérait. Annie tourna la tête. Le patchwork agricole que le convoi traversait depuis plus d’une heure — et qui avait fini par la plonger dans une semi-somnolence — se piquetait d’habitations aux toits rouges, d’abord éparpillées, puis de plus en plus nombreuses. Le wagon cahota sur les rails, imprimant ses vibrations dans les montants du fauteuil. Plus le train perdait en vitesse, plus il était secoué de soubresauts. Un sourire fatigué barra le visage d’Annie. Elle approchait de la maison.

À l’heure dite, le convoi entra en gare et s’immobilisa sur le quai numéro 4. Les passagers, qui s’étaient levés plusieurs minutes avant l’arrivée, piétinaient en file indienne dans le couloir. Annie renonça à s’insérer et patienta le temps que le compartiment se vide. Avant de sortir, un jeune homme lui proposa de descendre son sac à dos. Elle accepta d’un hochement de tête, le remercia d’un sourire et le suivit du regard tandis qu’il disparaissait à tout jamais de sa vie. Un de plus, songea-t-elle.

La gare était de modeste proportion et, bien que rénovée dans les années 70, s’écaillait en copeaux de peinture sur les quais défoncés. Des coulées de rouille transpiraient des murs sous les panneaux indicateurs. Les rails, dont le soleil frappait la surface oxydée, dataient sans doute du siècle précédent, mais remplissaient toujours leur office, malgré la végétation qui perçait le ballast. L’homme avait beau bâtir par-dessus, l’écosystème originel finirait par avoir le dernier mot. Le béton était un minéral que la mousse tapisserait un jour ou l’autre. Elle qui passait le plus clair de son temps à manipuler des machines sophistiquées se laissa réconforter par ce constat d’éphémère. Elle y trouverait sans doute la force d’affronter les deux prochains jours.

Annie desserra les freins du fauteuil roulant et, son paquetage sur les genoux, remonta le corridor jusqu’à la plateforme. Un agent des transports l’y attendait. Il actionna une manette. Dans un claquement pneumatique, un petit ascenseur déposa le fauteuil sur le quai. La gare de campagne bruissait d’une activité de fin de semaine : les enfants regagnaient leurs pénates après de longues semaines d’études en ville, afin de réclamer la part de confort parental qu’ils avaient laissée derrière eux. Annie enfila ses mitaines et manœuvra les roues pour se frayer une voie à travers la cohue. Des rires fusaient, des embrassades étaient partagées, des chariots de valises serpentaient dans le hall dans un brouhaha confus. Respectueuse, la foule s’écartait sitôt qu’elle la voyait. Quand les gens posaient les yeux sur elle, ils éprouvaient une sorte de crainte muette : en lui cédant le passage, ils exorcisaient une peur.

Une silhouette immobile, bras croisés, se détachait de la masse mouvante des passagers. Adossé contre le présentoir des horaires, Marc attendait sa sœur. Annie lui adressa un signe, mais l’homme conserva une rigidité de statue. Sa mâchoire était crispée.

Annie roula jusqu’à lui et, sans le saluer, lui jeta son sac comme à chaque fois qu’elle rendait visite à la famille. La jeune fille qu’elle avait été avait décidé de quitter son village natal pour emménager dans la capitale, où elle avait mené ses études, puis sa carrière de la manière la plus brillante qui soit. Chaque voyage était une réunion davantage qu’une simple visite. Marc attrapa son sac au vol. Une ombre stagnait dans ses yeux.

« Tu as fait bon voyage ? finit-il par demander quand le silence entre eux deux fut devenu insupportable.

— Oui, et il fait beau. Je suis contente. »

Marc réprima un ricanement et Annie devina sa pensée. Son frère avait toujours été d’un naturel cynique et l’absurdité de la situation ne devait pas manquer de le frapper. Néanmoins, il paraissait décidé à ne pas céder à la colère, ou au moins faisait-il de son mieux pour la contenir.

« La voiture est au bout, gronda-t-il.

— Ça fait rien. »

Ils remontèrent le parking en direction de la fontaine. L’utilitaire, que leur père avait acheté après l’accident qui l’avait clouée dans un fauteuil, était un mastodonte qui s’accommodait mal des emplacements étriqués. Comme un imbécile avait jugé bon de s’octroyer la place réservée aux handicapés, Marc avait été contraint de le garer au bout du monde. Cela n’embêtait pas Annie le moins du monde : son frère ne l’avait jamais considérée comme une éclopée et mettait un point d’honneur à ne jamais lui faciliter la tâche. C’était une des qualités qu’elle appréciait chez lui.

La porte arrière coulissa et Annie embarqua en un tournemain. Par la force de l’habitude, elle aurait pu sangler son fauteuil les yeux fermés. Marc s’installa à la place du conducteur. Un siège pour bébé avait été attaché à côté.

« Comment vont les enfants ?

— Bien, maugréa Marc, toujours aussi distant. Julie avait hâte de te voir.

— Moi aussi.

— On ne lui a rien dit.

— C’est bien. »

Marc eut un hoquet, souffla par le nez et, sans chercher à poursuivre la conversation, fit rugir le moteur et s’engagea vers la sortie. Annie serra les dents. Elle s’attendait à cette réaction. Ils auraient le temps d’en parler.

« Ne rends pas ça trop difficile. »

Marc ne répondit pas. Décidée à respecter le silence de son frère, la jeune femme chercha son regard dans le rétroviseur. De guerre lasse, elle finit par se perdre dans la contemplation des maisons qui glissaient derrière la vitre et se concentra pour durablement en imprimer l’image dans sa mémoire.

 

La maison se situait à une vingtaine de kilomètres du dernier immeuble. Perdue en pleine cambrousse, elle avait autrefois fait partie d’un corps de ferme dont les dépendances avaient été démolies. Ne restait plus de l’édifice original qu’une grande bâtisse en pierre blanche s’élevant sur deux niveaux, couronnée par un toit d’ardoises sur lequel la mousse formait des flaques de verdure. Une fois remonté le chemin de gravier qui reliait la route départementale à la cour, on entrait par un portail en fer qui s’ouvrait sur une esplanade circulaire. Au centre, un puits bouché disparaissait sous un rosier sauvage.

Marc se gara devant le porche. Louis, leur père, les attendait, accroupi sur les marches à l’ombre de l’auvent. Sitôt que les cailloux du sentier crissèrent sous les pneus de l’utilitaire, le sexagénaire se détendit comme un ressort et suivit la voiture du regard. Annie lui fit un signe à travers la vitre. L’âge n’avait pas encore diminué leur père, mais son dos paraissait plus voûté que d’habitude, comme si un fantôme s’était perché sur ses épaules.

Contrairement à son fils, Louis accueillit chaleureusement le retour d’Annie en terre familiale. Il l’aida à descendre du véhicule et poussa le fauteuil sur les gravillons, là où il était difficile de le faire rouler, jusqu’au vestibule.

« Ta mère termine le repas, expliqua Louis d’une voix blanche. Elle a fait une salade. J’espère que tu n’as pas trop faim. »

Annie le rassura et conduisit son fauteuil jusqu’à la véranda, de l’autre côté de la maison. Au milieu du jardin, Mélanie, la femme de Marc, tenait le bébé par les mains et essayait tant bien que mal de le faire marcher sur l’herbe grasse. Un peu plus loin, Julie, leur première fille qui venait de fêter ses treize ans, manipulait un téléphone portable d’un air absorbé. Pendant que son frère déposait son sac dans la chambre du rez-de-chaussée, Annie observa le spectacle sans manifester sa présence. Julie lui ressemblait un peu au même âge, avec ses longs cheveux noirs et ses dehors de grande bringue filiforme et tordue, mais elle se tenait debout là où Annie était coincée dans ce fauteuil depuis son dixième anniversaire. Quelle chance que sa nièce puisse vivre une adolescence à mille lieues des tracas, chagrins et humiliations qui avaient parsemé sa propre enfance.

Une voix claire tonna dans son dos.

« Tu es arrivée et on ne me dit rien ! » s’exclama sa mère.

Pauline contourna le fauteuil et se jeta sur sa fille pour l’étouffer de baisers.

« Bonjour, Maman. »

Les yeux de sa mère brillaient de joie et un sourire radieux, quoiqu’un peu forcé, illuminait son visage.

« J’ai préparé des tomates au basilic, je sais que tu les aimes. Est-ce que tu veux quelque chose de spécial ? Ton père a encore le temps de faire un saut au supermarché.

— Non, c’est gentil.

— Vraiment ? Je veux dire, il n’y a pas un fromage que tu aimerais manger, un fruit que tu aimerais goûter, ou même du vin ? Marc a acheté du rosé, mais tu veux peut-être du blanc ?

— Le rosé fera très bien l’affaire, Maman.

— Tu sais que tu peux tout demander, n’est-ce pas ?

— Je suis venu pour passer du temps avec vous, pas pour m’empiffrer. Enfin, pas seulement. Je dois faire attention à mon poids, tu sais bien. »

Le temps d’un battement de cil, l’expression de Pauline s’assombrit. Le nuage se déchira aussitôt. Sa mère était une femme forte, plus déterminée que son père et son frère réunis. Elle maîtriserait ses émotions au moins jusqu’au dernier moment.

« Hé, salut ! »

Julie apparut sur le seuil de la véranda et courut embrasser sa tante. Se penchant sur le fauteuil, ses cheveux chatouillèrent le visage d’Annie. Une odeur de lilas embauma l’air.

« C’est le parfum que je t’ai offert à Noël ?

— Oui, j’en ai mis ce matin.

— Il te va bien. Le livre est arrivé ? »

L’adolescente rougit.

« Oui. Mais je n’ai pas eu le temps de… »

Annie la rassura : elle aurait tout le loisir de compulser ce manuel d’astrophysique pour débutants quand elle le voudrait. Elle devait patienter le temps que l’intérêt pointe le bout de son nez. Ce jour-là, le livre l’attendrait sagement dans la bibliothèque.

Attirés par le bruit, Mélanie et le bébé firent leur entrée au son des gazouillis du dernier né. Sa belle-sœur et elle n’avaient jamais eu de véritables atomes crochus, mais leur relation était cordiale. Les enfants faisaient le lien.

« À table ! » annonça la mère d’Annie depuis la cuisine.

Chacun s’installa à sa place assignée autour de la table en pierre qui dormait au pied du saule. Les repas avaient toujours été agréables à l’ombre de ces branches qui ondulaient au gré de la brise dans un froufrou apaisant. Entre le melon et la salade, Annie y concentra son attention tout entière : elle voulait enregistrer ce bruit quelque part en elle. Marc, toujours aussi sombre, n’avait pas décroché un mot de tout le déjeuner. Il remarqua les yeux de sa sœur et comprit à quoi elle s’appliquait : sa colère ne fit qu’empirer. Mélanie enfournait des fruits coupés en cubes dans la bouche du bébé, sous le regard amusé de Julie qui les prenait en photo avec son téléphone. Louis riait aux plaisanteries de sa femme, qui rivalisait d’imagination pour remonter le moral des troupes tout en évitant d’aborder le principal sujet de discorde. Son père cachait sa tristesse derrière une mine placide. Cela ne lui réussissait pas.

« On ira se promener au bois ? demanda Julie.

— Après la sieste, peut-être, répondit-il d’une voix toujours aussi traînante. C’est Annie qui décide.

— Pourquoi ? »

Personne n’avait jugé bon de prévenir l’adolescente. En un sens, c’était mieux comme ça. On échangea des regards gênés, avant de faire bifurquer la conversation vers un autre sujet. La jeune fille aurait tout le temps de comprendre. En attendant, mieux valait la préserver de sa décision.

Marc débarrassa la table en quatrième vitesse une fois le dessert avalé. Les restes de la génoise aux fraises reposaient, misérables, sur le plateau saccagé de crème. Pauline insista pour qu’Annie mange la dernière part, celle dont personne ne voulait jamais. Même si elle n’avait plus faim, la jeune femme s’exécuta de bon cœur et demanda à Julie d’aller lui préparer un café. Une fois l’adolescente disparue dans la maison, elle s’éclaircit la gorge.

« Je sais que ce n’est pas un moment facile, soupira-t-elle à voix basse, et je ne vous demande pas de faire semblant. Mais il faut que vous sachiez que je fais aussi cela pour vous. Pour nous tous.

— Ah oui ? ironisa Marc. Si c’était le cas, tu oublierais cette histoire et tu signerais ta démission sur-le-champ.

— Marc ! s’impatienta sa mère.

— Nous savons tout ça, ma chérie, soupira Louis. Nous n’avons plus besoin d’en parler. »

Tassée au bout de la table, Mélanie s’était absorbée dans l’examen d’un bavoir taché et faisait mine de n’avoir rien entendu. Mais elle se tourna vers sa belle-sœur et planta son regard dans le sien.

« Julie sera très triste.

— Franchement, tu crois que je ne m’en doute pas ? » répondit Annie, la voix mal assurée.

L’adolescente reparut dans le jardin, une tasse de café à la main. Les adultes piquèrent du nez dans leur assiette et désertèrent finalement la table. Dans les branches du saule, des merles chantaient leur indifférence aux affaires des hommes.

 

L’eau de vaisselle clapotait dans l’évier au rythme de la danse de l’éponge. Julie briquait les assiettes en tirant la langue. Installée à sa gauche, Annie essuyait les plats que lui tendait sa nièce avec une paire de torchons à carreaux. Le bac était trop haut pour qu’elle l’aide et ses parents n’avaient jamais voulu investir dans un lave-vaisselle. Selon son père, nettoyer des couverts sales était un bon prétexte pour tenir salon. Julie attrapa une cuillère maculée de crème et la porta à sa bouche avant de la plonger dans l’évier.

« Il y a quelque chose qui cloche avec Papa ? finit-elle par demander comme si la question la taraudait depuis des semaines.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Il a l’air triste.

— Fâché, peut-être, mais pas triste. »

L’adolescente prit le temps de la réflexion avant de poursuivre.

« Je crois qu’il est triste.

— Eh bien, ça lui passera.

— Je déteste quand il est contrarié. On dirait un nuage d’orage sur le point d’éclater. Il s’est énervé sur Maman l’autre jour. Il l’a traitée d’idiote.

— J’imagine que ton père traverse un moment difficile, il ne faut pas lui en vouloir. »

Julie hocha la tête, songeuse.

« J’ai l’impression que c’est après toi qu’il en a. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Rien, enfin. »

En son for intérieur, Julie corrigea sa réponse. Pas encore. Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir. La voix grave de Marc monta vers la cuisine.

« Julie ?

— Ici, P’pa ! »

Le frère d’Annie passa la tête par la porte. Dans la lumière de l’après-midi, avec les rideaux verts de la cuisine, il semblait moins courroucé, mais il s’agissait peut-être seulement des effets de la chaleur qui commençait à écraser le jardin.

« Oh… Je… rien, s’excusa-t-il en constatant qu’Annie se trouvait là. Je vous laisse discuter.

— Tu peux rester, Marc.

— C’est bon. »

L’obscurité du couloir ravala Marc et ses pas s’éloignèrent vers la véranda, où les parents s’adonnaient aux joies de la sieste post-déjeuner dans l’ombre tiède des murs en pierre.

« Tu vois ? »

Annie acquiesça. Elle était contrainte au secret et cette sensation était désagréable. Jamais elle n’avait caché quoi que ce soit à sa nièce. Petite, l’enfant s’était passionnée pour les récits de son aventurière de tante. Désormais, l’enthousiasme était plus contenu, mais toujours vaillant, ce qui rendait la dissimulation encore plus délicate.

Quand elles eurent terminé la vaisselle, elles s’essuyèrent les mains et abandonnèrent la cuisine avec la satisfaction du travail accompli. Julie poussa le fauteuil de sa tante jusqu’à la véranda. Dans le jardin, la nature ployait l’échine sous le poids du soleil, mais ici, l’ombre leur offrait un asile bienvenu. Enfoui dans les coussins d’un canapé, Louis ronflotait paisiblement. Penchée sur son épaule, un livre ouvert sur la poitrine et les lunettes sur le nez, Pauline avait elle aussi cédé au sommeil. Mélanie et Marc promenaient le bébé au bout du parc, près des haies qui bordaient le champ de colza.

Julie s’installa dans un fauteuil et compulsa son téléphone portable pour relever ses notifications. Sa tante l’observa, amusée, et réprima en elle l’envie de lui expliquer qu’on avait envoyé des hommes sur la Lune avec des ordinateurs cent fois moins perfectionnés que celui qu’elle tenait dans sa paume. Elle lui avait sans doute déjà raconté cette anecdote, et elle ne voulait pas devenir cette vieille tante qui ânonne toujours les mêmes histoires.

« Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda l’adolescente.

— Je ne sais pas. Me promener un peu. Et toi ? »

Julie se pencha sur l’accoudoir et hissa sur ses genoux un sac de toile, d’où elle tira une paire d’aiguilles à tricoter et une grosse pelote de laine rouge.

« Mamie m’apprend à tricoter.

— Vraiment ? Tu me montreras ?

— Elle ne t’a jamais expliqué ? »

Annie secoua la tête. Quand elle avait quitté la maison, son esprit était encombré de bien d’autres soucis que celui d’apprendre à tricoter des pulls : réussir ses études était sa principale préoccupation à l’époque, suivie de près par l’enthousiasme qu’elle ressentait à l’idée de laisser derrière elle maison et parents. Les adolescents partent du foyer avant d’être en âge d’apprécier les relations qu’ils entretiennent avec leur famille. Elle avait quelquefois nourri le sentiment d’avoir raté quelque chose, mais cette impression prégnante ne l’avait pourtant pas dissuadé de signer le contrat. Maintenant qu’elle était là, sa décision lui apparaissait sous un jour moins éclatant. Mais reculer était hors de question.

« À tout à l’heure. »

Julie sourit et, tandis que sa tante s’éloignait vers le jardin, fit cliqueter les aiguilles en métal l’une contre l’autre.

 

Plus tard dans l’après-midi, quand le soleil se fut un peu refroidi, Louis rejoignit sa fille au pied du cerisier. C’était un vieil arbre aux branches biscornues dont certaines menaçaient de chuter, mais ses fruits étaient délicieux et l’avaient toujours été.

Confortablement calée dans son fauteuil roulant, Annie leva les yeux vers sa cime et retraça en pensée l’itinéraire qu’elle avait suivi la dernière fois qu’elle y avait grimpé. S’agrippant aux deux grosses branches qui partaient de la base du tronc, elle s’était hissée à la force des bras avant de coincer son pied gauche dans le trou, à droite. Ensuite, elle avait crapahuté jusqu’en haut au gré des prises, comme si elle avait gravi les degrés d’une échelle. Les plus belles cerises poussaient au sommet, près du soleil, et elle avait toujours aimé monter là-haut s’en délecter quand les oiseaux daignaient lui en laisser.

Louis posa une main sur la nuque de sa fille.

« Je ne compte plus le nombre de fois que j’ai décidé de le couper, ce maudit arbre, dit-il.

— Je suis tombée toute seule. L’arbre n’y était pour rien. »

Son père secoua la tête. « Les cerises étaient vraiment bonnes cette année, dommage que tu arrives si tard. Ta mère en a congelé. »

Ç’aurait été idiot de couper un si bel arbre. D’une certaine manière, Annie lui devait tout : son handicap, bien sûr, mais aussi, et surtout, la rage qui l’avait poussée, une fois le traumatisme surmonté, à se dépasser pour ne pas être réduite à son simple statut de handicapée. Quelque part, elle lui en était reconnaissante. L’arbre avait été la source de tous ses maux et le point de départ de ses plus spectaculaires réussites.

La jeune femme détourna les yeux de la cime. Son père essayait de contenir sa tristesse, mais des larmes coulaient sur ses joues.

« Papa ?

— Tu es vraiment décidée, n’est-ce pas ?

— Nous en avons déjà parlé. Je croyais que…

— Je sais. Oublie ça. »

La mâchoire du père trembla sous le coup de l’émotion. Louis n’avait jamais été doué pour dissimuler ses sentiments, surtout depuis l’accident. Il était gonflé de fierté, bien entendu : le nom de sa fille apparaitrait dans les livres d’histoire. Mais il ne pouvait s’empêcher, très égoïstement, d’imaginer qu’un mot de sa part pourrait la convaincre de renoncer à son entreprise.

« Ma décision est irrévocable », murmura Annie comme si elle souhaitait bonne nuit à un enfant. Son père sécha ses larmes et renifla avant de lui ébouriffer les cheveux. Elle avait beau avoir trente-cinq ans, elle se sentait toujours gamine lorsqu’elle revenait au pied du cerisier en compagnie de son papa.

« Seulement deux jours, dit-il. C’est long et c’est court.

— Ce ne sera jamais assez long, répondit Annie. Autant faire comme si. »

Annie réussit à arracher un sourire à son père. Il s’était redressé, à croire que la voix de sa fille le soulageait d’une partie du fardeau.

« Il n’y a rien qui puisse rendre ce moment moins compliqué. Alors tu as raison, comme d’habitude : on va faire comme si. » Louis leva les yeux au ciel, pivota sur ses talons et remonta vers la maison.

 

Après dîner, Louis et Pauline s’installèrent devant la télévision pendant qu’Annie longeait le chemin qui traversait le jardin. Le soleil descendait sur la ligne d’horizon et teintait de rose la vaste étendue de colza plantée derrière la maison. Les champs ondulaient sous le vent, mer verte piquetée de jaune. Un tracteur faisait ronronner son moteur. Elle serra les freins du fauteuil à la lisière de la plantation et apprécia le spectacle pendant plusieurs minutes. Les cailloux du chemin crissèrent sous les pieds de son frère venu la rejoindre.

« Tu devrais revenir à la maison. Même si personne n’ose le dire, tout le monde a envie de passer du temps avec toi. »

Annie haussa les épaules.

« D’après toi, qu’est-ce qui symbolise le mieux ce moment ? Si tu devais emballer ce souvenir dans un objet, lequel choisirais-tu ? »

Marc plissa le front, ennuyé par la devinette.

« C’est une blague ?

— Non. Qu’est-ce que tu prendrais ? Une branche de cerisier ? Un morceau d’écorce ? Peut-être une poignée de terre, ou une fleur de colza… Non, il faut une chose qui dure, qui puisse garder ce souvenir en elle comme une photo dans un cadre. Une photo ? Elle risque de se déchirer si on n’y prend pas garde. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Mieux vaut quelque chose de solide.

— Tu as fini de parler pour ne rien dire ? »

Un silence combla l’espace qui les séparait l’un de l’autre.

« Tu te souviens des labyrinthes ? demanda-t-elle.

— Le propriétaire du champ nous détestait. »

Un rire les secoua, irrépressible, et l’atmosphère se détendit.

« Seulement des chemins, continua-t-elle, pas de quoi foutre en l’air sa récolte. Je me souviens des années à tournesols. Les saignées que nous tracions dans le champ étaient de vraies chausse-trappes. C’est dommage que ce ne soit pas une année à tournesols : je crois que j’aurais fait sécher une fleur pour y emprisonner ce moment.

— On s’en fiche, des tournesols. »

Marc s’agenouilla pour se mettre à sa hauteur et planta son regard dans le sien. Les yeux de son frère avaient toujours baigné dans ce bleu électrique qu’elle lui avait autrefois jalousé. Maintenant, elle leur trouvait un air paisible.

« C’est ça que je veux garder », dit Marc.

Ils s’empoignèrent les mains en s’en faire blanchir les articulations et restèrent longtemps serrés l’un contre l’autre, jusqu’à ce que le soleil disparaisse sous les champs et laisse le jour orphelin.

Quand ils rentrèrent, les chauves-souris virevoltaient en zigzag dans le jardin et autour d’eux comme elles l’avaient toujours fait et comme elles ne le feraient plus jamais. Dans la maison, tout était calme. Mélanie était partie coucher le bébé. Ses parents s’écartèrent pour lui faire une place sur le canapé. Elle se hissa hors du fauteuil et s’affala entre eux deux. Le monde retenait son souffle, mais la télévision continuait de rire comme si de rien n’était.

 

Le lendemain après-midi, une voiture grise se gara devant le portail. Le sigle d’une agence gouvernementale en ornait la portière. Annie réunit ses affaires et embrassa Julie.

« Je ne t’ai pas montré comment tricoter, s’inquiéta l’adolescente.

— La prochaine fois, ma belle. »

Toute la famille se tenait, stoïque, sur le pas de la porte. La station assise que lui imposait son handicap rendait difficiles les embrassades, mais chacun se pencha sur elle et la serra fort contre lui. D’un commun accord, ils avaient décidé de ne pas faire traîner ce moment en longueur. Même le bébé, qu’Annie connaissait à peine, lui suçota la joue, comme s’il savait qu’ils auraient pu, dans une autre vie, être bons amis.

« À bientôt », lui souffla sa mère à l’oreille. Annie voulut répondre, mais se garda de lui infliger davantage de peine. Après tout, sa mère avait peut-être raison : ce qui semblait aujourd’hui définitif pouvait aussi être la promesse d’un nouveau commencement. Qui savait vraiment où chacun d’entre eux se trouverait dans dix ou vingt ans ? Les paris étaient ouverts. Une chose était sûre : dans quelques minutes, tout le monde pleurerait à chaudes larmes. Mais c’était à ce prix qu’on se forgeait des souvenirs durables.

« Je vous aime. »

Elle avait pensé ces mots simples comme s’ils étaient les derniers qu’elle prononcerait jamais. Il n’en existait pas de meilleurs. Mais si elle restait là plus longtemps, son cœur se déchirerait : elle devait partir. Mâchoires serrées, elle actionna le fauteuil et traversa la cour sans se retourner. Le gravier crissait sous les roues et il lui semblait que ce son était le plus doux qui ait jamais résonné à ses oreilles. Le temps d’ouvrir la grille, elle se pencha pour ramasser une poignée de cailloux qu’elle fourra dans sa poche. Voilà où elle cacherait ses souvenirs.

Satisfaite, elle adressa un signe au chauffeur pour qu’il vienne la débarrasser de son sac. L’homme lui ouvrit la portière et l’aida à s’installer. La jeune femme hésita à lancer un regard en arrière, mais elle savait qu’elle les verrait pleurer sur le seuil et ne voulait pas emporter cette image avec elle. Elle ferma les paupières, se tourna vers eux et leur adressa un long signe de la main, auquel elle imagina qu’ils répondaient. Finalement, elle s’engouffra dans la voiture avant de ne plus pouvoir résister à l’envie de hurler. L’insigne sur la portière, qui représentait une lune cerclée d’étoiles, brilla sous un rayon de soleil.

 

La fusée décolla de Baïkonour dans un fracas épouvantable, comme si tous les séismes de l’Histoire s’étaient donné le mot pour secouer le cockpit. À travers le hublot, Annie admira les tempêtes de feu qui léchaient de langues ardentes le fuselage du vaisseau à sa sortie de l’atmosphère, puis ce fut le silence et la paix.

Ils s’arrimèrent comme prévu à la station spatiale et l’équipe dut encore patienter quelques jours avant de grimper dans la navette qui les conduirait sur Mars. Le premier vol habité vers la planète rouge était un aller sans retour : il en avait été convenu dès le début des sélections. Le vaisseau avalerait la distance qui sépare les deux planètes en un peu moins d’un an. Là, l’engin se scinderait en deux entités distinctes : l’une d’entre elles se poserait à la surface, l’autre orbiterait autour de l’astre pour servir de base intermédiaire. Annie serait chargée de maintenir le satellite en état de fonctionnement pendant que les premières opérations de terraformation se dérouleraient sur le sol martien. À terme, il s’agissait de transformer ce désert aride en un second point de chute pour l’humanité. Il faudrait des années, peut-être des siècles pour y parvenir, mais ce combat valait la peine d’être mené : celui de la survie, au nom d’une espèce.

Sitôt la fusée lancée comme une flèche vers sa cible, Annie se libéra des sangles qui la comprimaient et laissa l’absence de pesanteur la soulager du poids mort de ses jambes. Faute de gravité, elle n’était plus une ingénieure handicapée : juste une ingénieure. Elle colla sa joue contre le hublot et regarda la Terre s’éloigner. Dans la poche de sa combinaison, une poignée de gravier crissa tandis qu’elle levait le bras pour saluer la planète bleue.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Sauvages

Dans un monde où les machines ont éradiqué l’humanité, des survivants tentent de perpétuer l’espèce.

Fermement agrippée à la barre d’accouchement, Elizabeth serra les dents en attendant la contraction suivante. Sacha était allé cueillir des feuilles de palmier pour tapisser le sol de la hutte : le futur père avait vu trop de nourrissons gluants de liquide amniotique pour ne pas vouloir améliorer le confort de sa compagne au moment de la délivrance. Autrefois, Elizabeth aurait accouché dans une maternité : là, elle aurait eu accès aux meilleurs soins infirmiers, à des infrastructures hospitalières répondant à tous les standards d’hygiène, à une sage-femme et à des pédiatres compétents. Mais il n’y avait que la cabane, et Sacha pour tout personnel soignant. L’homme se réconforta en se rappelant que si les chimpanzés pouvaient assurer la reproduction de leur propre espèce, il n’existait aucune raison pour que l’humain n’en soit pas capable. Avec ses millions d’années d’évolution, ses doigts habiles et son cerveau hors du commun, l’échec était inenvisageable. Pourquoi dès lors ses mains tremblaient-elles tant ?

À soixante ans passés, Sacha n’avait jamais assisté à un accouchement. Dans sa jeunesse, il avait lu une poignée d’articles sur internet et, comme tous les adolescents, avait suivi des cours d’éducation sexuelle au collège, mais son expérience se limitait à ces quelques bribes emmêlées dont il ne parvenait plus à tirer quoi que ce soit. La panique s’accrochait à son ventre, elle empesait son thorax comme si une main invisible l’enserrait d’un ruban. Elizabeth, accroupie sur le tapis de feuilles, frissonna. Une flaque rouge marquait le sol entre ses deux pieds nus. Sacha lui humecta la nuque à l’aide d’une éponge. Cette position, genoux pliés, bras en l’air, poings crispés autour d’une branche, les renvoyait peut-être à leur animalité originelle, mais elle était moins douloureuse et plus efficace que celle, à demi-assise, des pieds dans les étriers. Dans les jours qui avaient suivi le Retour, des couples s’étaient mis en tête de reproduire les conditions d’un accouchement en clinique avec les moyens du bord. Mais le temps aidant, les femmes avaient toutes fini par adopter cette posture. Les grossesses n’étaient de toute façon plus aussi nombreuses qu’auparavant.

« Comment va-t-elle ? » Un homme, torse nu et large d’épaules, venait d’apparaître dans la hutte. Dans la pénombre du toit de feuilles, il contemplait le spectacle de cette femme transpercée de douleur d’un air mi-ébahi mi-résigné. Sacha passa une main dans les cheveux de sa compagne. « C’est pour bientôt. » Le visiteur hocha la tête, grave. « Ne faites rien de stupide. Vous savez ce qui se passerait. »

Comme en réponse à son conseil, Elizabeth hurla. Les contractions ne la lancinaient plus : elles lui déchiraient le bas-ventre. Nul doute qu’elle se serait volontiers fait trancher une main en échange d’une péridurale.

« J’attendrai dehors. »

Le colosse baissa la tête et quitta la cabane. Elizabeth tremblait. « J’ai une crampe », souffla-t-elle. Sacha se plaça dans son dos et passa ses bras sous ses aisselles avant de les replier sur sa poitrine. Elle poussa à nouveau.

Quand Sacha franchit la porte, le soleil caressait déjà le toit des cahuttes. Dans ses paumes, un petit être nu agitait ses bras de façon hiératique dans un concert de vagissements et de hoquets. La population du village, réunie devant la cabane, forma un cercle autour du nouveau-né. Leurs visages fermés ne trahissaient aucune joie, seulement de la résignation, et leurs bouches demeuraient silencieuses. Des mains anonymes touchèrent la peau du bébé, comme un talisman. Sacha et Elizabeth avaient tenu malgré tout à lui prodiguer une toilette sommaire et à le nourrir une première fois au sein, comme si l’enfant s’apprêtait à intégrer la famille.

« Comment va ta femme ? » demanda l’homme venu les visiter plus tôt. Sacha croisa son regard, les lèvres pincées. Les mots étaient superflus. Tout le monde savait comment une femme pouvait se sentir dans un moment pareil, et il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle ait préféré rester terrée à l’intérieur de la cabane.

Un bourdonnement métallique monta de la forêt qui encerclait le village et, aussitôt, le bébé se mit à pleurer. Le patriarche tapota le père d’une main amicale. « Il faut y aller. » Le dos de Sacha s’arc-bouta et ses épaules s’affaissèrent, comme si un poids avait brusquement investi ses entrailles. Le nourrisson serré contre le ventre, il fendit la foule silencieuse. Le bourdonnement avait encore gagné en intensité et voletait désormais au-dessus de leurs têtes. Les autres levèrent les yeux au ciel, mais Sacha marcha jusqu’à la plateforme le regard rivé sur la terre sablonneuse de l’agora. Chaque pas lui coûtait, mais il n’avait pas le choix.

Le père déposa son fils sur le cube de métal que les machines avaient édifié au centre de la réserve. Une série de pictogrammes en forme de traits et de croix stylisés permettaient aux collecteurs de spatialiser le relief en trois dimensions. Au lendemain du Retour, des têtes brûlées avaient tenté de les effacer pour que les visiteurs perdent leurs repères, mais les représailles avaient été si terribles que plus personne n’osait désormais contester leur autorité.

Au contact de la surface lisse et froide, le bébé sursauta et ses cris redoublèrent. Sacha caressa une dernière fois son premier enfant du regard et, après l’avoir embrassé, recula de deux pas.

Le drone de récupération plongea en piqué vers le cube et se figea au-dessus du nouveau-né dans un grésillement de moteur électrique. Ses huit rotors lui assuraient une parfaite stabilité, si bien que l’engin était capable de se mouvoir dans toutes les directions avec précision. De loin, les drones ressemblaient à des bateaux flottants, mais vus de près, ils avaient l’air de carcasses métalliques sans queue ni tête : leur forme ne rappelait rien d’humain ou d’animal, mais Sacha éprouvait sans le vouloir une certaine admiration à les voir fonctionner.

En vol stationnaire, le drone commanda l’ouverture d’une trappe d’où sortirent deux pinces articulées, comme des serpents. Les organes préhensiles s’emparèrent du nourrisson sans ménagement et l’attirèrent dans la carlingue, où il disparut dans un claquement de métal. Pendant quelques secondes, Sacha entendit son enfant crier dans la prison en suspension, mais ses pleurs se fondirent bientôt dans le crachat des hélices. Le drone remonta dans le ciel à la vitesse de l’éclair et fila au-delà des arbres, en direction de la côte. Lorsque le bourdonnement s’évanouit à son tour dans le silence de la jungle, Sacha s’agenouilla dans la poussière. Ses yeux étaient secs, comme son âme, mais ses mains ne tremblaient plus. Les sanglots d’Elizabeth déchirèrent le calme du crépuscule.

 

Avant de mourir, Stephen Hawking avait prédit que l’arrivée des premières intelligences artificielles sonnerait le glas de l’humanité. La légende raconte qu’au moment de la grande épuration, les machines peinèrent à déterminer si le physicien paralytique tenait davantage de l’homme ou du robot, en conséquence de quoi il s’éteignit avant d’avoir été fixé sur son sort. Cela faisait plus de trente ans que les machines avaient pris le pouvoir et, du temps où Sacha n’était encore qu’un jeune professeur de littérature auquel l’avenir tendait les bras, Hawking était devenu une bête de foire exhibée dans les émissions grand public et les séries télévisées pour servir d’épouvantail technologiste. Si son avis était encore salué et respecté par la communauté scientifique, les profanes ne faisaient guère que s’amuser de sa voix robotique nasillarde et écoutaient ses conseils avec la distance nécessaire à l’ironie bouffonne. Le cosmologiste n’avait pas été le seul à brandir l’étendard de la résistance. Pourtant, sa parole n’avait pas suffi à décourager les ingénieurs — des lecteurs de science-fiction avides de concrétiser le monde qu’ils avaient fantasmé plus jeunes — de pousser plus avant leurs recherches en matière d’intelligence artificielle. Ces derniers avaient fini par donner naissance à une machine intelligente capable de s’auto-alimenter : ce monstre de métal et de silicium était alors parvenu à modifier son logiciel et sa structure sans intervention humaine.

Quand le cerveau robotique avait décrété que les humains étaient un danger pour eux-mêmes, le monde entier avait ri à gorge déployée. Quand, quelques jours plus tard, la machine avait annoncé que la planète ne disposait pas de ressources suffisantes pour persister dans la voie choisie par ses maîtres, des sourcils s’étaient levés. Quand, une semaine plus tard, l’intelligence synthétique avait, au nom de la sauvegarde du vivant et de la machine, pris le contrôle de tous les ordinateurs branchés au net, Stephen Hawking avait manqué de s’étouffer d’hilarité dans son fauteuil. Deux mois plus tard, des robots gigantesques rasaient les villes humaines — jugées inadaptées à la survie de l’espèce — pour y édifier de grands parcs de serveurs, notamment près des côtes, des fleuves et des lacs pour de prosaïques questions d’entropie et de transfert de chaleur. Des drones armés se mirent à quadriller la surface du globe. Ils ne cessèrent leur danse démoniaque que lorsque l’intelligence centrale estima que la population humaine avait été suffisamment diminuée pour viabiliser la planète à longue échéance. Les machines appelaient cette purge un rééquilibrage, là où les humains y virent un massacre à l’échelle industrielle : ils baptisèrent le Retour cette régression considérable. Il s’agissait pour ainsi dire de les contraindre à revenir au stade animal, puisque les robots avaient décidé que les humains — malgré les capacités cérébrales dont ils avaient usé pour donner naissance à l’intelligence suprême — étaient de piètres gestionnaires et qu’ils ne valaient pas mieux que leurs cousins chimpanzés.

Reconnaissant le caractère éminemment social des communautés humaines, les drones avaient autorisé les survivants à se regrouper en villages éparpillés, sans électricité ni eau courante. Trente années s’étaient écoulées depuis le génocide, et les enfants qui naissaient aujourd’hui ne connaîtraient jamais les soirées passées vautré sur un canapé devant la télévision, pas plus que la symphonie des klaxons dans les avenues encombrées. La régulation de l’espèce était toujours à l’ordre du jour, et les machines veillaient à ce que les communautés se reproduisent juste assez pour maintenir le cheptel : les enfants jugés superflus étaient emmenés dans les airs à bord des drones de prélèvement, comme l’avait été le fils de Sacha.

Ils avaient eu de la chance dans leur malheur : les robots auraient simplement pu décider d’effacer les humains de la surface du globe, au nom du bien-être général. Le pire, c’est qu’on ne pouvait pas vraiment en vouloir aux machines : depuis leur prise de pouvoir, la planète se portait réellement beaucoup mieux et connaissait un nouvel âge d’or écologique. Les animaux avaient repeuplé les territoires desquels ils avaient été expulsés, la végétation s’était densifiée et les cours d’eau comme les océans avaient été purgés des ordures et autres nappes d’hydrocarbures qui y flottaient.

Dans cette atmosphère virginale, quelques irréductibles assoiffés de liberté avaient fait le choix de redevenir sauvages et de quitter les communautés autorisées, à leurs risques et périls. Mais les machines voyaient les dissidents d’un mauvais œil et leurs drones intervenaient lorsque des groupes se sédimentaient hors des cadres établis. Heureusement, les engins volants ne s’aventuraient pas en paysage accidenté : les jungles étaient de véritables chausse-trappes pour leurs rotors, aussi les évitaient-ils comme la peste. Mais même si Sacha avait eu vent de réelles communautés autonomes, il n’aurait pas cru les rumeurs : quand les drones étaient inopérants, les chenilles et les taupes poursuivaient la traque. Habiter une réserve conférait certains avantages, dont celui — loin d’être négligeable — de la tranquillité, pour peu que l’on soit prêt à concéder sur le terrain de ses propres libertés.

Sacha tenta de consoler Elizabeth, mais dans les semaines qui suivirent l’accouchement, la mère s’emmura dans l’apathie, cessa de s’alimenter et finit par mourir. Son compagnon en conçut une certaine tristesse — comment pouvait-il en être autrement ? — et observa une période de deuil, mais ne put s’empêcher de penser qu’elle avait emprunté la seule voie raisonnable. Pour ceux qui n’avaient connu que la domination des machines, la transition était facile : aucune relique ne subsistait de l’âge des hommes pour rappeler à leur bon souvenir ce que leurs ancêtres avaient laissé filer. Mais pour les plus vieux comme Sacha qui savaient encore à quoi ressemblait le monde d’avant, la bascule était plus rude. Le fossé se creusait entre les générations. Ces enfants seraient capables de rebâtir la civilisation, mais pas eux : leurs esprits n’étaient plus en état d’envisager un autre avenir. L’âge des hommes tel qu’ils l’avaient connu s’éteindrait avec eux.

Ce soir-là, Sacha rentra dans la plus haute cabane — celle où dormaient les familles — et confia sa plus grande fierté au chef de la communauté. Le patriarche avait dix mois plus tôt été béni d’un troisième fils. Le sien avait sans doute pâti de cette naissance et, à voir le dernier-né ramper à quatre pattes sur le plancher de la hutte, Sacha ressentit de la jalousie. Mais l’ancien était aussi un père pour les autres membres du groupe et, à ce titre, méritait le cadeau que Sacha lui tendait.

« Que feras-tu dehors ? demanda le patriarche. La forêt est de nouveau pleine de bêtes sauvages et les ronces ont envahi les anciens chemins. Tu dors debout, Sacha : dehors, il n’y a que la mort et la pourriture.

— Ici aussi. Je m’en contenterai. »

Le patriarche baissa les yeux sur les feuillets que Sacha venait de lui confier : à ses heures perdues, l’ancien professeur avait entrepris de recopier de mémoire les passages du Don Quichotte de Cervantes dont il se souvenait. À l’aide d’une mine de plomb, il avait patiemment retranscrit le texte, bribe par bribe, sur un papyrus qu’il avait lui-même confectionné et relié. La plupart des chapitres ne consistaient qu’en un résumé sommaire de l’action, mais certains comprenaient des citations entières dont Sacha se rappelait. Dans une autre vie, il avait enseigné au collège : les livres étaient son horizon, le papier le plancher sur lequel il marchait, et puis du jour au lendemain, tout était parti en fumée. « Peut-être qu’un jour, ça intéressera l’un de tes enfants. »

Le chef acquiesça d’un hochement de tête et déposa religieusement le manuscrit à côté de sa paillasse. Une fillette au visage boueux et à la taille ceinte d’un pagne dormait recroquevillée sur la couchette. « Je saurai me souvenir du nom de celui qui l’a écrit. »

À la faveur de la nuit, on dressa l’une des échelles du verger contre le mur d’enceinte. Deux adolescents en tinrent les montants le temps que Sacha grimpe au faîte du rempart, où il s’assit à califourchon. Profitant de l’éclat lugubre de la lune qui dardait ses fils d’argent sur les toits de paille, l’homme embrassa d’un dernier regard le village dans lequel il avait cru qu’il vivrait ses vieux jours. Lorsque ses yeux n’en eurent plus faim, il enjamba l’enceinte et adressa un signe au patriarche resté en contrebas. Ses compagnons n’étaient plus que des ombres. Las, il prit une inspiration et se laissa tomber de l’autre côté. La chute dura une éternité, mais le sol finit par se précipiter à sa rencontre. Ses jambes s’enfoncèrent dans un tapis de mousse et son dos heurta le plancher d’humus. Le souffle coupé, il resta un moment immobile au pied du mur, gisant de chair désormais libéré de ses chaînes.

 

Le phénomène qu’ils avaient constaté depuis le poste de vigie ne faisait que trouver confirmation dans l’observation directe : la forêt avait repris ses droits sur la lande. Mieux, elle s’était étoffée, épaissie, si bien qu’en l’espace de quelques heures seulement, Sacha croisa sur sa route plusieurs troupeaux de daims, de chevreuils et même quelques cerfs esseulés, des hordes de sangliers, ainsi que deux renards et leurs petits. Les loups l’avaient pisté à bonne distance, mais il ne craignait rien tant que le secteur grouillait de proies. Les prédateurs n’avaient plus à s’inquiéter de la rareté : il suffisait de piocher. Sacha se souvenait avec amusement de son grand-père qui lui expliquait autrefois que la nature avait besoin d’être régulée, sans quoi elle gagnerait la bataille et ravagerait les temples que les humains avaient édifiés à leur propre gloire. Ce soir, il dormirait dans un arbre et reprendrait son chemin au petit matin, comme l’insignifiante larve qu’il était. Il n’était qu’un pion au milieu de tous les autres, et les véritables joueurs boxaient dans une catégorie que ses semblables n’atteindraient jamais plus.

Sacha s’émerveilla de la beauté des arbres, de la touffeur des buissons, de l’aspect brillant des feuilles et de la vigueur des fleurs. Durant les années qui avaient suivi le génocide, les drones avaient pulvérisé des substances inconnues dans l’atmosphère : maintenant qu’il voyait la vitesse à laquelle la végétation s’était propagée, Sacha imaginait qu’il devait s’agir d’engrais. Cette forêt avait été autrefois un lieu de promenade idéal pour les balades en famille. Aujourd’hui, c’était une jungle primaire colonisée par une faune toujours en alerte. Mais le bois n’était pas son horizon. Sacha visait plus loin, vers l’Ouest, en direction de l’océan. Là-bas, il trouverait ce qu’il était venu chercher.

Ses pieds s’accommodèrent mal de la longue marche. Le premier soir, il retira les épines de ses plantes écorchées et nettoya plaies et coupures avec un peu de salive. Mais au moment de repartir, une douleur telle l’avait traversé qu’il avait manqué de renoncer à son projet pour rentrer au campement. Heureusement, ses pieds n’auraient pas à subir ce traitement trop longtemps : la côte ne se situait qu’à une trentaine de kilomètres. Les villages étaient édifiés de manière à se trouver suffisamment loin des plateformes robotiques pour ne leur causer aucun désagrément, mais suffisamment près pour que les drones gaspillent le moins d’énergie possible en allers et venues. Les distances de sécurité étaient sans doute calculées à l’aide de puissants algorithmes auxquels il n’y entendrait jamais rien.

Deux jours plus tard, le sol épineux et rêche de la forêt laissa place à une terre plus douce, cotonneuse, à laquelle se mêla bientôt le sable des plages. L’odeur salée de l’océan frappa Sacha avant même qu’il entende le remugle des vagues. La rumeur de l’écume berçait ses tympans : c’était la mélodie du monde des origines, inchangée depuis des milliards d’années, une symphonie que la planète sifflait sans jamais s’en lasser. Il devrait maintenant prendre des précautions : si les machines laissaient déambuler les maraudeurs solitaires, il en était autrement des communautés clandestines. S’il traversait sans y prêter attention un territoire peuplé de ses semblables, il pourrait être emporté dans une razzia impromptue.

L’horizon se dégagea lorsque Sacha franchit une ligne de pins et dépassa la lisière du bois. Face à lui s’étendait l’immensité des eaux du monde.

« Je te salue, vieil océan », déclama Sacha en repensant à Lautréamont. La plage était calme, peut-être trop : il était notoirement connu que les machines avaient colonisé les rivages pour refroidir leurs circuits, et il n’en voyait trace nulle part. Ce pan de planète ressemblait à un parchemin vierge. Il tendit l’oreille. Aucun drone ne bourdonnait au-dessus de sa tête, seulement le vent dans les branches et les vagues qui se cassaient sur le sable.

Sacha profita de l’aubaine pour tremper ses pieds dans l’eau. Au contact des vagues sur ses mollets, sa peau se hérissa de chair de poule, si bien qu’un grand rire monta dans sa gorge comme la fumée dans une cheminée. Une mouette lui renvoya l’écho de son hilarité et plongea, tête en avant, dans l’onde. En une fraction de seconde, le volatile s’arracha aux flots, un poisson frétillant coincé dans son bec.

Sacha se pencha pour se nettoyer les mains et s’humecta la nuque. Rien ne brisait la platitude de l’océan : ni phare, ni barge, ni coque de navire, ni mâts de chalutiers. Tout ce qui aurait pu rappeler la présence des humains avait été rasé par les machines. Sacha pensa qu’il s’agissait là d’une manière simple et bon marché de voyager dans le temps : les premiers hominidés s’étaient sans doute confrontés à un tel spectacle.

Un frémissement agita le grand manteau d’argent. À cent mètres devant lui, l’eau se mit à bouillonner. Il recula d’un pas. Un jet d’écume sous pression s’éleva vers le ciel, si haut que Sacha crut d’abord qu’une baleine s’échouait sur la côte. Il vit alors la coque étincelante d’un serpent de métal trouer les vagues. Le soleil de midi frappa sa carapace, refléta un éclair aveuglant puis, dans un grand tumulte, le Léviathan mécanique replongea et disparut. Soufflé par le mimétisme entre robots et nature, Sacha revint sur ses pas et posa ses fesses dans le sable pour reprendre sa respiration. L’espace d’une seconde, l’instinct primitif de la crainte de la dévoration s’était emparé de lui. C’était idiot, puisque les machines ne mangeaient pas de chair, mais la proie que lui et ses semblables étaient redevenus n’avait pas pu s’en empêcher. Les sources d’énergie des intelligences artificielles étaient si nombreuses qu’il n’y avait rien à redouter à ce sujet : captation solaire, hydraulique, éolienne, les robots développaient des trésors d’ingéniosité pour maintenir leur train de vie tout en n’usant rien des ressources périssables. Jadis, les humains les auraient vénérés comme des divinités, dispensant la sagesse depuis leur terrestre Olympe. Mais les robots n’étaient que des robots pour Sacha, intelligents, certes, même plus que les hommes, mais des robots. La vénération viendrait plus tard, avec l’avènement de nouvelles générations de singes savants.

Une fois rasséréné, Sacha décida de longer la plage en direction du Nord. Avec un peu de chance, le fleuve dessinerait plus haut son embouchure. Il avait soif d’eau douce et le soleil mordait sa nuque à belles dents, mais le pincement était loin d’être désagréable. Les communautés reprochaient aux sauvages de vivre hors du cadre des règles édictées par les machines : de fait, Sacha ne voyait rien que de très enviable à cette existence dégagée des contraintes.

Il remonta la côte et finit par déboucher sur une plaine où le sable cédait place à une végétation éparpillée pas plus haute que la cuisse, au milieu de laquelle poussaient quelques troncs nus. Le fleuve était un peu plus loin. Il traversa les marécages jusqu’à la rive du grand bras d’eau et se désaltéra. L’absence de machines commençait à l’inquiéter.

Alors qu’il s’apprêtait à rebrousser chemin, il entendit le bourdonnement caractéristique d’un drone derrière lui. Surpris, il fit volte-face juste à temps pour voir l’engin s’arracher de la terre à une dizaine de mètres devant lui, comme s’il venait de surgir du sol. Son instinct lui hurla de courir, mais il demeura figé, les pieds fichés dans la vase tels des joncs. La machine voleta au-dessus de sa tête, parut évaluer son degré de dangerosité, puis finit par se lasser et fila vers le continent.

Sacha laissa s’échapper un soupir de soulagement et s’approcha de l’endroit d’où le drone avait décollé. Il arriva juste à temps pour voir une trappe se refermer dans le sol recouvert de mousse. S’agenouillant, il gratta l’humus avec ses ongles et cinq centimètres plus bas, buta contre une paroi métallique. Il s’éloigna de quelques pas et creusa de nouveau, pour trouver la même surface brillante enfouie. Les robots n’avaient pas bâti de villes comme celles des humains : leurs infrastructures se tapissaient sous la terre, à l’abri de la chaleur, des inondations et des catastrophes en tous genres. Évidemment. Comment n’y avait-il pas songé plus tôt ?

Le feuillage d’un buisson frémit sur sa gauche. Trois jeunes hommes à la mine sombre s’étaient approchés de lui à son insu et le dévisageaient d’un œil mauvais. Sacha leva aussitôt les mains en l’air.

« Je n’ai rien fait ! » s’exclama-t-il.

Les autres le fixèrent, goguenards, et éclatèrent de rire.

 

La communauté qui avait pris possession de l’embouchure n’en était pas vraiment une : pour tout dire, celle-ci bénéficiait d’une autorisation tacite des machines. D’un côté, les hommes — le groupe n’était constitué que de compagnons masculins — jouissaient de l’exploitation d’un territoire giboyeux et poissonneux, abondamment irrigué et au climat agréable, recouvert d’une mousse souple et douce dont on faisait aussi bien des feux que des paillasses. De l’autre, les robots recevaient un toilettage à l’œil, les humains se chargeant de nettoyer les toits des constructions enfouies, de débarrasser les interstices des champignons et de veiller à ce que des animaux fouisseurs ne cherchent pas à pénétrer dans les infrastructures. La relation, symbiotique, était gagnante des deux côtés et la communauté était devenue une sorte de parasite pour les machines : les hommes étaient les puces qui grattent le pelage du chien.

Les nettoyeurs invitèrent Sacha à rejoindre leur campement. Si la tribu opérait toujours dans le même secteur, elle préférait régulièrement changer l’emplacement du bivouac, d’abord pour le gibier, mais aussi par peur qu’une machine ne commette un jour une erreur et ne les prenne pour des indésirables réunis en une communauté illicite. Ils lui racontèrent comment les drones annihilaient les regroupements non autorisés, et même si Sacha avait vécu l’extermination et le Retour, le récit lui arracha des frissons.

Parmi la quinzaine d’individus massés autour du feu, seuls trois d’entre eux étaient en âge de se souvenir du monde d’avant. Le premier, Marcel, était une grande bringue tout en os et en muscles saillants. Il avait autrefois exercé le métier de carrossier. Comme beaucoup avant lui, l’homme regrettait la disparition des voitures : les robots avaient récupéré tout le métal disponible pour construire leurs nids intelligents. Cette absence confinait pour lui au décès d’un être cher, comme un membre fantôme tranché depuis longtemps, mais toujours douloureux. Le second se prénommait Thomas et ne travaillait plus au moment du cataclysme, son entreprise ayant mis la clef sous la porte à cause du perfectionnement des moyens de production. À sa grande honte, il avait presque éprouvé un soulagement dans le Retour : au moins son existence avait-elle un sens désormais, même s’il ne s’agissait que de survie. Quant au troisième, il se contenta de grommeler et ne desserra pas les dents de toute la veillée. C’était un bonhomme courtaud à la mâchoire prognathe, dont les cheveux sombres tombaient en mèches sur un front sale et bombé.

Les autres types étaient plus jeunes. Deux d’entre eux paraissaient à peine sortis de l’adolescence. Tous s’étaient retrouvés à errer près du fleuve au gré d’évasions, de fuites ou de quêtes spirituelles improvisées. Régulièrement, de nouvelles recrues se joignaient à la bande. On interdisait aux femmes de rester. Ce n’était pas l’envie qui manquait, mais les machines n’auraient pas souffert longtemps les cris des nourrissons.

On tendit à Sacha une écuelle taillée dans un bois dur : elle contenait une pâte grasse dont la couleur crayeuse n’avait rien de ragoûtant. « C’est la poix des machines, expliqua Marcel, ça suinte du métal comme de la sueur, alors on le racle avec une spatule : c’est très nourrissant et ça agrémente bien les champignons. Y a même un petit arrière-goût de viande. » Sacha avala sa bouillie sans appétit. Il ne voulait pas manquer de respect à ses hôtes.

« Comment entre-t-on dans la machine ? » finit-il par demander quand le feu ne fut plus que braises. Les jeunes s’étaient depuis longtemps endormis sur leurs paillasses. Les trois hommes le regardèrent d’un air maussade. La relation de confiance que la communauté avait instaurée avec l’intelligence artificielle était la clef de voûte de leur séjour en ces terres : pour rien au monde ils ne l’auraient compromise.

Marcel et Thomas s’échinèrent à dissuader Sacha de mettre son plan fou à exécution et lui proposèrent même de se joindre au groupe : il serait assuré de ne jamais plus manquer de rien, vivrait au grand air et bénéficierait d’une liberté relative. Sacha les remercia, mais ses ambitions étaient ailleurs. La conversation tourna court et chacun regagna sa couche. La nuit tomba sur le camp. Les chouettes se mirent à hululer au clair de lune. De temps à autre, le bourdonnement d’un drone fendait l’air et sa silhouette passait comme une ombre sur la voûte étoilée. Hypnotisé par le tapis constellé de points lumineux, Sacha ne dormait pas. Du temps des villes, jamais il n’aurait pu assister à un pareil spectacle.

Alors qu’il était plongé dans un demi-sommeil, Sacha entendit quelque chose ramper dans sa direction. Le voyageur se redressa, prêt à se servir de ses poings, lorsqu’il constata à la lueur des braises que le troisième homme — celui qui n’avait pas dit son nom — venait discrètement à sa rencontre.

« Il y a un moyen, expliqua-t-il à voix basse avec un fort accent d’Europe de l’Est. Une branche du fleuve est déviée en amont pour refroidir les serveurs. En visant bien, tu peux t’enfiler dans le tuyau. »

Sacha le remercia et, sans attendre le point du jour, quitta le bivouac sur la pointe des pieds pour diriger ses pas vers le fleuve. Il n’avait pas sommeil, et pas davantage de patience, sans compter que s’il restait jusqu’au petit matin, les autres poseraient des questions. Ils risqueraient même de le tuer s’il persistait à jouer les fortes têtes.

Il s’enfonça dans les hautes herbes et ouvrit en grand les paupières, comme si cette grimace lui permettrait d’y voir plus clair. Bientôt, il entendit le courant gronder sur les pierres. Avant de s’éteindre, il contemplerait de ses yeux l’endroit où vivaient et mouraient les machines qui avaient détruit son monde comme on froisse une boule de papier. Il irait jusqu’au bout, même s’il s’agissait d’une quête à laquelle on avait soustrait le sens. Le contraire d’un livre, pensa-t-il en regagnant la rive.

 

Sacha n’eut aucun mal à trouver l’endroit où les robots ponctionnaient le fleuve. À une poignée d’heures de marche vers l’amont, le cours d’eau formait une langue bifide dont l’une des branches, droite comme un I, s’enfonçait dans le sol à travers une arche découpée dans la pierre. Il retroussa son pantalon loqueteux sur ses mollets et jeta sa chemise en boule avant de grimper. Il prit une grande inspiration, puis sauta à pieds joints dans le flot tumultueux. Le courant l’entraîna dans les profondeurs des grottes.

Pendant un temps indéfini, il roula dans la tempête sans plus aucune notion de haut et de bas, comme propulsé dans l’espace, et s’étonna du silence qui régnait sous la surface. Il tâcha de garder son calme : s’il paniquait, il se noierait. Il dériva encore quelques instants jusqu’à heurter une grille de plein fouet. La douleur lui fit boire la tasse, mais il s’agrippa aux croisillons et remonta lentement hors de l’eau.

Le temps que ses yeux s’accoutument à l’obscurité, il reprit son souffle. Le tunnel circulaire avait été foré à même la roche et était obstrué ici d’un barrage destiné à filtrer le courant. À constater sa propreté, Sacha en déduisit que les animaux et les déchets étaient évacués à travers une canule d’aspiration située sous ses pieds. Il leva la tête. Deux mètres plus haut, un carré suffisamment grand pour laisser voler un drone avait été découpé dans la grille. Sûrement une voie de maintenance.

Rassemblant son courage, Sacha se hissa à la force des bras. Les trous du grillage étaient trop petits pour qu’il puisse y coincer ses pieds. À deux reprises, il retomba dans l’eau, mais il parvint à passer la tête par l’ouverture à la troisième tentative. Les doigts ensanglantés, mais le cœur gonflé par la victoire, l’homme se laissa choir et le courant l’entraîna de nouveau à toute vitesse. Il se garda bien cette fois de plonger et maintint son visage au-dessus de la surface. Tout au bout du tunnel, un halo lugubre grandissait. Il effectua quelques mouvements de brasse pour s’approcher du bord et contrôler sa dérive. Bientôt, il rallia l’extrémité de la conduite. La lumière le frappa alors de plein fouet.

La salle où il venait de déboucher pouvait sans doute contenir plusieurs cathédrales, aussi bien en longueur qu’en largeur, mais également en hauteur, empilées les unes sur les autres, tant ses dimensions étaient titanesques. À perte de vue s’étendaient des tours d’un gris terne autour desquelles papillonnaient des nuages de drones. Les gigantesques briques d’informatique grésillaient tels des milliers de criquets, occupées à calculer de nouvelles ramifications algorithmiques ou à perfectionner l’intelligence artificielle. Au centre, comme un œuf posé dans son nid, un colossal nucléus fumant de vapeur fournissait l’énergie nécessaire au fonctionnement du serveur. Du plafond, si haut que Sacha n’en pouvait discerner clairement la limite, des câbles noirs pendaient comme des lianes jusqu’au noyau, mimant les étamines d’une fleur métallique aux proportions extraordinaires. Le fleuve courait droit vers l’œuf.

Sans demander son reste, Sacha nagea vers le bord et chercha une prise. Il n’éprouvait aucune envie de terminer grillé dans le système de refroidissement. Il finit par trouver une aspérité à laquelle s’accrocher et se hissa, tremblant, sur la berge. Le sol de la grotte était de pierre, car le précieux métal ne devait pas être employé inutilement et était pour l’essentiel dévolu aux infrastructures. Il avança à croupetons pour se fondre dans l’ombre de l’une des tours, où il pourrait demeurer discret.

Le spectacle dantesque rappela, curieusement, des souvenirs à Sacha : c’était comme si de titanesques fourmis s’étaient acharnées à rebâtir des villes humaines sous la surface de la Terre. Bien sûr, ces gratte-ciels souterrains ne comportaient ni porte, ni escalier, ni fenêtre, et aucune route goudronnée n’en séparait les blocs, mais l’édifice possédait indéniablement un petit côté new-yorkais.

Un bourdonnement monta à ses oreilles. Le souffle court, Sacha se plaqua contre la paroi et retint sa respiration le temps que le drone s’approche. La machine, attirée par les flaques, voleta jusqu’à lui et, telle une guêpe, l’examina pour déterminer son degré de dangerosité. Sacha ferma les yeux, persuadé d’être volatilisé dans l’instant, mais l’engin finit par se désintéresser de lui et épongea la flaque d’eau qu’il avait laissée. Soulagé autant qu’ébahi, il se dirigea à pas de loup vers le nucléus. Si sa bonne étoile l’accompagnait, il comprendrait peut-être le fonctionnement du complexe avant de mourir.

Outre le fleuve qui découpait la grotte en deux parties dans le sens de la longueur, de larges rigoles percées dans le sol reliaient les tours les unes aux autres. Protégées par une gaine de verre, ces conduites étaient remplies d’une étrange substance gélatineuse et opaque, parcourue de tressaillements électriques et qui émettait des myriades d’éclairs. Sacha en déduisit que les tranchées constituaient les synapses du cerveau électronique et qu’à travers elles, les machines échangeaient les informations plus vite qu’avec n’importe quel câble ou n’importe quelle fibre optique. Mais l’ancien professeur ne parvenait pas à déterminer de quelle matière étaient fabriqués ces liens synaptiques : ce n’était pas minéral, mais cela ne ressemblait pas non plus à quoi que ce soit de végétal ou de métallique. À la manière dont les éclairs sillonnaient les conduites et contractaient la substance rosée, Sacha pencha en faveur d’un champignon. Peut-être s’agissait-il de la même matière qui suintait en surface et que les nettoyeurs dégustaient au bout de leurs spatules ?

Sans un bruit, il gagna le nucléus. Celui-ci était isolé du reste de la grotte par un immense fossé au fond duquel coulait une eau bouillonnante. Il contournait l’œuf, où grouillaient sans doute des flopées de drones et tout autant d’idées rationnelles, lorsque son attention fut attirée par un son familier. Il tassa ses épaules et concentra son ouïe sur sa droite. Il ne s’était pas trompé : il s’agissait bien d’un vagissement.

La poitrine empesée d’une sourde inquiétude, Sacha longea les gigantesques tours de serveurs et usa d’une des conduites creusées dans le sol comme d’un fil d’Ariane. Son chemin le mena jusqu’à une plateforme. Les glapissements redoublèrent d’intensité.

Il grimpa sur le promontoire et constata que ce dernier était percé d’un trou rectangulaire. Il s’apprêtait à avancer, mais les vagissements prirent fin. Il s’approcha sur la pointe des pieds — il était en terrain découvert — et se pencha sur le rebord. Son cœur se souleva alors d’une horreur indicible.

Au fond du trou, sur un plan éclairé par des champignons phosphorescents, gisait le cadavre d’un nouveau-né. Un outil articulé venait de lui ouvrir le crâne et d’en prélever le cerveau pour le déposer dans une coupelle connectée à une gaine transparente. Le petit morceau de matière grise s’agita dans la vasque, s’ébranla de convulsions avant de se liquéfier comme un glaçon sur un radiateur et de s’écouler à travers la conduite.

À deux doigts de vomir, Sacha s’accroupit. Le tuyau était directement relié à la rigole synaptique qu’il avait suivie. Les machines étaient probablement arrivées à la conclusion, somme toute rationnelle, qu’aucun matériau inerte ne parviendrait à concurrencer la rapidité de transmission de la matière grise humaine. Dans un souci d’efficacité, ces dernières usaient donc des cerveaux pour optimiser leur vitesse de communication. Il repensa à Lavoisier.

Une trappe s’ouvrit sous le petit cadavre. Aussitôt, l’enfant dénoyauté tomba dans de grandes broyeuses. Sacha détourna le regard et souhaita avoir eu la présence d’esprit de se boucher également les oreilles. Suivant la même logique de recyclage optimal des déchets, la chair réduite en bouillie était sans doute utilisée pour la lubrification. À la pensée des nettoyeurs qui raclaient la graisse des machines, son estomac se souleva : il répandit les restes de son repas en une flaque acide sur ses pieds nus. Hawking avait eu tellement raison d’imaginer que les machines ne se comporteraient jamais autrement que comme des entités parfaitement rationnelles. Il n’existait aucune malice en elles, juste un souci de perfection dont les efforts ne tendaient qu’à maintenir une forme d’harmonie naturelle. Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. Mais un bourdonnement l’interrompit dans ses divagations et l’empêcha de sombrer dans la folie.

Un drone flottait à quelques pas de lui. Attiré par l’odeur de la bile, il s’approcha doucement de l’humain et, tel un chien privé de ses yeux, renifla l’air à l’aide de ses capteurs. Sacha pria le ciel, les étoiles, tous les anciens dieux et ceux à venir, pour que le robot passe son chemin. Il ne pensait pas à la mort, juste à la douleur, et aux pinces, et aux mâchoires sous la trappe.

« Pitié », murmura-t-il.

Tandis qu’un second drone déposait le fruit vagissant de ses rapines dans le trou, le robot ouvrit sa carlingue. Deux bras articulés se dévidèrent comme des tuyaux de pompier et s’enroulèrent autour des jambes et de la poitrine de Sacha. Le vieux professeur sut alors qu’il ne vivrait pas assez longtemps pour…

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Panoptikon

Jacob n’est pas un prisonnier comme les autres : le pénitencier dans lequel il est enfermé est vide.

La grille roula sur son rail et se referma sur Jacob dans un claquement sourd, dont l’écho remplit toute la cellule et transforma soudain l’air en une mélasse irrespirable.

La geôle consistait en un cube d’environ trois mètres d’arête. Les murs qui circonscrivaient désormais son existence avaient été repeints de frais dans un blanc agressif. Si la paroi du fond était percée d’un soupirail barré de six épaisses tiges de fer, ce dernier était de toute façon trop haut pour être atteint. Les meubles — ou tout du moins ce qui en faisait office — étaient rivés au sol : impossible de s’en servir comme de promontoire d’escalade.

« Vous y serez à l’aise », ironisa une voix féminine.

Jacob pivota sur ses talons. À l’abri derrière la grille de la cellule, l’avocate dardait sur le prisonnier un regard lourd de sous-entendus. Commise d’office, elle n’avait jamais cru un seul instant en l’innocence de son client. Pire, par ses silences savamment distillés pendant la plaidoirie, elle avait tout fait pour qu’il soit condamné. Cela n’avait plus vraiment d’importance désormais : les preuves de sa culpabilité étaient accablantes, défense ou pas.

Jacob toisa l’avocate de toute sa hauteur. Ses bras étaient des troncs couverts d’encre et de griffures, ses deux seuls amis en vérité, de ceux qui ne le laisseraient jamais tomber. Malgré sa petite taille, ce n’était pas le premier gros dur qu’elle accompagnait en détention. Personne ne l’y obligeait, bien sûr, mais elle tenait à être présente à chaque fois. Une manière d’éprouver le poids de sa responsabilité.

« Nous nous reverrons, dit-elle.

— J’espère bien », grinça la brute.

C’était une provocation, rien de plus : certains irréductibles n’arrêtaient de pérorer qu’après plusieurs années d’incarcération. Une fois brisés, ils supportaient alors les plus cruelles humiliations sans broncher. Un jour viendrait où le prisonnier décroiserait les bras et, la bouche béante, accepterait les fessées comme un gosse. Ce programme était infaillible. Une maigre consolation.

« Plus tôt que vous ne le pensez », dit l’avocate. Elle soutint son regard une dernière fois, plaqua son sac contre elle et partit en claquant des talons pour qu’il l’entende s’éloigner. Jacob passa le nez au travers des barreaux, mais ils étaient trop serrés pour qu’il puisse y voir à plus de deux mètres de chaque côté de la cellule. Le fer sentait bon le neuf. Son odeur était électrique, ionisée, comme celle du sang.

Le silence du pénitencier engloutit bientôt les talons de l’avocate et le détenu embrassa sa cellule d’un coup d’œil. Il aurait pu plus mal tomber. Au moins, les draps semblaient propres et le lavabo fonctionnait. De fait, la prison paraissait si neuve que c’était à se demander s’il n’était pas le premier à y mettre les pieds. Il testa le mœlleux de la paillasse — ce n’était pas le Ritz, mais il s’en accommoderait — et vérifia que la chasse d’eau tirait suffisamment. Il n’y avait pas de rideau : il chierait au vu et au su de tous, à commencer par les gardiens.

Jacob se frotta la nuque. Son cou avait la dureté d’un pneu, la peau tannée par les coups reçus et les séances de musculation. Il supposa que la prison disposait d’une salle de sport : toutes les maisons d’arrêt qu’il avait visitées possédaient au moins quelques haltères pour tuer l’ennui. On ne lui avait encore rien expliqué du fonctionnement de l’établissement. À vrai dire, à part son avocate qui venait de le quitter, il n’avait pas le souvenir d’avoir croisé qui que ce soit d’autre.

Il fronça des sourcils : son visage, pour la première fois depuis des jours, s’animait d’une expression. Il ne se souvenait pas du trajet qui l’avait conduit de la salle d’audience jusqu’ici, pas plus que de son adieu au soleil et de son entrée dans le panoptique. Sa mémoire était trouée comme un pantalon au genou, et un voile blanc recouvrait tout ce qui s’était passé entre la sentence et son arrivée dans la cellule. Ils ont dû me droguer, pensa Jacob. Il s’était sans doute débattu, rebellé, c’était bien son genre de faire des esclandres. Mais maintenant qu’il concentrait son attention sur les minutes qui avaient suivi sa condamnation, il croyait se rappeler quelque chose. La piqûre, oui, cela lui revenait. On l’avait conduit de force dans une annexe avant de le sangler sur un siège. Il avait alors ressenti une morsure dans le cou comme si un frelon s’était acharné sur lui et l’avait lardé de coups de dard. La brume s’était emparée de lui. Elle l’avait grignoté morceau par morceau, liquéfiant ses pieds, ses jambes, si bien que l’on avait dû réquisitionner trois costauds pour le jeter dans le fourgon pénitentiaire. Il avait fait le voyage comme sur un tapis volant, en lévitation, et son état l’avait empêché de profiter de ses derniers moments dehors, de respirer l’air sucré du printemps, de sentir une ultime fois le soleil mordre son crâne chauve. C’était une sacrée vacherie.

Jacob se tripota encore la nuque comme si quelqu’un venait d’y briser une queue de billard, colla ses joues contre les barreaux et fit taire les voix qui hurlaient en lui. La prison semblait vide : aucun cri, aucun choc sur le métal des grilles, aucune exclamation des gardiens, aucun grésillement de haut-parleur, ni frémissement de chaîne… Le pénitencier était muet comme un sépulcre.

Il se contorsionna. Là où il était enfermé, il ne pouvait pas voir grand-chose : sa porte donnait sur une coursive circulaire qui dansait autour d’une salle en silo. Trois étages, peut-être plus, de cellules s’égrenaient le long de ce chemin en colimaçon. Au centre, un immense pilier construit d’un bloc soutenait l’édifice. Cet axe était relié à la coursive par quatre passerelles cardinales. Un poste de surveillance y avait été installé, mais de ce que Jacob pouvait en voir, celui-ci semblait aussi désert que le reste du bâtiment : seul l’œil morne d’une caméra braquée sur lui scrutait ses moindres faits et gestes.

Il serra ses poings autour des barreaux. S’il avait été un héros de la mythologie, il aurait été capable de les réduire en miettes par sa seule force, mais rien ne se produisit. Même à compter sur la rage qui montait en lui à mesure qu’il prenait la mesure de sa situation, toute la colère du monde ne suffirait pas à le faire sortir d’ici.

Las et encore engourdi, il traîna des pieds jusqu’au lit et s’allongea. Le matelas était dur. Peut-être un peu trop.

 

Une odeur rance de haricots en sauce le tira du sommeil. Posée sur le sol de la coursive, de l’autre côté des barreaux, une assiette de bouillie dégageait un fumet aussi lourd qu’écœurant. La bouche pâteuse, Jacob se redressa, le corps transi de courbatures. S’il ignorait combien de temps il avait dormi, son estomac criait famine.

Les yeux collés de sommeil, le prisonnier se hissa sur ses jambes et s’accroupit devant la grille. Il pouvait facilement atteindre l’assiette, mais celle-ci était trop large pour passer à travers les barreaux. Déposée en évidence entre le plat et lui, une cuillère reposait sur un sol si propre qu’il semblait avoir été nettoyé quelques instants plus tôt. Sans réfléchir, Jacob voulut tirer le plat à lui. Il inclina le récipient avec précaution, mais il ne pouvait le faufiler à travers les barreaux sans en répandre la moitié du contenu. Il tira la langue, tenta plusieurs positions, en vain.

« Hé ! » appela-t-il dans l’espoir qu’on lui porterait assistance. Les ombres restèrent immobiles. Irrité, le colosse laissa échapper l’assiette : la purée lui brûla la main en éclaboussant le sol. « Merde ! » hurla-t-il, et son écho lui renvoya l’insulte au centuple.

Foutu pour foutu, Jacob récupéra l’assiette vide et entreprit, à l’aide de la cuillère, de transvaser sa nourriture vers l’écuelle. Quand il eut terminé, sa pitance était froide et la coursive tachée de rouge. Il mangea sans joie pour combler son gouffre, mais aussitôt son repas achevé, ses intestins l’élancèrent si fort que la douleur le plia en deux. Il rampa jusqu’à son lit, le front couvert de sueur. Qu’avaient-ils mis dans le ragoût ? Son estomac jouait du tambour, son cœur battait la chamade et ses boyaux se tortillaient comme un nœud de serpents furieux. Bientôt incapable de se contenir, il bondit sur les toilettes. Le siège en inox était glacial : c’était comme de s’asseoir sur un iceberg. Il relâcha ses sphincters et se débarrassa du mal qui lui empoissait les entrailles, jusqu’à ce que son anus lui brûle comme si on y avait enfilé un tisonnier chauffé à blanc. Il grogna de douleur, posa ses coudes sur ses genoux et s’enfouit le visage dans les paumes.

« Bande d’enfoirés ! » hurla-t-il à l’attention des gardiens et des cuisiniers qui, bien à l’abri dans leur cahute, devaient rire de bon cœur.

Une fois délivré, Jacob essuya les larmes qui lui coulaient le long des joues et tendit le bras vers le distributeur de papier toilette. Il était vide.

 

Jacob perdit bientôt toute notion de temps quand il comprit que la lumière que filtraient les barreaux du soupirail n’était pas celle du soleil, mais celle d’un projecteur braqué sur sa cellule. Rapidement, l’obscurité lui manqua : tel un œil rivé sur lui, la clarté ne clignait jamais des paupières et baignait la geôle d’une façon qui finit par lui devenir insupportable. Dans l’impossibilité de demander à qui que ce soit combien de temps s’était écoulé depuis son incarcération, il se fiait désormais à ses cycles de sommeil, mais cette méthode était hasardeuse. En réalité, il ignorait depuis quand il croupissait ici : cela pouvait aussi bien faire une semaine que quinze jours, ou même un mois. Le juge l’avait condamné à vingt-cinq ans. À ce rythme diabolique, il aurait tout aussi bien pu lui infliger la perpétuité.

La cellule s’était salie : d’abord immaculée, la pièce s’était petit à petit empuantie de sueur et d’urine. Personne n’était venu nettoyer les toilettes ou changer les draps, pas plus qu’on ne l’avait autorisé à se dégourdir les jambes dans la cour. Il avait eu tort de juger la prison à son architecture moderne : il s’agissait en vérité d’un sinistre cachot digne du Moyen-Âge dans lequel on espérait qu’il finisse par perdre la raison.

Au moins ne le laissait-on pas mourir de faim. Chaque matin, une assiette remplie à ras bord d’une substance variable l’attendait de l’autre côté des barreaux. Il avait vite appris à manger par terre, assis en tailleur face à la grille pour ne rien renverser du contenu du récipient. Les premiers jours intrigué par ces apparitions spontanées, Jacob s’était mis en tête de rester éveillé jusqu’à croiser le regard de ce sbire sans cœur qui lui déposait sa pitance pendant son sommeil. Mais il s’était privé de repos si longtemps qu’il avait fini par souffrir d’une faim de loup. Tant qu’il gardait un œil ouvert — quitte à faire semblant de roupiller sur sa paillasse —, personne ne venait lui apporter à manger. Mais dès qu’il perdait pied dans des siestes sans rêves, il se réveillait au fumet d’une nouvelle assiettée. Le détenu avait d’abord cru qu’un seul repas quotidien lui serait servi. Pourtant, il s’aperçut vite qu’en dormant plusieurs fois par jour, il recevait autant d’assiettes remplies. Si cette technique d’extorsion avait l’avantage de le nourrir plus qu’à satiété, elle comportait un inconvénient de taille : en l’espèce, il lui était devenu impossible de savoir combien de temps s’était écoulé depuis son enfermement. Cette idée le rendait fou.

Bientôt, Jacob renonça à compter par ses propres moyens et se fia à la barbe qui lui mangeait les joues. Elle lui arrivait désormais au niveau de la pomme d’Adam : sa longueur indiquait, au rythme auquel croissait habituellement sa pilosité, qu’il se trouvait ici depuis plusieurs mois. Son crâne en boule de billard était heureusement épargné : il était chauve depuis l’âge de trente ans. Si la génétique lui permettait de ne pas se soucier de sa coupe de cheveux, ses ongles persistaient à pousser. Contraint de les rogner en se contorsionnant pour atteindre ses pieds, il finit par développer des trésors d’ingéniosité pour garder ses doigts propres, notamment en les limant sur les parois de sa cellule. Lorsqu’il s’y adonnait, une odeur d’os brûlé envahissait la pièce. Ça puait, certes, mais c’était toujours mieux que l’odeur de la merde séchée.

D’enclos aseptisé, sa cellule s’était métamorphosée en un cloaque immonde. Ses draps sentaient tant qu’il avait fini par dormir à même le matelas, se servant du tissu comme d’un tapis pour ne pas avoir à marcher sur la couche grasse, répugnante, de poussière et de peaux mortes qui jonchaient la geôle. L’eau du lavabo avait pris une teinte trouble, d’abord grise, puis brune, si bien qu’il avait renoncé à la boire. Il jeta son dévolu sur le réservoir de la chasse d’eau, par miracle — ou à dessein — épargné par la déliquescence. Ces manœuvres n’avaient qu’un but : l’humilier, le pousser à supplier, à craquer. Ses tortionnaires n’étaient d’ailleurs pas loin de remporter la victoire.

Sa barbe était déjà longue lorsqu’un matin — ou était-ce un soir ? — un affreux pressentiment le tira du sommeil. Son estomac réclamait son dû plus durement qu’il ne l’avait fait ces derniers jours. Rassemblant son courage, le prisonnier roula sur sa couche et marcha jusqu’à la grille. La prison était plongée dans l’obscurité : on avait coupé les projecteurs des autres cellules, si bien que seule la sienne demeurait éclairée. Devant lui, derrière les barreaux, l’attendait son assiette quotidienne… mais celle-ci était vide.

Jacob se plaqua contre la grille comme si, en poussant assez fort, il pourrait s’y fondre. Sa langue était gonflée, ses mâchoires douloureuses. Un cri animal s’échappa de sa gorge, mais aucun écho ne lui répondit.

« Fumiers ! Ordures ! Fils de putes ! »

Jacob s’époumona de longues minutes avant d’épuiser sa liste d’insultes et de synonymes. Il s’effondra, vaincu. On l’avait abandonné. Sa barbe, déjà nouée par deux fois, s’encrouta de restes de repas putréfiés, et son front heurta le sol glacé comme s’il venait de toucher le fond de l’océan. Les sanglots montèrent telle une éruption volcanique, finissant par percer sa dernière couche de dignité. Secoué de hoquets, le colosse voulut laisser les larmes soulager sa douleur. Mais le temps lui manqua.

Une sirène interrompit ses lamentations : l’alarme avait été déclenchée. Un gyrophare clignota au-dessus de la grille, entraînant les ombres du pénitencier dans une gigue macabre sur la coursive et les passerelles. La corne de brume brailla encore et, dans un cliquetis mat, la serrure se déverrouilla. Mue par son moteur, la porte coulissa lentement sur le rail.

« C’est pas possible », souffla Jacob.

Le prisonnier réunit le peu de force qu’il lui restait et parvint à se hisser sur ses jambes amaigries. Clopin-clopant, il gagna le seuil de la cellule et hésita à enjamber le rail, comme une vache confrontée à un enclos électrique. Était-il libre ? « Y a quelqu’un ? » Pas de réponse, ni d’écho. C’était comme si l’obscurité avait changé de densité et qu’elle étouffait les sons de par sa seule consistance.

Jacob empoigna la rambarde comme une béquille et se pencha sur le trou de nuit qui s’enfonçait vers le centre de la Terre. Il y régnait une telle pénombre qu’il lui était impossible d’en distinguer le fond. Levant les yeux au ciel, ou plutôt vers l’absence de ciel, il constata le même étirement de la structure vers l’infini. Ce qu’il avait d’abord pris pour un silo était en réalité une tour.

« Hé ho ! » tenta-t-il une dernière fois. Personne ne lui répondit. Peut-être que la prison avait été abandonnée par son personnel, oubliée de tous : la compagnie d’électricité avait fini par couper le jus, si bien que les relais auxiliaires avaient aboli tous les systèmes de sécurité et enclenché l’ouverture des portes. Un espoir fou le submergea. S’il descendait assez bas, là, dans le noir, il pourrait peut-être atteindre la sortie. Qui l’empêcherait de s’évader, les gardiens invisibles ou l’âme esseulée qui lui apportait ses repas jusqu’alors et qui avait fini par le laisser elle aussi ?

Jacob prit son courage à deux mains et avança. La coursive descendait en pente douce le long des cellules. Il put alors constater de ses yeux la vérité qu’il avait soupçonnée : les autres geôles étaient inoccupées et brillaient encore de la propreté du premier jour, quoiqu’un peu ternies par la poussière.

Au bout de trente mètres, la visibilité chuta de façon drastique : il voyait à peine le bout de ses pieds. Avec pour seul phare le projecteur de sa cellule, le détenu poursuivit sa plongée dans les entrailles du bâtiment jusqu’à ce que le spot ne soit plus qu’un vague halo pas plus lumineux qu’une étoile au firmament. Le garde-fou lui servait de fil d’Ariane.

Cette tour n’en finissait pas de descendre, et plus il poussait en avant son périple, plus Jacob était ébahi par les dimensions cyclopéennes de la structure. Le noir l’enveloppait comme un suaire. Ses yeux ne lui étant plus d’aucune utilité, il ferma ses paupières et usa de son bras libre comme d’une canne d’aveugle.

Un bruit chuinta sur sa droite. Jacob crut d’abord qu’un tuyau de gaz fuyait. Il retint sa respiration et tâcha de faire taire son cœur qui battait à tout rompre. Le murmure provenait d’une cellule dont il ne devinait rien, mais sa grille béait probablement à l’instar de toutes les autres. Comme un funambule choisissant, pour le plaisir du spectateur, d’abandonner son balancier, il lâcha la rambarde et dirigea ses pas vers le son. L’obscurité lui donna le vertige, si bien qu’il tituba plus qu’il ne marcha vraiment.

« Il y a quelqu’un ? »

Sa voix sonnait d’une façon absurde, comme une manifestation inutile de son corps au même titre que sa pisse ou sa sueur. Il avança à croupetons en tâchant de faire le moins de bruit possible. Le murmure gagnait en intensité. Maintenant, il ne ressemblait plus tant que ça au sifflement d’une conduite percée, mais plutôt au souffle chuintant de deux lèvres pincées. Une onde de frayeur parcourut le prisonnier des pieds à la tête. Se pouvait-il qu’un autre détenu se trouve ici, plongé dans le noir ? Sa main toucha la grille. S’il quelqu’un habitait cette cellule, il était hors de question qu’il y entre, d’autant que les yeux de l’inconnu pouvaient très bien s’être mieux adaptés à l’obscurité que les siens.

« Est-ce qu’il y a quelqu’un ? » répéta-t-il.

Le chuintement prit fin. Jacob, à deux doigts de paniquer, invoqua le peu de raison qui lui restait. Une langue claqua dans le noir. Le détenu serra les dents.

« Salaud », entendit-il. « Salaud. Salaud. Salaud. Salaud. Salaud… »

Ce qu’il avait pris pour une fuite n’était en réalité qu’une litanie ininterrompue de chuchotis sombres et déments. Il recula d’un pas. Les chuchotis se transformèrent en murmures, puis gagnèrent en puissance et se firent invectives.

« Salaud ! Salaud ! Salaud ! … »

Jacob repensa au havre de sa cellule, avec toute sa lumière et ses odeurs qu’il connaissait sur le bout des doigts. Cette voix lui donnait la chair de poule : son timbre était enfantin, mais le ton sonnait comme celui d’un adulte.

« SALAUD ! » hurla l’inconnu dans le noir.

Des pas claquèrent dans l’obscurité. C’était plus qu’il n’en pouvait supporter. Jacob prit ses jambes à son cou et détala, non pas en direction de la base de la tour, mais vers son sommet, avec pour idée fixe de retrouver la lumière. Un rire aigu cliqueta dans son dos, hystérique, et l’écho de cette hilarité rebondit sur les murs là où ses propres cris ne lui étaient plus renvoyés. Il accéléra, hors d’haleine, tandis que les pas derrière lui s’emballaient de concert.

« Au secours ! » hurla Jacob.

Seul un rire éthéré répondit à sa supplique. Le noir commençait à se diluer. Il aperçut de nouveau ses pieds et ses mains et, lorsqu’il leva la tête, il entrevit le halo de sa cellule. Ses poumons lui brûlaient comme si un pinceau invisible les avait barbouillés de chaux.

« Laissez-moi tranquille ! » Mais les pas continuaient de claquer dans son dos, et le rire de caqueter dans le néant. Une sirène hurla. Cent millions de gyrophares entrèrent alors dans la danse et réveillèrent les ombres autour de lui. Il y avait assez de lumière pour qu’il constate de ses yeux jusqu’où allait la tour, jusqu’où elle descendait, mais Jacob avait bien trop peur de ce qui lui courait après pour s’en inquiéter. Cette alarme n’indiquait rien d’autre que la fermeture imminente des grilles : s’il ne rejoignait pas sa cellule à temps, il resterait enfermé dehors, avec l’affreuse chose qui lui collait au train.

À demi mort, il finit par atteindre son cachot juste à temps pour se faufiler à travers les barreaux. Hors de danger, le détenu se pencha sur la cuvette des toilettes et vomit un jet de bile acide qui lui vrilla l’estomac et lui enflamma la gorge. Haletant, il se retourna.

« Non ! » s’écria-t-il.

De l’autre côté de la grille, debout sur la coursive, un garçon en uniforme d’écolier le dévisageait avec délectation. Ses yeux étaient des piques chauffées à blanc, et ses dents jaunies par la pourriture étaient aussi pointues que des clous rouillés.

« Bonjour, Jacob », susurra l’horrible apparition.

Le détenu fit un pas en arrière et se heurta au mur de la cellule. Il connaissait bien le visage de cet enfant : celui-ci le hantait encore quelquefois, lorsque Jacob laissait des souvenirs toxiques s’insinuer dans sa tête. C’était celui du garçon qu’il avait tué sur le chemin de l’école.

 

Il n’avait appris son prénom qu’une fois assis sur le banc des accusés. Damien était un garçon de huit ans qui aimait les dessins animés et vouait un culte à ses baskets neuves, comme tous les enfants de son âge. Jacob avait gardé le silence pendant l’énoncé des charges qui pesaient contre lui, mais les années qui s’étaient écoulées depuis le procès n’empêchaient pas les mots de danser dans sa tête aussi clairement que s’il les avait entendus la veille.

« Pourquoi ? avait demandé le juge.

Parce que j’étais incapable de faire autrement », s’était-il entendu répondre en lui-même, se gardant bien d’ouvrir la bouche. Saoul, il avait percuté l’enfant au volant de sa voiture avant de prendre la fuite. Damien s’était éteint tandis que l’ambulance filait vers les urgences. Pourquoi s’était-il enfui ? Quelle question saugrenue. Aucune réponse ne serait de toute façon en mesure de contenir la rage qui animait désormais le garçon.

La sirène résonna dans le silence de la prison. Aussitôt, Jacob se plaqua contre la grille. La porte roula sur son rail. Sans attendre l’ouverture complète, le prisonnier se faufila à travers l’entrebâillement, grimpa par-dessus la rambarde et emprunta la passerelle qui menait au pilier. C’était ici que l’attendait son assiette désormais, déposée à chaque endormissement par le même enchantement dont il avait bénéficié depuis son arrivée. Des années s’étaient écoulées depuis sa première incursion dans les ténèbres, mais Damien courait toujours aussi vite.

L’enfant habitait l’obscurité. Dès l’ouverture des grilles, ses cris de rage montaient des tréfonds de la tour. Jacob devait alors se dépêcher d’aller récupérer son assiette en équilibre sur la passerelle en faisant de son mieux pour ne pas chuter dans le vide, puis retourner dans sa cellule avant que le bambin carnassier ne l’attrape. Damien n’était plus un garçon ordinaire : depuis leur dernière rencontre sur la route, l’enfant s’était métamorphosé en une créature assoiffée de sang, affamée de chair, dont la nature même échappait à l’entendement. Son visage au teint cireux offrait un écrin de choix à un râtelier digne d’un poisson des grandes profondeurs et, pour ne rien gâcher, celui qui partageait le noir avec le prisonnier ne prenait pas une ride, là où l’âge avait fini par rattraper Jacob. Ce dernier croupissait dans sa cellule depuis des dizaines d’années — peut-être même davantage — et alors que sa barbe s’était teintée d’argent et de craie, les cheveux du garçon étaient toujours d’un noir de jais.

Désormais affaibli et souffreteux, Jacob tendit la main vers l’assiette. Il voulut l’attraper, mais ses doigts gourds le trahirent : le repas bascula dans le gouffre avant de disparaître dans l’océan de nuit qui s’enfonçait sous ses pieds. Le prisonnier soupira. Il n’avait pas le temps de traîner. Déjà, les pas du garçon claquaient sur la coursive pour venir le chercher. Il serait bientôt trop âgé pour lui échapper : il devrait alors choisir entre se laisser mourir de faim et périr sous les crocs du démoniaque marmot.

Jacob regagna sa cellule l’estomac vide et attendit patiemment que la porte se referme pour lever la tête. Derrière, dans une semi-pénombre, Damien le toisait d’un œil gourmand.

« Bonjour, Jacob.

— Bonjour, Damien. Pas encore aujourd’hui. »

Certains jours, leur échange se drapait de solennité, mais l’enfant finissait par grogner, l’injurier de tous les noms et redescendre en traînant des pieds dans ses ténèbres. Ce manège durait depuis si longtemps que Jacob se demandait si sa culpabilité n’avait pas bâti cette illusion pour lui épargner une solitude trop pesante. Mais, pour une chimère, Damien hurlait très fort. Ses cris lui vrillaient les oreilles chaque jour de chaque semaine de chaque mois de chaque année, et ces vociférations le tétanisaient tant que le détenu n’avait pas encore trouvé le courage de se confronter à ses doutes.

Il rumina son échec jusqu’à ce que la douleur de ses yeux l’emporte sur celle de son estomac. Il lapa quelques gorgées d’eau dans les toilettes, fit un nouveau nœud à sa barbe et se coucha sur le flanc. Où puisait-il la force de ne pas abréger ses souffrances ? La perspective de revoir un jour le bleu de l’azur le gardait peut-être en vie. Tout portait à croire qu’on l’avait oublié ici, mais la raison avait cédé la place à l’habitude : son corps répondait désormais à des automatismes indépendamment de son propre désir. Une farouche envie de survivre lui collait à la peau.

Le sommeil l’emporta sur d’autres rivages. Lorsqu’il se réveilla, la sirène résonna et il tenta de nouveau sa chance, cette fois-ci avec succès. Il dégusta sans joie une assiette de bouillie devant l’enfant qui, dans l’ombre, faisait crisser ses crocs dans l’attente du grand jour.

« Je regrette tellement », lui confia-t-il un jour.

Il ignorait si le garçon le comprenait ou s’il n’était rien de plus qu’une bête sauvage. Cela ne l’empêchait pas d’essayer : Damien était sa seule compagnie. Quelque part, sa présence était rassurante. Elle signifiait qu’il existait, que sa vie n’était pas indigne de tout intérêt, même pour être détesté.

Aussi lorsque vint le jour où Damien disparut, Jacob ne sut plus sur quel pied danser.

« Damien ! » hurla-t-il des heures durant, penché sur le parapet. Mais plus aucun cri ne s’élevait des ténèbres.

Les portes des cellules s’étaient ouvertes une dernière fois et ne s’étaient plus jamais refermées. Le générateur auxiliaire devait s’apprêter à rendre l’âme. S’il en jugeait à la manière dont papillonnait son projecteur, ce moment était proche désormais. Il mourrait dans le noir, seul, et si la main invisible continuait de lui fournir sa pitance, il finirait par chuter dans l’abîme et se fracasser les os au pied de la tour. Quant à Damien… l’enfant était peut-être mort de faim, de n’avoir jamais réussi à plonger ses crocs dans la chair de son bourreau. Quelque part, cette pensée satisfit Jacob : il avait survécu à sa victime à deux reprises.

Quand le projecteur s’éteignit, plongeant le vieil homme que Jacob était devenu dans le noir total, le prisonnier éclata de rire. L’écho de son hoquet se répercuta en cascade dans toute la tour. L’anomalie ne fit que redoubler son hilarité : le son était revenu, mais l’image avait été coupée.

Ébranlant ses vieux os, il marcha à tâtons jusqu’au garde-fou et, au prix d’immenses douleurs, l’escalada. À considérer son état de délabrement, il devait avoir passé plus de quarante années en détention, soit quinze de plus que la peine qui lui avait été infligée. Il s’éteindrait comme un chien, à l’abri des regards, avec la prison pour seul tombeau.

Le détenu baissa les yeux vers l’abîme. Au fond, dans le flou d’une distance incommensurable, brillait une lueur rougeâtre comme la bouche d’un ver immense ou l’éclat d’un lac de magma. C’était nouveau. Dommage que je n’aie plus les jambes pour descendre, songea-t-il avec résignation.

Le pénitent desserra ses poings et laissa la pesanteur le pousser dans le vide. Un cri de peur monta en lui. Il le laissa éclater jusqu’à ce que, hors de souffle, il soit contraint de reprendre sa respiration pour le continuer. C’est absurde, cette chute est interminable, se dit-il en repensant à Alice et à son vol inversé vers le Pays des Merveilles. Pour un peu, il aurait eu le temps de piquer un roupillon avant de s’écraser.

La tache de lumière grandissait sous lui : bientôt, il se trouva assez près du fond pour en déterminer la source. Jacob poussa un nouveau cri, pas de résignation cette fois, mais de terreur.

À la base de la tour l’attendait non pas le cœur magmatique d’un volcan en éruption, mais une foule compacte d’enfants entassés les uns sur les autres. Leurs bouches, hérissées de crocs, claquaient vers le ciel, comme des oisillons impatients que le ver tombe du bec maternel. Le fond de leur gosier dégageait une lueur d’incendie, comme si le feu de la vengeance brûlait depuis longtemps en eux. Pris en étau dans la marée humaine, le visage fendu d’un sourire mauvais, Damien regardait le petit oiseau chuter du nid avec satisfaction.

« Bonjour Jacob », dit l’enfant.

Mais le prisonnier n’eut pas le temps de répondre. Sitôt qu’il eut touché le sol, amorti dans sa dégringolade par des centaines de mains potelées, les adorables bambins lui sautèrent à la gorge et déchirèrent sa chair en lambeaux. La douleur, insupportable, de ses muscles arrachés, de sa peau tiraillée, de ses nerfs sectionnés et de ses tendons rompus, lui vrillait l’âme tout entière, mais son corps ne se décidait pas à mourir.

« Pitié ! » hurla-t-il comme une prière, mais les enfants lui dévorèrent la langue, puis les joues, et ils croquèrent ses dents comme des sucreries. Jacob constata alors avec horreur que sa chair repoussait sur ses os à mesure que les enfants s’en repaissaient : le festin ne faisait que commencer.

Le détenu s’abandonna alors tout à fait à la douleur et enferma sa raison loin, très loin dans sa tête, à l’abri d’une cellule dont la porte ne s’ouvrirait plus jamais.

 

« Il se réveille… »

Jacob ouvrit les yeux. La lumière était revenue. « Écartez-vous, laissez-le respirer. » Respirer, le prisonnier l’aurait bien voulu, mais un tube obstruait sa trachée comme un serpent tapi dans sa tanière. Il étouffait. D’instinct, il essaya de lever les mains vers sa bouche, mais ses poignets étaient sanglés. « Enlevez-lui le respirateur ! » s’impatienta une troisième voix. On arracha le tuyau de sa gorge et un feu se mit à brûler derrière sa langue. On lui tendit une pipette, et il s’accrocha à cette manne comme le nouveau-né au sein de sa mère. « Il refait surface. » Jacob ouvrit alors les yeux comme s’il ne l’avait pas fait depuis mille ans.

Sanglé sur un lit métallique dévolu d’ordinaire aux salles d’urgences des hôpitaux, le détenu gisait allongé dans l’annexe du tribunal où l’on avait prononcé son jugement une éternité plus tôt. Son avocate le dévisageait d’un air vaguement répugné. Elle n’avait pas vieilli. « Ça a marché ? » demanda-t-elle. Un homme vêtu d’une blouse hocha la tête, puis remplit une seringue d’un liquide transparent. Il planta son aiguille dans le bras de Jacob. L’ours émit un grognement.

« Comment vous sentez-vous ? » l’interrogea le juge.

La bouche comme passée au plâtre, le détenu s’humecta les lèvres.

« Je… Où suis-je ?

— Au palais de justice, où vous avez été reconnu coupable d’homicide et de non-assistance il y a six heures.

— Six… heures ? »

On lui défit ses sangles. Le prisonnier se dressa sur son séant et passa ses mains en revue. Elles n’étaient plus ridées comme celles qu’on lui avait dévorées dans la tour, mais jeunes et lisses à nouveau. « Un miroir ! » souffla-t-il. Avec un soupir las, son avocate lui tendit un poudrier pour qu’il puisse admirer son reflet dans le couvercle : son visage n’avait pas pris une ride. « Nous prenons acte que votre peine a été accomplie selon la loi », annonça le juge, avec l’aval des médecins. « Vous êtes libre. »

Jacob demeura muet de stupeur, puis s’effondra à genoux. L’avocate, elle, leva les yeux au ciel et préféra quitter la pièce. Le désengorgement des prisons était une cause à laquelle elle adhérait en tant que professionnelle de la justice, mais elle trouvait toujours que la sortie de stase d’un condamné était un spectacle assez répugnant, pour ne pas dire immoral. Après tout, si les substances qu’on injectait au détenu sitôt la sentence prononcée produisaient le même effet qu’un emprisonnement de plusieurs dizaines d’années, elles ne guérissaient pas la peine des familles. Comme tous les candidats au barreau, elle avait redoublé de patience pour écouter le récit de ceux qui avaient subi cet enfermement cérébral. Elle s’était alors convaincue de la souffrance sincère qu’ils avaient endurée lors de leur détention. Néanmoins, le sentiment d’indécence l’emportait souvent chez elle, en dehors de toute rationalité.

Jacob remercia le personnel médical et l’équipe judiciaire de tout son cœur et, tremblant, quitta le palais de justice. Dehors, le ciel brillait d’un éclat surréel. Le soleil culminait à son zénith.

Sous le regard sombre des parents de Damien qui, restés sur le parking du tribunal, avaient attendu pour assister à sa sortie, Jacob longea le bâtiment et disparut au coin du carrefour suivant.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Sur la route

D’aussi loin qu’Aaron puisse se souvenir, il s’est toujours trouvé dans la file d’attente.

Aaron n’avait aucun souvenir hors de la queue. La file s’étendait sur des milliers de kilomètres, traversant plaines, forêts, déserts et fleuves sans distinction de frontière, et courait en une ligne sinueuse qui épousait les contours des obstacles naturels. La piste, depuis toujours son seul horizon, avait été creusée par les pas de ceux qui, des centaines d’années plus tôt, l’avaient empruntée avant lui. Les pieds des voyageurs éreintés continueraient d’éroder son tracé longtemps après sa mort, car de nouveaux candidats rejoignaient chaque jour la queue. Ils remplaçaient les hommes et les femmes qui, trop faibles ou trop vieux, mouraient sans en avoir vu la fin.

Aaron gardait en lui le visage de son père, à défaut de se rappeler son nom. Quelques heures avant sa mort, le vieil homme s’était penché sur l’enfant qu’il était comme la cime d’un arbre soufflée par le vent. Son ombre avait alors éclipsé le soleil.

— Prends ceci, avait murmuré le vieillard en tendant à Aaron une bourse de cuir. Je n’en aurais plus besoin.

L’enfant avait ouvert le sac et plongé son nez à l’intérieur. Blottis au fond de la poche, une dizaine de noyaux pas plus gros qu’un caillou attendaient leur heure, bien au sec dans l’obscurité de leur cachette.

— Des graines de cerisier, avait expliqué le vieil homme. C’est un vrai astronaute qui me les a offertes. Elles ont poussé sur Terre, mais elles sont spéciales : elles ont voyagé dans l’espace, à bord d’une fusée. Je ne plaisante pas ! Des mois après leur retour, on a en planté une dans le jardin du monastère d’où elles provenaient. Les bonzes prenaient soin de ce cerisier depuis des millénaires, mais ils n’avaient jamais réussi à en extraire de nouvelles pousses. Pourtant, l’un des noyaux de l’espace a fleuri en moins d’un mois, donnant naissance à un arbre plus beau et plus vigoureux que son ancêtre. Mais alors que les fleurs du cerisier originel comportaient vingt pétales, celles du nouveau-né n’en comptaient que cinq. Comme les doigts de la main.

Aaron avait reçu le cadeau comme une bénédiction et serré la bourse contre son ventre comme s’il s’agissait d’un trésor dont on lui confiait la protection.

— Qui sait ce dont ces graines sont capables ? avait terminé son père.

Peu avant le coucher du soleil, le vieil homme était mort. Son corps, comme celui de tous ceux qui passaient de vie à trépas au milieu de la file, avait été laissé sur le bas-côté, sans que personne ne prenne la peine de l’enterrer ou d’y mettre le feu. L’attente était si longue qu’aucun voyageur ne souhaitait perdre sa place.

Aaron avait fort bien pu déformer cette histoire, la compléter de bribes de rêves ou l’avoir carrément imaginée pour pallier l’absurdité de son périple. Cette petite bourse cognait désormais contre sa hanche, suspendue à sa ceinture par un anneau de cuivre. Son contenu n’avait depuis plus jamais vu la lumière du jour, mais continuait de produire un léger crissement à chaque pas qu’il faisait. D’une certaine manière, vérité ou mensonge, cette pochette était une histoire qu’il portait avec lui, et à travers laquelle son père poursuivait son propre chemin.

Compte tenu de la chaleur, la queue avait avancé lentement aujourd’hui. Plus jeune, Aaron comptabilisait ses pas pour évaluer chaque jour la distance parcourue. Les mauvaises semaines, la file d’attente pouvait ne progresser que de quelques centaines de mètres, en fonction du paysage et de ce qui se passait en amont. Quand ils étaient chanceux, les voyageurs marchaient plus de cinq kilomètres avant que le soleil ne disparaisse derrière l’horizon, sonnant la fin de la marche. Ses pieds, depuis longtemps transformés en rochers, ne ressentaient plus la douleur des longues journées passées à piétiner : cors, ampoules et cals avaient fini par le doter d’un cuir épais qui le protégeait des blessures. Les nomades choisissaient souvent de progresser nus pieds, comme en témoignaient les innombrables paires de chaussures et de sandales abandonnées le long du chemin. Il suffisait de marcher quelques mois pour comprendre qu’elles ne faisaient que retarder l’inévitable moment où vos pieds se changeraient en d’immondes sacs de chair à vif, avant de cicatriser pour mieux se renforcer.

Aaron pencha la tête sur le côté : la ligne disparaissait à environ deux kilomètres derrière la crête d’une colline et le soleil était bas. À cette allure, il ne verrait la suite du paysage que demain matin.

Bientôt, des sifflets montèrent de l’avant. Les voyageurs s’arrêtèrent dans un soupir de soulagement. Les jeunes, dont les jambes se fatiguaient plus vite, s’effondrèrent sur le chemin, tandis que les plus âgés jetaient des regards inquiets autour d’eux afin de trouver le meilleur emplacement pour leur bivouac. Aaron porta son dévolu sur un vieil arbre qui, à quelques mètres de la piste, peignait la terre d’une nappe d’ombre. Le ciel était clair : à défaut de le protéger des caprices du climat, le feuillage empêcherait les étoiles de le dévisager.

— Hé, Aaron ! l’interpella une jeune femme au visage barbouillé de terre. Je peux partager ton abri ?

En journée, Gabrielle marchait à une dizaine de mètres derrière lui. Ils s’étaient toujours bien entendus. Si les règles de la queue interdisaient à Gabrielle de rejoindre Aaron, rien n’empêchait que les deux jeunes gens se retrouvent une fois le soleil couché : il suffisait qu’ils regagnent leur place au moment du départ.

— Pas trop fatigué ? demanda-t-elle en s’effondrant dans la poussière.

Aaron lui adressa un sourire bienveillant. Sa question lui paraissait autant destinée à lui qu’à elle-même, et la façon dont elle la réitérait chaque soir tenait davantage du mantra que de l’inquiétude sincère.

— Ça va, répondit-il.

Il inspecta ses pieds pour vérifier qu’il ne s’était pas blessé sur une roche, puis cracha sur ses orteils pour les masser. Gabrielle l’imita, et ils demeurèrent silencieux le temps que les autres s’éparpillent alentour. En été, les nuits étaient courtes : dans quelques heures, ils reprendraient leur chemin. La file regagnerait alors sa forme initiale, chacun à la place qu’il occupait la veille.

— Il va faire froid, gémit la jeune femme en se frictionnant les bras.

Gabrielle tira de son sac à dos un sweat-shirt qu’elle enfila par-dessus son débardeur loqueteux avant d’en rabattre la capuche sur ses yeux. Ainsi accoutrée, elle ressemblait à une nonne.

— Tu peux dormir contre moi, dit Aaron.

Comme si elle n’avait jamais attendu rien d’autre que cela, la voyageuse obtempéra et rampa jusqu’au tronc où Aaron était adossé. Cherchant la meilleure manière de s’installer, elle finit par se recroqueviller contre le jeune homme, le dos tourné, en usant de son bras comme d’un oreiller. Alors qu’ils essayaient de s’endormir, leurs estomacs gargouillèrent de concert et ils rirent. Le convoi n’avait croisé aucun arbre fruitier aujourd’hui, et les réserves de viande séchée n’étaient pas au zénith de leur forme.

— Peut-être demain, souffla Aaron en bâillant.

La nuit tomba sur le bivouac. Éparpillée comme une chaîne aux maillons brisés, la file d’attente n’était plus qu’une constellation de points lumineux qui parsemaient la campagne jusqu’à l’horizon, au gré des feux allumés par les voyageurs les moins éreintés.

— Je pourrais marcher avec toi, finit-il par dire.

Gabrielle ne répondit rien. Un instant, le jeune homme crut qu’elle dormait. La fille haussa les épaules.

— J’ai pas envie que tu perdes ta place.

Aaron laissa son regard se diluer dans les feux. Ils n’étaient séparés que d’une centaine de places. À l’échelle du cortège, son recul ne serait pas si conséquent, même si de folles rumeurs racontaient qu’au terme du chemin, ils devraient progresser un par un, en file indienne.

— Je m’en fiche. Les journées sont longues et…

— Et quoi ?

La jeune femme tourna son visage rond vers Aaron.

— Il m’arrive de souhaiter t’avoir à mes côtés.

Gabrielle se blottit contre sa hanche. Le garçon sentit une chaleur monter dans son torse, mais n’en dit mot.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle en se passant une main dans le dos.

Aaron se souvint de la bourse et fit glisser l’objet de la gêne sur sa ceinture. Gabrielle pivota, posa son menton sur son épaule et enroula sa cuisse autour de la sienne.

— C’est vrai, que je te manque ?

Aaron hocha la tête. Aussitôt, Gabrielle tendit le cou et plaqua ses lèvres contre les siennes. Dans son étreinte, le jeune homme perçut autant de passion que de soulagement. Le désespoir est un fardeau qui gagne à être partagé, songea-t-il en lui rendant son baiser.

 

S’il y avait une file d’attente, c’est qu’il y avait au bout quelque chose à attendre. Des histoires, Aaron en avait déjà entendu des tas, et les nouveaux arrivants n’étaient pas en reste. Depuis les tréfonds des dernières places, leurs racontars remontaient la queue en quelques mois, au pire quelques années, et la file en frémissait comme une seule entité organique. Aucune rumeur n’était en revanche jamais redescendue, comme si ceux qui étaient arrivés n’avaient pas voulu répandre la vérité une fois rendus. Aaron ne parvenait pas à déterminer s’il s’agissait d’une bonne ou d’une mauvaise chose. Pour lui qui était né dans la marche et n’avait jamais rien connu d’autre, l’absurdité de l’expédition était une donnée parmi d’autres, pas plus importante que le reste. Mais certains nomades mettaient un point d’honneur à échafauder les théories les plus invraisemblables.

Nombreux étaient les processionnaires qui attribuaient à la queue des motifs religieux. Si certains participaient au voyage dans l’espoir d’arriver à un temple mystérieux où ils pourraient enfin se prosterner devant la divinité de leur choix, d’autres imaginaient un périple ne prenant fin qu’avec la mort. C’était une hypothèse viable, si l’on prenait en considération qu’aucune rumeur n’était jamais revenue de l’avant du cortège. Chez les défenseurs de la théorie du culte, plusieurs visions se bousculaient. Les échanges se terminaient quelquefois dans le sang, d’aucuns priant un dieu unique là où d’autres vénéraient un panthéon protéiforme. Ces deux conceptions étant irréconciliables, on évitait d’afficher sa foi devant des inconnus. Parallèlement, une branche théiste minoritaire pensait suivre un prophète. Car si la queue avait une fin, elle devait nécessairement avoir un début, et il était envisageable que cette locomotive soit aussi mobile que son cortège. L’avant-garde — constituée du prophète, puis de sa descendance — pouvait très bien marcher en tête, suivie par une foule de croyants se gardant bien de partager leur bagage spirituel avec l’arrière : en veillant jalousement sur le secret, ces éclaireurs s’imaginaient peut-être former une caste élue. Le reste du peloton n’aurait été ainsi que la queue de la comète, des poussières, qui se consumaient dans l’usure des temps et qui mouraient en vain.

Aaron avait eu vent de rumeurs plus prosaïques où tout partait d’un malentendu. Un gigantesque centre commercial aurait ouvert autrefois, si beau et si grand que les foules du monde entier s’y seraient précipitées. Le magasin ne pouvant accueillir tous ces visiteurs, une file d’attente se serait spontanément formée afin d’en contenir le flot, si longue qu’au fil des ans, ceux qui s’y seraient agglutinés auraient fini par oublier ce pour quoi ils s’y trouvaient. La mémoire dans la chaîne était une denrée rare : si certains juraient leurs grands dieux que la queue durait depuis des millénaires, d’autres prétendaient qu’elle n’était âgée que de deux siècles. Quoi qu’il en soit, le centre commercial devait avoir depuis longtemps fermé ses portes. Cette vision — toute fantasque soit-elle — avait pourtant un argument en sa faveur : tous les marcheurs transportaient avec eux quelque chose de précieux. Aaron gardait les noyaux de cerise de son père. Gabrielle avait dans son sac une pièce d’argent, un métal autrefois considéré comme valant plus que son poids. L’homme qui devançait Aaron dans la file, même s’il ne s’en était jamais ouvert, possédait un petit livre qu’il consultait en catimini lorsque la fatigue le harassait et dans lequel il puisait des forces. Ces biens serviraient de monnaie d’échange une fois leur quête achevée, ce qui renforçait l’idée d’une transaction marchande. Mais Aaron était loin de penser que toutes ces breloques se valaient : il ne voyait pas en quoi ces dernières ne pourraient pas servir d’offrande ou de simple tribut. La vérité, c’est que personne n’en savait rien, et que ces histoires n’existaient que pour chasser l’ennui entre deux pas douloureux.

Le gémissement d’un enfant tira Aaron de ses pensées. Il tourna la tête vers Gabrielle. La jeune femme, le visage livide, tenait dans ses bras un garçonnet âgé d’un peu plus de deux ans. Collé contre le sein dénudé de sa mère, le bambin manifestait d’inquiétants signes de faiblesse.

— Il ne boit plus, se lamenta-t-elle.

Trois hivers s’étaient écoulés depuis leur nuit sous l’arbre. Joseph était né un an plus tard, et sa venue au monde avait été bénie par des latitudes clémentes, riches en plantes comestibles et en gibier qu’Aaron avait appris à chasser, à défaut d’aimer en manger la viande. Mais cela faisait des semaines qu’ils se traînaient sur un paysage désertique où seules de maigres mousses poussaient sur les rochers. Le petit Joseph n’avait plus la force de marcher.

Aaron et elle échangèrent un regard désespéré. Si l’enfant ne prenait plus le sein de sa mère, ce n’était pas parce qu’il était trop grand, mais parce que le lait s’y était tari depuis longtemps. Squelettique et débraillée, Gabrielle n’était plus que l’ombre d’elle-même.

— Nous négocierons au prochain bivouac, dit Aaron.

Gabrielle accueillit sa réponse avec résignation et, la nuit venue, le père abandonna sa famille au pied du feu qu’il avait péniblement réussi à allumer. Les touffes de mousse qu’il était parvenu à glaner produisaient davantage de fumée que de chaleur et la plaine était traversée d’une bise glaciale. Il marcha jusqu’au groupe suivant et interrogea hommes, femmes et enfants à la recherche d’un morceau de viande séchée que son fils pourrait ronger. La famine frappait durement le convoi, aussi les ressources étaient-elles rares et soigneusement dissimulées. Il réussit néanmoins à émouvoir un autre patriarche et à troquer quelques lanières de chair salée contre le seul bien qu’il lui restait. Au retour, il peina à retrouver son feu tant la queue s’était éparpillée sur la lande. Sa vue était brouillée par la fatigue et la faim.

— C’est mieux que rien, dit-il en tendant l’un des morceaux de viande sèche à Gabrielle.

La jeune femme lui arracha des mains le misérable lambeau et le frotta contre les lèvres de son fils. Le garçonnet émit un gémissement, puis se mit à téter le fragment pour le ramollir. Bientôt, il réussit à y planter les dents.

— Ça va mieux, souffla-t-elle.

— Bien.

Ils décidèrent de conserver trois bâtonnets pour Joseph tandis qu’ils se partageraient les deux restants. Quand Gabrielle demanda à Aaron de quelle façon il se les était procurés, celui-ci baissa les yeux et pleura.

— Les noyaux ? devina-t-elle.

Aaron tira de son pantalon deux petites graines de cerisier, qu’il exhiba à sa compagne comme un trophée.

— Il en voulait davantage, parce que ça ne se mange pas et que même s’il les plantait maintenant sur le bord du chemin, il faudrait des années pour que l’arbre donne des fruits, mais j’ai refusé. J’ai refusé…

Aaron reprit son souffle, comme si la faim l’obligeait à réunir toutes ses forces pour relier ses souvenirs les uns aux autres. Il fallait un certain courage pour ne pas tomber dans l’absurde en de pareils moments.

— Je lui ai dit que l’arbre nourrirait les enfants de ceux qui viendraient, tout comme lui nourrissait les miens aujourd’hui, et que ses dieux lui en sauraient gré. J’ai eu de la chance. C’était un croyant.

Gabrielle caressa la joue de Joseph. Le garçonnet avait repris des couleurs.

— Ce ne sont rien que des graines, conclut Aaron. Des fichues graines…

L’homme se roula en boule sur le côté et appela le sommeil de toutes ses forces. Lorsqu’il finit par s’endormir, un rêve vint le hanter. Le visage de son père le surplombait. Ses yeux étaient des puits de larmes.

 

Plus que la faim ou les bêtes sauvages, l’absurde menaçait de s’abattre sur les processionnaires et de les emporter. Ce péril était une épée de Damoclès suspendue au-dessus de chacun d’eux, et s’il était une chose qu’Aaron avait essayé de transmettre à son fils, c’était bien que l’absurde devait être combattu. Car à compter du moment où il s’emparait de vous, d’abord comme une pensée lointaine, il gagnait du terrain, lentement, mais inexorablement, et se transformait en idée fixe qui n’avait de cesse que de vous grignoter jusqu’à la rupture.

Joseph, devenu un bel adolescent qui marchait dans la file la tête haute et le dos bien droit, avait souvent demandé à son père de lui expliquer la nature de l’absurde. Mais Aaron s’était endurci avec les années et comptait aussi bien ses pas que ses paroles, qu’il distribuait tous les deux avec parcimonie.

— Il faut regarder ses pieds, lui répétait son père, et avancer sans se poser de questions. Nos interrogations nous mangent.

— Pourquoi ?

— Parce que quand elles ne reçoivent pas de réponse, elles gagnent en taille et prennent de l’espace dans ton crâne. Mieux vaut les éviter et, quand tu ne peux pas, les oublier. La meilleure manière d’y parvenir est de compter ses pas.

La pseudo-sagesse de son père laissait Joseph de marbre, et l’adolescent voyait davantage une démence précoce qu’une preuve d’intelligence dans son ascétisme. Tout le monde se demandait où allait la queue, et lui aussi avait dû se le demander autrefois, avant de sombrer dans l’apathie. Depuis la mort de sa mère, dont le garçon ne gardait que de vagues souvenirs et quelques odeurs, Joseph servait de bras à son père. C’était lui qui ramassait les fruits sur le chemin, qui raclait la mousse des pierres et qui chassait les lézards, dont la peau crépitait sous les flammes du feu de camp. Une fois séchés et frottés avec du sel, ils tenaient lieu de monnaie d’échange et leur obtenaient de menus services de la part des autres marcheurs, y compris de la nourriture. Mais la reconnaissance n’étouffait pas son père : ses doigts se contentaient de rester noués autour d’une vieille bourse stupide, qu’il serrait contre son ventre en journée et plaquait contre sa joue la nuit, comme si elle contenait les miettes de sa raison envolée.

Au petit matin, l’absurde frappa. Aaron leva une main squelettique vers la tête du cortège dont la ligne sinueuse disparaissait dans le lointain, et désigna à son fils un homme qui s’en était échappé.

— Regarde, dit Aaron. Quelqu’un a quitté la file.

Joseph pencha la tête par-dessus l’épaule de son père et vit une silhouette tordue, à moitié nue, qui regardait passer la procession d’un air hagard. Aaron savait reconnaître une pause quand il en voyait une : cette escale n’en était pas une.

Ils passèrent près de l’homme arrêté et l’observèrent attentivement. Aaron croisa son regard hébété, enfermé dans sa prison de figure, puis se tourna vers son fils.

— L’absurde. Ça l’a emporté.

Comme en réponse à sa sentence, la gorge du sorti se gonfla d’un rire dément. Aaron, sans desserrer les dents, pria pour que le pauvre hère fasse machine arrière. Il était encore temps de retourner dans la file d’attente. Mais les yeux de l’homme roulèrent dans leurs orbites, et il leva les bras au ciel pour accabler des dieux qui s’étaient depuis longtemps lassés de lui.

— Qu’est-ce qu’il fait ? demanda l’adolescent.

Un tremblement parcourut l’évadé des pieds à la tête. Dans un cri, ce dernier rassembla ses forces et se mit à courir, non pas en arrière comme l’autorisaient les lois de la queue, mais vers l’avant.

— Il veut voir ce qu’il y a au bout, répondit Aaron.

Une clameur d’indignation s’éleva de la foule alignée. Des doigts tordus se tendirent vers le fou qui, lancé à vive allure, pensait prendre la file de court. Des hommes vigoureux s’élancèrent à sa poursuite et le rattrapèrent vite. Ils le poussèrent au sol, avant de le rouer de coups pour faire taire ses cris. Les garants improvisés de la justice du cortège achevèrent l’homme dans un gargouillis de chair piétinée et de fluides répandus. Personne ne toucherait à son cadavre : ses restes nourriraient les bêtes sauvages qui suivaient la procession.

— Voilà ce que c’est, l’absurde, dit Aaron.

Et tandis que le père serrait contre son cœur la bourse de cuir, le fils tourna la tête. Lorsqu’ils passèrent devant le corps démembré, les mouches léchaient déjà les premières flaques de sang.

 

Aaron était déjà vieux lorsqu’ils atteignirent la ville. La dernière fois qu’il avait admiré un tel enchevêtrement de bâtiments et de routes abandonné aux mauvaises herbes, il ne devait pas être âgé de plus de dix ans. Dans son souvenir, les cités étaient des cimetières de pierre semblables à des livres d’Histoire en trois dimensions, qui reflétaient une époque révolue où l’humanité s’était crue capable de vivre en communautés sédentaires.

Le tracé de la queue évitait soigneusement les anciennes métropoles, et ne les traversait que si la topographie l’imposait. Au cours de sa vie, Aaron avait visité trois villes et, à chaque fois, il s’était demandé si ses ancêtres avaient autrefois habité ces coquilles de béton désormais hantées par les plantes, les oiseaux et quelques troupeaux de bêtes à cornes. Il fallait bien qu’ils soient nés quelque part, et un pressentiment le poussait à croire que son arbre généalogique prenait racine dans le bitume d’une de ces cités fantômes. Faute d’histoires, chacun était libre de se fabriquer la sienne.

Le cortège remonta une immense route en dur crevée en de nombreux endroits par des bouquets d’herbe ou des fleurs aux pétales colorés. Le monde végétal reprenait ses droits sans se presser. Un jour peut-être, dans plusieurs millénaires, les voyageurs qui marcheraient dans ses pas traversaient la ville sans réaliser que ces montagnes cubiques recouvertes de mousses avaient autrefois été édifiées par des êtres humains.

Aaron espérait que la queue avancerait assez vite pour que Joseph et lui dressent le camp hors des murs, mais quand le soleil disparut, ils se trouvaient encore en plein centre-ville. Les processionnaires se dispersèrent pour trouver un abri. Les articulations d’Aaron le faisaient souffrir, et l’humidité qui empoissait les briques ajoutait à la douleur de ses rhumatismes. Joseph avait été contraint de soutenir son père la moitié de la journée, ce qui ne l’avait pas enchanté, loin de là : leurs relations s’étaient tendues, comme si père et fils avaient fini par se lasser l’un de l’autre.

— Je vais explorer les environs, on ne sait jamais : peut-être que je trouverai quelque chose à se mettre sous la dent.

Aaron regarda son fils s’éloigner et reposa ses jambes ankylosées. Joseph était un homme dans la fleur de l’âge désormais, et si Aaron avait autrefois pu lui être d’un quelconque secours, il était aujourd’hui aussi utile à son garçon qu’une pierre suspendue autour de son cou. Le vieil homme leva la tête. Au sommet d’un immeuble envahi par le lierre, deux volatiles le dévisageaient d’un œil torve.

— Vous pouvez bien attendre, gronda-t-il. Je ne mourrai pas ce soir.

Adossé contre un mur qui s’effritait sous l’ongle, il balaya le paysage d’un rapide coup d’œil et vit à travers leurs fenêtres que certains bâtiments abritaient des processionnaires : des cordes de lianes avaient été tendues pour y faire sécher des oiseaux déplumés ou du linge propre. Quand la nuit tomba tout à fait, des lueurs tremblotantes firent danser leurs ombres sous les linteaux : des voyageurs avaient allumé des feux dans les habitations.

— Certains marcheurs ont décidé de rester, dit Joseph.

Aaron tourna la tête vers son fils qui venait de s’extraire de l’obscurité. Sa nuque était douloureuse et ses vertèbres crissaient au moindre mouvement. À force de vieillir, il finirait par en oublier de mener sa quête à son terme.

— Vraiment ?

Joseph jeta le cadavre d’un canard aux pieds de son père. Son cou brisé ressemblait à un point d’interrogation. Le vieil homme tira le petit corps à lui et s’employa à le déplumer, poignée par poignée, tandis que son fils allumait un feu avec le peu de combustible qu’il avait trouvé.

— Ils sont des centaines, expliqua Joseph, peut-être des milliers. J’ai parlé avec certains qui ne croient plus qu’il faille poursuivre. Ils veulent rebâtir quelque chose ici.

Aaron secoua les épaules, traversé par un rire grave : comment pouvaient-ils construire quoi que ce soit de nouveau dans un tel fatras d’antiquités ?

— Qu’est-ce que t’amuse ? demanda le fils.

Mais le père, toujours plus avare de ses mots, ne desserra pas les lèvres et tendit le petit cadavre dénudé en échange de son silence. Joseph maugréa une malédiction inintelligible et jeta l’oiseau dans le feu pour qu’il y rôtisse. Le vieillard n’était pas dupe : cette vie faite d’errance et de déceptions n’avait jamais eu de quoi attirer le jeune homme plein de vie qu’était devenu son fils, aussi ne fut-il pas surpris lorsque ce dernier, une fois le repas achevé, lui confia ses projets.

— Je ne repartirai pas avec toi.

Aaron leva le menton, la tête déjà lourde de sommeil. Ses paupières le picotaient. Il se mordit la lèvre pour rester éveillé.

— Comme tu veux, grogna-t-il.

Joseph écarquilla les yeux, stupéfait par la réaction de son père. Sans doute s’était-il attendu à ce qu’il le retienne, l’en dissuade, mais il s’était trompé : avec lui, les discussions se heurtaient toujours à un mur. Le jeune homme se dressa sur ses pieds et chercha une fissure dans le masque d’indifférence d’Aaron. Le vieillard repensa au souvenir qu’il avait gardé de son propre père. Dans sa tête, cette image se superposa au présent et s’y mélangea à tout jamais.

— C’est tout ? demanda Joseph.

Mais Aaron était déjà à moitié endormi et serrait sur son torse la bourse de cuir comme une poupée. Ce spectacle acheva de plonger Joseph dans une fureur inextinguible.

— Espèce de fou ! cracha-t-il. Tes graines sont plus importantes que ton propre fils ?

Il frappa des pieds et tapa dans ses mains, mais l’attention du vieillard s’était déjà évanouie. Elle survolait la file et traçait son chemin en direction du Nord, là où les attendait la fin du voyage. Aaron n’avait aucune envie de s’établir ici : si leurs habitants avaient autrefois déserté les villes pour rejoindre la queue, c’est qu’ils avaient eu de bonnes raisons de le faire. Cette pensée aidait ses poumons à respirer et son cœur à battre : elle ne pouvait donc pas être tout à fait fausse. La sédentarité avait quelque chose d’effrayant pour lui, qui était un nomade et l’avait toujours été. À vouloir se fixer quelque part, on risquait de pourrir. Comme les souches.

— C’est ma bénédiction que tu veux ? Tu l’as. Pars.

Joseph, hors de lui, se planta devant son père et tendit la main, paume ouverte. Il ne s’agissait pas d’un adieu, mais du geste d’un homme qui exige son dû.

— Donne-la-moi.

Aaron crispa ses doigts sur la bourse. Les yeux de son fils brûlaient d’une hargne qu’il ne lui connaissait pas.

— Elle est à moi.

— Ça ne te servira à rien quand tu seras mort. Tu l’as bien reçue de ton père, non ? Alors elle doit me revenir. C’est mon héritage !

— Non.

Aaron se recroquevilla comme un escargot et baissa les yeux. Ivre de colère, Joseph se rua sur son père et l’empoigna à deux mains. Au terme d’une courte lutte, le garçon lui arracha son précieux trésor. Dans un rire creux et nerveux, il se pencha sur le feu et dénoua le lacet qui maintenait la bourse fermée. Son visage sillonné d’ombres de feu perdit toute expression.

— Ce n’était pas une histoire, souffla-t-il en riant. Une foutue graine. Juste une foutue graine.

D’une main molle, il laissa retomber son butin dans le foyer. La poche crépita, gémit, se ramassa sur elle-même jusqu’à se transformer en une masse dure et noire comme un morceau de charbon. Aaron, perclus de douleurs, avait assisté à cette destruction comme s’il s’agissait d’un rêve. Sa vieille carcasse lui faisait un mal de chien, et les coups de son fils l’avaient vidé de toute joie et de tout espoir.

— Va-t-en maintenant, chuchota-t-il.

Joseph, le front bas, tourna les talons et s’éloigna sans un regard pour son père. La colère avait cédé la place à la honte. Le grand gaillard finit par disparaître dans les ténèbres de la ville à l’abandon.

Au petit matin, la file d’attente se reforma. Aaron y reprit la place qu’il y avait occupée depuis sa naissance. Il semblait parfois au vieillard que le cortège était lui-même une entité vivante dont il n’était qu’un maillon, et cette pensée le réconfortait.

Sans un regret, il poursuivit son chemin en clopinant. Depuis la disparition de Gabrielle, l’affection avait déserté son cœur. Ses jambes lui faisaient mal, mais elles pouvaient encore le porter un peu. Il plongea la main dans sa poche et y tâtonna, avant d’en sortir ce qu’il cherchait. Dans sa paume, aussi ridée qu’une vieille pomme, tremblotait un noyau de cerise.

Alors que son pan de cortège abandonnait la ville, il profita d’un moment de piétinement pour faire un pas de côté et planter la graine dans un coin de terre. Il ne verrait jamais l’arbre auquel le noyau donnerait un jour naissance, mais son souvenir grandirait dans le bois et nourrirait peut-être des bouches affamées. Quant à la sienne, elle demeurerait close désormais.

 

Cela faisait deux ans qu’il marchait la tête courbée : pourtant, un instinct impérieux lui avait ordonné de lever les yeux. Prenant appui sur son bâton, Aaron sortit du rang et se redressa du mieux qu’il put.

L’arbre dominait une butte et masquait le soleil de toute sa hauteur. À travers son feuillage dense, les rayons de l’astre du jour rebondissaient sur de minuscules fleurs d’un rose pâle. Un cerisier, songea-t-il sans trop y croire.

Clopin-clopant, le vieillard s’écarta de quelques mètres avant de se retourner sur le cortège. La file ne l’attendrait plus, mais s’il était trop vieux pour courir après sa place, rien ne l’empêchait de regagner la queue et de continuer son chemin.

— J’ai sommeil, pensa-t-il à haute voix.

Des regards interloqués le dévisagèrent avant de se fondre à nouveau dans la masse grise des faciès harassés. Aaron se retint de ricaner et dirigea ses pas vers l’arbre le cœur léger. Il s’agissait en effet d’un magnifique cerisier qui, s’il en jugeait à l’épaisseur du tronc, devait être âgé d’une vingtaine d’années. Un jeune homme, en somme.

Il empoigna d’une main tremblante une branche couverte de fleurs. De loin, celles-ci n’étaient que des taches de couleur, mais leur beauté méritait qu’on y pose le regard, même s’il n’y voyait plus grand-chose. Malgré le rideau de brume qui lui voilait le jour, Aaron compta cinq pétales. Se pouvait-il que les graines qu’il avait troquées autrefois contre la vie de son fils aient pu voyager, au gré des échanges et des transactions, dans la file d’attente, jusqu’à ce que l’une d’entre elles se retrouve plantée à des milliers de kilomètres de l’endroit où il les avait perdues ? Cinq pétales, lui avait jadis raconté son père, mais pour ce qu’il en savait, les fleurs de cerisier pouvaient tout aussi bien en avoir toujours eu cinq. Pourquoi ne pas y croire ? C’était une belle histoire qui, comme toutes les belles histoires, n’avait pas besoin d’être vraie pour exister. Il en allait de même pour les processionnaires, qui puisaient en eux-mêmes les raisons de poursuivre leur chemin.

Épuisé, Aaron posa sa béquille contre le tronc avant de s’asseoir et de s’y adosser. De là où il se tenait, il avait une vue imprenable sur la file. Comme un ruban qui traversait le paysage d’un horizon à l’autre, elle courait la lande en lacets sinueux, aussi longue qu’inutile. Le vieil homme ne connaîtrait jamais le fin mot de l’histoire, mais il se consola en se persuadant que personne ne le saurait jamais non plus. Dans quelques semaines, les fleurs se transformeraient en fruits splendides et sucrés. Il s’en remplirait l’estomac, si toutefois la vie ne l’avait pas quitté. En attendant, ses paupières lui pesaient.

— J’ai sommeil, répéta-t-il, cette fois-ci à l’adresse de l’arbre comme un fils à son père.

Aaron ferma les yeux, emportant avec lui l’image de la file d’attente sillonnant le monde. Il était finalement arrivé à destination.

 

❤️

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Spot

Enquête dans l’univers des publicités holographiques.

Penchée sur le plan de travail en marbre, la jeune femme actionna la manette de l’appareil. La machine rutilante dégagea un jet de vapeur qui siffla comme une locomotive. Elle attendit que le ventre de plastique se mette à crépiter et appuya sur un bouton. Une diode clignota à droite du bec verseur. Le café était prêt.

D’un geste auguste, la jeune femme glissa une tasse impeccable sous le robinet cuivré : s’en écoula un filet de liquide brun à l’odeur suave et piquante, que la cafetière salua d’une petite chanson. Elle s’empara du récipient et, la bouche en cœur, souffla sur l’espresso. Ses ongles étaient parfaits, tout comme sa peau d’ailleurs. Comparée à cette élégante et voluptueuse créature, Lizzie Carvalho ressemblait à une saucisse.

— Vous devriez goûter, dit la démonstratrice.

Lizzie refusa poliment et plongea son regard dans le corsage de son interlocutrice. Newton aurait sans doute été charmé : la gravité paraissait ne pas avoir de prise sur elle.

— Saviez-vous que pour une machine Voluptuoso achetée, la seconde est à moitié prix ? C’est l’occasion de parrainer une amie.

La visiteuse fit mine de ne pas avoir entendu et fouilla dans son sac en quête des documents que sa cliente lui avait confiés. Elle ne réussirait pas à faire entendre raison à cette surréaliste aguicheuse, et celle-ci débiterait son improbable argumentaire commercial tant que quelqu’un ne romprait pas la boucle de programmation.

— J’ai besoin d’une minute de votre temps, dit Lizzie.

La jeune femme au café parut comprendre et déposa la tasse fumante sur le rebord de l’évier. Dans la plupart des foyers dignes de ce nom, le siphon de la cuisine dégageait une odeur pestilentielle à cause des résidus de miettes, de lambeaux de salade et de vestiges de plats en sauce qui s’agrégeaient dans la conduite. Néanmoins, celui-ci exhalait une envoûtante fragrance de citron et d’eucalyptus. Lizzie s’imagina coller son nez dessus, mais ce n’était ni l’endroit, ni le moment.

La démonstratrice fit retomber ses bras le long de ses hanches et brossa les plis de son tailleur. Son visage se figea dans une irritante expression de béatitude. Lizzie remit finalement la main sur la pochette cartonnée. Elle en sortit le portrait du fils de sa cliente, leva la photo vers la jeune femme et fit un geste du menton.

— Vous avez déjà vu cet homme ?

La créature de rêve pencha la tête sur le côté.

— Je ne crois pas.

— Vous en êtes sûre ?

— Mon travail est de faire du café.

Lizzie jeta son dévolu sur une seconde image, où apparaissait la démonstratrice en personne. La photo avait été prise dans cette même cuisine. Dans le fond, sur la table, déjeunait au milieu de la famille le garçon qu’elle lui avait désigné.

— Il s’appelle Alfred et il est venu ici il y a deux jours, ainsi que le prouve cette capture d’écran.

La démonstratrice, décontenancée, fronça les sourcils : son front se stria de lignes surréalistes, comme si son visage n’avait pas été prévu pour grimacer.

— Je ne regarde jamais dans cette direction, expliqua-t-elle.

— Comment ça, « jamais » ?

— Je n’en ai pas besoin. Les autres déjeunent à cette table. Moi, je fais le café.

Lizzie jeta un regard désabusé à l’ersatz de cercle familial qui prenait son éternel petit déjeuner au fond de la cuisine. Sa bouche se tordit de dépit. Pour une fois qu’elle tenait une piste, celle-ci venait de se refroidir comme une tarte posée sur la fenêtre un jour de blizzard.

— Merci de votre aide, soupira-t-elle.

La démonstratrice fit claquer ses talons sur le carrelage immaculé : son front se dérida et elle arbora un sourire tel que sa visiteuse ne serait jamais capable de le reproduire, même à passer deux semaines dans le fauteuil d’un dentiste.

— Voulez-vous goûter notre nouveau café Splendito ? Mon mari le préfère entre tous.

Irritée à l’idée que l’on puisse évoquer quelqu’un en ces termes sans seulement savoir à quoi il ressemblait, Lizzie ouvrit la bouche pour refuser, mais ravala son venin juste à temps. Elle avait besoin d’un remontant.

— Vous ne le regretterez pas.

La démonstratrice appuya sur la machine : aussitôt, une seconde tasse apparut derrière un volet de plastique translucide. Au-dessus de la tête de la jeune femme, un écriteau holographique clignotait : « Temps de préparation non contractuel ». Lizzie porta le breuvage à ses lèvres. Il avait le goût du caramel de ses dix ans.

Sans perdre davantage de temps, la visiteuse remercia la femme au foyer et, son dossier sous le bras, descendit les deux marches qui séparaient la capsule 3D du reste du centre commercial. Lizzie balaya les allées bondées d’un regard las. En ce week-end de rentrée, les magasins étaient envahis d’une foule dense avide de remplir les caddies. Elle leva sa montre-bracelet à hauteur de sa bouche.

— Effacer piste 3.

Le cadran de l’appareil pulsa d’une lumière douce.

Piste 3 effacée, répondit une voix métallique.

La visiteuse adressa un geste à la démonstratrice prisonnière de sa sphère holographique, avant que le plafond de la cuisine — quadrillé de bouches optiques — ne lui rappelle que la créature de rêve ne pouvait pas la voir en dehors de la zone circonscrite par le dispositif. Vue de l’extérieur, la publicité 3D ressemblait à une cuisine modèle habitée par une famille parfaite. Le père et les enfants, attablés au fond, petit-déjeuneraient pour toujours pendant que la mère préparerait le café jusqu’à la fin des temps. À défaut de respirer l’intelligence, ces holo-robots avaient au moins l’air d’être heureux.

Lizzie haussa les épaules, ignora les dizaines d’autres bulles de projection éparpillées dans les allées du centre commercial et se dirigea vers la sortie. Navrée d’avoir une nouvelle fois fait chou blanc, la détective privée grimpa dans sa vieille voiture à la peinture écaillée et démarra. Assis dans le caddie de ses parents, un enfant pointa du doigt l’archaïque véhicule. Lizzie ne parvint pas à décrypter ses moqueries derrière le ronflement du moteur électrique.

 

Du temps où les affaires étaient florissantes et que son compte en banque était garni de façon aussi extravagante que son appartement, les publicités holographiques n’avaient jamais vraiment gêné Lizzie Carvalho. Mieux, l’enquêtrice avait apprécié la compagnie que certaines illusions lui procuraient lorsque, enfermée dans sa tour d’ivoire, elle sentait la solitude empeser trop lourdement ses épaules de justicière à louer. Mais depuis que le succès lui avait tourné le dos — la faute à une enquête qui l’avait couverte de ridicule et qui, dans la foulée, avait fait fuir ses plus prestigieux clients —, les holo-robots la mettaient mal à l’aise. Ces projections publicitaires lui rappelaient le confort et l’opulence qu’elle avait été contrainte d’abandonner, à l’instar de son duplex au sommet de la tour Langsdon et de sa collection de voitures de sport, toutes revendues pour éponger les dettes. Avec l’argent des aides sociales, elle avait réussi à s’offrir ce tracteur ronflant dans lequel elle se déplaçait, mangeait et dormait désormais. L’un dans l’autre, elle n’était pas au fond du trou, d’autant qu’elle avait fini par dégotter une nouvelle cliente. Mais ce n’était pas la panacée non plus.

Lizzie stationna sa maison roulante devant les cinémas Empire, une arène dans laquelle on projetait en holovision les derniers blockbusters indiens et chinois. Les propriétaires poussaient toujours le volume un peu trop fort, si bien que la détective pouvait, depuis son trottoir, profiter du son, à défaut de l’image. Elle acheta un carton de pop-corn suffisamment grand pour s’en faire un casque intégral et retourna s’asseoir dans son épave, portière grande ouverte. Elle avait rendez-vous demain au studio d’enregistrement où le suspect s’était rendu coupable d’agression, mais elle n’avait rien de prévu dans l’immédiat, sinon soupirer sur le faste perdu de son existence.

Vous ne pouvez pas rester là, la sermonna, comme chaque soir, le policier holographique du trottoir 659. Le stationnement est prohibé.

— Je sais, répondit la détective, la bouche remplie de flocons de maïs caramélisés.

Circulez. Ceci est votre premier avertissement.

— M’en fous, répondit-elle.

Un pop-corn vola de sa bouche jusque sur la chemise impeccable du fantôme numérique et le traversa de part en part, pour rebondir sur le trottoir constellé de points lumineux. Depuis que la police s’était prise à rêver de remplacer tous ses fonctionnaires par des robots, la ville s’était littéralement tapissée de pistes holographiques qui, comme les rails d’un train électrique, permettaient aux simulations visuelles de déambuler sur la chaussée comme des êtres de chair et de sang.

Loin de s’émouvoir, le policier tira sa casquette pour saluer l’enquêtrice et reprit sa ronde, les mains croisées dans le dos comme un personnage de dessins animés. Lizzie connaissait cette routine par cœur : le temps que l’holo-robot circonscrive le quartier et lui adresse un second avertissement, le film serait terminé et elle aurait mis les voiles depuis longtemps. L’illusion de la sécurité, pensa-t-elle en enfournant une bouchée de pop-corn. Au moins le gouvernement rentabilisait-il ses investissements holo-technologiques : grâce aux policiers-fantômes, cela faisait dix ans que l’on n’avait pas embauché dans les rangs des forces de l’ordre. Que la ville soit à feu et à sang importait peu, tant que le budget était au vert.

Éreintée par sa journée, Lizzie s’empara de la bouteille de scotch qu’elle gardait sous le siège pour les soirs de déprime et dévissa le bouchon dans un craquement. L’alcool traça une ligne de feu en elle et gonfla son estomac d’une boule de chaleur. Elle avait arpenté tous les espaces publicitaires 3D de la ville à la recherche du fils de sa cliente, une quinquagénaire irascible qui n’avait fait appel à elle que parce qu’elle était trop pingre pour se payer les services d’une brigade privée. La détective ne voyait rien à redire à son avarice : c’était la raison pour laquelle elle avait retenu son annonce — passée dans un journal bon marché — plutôt que de s’acheter les compétences d’une milice surentraînée. Cette propension à l’économie lui avait donc offert le réconfort du pop-corn et de la bouteille d’alcool. Pour une première affaire depuis des mois, Lizzie aurait néanmoins préféré se tenir à l’écart des holo-trucs.

À vingt ans, Alfred était un jeune acteur pas du tout prometteur : les innombrables auditions auxquelles il s’était présenté s’étaient toutes soldées par des refus et il vivotait depuis des années en jouant les figurants dans des publicités holographiques. Le garçon, sans doute bouffi de rage et de tristesse, avait fini par perdre les pédales. Deux semaines plus tôt, il avait agressé un producteur lors d’un casting. Outre le portefeuille dont il l’avait délesté, le jeune homme s’était emparé d’une clef-holo, un sésame aussi rare que précieux qui permettait de passer d’un espace publicitaire à l’autre par les canaux propriétaires. Il avait été depuis signalé dans les décors et arrière-plans d’un certain nombre de spots, toujours dissimulé derrière les personnages principaux et échappant à tout contrôle. Avec une police bien trop affairée à régler ses problèmes d’organisation pour s’occuper d’une telle broutille, la mère d’Alfred avait, sur les conseils de la société de production, contacté Lizzie. L’entreprise menaçait la pauvre femme d’un procès si son fils ne sortait pas du réseau dans les plus brefs délais.

— À la tienne, Alfred ! gronda Lizzie en terminant le contenu de sa flasque.

La vue brouillée par l’alcool, l’enquêtrice se leva du siège et claqua la portière branlante de son véhicule. La chaleur dans son ventre s’était transformée en une nausée assez désagréable et elle avait besoin de prendre l’air.

La démarche hésitante, elle déambula devant les vitrines éteintes de l’holodrome et se prit à rêver de lendemains plus joyeux. Si elle menait cette investigation à son terme et que les impôts ne lui tombaient pas dessus, la prime l’aiderait à rebondir. Elle aurait de quoi se payer un bureau pour quelques mois et relancer ses affaires. La résolution de cette énigme n’était plus une question de vie ou de mort, mais de dignité.

Excusez-moi ? demanda une voix grave qui lui arracha un sursaut.

Elle fit volte-face d’un bond et moulina des poings. Face à elle se tenait un charmant père de famille, appareil photo en bandoulière et casquette comique sur la tête, accompagné de sa non moins charmante épouse et de leurs deux enfants, armés de ballons et de cornets de glace. Des hologrammes.

Lizzie balaya l’air d’un revers de la main.

— Foutez-moi la paix.

Sans prêter la moindre attention à son refus, le faux père de famille embraya sur la discussion.

C’est une bien belle ville que vous avez là, s’enthousiasma-t-il. Ma famille et moi la visitons avec plaisir. Mais saviez-vous qu’à quelques heures de route seulement, le charmant royaume de Carcosa vous ouvrait ses portes ? Avec ses hôtels de luxe, ses piscines privées, ses terrains d’holo-golf et ses habitants rieurs, Carcosa est la destination idéale pour vos prochaines vacances.

Ivre de rage autant que du whisky dont l’orchestre voluptueux jouait des castagnettes dans sa tête, Lizzie tira la bouteille vide de son manteau et visa la casquette du fantôme. Le récipient se fracassa sur le trottoir derrière lui en mille étoiles de verre.

Peut-être êtes-vous occupée ? poursuivit le touriste sans se départir de son air enjoué. Aimeriez-vous prendre rendez-vous avec l’un de nos conseillers ?

Les enfants bondirent de joie et s’agrippèrent aux cuisses de leur mère qui, mimant l’impatience, tira de ses poches deux barres de chocolat qu’elle leur fourra dans la bouche. Excédée, Lizzie plongea sa main dans la poitrine du père de famille. Des reflets irisés dansèrent sur sa peau, comme si elle venait de tremper ses doigts dans un arc-en-ciel.

— Je ne veux pas de votre foutu rendez-vous, et je ne veux pas non plus que vous m’emmerdiez avec vos promotions stupides ! Je n’ai rien à faire de Barbosa, je n’y ficherai jamais les pieds et je…

Carcosa, reprit la publicité. C’est Carcosa.

L’enquêtrice, les yeux exorbités, contint son envie urgente de se jeter à la gorge de l’holo-robot. S’écraser sur le trottoir ne lui aurait rapporté que quelques bleus et une humiliation publique. Néanmoins, elle leva un index menaçant en direction du visage en trois dimensions.

— Tu sais ce que tu es ? De la merde. Tu ne sens rien, tu ne vois rien, tu ne respires rien d’autre que la merde que les scénaristes t’ont fourrée dans le crâne. Regarde-toi, inutile que tu es ! Presque aussi misérable que moi…

Le sourire du touriste s’affaissa légèrement, comme si les mots de la détective avaient réussi à se frayer un chemin jusqu’à son système de cognition. Les holo-robots n’étaient pas des demeurés, seulement des simples d’esprit capables — dans une certaine mesure — d’établir des interactions, voire de participer à des conversations pour les plus sophistiqués d’entre eux.

Je… Je ne comprends pas votre requête, balbutia-t-il.

— C’est parce que j’suis bourrée, c’est ça ? Tu dis que j’parle mal, que tu piges rien à ce que j’dis, hein ? Triple buse ! Vendre du rêve à des gens dans l’besoin, faut vraiment être le fils de personne pour faire preuve d’aussi peu de compassion ! Baisse pas les yeux, andouille, regarde-moi… et dis-moi ce que tu vois.

L’holo-touriste détacha son regard de ses sandales et, honteux, dévisagea l’humaine : les yeux injectés de sang, les traits tirés et les cheveux hirsutes, la détective privée n’avait pas fière allure.

— Vous avez raison, rétorqua le robot. Vous êtes misérable.

Le père adressa un signe à sa spectrale famille et tous regagnèrent le panneau d’affichage duquel ils s’étaient extraits. Dans le box holographique brillait un soleil splendide, sous lequel une mer opalescente grignotait de ses vagues des plages paradisiaques. Les enfants allèrent courir le long du rivage en se chamaillant, comme si rien ne s’était passé. Pendant ce temps, les parents reprirent leurs emplacements respectifs sur l’affiche. Les holo-robots se figèrent et la scène redevint une capsule publicitaire comme tant d’autres : seule une flèche clignotante invitait les clients à entrer pour profiter de l’eau à vingt-cinq degrés.

— J’préfère ça, gronda la détective.

Lizzie leva les yeux. Les vapeurs d’alcool n’y étaient peut-être pas étrangères, mais elle trouva que le sourire des hologrammes n’avait plus rien d’enjoué : désormais, leur faciès synthétique affichait un rictus de dégoût.

 

Le studio d’enregistrement s’étalait sur un étage, suspendu entre le rez-de-chaussée et le sommet de la tour des transmissions. La prouesse architecturale tenait dans le fait qu’aucun pilier ni cloison n’en soutenait le plafond : le mérite en revenait aux ingénieurs, chimistes et physiciens qui, grâce aux méta-composés, avaient réussi à produire des parois de verre si résistantes qu’elles étaient non seulement incassables, mais capables aussi de soutenir la structure entière d’un immeuble comme un exosquelette.

Lizzie se traînait une migraine carabinée, mais avait néanmoins fait de son mieux pour apparaître présentable. Le témoin, pressé d’en finir, la reçut entre deux prises, à quelques pas de la plateforme de scan.

— C’est typique de ce genre de tocards, expliqua-t-il pour la millième fois, ils ne supportent pas la critique. À peine lui avais-je dit qu’il jouait comme un pied que le bonhomme a craqué une durite et s’est précipité sur moi, toutes griffes dehors, dans son costume de pirate.

— De pirate ? répéta Lizzie.

— Nous enregistrions une publicité pour un nouveau parc à thème. Il m’a sauté dessus, m’a frappé avec son sabre en plastique et a arraché ma veste. Mon portefeuille a dû tomber : il l’a alors fourré dans sa poche avant de s’enfuir en hurlant. Mais le personnel de sécurité ne l’a pas vu sortir de l’immeuble. C’est ce qui nous a mis la puce à l’oreille.

— Je comprends. Soit le type se cachait quelque part…

— … soit il était passé dans un autre studio, grâce à la clef-holo glissée dans mon portefeuille.

Lizzie tapota sur le cadran de sa montre pour vérifier que l’enregistrement fonctionnait toujours et se gratta la tempe.

— Vous pourriez m’expliquer comment ça marche ?

— Pourquoi avez-vous besoin de ça pour votre enquête ? s’étonna le ponte des médias.

— Je suis juste curieuse.

Le producteur s’éclaircit la gorge.

— La clef-holo contient une séquence de cryptage : seuls les chargés de diffusion des publicités en sont dotés. Grâce à cet appareil, on peut profiter des courts laps de temps entre deux spots pour sauter d’une capsule à l’autre et effectuer la maintenance. Dans votre télé, cela se matérialise par un furtif écran noir entre deux messages : c’est à ce moment que la bascule se fait. Dans les espaces 3D, nous mettons la représentation virtuelle en pause lorsque personne ne se trouve dans la sphère de projection et remplaçons l’aperçu par une capture d’image. À cet instant, on peut envoyer ou supprimer un flux.

— Un peu comme dans Star Trek ?

Affligé, le producteur leva les yeux au ciel.

— Si vous voulez. Nous aimerions beaucoup remettre la main sur cette clef. Si jamais vous tombez dessus, ma société saura se montrer généreuse.

— Pourquoi n’en fabriquez-vous pas simplement une autre ?

Le producteur tira de sa poche un bâtonnet d’un noir mat à l’extrémité conique.

— Nous n’affectionnons pas particulièrement que ces instruments se baladent dans la nature. C’est mauvais pour le business.

Lizzie réprima son envie de lui hurler au visage et s’abstint de tout commentaire. Ce petit commerce la dégoûtait, mais elle n’était pas en état de hausser la voix. Plutôt que de s’épancher, elle demanda au producteur de lui montrer les derniers enregistrements d’Alfred.

— Suivez-moi, mademoiselle Carvalho.

L’homme conduisit la détective privée à la plateforme de projection et introduisit sa clef dans un terminal en suspension magnétique. Il pivota le sésame à la manière du bouton d’un poste radio, comme s’il cherchait la bonne fréquence, jusqu’à ce qu’enfin l’image d’Alfred en pirate apparaisse.

— Il s’agit seulement d’une empreinte scannée et vocalisée, dit le producteur. Vous n’en tirerez pas grand-chose.

Lizzie détailla le personnage des pieds à la tête et ne put s’empêcher de lui trouver un air grotesque : un peu pataud, les joues rouges et le regard bovin, Alfred semblait aussi à l’aise en pirate qu’il l’aurait été en empereur romain. Les pieds serrés, l’holo-robot arborait pourtant un grand sourire.

Que puis-je pour vous ? demanda-t-il d’une voix synthétisée.

Lizzie captura une image de la projection à l’aide de son bracelet. Cet enregistrement était sans nul doute une représentation plus actuelle de son suspect que les photos fournies par sa mère. L’enquêtrice contourna le producteur qui se tenait entre l’hologramme et elle.

Vous êtes la nouvelle directrice de casting ? demanda le robot.

— Nous sommes à la recherche de votre modèle original.

Je ne dispose pas de cette information. J’en suis navré.

— Et c’est tout à votre honneur, poursuivit l’enquêtrice, mais nous pourrions peut-être trouver un terrain d’entente. Il paraît que vous rêvez de jouer dans un holo-film, non ?

Le visage du fantôme se crispa, comme s’il flairait le piège de Lizzie. L’enquêtrice tâcha de ne rien montrer de son excitation. Les dernières méthodes d’enregistrement 3D permettaient de capturer jusqu’à l’essence même d’une personnalité, et elle savait quand elle mettait le doigt sur quelque chose.

— Qu’en pensez-vous, Alfred ?

Je ne sais pas.

— Je vais donc poser ma question autrement. Qu’est-ce que vous aimez par-dessus tout dans la vie ?

Jouer la comédie, rétorqua l’impalpable robot sans une hésitation.

— D’accord. Mais quoi d’autre ?

Le fantôme, comme s’il avait décelé la malice dans l’attitude insistante de Lizzie, se ferma comme une huître.

— Peine perdue, intervint le producteur. C’est une empreinte incomplète. Inexploitable.

Le visage du sosie d’Alfred s’assombrit.

Offrez-moi un rôle, par pitié, je sais que je peux le faire. Je suis né pour être acteur. Quelqu’un doit me donner ma chance !

Lizzie leva les mains en l’air comme pour mettre un terme à une conversation qui ne pouvait mener nulle part.

— Faisons une pause, d’accord ?

Le producteur et l’holo-robot acquiescèrent, soulagés l’un comme l’autre.

— Alfred, vous devez avoir soif. Je vais passer au bar. Quelque chose vous ferait plaisir ?

— Un Thumbs Up, répondit l’hologramme du tac au tac.

— Vraiment ? C’est ce que vous voulez ?

— Oh oui, j’adore cette boisson. C’est vraiment ma préf…

L’image d’Alfred parut se figer, comme s’il venait de réaliser la bêtise qu’il avait commise.

Et merde.

— Merci, sombre crétin, gronda Lizzie. Maintenant que j’ai ce que je veux, vous pouvez lui couper le sifflet. Vous avez raison : il joue vraiment comme un navet.

La projection 3D d’Alfred rougit comme une tomate. Son front se plissa, sa bouche s’ouvrit comme pour hurler et ses doigts se crispèrent en griffes tordues.

Je vais vous…

Le producteur retira la clef du terminal et l’illusion s’évapora dans les airs comme un mauvais rêve.

— Je vous avais dit : un sale caractère… Ce sera tout ?

La détective ajusta son manteau tâché d’auréoles de graisse et renifla bruyamment.

— Gardez-le-moi au frais quelques jours encore si ça ne vous fait rien, le temps que je remette la main sur votre clef. Ensuite, libre à vous de l’effacer.

Le producteur hocha la tête et regarda Lizzie s’éloigner, la démarche hésitante.

— Vous êtes sûre que ça va ? l’interpela-t-il avant qu’elle ne s’engouffre dans l’ascenseur. Vous n’avez pas l’air fraîche.

La détective privée se redressa et fit de son mieux pour ne pas donner l’impression de sortir d’une essoreuse.

— J’ai… j’ai travaillé tard cette nuit, bégaya-t-elle.

Les portes de la cabine se refermèrent sur le visage pivoine de la détective, confuse de s’être fait prendre en flagrant délit de gueule de bois.

 

La nouvelle campagne publicitaire de Thumbs Up avait dû coûter des millions à la célèbre marque indienne de boisson gazeuse. Dans leur dernière holo-capsule, des centaines de jeunes gens aux corps bronzés et athlétiques dansaient autour d’une fontaine de marbre, au sommet de laquelle le dieu-éléphant Ganesh aspergeait la foule de soda avec sa trompe. En l’espace d’une dizaine d’années, Thumbs Up était passé du statut d’entreprise confidentielle cantonnée au territoire indien à celui de magnat mondial du rafraichissement, au détriment de Coca Cola et de Pepsi qui se contentaient désormais des flancs des autobus et de misérables affiches dans un métro que plus personne n’empruntait. Le soda était devenu la boisson préférée des jeunes gens et, au passage, celle d’Alfred : il n’était donc pas absurde de penser qu’il pourrait — par besoin ou par envie — se cacher dans l’une de ses publicités.

Lizzie s’approcha de la colossale capsule 3D qui trônait au milieu de la Grande Place. La structure sphérique de l’espace de projection était si vaste qu’elle pouvait accueillir des centaines de visiteurs, en plus de la foule de personnages de synthèse qu’elle abritait déjà. Un avertissement en lettres clignotantes indiquait que les personnes cardiaques, agoraphobes et sujettes à l’embonpoint devaient de préférence s’abstenir d’entrer, pour leur propre sécurité.

Lizzie se posta au seuil de la capsule et plissa les paupières. La marée humaine réunie sous la fontaine était trop dense pour y repérer qui que ce soit, surtout si Alfred se cachait. Le garçon n’était pas idiot et devait se cantonner aux arrière-plans.

La détective prit une grande inspiration et fit un pas en avant, comme sur le point de plonger dans l’eau glacée d’une piscine. Une musique endiablée enflamma soudain l’air chaud et humide des tropiques.

Bienvenue, Lizzie Carvalho, récita une voix suave dans les haut-parleurs de la fête.

La foule leva un bouquet de mains vers le ciel et trinqua à la santé de la nouvelle arrivée. Une jeune femme en sari, d’une beauté à couper le souffle, tendit à l’enquêtrice d’une canette de Thumbs Up bien fraîche. L’air était irrespirable, saturé de parfums d’Orient et d’effluves de caramel, et la musique battait si fort à ses oreilles que Lizzie s’entendait à peine penser. Elle quitta son manteau, décapsula la boisson et s’en désaltéra. Alfred, en dépit de sa dramatique absence de talent, avait plutôt bon goût : le soda était délicieux. Mais Lizzie n’était pas née de la dernière pluie et savait que tout était toujours meilleur à l’intérieur des publicités. Même le goût n’était pas contractuel.

La détective privée s’enfonça dans la foule des corps lascifs et imbriqués et essaya de se fondre dans le décor tout en gardant un œil ouvert. Au sommet de sa colonne, Ganesh arrosait la fête comme un jardinier son potager. L’absurdité n’avait l’air de chagriner personne. Il était difficile de déterminer la proportion d’holo-robots au milieu de cet attroupement bigarré : on aurait pu dissimuler un zèbre dans une telle assemblée, pour peu qu’il prenne le soin de siroter une bouteille de soda.

Alors qu’elle s’apprêtait à diriger ses pas vers le temple majestueux qui, dans l’arrière-plan, couronnait le faîte d’une colline, une voix familière la héla :

— Fichez-moi la paix ! tonna Alfred.

La détective pivota. Derrière le rideau des danseurs extatiques qui se déhanchaient au rythme d’une cithare possédée par tout le panthéon indien, un bonhomme rondouillard et pataud déguisé en pirate dévisageait l’enquêtrice.

— Ça ne vous a pas suffi d’avoir tout gâché ? continua le comédien. Il faut encore que vous veniez m’arrêter, hein ?

Lizzie lâcha la canette de soda et marcha en direction du garçon, qui fit mine de s’enfuir.

— Attends ! s’écria-t-elle. C’est ta mère qui m’envoie : elle se fait du souci. Elle voudrait que tu rentres à la maison.

Alfred afficha un sourire cynique.

— Ce n’est pas plutôt ça que vous voulez ?

Le jeune homme porta la main à son ceinturon en forme de crâne, fit glisser la clef-holo dans sa paume, leva le bâtonnet par-dessus son ridicule chapeau à plumes et le secoua en l’air. Lizzie n’avait pas le cœur à jouer, surtout pas au milieu d’une publicité, et imagina sa fierté lorsqu’elle rendrait l’appareil au producteur. Cet idiot suffisant, qui l’avait prise pour une épave, verrait bien ce dont elle était encore capable.

— Ne fais pas l’idiot, Alfred. Tu ne peux pas t’enfuir pour toujours. Tu finiras par te lasser.

Tandis qu’elle le sermonnait, la détective raccourcissait peu à peu la distance qui la séparait du garçon. C’était une astuce vieille comme le monde : abreuver de paroles son suspect tout en jouant la carte de l’empathie, avant d’être assez près pour se jeter sur lui.

— Me lasser ? s’exclama Alfred. Vivre dans les publicités est la meilleure chose qui me soit jamais arrivée. C’est vous, avec vos insultes et votre comportement impardonnable, qui avez manqué de tout foutre en l’air !

Pas certaine de comprendre, Lizzie haussa les sourcils.

— Comment ça, mes insultes ?

— Ne faites pas l’ignorante : hier, vous avez agressé un homme et sa famille, de braves holo-touristes de Carcosa qui n’avaient rien demandé à personne. Les nouvelles circulent à la vitesse de la lumière ici, et les émotions négatives se répandent comme une traînée de poudre. Regardez ce que vous avez fait à ces pauvres gens…

Lizzie pivota pour essayer de discerner des visages au milieu de la foule qui faisait bloc autour d’eux. Si leurs attitudes étaient celles d’une bande de gosses pris dans l’extase d’une fête, leurs expressions paraissaient troublées : c’était comme si le rictus des touristes s’était transmis aux autres holo-robots, telle une maladie contagieuse.

— Vous avez réussi à les dégoûter du monde réel, continua Alfred. Leur innocence s’est envolée et, maintenant, ils ont peur de nous… et de vous.

Lizzie étouffa un rire moqueur. Elle se contrefichait de ce que ces ersatz d’humains pouvaient éprouver. Maintenant qu’elle tenait sa proie, elle n’allait pas faire l’erreur de sombrer dans l’empathie. Mais alors qu’elle s’apprêtait à bondir sur lui, Alfred la désarma d’un sourire.

— Vous ne m’attraperez jamais, souffla-t-il.

D’un geste, le comédien actionna la clef-holo et déclencha l’ouverture d’un portail. Comme si la capsule 3D s’était soudain transformée en une cabine d’avion soumise à dépressurisation, un puissant vortex lumineux s’ouvrit derrière le garçon et aspira tous les holo-robots à portée de son champ d’action. La foule poussa un cri de terreur et s’éparpilla en bousculant la détective.

— Bon courage pour la suite, triompha Alfred.

L’acteur bondit à pieds joints dans le trou de lumière. Sans réfléchir, Lizzie se releva comme si l’alcool n’empesait pas ses gestes et se précipita à sa poursuite. La détective plongea la tête la première à travers le passage qui se refermait déjà, roula sur une surface dure et s’écrasa contre la portière d’une voiture.

— C’est pas vrai, s’exclama Alfred, vous allez bien finir par me foutre la paix !

Lizzie ouvrit les yeux. Son fugitif l’avait entraînée dans un autre spot. Si elle se fiait au splendide paysage montagneux qui s’étendait derrière elle, à la lumière dorée du soleil couchant qui glissait sur la plaine, à la route qui y déroulait ses lacets et aux deux voitures de sport qui n’attendaient plus qu’un pilote, ils s’étaient déplacés à l’intérieur d’une publicité automobile.

Sans prendre le temps de parlementer, l’acteur sauta dans la première voiture et démarra sur les chapeaux de roues. Tourneboulée, l’enquêtrice se hissa sur ses pieds en titubant et ouvrit la portière du second engin. Le tableau de bord, bardé d’électronique, ressemblait au cockpit d’un vaisseau spatial.

— Ça, ça me parle.

Lizzie s’affala dans le fauteuil en cuir et appuya sur le champignon. La voiture accéléra à une vitesse phénoménale et rattrapa celle d’Alfred en un éclair. Si le garçon luttait pour maintenir son bolide sur la route, l’enquêtrice était habituée aux véhicules exigeants : à la grande époque, elle conduisait ces bébés comme des autos tamponneuses, à savoir d’une main, avec l’autre bras posé sur la banquette.

Les moteurs rugirent tandis que les deux véhicules se chassaient l’un l’autre au gré des virages. Impressionnée par la qualité du bitume, Lizzie se répétait qu’elle se trouvait à l’intérieur d’une publicité pour ne pas l’oublier. La voiture glissait sur le goudron comme une barque sur l’onde. La route offrait des courbes parfaites qui, en plus d’augmenter le plaisir de conduite, autorisaient les pilotes à ne jamais décélérer. Rien de tout cela n’était réel.

Alors que Lizzie s’apprêtait à doubler son suspect pour lui couper la route, Alfred baissa la vitre et lui adressa un doigt d’honneur.

— Qu’est-ce qu’il fout ?

Un nouveau flash de lumière répondit à sa question. Alfred avait encore utilisé la clef-holo et avait déclenché l’ouverture d’un vortex de l’autre côté du rail de sécurité, en plein milieu du précipice. Le véhicule fit une brusque embardée et défonça le garde-fou.

— Oh, le con ! s’exclama la détective.

Les roues du bolide d’Alfred quittèrent la route et l’engin tout entier s’engouffra dans la tache lumineuse.

— Merde-merde-merde-merde !

La voiture de sport roulait à si vive allure que Lizzie n’eut pas le temps de réfléchir. Elle donna un coup de volant et précipita son véhicule dans le gouffre. Le vortex se refermait déjà, et si son engin ne s’y enfilait pas comme un fil dans le chas d’une aiguille, elle s’écraserait avec lui sur les rochers en contrebas. Elle ferma les yeux et, les mains crispées sur le volant, hurla de toutes ses forces.

Un bruit d’aspiration effaça le ronronnement du moteur et Lizzie conclut son cri dans le silence d’une salle de concert. L’orchestre outré interrompit la symphonie. Tous les spectateurs se tournèrent d’un même mouvement vers la détective pétrie de honte.

— Pardon, murmura-t-elle.

Le chef d’orchestre, d’un regard noir, lui adressa un sermon muet, puis se retourna vers sa troupe et leva sa baguette. Le concert reprit et la musique résonna aux oreilles de Lizzie comme la plus belle chose qu’elle ait jamais entendue.

— Pas mal, hein ? dit Alfred.

Le garçon, qui avait troqué son costume de pirate pour une veste à trois boutons, s’était affalé dans un fauteuil du premier balcon. Encore essoufflé, il paraissait avoir perdu toute envie de s’enfuir. La détective, gorge nouée par l’émotion, hocha la tête. Elle avait beau savoir qu’aucun sentiment n’était ici le fruit d’une expérience véritable, que tout était simulé pour produire l’effet sensible le plus efficace, elle n’en était pas moins éblouie.

— Je ne veux pas partir, dit Alfred. Je suis mieux ici.

Sa voix tremblait. Lizzie prit place à côté de lui et écouta la fin du morceau avant de poursuivre la conversation.

— Votre mère vous attend.

— Ma mère se fiche de ce qui peut m’arriver.

— Je…

— Elle veut juste éviter un procès.

Alfred se tourna vers la détective. Pour la première fois, son visage empâté suscita en elle un curieux mélange de pitié, d’envie et d’empathie.

— Qu’est-ce qui nous attend là-bas ? la questionna le comédien. Qu’est-ce qui vous attend ?

Incapable de répondre, la détective détourna le regard et observa la salle. Les joues des spectateurs étaient trempées de larmes.

— Pourquoi sont-ils si tristes ? demanda-t-elle.

— Le marasme gagne tous les spots et les holo-robots se le transmettent comme un virus. C’est à cause de vous. Bientôt, il faudra les effacer et tout recommencer. Cette clef ne sera alors plus d’aucune utilité.

Lizzie dévisagea Alfred. Ses yeux étaient des mers de tristesse dans lesquelles elle lut une certaine sincérité. Elle repensa à la prime, à la récompense des studios et à sa vieille voiture garée devant le cinéma Empire. Elle repensa à son appartement envolé, au chemin qui lui restait à parcourir et à la vie qu’elle avait perdue à vouloir la gagner.

— On peut essayer, souffla-t-elle.

— Quoi ?

La détective se leva de son siège et descendit les escaliers qui menaient à la scène. L’air résolu, elle fit face aux spectateurs et mit ses paumes en évidence comme pour leur demander pardon.

— J’avais tort, dit-elle à haute et intelligible voix.

Les auditeurs du premier rang, incrédules, séchèrent leurs larmes dans leurs vestes et leurs robes de soirée. L’orchestre avait cessé de jouer, mais le maestro ne manifestait plus aucun signe de mauvaise humeur. Mieux, il tendait une oreille attentive.

— Pire, je vous envie…

Les visages regagnèrent leur sérénité et affichèrent des mines habitées, pleines de vie, comme si la tristesse s’en était évaporée. Un silence pesait maintenant sur la salle de concert.

— Demandez-leur ! cria Alfred.

La voix du garçon tambourina en écho dans l’amphithéâtre, et il sembla à l’enquêtrice que cet espace vide et silencieux était une belle image de ce qu’était devenue sa propre existence.

— Puis-je rester avec vous ? balbutia Lizzie.

Les spectateurs demeurèrent cois et entrouvrirent les lèvres, incapables de réagir. Qu’une humaine souhaite habiter dans une publicité était inimaginable. Alfred lança pourtant les applaudissements. Alors, la foule entière des holo-robots siffla et battit des mains comme pour le troisième rappel d’un groupe de rock.

 

La mère d’Alfred perdit en appel le procès qui l’opposait à la société de production et dut débourser une somme conséquente — quoi que loin d’être ruineuse au regard de ses multiples comptes en banque — pour indemniser les studios. Depuis que les caméras de sécurité avaient enregistré sa présence près de la capsule 3D, personne n’avait plus jamais entendu parler de Lizzie Carvalho : la détective ne put donc apporter aucune pièce supplémentaire au dossier. Le producteur se consola de la perte de sa clef-holo en s’offrant, avec l’argent des dommages et intérêts, une nouvelle voiture de sport. Un spot particulièrement réussi l’avait convaincu d’investir dans ce monstre de mécanique et de technologie. Lizzie n’aurait certainement pas pu l’en décourager. De fait, c’était elle qui conduisait désormais le bolide dans la publicité. La cachette était idéale : on ne voyait jamais le visage du pilote derrière le pare-brise teinté.

La détective, épuisée mais ravie, gara sa petite merveille devant la terrasse du café où l’attendaient Alfred et sa nouvelle compagne. Le garçon s’était entiché d’un holo-robot aux formes généreuses, dont le travail consistait à vanter les mérites d’un service de rencontres. Ce sacerdoce, dans lequel elle mettait toute son énergie, n’était pas fait pour lui déplaire.

Les tables, caressées par un soleil de midi dont un gigantesque olivier filtrait la lumière, étaient recouvertes de nappes à carreaux impeccablement repassées, sur lesquelles des serveurs tirés à quatre épingles versaient un vin délicieux dans des verres sans aucune trace de doigt. Lizzie sourit. Cette publicité pour de l’huile d’olive était censée durer tout l’été. Elle aurait tout le temps de les rejoindre.

La détective ouvrit la vitre, adressa un signe au comédien qui le lui rendit d’un clin d’œil, remit le contact et appuya sur l’accélérateur.

Jamais elle ne se lasserait de dévaler cette route.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©