Parasite

Que faire quand nos rêves sont envahis par un parasite ?

J’ai tout de suite compris qu’elle n’était pas d’ici.

Il y avait son apparence physique, bien sûr : petite, chauve, d’étranges cicatrices de chaque côté du crâne qui m’avaient évoqué des ersatz de branchies… mais ce n’était pas le nœud du problème.

C’était autre chose, de l’ordre de l’intuition.

Comprenez, mes rêves grouillent de personnages bancals et monstrueux : je ne crois pas faire exception, c’est même plutôt commun. Chaque nuit est un voyage dans mes contrées internes, et chacun de ces voyages se termine mal. Je me suis accommodé des cauchemars, c’est le prix à payer quand on lit trop, et il n’est pas très élevé quand on aime comme moi passionnément dormir. Ce cirque de monstres m’est familier. J’y ai mes repères.

Voyez, il y a cette grande maison que je visite souvent. Ses murs soutiennent de larges portraits. Sitôt que j’en franchis le seuil, les peintures se taisent. Seul le craquement du plancher sous mes pas rompt le silence. Je vois pourtant leurs yeux me suivre, ils m’observent intensément. Dès que je serai parti, la discussion reprendra. Je n’ai jamais su de quoi ils parlaient, mais je percerai un jour leur secret.

Il y a aussi ce lac dont je parcours les rives – toujours de nuit. D’impressionnants flambeaux s’y reflètent, et j’ai beau scruter le ciel, je n’aperçois pas où naissent ces feux inquiétants. Je décide alors d’avancer vers l’eau et je frémis quand mes orteils la touchent. Je n’ai pas de chaussures, j’ai dû les perdre en chemin. Je suis pieds nus et l’eau est brûlante. Je comprends alors que les feux brûlent sous sa surface, et qu’ils m’appellent à les rejoindre. C’est en général à ce moment que je me réveille.

Il y aussi le peuple du sable, qui ne vit pas dans le désert mais dans le bac en bas de chez moi, derrière l’aire de jeu. Le peuple du sable est minuscule, chaque individu n’est pas plus gros qu’un grain de riz, mais ils sont nombreux et du genre curieux : chaque fois que je traverse le jardin, il s’en trouve toujours cinq ou six pour s’accrocher sous mes semelles ou aux revers de mon pantalon. Résultat, j’en ramène toujours à la maison. Et malgré mes efforts ménagers, mon appartement finit par ressembler à un territoire annexé : ils investissent les tiroirs, le dessous des meubles, les étagères et les bibliothèques, c’est comme ça que le peuple du sable étend son emprise, par petites touches. Il exproprie lentement.

Mais tout cela, quoique cauchemardesque, est de l’ordre du rêve. Je n’ai jamais laissé le songe me surprendre, d’ordinaire c’est moi qui le maîtrise.

Mais elle… elle n’était pas d’ici.

Je veux dire qu’elle ne venait pas d’en moi. Elle n’habitait pas mes contrées. Elle s’est faufilée par la ruse, j’en suis convaincu. Je connais mes territoires. Et une chose est certaine : je ne lui ai délivré aucun passeport. J’ai vu son visage et j’ai su. J’ai su dans mon ventre, dans le ventre du rêve qui est aussi le mien, que cette personne n’avait rien à y faire. Elle avait cette manière de vous regarder fixement sans cligner des paupières, de vous scruter l’âme lèvres closes. Ce n’était pas normal.

Je discutais avec une femme qu’il m’arrive souvent de croiser en moi-même. J’en suis un peu amoureux. Elle change de visage au fil de nos rencontres, mais je sais que c’est elle. Parfois elle s’excuse de ne pas se ressembler, mais nous éludons le sujet. Nous visitons ensemble des endroits dans lesquels je n’ai jamais mis les pieds. Mes territoires sont vastes, d’aucuns diraient infinis, et il est presque certain que je mourrai avant d’en avoir parcouru le dixième.

Nous nous trouvions donc dans une cité portuaire aux lignes agressives, une ville Bauhaus aux droites étirées, et nous longions silencieusement les quais embrumés. L’eau clapotait à nos pieds, et l’immense faisceau du phare mangé par le brouillard déchirait la nuit tous les dix ou quinze pas.

— Nous ne sommes pas seuls, a-t-elle dit.

Sa voix tremblait d’effroi.

J’ai regardé autour de nous, plissé les yeux pour souffler la brume – parfois cela fonctionne – et avant que je me retourne, elle s’était déjà évaporée. J’ai voulu l’appeler, mais je me suis souvenu qu’elle n’avait jamais eu de nom et qu’elle n’en aurait sûrement jamais. Tant pis, je me suis dit, continuons la promenade.

C’est là que j’ai vu l’autre. Assise sur un banc, face à l’océan.

Emmitouflée dans une écharpe en laine, elle portait un manteau long. Mais quelque chose m’interdisait de m’attarder sur son accoutrement. J’ai su alors qu’elle n’était pas d’ici. Elle ne regardait pas l’horizon : j’étais son horizon, et sa nuque tordue à angle droit manquait d’humanité. De ses grands yeux froids elle inspectait mes intériorités, et son crâne chauve luisait tel un bijou chaque fois que le phare daignait nous éclairer. Puis la lumière partait et nous nous retrouvions dans l’obscurité. La ville s’était éteinte sur nous, mais je savais qu’elle m’observait.

Le malaise s’est emparé de moi. J’ai voulu lui crier de retourner chez elle, mais ma voix s’est éteinte avant d’ouvrir les lèvres et une grande fatigue m’a accablé. En temps normal je me serais assis, mais il était hors de question que je m’approche de l’apparition.

— Qui êtes-vous ? ai-je réussi à siffler, dans un étranglement.

Son visage demeurait impassible. Elle s’est levée, s’est avancée vers moi – étrangère, le mot cognait dans ma poitrine comme un souvenir douloureux. Ses pieds ne faisaient aucun bruit. J’ai cru qu’elle lèverait les mains, les apparitions désagréables finissent toujours par vouloir vous toucher, mais elle n’en a rien fait : elle s’est contentée de rester les bras ballants, et ses grands yeux vitreux n’en finissaient pas de vouloir rester ouverts.

Alors j’ai fait ce que je fais toujours en cas de mauvaise rencontre : j’ai tiré la sonnette d’alarme et appelé le réveil de toutes mes forces. D’ordinaire cela suffit à m’extraire du songe tel un militaire d’une opération périlleuse, mais le phare continuait de tourner, la brume nous encerclait toujours et ses grands yeux poursuivaient leur scrutation.

J’étais prisonnier de mon propre rêve.

J’ai regardé mes mains, électrisées par la terreur. Puis j’ai relevé la tête. La femme chauve se tenait devant moi, si proche que je sentais son haleine sur la pointe de mon nez. J’ignore s’il est possible de rêver dans un rêve, mais il m’a semblé deviner l’esquisse d’un sourire à la jonction de ses lèvres. Sans réfléchir, je l’ai poussée de toutes mes forces. Un grand « plouf » a craquelé le vernis de silence et j’ai pris mes jambes à mon cou.

N’importe où, ai-je pensé. N’importe où sauf ici.

J’ai repris pied dans le rêve au sein de l’une de mes forêts préférées. Se déplacer en songe n’est pas un problème, tant qu’on ne fait aucun cas de la cohérence et de la temporalité. Il faisait jour, et un vent délicieux courait sur les branches. Il jouait d’elles comme d’autant d’instruments. Bercé par ce chuchotis, j’ai progressé sur un sentier pentu où j’avais autrefois rencontré le renard à neuf queues – les Japonais le nomment kitsune, mais je préfère l’appeler Bruno, c’est un truc entre nous – et gravi la colline qui marque la fin du bois. S’ouvre ici un panorama digne d’une épopée – plaine cousue de falaises, déchirée de cascades furieuses qui se jettent à corps perdu dans la vallée. Dans le ciel dansait un ballet d’oiseaux centenaires qui ne posent jamais.

J’ai allumé une cigarette. Cela m’aide à mieux m’ancrer. Je ne fume pas d’ordinaire, mais ce sont de petits gestes tels que celui-ci qui permettent de poser des pierres d’achoppement, des repères oniriques si vous préférez, pour se rappeler qu’on rêve et qu’on ne devient pas fou. J’avais oublié la femme chauve, ou du moins ma mémoire n’en conservait-elle qu’une trace résiduelle. Je m’en voulais un peu d’avoir envisagé d’interrompre un si joli songe pour une pareille rencontre.

Mais je n’ai pas eu le temps de tirer une seconde bouffée sur la tige : je savais, comme on sait seulement les choses dont notre vie dépend, qu’elle m’avait suivi. Elle était là, dans la semi-pénombre sous les jupons des arbres, prédatrice, et elle enregistrait le moindre de mes mouvements de ses yeux-caméras. Des branches ont craqué derrière moi et j’ai essayé de me réveiller.

À nouveau, sans succès.

Une rage folle s’est emparée de moi. Comment cette apparition osait-elle s’immiscer dans mes mécanismes de contrôle ? Par quel miracle me refusait-elle l’éveil, moi qui demeurais maître en mes propriétés ?

J’ai balayé la plaine d’un revers de la main pour atterrir en mon jardin – en mon jardin secret, là où tout se crée et où tout retourne, et accessoirement là où je stocke mon intimité. C’est une sorte de brouillon où rien d’autre n’existe que ce que j’ai choisi d’y faire pousser. Je pense à un chat et un chat apparaît. Je pense à un crayon et un crayon se dessine. Puis je pense à mille chats et à mille crayons et des montagnes de poils et de bois montent jusqu’au zénith. C’est un endroit calme pourvu qu’on le tienne bien ordonné. Un endroit clos aussi, où il m’arrive parfois de m’adonner à des plaisirs défendus – je me garderai bien de vous dire lesquels. Mais pas pour le moment : ma famille était au complet. Réunis autour d’un salon de jardin, ils discutaient d’un sujet qui me resterait inconnu. Il y avait aussi des amis, seulement les meilleurs, et des amours de lycée : ils jouaient et riaient à l’ombre des cerisiers.

C’est aussi en ce jardin que j’entrepose mes peurs. Mais elles sont confinées dans la cabane à outils, tout au fond. De grosses araignées noires – adorables et douces, le cœur sur la patte – les tiennent en respect. Elles veillent à ce que le cadenas posé sur la vieille porte ne cède pas.

J’ai soufflé, étiré mon soulagement au bout de mes doigts, dans mes orteils et jusqu’à la pointe de mes cheveux. Ça n’a pas duré longtemps. La femme chauve m’avait devancé : j’étais arrivé second en mon propre for intérieur. Installée entre mon père et ma mère, assise confortablement, une tasse de café à la main et les yeux grand ouverts, elle observait. Enregistrait mentalement. Prenait des notes sans doute.

Mes doigts se sont crispés, tétanisés de rage et d’appétit de sang. Cette pénétration de mes défenses intimes me retournait l’estomac.

— Qu’est-ce que vous voulez, à la fin !? je me suis écrié, et l’écho de mes cavités propres a cannibalisé ma voix.

La femme chauve n’a rien dit. Elle n’a pas bougé, est restée impassible, sans ciller. Elle n’était pas d’ici, je vous l’ai déjà dit, c’était un parasite qui n’aurait jamais dû franchir mes fleuves.

J’ai poussé sans ménagement un vieux cousin, qui s’est vautré par terre avant de se rétablir en une roulade impeccable – mes intimités subissent un entraînement drastique –, et j’ai voulu empoigner la femme chauve par le col, mais celle-ci avait déjà disparu.

J’ai balayé le jardin du regard. L’intruse avait bondi jusqu’au fond du jardin, sur le seuil de la cabane à outils, et sans me quitter des yeux, tripotait le cadenas posé sur la porte – seul rempart entre mes démons et moi.

J’ai crié, battu des paupières pour me retrouver près d’elle en un clin d’œil, levé des mains démentes et serré les dents à m’en faire craquer les plombages. Mais la femme chauve n’a pas eu peur. De ses yeux globuleux, elle m’a intimé l’ordre de me calmer.

J’ai obéi.

Et tandis que des araignées noires escaladaient ses bras, elle a ouvert la bouche :

— La prochaine fois, nous ouvrirons la porte. Maintenant réveillez-vous.

J’ai ouvert les yeux, lèvres sèches, langue pâteuse. J’étais allongé sur un lit d’hôpital. Dans mon bras plantée, une aiguille de la taille d’une paille terminait de déverser son venin. Anne m’a souri.

— C’est probant, a-t-elle dit.

Je recouvrais progressivement mes sens et la mémoire. Ce rêve, bon sang ! Ce n’était pas un rêve de sieste. D’une densité, et d’une vivacité… L’anesthésiste avait vanté la puissance de ses narcotiques, mais je ne m’attendais pas à ce que cela m’assomme autant.

J’ai grimacé, froncé les sourcils, pris une inspiration douloureuse comme si l’on m’avait calé des briques entre les côtes.

Anne a dit :

— Tout est enregistré. Les images sont de bonne qualité. On a réussi à s’infiltrer jusqu’à la porte du subconscient.

— Je me souviens, j’ai dit.

Et tout me paraissait si clair maintenant. Je regrettais de m’être effrayé de si peu.

Anne a retiré ma couronne d’électrodes. Les scotchs m’ont arraché des cheveux. Elle s’est excusée. Dans le travail Anne est froide, mais douce.

J’ai ressassé le rêve comme on rembobine une VHS.

— Vous avez tout ?

— Non, mais presque. Il y a de jolies vues du phare, et la forêt est très nette. Par contre, les visages le sont un peu moins.

— Il va falloir renforcer la détection.

Surtout si on veut que ça puisse servir de preuve.

De telles recherches n’étaient pas gratuites, loin de là : elles devaient produire des résultats probants. Retour sur investissement. Mais si l’on pouvait désormais pénétrer les rêves des terroristes, les interroger en songe, leur faire subir mille tortures oniriques, alors tout ce travail en vaudrait la peine. Ils touchaient au but.

— Tes parents ont l’air sympas, a dit Anne.

— « Avaient », ai-je corrigé. Ils sont morts. Je les garde là par confort.

Elle s’est excusée. Ce n’était pas la peine. Elle m’a remercié de lui avoir servi de cobaye humain. J’ai souri. Ç’avait été comme un grand huit, mais la technologie promettait tellement que ça valait la frousse. J’ai essayé de me lever, mais il était trop tôt. La tête calée sur l’oreille, j’ai repensé à la femme chauve.

— Le crâne nu, ça ne te va pas du tout, ai-je dit. Mais alors pas du tout.

Anne a ri.

 

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Crédit photo : Jingyi Wang, via Unsplash

Amis

Pour nous, ce sont des objets. Pour certains peuples autochtones, ce sont des amis…

La peur au ventre, le conservateur écarte lentement les rideaux. Ils sont des dizaines, peut-être des centaines, là, tout autour du musée. Les émissaires de la tribu l’avaient pourtant prévenu, mais sur le moment il n’a pas vraiment accordé beaucoup de crédit à leurs menaces : difficile d’imaginer des gens qui passent l’essentiel de leur temps nus au cœur d’une forêt impénétrable investir soudain la ville et encercler le centre culturel. Pourtant voilà, c’est ce qu’ils font. Et c’est une catastrophe.

— Où est la directrice ? demande-t-il sans quitter des yeux le parking noir de foule.

— Son poste ne décroche pas, répond son assistant.

Lucio regarde sa montre. Il est encore trop tôt, elle n’est pas arrivée. Et il y a gros à parier qu’elle fasse demi-tour sitôt qu’elle verra ce bordel, parce que qui sait ce que des gens à ce point déterminés sont capables de faire à une si belle voiture ? Ça veut dire qu’il incarne pour le moment la plus haute autorité administrative au sein de l’établissement. Il est celui qui va devoir aller leur parler. Argumenter. Expliquer. Et c’est vraiment la dernière chose dont il a envie.

Lucio rabat l’épais tissu tribal sur les stores à demi clos. Recroquevillé sur sa chaise, son jeune assistant n’en mène pas large. Le gamin, pour qui les musées ne renferment que des choses mortes et passées, n’imaginait pas se voir de sitôt confronté à un présent très concret.

— Vous pensez qu’ils vont nous tuer, m’sieur ?

— Ne raconte pas d’âneries ! Ce sont des autochtones, pas des sauvages ! Tu vois, Rafael, c’est avec ce genre de raisonnement qu’on construit d’indécrottables stéréotypes… Et puis quoi, ils vont nous faire bouillir dans des marmites et nous manger, aussi ?

Furieux, Lucio soulève à nouveau le coin du rideau et recompte les arcs, les lances et les poignards. Il y en a quand même un sacré paquet. La tribu est venue armée, c’est bien la moindre des choses, d’autant qu’en face la police dispose d’armes à feu et qu’une lance, aussi aiguisée soit-elle, n’a jamais résisté longtemps au feu nourri d’une arme automatique.

La communauté n’est pas non plus venue seule : plusieurs tribus se sont ralliées à elle. Autrefois certaines se faisaient la guerre, mais une cause juste les réunit aujourd’hui et permet cette entente. Cette cause, c’est celle de tous les peuples tribaux du Brésil – et plus généralement du monde entier – sacrifiés sur l’autel de la croissance, de la rentabilité, de la propriétarisation et du soi-disant « développement ». Elle naît de la colère de voir des territoires ancestraux, souvent sacrés, saccagés par des plantations de soja, des exploitations minières, des barrages hydrauliques ou des coupeurs de bois. Elle se renforce lorsque certains des leurs – les plus courageux ou les plus désespérés – sont abattus comme des animaux malades, parce qu’ils protégeaient une terre, une rivière, une forêt ou un village.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demande Rafael en s’agrippant à sa chaise.

Lucio sait qu’il est de sa responsabilité de descendre leur parler. S’il ne le fait pas, la police évacuera elle-même le site. Des gens seront blessés, d’autres arrêtés. Cela ne fera qu’envenimer les tensions.

— Je vais y aller.

Le personnel de ménage et les guichetiers se sont réunis dans le hall d’entrée. Massés contre les portes en verre, ils observent l’attroupement. Lucio cherche le regard d’une femme dont il connaît les origines indigènes, mais celle-ci l’évite consciencieusement. Impossible de savoir si ce qu’elle éprouve relève de la honte, de la tristesse ou de la colère.

— Ouvrez, dit le conservateur.

Un titan en uniforme se détache du groupe, un grand trousseau de clefs à la main. L’homme est chargé de la sécurité de l’établissement, mais dans ces circonstances l’ampleur de la tâche lui échappe totalement.

— Vous êtes sûr de vouloir y aller, monsieur ? La police est en route.

Un frisson dévale la nuque de Lucio.

— C’est vous qui l’avez appelée ?

— Bien sûr, monsieur. C’est mon travail, monsieur.

C’est un petit musée que le leur, un tout petit musée d’à peine deux étages situé en banlieue, presque à la limite de la ville. La forêt est visible depuis la route, c’est comme si le musée était pris en étau entre la ville et elle. Mais il appartient tout de même à l’agglomération – à cette partie du monde, à ce côté de l’histoire. Lucio aurait préféré que les forces de l’ordre ne s’en mêlent pas, mais avec ce bazar, c’était inévitable.

— Je sais que c’est votre travail et je vous remercie de le prendre à cœur. Cependant je voudrais tout de même aller leur parler, avant que la situation ne dégénère.

Le gardien déverrouille la porte et la pousse pour Lucio. Du haut des marches, on peut admirer le soleil couronner les arbres. Sur le parking, une forêt de visages soudain se crispe. Le silence s’abat sur le musée comme s’il venait d’être mis sous cloche.

Lucio met ses mains en évidence pour montrer qu’il ne veut que discuter et descend lentement les marches. La foule, déjà compacte, se resserre autour de lui. Et malgré la peur qui étreint le conservateur – qui n’aurait pas peur ? –, celui-ci ne peut s’empêcher de trouver ces personnes magnifiques. Même dans le désespoir.

Ces gens, il les connaît par cœur. Il a passé une bonne partie de sa vie à documenter leur culture, leurs traditions, leurs modes de vie – cela fait presque dix ans qu’il occupe ce poste. Mais il est toujours frappé par leur beauté.

Les hommes ont revêtu leurs coiffes les plus majestueuses, parées de plumes immenses dont les couleurs rehaussent les lignes sombres des peintures qui ornent leur visage. D’ordinaire ils sont les seuls à chasser ou à partir en guerre, mais les femmes et les enfants se tiennent aujourd’hui à leurs côtés. Certains sont vêtus de pagnes traditionnels, d’autres sont habillés à l’occidentale, avec des jeans et des sweat-shirts. On considère souvent – et à tort – que les peuples autochtones vivent dans une temporalité parallèle à la nôtre, qu’ils sont « restés bloqués à l’âge de pierre ». Il n’y a rien de plus faux : ils vivent dans le même présent que celui que nous occupons, ils y sont contraints de la même manière, peut-être même davantage. Notre mode de vie n’aime pas le contraste, et il hait la différence : il s’applique alors à l’effacer, quitte à la faire disparaître. D’ailleurs Lucio s’énerve toujours quand certains de ses collègues s’étonnent de les voir utiliser des téléphones portables : au nom de quoi devraient-ils s’en priver ?

Oui, c’est une vision magnifique que de les voir réunis. Mais c’est aussi un triste constat, car ces peuples ne sortent pas de la forêt sans qu’une excellente raison ne les y pousse. C’est comme si la forêt s’était brusquement vidée de ses habitants, pense Lucio. Elle doit se sentir vulnérable ce matin. Il le sait pour l’avoir constaté sur le terrain : les peuples autochtones sont les meilleurs gardiens de leurs écosystèmes. Ils n’ont aucun besoin des conseils paternalistes des organisations environnementales pour prendre soin de leurs lieux de vie. Ni des musées, en vérité. Lucio n’est pas leur ennemi – il ne se ressent pas comme tel – mais dans les faits c’est pourtant tout comme.

Il secoue la tête, soudain désolé.

Un grand homme armé d’une massue rituelle s’extrait du groupe et marche dans sa direction. La hauteur de sa coiffe est telle qu’il ressemble à un géant, à un esprit de légende. Pas besoin d’être diplômé en ethnologie pour comprendre qu’il s’agit du chef de la tribu concernée, et du porte-parole de l’entière communauté.

— Vous savez pourquoi nous sommes là, dit-il d’une voix sombre et profonde comme si la forêt s’exprimait à travers sa bouche.

— Je sais, répond Lucio. Et vous connaissez ma réponse.

— Nous la connaissons. Mais nous avons décidé d’arrêter de l’accepter. C’est une mauvaise décision.

— Ce n’est pas parce qu’elle ne vous est pas favorable que c’est une mauvaise décision. Ces masques, que vous le vouliez ou non, font partie du patrimoine brésilien – et c’est aussi votre pays, que vous l’ayez choisi ou non, que vous le vouliez ou non, c’est ainsi, l’histoire a parlé. Nous ne pouvons pas vous les rendre, ils font désormais partie des collections permanentes et ils sont l’orgueil de ce musée. Dans la forêt ils pourrissent, ils sont perdus, parfois détruits. Nous devons les mettre à l’abri. Leur intérêt est incommensurable.

— Ce n’est pas la question, Lucio : ce ne sont pas des masques, vous le savez. Ce sont nos frères, nos amis, les esprits de ceux qui nous ont précédés et qui ont remonté les mêmes sentiers, bu l’eau des mêmes rivières, chassé les mêmes bêtes… Ce ne sont pas de vulgaires morceaux de bois, suffisamment jolis pour qu’on puisse les exposer derrière une vitre : ils font partie de nous. Nous les soustraire, c’est nous amputer d’un membre. Nous priver de notre famille.

Lucio connaît le déroulé de cette conversation comme s’il l’avait eue mille fois. En vérité, il n’a eu à justifier la présence des masques dans le musée qu’une fois ou deux, pendant des tables rondes où s’étaient glissés des autochtones ou des militants d’organisations pour la défense de leurs droits. À chaque fois il ressort les mêmes arguments, et à chaque fois il se heurte à un dilemme inextricable. Une bataille de sourds.

— Ça fait presque un siècle que ces objets font partie des collections, nous ne vous avons rien volé : ce sont vos ancêtres qu’il faut blâmer. La plupart ont été donnés ou vendus de plein droit à des collectionneurs et aux conservateurs de l’époque. Nous en avons la preuve. Il y a même des reçus, signés par les vendeurs.

— On les a mis devant un choix impossible, rétorque le chef, ou on les a trompés. On a joué de leur avidité, de leur stupidité parfois. Oui, des erreurs ont été commises. Mais le passé est le passé, il n’existe plus… et nous, nous sommes là, nous existons. Nous adressons nos demandes à votre gouvernement depuis des années. Nous remplissons vos formulaires, adressons des recours à vos tribunaux. À chaque fois, nous repartons les mains vides. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui nous ne repartirons pas. Nous exigeons leur libération.

— Leur « libération » ? s’étouffe Lucio. Mais enfin, ce n’est pas une prise d’otages !

Parmi la foule la tension est palpable. Les épaules et les coudes se touchent, se serrent, les visages peints grimacent, les parures s’entrechoquent. Pour un peu Lucio croirait assister à un enterrement.

— Bien sûr que si, répond le chef. Ils sont vos prisonniers. Vous ne les entendez pas pleurer ?

Au loin les sirènes se mettent à hurler. C’est l’affaire d’une minute, deux maximum.

— Je ne peux pas accéder à votre demande. La police est en route, et Dieu sait ce qui pourrait se passer si vous ne faites pas preuve d’un minimum de raison. Je vous en prie, retournez dans vos villages. Ce n’est pas une discussion que nous pouvons tenir sur un parking.

— Ce n’est pas une discussion, Lucio, vous avez raison, dit le chef. C’est un ultimatum. Nous ne bougerons pas.

Les sirènes se rapprochent.

— Écoutez-les pleurer, répète le chef.

Lucio est confus : les ululements des sirènes se mêlent aux sanglots des autochtones. Hommes, femmes, enfants, se lamentent, et certains commencent à se frapper la poitrine de désespoir. Ça ne peut pas être bon, pense Lucio. Ça ne peut pas être bon.

Une vibration dans sa poche. Son téléphone portable. Il décroche. C’est la directrice, coincée dans sa voiture à l’extérieur du parking.

Quoi qu’il arrive, ne les laissez pas entrer ! hurle-t-elle à l’autre bout du fil.

— Rentrez chez vous, chuchote-t-il. Ça pourrait devenir dangereux.

D’accord, mais ne les laissez pas entrer dans…

Il raccroche.

— Écoutez-les pleurer, répète inlassablement le chef, comme une litanie ou un chant religieux.

De quoi veut-il parler, à la fin ? Évidemment qu’il les écoute : ces gens l’encerclent de toutes parts. Et les sirènes qui se rapprochent donnent au chœur des accents formidables et tragiques.

— Écoutez-les pleurer.

Un cri derrière Lucio. Il se retourne. Une main sur son pistolet, le gardien du musée lui fait signe de revenir au plus vite. Lucio s’énerve – merde, qu’est-ce qui se passe à la fin, vous ne voyez pas que je suis occupé ? Et les véhicules de police qui s’engagent sur le chemin…

— Les masques ! hurle le gardien.

— Quoi, les masques ?

Désormais convaincu de l’imminence de l’assaut, le conservateur pivote sur ses talons et se replie à toute vitesse en direction du musée. La porte se referme derrière lui dans un claquement sinistre, et les hurlements des sirènes se diluent lentement dans le silence des lieux. Hors de souffle, Lucio se tourne vers le gardien. Il est pâle comme la mort.

— Vous devriez aller voir, bredouille-t-il.

Le personnel de ménage a disparu. Plus loin, il entend monter une rumeur de la salle des masques. Lucio tend l’oreille et croit percevoir les sinistres échos d’une cérémonie funèbre.

— Qu’est-ce qui se passe ? répète-t-il, incapable de dire quoi que ce soit d’autre.

Il remonte le couloir jusqu’à la salle des masques, plongée dans l’obscurité : seules les vitrines sont allumées pour mieux permettre aux visiteurs d’apprécier la silhouette des objets et leur expression. Le personnel s’est massé à l’entrée, trop effrayé pour faire un pas de plus dans leur direction. Lucio fend l’attroupement.

Ce ne sont pas les femmes de ménage qu’il a entendues pleurer : ce sont les masques. De leurs orbites vides, de leurs bouches noires de ténèbres, sortent les sanglots les plus déchirants qu’il ait jamais entendus.

— Écoutez-les pleurer, dit une voix grave dans son dos.

Le chef de la tribu surplombe les employés d’une tête. Il tient fermement sa massue contre son torse, et Lucio sait qu’on ne se bat pas contre une forêt entière. Le gardien du musée le sait aussi : sa main repose toujours sur son pistolet, mais il tremble trop pour imaginer s’en servir.

— Faites-les taire, dit Lucio.

Mais le chef n’écoute pas : il traverse lentement la salle jusqu’aux vitrines, escorté par l’employée d’origine autochtone dont il a quelques minutes plus tôt cherché l’approbation dans le regard. Il pose sa main sur la paroi et chuchote quelque chose. Ou plutôt, il chante.

C’est une berceuse.

La femme de ménage sort son trousseau de clefs.

 

 

*

Dehors, le calme est revenu. Incapable d’en croire ses yeux, Lucio assiste impuissant au spectacle d’un peuple tout entier venu sauver le peu de dignité qu’il lui restait. Les onze masques – la collection tout entière – ont été confiés à des femmes de la tribu. Celles-ci les bercent affectueusement, comme des enfants tombés d’une échelle.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demande un policier. Vous allez porter plainte ?

Dans sa poche, le téléphone portable continue de vibrer. Il ne prendra pas la peine de regarder d’où proviennent ces appels à répétition : il le sait.

— Laissez-les passer, s’entend-il répondre, encore abasourdi.

L’officier hausse les épaules et la police relâche les prisonniers, qui se frottent les poignets et récupèrent leurs armes tombées au sol avant de se fondre à nouveau dans le groupe. De tout cela Lucio devra répondre, mais pour le moment il ne se sent capable que d’admirer.

Car la communauté et ses amis disparaissent à pas mesurés en direction de la forêt. Ils sont presque partis maintenant. Et il ne peut s’empêcher de penser que ce ne sont pas eux qui vivent dans le passé, mais lui. Il s’y accroche de toutes ses forces, là où ces gens sont les gardiens d’un présent plus que jamais vivant.

Nous sommes malades du passé.

Et ce qu’il a entendu – ce qu’il a cru ou voulu entendre – n’était rien d’autre que le symptôme de cette maladie.

Lucio salue les policiers et remonte péniblement les marches en direction du musée. Jamais il n’a davantage éprouvé le sentiment d’habiter un tombeau.

 

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Crédit photo : Michel Paz, via Unsplash

Incendie

Uzo se rend à la réunion d’un groupe de soutien destiné aux personnes souffrant d’une effrayante et mystérieuse maladie.

Dehors, l’orage. La ville s’écrase, sa nuque ploie. Au loin, les premiers éclairs zèbrent la nuit de stries incandescentes. Ça gronde doucement, comme un chat qui ronronne, pense Uzoamaka. Elle s’arrête un instant pour profiter du ciel. Les lumières de la ville teintent les nuages de nuances de rouille, une rouille qui se mêle en halos contagieux aux fumées d’échappement.

Immobile parmi la foule, elle est désormais un obstacle. Les passants la contournent. Elle sent leur irritation vibrer en elle à chaque frôlement. Elle devient un rocher que le courant ne parvient pas à entraîner plus loin. La ville, à sa manière, est un écosystème qui obéit à ses propres lois.

 

— Bouge ! grogne un vendeur de hot-dogs qui semble avoir toutes les peines du monde à pousser son chariot.

Arrachée à ses contemplations, Uzoamaka bredouille des excuses et fait un pas de côté. Le vendeur la dépasse sans un regard et bientôt la cohue, tel un essaim, l’engloutit à nouveau. La douleur dans son ventre pulse. La fièvre monte. Elle regarde l’heure sur son smartphone. La réunion commence dans dix minutes.

— Il y a encore le temps, dit-elle comme si elle demandait à ses mains, à ses pieds, à sa poitrine, de patienter.

Une goutte tombe sur sa manche, et l’avenue, boursoufflée d’enseignes, de véhicules et de marcheurs nocturnes, l’ignore. C’est pourtant une grosse goutte, de celles qui font « ploc ! » quand elles s’échouent sur terre, dont on ressent tout le poids à l’impact, un petit météore, un météore de pluie.

À nouveau le tonnerre, plus proche cette fois : il annonce l’orage qui vient. Elle resterait bien dehors pour l’attendre, mais la réunion du lundi est bien plus importante. C’est à elle qu’on a confié la tâche d’apporter l’eau, cette semaine. Dans son sac à dos, quatre packs de petites bouteilles en plastique. Elle a choisi une marque française, elle s’est dit que peut-être les gens le remarqueraient, même si de l’eau reste de l’eau. Bien sûr, ils pourraient boire au robinet. Mais cette mission est avant tout un symbole : celui du partage et de la solidarité dans le combat.

Une voix dans son dos.

Uzo ?

Hypnotisée par l’imminence de l’orage, elle ne tourne pas la tête. Un visage amical entre dans son champ de vision, et le visage sourit. C’est le visage d’Hiram. Hiram porte une kippa, il dit que comme ça les gens regardent moins son visage, mais Uzoamaka ne lui trouve rien à redire, à ce visage : en fait elle l’aime plutôt bien. Quand il sourit, Hiram ressemble à un ange qui aurait oublié d’où il vient, avec sa kippa en guise d’auréole.

— Il va y avoir de l’orage, dit-il. On fait le chemin ensemble ? J’ai un grand parapluie…

Elle secoue la tête, s’excuse encore, échange un rire avec lui. Hiram est un habitué des réunions, et même s’il sourit souvent – d’aucuns diraient trop –, Uzoamaka sait qu’il souffre au moins autant qu’elle, peut-être même plus : il brûle depuis des années, là où la maladie s’est déclarée en elle il n’y a que quelques mois. On ne s’habitue pas au feu, paraît-il. Elle aimerait que ce soit faux.

Un craquement au-dessus de leurs têtes et la pluie s’abat sur eux, comme si le ciel venait de rompre sous un poids formidable. La foule, jusqu’alors dense à ne pas pouvoir s’y faufiler, explose et se diffracte en petits groupes rieurs. Elle remonte sa capuche et le laisse lutter avec son parapluie, qui refuse de s’ouvrir. Le ciel convulse, l’eau frappe le bitume de toutes ses forces. Ils finissent par courir, et ses chaussures sont trempées quand ils parviennent enfin devant la salle associative.

— Quel temps ! s’exclame Hiram en essorant sa kippa.

Elle se contente de rire, trop timide pour répondre par un bon mot ou même seulement pour en imaginer un.

— Je devrais apporter l’eau tout de suite, dit-elle.

Hiram acquiesce. Sa mine s’est assombrie. Leurs vêtements dégouttent de pluie, mais cette eau potable qu’elle a pris soin d’acheter est ce soir plus que jamais au cœur de leurs espoirs et de leurs craintes. C’est le seul remède connu à la maladie, ou du moins le seul médicament qui en soulage les symptômes. De l’eau, beaucoup d’eau. Il faut en boire en permanence.

— Alors allons voir les autres, dit-il.

Ils retirent leurs anoraks trempés et ne les déposent qu’avec une certaine réticence sur le portemanteau, près du radiateur en fonte brûlant. Ils sont déjà trois à arranger la salle, à placer les chaises en rangs serrés, à dérouler des nappes sur les tables qui accueilleront la collation d’après séance. Uzoamaka n’en connaît que deux : la troisième est une nouvelle. Elle parlera donc la première ce soir, juste après Karine. Chaque lundi, Karine dresse un bilan. Parfois c’est un moment de réjouissance, parfois moins.

Tandis qu’Hiram discute avec la nouvelle, Uzoamaka s’installe en silence au troisième rang. Personne ne l’occupe encore, une chance car c’est sa place préférée d’entre toutes : on s’y sent à la fois proche et loin, incluse dans le cercle et à l’abri pourtant. Ici la lumière qui tombe sur l’estrade s’arrête juste à vos pieds, si bien que même si elle ne vous touche pas, elle reste à portée. Le reste de la salle baigne dans une clarté diffuse, assez faible pour s’y fondre.

La douleur à nouveau l’élance, cette fois un peu plus haut, à hauteur du sternum. Elle sort de son sac une gourde isotherme, un truc acheté dans un magasin de camping. C’est fait pour conserver la chaleur, mais ça garde tout aussi bien le froid. Elle boit à grandes gorgées, se laisse éteindre avec soulagement, et quand elle a terminé elle tourne instinctivement la tête en direction d’Hiram, comme si la honte d’être surprise en flagrant délit l’étreignait. Il la regarde aussi, mais elle n’y devine aucun jugement, au contraire : les yeux de l’homme brillent d’une compassion qui la réchauffe. Même si elle ignore le froid désormais…

La salle se remplit peu à peu. Ils sont une vingtaine ce soir, soit un peu plus que la semaine dernière. Quand elle s’est inscrite, le groupe avait des besoins plus modestes : certaines réunions auraient pu se tenir dans un placard. Mais l’affluence les a bientôt poussés à investir un espace plus grand.

— Il faut le voir d’un bon œil, dit souvent Karine. Ça veut dire que les gens commencent à nous connaître, et qu’ils savent qu’ils peuvent trouver de l’aide ici.

Parfois Uzoamaka envie l’optimisme de Karine. Car pour elle, si davantage de gens viennent chaque lundi, ça signifie simplement que plus de gens sont malades, et que le feu gagne du terrain. Même si personne ne sait encore d’où provient le syndrome, ni même comment il se transmet – si seulement il se transmet –, elle sait d’instinct que ça empire. Le feu a toujours couvé. C’est seulement qu’il a trouvé un moyen d’embraser le combustible.

— Nous allons commencer, dit Karine en montant sur l’estrade.

La salle bruisse encore un instant, puis se noie dans le silence. Karine se place au pupitre et consulte ses notes. Hiram, lui, s’est installé au premier rang, comme d’habitude. Les anciens montrent l’exemple. Elle n’est pas encore une ancienne, elle espère ne jamais en devenir une.

Karine s’éclaircit la voix.

— Une triste nouvelle d’abord, et je suis navrée pour celles et ceux qui le connaissaient : Jonas a été emporté par son feu.

Elle marque une pause. Au premier rang, Hiram baisse la tête pour une prière silencieuse. Il y a des soirs avec et des soirs sans. Ce soir est clairement un soir sans.

Uzoamaka ne connaissait Jonas que de vue. Elle l’avait croisé une fois, peut-être deux, avant que son état empire et qu’il ne puisse plus se rendre aux réunions sans constituer un danger pour les autres participants. Pourtant elle sent une boule de tristesse grandir en elle. Elle mettra sûrement des heures, peut-être des jours, à la digérer. La souffrance des autres la frappe toujours davantage que la sienne.

— Jonas ne pouvait plus sortir de chez lui, poursuit Karine. Il était victime de puissantes crises, parfois incontrôlables, et sa présence dans un lieu public était devenue une menace. Sa famille l’a conduit à l’hôpital Bernstein il y a trois semaines. Ils ont un nouveau service « ignifugé » là-bas, qui selon le personnel a fait ses preuves avec Jonas. Il était devenu incapable de maîtriser son feu. Il semblait d’ailleurs ne même plus le vouloir. Certains parmi nous le savaient : depuis la mort de sa femme, Jonas désirait plus que tout s’abandonner au feu. C’est une leçon pour nous, car cette tentation est parfois puissante quand on souffre autant… Le brasier s’est déclenché au milieu de la nuit. On n’a retrouvé que son alliance au milieu des cendres. Pour les personnes qui le souhaitent, une cérémonie religieuse sera organisée mercredi à 11 heures, au cimetière Saint-Paul.

Une bouffée de chaleur submerge soudain Uzoamaka. Dans un élan de panique elle se jette sur sa gourde et en vide le contenu d’une seule traite. Le brasier en elle est encore jeune, mais elle sait qu’il peut s’étendre si elle n’y prête pas attention, ou pire, si comme Jonas, elle se met à le souhaiter.

Elle se voit souvent en rêve prendre feu au milieu des passants. Non pas que l’idée la séduise, mais il faut avouer que ça ferait un beau spectacle. Les générations précédentes appelaient encore cela une « combustion spontanée », comme si le feu nous était infligé de l’extérieur telle une punition divine. La maladie était alors considérée comme un phénomène paranormal. Mais les progrès de la médecine et des routines de détection ont vite établi que chacun portait en soi un « foyer » – le point zéro du brasier – et qu’il suffisait d’une étincelle pour que le feu s’étende. Jonas, par exemple, portait la disparition de sa femme comme une malédiction : derrière chacun de ses mots perçaient la rage, la fureur, le désespoir et la peur aussi. Des conditions idéales en somme, car le feu a besoin d’être nourri. Et il n’est pas regardant sur la nature du combustible.

Dehors la colère de l’orage redouble d’intensité : frappées par une pluie diluvienne, les vitres tremblent à chaque coup de tonnerre. Karine vide d’une traite le verre posé devant elle.

— Ça fera trois ans demain que le feu s’est déclaré, dit-elle. Trois ans que je lutte au quotidien contre son invasion, trois ans que je l’empêche d’étendre son empire. C’est compliqué, ça demande beaucoup d’efforts et de sacrifices, mais je suis là pour prouver que c’est possible. Évidemment, il m’arrive encore parfois de ressentir sa chaleur. Mais je la tiens à distance. Comme vous je bois beaucoup, je mange froid et j’évite les pièces trop chauffées – ce sont des gestes simples qui peuvent nous faciliter la vie. Mais n’oublions jamais que le combat se gagne avant tout dans la tête. N’oublions pas Jonas…

Elle descend de l’estrade sous de discrets applaudissements et va chercher la nouvelle. Uzoamaka se souvient de sa première fois là-haut. Elle se souvient de la peur, et aussi de la sueur qui imbibait son tee-shirt comme si quelqu’un avait oublié de fermer un robinet quelque part sous son cou. Son ventre la brûlait, et elle avait dû boire plusieurs litres d’eau pour en calmer l’ardeur.

— Bonjour, dit la nouvelle. Je m’appelle Louise. Ça fait trois semaines qu’on a diagnostiqué le feu en moi. Mon médecin m’a conseillé de venir chercher de l’aide ici, et c’est plutôt gentil parce que quand ils ne savent pas quoi prescrire, la plupart se contentent de vous refiler à un collègue : il a été honnête. « Je ne veux pas que vous vous fassiez d’illusions », il m’a dit, « c’est une chose avec laquelle vous devrez vivre à jamais. Personne ne sait comment le guérir. » Sa franchise m’a soulagée sur le moment. Mais maintenant, ça ne sert à rien de le cacher : j’ai peur. J’ai terriblement peur… Et je ne sais pas quoi faire pour arrêter d’avoir peur.

La voix de Louise se brise. Elle avale un verre d’eau.

— Nous sommes des condamnés à mort, poursuit-elle, mais on l’est tous à plus ou moins courte échéance, non ? En venant ici, j’espère trouver des réponses.

Un immense craquement leur déchire les tympans, et soudain toutes les lumières s’éteignent. La foudre s’est abattue tout près, cette fois. Karine se lève.

— Pas de panique, l’orage a dû faire sauter le disjoncteur. On va descendre à la cave pour le remettre en route.

Karine et Hiram se faufilent en direction de la porte.

Dans l’obscurité de la salle, les feux des participants se sont mis à briller d’un éclat sombre sous leurs vêtements, comme autant de petits foyers sous-cutanés. C’est un drôle de spectacle, un spectacle intime et fascinant. Un peu triste aussi. Chez certains le feu est calme, contenu, mais il s’agite furieusement chez d’autres, comme prêt à tout dévaster.

Pendant ces interminables minutes, un éclair déchire parfois le ciel. Il projette l’ombre des grandes croisées sur le parterre de visages impavides, mais aussitôt la nuit se réapproprie son territoire et donne à voir les feux-follets qui habitent en chacun.

Uzoamaka baisse les yeux sur son ventre. Une boule incandescente, pas plus grosse qu’une balle de ping-pong, brille sous son pull. Ça fait mal, ça tire, mais c’est agréable aussi… Difficile de l’expliquer. Elle se lève et, bientôt imitée par d’autres, va chercher l’une de ses propres bouteilles sur la table du buffet. Boire est un refuge, et chaque gorgée apaise le brasillement des feux. Elle reconnaît celui de Louise parmi tous les autres – chaque feu porte une signature distincte pour qui sait l’observer – et, d’un geste, l’invite à s’approcher. Les nouveaux ont besoin d’être inclus. Elle l’a été aussi. Elle se souvient.

— Je suis Uzoamaka, dit-elle, mais personne n’est capable de s’en souvenir. Tout le monde m’appelle Uzo.

Elles rient, parlent à demi-mot, et s’apprêtent à échanger leurs numéros lorsque la lumière revient soudain. Malgré la gêne et les paupières plissées, l’intime est de nouveau à couvert : le soulagement est palpable. Tout le monde regagne sa place. C’est comme remettre un masque, songe-t-elle. Il n’y a rien de plus désagréable que de dévoiler son feu. Ils sont en sécurité ici, en territoire ami, mais dehors ils sont parfois traités en pestiférés. La peur de la contagion, toujours, et un peu de superstition…

Karine et Hiram réapparaissent enfin. Hiram est un peu essoufflé. Il s’agit sans doute des escaliers, mais Uzo ne peut s’empêcher d’éprouver une vague de jalousie.

— Je crois que tout le monde a une bonne raison de brûler, dit-elle lorsque vient son tour de prendre la parole. Et cette raison nous appartient. C’est elle qui fait de nous ce que nous sommes. J’ai toujours eu peur de tout, et quand le feu m’a été diagnostiqué, j’ai eu encore plus peur. Si ce groupe m’a aidé, c’est parce que j’y ai compris que la peur aidait le feu, que c’était elle qui l’encourageait à grandir. Alors, Louise, voilà ce que j’ai à te dire ce soir : je ne combats plus le feu, je combats la peur. Et c’est vraiment difficile. Mais j’ai vu d’autres feux que le mien, et je sais que nous partageons cette épreuve.

Comme d’habitude, la réunion se conclut par quelques mots échangés autour du buffet. C’est cette heure très particulière du lundi soir où Uzo sent le feu s’éloigner, comme si elle était capable de le vaincre à elle seule, où la confiance qu’elle puise dans la présence des autres suffit à la persuader qu’elle finira par trouver une solution. Elle chérit cette heure et s’en gorge autant qu’elle le peut. Plus tard, dans la semaine, il y aura des doutes, des errances, des terreurs peut-être. Mais pour le moment, il n’y a que le réconfort des feux qui se rencontrent.

Hiram se penche sur son oreille.

— Une glace après, ça te dit ?

Un feu en elle décroît tandis qu’un autre s’allume. Elle dit oui, et quelques minutes plus tard, ils se retrouvent sur le trottoir détrempé. La pluie s’est calmée, et si l’orage gronde encore, il est désormais suffisamment loin pour ne plus être craint. Des camions de pompiers sont stationnés devant le parc. Leurs gyrophares balayent la nuit en silence.

— On va voir ?

Ils traversent et remontent l’avenue. La foudre a frappé un grand tilleul : l’arbre est fendu en deux, et à travers l’écorce on peut distinguer la lueur familière des braises qui clignotent. Comme eux, le tronc brûle de l’intérieur.

— Même les arbres s’y mettent ! s’exclame Hiram. Si ça, ce n’est pas un signe des temps ! Bientôt on nous verra comme des précurseurs…

Il fourre ses mains dans les poches de son manteau. Elle passe son bras dans le sien et se colle contre son épaule.

— Maintenant j’ai vraiment envie d’une glace, dit-elle.

C’est au tour d’Hiram de bredouiller. Il ajuste sa kippa, donne un coup de menton en direction d’une rue transverse. Laissant derrière eux l’arbre-brasier, ils traversent la foule comme deux poissons à contre-courant.

Il prendra citron. Elle framboise.

 

❤️

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Théorie de la chaussette disparue

William est un chasseur de paranormal. Avec sa caméra, il traque les preuves et démasque les faussaires. Jusqu’au jour où…

La machine à laver a bel et bien rendu l’âme, mais c’est une question de point de vue selon son propriétaire. L’appareil barbotte dans une flaque, tel un cachalot échoué sur les plages de Normandie. Tambour ouvert, programmateur HS, il semble avoir trouvé la paix dans ce petit jardin de banlieue. Un mince filet d’eau trouble s’écoule encore du tuyau de vidange, comme si la panne avait eu lieu seulement quelques minutes plus tôt.

William ramasse l’embout pour mieux l’examiner. Il a enfilé des lunettes de protection ainsi que d’épais gants de chimie d’ordinaire réservés à la manipulation de produits toxiques.

— Vous utilisez quoi comme anticalcaire ? demande-t-il au type qui l’a invité à venir examiner son électroménager.

— Je… aucune idée, répond-il le plus sérieusement du monde. Il faut que je demande à ma femme.

— Laissez tomber, je plaisantais. Ça fait longtemps que ça coule ?

Le propriétaire de la machine s’approche à pas de loup, comme s’il craignait que l’appareil lui saute à la gorge.

— Elle est tombée en panne vendredi dernier, et le réparateur est venu lundi. Donc ça fait quatre jours.

— Il en dit quoi, d’ailleurs, le réparateur ?

— Il en dit que le moteur a claqué juste avant la vidange, et que c’était pour ça que ça puait autant, parce que toute l’eau sale était restée à macérer dans le tambour. Vu qu’elle n’est plus sous garantie et que le remplacement du moteur aurait coûté le prix d’une neuve, la patronne a dit qu’on ferait mieux de la jeter. Alors je l’ai tirée dans le jardin – parce que quarante litres d’eau sale, on n’avait pas envie que ça inonde la salle de bain et que ça foute en l’air les plinthes – et puis j’ai ouvert la trappe de vidange. La terre a bu le gros de l’eau, mais depuis… enfin bon, je ne vous fais de dessin : c’est vous le spécialiste.

Côté maison, William sent un regard glisser sur lui, comme si une main vaporeuse lui tapotait l’épaule avant de disparaître dans un ricanement. Il tourne la tête. L’épouse du type – la « patronne » – se cache derrière les rideaux de son salon. Ce sont de jolis rideaux brodés de motifs de chasse, le genre qu’on ne trouve que chez les gens qui ne veulent pas d’histoires. Apparemment bien plus ébranlée que son mari, elle effectue un rapide signe de croix avant de disparaître dans les ténèbres de son petit pavillon.

Des croyants, songe William. J’ai gagné le gros lot.

Il sort sa caméra et l’allume. Il sort rarement sa caméra quand quelqu’un l’appelle – en général il débusque ses sujets tout seul, dans la presse régionale ou sur les blogs. La plupart du temps, il ne prend même pas la peine de répondre aux mails qui le sollicitent. Théoriciens du complots, alcooliques, mythomanes, quelquefois même des fous au sens clinique du terme, c’est à croire qu’ils conspirent à lui faire perdre son temps. Mais cette fois ce n’est pas le propriétaire de la machine à laver qui l’a appelé : c’est son fils. Le jeune homme suit William depuis plusieurs années. Il connaît son travail, se souvient même de l’époque où il racontait ses histoires dans de longs articles ennuyeux que personne ne lisait. Enfin, presque personne.

Quand William a ouvert sa chaîne YouTube, il n’envisageait pas de se retrouver à la tête d’un cheptel de presque un million d’abonnés quelques années plus tard. Forcément, sa notoriété attire désormais les illuminés et ceux qui veulent croire à tout prix. Rien que la semaine dernière, trois personnes différentes lui ont signalé des apparitions d’OVNI dans le ciel de la Nièvre, du Cantal et de l’Auvergne. Un simple coup de fil à la station météo du coin, c’est souvent tout ce qui sépare les vrais chasseurs de paranormal des amateurs.

William est un traqueur, un scientifique, un vrai de vrai : armé de sa seule caméra et de sa passion pour les sciences physiques, il débusque fantômes, manifestations spirites et objets non-identifiés pour mieux les debunker. William ne croit pas au paranormal – il n’y a jamais cru. Pourtant il n’est pas du genre borné : il garde les yeux ouverts et attend simplement que quelqu’un lui prouve par a + b qu’il a eu tort tout ce temps de douter. Mais jusqu’à présent, « Dieu soit loué » (comme on dit chez les sceptiques), ce n’est jamais arrivé.

Il zoome sur l’embout de vidange, qui continue d’expulser une eau qu’à titre personnel il ne boirait pas, ni même ne toucherait du bout des doigts.

— Quatre jours que ça coule, dit le propriétaire de la machine à laver. On est des gens simples ici, mais on a les idées claires : ma femme est persuadée que c’est un foutu miracle. Du genre comme à Lourdes et ces machins-là…

— Désolé de vous demander ça comme ça mais est-ce que vous pouvez vous taire deux secondes ? Je suis en train de filmer.

L’homme grommelle quelque chose de désagréable, mais William poursuit comme s’il n’avait rien entendu. Il déteste quand ses témoins lui imposent leur opinion : même s’il n’en croit jamais un mot, ça influence forcément la manière dont il décortique les phénomènes. Les idées sont poreuses, elles se contaminent les unes les autres, et il détesterait passer à côté d’une explication évidente parce qu’un stimuli extérieur l’aurait lancé sur une mauvaise piste.

Il fait le vide en lui et examine la situation comme si c’était la première fois qu’il ouvrait les paupières sur ce monde. Considérant que, 1. le tambour est capable de contenir une trentaine de litres d’eau, autant dire rien du tout, 2. puisque la trappe ouverte se trouve au niveau du sol, son contenu aurait dû entièrement se déverser en quelques secondes, 3. il y a toujours du contenu résiduel, et cela peut dépendre de l’horizontalité du sol, de la pression atmosphérique et d’autres facteurs plus ou moins farfelus ; alors pour que l’eau continue de couler à ce rythme, il faudrait par exemple qu’un bouchon obstrue le conduit et qu’une arrivée extérieure – dissimulée dans la terre par exemple – alimente le réservoir. Bon. Maintenant que l’hypothèse est posée, il s’agit de la vérifier.

— Je peux la soulever ?

Le propriétaire grimace.

— Allez-y, mais ne comptez pas sur moi pour vous aider… Je me suis démis le dos à traîner cet engin jusqu’au jardin.

William fixe sa caméra sur un trépied télescopique, cadre la scène en plan large et laisse l’enregistrement tourner tandis qu’il empoigne le lave-linge par son socle en béton. Ce truc pèse une tonne, évidemment – n’importe qui ayant participé à un déménagement s’en souvient. Mais il a beau étudier la base de l’appareil sous toutes les coutures, William ne débusque ni bouchon, ni tuyau caché, ni réservoir secret. Sans compter que le propriétaire a l’air honnête, relativement équilibré et qu’il n’a même pas encore parlé d’argent – ça aussi, c’est un argument qui plaide en faveur de sa crédibilité.

— Vous avez une bouteille ?

— Genre une bouteille d’eau ?

— Comme vous voulez.

— En plastique ou en verre ?

— Ça n’a pas d’importance.

— Une grande ?

— Juste une bouteille, monsieur, peu importe : n’importe quoi sera parfait.

L’homme rapporte du garage une canette de bière vide et William applique l’embout du tuyau de vidange sur son goulot en même temps qu’il enclenche le chronomètre de son smartphone. L’eau croupie s’écoule à l’intérieur. Il regarde l’écran, et lorsque le liquide finit par remplir le récipient presque tout à fait, il arrête le décompte. Résultat : 24 secondes pour 33 centilitres. À ce rythme – qui n’a pas faibli depuis qu’il a poussé le portillon du jardin, voire qui s’est même intensifié par moments – il faudrait que la machine puisse contenir bien plus qu’elle n’en est physiquement capable.

Il y a donc deux options : soit cet appareil génère de l’eau… soit il la puise ailleurs, d’une manière qui lui échappe. Il pourrait par exemple y avoir une nappe phréatique sous leurs pieds, mais sans puits ni forage, comme l’eau pourrait-elle remonter à la surface ? Décidément ça n’a aucun sens, mais il faut se rendre à l’évidence. Et savoir parfois se déclarer vaincu.

À bout de souffle et en nage, William rapproche la caméra, tourne l’écran vers lui et se cadre pleine face. C’est le moment qu’il redoutait depuis longtemps.

— Salut à tous et à toutes. Vous me connaissez, je ne suis pas du genre à me laisser surprendre. J’ai étudié des dizaines de cas tous plus dingues les uns que les autres, j’ai passé des nuits dans des hôtels réputés plus hantés que tous les châteaux d’Écosse réunis, j’ai même plus d’une fois observé des phénomènes étranges dans le ciel… mais toujours, toujours, j’ai fini par trouver une solution, ou à défaut une hypothèse scientifique crédible. Mais là… je sèche. Cette machine à laver est tombée en panne il y a une semaine, et elle continue depuis de perdre de l’eau au rythme moyen d’un litre par minute et demie au moment où j’enregistre ces images. Le propriétaire de l’appareil ici présent (dans l’arrière-plan l’homme apparaît, sourit et fait coucou), bonjour monsieur, affirme que ça peut parfois couler plus vite. Et autant dire que je n’ai aucune idée de la manière dont ce phénomène fonctionne.

William fait une pause, hoche la tête. Un sourire se dessine sur ses lèvres.

— On va faire venir des experts, mais en attendant ça me rappelle une vieille théorie que j’avais échafaudée il y a des années, quand j’essayais d’écrire des histoires de science-fiction. Vous savez, il y a cette blague qui dit qu’on ne sait jamais ce qu’il advient des chaussettes qui disparaissent pendant un lavage. En vérité, la plupart se coincent dans le joint du tambour ou du hublot, jetez un œil la prochaine fois que vous faites une lessive, vous pourriez être surpris. Mais j’avais imaginé une solution plus poétique : quand la machine lance le mode essorage, le tambour tourne tellement vite qu’il ouvre un vortex. Ce vortex pourrait mener vers des dimensions parallèles, ou simplement vers un autre endroit quelque part dans l’univers. Enfin, « simplement », vous voyez, quoi… Ça me faisait rigoler d’imaginer un continent de chaussettes gelées dériver lentement dans l’espace intersidéral, ou former une montagne de coton sur une planète inhabitée…

William lève la canette et l’approche de l’objectif de la caméra.

— J’ai fait un prélèvement, on en aura vite le cœur net. En attendant, je vais vous dire, la vie ne manque jamais de vous surprendre. À étudier, déchiffrer, démystifier le paranormal comme je le fais avec vous depuis des années, j’étais certain qu’un jour je finirai par tomber sur plus fort que moi. Je me disais alors que ça prendrait la forme d’un cadavre d’extraterrestre, d’un fantôme digne de Ghostbusters ou d’un vampire en chair et en os qui viendrait frapper à ma porte et m’annoncer : « Voilà, on existe, on existe pour de vrai ! » Eh bien non. Mesdames et messieurs, à l’heure où je vous parle, cette machine à laver est ce que j’ai vu de plus paranormal de toute ma vie. Sacrée leçon d’humilité, hein ?

— D’humidité aussi, dit le propriétaire de la machine en ricanant.

William tourne la tête. En robe de chambre et pantoufles, la « patronne » est sortie sur la terrasse. Elle le dévisage d’un air anxieux.

— Alors ? demande-t-elle. C’est un miracle pour de vrai ?

Sans rien ajouter, William sourit et lève le pouce. La femme écarquille les yeux, part d’un grand éclat de rire et s’évanouit.

*

Six jours plus tard, les résultats des analyses tombent : malgré son aspect trouble, presque laiteux, l’eau qui s’écoule de la machine est d’une très grande pureté. En fait, l’échantillon ne contenait que d’infimes résidus de lessive et d’adoucissant – et aussi un peu de Calgon, mais rien d’exceptionnel.

La machine est une véritable fontaine miraculeuse.

William passe sur le banc de montage et publie sa vidéo dans la foulée. Il masque l’identité des propriétaires du lave-linge – il ne faudrait pas qu’une meute de décérébrés en mal de guérison et d’exorcismes envahisse leur pelouse – et floute leur visage. Deux précautions valent mieux qu’une. Ça va être dingue, pense-t-il, les retombées vont forcément être délirantes.

Mais William déchante vite : sitôt sa vidéo en ligne, elle sombre rapidement dans les tréfonds du classement. Certaines font de moins bons scores que d’autres, c’est normal, par exemple une vidéo sur les extraterrestres fera toujours plus de vues qu’une autre sur les apparitions de figures saintes ou sur les mystères historiques ; certes, avec sa machine à laver miraculeuse, il ne tenait pas une accroche du tonnerre, mais c’est la première fois qu’il dévoile un authentique phénomène paranormal – quelque chose de solide, de fiable, et surtout de constaté par deux experts indépendants, un ingénieur hydrogéologue et un docteur en sciences physiques, alors cette contre-performance l’étonne.

William surveille le compteur de vues. Quelques milliers à peine, une poignée de likes, mais pas suffisamment pour renverser la tendance. Ça augmente trop lentement, et la vidéo n’est pas repartagée sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook qui détient pourtant la palme de la dissémination d’articles sordides, douteux ou clickbait.

— Quelle merde, gronde-t-il tandis qu’il parcourt la section commentaires.

Si certains internautes soutiennent la bonne foi de William, d’autres – beaucoup plus nombreux – hurlent à la manipulation ou à la blague de mauvais goût. Dans le langage des démystificateurs d’internet, on appelle ça un hoax : un phénomène monté de toutes pièces et bardé de fausses preuves pour faire croire à son authenticité. Plus mesurés et bienveillants, une infime portion de ses plus fidèles spectateurs s’amusent de ce qu’ils appellent une plaisanterie potache – hahaha, super ton histoire, William, on y croit vachement, sinon à quand la prochaine vidéo sur les loups-garous ? Sur ce coup William est seul, ou du moins c’est ce qu’il croit en allant se coucher, dépité par le manque de foi de ses contemporains face à l’évidence scientifique. Bien sûr qu’on peut trafiquer une vidéo, c’est même l’enfance de l’art, mais n’a-t-il pas habitué son public à une rigueur et à une exigence indiscutables ?

Au fond, pense-t-il, la vérité n’est qu’une nuance parmi le spectre des possibles, et puis la plupart des gens se foutent de ce qui est vrai ou de ce qui ne l’est pas : ils croient ou ne croient pas, ça ne va pas plus loin.

Persuadé d’avoir assisté aux prémices du déclin annoncé de sa chaîne, William se couche contrarié, passe une mauvaise nuit et se lève du mauvais pied. Mais ce n’est pas une raison pour déroger à ses habitudes. Comme chaque matin donc, il consulte les statistiques de sa chaîne. Ce qu’il découvre alors est incroyable, au sens premier du terme : la courbe a fait un bond pendant la nuit. Mais ce ne sont pas ses cercles sociaux qui l’ont provoqué. La vidéo a été reprise plusieurs milliers de fois par des sites chrétiens évangéliques, en Europe mais aussi en Afrique et aux États-Unis, et ses images circulent désormais sur des pages dont il aurait quelques jours plus tôt estimé la crédibilité plus que douteuse.

— Un miracle, murmure-t-il pour lui-même face à l’écran du smartphone.

Le vidéaste sent une boule d’anxiété grandir dans sa poitrine tandis qu’il réalise l’ampleur du phénomène parmi la communauté des croyants. Un vague dégoût aussi. Mais il se remet vite. Après tout, un clic est un clic.

*

Trois semaines plus tard, William fait son retour sur les lieux de son premier pèlerinage. Ça ne fait qu’un mois et demi qu’il est venu tourner la vidéo, mais le paysage a depuis radicalement changé. Le village – un petit bourg de campagne paisible et immuable – bruisse d’une activité inhabituelle. Les rares parkings sont pleins, occupés par des camions de chaînes de télévision étrangères, et les rues sont encombrées de véhicules garés plus ou moins correctement. Pas besoin de se rappeler l’adresse : il suffit de suivre les cohortes de pèlerins venus des quatre coins du pays et habillés aux couleurs de leur région, qui transportent flasques, bidons et jerricans – vides dans un sens, pleins dans l’autre. Le chant des oiseaux a disparu pour laisser place à celui des hommes, beaucoup plus religieux. William n’est pas dans son élément, mais l’ambiance bon enfant finit par avoir raison de ses réticences.

D’ailleurs, les propriétaires de la machine à laver l’accueillent à bras ouverts. Si lui a gardé ses pantalons de velours côtelé et sa veste de survêtement, elle a troqué sa robe de chambre contre une toge, des sandales et un grand crucifix suspendu à son cou.

— Vous nous avez changé la vie, s’exclame-t-elle avec un sourire lumineux qui vaut toutes les embrassades du monde. Il y a même des gens qui viennent d’Arizona pour nous voir !

Disposés comme autant d’offrandes autour de la machine à laver, qui repose désormais sur un autel de parpaings, des centaines de bouquets de fleurs forment une couronne multicolore et joyeuse. Au terme d’une attente qui peut parfois s’étaler sur plusieurs heures, chacune et chacun se voit accordé le droit de recueillir un peu d’eau miraculeuse. Le couple vend même ses propres récipients hermétiques – « pour mieux garder la sainteté dedans », promettent-ils sur une pancarte dressée au pied de la terrasse.

— Depuis que je me lave les mains avec, je n’ai plus d’eczéma, dit la « patronne » à William sur le ton de la confidence.

Pas besoin de chuchoter cependant : des tracts distribués à l’entrée du jardin, juste à côté de l’urne destinée à recueillir les dons des pèlerins pour financer la construction d’une chapelle, vantent les mérites curatifs de l’eau miraculeuse.

— Il n’y a plus qu’à espérer une vraie guérison, genre un cancer ou une sclérose en plaques, dit-elle avant d’aller renseigner une acheteuse potentielle d’éponges « très très saintes » pour la vaisselle.

William sourit. Si le spectacle n’est pas des plus scientifique, l’enthousiasme et la ferveur qui s’en dégagent ont le mérite d’en faire quelque chose de réjouissant. Même si ce n’est pas ça qui manque autour d’eux, le vidéaste est venu avec sa caméra. Ce soir, quand les médias et les derniers fidèles auront quitté les lieux, il compte bien revenir pour étudier à nouveau la machine à laver. Et cette fois il passera la tête à travers le tambour – si ses propriétaires sont d’accord, bien entendu, et s’il ne commet aucun sacrilège.

William n’a pas tout à fait renoncé à admirer de ses propres yeux le continent de chaussettes à la dérive.

 

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Doppelgänger

Quand on a la phobie du courrier, recevoir une lettre est sans doute la pire chose qui puisse vous arriver…

Je déteste le courrier.

Il n’y a rien qui m’angoisse davantage.

J’imagine qu’il a existé une époque où l’on ne recevait pas que des factures, des amendes, des relances d’huissier et de la publicité. Toujours est-il qu’elle est révolue : le courrier ne sert plus qu’à transmettre des mauvaises nouvelles. Et les boîtes à lettres fermées m’ont toujours empli d’une crainte inexprimable.

On ne sait pas ce qu’on va trouver dans une boîte à lettres fermée. À l’instar de l’expérience de Schrödinger, elle peut contenir tout et son contraire tant qu’elle n’est pas ouverte. Je me débrouille toujours pour examiner son contenu le plus vite possible, en général plusieurs fois par jour, et en tout cas à chaque fois que je passe devant.

Tapi chez moi, je guette le facteur. Sitôt que je l’entends glisser les enveloppes à travers ces maudites fentes étiquetées, j’enfile mes chaussures en silence et j’attends qu’il parte pour dévaler les escaliers, et ainsi soulager mon angoisse.

Souvent je ne reçois rien. Je suis alors touché par une félicité sans nom. Rien n’est plus beau qu’une journée sans courrier. Rien n’est plus beau qu’une boîte à lettres vide.

Mais il y a une lettre aujourd’hui, et sur l’enveloppe ne figure aucun en-tête. Je hais les mauvaises nouvelles qui ne savent pas s’annoncer.

Aussitôt gagné par la fièvre, je remonte chez moi en quatrième vitesse et verrouille la porte à double tour pour m’assurer d’affronter seul l’impitoyable chaos qui régit l’univers : chaque jour auquel il m’est donné de survivre, je combats l’entropie du monde avec un coupe-papier en forme d’arobase.

Évidemment, c’est une facture.

Je déteste le courrier. Je vous l’ai dit, non ?

La facture émane de la société Maximus. C’est une salle de sport située à quelques blocs d’ici, je passe souvent devant sur le chemin du supermarché. Elle se situe au premier étage d’un petit centre commercial – enfin ce n’est pas vraiment un centre commercial, ce sont plutôt quelques commerces qui se tiennent chaud en se collant les uns aux autres.

Devant l’entrée prise en étau entre un coiffeur et une boutique de chaussures, des montagnes de muscles tirent une dernière bouffée sur leur clope avant de l’écraser dans le cendrier vissé au mur. Ces gens sont immenses. Ils se pavanent dans des tee-shirts serrés qui ne dissimulent presque rien de leur anatomie. Et puis cette manière de porter négligemment leur sac sur l’épaule, comme s’il ne pesait rien… Oui, je connais très bien cette salle de sport. Le seul problème, c’est que je n’y ai jamais mis les pieds.

Je veux dire, vous m’avez bien regardé ? Est-ce que je ressemble à quelqu’un qui pratiquerait l’art subtil de la musculation ? Est-ce que j’ai l’air d’aimer passer des heures prisonnier du grincement des machines et des odeurs de sueur ? Vous semble-t-il raisonnable de m’imaginer participer à des douches collectives ? Sortir de chez moi est déjà une gageure.

Voilà. Vous avez compris l’étendue de la méprise. C’est une méprise grotesque, au moins autant que la somme qui m’est réclamée, et il ne peut s’agir que d’une erreur.

Pourtant le nom qui figure sur le document est bien le mien.

Il pourrait s’agir d’un homonyme, mais l’adresse est également correcte. Une mauvaise blague alors ? Quel ami pourrait vouloir me jouer un tour pareil ? C’est bien simple, je n’en connais aucun. De toute façon, le tour d’horizon serait rapidement fait. Les relations humaines et moi, c’est une histoire d’amour-haine. Enfin plus l’un que l’autre. Bref.

J’examine la facture d’un peu plus près, je creuse les petites lignes. C’est toujours là qu’on découvre les détails les plus intéressants. Enfin, les plus irritants. Vous savez bien desquels je parle.

Le texte stipule que le montant couvre le trimestre d’inscription passé, après validation d’une période d’essai gratuite. Je commence à comprendre. Ces trois derniers mois, quelqu’un s’est rendu dans cette salle de sport en usurpant mon identité.

La moutarde me monte au nez. J’ignore de quelle façon le voleur s’y est pris, mais une chose est sûre : je vais mettre un terme à son petit jeu. Ce sera plutôt facile, il suffit que j’aille me présenter au patron. Cela dissipera le malentendu, et avec un peu de chance je pourrai même confondre ce voleur de nom.

J’enfile une veste.

— Hé, salut ! s’exclame le titan tatoué qui tient le comptoir de l’établissement. Comment ça va ce matin, t’as oublié tes affaires ? Tu tires une drôle de tête, t’es tout pâle. Il ne t’est rien arrivé de grave, j’espère… Pourquoi tu dis rien ?

Je regarde par-dessus mon épaule, histoire de vérifier qu’une autre armoire à glace ne s’est pas faufilée dans mon dos. Mais c’est bien à moi que l’homme s’adresse.

Je demande :

— On se connaît ?

Le type sourit, fronce les sourcils, cherche la caméra cachée. J’avoue que l’ombre d’une seconde me vient également l’idée de fouiller la pièce à la recherche d’une équipe de tournage. Mais j’ai un don : je repère les comédiens à cent mètres. Et celui-là n’a pas l’air de jouer la comédie.

— Tu rigoles ou quoi ? Ça fait trois mois que tu viens tous les jours ici, trois mois que tu viens soulever de la fonte pendant une heure, toujours à la même place.

Il désigne un banc près de la baie vitrée où deux haltères orphelins attendent en silence qu’un volontaire daigne les soulever.

— Vous devez confondre, monsieur, vous confondez forcément. Regardez-moi. Est-ce que j’ai l’air d’avoir passé les trois derniers mois à faire du sport ?

Le géant hausse les épaules.

— T’es une crevette, c’est comme ça. Les crevettes, elles ne grandissent pas, elles se durcissent la carapace. À un moment, faut dépasser ses petits complexes…

— Monsieur, je n’ai aucun complexe, merci bien, seulement le viens de recevoir une facture qui m’est adressée à tort et j’aimerais la faire annuler. Est-ce qu’on peut se contenter du strict nécessaire administratif ?

Le costaud s’assombrit. Un homme passe à côté de nous, serviette sur la nuque, tee-shirt trempé de sueur. Il adresse un clin d’œil au patron et me claque sa serviette sur les fesses.

— Ça va, la crevette ? Toujours pas fatigué de venir pour si peu de résultats ?

Le patron écarte les mains, comme si ce salut trivial venait étayer sa version des faits. J’essaye de rester calme. Ce n’est pas évident.

— Monsieur, j’exige que vous détruisiez cette facture. Il s’agit d’une usurpation d’identité et je n’en paierai pas un centime. D’ailleurs, s’il vous venait à l’idée de porter plainte, j’ai un très bon avocat et je n’ai pas peur des procès.

Le colosse n’en croit pas ses oreilles. Il secoue la tête, et une mine de déception profonde obscurcit son visage.

— J’en ai entendu, des conneries pour ne pas payer un abonnement. Mais alors toi, mon vieux, tu gagnes la palme haut la main.

Il déchire la facture de ses deux mains immenses, et je m’étonne encore qu’une bête aussi puissante ait conservé assez d’humanité – et de bienveillance commerciale – pour ne pas déjà m’avoir réduit en compote.

— La voilà, ta facture, gronde-t-il suffisamment fort pour que les autres monstres bodybuildés autour de nous l’entendent et se lèvent au besoin pour lui prêter main-forte. Je ne veux plus jamais te revoir ici. Si tu remets un pied dans ma salle, je te promets que tu le regretteras très fort. Allez, dégage !

Je pars sans demander mon reste. C’est un peu fort quand même, ce manque de tact. Et après on s’étonne que le petit commerce périclite…

Au moins justice est faite : je peux rentrer à la maison avec le sentiment du devoir accompli. Je déteste l’injustice. Je la déteste parce qu’elle est l’apanage des faibles, et qu’en être victime rappelle à quiconque la subit qu’il fait de facto partie de cette catégorie. Je n’ai rien d’un surhomme, mais j’aime assez qu’on ne me marche pas sur les pieds. Et s’il fallait choisir, je préfèrerais plutôt être le piétineur que le piétiné. N’y cherchez aucun jugement de valeur, je ne vous connais même pas, mais s’il vous prenait l’idée sotte de vous mettre en travers de mon chemin, je n’hésiterais pas à me choisir moi plutôt que vous. Ne jouez pas les outrés, vous feriez la même chose – je les repère, les comédiens, vous le savez.

En tout cas cette journée démarre sur un succès.

Votre serviteur : 1, sa boîte à lettres : 0.

Il fait beau ce matin – la ville est encore calme – et sur le chemin de mes pénates, je siffle une sarabande. Une journée idéale pour s’enfermer entre quatre murs et ruminer les conflits, la géopolitique, la hausse des taux d’intérêt, le terrorisme et, plus généralement, les échecs d’une vie. C’est une activité exigeante et chronophage à laquelle je consacre beaucoup d’énergie. Il faut être consciencieux pour bien rater sa vie.

Arrivé chez moi, je vérifie le courrier une deuxième fois. Ce ne sera pas la dernière de la journée. Pour le moment, la boîte de Pandore est vide. Je pousse un soupir de soulagement et referme la trappe. Au même moment, un homme en salopette orange pénètre à son tour dans le hall. Il tient à la main un avis de livraison.

— Vous connaissez cette personne ? demande-t-il en me collant son papier sous le nez.

Je sursaute, et pour cause : le document m’est adressé. Et devinez quoi ? Je n’ai rien commandé. Mais j’ai appris à composer avec les aléas du destin.

— Il y a quelque chose à payer ?

— Non, la facture est réglée, répond le livreur.

Contester une facture est une chose, mais si la méprise implique de profiter d’un cadeau au détriment de son véritable destinataire, alors c’est autre chose.

— Par contre c’est un peu gros, prévient-il. Et un peu lourd aussi.

Nous retournons là où l’homme a garé son camion. Il ouvre son hayon et balance six immenses cartons sur le trottoir. Je signe le reçu, non sans solliciter un coup de main pour monter le bazar.

— Je suis livreur, pas installateur : voyez avec le magasin pour qu’ils vous envoient quelqu’un. De toute façon, j’ai des problèmes de dos.

— Dans ce cas, vous ne devriez pas faire ce métier. Votre employeur est au courant de votre état de santé ?

— Je vous en pose, des questions ?

D’un index accusateur, je désigne les paquets.

— Au fait, qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur ?

— Comme voulez-vous que je le sache ? C’est pas vous qui avez commandé ?

— Hum. Je vous en pose, des questions ?

J’examine les étiquettes. Il s’agit d’un canapé ergonomique dernier cri, équipé de plusieurs moteurs pour contrôler les coussins, les accoudoirs et un système de relaxation électrique. Je signe le reçu et le livreur soulagé remonte aussitôt dans son camion, m’abandonnant à ma solitude et à mes cartons lourds comme des palettes de briques. Finalement un abonnement à la salle de sport aurait été profitable.

Je consacre la matinée à assembler mon nouvel espace molletonné d’aigreur, d’accablement et d’affliction. C’est un vrai puzzle, et si j’avais encore des cheveux sur la tête, je me les arracherais. Les instructions de montage ne sont pas claires et je déchiffre les diagrammes tel un archéologue confronté à une écriture mystérieuse. Pourtant, quelques minutes avant midi, je donne le dernier tour d’écrou à l’édifice et m’y effondre avec délice. Qui que soit la personne qui a acheté ce meuble, elle regrettera amèrement d’avoir inscrit mon nom et mon adresse sur le bon de livraison. Quel confort ! C’est un vrai piège… un appel à la procrastination. Ça tombe bien, je suis un expert.

Et il se trouve que le meuble s’encastre à merveille dans le salon. C’est comme si l’acheteur avait au préalable effectué des mesures de mon appartement.

Soudain un doute m’assaille. Et s’il ne s’agissait pas d’une erreur ? D’ailleurs, comment pourrait-il s’agit d’une erreur ? Personne n’est assez stupide pour faire livrer un canapé chez quelqu’un d’autre.

Je recule pour mieux embrasser l’objet d’un seul regard. C’est un beau canapé, vraiment, il est très beau, mais plus je l’examine, posé au milieu du salon comme un animal mort, plus je ne peux m’empêcher de le considérer comme une prémonition funeste. En plus, je meurs de faim. Et le frigo est plus désert qu’un restaurant indien en pleine canicule. Je déteste avoir le ventre vide quand je suis confronté à des menaces obscures et imprécises.

Je sors en prenant soin de vérifier trois fois que la porte est bien fermée – on ne sait jamais, quelqu’un pourrait essayer de récupérer sa propriété – avec en tête l’idée d’acheter un sandwich à la boulangerie. Les employés me connaissent bien : jamais un bonjour, jamais un sourire, et je demande toujours le pain le moins cher. C’est un miracle qu’ils ne m’aient encore jamais craché au visage.

Pourtant, sitôt arrivé devant le magasin, quelque chose m’empêche d’entrer. Ce pourrait être la mine grise des employés qui m’ont reconnu depuis le trottoir et se préparent mentalement à une nouvelle humiliation, mais c’est autre chose. Comme une envie de nouveauté, et c’est suffisamment rare pour être souligné. Qu’est-ce qui m’arrive ?

Il y a ce restaurant italien à deux pas d’ici. Je n’y ai jamais mis les pieds, je n’ai d’ailleurs jamais été plus loin que le menu placardé sur la devanture. Ma mère dit que j’ai un don pour trouver prohibitifs des prix que d’aucuns estimeraient raisonnables. Mais aujourd’hui n’est pas une journée comme les autres : j’ai esquivé une facture inique et je me suis approprié un canapé sans doute hors de prix. Je n’ai pas gagné un centime dans l’affaire, mais mon capital s’est enrichi. Je peux bien faire une petite folie de temps en temps.

Je passe la porte du restaurant, et aussitôt le serveur me salue d’un charmant sourire.

— Bonjour, quelle joie de vous revoir si vite ! Ce sont les lasagnes, n’est-ce pas ?

— Pardon ?

— Les lasagnes. Vous me disiez l’autre jour que vous n’en aviez jamais mangé d’aussi bonnes.

Je m’écrie :

— Ça suffit, espèce de manipulateur, j’en ai assez ! C’est un complot, c’est ça ? Vous avez décidé de me rendre marteau.

Les mots cherchent à s’échapper de la bouche du serveur, mais il ne parvient qu’à bégayer. Je l’empoigne par les épaules et le secoue comme un pommier.

— Mais bon sang, regardez-moi ! Regardez-moi ! Est-ce que je ressemble à quelqu’un qui entrerait dans ce bouiboui de son plein gré ? Ça pue jusque sur le trottoir !

Le cuistot sort de sa grotte, une grande spatule à la main.

— Il y a un problème ? Oh, c’est vous, je ne vous avais pas reconnu. Comment allez-vous ?

Je pousse un cri de rage, brandis les poings en l’air et pivote sur mes talons pour disparaître. C’est impossible. Qui s’amuse à ruiner ma vie en se faisant passer pour moi ? Qui fait du sport en mon nom, qui commande des meubles magnifiques, qui déguste de savoureux petits plats dans de charmants établissements ? Je n’ai pourtant pas de frère jumeau, et si quelqu’un me ressemblait au point que le doute soit permis, j’imagine qu’il ferait tout pour changer de tête. Personne ne peut vouloir ça.

Si ça se trouve, je suis tombé sur un masochiste. Un caméléon doublé d’un masochiste.

Je décide de faire le tour du quartier. J’ai besoin de me détendre. Mais ce cauchemar n’est pas terminé : des gens auxquels je n’ai jamais adressé la parole m’interpellent joyeusement tous les dix mètres, pour me saluer, me sourire, me donner des nouvelles de leurs enfants ou me faire caresser leur affreux chien. Je les évite les uns après les autres, slalomant entre les mains tendues, les accolades amicales et les invitations à dîner.

Qu’est-ce qui m’arrive ? Suis-je en train de devenir fou ?

Je finis par me réfugier dans une boutique à la devanture amicale. Les entreprises de pompes funèbres sont un havre de paix pour qui souhaite prendre le temps de la réflexion.

— Prenez tout votre temps, dit un employé très élégant en me gratifiant d’un sourire compatissant.

J’acquiesce, presque obséquieux, avant de me pencher sur un cercueil en chêne aux très jolies poignées. J’attrape une brochure au vol et me perds volontiers dans un memento mori personnalisable à l’infini, ce jusqu’à l’heure de la fermeture. Et quand cette fois l’employé revient me taper sur l’épaule, le même sourire vissé aux lèvres, je me retiens de lui coller une gifle.

— Revenez demain, dit-il.

À quelque chose malheur est bon : le soir tombé, les passants sont passés et les rues se sont vidées. Je peux rentrer à la maison, le nez sur mes chaussures, en priant pour que personne ne me reconnaisse.

Lorsque j’arrive enfin, je trouve la porte ouverte. Je pousse le battant. Les lampes sont allumées, et un chuchotis de jazz me parvient du salon. Je progresse sur la pointe des pieds. Le nouveau canapé n’a pas bougé, mais tous mes meubles ont disparu. À leur place, un vieux poste de radio restauré trône au centre de la pièce. Il y a aussi une table et des chaises design du plus bel effet, ainsi que de grandes bibliothèques garnies de livres reliés.

Où que mon regard se pose, tout a été réaménagé avec goût et classe. Cela a dû coûter une fortune. C’est à n’y rien comprendre.

— Bonjour ! dit une voix dans mon dos. Je ne vous ai pas entendu rentrer.

Je me retourne, prêt à frapper. Un homme en tablier de cuisine se tient debout dans le couloir : il touille une sauce à l’odeur alléchante dans une casserole en fonte. Même taille. Même corpulence. Même posture légèrement courbe, mêmes inflexions dans la voix lorsqu’il parle. Même visage aussi. Mis à part son expression joviale et rieuse, l’immédiate cordialité qui s’en dégage et ses bras un peu plus musculeux que les miens, cet homme est mon portrait craché. J’ai l’impression de me regarder dans un miroir. Un jumeau parfait.

— Merci d’avoir monté le canapé, dit-il, il ne fallait pas vous donner cette peine. Je n’attendais pas la livraison avant demain. Mais il est bien, non ?

— Je… je… qui êtes-vous ?

Son expression change brusquement. On dirait que je viens de perdre un proche. Il fouille dans son tablier et en tire une enveloppe cachetée, qu’il me tend.

Je l’ouvre.

— Une lettre de licenciement ? Mais je n’ai même pas de travail.

— Vous en avez un désormais. Enfin, c’est moi qui en ai un. Ce n’est pas de votre travail que vous êtes renvoyé, mais… de votre vie.

Incapable d’accorder le moindre crédit à ces élucubrations, j’examine la lettre. Surtout les petites lignes. C’est là que se tapissent les mauvaises nouvelles. Je suis du genre tatillon quand il s’agit de sujets administratifs, alors je n’hésite pas à chercher la petite bête.

— Vous ne pourrez pas le nier, vous avez vraiment fait du mauvais travail : ça vous pendait au nez. C’est donc moi qui ai été choisi pour vous remplacer. Ce ne sera pas difficile de vivre votre existence d’une meilleure manière, c’est du tout cuit. J’ai commencé d’ailleurs. Vous vivez dans un quartier charmant. Je vais me plaire ici. Désolé, c’est un peu brusque, mais avec vos malheureuses interventions, vous avez bousculé notre emploi du temps… Il a fallu agir vite avant que vous fichiez tout en l’air.

Je relis la lettre deux fois, trois fois. J’ai beau chercher la faille, tout est en règle.

— Je… je suis viré de ma propre vie ?

— Je vous ai préparé une valise, répond l’autre moi. Ce n’est pas grand-chose, mais vu ce que vous me laissez je ne pouvais pas faire beaucoup plus.

Battu et abattu, je soulève la valise.

— Je comprends, réponds-je d’une voix traînante que lui n’aura jamais avant de regagner la porte.

Viré.

Viré comme ça, sans préavis.

Ça ne devrait pas être permis.

Que fait le gouvernement ?

Je déteste le courrier. Je vous l’ai dit, n’est-ce pas ?

 

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Les heures qui nous séparent de l’aube

Fred, Guillaume et Olivier regrettent d’avoir voulu camper en forêt : Julien, leur quatrième compagnon, a disparu dans les ténèbres. Pire, quelque chose rôde maintenant autour d’eux…

La nuit n’est pas bavarde. Elle retient son souffle.

Quelque chose électrise les arbres. Les oiseaux se sont tus.

Guillaume s’éponge le front à l’aide de sa casquette. Il n’y a pas d’air ce soir, pas plus qu’il n’y a d’étoiles : elles ont été dévorées par la lune gloutonne. Une chance, on y voit clair comme en plein jour.

— Tu t’en sors ? chuchote Olivier.

Le garçon n’a pas quitté des yeux le rideau d’arbres depuis plus de vingt minutes. D’habitude la forêt les accueille, mais ce soir elle les encercle. En état de siège, les adolescents se sont réfugiés derrière leurs tentes : s’enfermer dedans reviendrait à perdre en visibilité, ce serait bien trop risqué. Olivier hésite même à battre des paupières de peur de rater quelque chose.

— Guillaume, je te parle… Est-ce que tu t’en sors ?

Guillaume se tait. Quand il se tient debout, l’adolescent ressemble à ces bonshommes que les enfants façonnent dans les cerclages de bouchons de champagne. Mais ratatiné comme il est, le nez à vingt centimètres de l’humus, on dirait un drôle d’insecte, comme l’un de ces faucheurs aux pattes immenses et au corps minuscule. Fred appelle ça des opilions et déteste qu’Olivier les traite d’araignées, mais là Fred n’a pas le cœur à pinailler. Adossé à Olivier, lui aussi surveille les ombres de la forêt pendant que Guillaume travaille à la lumière de la lune.

« Do mi sa la do ré,

Fa si la si ré,

Fa si la si mi ré,

Si la si ré do ré », répète-t-il en triturant l’intérieur du boîtier électrique. La lumière blafarde l’empêche de distinguer la couleur des câbles, par conséquent le diagnostic est délicat – pour peu qu’il soit seulement possible.

— Je déteste quand il chante ses trucs, dit Olivier, les poings serrés autour d’une branche dont il a fait une lance.

Fred répond sans quitter la forêt des yeux.

— Tu sais bien que ça l’aide à se concentrer.

« Lapi nicho,

loiniche ba,

libouniche niho niba,

hounichli bou ».

Récitée suffisamment vite ou selon un certain rythme, n’importe quelle phrase perd tout son sens. Guillaume collectionne les casse-têtes d’oreille. Il les stocke dans sa mémoire comme des trophées sportifs.

— C’est insupportable, dit Olivier.

— C’est incompréhensible, dit Guillaume, enfin sorti de sa transe incantatoire. La batterie fonctionne, ça je le sais puisque c’est moi qui l’ai assemblée. Et puis j’ai vérifié deux fois qu’elle était chargée avant de faire de mon sac. Il n’y a aucune raison logique pour qu’elle soit à plat.

Quelque chose l’aura déréglée, dit Olivier.

Le garçon vainc sa peur de quitter le bois du regard et tire de la poche de son short un téléphone portable. Il essaie à nouveau de l’allumer, en vain. L’appareil est vide. Ceux de ses amis aussi.

— On a peut-être planté les tentes sur un champ magnétique ? dit Fred.

Guillaume souffle : Fred est plus doué pour étudier la faune que pour les sciences physiques. Il examine à nouveau la boussole. S’ils se trouvaient près d’un champ magnétique, son aiguille s’affolerait. Mais la boussole demeure imperturbable : elle fonctionne parfaitement.

— Non, c’est autre chose.

— C’est quoi, alors ?

Les trois amis se dévisagent. Dans leur tête tout est clair, mais dès qu’il s’agit de trouver les mots pour l’exprimer, tout se complique.

— Une chose est sûre : c’est le même truc qui a emmené Julien.

Ils regardent à nouveau en direction de la tente de Julien, désespérément vide. Ils voudraient que leur ami surgisse de son duvet en criant « surprise ! », mais Julien n’est plus là, genre vraiment plus là. La forêt l’a avalé.

— J’abandonne, dit Guillaume en repliant son couteau suisse. C’est pas avec ce truc qu’on rechargera les portables.

— T’avais dit que ça marchait du tonnerre.

— Ça marchait ce matin. Je sais pas ce qui s’est passé.

— On devrait prendre les vélos et tracer à toute vitesse jusqu’à la route, souffle Fred, quasiment hors d’haleine.

L’adolescent couve d’un regard anxieux les trois montures étendues sur le tapis de feuilles mortes ; deux VTT et un vélo cross dont les éraflures témoignent de précédentes péripéties forestières. Il a beau souhaiter le contraire de toutes ses forces, il manque toujours celui de Julien. La chaleur du mois d’août le suffoque et pourtant Fred est frigorifié. Il tremble comme une feuille.

— Même en se grouillant, c’est à dix bonnes minutes d’ici, dit Guillaume qui n’est de toute façon pas le plus sportif des quatre. Julien a manifestement rencontré quelque chose qui l’a empêché de revenir. Il n’y a pas de raison que ça ne s’en prenne pas à nous…

— Alors j’y vais tout seul ! s’exclame Fred. Je trace jusqu’à la nationale et j’arrête la première voiture qui passe.

Il se triture tellement les doigts qu’il semble vouloir les éplucher comme des bananes.

— C’est pas une bonne idée, dit Olivier en secouant la tête.

Guillaume l’interrompt.

— Statistiquement, on a plus de chances que l’un d’entre nous s’en tire si on se déploie dans différentes directions.

Olivier soupire. Guillaume n’aime pas les films d’horreur, il n’a jamais supporté d’en regarder un plus de cinq minutes, pourtant, s’il avait tenu bon lors d’une de leurs séances vidéo du mercredi après-midi, il saurait que les héros meurent toujours quand ils se séparent. Le nombre, c’est ce qui fait leur force.

— J’ai aucune envie de rester, dit Fred.

Il claque des dents maintenant. Guillaume essaie encore d’allumer son portable, mais peine perdue.

— Julien est peut-être rentré chez lui.

Un craquement coupe court à leur conciliabule. C’est comme si quelque chose de très lourd venait de piétiner une branche.

— C’était quoi, ça ?

— Je sais pas, mais c’était gros.

— Loin d’ici, vous croyez ?

— Je sais pas. Non, pas trop.

— Dans quelle direction ?

— Par là.

Figés par l’effroi, les garçons scrutent les ombres qui hantent le vide entre les troncs. Mais rien ne s’y laisse deviner. C’est par là que Julien est parti il y a une heure. Il avait justement entendu ce bruit – ce même bruit – et avait voulu en avoir le cœur net.

— Je suis sûr que c’est un sanglier, a-t-il dit avant de disparaître à tout jamais.

Julien est toujours le premier à se lancer dans les batailles. Il est donc aussi toujours celui qui s’y casse les dents d’abord.

— OK, quelque chose rôde dans la forêt, dit Guillaume. Mais ça n’ose pas encore s’approcher du campement.

— Putain, je voudrais être resté à la maison, gémit Fred. J’aurais pu passer la soirée à lire des BD dans ma chambre. Et puis merde, c’est la rentrée dans deux jours, mes parents ne devraient même pas m’avoir autorisé à passer la nuit dehors.

— Nos parents forment une génération d’irresponsables, dit froidement Guillaume. Mes enfants, eux, n’iront nulle part avant que je leur implante une puce électronique sous la peau.

Un glapissement aigu déchire la nuit. Les trois amis sursautent.

— Faudrait déjà que tu vives assez vieux pour en avoir, des enfants, chuchote Olivier.

Après avoir hésité avec les Quatre Fantastiques, ils se sont surnommés les mousquetaires. Pas seulement parce qu’ils sont quatre, mais aussi parce que c’est un pour tous et tous pour un : ça marche aussi bien pour les bandes dessinées et les jeux vidéo que pour tout le reste. Les autres enfants – ceux avec qui ils partagent l’arrêt de bus chaque matin – les appellent « les bébés ». Tous les points de vue méritent d’être considérés, dit Guillaume. Des quatre, il est celui que les moqueries affectent le moins. Il est aussi le plus hermétique aux réalités adolescentes : à treize ans, Guillaume est en première et ses parents le cajolent comme s’il souffrait d’une maladie. Passionné de programmation et d’aéronautique, il fait le grand écart entre l’enfance et le monde des adultes. Le mois dernier il a entièrement programmé un niveau inédit pour leur jeu vidéo préféré. Ça n’a même pas eu l’air de lui poser la moindre difficulté. Alors le voir capituler face à une bête batterie électrique n’est pas de nature à rassurer ses amis.

— Faut déjà que je vive assez vieux pour voir la prochaine saison des Space Robots, répond-il sans ciller.

Un grondement monte du sous-bois. Les feuilles des plus hautes branches frémissent. Le vent se lève.

— Vous sentez ? demande Fred.

— Ah ouais, ça fait du bien.

— Non, non : l’odeur.

Olivier lève le nez pour imiter les autres, même si ses allergies l’empêchent de sentir quoi que ce soit.

— Ça pue, dit Guillaume.

— Je suis sûr que c’est lui ! siffle Fred, en proie à la panique. Il approche… Et si on faisait un feu ? Ça le tiendrait peut-être à distance.

— Et s’il s’en fout, du feu, on aura l’air malin. Autant planter un panneau « Nourriture gratuite ! » avec des néons qui clignotent.

— Tu peux arrêter d’avoir l’air aussi calme ? Attends… Tu crois qu’il a bouffé Julien ?

— Je n’ai absolument pas dit ça.

— On en sait rien après tout, si ça se trouve il l’a bouffé.

Olivier s’interpose entre les deux garçons, seul moyen de mettre un terme à l’échange.

— Ce qui est sûr, c’est qu’on n’a aucune idée de ce que c’est. On ne sait même pas si c’est seulement quelque chose. Il vaut mieux attendre que le jour se lève. Il est minuit passé, je suis sûr qu’on peut tenir comme ça les cinq heures qui nous séparent de l’aube…

Olivier suspend sa phrase comme si une main invisible venait de lui flanquer un direct à l’estomac. Les yeux écarquillés, il n’ose même pas fermer la bouche. Le quelque chose approche. Ils l’entendent tous les trois.

— C’est peut-être Julien, dit Fred dans un étranglement.

Guillaume secoue la tête.

— C’est bien trop rapide pour n’avoir que deux jambes…

Ils ne partagent pas le même corps, pourtant les garçons tremblent du même frisson au même moment. C’est un frisson que d’autres ont connu avant eux, bien avant leur naissance même, des millions d’années avant que l’homme se mette debout. C’est celui de la proie qu’un prédateur a repérée.

— Vous faites ce que vous voulez, moi je me casse ! s’écrie Fred en bondissant de leur cachette.

Le garçon se précipite vers son vélo. D’un coup de pied qu’il pourrait donner les yeux fermés, il allume la dynamo et enfourche le bicross. Pesant de tout son poids sur les pédales, il démarre sur les chapeaux de roue et entend bien Olivier lui hurler de revenir, mais l’instant d’après les tentes sont déjà loin et les arbres filent de chaque côté de ses oreilles.

Mâchoires closes, dents serrées, Fred s’accroche au guidon comme aux cornes d’un taureau et compense trous d’eau, bosses et racines saillantes en jouant des genoux. La peur lui ronge le ventre, c’est comme un tuyau d’aspirateur branché sur son nombril, mais il pédale aussi vite qu’il peut, quasiment à l’aveugle. Fred ne se sent pas un lion dans l’âme, il n’est pas de ces créatures bêtes ou courageuses qui affrontent le danger comme si elles n’avaient rien de mieux à faire ce jour-là. Fred n’a ni les griffes ni les crocs pour jouer ce jeu.

Même s’il ne l’avouera jamais à personne, il se sent l’âme d’un rongeur. D’un rat, ou d’une petite musaraigne. Ses qualités sont la discrétion et la rapidité. Il esquive les difficultés en mettant de la distance entre elles et lui. Il sait le faire depuis toujours et il n’a pas l’intention d’oublier comment le faire.

Crac !

Ça vient de sa gauche, mais il ne détourne pas les yeux. Pas maintenant, pas à cette vitesse, ce serait inconscient : il trace en pleine forêt. Devant lui, le faisceau tremblant du phare lèche le sol boueux.

Crac !

Sur sa droite désormais. Le monstre lui tourne autour.

Pantelant, il appuie sur les pédales de toutes ses forces, saute par-dessus un fossé et s’engage sur un chemin éclairé par la lune. Il est à découvert, mais il se sent libéré d’un poids. Un chemin, c’est le début du monde. Dans quelques instants, il arrivera sur la route.

CRAC !

Il se retourne.

Un hurlement lui échappe.

La fourche du bicross tremble, la roue part de travers.

Il perd le contrôle de son vélo.

L’instant d’après, un choc lui coupe le souffle.

L’herbe est fraîche sous lui. Pas encore humide, mais presque.

Il voudrait ouvrir les yeux, mais il sait que la lune est là, impassible, et qu’elle le dévisage. Il n’a aucune envie de l’affronter.

Quelque chose de chaud et de salé lui coule du nez.

Il n’a pas encore mal, mais il sait d’expérience que ça viendra dès que l’adrénaline aura reflué.

Le gouffre dans son ventre se creuse.

Ses oreilles sifflent. Il n’entend presque rien, mais il sait que ça approche.

Il garde les yeux fermés et repense à sa chambre, à ses étagères garnies de livres et de bandes dessinées, à sa collection de jeux vidéo et à son lit suspendu qu’il voudrait ne jamais avoir quitté.

Les enfants ne meurent pas, pense-t-il dans le silence de sa tête.

Ça approche dans le noir.

Les enfants ne meurent pas, se répète-t-il en dedans, comme un mantra.

« Do mi si la do ré,

Sol fa si la si ré… »

Quand Fred rouvre les yeux, la nuit s’est dissipée comme un mauvais rêve. Les ombres ont disparu.

— Ça va ?

Olivier se tient penché sur lui. Guillaume, juste derrière, dissimule son inquiétude derrière un masque de composition. Fred tourne la tête. Ça lui tire dans la nuque.

— Je me suis évanoui ?

— Vu comme tu ronflais, ça m’étonnerait.

Fred grimace, se tâte les bras et les jambes. Il n’a rien de cassé. En revanche, une belle entaille lui barre le nez.

— J’ai réussi à recharger la batterie du téléphone, dit Guillaume.

— Pas de quoi frimer, ça s’est juste remis à fonctionner avant le lever du soleil, dit Olivier. On a tourné un moment pour trouver du réseau, mais Guillaume a pu appeler sa mère. Elle sera là dans vingt minutes.

Fred se frotte la tête. Les évènements de la nuit lui reviennent en mémoire.

— Vous avez retrouvé Julien ?

Olivier se renfrogne, comme si entendre ce nom prononcé à voix haute le mettait dans une rage folle.

— Cet abruti m’avait envoyé un SMS, mais comme les téléphones ne fonctionnaient pas, je ne l’ai reçu que ce matin. Il n’a rien vu dans les bois, par contre il a trouvé le moyen de se perdre. Alors plutôt que de tourner en rond toute la nuit, il a roulé tout droit jusqu’à la route et il est rentré chez lui. Le salaud, il doit être en train de dormir au chaud dans son lit…

La tête lui tourne, mais Fred parvient à se hisser sur ses jambes. Olivier sort une bouteille d’eau et nettoie la croûte de sang séché qui lui mange le visage. Il ne faudrait pas que la mère de Guillaume le voie dans cet état : elle serait capable de le répéter à la terre entière, et par la même occasion de concourir à restreindre leurs libertés fondamentales.

Une fois cette toilette sommaire achevée, Fred prend son courage à deux mains.

— Vous avez vu quelque chose ? demande-t-il.

Les autres secouent la tête.

— On a hésité à te suivre, raconte Olivier. Mais comme on n’est pas des abrutis suicidaires comme toi, on s’est dit qu’il fallait mieux rester au campement. Déjà on ne pouvait pas abandonner les tentes, ç’aurait été un coup à ne plus jamais les retrouver, mais aussi, les bruits se sont calmés après ton départ. Comme si ça t’avait suivi…

Fred voudrait leur dire ce qu’il a vu sur le chemin. Il voudrait trouver les mots pour leur décrire la chose qui l’a pris en chasse sur la route de gravier blanc. Il aimerait leur expliquer la manière dont les rayons de lune rebondissaient sur elle comme une mer d’étincelles. Il souhaiterait qu’il existe une façon de raconter ce qui rampait dans l’interstice entre les ombres, cette monstruosité qu’il a cru distinguer avant de perdre le contrôle de son vélo.

Mais il n’a pas les idées claires, et ses pensées se chevauchent. Il ne rêve que de sa chambre, sa chambre d’enfant, petite mais confortable, cette chambre qu’il n’aurait jamais dû quitter et qu’il voudrait rejoindre au plus vite.

Guillaume lève le doigt. On entend un moteur.

— Ça doit être ma mère.

Ils montent sur leurs vélos et pédalent lentement jusqu’au point de rencontre. Adossée à la barrière qui interdit l’entrée au bois, la mère de Guillaume est déjà là. Elle les attend.

— Ça va les garçons, pas eu trop froid cette nuit ?

Ils chargent leurs sacs dans le coffre du break, attachent leurs vélos aux fourches fixées à l’arrière et grimpent dans le véhicule en silence. Le moteur démarre, et ils laissent son grondement les réchauffer en dedans.

La voiture bifurque sur la nationale. Derrière la vitre, dans la lumière rasante du soleil qui se lève, défilent des champs promis à la moisson. Fred hésite : le silence est un confort. Les premières maisons apparaissent sur la ligne d’horizon. Le village est paisible. Un long dimanche d’été est sur le point de débuter. Mais Fred n’y tient plus. Il doit leur dire. Les prévenir.

— C’était le noir, leur chuchote-t-il à l’oreille. L’obscurité totale, comme un trou de ténèbres. Je l’ai pas vu avec mes yeux, mais, comment dire… avec mon ventre. Je sais que c’est idiot, mais c’était le monde qui nous courait après. Le monde tout entier…

Guillaume écoute attentivement, les bras croisés. Il ne dit pas un mot. La voiture ralentit. Ils sont presque arrivés à destination.

— On court plus vite que lui, finit-il par répondre.

Ce matin, ils dormiront un peu pour effacer la nuit. Puis ils se retrouveront au bout de la route en début d’après-midi. Ils seront quatre sans doute, et Julien s’excusera d’avoir cédé aux sirènes de la peur, du confort et du temps qui passe. Il apportera de quoi manger.

Pendant que les adolescents de leur âge réviseront leurs techniques de drague, de camouflage et de persécution en prévision du lundi à venir, eux parleront voyages spatiaux, monstres sortis du tombeau et créatures féériques. Ils joueront à tracer des labyrinthes dans les champs de tournesols, à cacher des trésors dans la terre, à trouver des visages dans les nuages. Ils ne parleront ni du lycée, ni de leurs chemins qui finiront par se séparer…

Du futur qui attend, tapi à la lisière et désormais prêt à mordre, ils tairont jusqu’au nom.

 

❤️

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Grosse

Une nuit, les réseaux sociaux « s’incarnent » et choisissent une victime expiatoire.

GROSSE

Assise dans le noir, smartphone calé entre ses mains tremblantes, elle avale sa colère et boit sa rage sans quitter l’écran des yeux. Les commentaires s’empilent sous sa vidéo. Ils forment une longue cascade de texte qui s’étire à longueur de scroll, et chaque minute, de nouveaux apparaissent. Elle a désactivé les notifications pour ne plus recevoir d’alerte à chaque fois qu’un internaute lui crache au visage, mais elle ne peut pas s’empêcher non plus de contempler l’étendue des dégâts. Le spectacle l’hypnotise.

Lui revient en mémoire ce jour d’octobre où elle avait découvert son prénom, tagué en blanc sur le béton du gymnase : « Julie = grosse », pouvait-on lire sur le mur, peint en lettres capitales, et à chaque fois que le prof leur demandait un nouveau tour de piste, elle détournait le regard pour jouer à celle qui n’avait rien vu. Les autres, celles qui pouvaient courir sans jamais s’arrêter, sans sentir dans leurs genoux des secousses électriques à chaque foulée, la dépassaient une fois, deux fois, trois fois, et à chaque fois qu’elles la doublaient en riant, elle ne pouvait s’empêcher de leur envier leurs cuisses qui ne se touchaient pas et leurs bras musculeux. Elle les détestait à un tel point qu’elle aurait tout donné pour leur ressembler. À commencer par ce corps adipeux – surtout lui –, qu’elle avait fini par considérer comme un ennemi et dont elle avait un jour juré la perte.

Commentaire posté jeudi, à 22h32 : « Je comprends pas les gens qui ne peuvent pas se prendre en main. C’est trop compliqué de faire du sport ? » Commentaire posté jeudi, à 22h32 : « Même pas je touche sa photo avec un bâton tellement elle me dégoûte. » Commentaire posté jeudi, à 22h32 : « Et maintenant elles sont fières d’afficher leurs rondeurs ? Vous êtes des grosses, c’est tout, payez-vous une liposuccion ou suicidez-vous. »

Julie serre fort le smartphone dans sa main, et un moment elle s’imagine le réduire en poussière pour calmer la douleur, mais elle n’est pas sûre d’en avoir la force, ni d’ailleurs l’argent pour le remplacer. Elle répète dans sa tête, comme un mantra : « Tu n’es pas coupable, ce n’est pas de ta faute. » Elle n’a pas commis de crime, à part celui d’avoir voulu parler.

Dans une vidéo postée sur YouTube, elle s’est déchargée de tout ce qu’elle avait sur le cœur. Elle a raconté la vie, les humiliations quotidiennes, l’état de disgrâce permanent. Elle a raconté les remarques blessantes, parfois même insultantes, des médecins, des employés de banque, des gens dans la queue au supermarché, des passants dans la rue et des voisins. Plein cadre face à la webcam de son ordinateur, elle leur a dit ce qu’elle aurait voulu leur dire en personne, parce qu’elle s’est tue sur le moment – parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle pourrait faire d’autre, à part s’excuser d’être là.

Les messages de soutien affluent sur les réseaux sociaux. Des féministes, des blogueurs, de simples visiteurs qui au détour d’un retweet ont découvert son visage et son histoire, indissociables. Elle voudrait n’en retenir que ça, mais elle en est incapable. Chaque commentaire haineux la blesse davantage dans sa chair qu’elle ne le voudrait. Chaque remarque sur son corps est un impact.

Elle voulait exorciser la haine qu’elle se voue, se mettre à nu sur la scène, et en cela elle a réussi, mais elle a attisé des braises qu’elle se sait incapable d’éteindre : cinq messages amicaux ne compenseront jamais une insulte, une seule, crachée en plein visage.

30.000 vues.

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50.000 vues.

Ça va beaucoup trop vite. Son nom grimpe dans les tendances – hashtag #lagrosse. Les réseaux sociaux se gorgent d’elle, l’aspirent tout entière. Elle doit éteindre l’incendie. D’un glissement de pouce, elle ferme l’application et se précipite sur l’ordinateur pour retirer la vidéo. Sa respiration est rapide, sifflante, et son cœur cogne contre sa poitrine – il palpite jusque dans sa gorge. Réglages. Ma chaîne. Modifier. Effacer la vidéo. Dans la foulée, suspendre son compte Facebook, son fil Twitter. Les notifications s’étranglent, puis s’éteignent.

Ça y est, elle est hors-ligne. Elle peut enfin pleurer.

Dehors, la pluie cogne contre la vitre. L’orage n’est pas passé très loin.

Son téléphone vibre, et une bouffée d’angoisse la suffoque rien qu’à le sentir gronder contre sa cuisse. Elle le tire de sa poche. Un visage ami s’affiche sur l’écran. Elle fait glisser la notification pour ouvrir la messagerie :

« Salut Julie, j’ai vu ce que tu as posté. J’espère que tu vas bien… »

Elle reprend son souffle, répond en quelques mots. Ça va. Maintenant ça va. Un mail poppe sur l’ordinateur. Quelques mots de soutien d’un inconnu. Julie est heureuse de les lire, bien que vaguement inquiète. Comment s’est-il procuré son adresse électronique ? Elle tient un blog où on peut la joindre via un formulaire de contact, mais il s’agit de son adresse personnelle, celle qu’elle ne donne qu’à ses amis. Elle aimerait bien qu’elle ne circule pas trop.

Un nouveau message, Élodie, sur WhatsApp :

« Bravo pour ta vidéo, c’est dommage que tu aies été obligée de la retirer. Par contre, des cons font circuler ton Tumblr. Tu devrais le fermer aussi. :emoji colère: »

Même seule dans sa chambre d’étudiante, Julie rougit ; c’est une habitude que son corps a prise. Elle sue, son dos la brûle. Comment efface-t-on un blog, déjà ? Elle s’emmêle les doigts et les idées, et la curiosité est trop forte. Même si la vidéo n’est plus en ligne, elle sait qu’internet continue d’en parler. Elle rouvre Twitter, juste pour quelques secondes, juste le temps d’une recherche.

Message posté à 22h48, par @atienoris67 : « Elle pensait vraiment qu’elle s’en tirerait en supprimant sa vidéo, #lagrosse ? » Message posté à 22h50, par @linkodoremus : « Trop fort, ils ont téléchargé sa vidéo avant qu’elle la retire et ils l’ont repostée. » Message posté à 22h51, par @funstropop : « #Lagrosse est de retour à cette adresse. Barre de rire garantie. »

Sa mâchoire tremble, mais elle ne sait plus si c’est de colère, de tristesse ou de peur. Elle ouvre sa boîte mail : des dizaines de messages viennent d’y surgir. On lui envoie des photos de cochons, de baleines éventrées. Des anonymes lui proposent des plans cul ou veulent l’inviter au McDonald’s. Prise à la gorge, elle referme violemment l’ordinateur. Le téléphone vibre. Un appel cette fois. Numéro masqué. Elle n’ose pas répondre, elle craint d’entendre quelque chose qu’elle regrettera toute sa vie. Mais un mail, c’est une chose, un numéro de téléphone c’en est une autre. D’abord c’est beaucoup plus difficile à obtenir, et puis c’est plus privé, plus concret. Elle réfléchit entre la deuxième et la troisième vibration, c’est peut-être une urgence, qui appellerait pour autre chose à cette heure-ci ? Haletante, elle touche l’écran.

— Allo ?

Grosse truie, grogne une voix à l’autre bout du fil, et elle raccroche aussitôt.

L’angoisse la suffoque. Son visage circule partout sur internet, elle va devenir un mème, ces photos drôles parce que sorties de leur contexte et auxquelles on peut faire dire ce que l’on veut. Elle sera érigée au rang d’icône virtuelle, à ce titre candidate au martyr numérique. Un frisson glacial dévale son dos. Les murs l’encerclent, ils se rapprochent, la pièce l’étouffe. Des gens la reconnaitront à la fac, elle en est persuadée, mieux vaut ne pas sortir, pense-t-elle, et sa chambre qui continue de rapetisser. Elle ne peut pas sortir. Et si quelqu’un la reconnaissait ? Elle en mourrait de honte, comme foudroyée. Maintenant une voix intérieure lui hurle : « C’est ta faute, c’est toi qui l’as cherché », et elle voudrait lui répondre que c’est faux, qu’elle n’a rien fait de mal, mais elle en est incapable. Maintenant les murs menacent de lui tomber dessus, la tête lui tourne, et le téléphone qui continue de sonner…

Elle s’empoigne la tête. Elle voudrait s’arracher les cheveux par poignées entières, mais elle trébuche contre la chaise et s’étale de tout son long. Ridicule. Laide. Grosse. La seule chose qui l’empêche de hurler, c’est sa timidité – elle ne voudrait pas qu’en plus ses voisins la prennent pour une folle quand elle les croise. Même si elle habite au premier, elle prend toujours l’ascenseur. Elle n’ignore rien des regards que les autres locataires posent sur elle quand elle attend que les portes de la cabine s’ouvrent. Combien sont-ils ce soir devant leur écran, à se moquer d’elle ? Il lui semble entendre leurs rires à travers les murs en papier. C’est plus qu’elle ne peut en supporter.

Elle prend son manteau, enfile ses chaussures et sort. Il pleut. Tant pis. Malgré l’urgence elle referme la porte en silence, glisse comme une ombre le long du couloir obscur et appelle l’ascenseur. Ses genoux ne l’autorisent pas à descendre par l’escalier, elle voudrait bien mais son corps refuse. Son visage suant, illuminé par la veilleuse du bouton, et la cabine qui glisse contre les rails en chuintant… Enfin, les portes s’ouvrent. Et au moment où elle s’engouffre dans la cabine, elle croit entendre des serrures qu’on déverrouille, sur le palier.

L’air froid la gifle tandis qu’elle pousse la porte du hall. Elle reprend son souffle. Ça fait du bien. Même la pluie qui faiblit l’invite à une promenade nocturne.

Elle remonte son impasse en direction de l’avenue. Elle ne remarque pas les silhouettes qui, dans l’ombre derrière elle, lui laissent un peu d’avance, puis lui emboîtent le pas. Sous le couvert du lointain ronronnement du trafic, elles chuchotent : « La grosse… La grosse… »

La ville brûle à cette heure, elle s’enfièvre peu à peu. Pour neuf enfermés, un dixième enchaîne les verres, écume les bars. Les trottoirs bruissent de conversations sous des porches inondés, l’air sent la sueur et la fumée de cigarette. Des talons claquent sur les trottoirs pavés, un homme crie – de joie sans doute –, et ses exclamations se mêlent au bruit blanc citadin, brouhaha indistinct qui remplit les oreilles de Julie d’autre chose que de ses propres voix.

La pluie lui mouille le visage, mais elle dilue aussi sa honte et ses craintes. Ses cheveux ruissellent d’eau et tombent en rubans trempés sur son front et ses épaules. Marcher lui donne chaud, mais elle a encore froid dedans. Elle se frotte les bras, secoue la tête, et l’auvent d’une librairie à la vitrine éclairée lui offre quelques instants de paix et de silence intérieur.

Par réflexe, elle palpe la poche de son jean et s’aperçoit qu’elle est vide. Elle a oublié son smartphone sur la table. Tant mieux. Dehors au moins, les écrans ne la poursuivent pas. Elle souffle. Maintenant qu’elle s’est arrêtée, le froid la transperce. Elle aurait dû s’habiller plus chaudement. Souvent elle voit dehors des hommes gros en tee-shirt et se demande comment ils peuvent sortir si peu couverts. Sa graisse ne l’a jamais réchauffée à ce point. Elle voudrait être fumeuse juste pour s’embraser la poitrine, mais elle n’a jamais réussi à commencer. Ses médecins lui posaient tous la même question, rapport aux risques cardiovasculaires : passé un moment, elle a voulu s’y mettre juste pour les emmerder.

— Hé, la grosse ! dit quelqu’un dans son dos.

Julie se retourne, brusquement hors d’haleine. Deux hommes aux visages rouges la détaillent des pieds à la tête.

— Tu vois pas que tu prends toute la place ?

Elle baisse les yeux, estime la superficie de trottoir que l’auvent préserve de la pluie. Il y a largement de quoi accueillir dix personnes, et même si elle n’ignore rien de la place qu’elle occupe – la ville sait rappeler aux gens qu’ils sont gros, surtout dans les transports en commun –, elle voit bien que le problème n’est pas là. C’est sa présence qu’ils ne supportent pas. Ils veulent tout simplement qu’elle disparaisse de leur champ de vision.

— Dégage ! continuent-ils. Va te payer un abonnement dans une salle de muscu’…

Elle veut leur tenir tête, pourtant son sens aigu du danger l’en empêche. Elle baisse la tête, déçue d’elle-même, et continue son chemin. Derrière les rires des deux hommes s’effacent, se fondent dans la rumeur. Elle plante ses ongles dans ses paumes – ils y laissent des traces rouges, demi-lunes sanglantes.

Sur son lent chemin les fenêtres se ferment, les lumières des bars se tamisent. La nuit prend doucement de l’âge. Elle marche. Soudain un violent coup d’épaule lui électrise le côté droit.

— Tu peux pas faire attention ?! lui hurle la jeune femme qui vient de la percuter. Si tu perdais un peu, tu verrais où tu mets les pieds… Gros bide ! Dégueulasse !

Julie presse l’allure, elle ne veut pas d’ennuis. Il est tard et la pluie, qui jusqu’ici s’était décidée à la laisser tranquille, redouble d’intensité. Elle est loin de chez elle et elle n’a pas d’argent, même pas pour un taxi. Qu’est-ce qui m’a pris ? pense-t-elle. La vidéo lui revient en tête. Elle se rappelle du moment où elle s’est dit à quel point c’était une formidable idée.

Idiote.

Stupide.

Elle s’en veut de s’être offerte en pâture. Elle ne devrait pas pourtant, mais elle est en colère – contre elle-même cette fois. À cette heure le monde entier doit avoir vu son visage, le monde entier doit avoir entendu son témoignage, et le monde entier doit s’être moqué d’elle.

Elle décide de revenir sur ses pas.

S’arrête. Reprend son souffle.

Entend quelqu’un tousser.

Elle se retourne.

Une foule silencieuse lui barre la route. Les yeux luisent de colère, les dents crissent de rage contenue. Elle note la présence au premier rang de plusieurs de ses voisins – de ceux qui ne lui ont pourtant jamais adressé la parole –, et puis il y aussi les deux types qui l’ont virée du trottoir, noyés dans la masse de centaines d’autres qu’elle a sans doute croisés pendant sa déambulation. Ils l’ont suivie tout ce temps sans dire un mot, et tel un fleuve nourri par ses affluents, ils ont gonflé leurs rangs.

— La grosse ! crie une femme que Julie reconnaît : c’est la gardienne de son immeuble.

— La grosse ! répètent les autres en chœur, pour appuyer l’attaque.

Julie cherche en elle-même les raisons qui les poussent à manifester leur haine, mais n’y voit que l’énième expression du comportement grégaire qu’elle a toujours connu. Sauf que là… ça semble plus dangereux qu’un graffiti ou que la remarque désobligeante d’un enfant dans une salle d’attente. Elle jette un œil à droite, à gauche. D’autres les rejoignent, formant une foule compacte qui trouve dans la chaleur de la masse et de l’anonymat une puissance jouissive, une force de destruction. Elle peut sentir leur excitation d’ici. L’air lui picote la peau, comme saturé d’électricité.

Une pierre s’envole en décrivant une parabole : elle lui frôle l’épaule et s’écrase contre une poubelle. Elle écarquille les yeux. Ces gens ont perdu tout sens commun. Certains sont armés : ils tiennent des bâtons, des balais, des raquettes de tennis. Un hurlement monte dans la nuit, comme le signal d’un loup. Elle voudrait leur parler, les convaincre que tout cela est sûrement une méprise. Mais c’est déjà trop tard : la foule fond sur elle, et les semelles frappent l’asphalte comme les sabots d’un troupeau de chevaux. Elle n’a pas le temps de réfléchir : elle pivote sur ses talons et s’enfuit à toutes jambes.

— Baleine ! crie quelqu’un de toutes ses forces.

— Dégage, la grosse ! renchérit une autre voix.

Julie court, et encore, pas très vite, et elle sait que ses genoux et ses poumons ne tiendront pas longtemps – quelques dizaines de mètres au mieux. Déjà ses forces l’abandonnent, des aiguilles lui percent les jambes. Elles cèderont bientôt sous son poids. Et la troupe des assoiffés de colère qui la rattrape peu à peu…

— Laissez-moi tranquille ! hurle-t-elle dans un dernier spasme de fierté.

Ses articulations gémissent, la supplient d’arrêter, elle traîne son corps comme un poids mort dont elle aimerait s’extraire pour avancer plus vite.

Elle trébuche. S’écrase contre l’asphalte.

Le choc lui coupe le souffle. Le bitume est chaud contre sa joue, et malgré la douleur, elle profite des quelques secondes de répit qui lui sont offertes. Elle les étire tant qu’elle peut, comme un élastique qu’on allonge entre ses doigts jusqu’à le faire craquer. Les pas furieux se rapprochent, les cris et les insultes aussi. Elle ferme les yeux.

Les coups se mettent à pleuvoir de tous côtés : pas une bruine, non, ni une averse, mais de véritables trombes. Le premier, un direct à l’estomac, lui a coupé le souffle. Incapable d’appeler au secours, elle assiste impuissante à son passage à tabac. Des étoiles dansent devant ses yeux, ses bras battent l’air mais ne font que frôler les poings, les jambes, les pieds qui la frappent. Un instant il lui semble qu’elle se noie, c’est marrant, pense-t-elle, je ne me doutais pas que ça faisait cet effet-là. La meute s’agglutine autour de son corps naufragé, elle supplie en elle-même ses agresseurs de la pardonner d’avoir osé essayer de vivre au grand jour, et elle regrette aussi un peu de n’avoir pas su fermer ses oreilles.

Le combat, par trop inégal, continue. Maintenant elle fait la morte, comme ces animaux blessés trop épuisés pour combattre. Elle peut bien essayer : eux aussi sont des charognards. L’intensité décroît. Elle doit tenir, les mâchoires closes, ne pas laisser échapper un cri. Ça les exciterait à coup sûr. Les chocs s’espacent. C’est inattendu. Bientôt ils s’arrêtent.

Julie ne bouge plus. Elle attend le coup suivant, mais rien ne vient.

Autour d’elle la foule des enragés chuchote :

— Tu crois qu’elle est morte ?

— Non, elle respire encore.

— Quelqu’un devrait appeler les pompiers…

— Nous subissons une telle pression, on se décharge comme on peut.

— C’est la faute de l’ascenseur social.

Et les autres qui acquiescent d’un grondement solennel. Julie garde les paupières closes. Sous leur rideau de peau elle distingue les ombres qui oscillent, tremblent… puis s’éparpillent.

Ils partent.

Julie n’en revient pas. Allongée, à demi morte, elle a fermé les yeux et ils se sont aussitôt lassés. Elle entend des bribes de conversation s’éteindre aux coins des rues ; ils débattent, cherchent des excuses, trouvent quelqu’un d’autre à accuser. Elle n’a aucun doute : ils mettront vite la main sur quelqu’un d’autre à détester en groupe.

Le silence l’enveloppe maintenant. C’est terminé.

Elle attend encore un peu, juste pour être certaine, puis ouvre les yeux. La nuit est déjà vieille. La rue déserte chasse ses retardataires. Elle est seule, ou presque. Un homme la regarde. Il est grand, plutôt costaud, et arbore une épaisse barbe noire qui lui mange le visage. Il lui tend la main. Un peu tard, pense-t-elle. Sa bouche lui fait un mal de chien. Elle la sonde avec sa langue. Il lui manque une dent.

— Laissez-moi vous aider, dit l’homme.

Mais elle se relève seule, fière sur ses jambes tremblantes.

— J’aurais pu intervenir, dit-il, mais ça n’aurait fait qu’empirer la situation. Croyez-moi, pour en avoir déjà fait les frais, je sais ce dont la meute est capable. La résistance les excite. Vous avez eu le bon réflexe. Maintenant il faut contre-attaquer, et je vous aiderai cette fois, promis…

Il pose une main qu’il voudrait bienveillante sur son épaule endolorie, mais elle recule. Elle aussi connaît la meute désormais, et les promesses ne l’intéressent pas. Tout ce qui compte pour le moment, c’est de rentrer chez elle.

Elle est fatiguée. Elle a mal. Elle voudrait prendre une douche, puis se glisser sous les draps et oublier cette soirée au moins pour quelques heures.

Mais d’abord elle fera quelque chose, avant d’aller dormir.

D’abord, elle remettra la vidéo en ligne.


 

❤️

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Évadé

Un enfant se réveille au fond d’un puits, ligoté et la rage au ventre.

C’est la question qui gronde en dedans quand ton patron te hurle dessus, la question qui bout dans ta tête quand le poids de ramper t’écrase, celle qui t’empêche de fermer l’œil quand il fait noir et que le jour est encore loin.

C’est la question qui crie, qui pleure en silence, la question qui te fait serrer les poings à vouloir y mordre comme dans une pomme. C’est un orage qui tonne, elle monte dans tes poumons comme la marée pour te noyer. C’est la question qui te force à rouvrir une bouteille pour calmer le feu qui brûle ton ventre, pour oublier les humiliations ; celle que tu crois cautériser en poussant le son des écouteurs quand tu serpentes dans les couloirs du métro, poisson pris au piège dans un filet. Tu pensais que ça irait mieux, mais tu sais tout au fond que le temps n’arrange rien, que tout ça n’a jamais été provisoire, que les jours ont filé et voilà où tu es : nulle part. Depuis le début, tu roulais en sens inverse.

Et la question encore revient.

Où est-ce qu’il est passé, l’enfant que tu étais ?

Hein ! Où sont passés ses rêves ?

Où est-ce qu’il est allé ?

Il y a ce boulot que tu t’étais juré de quitter au bout d’un an, il y a cette longue réunion que tu sais aussi inévitable qu’inutile, il y a le bruit, les écrans partout, la foule des anonymes, l’anesthésie comme eldorado et ce voisin qui t’insulte à travers ton propre mur. Il y a ce monde qui conspire à traquer le peu de joie qui crame encore, ce petit feu pas très vaillant dont les flammes tremblotent au vent.

Et la question toujours revient.

Où est-ce qu’il est passé, l’enfant que tu étais ?

Tire pas cette tête : la réponse est là. Elle te hurle au visage et tu ne l’écoutes pas – c’est pas faute de crier, mais tu souffres de surdité. Colle-toi une bonne claque. Respire un grand coup, ça aide aussi parfois. Tu crois que la vie c’est comme la pub, que les solutions arrivent toujours clef en main ? Fais un effort, creuse un peu. Tire les rideaux.

Il est là, l’enfant que tu étais. Il est là, en bas, tout en bas, encore plus bas que ça – creuse je t’ai dit. Il est au fond, dans tes ténèbres intimes, dans le ventre du puits que tu t’es creusé pour l’oublier. C’est toi qui l’y as jeté, tu ne t’en souviens pas ? Tu l’as battu jusqu’au sang – il n’avait rien demandé – et puis tu lui as attaché les poignets et les chevilles, tu l’as saucissonné, avant de lui scotcher la bouche parce qu’il criait trop fort. Il s’est débattu, tu penses, il a mis toutes ses forces dans la bataille, mais tu as refermé tes doigts sur sa gorge et tu l’as contraint au silence. Mais même son visage tuméfié par les coups t’était insupportable, tu te souviens, parce que c’était ta faiblesse qui t’était renvoyée comme dans un miroir. Pour oublier l’enfant, tu as enfoui sa tête dans un sac. Il s’est contorsionné l’enflure, il ne t’a pas rendu la tâche facile. D’un coup de pied, tu l’as balancé dans son trou pour qu’il y croupisse pour toujours. T’en veux pas trop quand même, sois magnanime : toi et moi, on est coupables du même crime.

Tu le vois tout en bas ? Il rumine sa revanche.

Vingt ans qu’il essaye, mais regarde : il a fini par se débarrasser du foutu sac que tu lui avais collé sur la tête. La nuque comme un tronc d’arbre, il regarde vers le ciel. Le puits est profond et ses yeux lui font mal, mais il distingue une lumière, comme un soleil lointain. Alors il sait qu’il y a de l’espoir, qu’il n’est de prisonniers que parce qu’on monte des murs.

— Gnn gngnnnn mmhhhh ! il appelle de sous son bâillon, mais seul son écho lui revient aux oreilles. Au fond de ton trou l’enfant est seul. Il plisse les paupières et passe le cloaque en revue. Partout l’humidité ronge la brique qui s’effrite, ça sent les champignons des bois et la vieille mousse pourrie, et ça vous grimpe tellement aux narines que ça colle aux sinus. Au fil des ans, ton puits a été colonisé par une végétation rampante. Les branches et les lianes qui courent sur ses parois se recroquevillent en griffes menaçantes, comme si des sorcières faites plantes s’étaient invitées à la fête.

Malgré les bleus qui n’ont jamais guéri, malgré les coups qui cuisent toujours sa chair, l’enfant se redresse et rampe comme une chenille jusqu’à la paroi. D’un habile coup de menton, il accroche son bâillon à une branche et tire un grand coup. Crac. Le bâillon cède. Ça brûle et il a la mâchoire ankylosée, mais il peut ouvrir et fermer la bouche désormais. Sa langue, pâteuse… c’est comme si les lichens l’avaient colonisée.

— Merde, mais qu’est-ce que ça pue ! il crache, soulagé de pouvoir enfin le verbaliser.

C’est de ton puits qu’il parle, l’enfant : c’est ton for intérieur qu’il habite, ton coffre-for, celui où tu planques tout ce que tu voulais oublier, tout ce que tu veux enfermer, tout ce dont tu as honte, ce qui te fait pitié. Mais rien ne disparaît jamais, c’est simplement une question de stockage. On n’oublie rien, pas même lui. Surtout pas lui.

Il serre les dents et ses molaires grincent de rage. En lui ça bout, ça brûle, ça crame de toutes ces années placé à l’isolement, mais ça lui a collé la niaque, à ton enfant, il a envie de soulever des montagnes.

Épris de liberté et de vengeance, il mord à belles dents la corde qui retient ses poignets et s’emploie à la ronger. Il s’acharne dessus, fait des bruits d’animal sauvage, mais il s’en fiche l’enfant, parce qu’il est seul ici et qu’il a décidé que rien n’allait l’arrêter. Maintenant ses joues sont pleines de fibres, ça lui pique la gorge, mais il redouble d’efforts jusqu’à ce que ses gencives saignent. Il tire, mord plus fort. Un craquement. La corde cède, et soudain ses mains sont libres.

— Putain ! il hurle pour se soulager en te maudissant dans sa tête, et l’écho se moque de lui.

Se détacher n’est ensuite plus qu’une formalité. L’enfant se masse les bras, il souffre encore mais il guérira. Les bleus ne sont que le souvenir des coups reçus, et puis ça commence à faire un moment : le long des jours interminables et des nuits infinies, ses pleurs se sont taris. Il a fini par apprivoiser sa douleur.

Habité par la victoire, il lève un poing en l’air, puis redevient pragmatique. Le puits est profond. Il peut escalader les plantes, mais les branches sont rongées par la mousse et l’humidité. Il risque gros à y peser de tout son poids. D’un coup d’œil, il évalue ses chances de ne pas se briser tous les os dans la foulée, et elles sont minces. Mais c’est toujours mieux que rien.

Encore une fois, ton enfant intérieur t’insulte en pensée de toutes ses forces. Ça n’aurait pas été plus simple de se contenter de l’enfermer dans une boîte ? Il a fallu que tu le jettes au fin fond de tes territoires, que tu lui laisses le moins de chances possible d’en revenir indemne… Sadique.

Il empoigne une liane, cale ses pieds nus là où il peut – entre les briques et les ramifications glissantes de la plante – et entame l’ascension de ton puits subconscient. Quelle merde. Ça patine, ça lui entaille les paumes, et certaines feuilles sont si sèches qu’elles lui coupent les joues. Les racines craquent de façon inquiétante, et derrière le mur de branches ça croustille comme un tissu qu’on déchire en prenant tout son temps. Sa vie ne tient qu’à un fil, et le sol est déjà loin. Mais l’enfant tient bon, il varappe comme un singe – c’est la colère qui veut ça – et bientôt il entrevoit une chance d’en ressortir en un seul morceau. Même s’il est trop épuisé pour lever la tête, il sent l’air du dehors caresser ses cheveux. L’ouverture se rapproche, il en est maintenant sûr. Un peu plus haut, encore un peu plus haut, une prise après l’autre… jusqu’à ce que sa main agrippe enfin le rebord de la margelle. Ses muscles sont comme pétrifiés, ses mains le brûlent d’un feu qu’il ne connaissait pas et ses pieds sont en sang. Mais il a réussi à s’extraire du puits. À bout de souffle, il adresse un silencieux doigt d’honneur au gouffre de ténèbres et lève les yeux au ciel en espérant de meilleures heures. Ce n’est pas la lumière du soleil qu’il a entraperçue en bas, mais celle de la lune, et l’auguste visage sélène baigne d’une clarté pâle un désert immense.

— Tu te fous de ma gueule ? l’enfant gronde entre ses dents en espérant un jour avoir la chance de te rencontrer en chair et en os pour te coller son poing en travers de la tronche.

Le puits dont il était prisonnier est creusé au beau milieu d’une vaste étendue de rien du tout, le genre plein de sable et de rochers ennuyeux, balayée par un vent sec qui déplace de grands nuages de poussière. L’enfant tousse, plisse les paupières à la recherche d’une route, d’un chemin ou même d’une piste. Mais ce qu’il trouve le réjouit beaucoup moins.

Comme s’ils étaient tombés en voulant le défendre, des corps depuis longtemps sans vie jonchent les abords du puits – squelettes riants encore tout habillés, aux os blanchis par le sablage du vent, armes encore serrées contre des cages thoraciques mises à nu, véritables sanctuaires dont les reptiles du désert ont fait leur domicile. Des vestiges de leurs habits, l’enfant déduit qui ils étaient : là, tout près de la margelle, gît le corps du chevalier pourfendeur de dragons que tu voulais être quand tu n’étais encore pas plus haut que la table du salon. Un peu plus loin, c’est l’astronaute découvreur de planètes que tu voulais devenir à huit ans qui repose dans le silence du sable. À quelques pas de là, recroquevillé comme s’il avait voulu disparaître dans le sol avant de mourir, se trouve un professeur d’histoire et de géographie – une vocation tardive sur les coups de tes treize ans, saluée par tes parents et vraisemblablement dictée par les premiers symptômes du pragmatisme, cette gangrène des jeunes esprits. Regarde ici, à trois mètres du puits : il y a le cuisinier que tu voulais devenir quand ta grand-mère t’apprenait à faire une sauce vinaigrette et des gâteaux au yaourt. Il est mort, le cuisinier, il est mort comme tous les autres. Tu as nourri tellement de rêves qu’il est difficile d’en faire le décompte. C’est une véritable cohorte qui est tombée face à l’ennemi, l’arme au poing. Ils ont protégé le puits jusqu’à leur dernier souffle. Ton enfant intérieur en était prisonnier, mais il y était surtout à l’abri.

Mais à l’abri de quoi ? se demande-t-il. Il connaît la réponse, ou plutôt il a l’intuition de la réponse. Il n’a jamais vu de ses yeux les monstres qui de leurs griffes ont tracé des sillons dans le sable, mais il se souvient avoir entendu leurs rugissements dans un demi-sommeil. Du fond de son puits, attaché et aveugle, les cris d’horreur de ses rêves de jeunesse lui sont parvenus, mais il n’y a pas vraiment prêté attention. Pour lui, c’était juste un orage de plus.

Une chose est sûre : ce désert est dangereux. Il est dangereux parce qu’il est infesté comme une tête pleine de poux, et je ne parle pas de serpents ou de lézards. Les serpents et les lézards sont vraiment le cadet de ses soucis. Il doit partir. Il doit partir parce qu’ils vont revenir.

L’enfant retourne auprès du chevalier. Son épée est ébréchée et tordue, elle porte la signature des monstres qui ont eu raison de lui. Tant pis, ça fera l’affaire – et puis c’est toujours mieux qu’un globe terrestre ou une cuillère en bois. Il arrache l’arme aux phalanges crispées et la glisse à sa ceinture. Mauvaise idée : comme il est trop petit, sa pointe traîne dans le sable et l’empêche de tourner. Il cherche quelque chose, une lanière, n’importe quoi, pour mieux la transporter, mais un grondement le tire de son urgence passagère. Inutile de s’encombrer, car l’épée va devoir démontrer son utilité dans les prochaines secondes.

D’immenses silhouettes aussi hautes qu’un éléphant sur les épaules d’un autre déchirent le rideau de sable agité par le vent. Des fantômes, songe l’enfant en les voyant marcher vers lui, mais ces fantômes-là sont bien réels. Maintenant qu’ils approchent, il voit ce que ses alter ego ont dû affronter il y a de cela des années.

Ils sont trois et se ressemblent trait pour trait : tête de tapir, trompe et défenses d’éléphant, pattes de tigres larges comme des troncs, corps de buffle et queue de renard. Attirés par l’odeur du rêve, ils n’ont pas mis longtemps à le trouver. Leur apparente lenteur ne doit pas nous tromper : ce sont des prédateurs aux mouvements rapides et agiles, qui fondront sur leur proie sitôt qu’ils jugeront le moment opportun.

L’enfant écarte les jambes, raffermit sa prise sur la poignée de l’épée. Il leur fait face.

— Venez si vous voulez ! braille-t-il. Je n’ai pas peur de vous.

Les dévoreurs dévoilent d’immenses rangées de dents pointues. L’un d’eux glapit à la lune froide. Quoiqu’immenses, ces bêtes sont faméliques. Elles n’ont pas mangé depuis des années.

— J’ai une épée ! hurle l’enfant qui voudrait bien se faire menaçant. Une épée qui perce et qui tranche !

Mais l’épée en question ne trompe personne.

Les pas pesants des monstres vibrent dans le sol. Leurs griffes crissent. L’enfant serre les dents. Le premier monstre est presque à portée de lame. Il lève son immense patte et l’abat devant lui. L’enfant esquive de justesse.

— Et puis quoi encore ? s’écrie-t-il en prenant ses jambes à son cou.

Qu’est-ce que tu pensais, qu’il allait découper tes abominations en jolies rondelles fumantes ? Il n’est pas fou non plus. Les titans qui peuplent ton désert intérieur ont peut-être faim, mais il n’est pas dit qu’il faille leur offrir le repas.

Rapière serrée dans la main, l’enfant court sans se préoccuper de la direction : pour le moment, seule compte la distance. Les monstres ne le lâchent pas d’une semelle. C’est inutile, pense-t-il, ils vont me rattraper, mais avant de pouvoir poursuivre sa pensée, quelque chose lui fauche le pied. Une seconde après, il tournoie dans les airs et s’écrase comme un sac de lest jeté d’une montgolfière. Il crie. Ça fait un mal de chien. Le monstre a compris qu’il avait gagné : il veut juste s’amuser un peu.

— Ta mère aurait dû t’apprendre à ne pas jouer avec la nourriture, il grogne en vacillant sur ses pieds. Il se trouve spirituel, mais le dévoreur n’a pas beaucoup d’humour et l’envoie d’un coup de corne tutoyer les nuages. Cette fois, l’enfant atterrit sur une surface plus molle et par réflexe il referme la main… sur une poignée de poils drus. Il n’en croit pas ses yeux. Le voilà accroupi sur le dos du monstre, l’épée à la main et avec l’avantage de la surprise.

Sans réfléchir, il vise les fesses. L’épée pique la croupe de la créature, qui laisse échapper un cri aigu avant de se lancer dans une course désespérée. L’enfant tient bon sur sa monture, qui sous l’empire de la douleur distance très vite ses deux compagnons de chasse.

Un problème à la fois, songe l’enfant que tu étais. Maintenant que celui de la distance est résolu, on a tout le temps de se préoccuper de la direction.

Mais le monstre à tête de tapir, aux pattes de tigre et à queue de renard n’est pas du genre à se laisser conduire par autre chose que la douleur et l’urgence : il obéit à son instinct, et l’instinct en question lui commande de foncer tout droit. L’enfant s’en accommode, et même s’il n’aime pas ça, il lui pique l’arrière-train sitôt que l’allure faiblit. Après tout, ces monstres, c’est toi. Tu leur as donné naissance, à ces dévorateurs. Normal que l’enfant y passe ses nerfs.

— Ce désert n’a pas de fin, soupire-t-il au bout d’un long moment.

Épuisé qu’il est, le sommeil le guette. Il se colle une claque, puis une deuxième. Ça va mieux. Le monstre rugit. L’enfant pense qu’il se moque de lui, mais il n’en est rien : en réalité, c’est seulement le désert qui touche à sa fin.

— C’est pas trop tôt ! il s’exclame face au gouffre.

Car le désert débouche sur un vide monumental, comme un canyon de la taille d’une planète, et l’enfant a juste le temps de sauter du dos du monstre et de rouler sur les derniers mètres de sable avant de voir sa monture disparaître dans l’abîme. Quel idiot, pense-t-il avant de comprendre le service que lui a rendu le monstre en se laissant avaler par l’immensité du vide, une épée toute tordue plantée dans la fesse gauche.

Encore sonné, l’enfant se penche sur le bord du désert. Il n’y a… rien. C’est juste un grand trou noir, comme si le monde n’était rien d’autre qu’une assiette posée au beau milieu du vide.

— J’aurais dû réfléchir à la direction, grogne-t-il.

Parce que maintenant, il va falloir faire le tour.

Les heures passent et l’enfant marche au bord du monde. De façon arbitraire, il a choisi d’avancer dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. C’est son côté renégat. Un moment il se demande : « Je suis peut-être la trotteuse d’une horloge ? », mais il reprend ses esprits et continue sa route. Si ce désert est un territoire fini, il aura tôt fait d’en parcourir le périmètre. Il ne reste plus qu’à espérer que la sortie ne se trouve pas à l’intérieur des terres, ça ce serait énervant. Oh oui, ce serait très énervant.

Alors qu’il réfléchit à la meilleure manière de se venger de ton sadisme – disons-le tout de suite, ce n’est vraiment pas très sympa de ta part ; ça ne fait pas de toi une mauvaise personne mais avoue que tu ne lui rends pas la tâche facile, à ton enfant intérieur –, un cri de joie lui échappe.

— La sortie !

Mais il déchante vite. La sortie en question n’est pas conventionnelle. Il ne s’agit ni d’une porte – même verrouillée à double tour avec des chaînes et des cadenas, il l’aurait accepté –, ni d’un escalier en colimaçon – même bardé de pièges et de serpents venimeux, il l’aurait accueilli à bras ouverts –, ni même d’une passerelle branlante ou d’une trappe suspecte. Non. C’est une corde. Une fichue corde attachée à un pieu fiché dans le sable, tendue entre le désert et… le vide. L’enfant a beau mettre sa main en visière, grimacer pour mieux y voir, il ne distingue que la corde qui disparaît au loin dans les ténèbres du gouffre, droit devant. Des insultes lui viennent en tête, du genre vraiment salées, mais l’enfant sait qu’il n’a pas d’énergie à gaspiller en vaines gesticulations. L’heure est venue de jouer les équilibristes.

— Si je tenais cet abruti…

Déterminé, l’enfant pose un pied sur la corde, puis un autre, et avance sans se poser de questions. Quand on est suspendu au-dessus d’un vide impénétrable, quand on est perdu en pleine immensité aride et sombre dans un impitoyable cosmos, mieux vaut ne pas s’en poser.

Un pas après l’autre, les bras en balancier, l’enfant progresse vite. C’est plus facile que les monstres, se dit-il finalement. Enfin, c’est ce qu’il se dit avant d’arriver de l’autre côté. Parce qu’après cette interminable traversée en équilibre durant laquelle il a failli plusieurs fois basculer dans le vide, ce sont plutôt des envies de meurtre qui lui viennent. La corde débouche sur un mur – c’est bien ça, oui, un immense mur de briques où la corde disparaît comme si elle n’avait été tout ce temps destinée qu’au Passe-muraille.

Debout contre la paroi sur son fil d’Ariane, l’enfant regarde en l’air et distingue quelques mètres au-dessus les contours d’une porte. Il va falloir grimper.

— Si je tenais l’imbécile qui s’est trompé dans ses calculs, je lui ferais manger ses équations, s’énerve l’enfant.

Les briques forment heureusement une surface irrégulière où les prises sont nombreuses. En bon singe qui se respecte, il se hisse en un clin d’œil jusqu’à la porte et actionne la poignée.

Fermée, évidemment.

— Il y a quelqu’un ?

De l’autre côté du battant, des voix soupirent.

Je ne suis pas sûr de la couleur de cette armoire…

— Il n’aurait pas dû me dire ça. Comment veut-il que j’oublie ? Maintenant, je ne vais plus pouvoir penser à autre chose…

L’enfant fronce les sourcils et frappe à nouveau.

— Hé, je suis pendu dans le vide comme un idiot et j’aimerais bien sortir. Si vous vouliez bien me…

À nouveau des voix l’interrompent.

Ce pantalon me va vraiment bien. C’est ça qu’il faut que je porte à la soirée…

— Tu n’arriveras à rien. Aucune école ne voudra de toi. Le mieux que tu puisses faire, c’est d’apprendre un métier le plus vite possible… enfin, si tu en es capable…

— Je suis si fatigué… Si seulement j’avais le courage…

Cette fois, l’enfant perd patience.

— Hé ! Je comprends rien à ce que vous dites, je sais pas si vous m’entendez mais il y a clairement du monde de l’autre côté. Alors vous faites peut-être exprès de m’ignorer, mais…

Il frappe à nouveau le battant, plus fort cette fois, et son poing le traverse comme une feuille de papier. Ce n’est qu’une porte en trompe-l’œil.

L’enfant défonce le faux battant d’un coup de pied et arrive dans un couloir gris. Ce n’est peut-être pas le bon adjectif pour définir ce couloir. Il est gris, oui, mais c’est un gris d’ennui, un gris mou, un gris sans consistance qui n’est là que parce qu’il fallait mettre quelque chose, un gris sans imagination qui n’a pu naître que d’un esprit éreinté. C’est ton gris, c’est le tien. L’enfant souffle. Le gris le gagne, le contamine, il est si fort qu’il doit le combattre. Il avance. De chaque côté sont percées des meurtrières à travers lesquelles on peut regarder : elles donnent sur tes souvenirs, sur tes projets aussi. C’est d’ici que proviennent les voix.

Ici il y a ton premier jour d’école, ici il y a le baiser volé à Aurélia, un peu plus loin ce sentiment d’égarement quand perdu à ton bureau tu regardais l’heure avancer en souhaitant ta propre mort. Il y a aussi ton enterrement, enfin la manière dont tu l’imagines – c’est déjà là, couché sur le papier de tes souvenirs futurs, et la naissance des enfants que tu n’auras jamais, ou ceux que tu as déjà, tu ne sais plus, rien n’est très clair ici. Il y a aussi cette dispute avec un ami dans la cour de récréation, et ce soir où tu chantais à tue-tête dans ta salle de bain sans te préoccuper du voisin. Les images se mélangent, on dirait qu’elles sont faites d’une pâte molle et collante, elles s’agglutinent les unes aux autres, se mélangent puis se séparent à nouveau, en ressortent changées, passé et futur entremêlés. Une seule chose manque : le présent. Ce truc auquel tu ne penses jamais vraiment.

— C’est la pire chose que j’aie jamais vue ! s’exclame l’enfant. Ça me donne envie de vomir !

Un claquement derrière lui, puis la lumière s’éteint. Les voix s’effacent comme si elles avaient décidé de partir, et le couloir est plongé dans l’obscurité. Visiblement quelqu’un que je connais n’a pas envie que son enfant intérieur fouille dans ses pensées d’adulte.

— Ça va durer longtemps ? demande l’enfant.

Pour toute réponse, une boule de flammes fond sur lui. D’une roulade de judo, il l’esquive avec panache. On dirait que le gamin a réussi à te mettre en colère, je me trompe ? Entre lui et toi, c’est désormais un combat à mort qui s’engage. Tes anticorps lui sautent à la gorge – pas ceux qui te protègent contre le rhume et les angines, mais ceux qui gardent férocement l’unité de ton esprit, qui assurent sa cohérence, ceux qui t’empêchent de devenir fou les soirs où tu as bu et veillent sur ton âme en redoutables gardiens. Ils attaquent l’enfant, qui leur rend coup pour coup. Une trappe s’ouvre sous ses pieds, comme dans ce jeu de société où tu incarnais un aventurier. Elle donne sur un trou tapissé de pieux mortels, mais l’enfant bondit à temps et d’un savant coup de genou, y envoie valdinguer un ninja apparu entre temps. Des chauves-souris vampires essayent de le prendre à revers, mais l’enfant est un enfant depuis suffisamment longtemps. Il ne se laisse plus impressionner par des rongeurs. Il crie si fort que les volatiles éclatent en feux d’artifice terrifiants. Des singes aux mains comme des poêles veulent l’attraper pour lui tirer les bras jusqu’à ce qu’ils craquent, mais l’enfant les évite avant de bondir de crâne de crâne, slalomant entre les flèches, les balles et les lames. Ton inconscient est un peu rouillé, j’ai l’impression. Il ne peut pas grand-chose contre un enfant et sa détermination.

Soudain le silence et le vide. Le noir et la mort. Les pièges et les monstres sont partis, les souvenirs aussi. L’enfant lève les yeux, et les étoiles froides et cruelles plantent leur regard dans le sien. Il est seul face au cosmos. Il n’est pas quelqu’un d’impressionnable, enfin c’est ce qu’il croit, mais ce spectacle le pétrifie. Sur cette scène minérale, la vie est un accident, il le sait, et les étoiles le savent aussi. Il est perdu, seul, et tout espoir l’abandonne.

— Foutues étoiles ! crie-t-il en tombant à genoux.

— Oh ce ne sont pas des étoiles, dit une voix diluée dans la pénombre. C’est juste la lumière qui filtre à travers mon crâne. Chaque point lumineux, c’est un cheveu tombé avec l’âge. Autant dire qu’il fait de plus en plus jour ici…

Cette voix c’est la tienne. L’enfant se retourne. Maintenant que vous vous faites face, il te détaille des pieds à la tête. Tu n’as pas celle des bons jours, il faut dire, tout en toi transpire la déprime des quotidiens identiques et des nuits sans sommeil. Tu portes un uniforme, probablement celui de l’entreprise qui t’emploie ou, à défaut, celui que tu t’es imaginé et qui te colle à la peau. Tes yeux sont cernés de poches, tu n’es plus que l’ombre de toi-même. Pour tout dire, il a beau savoir qui tu es, l’enfant que tu étais ne te reconnaît même pas. Il te dévisage en silence. Ce n’est pas souvent qu’il ne sait pas quoi dire, mais son mutisme parle sans doute pour lui. Alors c’est toi qui parles :

— Tu sais quoi ? J’en ai assez, je démissionne. Des années que je suis aux commandes et rien de vraiment bon n’en est jamais sorti. Je te laisse volontiers la place.

L’enfant te regarde partir lentement jusqu’à disparaître, comme avalé par l’ombre, et aussitôt le noir s’efface. L’enfant voit. Il ne voit pas avec ses yeux, enfin pas vraiment, non, il voit avec les yeux à l’intérieur de sa tête, ceux que tu utilises quand tu rêves la nuit, ceux qui n’ont pas besoin d’être ouverts pour regarder quelque chose. Ça y est, l’enfant est aux commandes : tu lui as laissé carte blanche.

— Connard ! dit l’enfant, et c’est ta bouche qui le prononce.

Ton patron lève les yeux et te regarde comme s’il avait mal entendu.

— Pardon ? il te demande.

— Connard ! tu répètes. Ouais, tu m’as bien entendu.

— Allez rendre visite aux ressources humaines de ma part ! qu’il dit, ton patron. Ramassez vos affaires, et partez.

Ton patron, il tremble un peu. Il est en état de choc. Parce qu’il n’en dira jamais rien, mais son cœur, lui, bat à trois cents à l’heure. Le type n’en croit pas ses oreilles. Jamais on n’a osé l’insulter. Bien sûr, il sait quel genre de patron il est, mais personne n’ose le lui dire à haute voix.

Ton enfant, lui, il rigole. Maintenant qu’il est à l’œuvre, c’est l’heure de s’amuser.


 

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Délicates et fragiles

Une petite fille fait une étrange découverte dans la rivière gelée qui borde le fond de son jardin.

 

{ Cette histoire vous est confiée. Vous en êtes le gardien. Cette responsabilité vous incombe. Sans vous, elle disparaîtra. C’est de cette façon que survivent depuis toujours les choses insignifiantes. }

 

C’est presque autant une tache qu’une forme, pense-t-elle, mais comment trancher ? Personne ne se préoccupe du sort d’une tache – c’est un vestige, une empreinte, quoi que ça ait été ça appartient au passé, ce n’est plus parmi nous. Alors qu’une forme, c’est autre chose… Une forme réside là où elle se trouve, elle s’y insère en un lieu et en un temps. Ce n’est pas un souvenir… Même floue, une forme est un marqueur de concret.

À quatre pattes sur la glace, Paule plisse les paupières pour mieux scruter l’objet de sa curiosité. Le froid traverse ses gants, il monte à travers ses orteils, ses genoux et ses paumes. Ni vraiment forme, ni vraiment tache. La fillette retire son gant et toque du doigt contre le ruisseau gelé. Celui-ci lui renvoie le son mat des portes condamnées.

— Qu’est-ce’ tu fais, Paule ?

Adrien, quatre ans – surnommé le Minuscule – n’ira pas plus loin. Du haut de son petit mètre, le garçon pèse moins lourd qu’un sac de plumes, mais Paule lui a interdit d’approcher du cours d’eau gelé. Elle se souvient de cette année où les feuilles d’automne étaient tombées si tard : la glace avait cédé sous son poids. L’eau n’était pas très haute, mais ç’avait été comme si des centaines de serpents lui avaient mordu les mollets. Elle avait pourtant réussi à s’extraire du trou, puis, trempée jusqu’à la taille, hors d’haleine et frigorifiée, à remonter l’allée en se tenant les cuisses et en claquant des dents. Depuis, chaque jour d’hiver, elle vérifie l’épaisseur de la glace avant de patiner dessus. Le ruisseau, qui dessine une frontière au fond du jardin, n’est pas si loin de la maison, mais c’est plus prudent.

— Paule ? insiste le Minuscule en soufflant dans ses mains.

Les lèvres de la fillette touchent presque la glace, et à la pensée d’y rester collée elle se redresse d’un bond.

— Y a quelque chose de pris dedans.

— Un poisson ?

— Non, c’est plus gros. Mais j’arrive pas à bien voir.

Le Minuscule se gratte le bonnet du bout des moufles. Il dit que ça l’aide à réfléchir, mais Paule pense que c’est surtout parce qu’il a vu quelqu’un le faire dans un film.

— C’est sûrement un truc mort ! le Minuscule finit par hurler.

Paule hoche la tête. L’hiver a figé le ruisseau il y a déjà deux semaines, et jusqu’ici le soleil n’a pas réussi à en venir à bout. Son frère a raison : qui que soit le prisonnier, celui-ci doit être mort depuis longtemps.

— Y a qu’à demander à Papa.

Paule le sait, son père n’est pas magicien – il ne fait pas de miracles et ne réveille pas les morts –, mais d’un, il est son père, et de deux, il possède des outils, ce qui est suffisant pour faire de lui l’homme le plus puissant de l’univers.

Ils courent jusqu’à la porte de l’atelier qui donne sur le jardin et l’ouvrent en grand. Des feuilles de papier volent à travers la pièce, mais comme Papa est habitué, il ne lève pas les yeux de son ordinateur.

— Y a quequ’ chose dans le ruisseau, souffle Paule.

Papa sourit comme il sourit toujours quand il n’attendait qu’un prétexte pour qu’on l’arrache à ses obligations : ses rêves, il les a depuis longtemps remis entre les mains de ses enfants. Fermant le capot de l’ordinateur, il les rejoint aussitôt dans l’ici-et-maintenant.

— Je vais chercher les outils, dit-il après que Paule lui ait expliqué la différence entre une forme et une tache.

&&&

Papa se charge de la pioche, suivi du Minuscule qui marche dans ses pas et le colle comme son ombre. Il traîne la pelle derrière lui, et son plat dessine un sillon dans le givre. De son côté, Paule fait attention à ne pas se blesser avec les dents de la scie, qu’elle transporte à bout de bras comme une relique sacrée.

— Effectivement y a quelque chose, dit le père en examinant le ruisseau. Reculez. Je vais casser la glace…

Il lève la pioche au-dessus de sa tête, et d’un geste clair fend le ruisseau en deux. La glace craque, proteste, mais au bout du compte finit par céder. Leurs souffles forment des nuages d’angoisse et d’excitation.

— Adrien, passe-moi la pelle…

Papa grogne tandis qu’il soulève les blocs de glace. Ils s’abattent sur la berge comme des météores. La terre et la poussière ternissent leur éclat, et aux yeux de Paule c’est le monde entier qui est sali : la fillette voudrait les nettoyer avec de l’eau et une brosse, mais elle sait que c’est idiot, même si elle ignore pourquoi ça l’est.

— Je crois deviner de quoi il s’agit, dit Papa en soulevant à hauteur de visage un bloc de glace que la poussière a rendu opaque.

Il rejoint les enfants, tire la manche de son pull et frotte la surface de l’écrin. La glace fond tout doucement, et la forme réapparaît comme une chose très ancienne cachée à l’abri des regards sous une vitrine sale.

— C’est ce que les gens du coin appellent un Kodama, explique Papa. C’est un esprit des bois. Un élémentaire.

— Un vrai esprit de la nature ? demande Paule.

— Ce n’est pas si étonnant, poursuit Papa. Les voisins racontent que la forêt en est infestée. D’habitude ils ne s’approchent pas des villages, mais celui-ci a dû tomber dans la rivière et dériver jusque là. Le pauvre, il s’est retrouvé pris dans la glace. C’est la première fois que j’en vois un d’aussi près…

— Alors, il est mort ou pas ? grogne le Minuscule, que l’idée du temps qui passe décidément obsède.

Papa secoue la tête.

— On va le ramener à la maison pour vérifier.

Paule jubile en silence. Comme beaucoup d’enfants de son âge, elle connaît les esprits de la nature sur le bout des doigts : elle s’est très tôt prise de passion pour eux et a dévoré la littérature spécialisée, a visionné quantité de documentaires sur internet et a même demandé à ses parents de soutenir un organisme de préservation. Elle se souvient de cet esprit de l’air aperçu l’année de ses trois ans, et se rappelle encore la manière dont ses innombrables voilures dansaient au gré des courants. Ce jour-là elle est tombée amoureuse du mystère, et de sa rareté.

&&&

L’évier de la cuisine fume. Papa a ouvert le robinet et l’eau coule doucement sur le bloc de glace ; pas de l’eau chaude, surtout pas, de l’eau froide, pour éviter un choc. La prison gelée fond lentement, et bientôt le corps de l’esprit de la forêt apparaît sous leurs yeux.

Il n’est pas plus gros qu’un pigeon et son dos est recouvert d’une fourrure rase de couleur verte qui ressemble à du velours. Deux gros globes font saillie sur son crâne – ce sont ses yeux, explique Papa, mais on ne peut pas les voir car ses paupières sont closes. Ses pattes ne se terminent pas en griffes acérées, mais en doigts minuscules : il ressemble à un tout-petit singe vert, mais avec une tête de musaraigne, et son pelage luit d’une aura claire et diffuse.

— Il est en vie, souffle Papa. Je crois qu’il dort. Il doit être épuisé.

— Je n’ai jamais lu que les esprits de la nature pouvaient hiberner. Tu penses que c’est possible ? demande Paule.

Le visage de Papa trahit sa stupéfaction : il ignorait qu’une telle créature pouvait survivre aussi longtemps dans la glace. Même si, mi-corps mi-souffle, les esprits de la nature échappent aux classifications habituelles, ils n’en restent pas moins soumis à certaines lois.

— On dirait, oui, on dirait bien… Il faut croire que la nature sait parfois prendre soin de ceux qui l’habitent. Posons-le dans ce carton et laissons-le se reposer à l’abri du chat. Il finira bien par se réveiller.

Le Minuscule et Socrate affichent un air déçu, le premier parce que l’élémental n’est pas mort, et le second – qui se trouve être le chat de la maison – parce qu’il ne pourra pas se mettre la créature sous la dent. De toute façon, aucune chance que l’un ou l’autre parvienne à ses fins. Paule fera barrage. Elle sera sa gardienne.

— Qu’est-ce que c’est que cette chose ? demande Maman plus tard en rentrant du travail.

— Un nouvel ami, dit Paule. Un ami endormi.

— Comment peut-on être ami avec quelque chose d’endormi ?

— On peut, c’est tout, répond la fillette qui sait qu’au fond « endormi » n’est pas si important quand il s’agit d’un ami.

&&&

Des jours durant, Paule veille sur l’esprit et reste à son chevet. Quelque chose, elle ignore quoi, l’empêche de lui trouver un nom – comme si lui en attribuer un briserait la distance et le mystère, comme si le respect de ce qui nous rassemble, mais aussi de ce qui nous sépare, était à ce prix.

Papa pensait que le Kodama sortirait vite de son état d’hibernation une fois la glace fondue, mais il s’est trompé. Ce n’est pas la première fois.

Alors entre les promenades au jardin, les dessins sur la table de la cuisine, les soupirs face aux fenêtres givrées, Paule ouvre la boîte et observe l’esprit dormir. Il semble paisible. Ses côtes se soulèvent lentement, à intervalles réguliers, et quand elle le caresse il lui semble parfois qu’il frémit, de ce qu’elle imagine être le plaisir de se sentir au chaud et en sécurité. Parfois elle fredonne une chanson, les lèvres closes, pour le bercer. C’est une chanson qu’elle a inventée, ou plutôt qui lui a été soufflée en rêve. Même si elle n’a pas de paroles, elle sait que la chanson parle du Kodama.

— Je te dis qu’il est mort, gronde souvent le Minuscule.

— Laisse-le dormir, répond Paule. Fiche-nous la paix.

— Secoue-le un peu, au moins…

— Pas question.

Alors elle referme la porte du bûcher, là où Papa a placé la boîte, près de la chaudière d’où émane une agréable odeur de chaud.

Paule sait qu’il existe des choses délicates et fragiles, et que ces choses délicates et fragiles ont besoin de nos yeux pour les voir et de nos mains pour les protéger. Elle sait aussi que c’est parfois notre absence qui garantit leur existence. Elle n’en est pas certaine, c’est d’ailleurs davantage un sentiment qu’une conviction, mais elle sait savoir certaines choses sur les choses délicates et fragiles – qu’elle serait pourtant incapable d’expliquer. Elle sait juste qu’elle les sait, et c’est la raison pour laquelle elle a jusqu’ici résisté à la tentation de soulever les paupières de son protégé. Elle voudrait tellement admirer ses yeux.

Mais ces rencontres-là arriveront en temps voulu. Les choses délicates et fragiles ont un temps qui leur est propre, elles avancent à un rythme différent du nôtre, comme la respiration douce et cadencée de celui qui se love au fond de la boîte en carton.

&&&

Les semaines s’écoulent et les nuits s’égrènent, succèdent aux jours légers et aux éclats de rire.

Un matin comme un autre, Paule descend au bûcher et trouve la boîte ouverte. Son instinct lui commande d’appeler son père, mais elle en étouffe l’urgence derrière des lèvres scellées. On entend quelque chose gratter derrière les vieux journaux entassés dans un baril de lessive vide. De sa gorge serrée monte alors un air familier – la litanie fredonnée des choses délicates et fragiles.

Mmmh mmmmmh mmmmh-mmh…

Mmmh mmmmmh mmmmh-mmh

Une tête ronde surmontée de deux énormes yeux dépasse lentement l’horizon des journaux. Et dans ce regard, dans ce regard, brille la beauté des choses délicates et fragiles.

— Bonjour, dit Paule.

Le Kodama esquisse un sourire. Ses dents et sa bouche sont comme tapissées de lichens aux couleurs passées. Elle lève la main. L’esprit se tasse, sauvage et méfiant.

— N’aie pas peur…

Elle fredonne encore cette chanson qu’ils sont les seuls à connaître, et l’esprit se redresse. Ses narines palpitent.

— Ça te plait ?

La créature émet un drôle de son, comme un soupir à l’intérieur, et déploie lentement deux voilures au sommet de son crâne. C’est comme si sa tête était pourvue d’ailes, sauf qu’il s’agit de ses oreilles, pense-t-elle. Ces dernières se plient, se courbent et ondoient au rythme de la mélodie.

Elle dit :

— Nous serons amis.

Et tout au fond de ce qu’elle est, de ce qu’elle respire, de ce qu’elle pense, elle sait que rien ne saurait être plus faux que cette promesse en l’air. Mais le temps d’un battement des immenses paupières du Kodama, elle se sent à sa place au beau milieu du monde.

Se sentir à sa place dans quelque chose de si grand, ça aussi c’est une chose délicate et fragile.

&&&

La voiture s’engage sur le chemin qui mène à la forêt. À l’intérieur, Paule et son père restent silencieux. Le plus difficile a été de convaincre le Kodama d’entrer dans le véhicule avec eux, et l’esprit tremble comme une feuille tant gronde le moteur et grince le levier de vitesse. Ses doigts, délicats et fragiles, s’agrippent au manteau de l’enfant. L’hiver a pris fin en toute discrétion, et si le printemps n’est pas encore là, on remarque quand même des indices de sa venue prochaine.

— On va se garer et couper à travers champs, dit Papa tandis qu’il arrête la voiture au bord de la route, le long du fossé. D’ici on peut suivre le ruisseau à pied.

À cet endroit le cours d’eau fend la lande et file se perdre un peu plus loin sous l’ombre des arbres. Le vent chuchote ; il est doux, presque amical. Et sitôt la portière ouverte, le Kodama s’échappe pour s’en remplir tout entier.

— Tu es arrivé, dit Paule.

Sans se presser, car il connaît le chemin, l’esprit renifle l’air, traverse la langue d’asphalte et se dirige vers la forêt en longeant le ruisseau. Paule et son père le suivent, à une distance respectueuse. Leurs bottes de caoutchouc collent à la terre mouillée. Celle-ci paraît décidée à les engloutir, alors chaque pas est un combat. Mais le Kodama poursuit son chemin sans se soucier d’eux.

— Est-ce qu’il va retrouver sa famille ? demande la fillette.

Papa hausse les sourcils et pèse ses mots. Il n’a pas l’air confiant, mais comme il l’a expliqué à ses enfants, on ne doit rien garder qui ne nous appartienne pas.

— Ils l’ont peut-être attendu, répond-il. Sinon, il devra chercher un peu…

Paule ne cache pas son inquiétude : les esprits de la forêt vivent en communauté, elle le sait pour l’avoir lu, et ils se déplacent souvent pour chercher de la nourriture. Mais l’heure est d’abord aux adieux.

Le Kodama trépigne, s’agite. Il accélère le pas.

— Plus vite ! s’écrie Paule.

Mais alors qu’elle s’apprête à supplier l’esprit d’attendre, pour lui expliquer que la terre détrempée les ralentit et qu’elle voudrait lui chanter une dernière fois cette chanson qu’il lui a inspirée, son cri s’éteint dans sa gorge. Elle ne lui a pas donné de nom. Comment appelle-t-on quelque chose qui n’a pas de nom ?

Elle lève la main, mais il est trop tard : le Kodama, pressé de retourner chez lui, disparait derrière un arbre, comme avalé par la forêt.

— Il ne s’est même pas retourné, soupire Paule.

— Nos sentiments ne concernent que nous, explique son père. La nature a ses propres sentiments. Retournons à la voiture.

Mais Paule n’est pas décidée à renoncer. Surtout, elle ne parvient pas à se défaire du poids qui leste son estomac.

— J’y vais, dit-elle.

Papa ne répond rien.

Les branches craquent sous ses pas tandis qu’elle franchit la lisière du bois comme on pénètre dans un lieu consacré. Papa marche derrière elle, tout près. Elle regarde ses pieds. L’ombre des arbres pourrait les effacer du monde, pense-t-elle, c’est une ombre paisible mais il ne faut pas se méprendre : son pouvoir d’oubli est immense.

En son for intérieur, Paule bout d’indignation ; car la colère en elle a effacé la tristesse. Quelle ingratitude, rumine-t-elle en se remémorant les heures passées à soigner la créature.

Papa s’arrête. Inquiète de ne plus entendre ses pas, Paule se retourne. Son père est pourtant bien là, le nez en l’air, et il pointe du doigt la voûte au-dessus de leurs têtes.

— Regarde ! murmure-t-il.

Paule lève les yeux. Ils sont là, innombrables – pas des dizaines, ni même des centaines, mais peut-être bien des milliers, assis à califourchon sur les branches noueuses, en silence, leurs immenses yeux saillants posés sur les visiteurs. Ils sont beaucoup trop nombreux pour que Paule puisse distinguer le Kodama qu’elle connaît de tous ses congénères. Ils se ressemblent tellement qu’ils sont presque identiques.

— Laissons-les tranquilles, dit Papa en reculant. Aujourd’hui, c’est nous qui sommes des choses curieuses.

Délicates et fragiles, ajoute Paule en pensée.

Et tandis qu’elle et son père rebroussent enfin chemin, un air familier descend des branches nues jusqu’aux oreilles de l’enfant. Les esprits fredonnent la chanson de Paule, et le vent se joint à leur chorale.

 

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Le vert

Il faut savoir se méfier des plantes. Elles peuvent parfois se montrer envahissantes.

Certains dehors l’appellent la Peste, mais on ne peut pas dire que ça colle vraiment.

J’ai aussi entendu parler du Ravage, de la Destruction, de la Maladie. Des noms qui tapent à côté de la réalité, enfin je trouve. C’est important de viser juste, c’est mon côté méticuleux. J’aime quand on emploie un mot pour ce qu’il est, pour ce qu’il représente, sinon on finit par s’y perdre. Quand on mélange les mots, on fout tout en l’air. Je ne sais pas si ça change grand-chose, c’est peut-être juste une manie, un truc. N’empêche, les mots sont importants.

J’ai surpris une conversation dans la rue la semaine dernière. Ils parlaient d’une Malédiction, ce qui m’a semblé carrément idiot : dire qu’on est maudits, ça suppose qu’on ait fait quelque chose pour mériter ça. C’est aussi stupide que d’imaginer qu’une grenouille ait mérité la crue d’une rivière. Je ne crois pas qu’une entité divine nous ait punis, pas plus que je ne crois aux démons, aux fantômes, aux conspirations ou à la justice. Y a des choses qui arrivent. Faut pas le prendre personnellement. Des gens parlent de Fléau. Je suis pas sûr de pouvoir être d’accord avec ça, parce que ça suppose que les événements des derniers mois ont quelque chose de mauvais. Comment peut-on en être certain ? Si ça se trouve, ce que l’on croit subir n’est qu’une faveur du ciel. Juste qu’on ne devine pas les motivations pour le moment, s’il y en a.

Dans le doute, je préfère appeler ça le Vert. Au moins ça colle à ce que c’est, je veux dire pour de vrai. Le Vert. Point. Ça a le mérite de la simplicité. De l’objectivité aussi.

C’est étrange comme peu de gens sont perméables à la poésie de la simplicité. Le dégrossi leur passe au-dessus de la tête, ils préfèrent le spectaculaire et l’apocalyptique. C’est une façon de se tatouer l’esprit. Un petit secret pourtant : ça ne change rien. On vit dans nos chaussures, pas dans celles qu’on s’imagine porter.

Au tout début, je me souviens, j’ai essayé de maintenir l’appartement dans un état décent. Dans ma vie d’avant je n’étais pas un ayatollah du propre — mon truc, c’était de compresser le contenu de la poubelle jusqu’à ce que le bac ne puisse plus rien avaler. Mais ça s’est passé il y a longtemps je crois et c’est comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. Ce qui est réel n’a plus tellement d’importance, voyez.

C’est difficile de se souvenir de la vie d’avant, celle qu’on croyait habiter avant le Vert. C’est comme une histoire dont la fin se serait noyée dans la fumée d’une clope mal éteinte. Tu as beau y réfléchir, ça n’a plus de sens, en tout cas pas de la manière dont ça en avait avant. Tout ce temps, je l’ai passé à écoper l’eau d’une barque trouée.

Depuis que le Vert a gagné, l’existence est plus simple : il n’est plus question que de territoires, de propriétés privées, de domaines qu’on veut ou non lui abandonner. Tous les gens que je connais ont préféré lâcher l’affaire, mais c’est pas comme si j’en avais connu des masses ; l’autre côté de mes lunettes est déjà en territoire étranger.

Mon voisin de palier, celui dont le chien gueulait si fort, s’est fait la malle. Il n’a pas tenu, à croire que ça le déprimait. Et puis faut dire que son chien s’était volatilisé et qu’un lierre massif avait fini par obstruer la fenêtre de son salon, malgré les dizaines de coups de sécateur qu’il y donnait chaque jour. Ça n’aide pas à se sentir en sécurité. Il m’a refilé son machin avant de partir. J’ai dit merci — indépendamment du fait que je le détestais, on peut rester urbain même en période de fin du monde. « C’est qu’un foutu sécateur », il m’a dit alors que je partais pour le serrer dans mes bras. Son visage était aspiré vers son centre, un gigantesque froncement qui convergeait vers le nez. Le type était déjà repoussant en temps normal, mais là…

Je me souviens avoir vu une tâche verte au-dessus de son sourcil. J’ai préféré ne rien lui dire. S’il avait paniqué, il aurait peut-être remballé son cadeau. « Ça me servira à rien là où je vais. — Où c’est que vous allez ? — Dans le désert, mec. » En mon for intérieur, j’ai rigolé. Comme s’il existait encore un endroit où se cacher sur cette planète… Je lui ai arraché le sécateur des mains et j’ai refermé la porte à clef. Il m’aurait bien traité de connard, mais il devait encore boucler sa valise et fourrer tout son bardas dans la bagnole avant que le Vert ne la grignote. Il se serait trouvé malin devant sa voiture hors d’usage. Bien fait pour lui, je ne l’ai jamais aimé. D’ailleurs je crois que son chien s’est fait boulotter — j’en suis même sûr. Cette saloperie à pétales bleus n’a recraché qu’un morceau du collier, ça ne lui a pas pris trente secondes pour le digérer, et sans un cri avec ça. Hier, je lui ai réglé son compte d’un coup de sécateur. Ce truc m’est devenu vraiment utile. À le tenir bien fermement, je me rappelle la tronche de son précédent propriétaire. Entreposer ses souvenirs dans les objets du quotidien, ça fonctionne du tonnerre. Vous devriez essayer.

À la suite du propriétaire du chien grignoté, les autres occupants du bâtiment sont partis. Ne pas avoir de voisins, c’est libérateur. Ça a des côtés pénibles, notamment en ce qui concerne l’entretien des parties communes — vous devriez voir à quoi ressemble le couloir du deuxième étage, tous les sécateurs du monde n’en viendraient pas à bout —, mais globalement, on s’y retrouve.

Le quotidien se découpe en séquences distinctes, orchestrées comme une partition dans un ordre préétabli. C’est dans cet ordre que les tâches se révèlent le moins fatigantes. Voyez, je gère mes réserves d’énergie en bon père de famille. Il ne faudrait pas qu’un coup de fatigue me joue un mauvais tour, rapport à ce qui est arrivé au chien du voisin. Clac !

Le matin, j’ouvre les yeux. Mes paupières se sont quelquefois encroûtées pendant la nuit, alors avant même de me lever, je vérifie dans un miroir que ce n’est rien de grave, que je peux m’abstenir de paniquer. Si je note quelque chose de suspect, je frotte jusqu’à ce que ça disparaisse. Ensuite, je me badigeonne d’alcool et je me lave les mains jusqu’à ce que mes jointures craquellent. C’est à ce prix que je m’assure qu’il ne reste plus rien.

Une fois levé et habillé, j’enfourne mon petit déjeuner — une salade de pissenlits, c’est bon pour la santé et il suffit de se baisser pour en ramasser dans le terrain vague derrière l’immeuble. C’est un repas économique.

J’alterne ensuite phases d’action et d’observation, avec une préférence pour ces dernières, vous vous doutez bien. C’est devenu une passion. Je me fais l’effet d’un scientifique sur le seuil d’une découverte capitale. Du haut de mes dix-neuf ans, j’en suis pourtant loin… et ce n’est pas comme si je pouvais nourrir l’espoir d’obtenir un jour un vrai diplôme. Aux dernières nouvelles, l’université n’accueille plus aucun élève. Le quartier lui-même est d’ailleurs totalement inaccessible, alors ça ne servirait pas à grand-chose de s’y rendre. La grande tour de la fac se situe au beau milieu de la zone fertile et ce serait un miracle si on pouvait seulement s’en approcher d’un demi-kilomètre. Même de loin, on entend les oiseaux qui y ont élu domicile. Quand le vent souffle dans la bonne direction, c’est le concert. Certains jours leur chant me réjouit, d’autres jours il se fait sinistre comme pas possible. J’imagine qu’il est le reflet de mon humeur (cette explication ferait sens). Bon. Bref.

Les phases d’observation se décomposent de la façon suivante : examen — avec une loupe qui ne quitte plus ma poche, j’aurais trop peur de la faire tomber dans un buisson et de ne plus pouvoir la récupérer —, puis consignation. Je gribouille dans ces petits carnets récupérés à la droguerie, enfin ceux qui sont encore sous plastique — les autres, rongés par les champignons, sont trop abîmés. Le lendemain, je vérifie une seconde fois, histoire d’être sûr de ne pas avoir écrit d’idioties.

Ce matin par exemple, j’ai répertorié une nouvelle variété qui m’était passée sous le nez. C’est une très jolie mousse, un genre d’hybride à mi-chemin entre lichen et champignon avec de très jolies couleurs, du genre chatoyantes, voyez ? Ça rend mieux sur mon dessin. Je vous la montrerai une prochaine fois.

Comme les livres sont inutilisables — vous comprendrez facilement pourquoi — et qu’internet, n’en parlons même pas, je n’ai aucun moyen de l’identifier formellement, de ce genre de formel dont seuls les vrais scientifiques, des types sérieux, peuvent se targuer. La bibliothèque n’abrite plus qu’un tas de pulpe humide, ça fait vraiment peine à voir. Du coup je brode, j’invente ma propre taxinomie. Je l’ai baptisée Melusca Archipecturia. Je trouve que ça sonne bien. Avec un peu de chance je n’ai pas tapé loin, mais quelle importance, tout le monde s’en fiche et les botanistes en premier. Je me demande si certains n’ont pas été lynchés, avec toutes ces histoires. Faut bien trouver un responsable. La mousse pousse derrière le réverbère et contamine le bitume à une vitesse folle, comme si de sa subsistance dépendait le sort de l’univers. J’admire sa détermination : elle résiste même à l’alcool. Je fais bien attention de ne pas la toucher, ou alors avec des gants chirurgicaux que je jette aussitôt dans la rivière. Vous vous rappelez du temps où elle coulait, paisible, charriant dans son courant quelques poignées de feuilles mortes et des reflets ondoyants ? C’est aujourd’hui un tapis de lentilles d’eau qui avale tout ce qu’on y jette. Un vrai glouton, ce serpent liquide. J’aimerais pas y tomber. Les algues c’est pas mon truc, et puis qui sait sur quel genre de monstre on pourrait tomber…

Mes activités de botaniste m’occupent une bonne partie de la journée, d’autant que l’hiver approche et que la lumière fond comme neige au soleil. J’ignore l’impact que sa disparition aura sur mon environnement. Le reste du temps, je fais le ménage dans l’appartement. Pas à la légère, non, même pas de la manière dont le faisait ma mère lorsqu’excédée, elle finissait par débouler dans ma chambre un balai à la main et une serpillère dans l’autre, « Regarde-moi ce taudis ! » et tout le bazar. Non, même ça ce n’est rien à côté de l’effort que je fournis au quotidien : je ne frotte pas, je récure. Je n’astique pas, je ponce. Je ne nettoie pas, j’inonde. Je noie la vermine. Ça me prend un sacré paquet d’heures, mais on dirait que le studio vient d’être refait à neuf. Le carrelage de la salle de bain scintille, le lino de la chambre fait couic sous les pieds et le miroir de la porte est nickel. La partie la plus difficile à entretenir, c’est la porte d’entrée, au niveau de l’entrebâillement entre le battant et le chambranle. Il y a un jeu à travers lequel s’engouffre l’air du couloir et avec lui les inévitables spores qui flottent dans l’atmosphère. Il faut être attentif — la moindre tache, l’éradiquer sans pitié, ne lui laisser aucune chance, sinon c’est la fin des haricots. Enfin façon de parler. S’il est bien une chose qui ne prendra pas fin…

Mon appartement n’a rien à envier en propreté aux toilettes de l’aéroport — je me souviens y être entré dans une autre vie : une dame en blouse rose et pantalon de toile briquait chaque centimètre carré de céramique sitôt qu’on tirait une chasse d’eau. Ça ne sentait pas l’urine comme dans les chiottes du lycée, non, juste un truc qui m’évoquait un labo de chimie. Seuls les chapelets de clapotis et les détonations intestinales témoignaient du spectacle qui se jouait à guichet fermé derrière les portes closes. La propreté, c’est important. Les retraités qui me louent le studio sont très à cheval sur la question et je voudrais bien récupérer ma caution, même si je doute qu’ils me la réclament un jour. Faisons comme si je l’entretenais en attendant leur retour. J’ai arrêté de payer le loyer, mais ça n’a pas l’air de poser problème : ça fait un bail que je n’ai pas entendu parler d’eux.

Quand me prend l’envie de me promener, j’ouvre la porte en un éclair pour la refermer aussitôt. Mieux vaut ne rien laisser entrer. Le palier est une jungle. Sans mentir.

Les murs sont recouverts de plantes vertes du sol au plafond.

Les lianes ont transpercé les dalles en polystyrène.

Ça sent comme dans une serre. Une odeur doucereuse et rance, comme celle de la pourriture.

L’escalier a depuis longtemps disparu sous la mousse, si bien que pour descendre, je dois m’agripper des deux mains à la rambarde. Ça glisse autant qu’un toboggan au parc aquatique. Je rigole pas.

À l’exception de mon appartement, dernier bastion de la stérilité, l’immeuble tout entier a succombé au Vert. Je donnerais bien quelques coups de sécateur ici et là histoire de dégager l’accès aux caves — j’y ai encore quelques affaires — mais c’est un boulot de chien et je ne suis même pas sûr de pouvoir atteindre le sous-sol. Dans l’obscurité, des champignons prospèrent sans entrave ni limite, remplissant le vide, comblant les trous. Ils se répandent, globuleux envahisseurs venus d’une autre planète, et étouffent tout ce qu’ils rencontrent. J’ai baptisé ces locataires monstrueux et difformes Fongus Nervus, mais je préfère au quotidien utiliser le nom vernaculaire : Putain de saloperie de champignon. Ça ne fait que pousser, voyez. C’est plutôt usant.

Les rues sont submergées par le Vert et on ne distingue plus les trottoirs : un tapis de cresson les recouvre, très doux quand on se balade nus pieds. Le bitume résiste tant qu’il peut, mais des tiges finissent toujours par le crever — dingue ce dont est capable une pâquerette bien motivée. Une fois le trou percé, c’est un geyser de vie qui éclate et se répand, formant des taches végétales qui n’ont de cesse de s’étaler.

Bientôt deux ans que le Vert s’est déclaré. La nature a décidé de reprendre ses droits sans nous demander notre avis. Au début, on a protesté : en tant qu’espèce dominante, on pensait avoir notre mot à dire. Puis, confrontés à notre incapacité à endiguer la progression du Vert, on a lâché du lest.

Les moins patients sont partis, les plus motivés — assez peu — sont restés. Je suis resté, même si je ne me considère pas comme quelqu’un qu’on puisse qualifier de « motivé » — appelez plutôt ça de la fainéantise. Mes parents habitaient à la campagne, loin d’ici. Notez l’utilisation du passé. Je préfère, rapport au fait que les champs et les forêts cernaient leur maison et que ça doit faire bien longtemps qu’on n’en distingue plus la moindre brique. Ça bouffe tout, ce truc-là, même les gens il paraît. En tout cas les chiens c’est sûr. Il y a de sacrées cochonneries qui sortent de terre, des machins carnivores que je me fais un plaisir et un devoir d’étêter. Il en existe sûrement d’assez gros pour bouffer un homme, même si j’en ai jamais croisés. De quoi boulotter un gosse peut-être, et encore, un petit, et il faudrait que la plante soit bien motivée, ça oui. Mais c’est comme Jésus, c’est pas parce qu’on l’a pas vu en vrai que ça n’existe pas.

Ces derniers jours, les ultimes bastions minéraux — entendez les constructions de pierre, de brique et de mortier — ont capitulé. La ville entière est tombée dans les épines du Vert. Les riverains qui nourrissaient encore un semblant d’espoir ont fait leurs valises. « Ça ne sert plus à rien », m’a dit la gardienne de l’immeuble qui a préféré déménager chez sa sœur à quelques rues d’ici. « Pourquoi vous vous entêtez à rester ? Y a rien de bon là-dedans. » Je n’étais pas d’accord, mais j’ai hoché la tête en promettant d’y réfléchir.

Je ne considère pas le Vert comme un fléau, une maladie ou une malédiction. De mon point de vue, c’est une dette jamais réglée dont on vient réclamer le règlement ; demandons-nous plutôt pourquoi ce n’est pas arrivé avant. Je serais le Vert, j’aurais repris ce qui m’appartenait avant depuis longtemps. Se laisser marcher sur les pieds, ça va bien cinq minutes.

Et puis faut dire que ça met un peu d’animation en ville : avec les ronces qui s’entortillent sur les pancartes, les fleurs qui piquètent les gratte-ciels et les transforment en tableaux pointillistes, les arbres qui ont tellement poussé que leurs feuillages ont fini par former au-dessus de nos têtes des toits impénétrables, les animaux se sont joints à la fête. Pas plus tard qu’hier, deux sangliers se grattaient le cul contre la porte du garage à vélos. Un peu plus tôt, un troupeau de chevreuils remontait la rue en direction de l’école, au petit trot, sous l’œil noir des oiseaux perchés sur leurs fils électriques. Ils sont parfois si nombreux que les câbles cèdent — ça fait un tzak à vous faire sursauter, mais on ne craint rien : il y a des mois que le jus a été coupé.

Pris en étau au milieu de tout ça, je me fais spectateur, comme si je n’avais rien à faire ici, anachronisme, erreur de casting, reliquat d’une espèce tombée en désuétude — Darwin sait de quoi je veux parler. À titre personnel, je n’ai jamais été très chaud sur les questions de sélection naturelle : ça me semble assez barbare et peu civilisé, mais qui se préoccupe encore de la civilisation ? Nous sommes sortis de la nature, je me dis, ce n’est pas étonnant qu’elle ne nous laisse plus rentrer. Les lames de mon sécateur sont le dernier rempart contre la végétalisation. Okay, ça prête à sourire. D’ailleurs, ça me fait vaguement rigoler. On tombe vite dans le ridicule.

Tiens, le soleil se couche. Temps de rentrer. La nuit, certaines plantes se réveillent. C’est très joli parce qu’elles émettent un genre de halo, c’est mystérieux et tout, mais je mettrais ma main au feu que c’est toxique. Les oiseaux ne s’en approchent pas en tout cas.

***

Bon.

Ce matin, un champignon avait poussé sur ma main. Ancré comme un coquillage sur son rocher. J’ai eu beau frotter, retirer le bulbe, rien n’y a fait : un bout du pied s’est vissé dans la chair. Point positif, ça ne fait pas mal. Aspect passablement négatif, 99% de chance que j’y reste. Les champignons, c’est le pire : ça se reproduit à la vitesse d’un cheval enragé monté sur roquettes. Je n’ai pas terminé de remplir le carnet. Personne ne le lira, autant que ça serve d’engrais. Je savais que je n’aurais pas dû me laver les mains sous un autre robinet que le mien. C’est pas le fauve qui tue le chasseur : c’est la confiance.

Commençons une ultime phase d’observation. Planté — haha — sur ma chaise, je contemple l’appartement qui se dégrade lentement. Tant qu’à partir, autant que le spectacle en vaille la peine.

Je touche plus à rien. Je nettoie surtout pas. C’est dingue comme ça va vite. Bon, c’est pas non plus spectaculaire hein, on n’est pas au cinéma…

Ce soir, les taches de mousse qui rampaient sous la porte se sont propagées jusqu’au frigo. Le lino sent maintenant l’humidité — et encore, imaginez si j’avais eu du parquet, les bourgeons que ça aurait fait. Les fenêtres s’embuent doucement, par pudeur peut-être. Pour calmer la faim, je croque le champignon qui pousse sur mon bras. C’est plutôt bon, ça goûte comme j’imagine que l’automne goûterait. Y a rien à faire pour l’arrêter, donc autant que ce soit un peu utile. Rien qu’un peu.

Dans la nuit, le frigo s’ouvre en grinçant. Une drôle de fleur à six pétales a poussé dans le bac à légumes. Bientôt ses feuilles prennent toute la place à l’intérieur. Au moins, l’appareil débranché sert désormais à quelque chose.

Les murs grésillent ; au petit matin, je m’aperçois qu’ils sont éclaboussés de taches brunes. C’est un lichen assez banal qu’on trouve dans les parties communes. Les pieds de ma chaise sont désormais solidaires du lino, tout comme les miens, de pieds. J’ai repéré un lierre qui se glissait derrière la plinthe, au niveau de la table basse. Le champignon empiète sur mes jambes. Lui et la chaise ne font plus qu’un, alors j’ai laissé faire.

Le sécateur disparaît dans l’après-midi sous une cascade d’orties apparue spontanément derrière le compteur électrique. L’appartement est une serre et je m’y sens chez moi comme jamais : incapable de bouger, je ne fais plus qu’un avec la chaise, le sol, les murs, et le champignon qui bourgeonne sur mes jambes remonte le long du torse pour me servir d’écharpe, comme s’il m’avalait.

Si je ne savais pas que ça ne sert à rien, je protesterais. J’appellerais même peut-être à l’aide. Mais bon, voilà, ça ne sert à rien. L’immeuble me réclame, moi tout entier. À ce stade, je ne vois aucune raison de me soustraire à sa demande. Le Vert a gagné, et quelle victoire vraiment.

Profitant de mon dernier souffle — le champignon s’est frayé un chemin entre mes lèvres et a décidé de faire le tour du propriétaire —, j’admire une petite fleur sortie de ma narine gauche. Elle est jaune d’or et vacille, fragile, à chaque respiration.

Très vite, elle cesse de trembler. Moi aussi.

 

❤️

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