Petit dieu

Si Dieu existe, il réside sans aucun doute dans les plus petites choses.

Salut Dieu.

C’est comme ça qu’il lui parle, à Dieu, c’est comme ça depuis qu’il l’a trouvé au pied de cet arbre aux branches cassées, alors qu’il était lui-même complètement cassé en dedans. Il l’a vu étalé par terre, tout nu, tout rose et minuscule, il s’est accroupi sans faire de bruit, l’a regardé couiner, trembler au vent, et puis il l’a pris dans le creux de ses mains et lui a dit Salut Dieu, sans plus de formalité.

Alors oui, c’était la première fois qu’ils se rencontraient et il aurait pu y mettre les formes. Mais une sorte de connivence s’est immédiatement installée entre eux deux, au premier regard – enfin presque, car les paupières de Dieu étaient encore collées et sa tête roulait de gauche à droite, de gauche à droite, comme le fond d’un culbuto. Il était sonné, Dieu, il venait de se casser la gueule du haut de l’arbre et son nid avait disparu, probablement emporté par la tempête avec ses frères et sœurs.

Dieu était seul, lui aussi.

Alors il s’est dit que c’était l’occasion d’être moins seuls à deux.

Il a ramené Dieu chez lui et l’a installé au fond d’une boîte à chaussures. C’était il y a quatre jours.

Tous les matins il soulève le couvercle et dit Salut Dieu, et Dieu lui couine un petit bonjour. Au fond de la boîte, il a disposé trois bouts de mousse arrachés au muret du jardin et une petite assiette remplie d’eau. Au début, comme il ne savait pas trop ce que Dieu était censé manger, il lui a donné de la bouillie de fruits, un peu de banane écrasée du plat de la fourchette, et croyez-le ou non, Dieu a plutôt bien aimé. Il a ouvert grand son bec, accueilli la pipette comme un veau le sein de sa mère et il a englouti la purée avec avidité – Dieu avait faim, c’est normal quand on est Dieu, on a la masse de choses à faire, à penser, à décider…

C’est énergivore.

Le précédent locataire de la boîte à chaussures, c’était une chauve-souris. L’idiote s’était éclatée dans les vitres du garage. Il avait essayé de la recueillir, mais elle l’avait mordu, la garce, alors il avait enfilé des gants de jardinage avant de l’attraper et de la mettre au repos forcé. Son aile était toute abîmée, elle se l’était sans doute déchirée sur un clou. La chauve-souris s’était laissée mourir. Il n’avait rien pu faire. Du coup, il ne lui en avait pas voulu de l’avoir mordu : la peur nous fait faire n’importe quoi, ce n’est pas nouveau.

Il l’a enterrée au fond du jardin, derrière le garage, à côté du bac à compost : c’est là qu’il offre à ses animaux de compagnie un petit coin de repos bien mérité. La mort c’est dormir, ça n’a l’air de rien comme ça, mais c’est une perspective assez costaud.

Au matin du troisième jour, Dieu a ouvert les yeux. C’était de grands yeux ronds, sombres et globuleux, deux billes posées sur une balle de ping-pong et recouvertes de duvet, et c’était émouvant de croiser le regard du Créateur de toutes choses, de l’entité qui avait fabriqué ciel et terre, qui s’était quelque part auto-fabriquée, il s’est dit – alors ça lui a tiré un soupir, une boule chaude au creux du ventre : il s’est senti à la fois au milieu de lui-même et du monde. Entre Dieu et lui c’est comme ça, il y a certaines choses qu’on ne se dit pas, c’est de l’ordre du frisson, de la bouffée d’air. Ça se transmet en ondes électriques, en chuchotis à la rigueur. Dieu est capable de lui parler sans ouvrir le bec, d’un simple coup d’œil ou d’un tremblement d’aile, c’est ainsi qu’il fonctionne, c’est si subtil que c’en est presque gazeux.

S’est vite posée la question de la foi. Il n’avait jamais cru, mais qui était-il pour ne pas s’incliner face à l’évidence, face au concret des choses : Dieu était là, dans sa maison, et il roupillait doucement dans la mousse et les brindilles, on ne pouvait pas faire preuve plus éclatante, vérité plus solide. S’agissait-il encore de foi lorsqu’on se confrontait à l’irréfutabilité ? Il n’en était pas très sûr, et puis ça paraissait un peu faux-cul de jouer les dévots de dernière minute. Finalement il a été très clair, et ce n’était pas plus mal : je t’offre le couvert, la chaleur et une boîte à chaussures, le reste c’est pas tellement important. Dieu n’a pas eu l’air vexé. À vrai dire, Dieu n’a pas eu l’air d’y prêter attention. Visiblement il s’accommodait de son athéisme forcené. Il fallait croire que Dieu était du genre cool, qu’il se fichait pas mal qu’on ait la foi ou non. Remarque, quand on culmine à ce point, il n’y a plus grand-chose qui doit vous froisser.

Dieu s’est mis à grandir. De petite chose toute flasque, il est passé à moyenne chose un peu moins flasque. Il mangeait comme quatre, et puis se couvrait chaque jour davantage d’un duvet de plumes toutes douces. Sans fausse modestie, il en tirait une grande fierté : ça voulait dire que Dieu se sentait comme à la maison et qu’il n’avait rien à redire concernant le menu. Ce n’était pas n’importe quel invité, ce n’était pas le voisin con comme un manche ni une cousine lointaine, c’était Dieu quand même, et l’idée que Dieu se plaise chez lui ne pouvait pas le laisser de marbre. Qui aurait pu rester indifférent ? Dieu passait du bon temps dans sa boîte à chaussures. D’ailleurs il n’en refermait même plus le couvercle, histoire que Dieu puisse se gorger de la lumière du jour. Et Dieu avait l’air d’apprécier. Entre Dieu et la lumière, c’est une vieille histoire.

Comme il faisait beau en journée, il s’est mis en tête de déposer la boîte sur la table du jardin, celle qui est à moitié verte de mousse et complètement creusée par l’eau. Il n’a pas laissé Dieu seul, le quartier grouille de chats et il était hors de question de les laisser le croquer : il l’a veillé bien consciencieux, sur ses gardes toujours, en bonne sentinelle – parce qu’il savait que dehors c’était ce qu’il y avait de mieux pour Dieu, le ciel c’est un peu son toit, son environnement naturel, le paysage de ses songes. C’est là qu’il se sent le mieux, sous la brise claire qui fait frissonner ses plumes.

Ça a duré des semaines, Dieu et lui. Dieu s’est construit des ailes, il s’est musclé le cou, ça lui a pris du temps mais hé, c’est Dieu, il a réussi ça comme personne. Qui pourrait réussir mieux que lui ? On parle quand même du type qui a créé la vie.

Un matin, il a posé la boîte sur la table du jardin et Dieu s’est envolé. Il n’a pas attendu qu’il ait le dos tourné, il l’a fait comme ça, d’un coup sitôt dehors, un prisonnier qui attendait que son geôlier s’assoupisse. Il l’a un peu mal pris, c’était vexant quand même, d’autant qu’il n’a même pas disparu pour de bon, non, il s’est juste posé au sommet d’un arbre dans le jardin du voisin, à portée de vue. Il a hésité à l’appeler, mais qui était-il pour le contraindre à quoi que ce soit ? À la rigueur il aurait pu le supplier, c’est un truc qu’on fait quand on s’adresse à Dieu – mais leur relation ce n’était pas ça, pas dans ce sens, pas de cette manière.

Alors il a fermé sa bouche. Il l’a regardé depuis le chemin de gravier, là, il a hoché la tête, tenté un vague sourire, et puis il est rentré regarder une émission conne à la télé.

Quand il est ressorti vingt minutes plus tard, Dieu était parti.

Il le recroiserait peut-être. Mais comme Dieu ressemblait quand même comme deux gouttes d’eau à un foutu oiseau, ce serait compliqué de le distinguer des autres. Il pouvait toujours avoir ce coup de foudre à nouveau, cet éclair de « je sais » qui fait qu’au premier regard on sait démêler le vrai du faux… mais c’était moyen probable.

En tout cas ce n’était pas la gratitude qui l’étouffait, Dieu.

Trois semaines plus tard, alors qu’il se remontait un sentier de montagne, en lisière d’une forêt de troncs sombres, il a recroisé Dieu. Il avait abandonné sa forme à plumes pour emprunter celle d’un caillou. C’était un joli caillou, un caillou gris et plat, un peu brillant au soleil mais pas tellement trop, du genre qui tient bien dans une paume, qui l’occupe comme s’ils avaient été faits pour s’unir depuis toujours.

Il a ramassé le caillou. Il était chaud, gorgé de soleil.

Il a dit Salut Dieu, comme s’ils s’étaient vus la veille.

Le caillou est resté silencieux.

Il a souri, jeté le caillou dans l’herbe et continué son chemin.

 

 

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Crédit photo : Rowan Heuvel, via Unsplash

Gouffre

Marcel a un ami. Il en a même beaucoup. D’aucuns diraient, peut-être trop.

Marcel regarde sa montre. Ses gestes sont lents, comme empesés d’anxiété, et les rires des passants glissent sur lui comme autant de frissons de solitude. Le centre commercial est un monstre, un Léviathan hanté par l’esprit d’une culture dont il ne partage pas les codes, mais c’est encore l’endroit le plus pratique pour acheter des vêtements.

Il scrute à nouveau sa montre.

Trois heures dix.

Et s’il ne venait pas ?

Impossible. Clément ne raterait l’un de leurs rendez-vous pour rien au monde. Clément est un ami sérieux, c’est en tout cas comme cela qu’il aime à se définir. Un ami sérieux, c’est un ami qui prend les gens qu’il aime au sérieux. C’est suffisamment rare pour être remarqué.

Un groupe d’adolescents le frôle, et il ne peut pas s’empêcher de replier ses bras contre sa poitrine. Il ne craint pas les gens plus jeunes que lui, pas sur le papier du moins, et puis il n’est pas beaucoup plus vieux à l’échelle des époques géologiques et du cosmos, mais il lui semble qu’un gouffre les sépare. Ils semblent à l’aise, ils pétillent d’énergie quand lui se sent vide comme une coquille d’escargot abandonnée au bord d’une route. Quand on la piétine, une coquille d’escargot fait un bruit de papier froissé, c’est tout. Il n’en reste que des miettes.

Marcel n’ose plus sortir sa montre. Les bras croisés, il entre en orbite lente autour d’un arbre en pot. Et s’il s’était trompé ? S’ils avaient convenu d’une autre date lors de leur dernier échange ? Le doute l’assaille. Il sort son smartphone – il est alors bien obligé de constater que l’horloge continue de tourner – et ouvre l’application à travers laquelle Clément et lui échangent pour convenir de leurs rencontres. Il est trois heures quinze, et Clément n’est toujours pas là. Il vérifie que son message de confirmation a bien été expédié et reçu. Une petite pastille verte pend sous sa dernière phrase : « À tout à l’heure ! » Non, aucun doute possible.

— Marcel, je suis désolé ! dit derrière lui une voix reconnaissable entre mille.

Le vêtement de plomb qui lui broyait les épaules s’envole d’un coup et Marcel se retourne. Clément est là, en nage. Il a couru.

— Le métro est resté bloqué très longtemps à deux stations d’ici, et impossible de capter quoi que ce soit sur la 12. J’ai hésité à continuer à pied, mais je crois que j’aurais mis davantage de temps encore. Je suis navré. Tu as dû te dire que je t’avais oublié…

Marcel chasse ses doutes d’un mouvement de la main.

— Bien sûr que non, pourquoi m’oublierais-tu ? Non, tu vois, j’attendais bien tranquillement. J’observais. Il y a des gens fascinants ici, si fascinants qu’un ethnologue pourrait y trouver son bonheur. Non, j’étais certain que tu finirais par arriver. Bien sûr…

Clément sourit et laisse un silence s’installer entre eux signifiant qu’il n’est pas dupe. Il connaît Marcel depuis longtemps et il sait ce que l’anxiété peut provoquer en lui. Ce silence est une manière de s’excuser une seconde fois. Il reprend son souffle. Ce n’est pas pour rien qu’il a couru comme un dératé.

— C’était une panne ? demande Marcel.

— Oh, non, tu sais… un accident.

Marcel n’aime pas penser à ces gens trop seuls qui se jettent sous les rails du métro. Les escargots, au moins, ont leur coquille pour se soustraire au monde. Les êtres humains n’ont pas de coquille.

Clément frappe dans ses mains, pressé de passer à un autre sujet.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ?

De retour au présent, Marcel cligne des yeux comme une belle endormie.

— Je… Oui, j’ai besoin d’un nouveau manteau. Et peut-être d’un ou deux pantalons. Tu as l’œil pour ces choses-là, j’ai besoin de ton avis.

— Un programme réjouissant ! s’exclame Clément. Allons-y…

Le retardataire ouvre la marche d’un pas décidé, et Marcel lui emboîte le pas. Marcel lui emboîte toujours le pas, comme si Clément était une locomotive par laquelle il était agréable de se faire tracter. Clément possède une énergie, un souffle, quelque chose en dedans. C’est une centrale nucléaire. L’approcher, c’est lui voler un peu de sa chaleur.

Ils arpentent les couloirs titanesques du centre commercial à la recherche de la boutique parfaite. Marcel se perdrait dans sa propre maison, mais Clément connaît le centre commercial comme sa poche : il sait qu’ils sortiront bredouilles des enseignes fréquentées par ces cohortes d’adolescents rieurs, il sait qu’il est inutile même d’aller les visiter. Marcel pourrait y trouver quelque chose à son goût, bien sûr, mais c’est l’écosystème social qui l’en dissuaderait. Il se sentirait nu, incapable d’appartenir au même corps que ces gens-là, il se sentirait incapable et perdu. Inutile de le faire souffrir : Marcel a besoin d’un cadre propice à ses hésitations ; quelque chose de sombre et d’intime.

Ils poussent la porte d’une boutique presque vide et saluent le vendeur, qui s’incline respectueusement. Ici la grande distribution n’a pas sa place : les vêtements proposés sont un peu chers, mais ils sont l’assurance d’un certain confort – tant sensuel que spirituel.

— Celui-là, dit Clément en caressant le tissu d’un duffle-coat molletonné suspendu sur son cintre. À mon avis, la couleur t’irait bien.

Marcel se soumet au choix de Clément – il pourrait lui désigner un costume de clown qu’il l’enfilerait aussitôt. Après avoir renoncé aux esprits d’hier et aux dieux d’aujourd’hui, il a placé toute sa foi en son ami.

— Pas mal, admet-il en admirant son reflet dans la glace.

— Plus que pas mal. On dirait qu’il a été taillé pour toi.

— Il faut avouer qu’il est vraiment bien. Je crois que je vais le prendre.

— Il coûte combien ?

— Je vais juste le prendre, d’accord ? Tu n’as qu’à régler à ma place. Je veux juste le manteau, pas son prix : c’est le genre d’information dont je me passe très bien.

Clément éclate de rire et attrape la carte bancaire que lui tend Marcel. Les excentricités de Marcel, il les aime par-dessus tout. Ce sont des excentricités calculées, mais puisqu’elles offrent l’illusion de la spontanéité, ce n’est pas si grave. Marcel n’a pas d’enfant et gagne bien sa vie ; il sait qu’il n’a pas besoin de déchiffrer l’étiquette avant d’acheter ce dont il a envie.

Clément revient du comptoir avec un grand sac noir ; à l’intérieur, un nouveau manteau soigneusement plié. Marcel retire son vieux blazer, en vide les poches et transfère le contenu à l’intérieur du vêtement neuf.

— Des ciseaux, vous avez ? demande-t-il au vendeur. Pour couper les étiquettes…

Il renfile le duffle-coat et confie son vieux manteau au vendeur.

— Vous ne faites pas pressing, n’est-ce pas ? Alors c’est pour jeter.

Clément et Marcel sortent hilares du magasin et disparaissent au coin d’une allée. Clément connaît un magasin où ils trouveront un pantalon.

Il est presque quatre heures. Les sacs sont bien remplis et plus nombreux que prévu. Clément est fier de son œuvre. Marcel regarde sa montre. Son visage, détendu quelques secondes plus tôt, se ride d’inquiétude. Clément pose une main sur son bras.

— J’étais en retard. Je peux rester un peu plus longtemps.

Une vague de soulagement réchauffe Marcel, mais il sait que ce sera de courte durée.

— Profitons-en pour prendre un café.

Ils empruntent les escalators jusqu’au dernier étage, là où s’égrènent restaurants et bistrots dans une ronde infernale tout le long du bâtiment, et s’installent à la table d’une brasserie. Le serveur leur adresse un signe de tête et prend la commande comme s’il avait mille autres choses à penser.

Marcel se chiffonne les mains. Les yeux rivés sur sa montre, il sent sa respiration ralentir, ses mouvements s’empeser, sans qu’il puisse y faire quoi que ce soit.

— Écoute… Nous sommes bons amis, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, Marcel. Quelque chose ne va pas ?

Il sourit, de ce sourire gêné qui ne lui dit rien qui vaille.

— Non non, ça va, tout va bien. Je… pensais à haute voix.

— Tu as l’air anxieux.

— C’est idiot, vraiment, c’est idiot. Oublie. Tu as du temps après ?

— Là, maintenant ?

— Oui.

— Je ne crois pas. Ne bouge pas, je vérifie.

Clément consulte son smartphone et étudie son agenda. Le planning indique une heure de battement entre maintenant et son prochain rendez-vous. C’est à quarante bonnes minutes de trajet d’ici, mais il ne partira pas plus tôt : il tient à rattraper son retard.

— Non, je dois décoller dans pas longtemps. Mais on peut se réserver quelque chose la semaine prochaine, si tu veux.

Marcel hésite. Les mots se fracassent contre ses lèvres, mais il fait de son mieux pour maîtriser leur élan. Il sort à son tour son smartphone et ouvre l’application – leur application.

« Friendr » – c’est son nom – permet aux personnes seules de louer la compagnie d’un ou d’une amie pendant une heure, deux heures, ou même toute une journée. Il n’est ici pas question de services sexuels – de nombreuses entreprises proposent déjà ce genre de prestations somme toute assez prosaïques –, mais juste de passer de bons moments à plusieurs et d’éprouver, même furtivement, le sentiment d’être ensemble avec quelqu’un.

— Je vois que tu es libre mardi.

— Oh non, dit Clément, c’est un jour off. Je ne travaille pas mardi.

— Rien de grave ?

— Pas vraiment. Je ne veux pas t’ennuyer avec ça. Je suis libre mercredi en matinée, si tu veux. On peut se faire une séance coiffeur, ou un ciné. C’était quand, la dernière fois qu’on est allés voir un film ensemble ? Il y a une éternité, non ? Ça te dit ?

Marcel secoue la tête.

— Oui, bien sûr…

Validant la plage horaire d’un clic, il transfère la somme due sur le compte bancaire de Clément. Ils ne parlent jamais d’argent, ils y mettent un point d’honneur. Il faut que l’illusion demeure.

— Je voudrais te parler de quelque chose, finit par avouer Marcel. C’est assez… personnel.

Clément sourit et termine son café.

— Bien sûr, Marcel, mais je dois partir dans quelques minutes. Tu ne veux pas qu’on en discute la semaine prochaine ?

Mais son client ne l’écoute pas. Ça fait des mois que Marcel rumine ce qu’il a à lui dire, il ne parvient plus à le contenir. Et quelque part, tant mieux qu’il leur reste si peu de temps à passer ensemble : s’il déclenche une tempête, il n’aura pas à la supporter longtemps.

— Clément, je crois qu’on peut dire que nous partageons beaucoup de choses : nous aimons les mêmes films, nous aimons rire ensemble, discuter de choses graves et légères, échanger des conseils… Je tiens tes conseils en haute estime.

— Je les tiens aussi en haute estime…

— Écoute-moi.

— Bien sûr, je t’écoute.

— Je veux dire, nous sommes amis.

— Évidemment que…

— Pas « Amis » selon les conditions générales d’utilisation de Friendr, Clément, je voulais dire de vrais amis ! Qu’est-ce qui nous empêche de nous voir en dehors du cadre de l’application ?

Le visage de Clément s’assombrit.

— Marcel… Nous ne devrions pas parler de ça. C’est contraire à la politique du service et je…

Marcel frappe la table du plat de la main. Le serveur les dévisage, avant de repartir vaquer à ses occupations.

— On s’en fiche, du service ! gronde-t-il. Nous sommes amis, que tu le veuilles ou non. Je ne peux pas croire que tu joues si bien la comédie. Tu es content de me voir… tu me le dis à chaque fois.

Clément se lève, enfile sa veste.

— Tu ne comprends pas. Tu ne peux pas amener la conversation sur ce terrain en imaginant un seul instant que…

— Un restaurant, samedi midi, l’interrompt-il. C’est tout ce que je demande.

Marcel le supplie, mais Clément remonte sa fermeture éclair sans s’inquiéter de l’addition. Le contrat est clair : s’il y a consommation, celle-ci est forcément à la charge du client. Le prestataire ne peut en aucun cas faire l’objet d’une retenue sur ses émoluments.

— C’est si difficile d’imaginer que ça puisse fonctionner ?

Clément le fusille du regard. Ses yeux sont durs, froids. Marcel ne lui connaît pas ce visage.

— Comprends-moi, soupire Clément. Par le passé, j’ai déjà été tenté de franchir cette ligne. Un tel métier nous fait forcément rencontrer des gens avec qui on s’entend bien. Ça fait partie des risques…

— Des risques ?

— Bien sûr, des risques ! Une fois que nous serons amis, une fois que nous continuerons de nous voir sans que tu me paies, qui règlera mes factures ? Qui paiera mon loyer ? Ce n’est pas notre amitié qui remplira mon frigo, Marcel. Je fais cela parce que j’aime le faire et que je fréquente des personnes formidables, et toi Marcel tu fais partie de ces gens formidables. Mais si je commence à brouiller les frontières, alors c’est fini. Je serai à la rue…

Marcel, pétrifié, ne parvient pas à briser le fil de leur échange. Incapable de détourner le regard, il crispe ses doigts sur sa petite cuillère. C’est comme si des mains invisibles lui serraient la gorge. Le chaud lui monte aux joues. La tristesse aura le temps de venir plus tard. Clément hésite à tourner les talons pour le laisser en plan. L’heure tourne. La session a pris fin il y a deux bonnes minutes.

— Je comprends, finit par dire Marcel.

Il sourit, touille son café froid. Il se sent le maçon de son propre visage, se force à ne pas bredouiller.

— Oublie tout ça, c’était idiot. On se voit mercredi ?

Clément hésite à lui rendre son sourire, mais il est un professionnel avant tout.

— Bien sûr, Marcel, on se voit mercredi. J’ai hâte !

Il fait volte-face pour dissimuler sa gêne et disparaît dans les allées grouillantes de monde du centre commercial.

Marcel, lui, continue de touiller son café froid. Son silence intérieur lui est retombé dessus. Il rentre dans sa coquille.

De retour chez lui après une longue journée, Clément ferme la porte, ramasse une bière dans le frigo et s’effondre dans le canapé. L’appartement est silencieux. Le chat n’est pas rentré depuis deux jours. Il espère qu’il n’est pas coincé chez un voisin, comme la fois où il avait bondi d’un balcon à l’autre et n’avait pas réussi à retrouver son chemin. L’imbécile…

Clément allume la télévision. Comme chaque soir, il finira par s’endormir devant et regrettera de ne pas s’être couché plus tôt. Mais la perspective de se glisser dans un lit vide et froid lui est insupportable.

Après quelques bières, ça ira mieux.

Il consulte son smartphone, ouvre Friendr. Son planning est chargé pour les quatre prochains jours. Une chose est sûre : il ne s’ennuiera pas.

Il ferme l’application, ouvre son dossier personnel. Pas de message. Aucun appel en absence ni notification. En journée il ne manque pas au monde. La nuit non plus d’ailleurs. S’il n’était pas lui-même prestataire, Clément pourrait recourir aux services de Friendr. Il s’y est toujours refusé, mais qui sait, cela viendra peut-être s’il n’a pas d’autre choix. En tout cas, pas d’autre choix que celui d’ennuyer les voyageurs du métro pendant plusieurs minutes, avant l’arrivée des pompiers…

Il s’ébroue, terrifié par sa propre noirceur et le vide qui l’habite, et reprend une longue gorgée de bière. L’alcool assourdit ses regrets. C’est bien. Ce sera encore mieux tout à l’heure.

Une grande idée lui vient : peut-être pourrait-il parrainer Marcel ? Friendr offre des crédits bonus aux prestataires qui cooptent de futurs bons Amis.

Chez Friendr, « Ami » s’écrit avec une majuscule.

Clément jette un regard anxieux en direction du couloir. Le chat n’est toujours pas rentré.

 

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Crédit photo : Louis Lo, via Unsplash

Coprophages

Le travail de Paul consiste à vous convaincre que vous avez besoin de son produit. N’importe quel produit.

Paul soulève le couvercle. Frappé d’un haut-le-cœur, il le repose aussitôt.

— Qu’est-ce que c’est que cette merde ?

Personne ne connaît Marc sous un autre nom que « Marc » – il semblerait que son nom de famille ait été oblitéré. Marc hausse les épaules, et il a beau avoir l’air désolé, c’est à peu près tout ce qu’il peut faire pour Paul. Sa fiche de poste est claire : Marc accueille les clients, traite leurs demandes, fait le tri parmi leurs exigences souvent fantasques et se contente de présenter les produits aux autres équipes, c’est tout. Son territoire s’arrête là où commence celui de Paul, le marketing manager du pôle Products.

— Est-ce que c’est ce que je pense que c’est ?

Paul a sorti un Kleenex de la poche arrière de son chino et le tient en évidence à hauteur de ses lèvres. À présent la salle de réunion empeste, et il est à deux doigts de vomir ses quatre cafés. Lèvres pincées, Marc fait oui de la tête. Malgré l’inimitié qui les lie intimement, il ne s’agit pas de mauvaise volonté de sa part : à moins que ses capacités d’investissement soient en dessous des attentes raisonnables qu’on est en droit d’exprimer lorsqu’on est le leader incontesté du secteur, la boîte ne refuse jamais à un bon client de s’occuper d’un nouveau produit.

— Mais enfin, Marc, on est d’accord, c’est bien de la merde, non ? Du caca, du vrai caca…

Marc penche la tête, hausse une épaule, comme pas très sûr qu’il faille vraiment employer ce terme pour parler du produit. Cette discussion est irréelle, pense Paul. Parce que c’est bien une merde, là, posée sur son bureau à 2.000 euros. Tu ne rêves pas, c’est ce que le sourire en coin du head leader du pôle Prospects paraît vouloir lui dire. Depuis qu’ils se sont affrontés pour le même poste – une âpre bataille au terme de laquelle c’était finalement Christophe, du pôle Datas & Deep Research, qui avait remporté la victoire –, Paul et Marc ne supportent plus leur présence respective. Heureusement, leurs rencontres sont souvent brèves : cinq minutes, parfois moins, c’est en général largement assez pour présenter d’une nouvelle mission.

Paul lève les yeux au ciel – sortez-moi de là, pitié ! – et pince le bouton du couvercle avec réticence. C’est bien une énorme crotte fraîchement déféquée qui git dans le récipient en céramique bleue – son préféré en salle de pause, celui qu’il utilise pour réchauffer son crumble surgelé. Pour un peu elle fumerait, comme un splendide crottin déposé de bon matin en plein milieu d’un champ piqueté de rosée.

Marc sort le brief de la pochette plastique dont il ne se sépare jamais et tend la feuille seule à Paul – leurs relations ne l’autorisent pas à lui confier davantage que le strict minimum. La confiance est pourtant une valeur essentielle de l’entreprise, ce n’est pas pour rien qu’elle a embauché ce célèbre street artist dont personne ne se souvient jamais du nom pour peindre le mot « Trust » dans l’immense vestibule du rez-de-chaussée.

Paul lui arrache la feuille des mains et soupire.

— Je vais voir ce que je peux faire.

*

Plus tard, dans la meeting room A34.

Paul n’est plus Paul. Il est monsieur Fedorsky, le marketing manager du pôle Products. Face à ses équipes – les meilleur·e·s parmi les meilleur·e·s, celles et ceux que la profession se targue d’appeler l’élite – il arbore son intitulé de poste comme un titre de noblesse.

— La campagne aura lieu dans un mois, explique-t-il. (le public, attentif, retient son souffle) Radio, magazines, télé, internet, tout ce qu’on peut imaginer : sans être illimité, le budget est conséquent. Notre client croit beaucoup en son nouveau produit et nous a chargés de trouver le meilleur angle d’attaque.

Une jeune femme lève la main. De l’autre, elle tapote d’un pouce adroit un compte-rendu en temps réel sur son smartphone.

— Quelle est la cible ?

— L’idéal, comme toujours, c’est qu’elle soit la plus large possible. Je ne me ferme à aucune option, du moment que c’est smart et que ça semble évident. D’autant que le produit en question est déclinable, le client a insisté là-dessus : nous avons son feu vert pour envisager tous les dérivés possibles. La matière première est très bon marché et facilement trouvable. Entre nous, je n’étais pas convaincu au début, mais c’est presque inouï que personne n’y ait pensé avant. Si ça emmène les hommes sur le créneau 25-45, c’est tout bon, pareil sur la ménagère. À titre personnel, je crois qu’un bon produit transcende toujours sa cible.

À nouveau une main se lève.

— Aucune restriction sur le contenu, pas de red light ?

Paul sort la feuille de sa poche – celle que Marc lui a confiée tout à l’heure.

— Pour des raisons dont je vous épargnerai les détails, nous ne sommes pas autorisés à utiliser les mots suivants : « crotte », « caca », « merde », « déjection », « étron », « excrément », « matières fécales », « selles », « purin », « crottin », », « popo », « chnoute », ainsi que « grosse commission ». Vous avez compris l’idée. Pour les autres, cherchez un bon dictionnaire de synonymes.

Un silence s’abat sur la meeting room tandis que deux stagiaires du pôle Marketing déposent les échantillons sur la table. Le produit est joliment mis en valeur sur des assiettes en carton doré, qui de l’avis de Marc soulignent ses tons cuivre et feuille d’automne. À nouveau, l’odeur remplit la pièce. Pour une fois, les stagiaires ont été mis à contribution : en conséquence, le produit est d’une incontestable fraîcheur.

— J’attends vos idées.

Loin des premières réticences de Paul, l’équipe s’empare des échantillons et les examine sous toutes les coutures. Les premières propositions fusent. Paul est fier, ce n’est pas pour rien qu’on les appelle les « snipers » : ces personnes, sélectionnées selon un processus drastique, sont professionnelles jusqu’au bout des ongles. Elles seraient capables de vendre du sable à l’émir du Qatar.

— Est-ce qu’il faut que ça puisse être mangé ?

— Le produit est transformable, ce qui veut dire qu’il peut être agrémenté d’arômes et de colorants. Reste à voir si ça rentre dans le budget du client : même si la matière première est bon marché, il ne faudrait pas que la transformation fasse exploser les compteurs. Ou alors il faut le marketer comme un produit de luxe, un raffinement du palais, un plaisir de gourmet : dans ce cas-là peu importe, plus ce sera cher, mieux ça se vendra.

— On peut imaginer différentes formes ou on doit se cantonner à l’aspect original du produit ?

— Comme vous avez pu le remarquer, la matière première est du genre… malléable. Ça dépendra des arrivages, et aussi de l’alimentation des personnes ou des animaux qui la fabriqueront. Mais je pense qu’on peut espérer une certaine homogénéité. Dès lors on peut très bien imaginer des moulages, des emballages préformés, de la mise en bouteille ou même du packaging rétro.

— Et si on le cuit ?

Paul lève les mains, paumes ouvertes vers le ciel.

— Formez une équipe et essayez.

Malgré le tumulte et l’excitation, des regards admiratifs se posent sur lui. Malgré l’odeur aussi, de plus en plus prégnante – et le chauffage n’arrange rien.

— Réunissez les panels et présentez-moi les projets début de semaine prochaine, conclut-il. Je file, j’ai une réunion au pôle Development.

Paul quitte la salle comme un apnéiste refait surface après un tête-à-tête avec la mort. Il avale une grande goulée d’air climatisé, fonce jusqu’aux toilettes et vomit tout ce que son estomac l’autorise à restituer. Désormais, on peut appeler ça du gâchis.

*

Une semaine plus tard, il passe à la pharmacie et demande du baume du tigre. C’est un copain légiste qui lui a donné l’idée : un peu de crème camphrée passée sous les narines et les plus abjectes puanteurs ne sont plus qu’un lointain souvenir. Il fourre le petit pot dans sa poche et remonte dans sa voiture garée en double file, sans oublier de faire un doigt d’honneur aux automobilistes qui le klaxonnent. Sa consolation du moment – celle qui lui permet de traverser les journées sans idées suicidaires ou loufoques –, c’est d’imaginer tous les connards du monde bouffant littéralement le produit de ses intestins. Malgré l’odeur, le projet a fini par le convaincre ; en tout cas il s’en est convaincu. Puisqu’il ne peut pas travailler pour un produit qu’il ne donnerait pas lui-même à ses enfants, il a au fil des ans développé une résilience exceptionnelle vis-à-vis de ses propres scrupules.

— Alors, qu’est-ce qu’on a ?

L’auditorium F n’est pas grand, mais il est plein à craquer. Paul s’attendait à affronter une odeur terrifiante, mais la salle sent seulement le produit d’entretien dont le personnel de ménage badigeonne toutes les surfaces avant l’arrivée des employés. Paul les appelle les fantômes : ils bougent les meubles, font tourner les tables et disparaître les poubelles du crépuscule jusqu’à l’aube. L’idée l’a toujours mis mal à l’aise, peut-être aussi un peu dégoûté parce qu’il n’aime pas que des doigts inconnus et sales se posent sur ses affaires, mais pour le moment il est ravi.

Il s’installe au premier rang, face à la lucarne lumineuse peinte sur le mur par le vidéoprojecteur. Un gamin dont il a lui aussi oublié le nom s’avance sur scène, se penche sur son laptop et lance un PowerPoint. Sur le mur de l’auditorium apparaît la modélisation en 3D d’un pack de crèmes desserts à l’effigie d’un dessin animé populaire.

— Alors, ça se mange finalement ? demande Paul.

— Et comment, chef ! Après analyse et discussion avec le pôle Chemistry, nous avons réussi à élaborer un composé qui annihile toute odeur et décuple les arômes.

On lui fait passer un échantillon dans une boîte de Pétri. Paul renifle. Ça en a la forme, la texture, mais ça n’en a clairement pas l’odeur.

— Génial ! s’exclame-t-il pour éviter d’avoir à goûter.

Le publicitaire junior poursuit.

— Nous avons imaginé différentes déclinaisons, mais il nous semble que le dessert est encore le plat le plus fédérateur du point de vue targeting. Le produit est donc transformé en une mousse aromatisée – fraise, banane et framboise pour le moment –, puis coloré. Bien sûr, nous travaillons sur le chocolat, mais les ingénieurs du pôle Taste n’ont pas encore trouvé de colorant adéquat.

— Je vais peut-être dire une connerie, mais est-ce qu’on ne peut pas se passer de colorant pour la version chocolat ? Je veux dire, impossible de lancer un dessert sans goût chocolat, c’est du suicide. Les consommateurs ne suivront pas.

— Nous devrions avancer dans les prochains jours. Voire les prochaines heures. Mais il y a plus important. Puisqu’on parle du lancement, je suis fier d’annoncer la signature d’un partenariat avec les propriétaires de la licence Space Robots. Il y aura des autocollants à l’effigie du dessin animé, des figurines à collectionner et aussi du contenu inédit sur internet. Les ayants droit ne sont pas contre une apparition du héros dans la publicité.

— Ça, c’est top ! s’exclame Paul.

— Bien sûr, la gamme ne s’arrêtera pas aux desserts : sitôt la formule stabilisée, rien ne nous empêchera de proposer des snacks, des barres énergisantes, du petit-déjeuner…

— Et c’est bon au moins ? l’interrompt Paul.

Le garçon sourit, un peu gêné.

— Les notes du panel sont… honorables. Vu de quoi on part, c’est déjà un exploit.

L’homme conclut sous une salve d’applaudissements et regagne sa place, torse bombé, en distribuant hugs et high five tandis que la présentation du projet suivant démarre. Une femme splendide s’avance sur la scène. Rien d’étonnant à cela, le physique est un critère de recrutement primordial dans le business et l’entreprise ne s’est jamais cachée de rechercher les belles plastiques. Paul ne se souvient même plus de la dernière fois qu’il a vu en ces murs une femme qui ne l’attirait pas sexuellement.

— Nous avons travaillé deux déclinaisons, explique-t-elle en faisant défiler des captures d’écran glanées auprès du pôle Branding & Visual Content. La première sous l’angle des soins pour la peau : des études montrent que les excréments sont…

Paul fait claquer sa langue et lève le doigt pour l’interrompre. Pas besoin de dire quoi que ce soit, l’employée se ressaisit aussitôt. On a viré des gens pour moins que ça.

— Pardon : des études montrent que la matière première dont est constitué le produit pourrait avoir des effets bénéfiques sur la peau. Il existe même une race de chat indonésien qui, si on lui donne à manger un certain café très rare, peut restituer ces grains fermentés de telle manière qu’ils possèderaient après coup des propriétés régénératrices qui…

Paul l’arrête.

— Une race de chat spéciale, un café très rare, l’Indonésie, ce n’est pas donné, votre concept… J’ai dit que le budget était évolutif, mais ce serait pas mal de rester dans les limites du raisonnable…

Elle le dévisage, bouche ouverte, et des larmes d’humiliation perlent à la naissance de ses paupières. On pourrait presque penser qu’il vient de la larguer en un langage connu d’eux seuls.

Lui fait rouler ses doigts en l’air, secoue la tête, impatient.

— Vous parliez d’un autre axe à l’instant ?

Elle sursaute comme si le réveil venait de sonner et se précipite sur le laptop. Des visages d’enfants rieurs apparaissent sur le mur, front et joues barbouillées d’une sorte de bouillie rose. Paul réprime sa nausée tandis qu’elle lance son brief.

— Je ne sais jamais quoi inventer pour occuper mes fils. Nous avons épuisé toutes les idées de balades, les jouets, les jeux vidéo… C’est comme si on était arrivés au bout de l’entertainment, vous comprenez ? À la fin du fun… Eh bien la fin du fun, c’est terminé : je vous présente Monstrocrade, la première pâte à base de… hum… de matière première. Si vos enfants sont comme les miens, ils vont adorer !

Paul se redresse en même temps que son intérêt pour la présentation.

— Ça sert à quoi ?

— Ça sert à rien. Ça sert à s’amuser.

— C’est salissant ?

— Officiellement non. Par contre, il ne faut pas le laisser trop longtemps au soleil : les antiodeurs ont tendance à perdre de leur efficacité.

— C’est pas super, conclut Paul. J’aimais bien la première idée, mais c’est trop compliqué. Vous savez quoi ? Oublions les chats indonésiens : on bourre la crème de collagène et on insiste sur les effets tenseurs…

Elle acquiesce violemment, réunit sa paperasse et disparaît dans l’ombre du projecteur. Le marketing est une jungle, et le silence une maladie contagieuse : plus de sifflets, aucun applaudissement. L’auditorium F ressemble à une salle de classe un jour de contrôle à l’oral.

— Rien d’autre ? s’écrie Paul en se levant de son siège.

Une main se dresse au milieu de l’océan de têtes baissées, comme naufragée.

— J’ai bossé sur un truc, mais… c’est pas encore prêt.

— À ce stade, toutes les propositions sont bonnes à écouter.

Le type traverse la salle les mains vides et se plante sur la scène. Le vidéoprojecteur est braqué sur son visage, et ses lunettes brillent tellement qu’on dirait deux écrans de smartphone.

— J’ai lu sur internet que des scientifiques avaient détecté une nouvelle bactérie dans les… hum… matières premières de certains individus. Cette bactérie, une fois réingérée par d’autres, heu, clients, permet d’améliorer la digestion et même de soigner des ulcères.

— Ah, voilà qui est intéressant ! fait Paul. Mais on parle de « certains individus » seulement, n’est-ce pas ? Ça veut dire pas beaucoup, ça veut dire les chercher, faire le tri. Et c’est compliqué dans le cadre d’une production de masse.

L’employé junior acquiesce.

— On peut toujours dire que c’est bon de manière générale et en caser un peu partout. Ce ne serait qu’un demi-mensonge.

— Et un demi-mensonge, c’est une presque-vérité, ajoute Paul en lançant les applaudissements, repris par toute la salle. Je vois qu’il y en a qui ont bien étudié leurs leçons. Bon, la team, on se laisse le week-end pour réfléchir : rendez-vous lundi avec de meilleures idées, une par personne au moins. Et si vous avez la moins bonne, c’est la porte direct, OK ?

Sans demander son reste, le public évacue la salle en rangs serrés. Dans le fond, Marc le dévisage. Il arbore ce même sourire amusé qui lui colle aux joues . Une fois tout le monde sorti, il s’avance vers Paul.

— Les clients ont décidé de chercher un nouveau nom pour le produit. Si jamais tu pouvais mettre des gens à toi sur le coup…

— Mes gens à moi ne sont pas très inspirés.

— Ça viendra. Ça finit toujours par venir.

Marc marmonne quelque chose d’inaudible, fait volte-face et laisse Paul à ses dilemmes. Trouver un nom, ça paraît simple comme ça. Mais c’est en réalité ce qu’il y a de plus compliqué. Il faut que ce soit suffisamment clean pour que tout le monde se l’approprie, pour que la fonction s’incarne dans le nom – et surtout pas l’inverse.

Sur un fauteuil voisin a été oublié un échantillon-test de la crème dessert. C’est un pot en plastique, le même qu’on trouve dans les supermarchés, rose dehors et blanc dedans, rempli d’une mousse compacte. Ça sent la banane. Il trempe son doigt, l’approche de ses lèvres, hésite… puis sort un Kleenex, s’essuie et balance le tout à la poubelle. Lui vivant, jamais il ne mangera de…

*

— « Ambrance » ? C’est quoi ?

— Un nouveau truc, explique le père. Ils en ont parlé à la télé. Tu veux essayer ?

Sourire jusqu’aux oreilles, la fillette dépose le pack dans le chariot comme s’il s’agissait d’une relique sainte. Paul fige son visage dans sa mémoire et reprend ses déambulations. Les allées du supermarché-test sont aujourd’hui pour lui ce qu’un jour de vernissage au musée est à un commissaire d’exposition. Il rebouche les trous, redresse les signalétiques et ajuste les PLV, conseille les indécis et s’amuse des regards complices. C’est ce qui s’appelle un lancement réussi : les rayons dégueulent d’Ambrance, il y en a partout.

— Vous avez goûté ? lui demande une cliente au caddy déjà rempli.

— Bien sûr, ment-il. C’est un délice.

Rassurée, elle file en direction des caisses, gorgée de félicité consommatrice. Pour Paul c’est un bon coup : la campagne a reçu les félicitations du boss. La garantie d’une prime, et peut-être même d’une promotion, et tout ça sans avoir jamais eu à vraiment mettre les mains à la pâte… Et pour cause : il a traversé toute la campagne sans avoir une seule fois goûté le produit. Une faute professionnelle, dirait Marc, mais Marc n’a pas besoin de le savoir. Après tout, qui se soucie de l’avis de Marc ? L’idée seule le révulse encore.

Mais alors qu’il poursuit sa promenade, l’inquiétude gagne Paul. Et si justement ça venait à se savoir ? Si Marc le devinait et qu’il vendait la mèche au patron ? Il en serait capable.

Heureusement il existe un moyen de réparer cette erreur. D’un pas rapide, Paul remonte les allées jusqu’au rayon Santé & Bien-être et attrape une barre énergisante dans un présentoir en carton. La composition indique « Ambrance : 65% ». Du pur concentré, parfum chocolat. C’est vraiment trop bête de n’avoir jamais essayé – après tout, même les panels ont fini par adorer. Et si tout le monde adore, ça ne peut pas être mauvais.

Il déchire l’emballage, croque. Se force à mâcher.

Recrache le tout par terre, sous le regard effaré des clients.

Pour la première fois depuis longtemps, Paul est sous le choc.

C’est délicieux.

 

❤️

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

En laisse

Peut-on vraiment laisser toute responsabilité derrière soi pour changer de vie ?

Comme une rangée de fenêtres ouvertes sur un pays où tout était plus beau, les affiches s’étalaient, énormes et bien alignées, tout le long du quai. Si la station de métro se parait d’ordinaire de représentations figées de produits électroménagers, de promesses de voyages exotiques à prix réduit, de spectacles à couper le souffle ou d’offres de crédits alléchantes, un seul et même visage tapissait toute la rame et donnait à la station des allures de cage à souris autour de laquelle se serait massée une foule de clones aux sourires identiques, observant d’un œil cynique le sinistre manège des transports en commun.

Encore ensommeillé, Ferdinand longea la plateforme jusqu’au distributeur de boissons et planta ses pieds dans le béton en attendant que le métro daigne se présenter à lui. L’expérience des années lui avait enseigné qu’en se plaçant à cet endroit exact, il se mettait à l’abri des courants d’air qui soufflaient depuis les couloirs jusqu’au quai, mais également que s’il montait dans le train à cette hauteur, il trouverait à sa sortie des escalators. Partisan du moindre effort comme tous les gens de son espèce, Ferdinand en était arrivé à compter les pas qui séparaient le wagon de l’entrée du personnel et priait chaque jour pour que le chemin se rallonge, si possible indéfiniment, pour qu’il n’ait jamais à arriver au boulot. Mais le chemin était cruel et ne bougeait pas d’un iota, contraignant Ferdinand à remonter l’avenue jusqu’au carrefour suivant, à longer l’entrée souterraine du centre commercial, à appuyer sur le bouton de l’interphone en se plaçant bien en face pour que l’agent de sécurité puisse contrôler son visage depuis son écran et à attendre le grésillement nasillard du déverrouillage pour pousser la porte. Son trajet quotidien était une litanie, une chanson mille fois apprise, un poème ennuyeux dont il pouvait réciter de mémoire chaque syllabe, même dans le désordre, sans en oublier une seule.

Ce matin-là, Ferdinand cessa un instant de scruter le bout de ses chaussures vernies — celles qui lui faisaient si mal aux pieds, mais son responsable avait tellement insisté pour qu’il les porte, question de crédibilité face aux clients, qu’il avait fini par déposer les armes — et leva la tête en papillonnant des paupières.

Il avait appris à fermer son esprit aux publicités, ou plutôt à tant s’y absorber qu’il pouvait y entrer et en sortir sans jamais retenir de quoi la réclame faisait l’article, tel un plongeur sec comme une momie à peine hors de l’eau. Il tomba nez à nez avec l’affiche et sut que celle-ci était d’une trempe différente : l’image irradiait une force d’attraction stupéfiante. Peut-être était-il fatigué de résister ? Il se trouva bientôt incapable de quitter le placard du regard : c’était comme si on avait scotché ses paupières à ses sourcils. Dans l’impossibilité de cligner, ses globes oculaires s’asséchèrent, le démangèrent, pulsèrent dans ses orbites, si bien qu’il dut se pincer la cuisse à travers la poche de son pantalon pour s’arracher au charme. Un bâillement fit craquer sa mâchoire. Il étouffa en lui le besoin urgent de se coller une baffe et avança d’un pas.

Le panneau publicitaire — répété à l’identique sur l’intégralité des emplacements dévolus à cet effet — présentait le visage souriant d’une jeune femme à la rousseur splendide. Ses pommettes étaient hautes, son nez piqueté de charmantes taches de soleil. Ses lèvres gorgées de vie comme un fruit mûr semblaient vouloir s’ouvrir pour vous avaler tout rond et dessinaient une courbe qui chantait l’écho de celle de son menton. Son cou, gracile et délicat, disparaissait sous les frontières qui séparent le monde de la prosaïque réalité de celui des publicités. Quant à ses cheveux, ils tombaient en pluie d’automne sur un front sans défaut, tel un rideau de frisures dont chaque brin était une insulte au monothéisme tant il hurlait sa perfection.

Mais Ferdinand, même subjugué par cette beauté irréelle, ne s’était trouvé hypnotisé ni par le cou, ni par le menton, ni par les cheveux, la bouche ou le nez délicieusement retroussé de la créature de papier : ses yeux, en revanche, ses yeux… Ses yeux étaient des clous dont elle se servirait pour placarder son souvenir partout sur les murs de la mémoire de Ferdinand. Ils brillaient d’une flamme où dansaient des ombres démentes : si un juge l’avait interrogé avec un regard pareil, nul doute que Ferdinand aurait avoué tous ses crimes, ceux qu’il avait commis comme ceux des autres.

Au prix d’un effort herculéen, l’employé parvint à détacher son attention de l’admirable rousse et à lire les quelques mots de réclame qui y étaient accolés :

« Marre des responsabilités ? Marre de votre travail ? Marre de votre existence ? Nous avons une solution. »

Une adresse inscrite en lettres grasses pointait vers un quartier que Ferdinand ne connaissait que de nom : il s’agissait d’un endroit cossu, voire bourgeois, où il aurait eu honte de déambuler rien qu’à se regarder dans le reflet d’une vitrine. Même si son travail l’obligeait à endosser un costume en journée, il nourrissait le sentiment que les personnes les plus aisées étaient capables de reconnaître un faux riche à des kilomètres. Ce n’était pas tout de porter de jolis vêtements : encore fallait-il en épouser les coutures comme une seconde peau. Les chemises et les vestes de Ferdinand le gênaient aux emmanchures. Quant à ses pantalons, achetés par lots de quatre sur internet, ils s’avéraient si mal coupés qu’ils le grattaient là où il lui était impossible de se soulager en public. Il nota néanmoins l’adresse dans un coin de sa tête, oubliant un instant que la jeune femme de l’affiche était probablement mannequin et qu’elle avait sans doute été engagée pour promouvoir les services de l’entreprise le temps d’une séance photo.

Une alerte le tira de sa rêverie. Le métro arrivait. Un soupir lui souleva la poitrine et serra encore davantage son ventre rebondi dans les plis de sa chemise bon marché. Le train s’arrêta à la hauteur souhaitée : Ferdinand grimpa dans le wagon d’un pas traînant et s’installa sur le strapontin qui, s’imaginait-il, devait par la force des choses commencer à prendre la forme de son postérieur. Les portes claquèrent et le convoi s’ébranla. À la station suivante, la rousse le fixait toujours droit dans les yeux.

 

L’immeuble ressemblait à ses voisins, sinon qu’une plaque gravée au nom de l’entreprise ornait le linteau de la porte vitrée. Ferdinand déglutit à grand-peine et lissa sa plus belle veste du plat de la main avant d’actionner l’interphone. Pour tout alibi, il avait prétexté devant sa femme et son fils une réunion tardive. Si l’enfant avait paru déçu, son épouse s’était contentée d’un haussement d’épaules. L’explication ne tenait pas la route, puisque Ferdinand, en tant qu’employé de base, n’était jamais convié aux instances décisionnelles. Mais elle avait jugé bon de passer le mensonge sous silence, résignée qu’elle était à le laisser mijoter dans son désarroi solitaire.

Une voix nasillarde résonna dans le haut-parleur.

« Oui ?

— C’est Ferdinand. Je viens pour…

Je sais pourquoi vous venez. »

Le verrou claqua sourdement et Ferdinand poussa le battant. Dans la mesure où l’on pouvait déduire du poids de sa porte d’entrée la richesse d’un immeuble, cette bâtisse-là titillait les sommets. Sitôt franchi le seuil, un grand escalier moquetté de rouge s’élevait jusqu’au vestibule. L’employé gravit les marches et s’étonna du fait que, malgré les hauts plafonds de pierre qui donnaient au visiteur l’impression de pénétrer dans le gosier d’une baleine, le bruit de ses pas était assourdi par l’épaisseur du revêtement. En silence, il se glissa dans le hall et chercha le bon étage sur les boîtes aux lettres, alignées en rangs d’oignons le long du mur opposé. Chaque intitulé était dactylographié avec soin, la moindre bavure d’encre proscrite, la moindre rayure polie au besoin par un concierge que Ferdinand imaginait aussi affable qu’efficace. Les bureaux se situaient au dernier étage.

Il appela l’ascenseur. Les portes cuivrées s’ouvrirent en chuintant, déversant sur le tapis une flaque de lumière dorée. Ferdinand en conçut une certaine émotion : avec un peu de chance, le véhicule l’emporterait peut-être au Paradis. Il pénétra dans la cabine et laissa les portes se refermer sur lui comme un sarcophage. Sans à-coups, la machine glissa sur ses rails et le rapprocha du ciel en un clin d’œil. À son arrivée, une cloche retentit. Un homme à la mise impeccable l’attendait déjà sur le palier.

« Si vous voulez bien me suivre… » ronronna l’hôte d’accueil.

L’inconnu invita Ferdinand à lui emboîter le pas le long d’un grand corridor au parquet grinçant. Sur les murs s’alignaient peintures, gravures et autres œuvres d’art dont le visiteur ne douta pas un instant de l’authenticité. Comme si cela ne suffisait pas, les semelles de ses chaussures neuves couinaient sur le bois ciré. Sur le moment, il souhaita pouvoir se transformer en tortue pour rentrer la tête dans ses épaules.

« Vous attendrez dans la salle 2 », dit le jeune homme au teint parfait en tendant un doigt mollasson vers une porte mi-close. Ferdinand opina du chef pour donner l’image d’un garçon habitué à cette typologie de situation et pensa à l’odeur de sueur rance qui montait de ses aisselles lorsqu’il se laissait submerger par la panique. Il inspira comme pour plonger et poussa la porte de la salle 2. Aussitôt, une puanteur inqualifiable lui frappa les sinus.

La pièce était remplie d’une foule aussi bigarrée que silencieuse, assise sur des chaises en plastique et des bancs d’écolier : des hommes pour la plupart, même si une poignée de femmes aux tempes grises et aux yeux fatigués faisaient de leur possible pour se fondre dans les murs. La salle d’attente exhalait une odeur de sueur, de vieille urine et d’impatience qui prit Ferdinand à la gorge : le salon était haut et large, mais n’était percé d’aucune fenêtre. L’hôte d’accueil parut remarquer le trouble du visiteur.

« Tout va bien ? demanda-t-il d’une voix monocorde qui trahissait son indifférence.

— Oui oui », souffla-t-il.

Surmontant son dégoût, Ferdinand s’installa sur le seul siège qui demeurait inoccupé. Un clochard édenté darda sur lui un regard noir, comme si le nouveau venu s’apprêtait à lui arracher un morceau de viande chèrement volé. À bien y regarder, la moitié de ceux qui attendaient ici paraissaient sortir des entrailles de la rue ou, à défaut, habiter là où le monde entier aurait à peine daigné poser l’orteil. Il jeta un œil inquiet autour de lui : il n’y avait aucun magazine dans lequel s’absorber, aucune affiche à scruter, aucun écran où s’oublier. Las, il tira son smartphone de sa poche et consulta l’état de sa batterie avant de se lancer dans une partie de son casse-tête favori.

Quatre heures s’étaient écoulées et son téléphone venait de rendre l’âme dans d’atroces souffrances lorsque, suant, convaincu d’avoir épongé les odeurs de ses camarades de cellule et fatigué, Ferdinand entendit prononcer son nom. Le temps n’avait pas eu de prise sur l’hôte d’accueil : ses cheveux de jais impeccablement plaqués en arrière avaient des airs de casque en plastique.

« Elle vous attend. »

L’employé se repeigna, arrangea sa chemise comme il put et suivit le garçon. Au fond du couloir, ils s’arrêtèrent devant une porte beige à la poignée dorée. Le jeune homme frappa doucement.

« Entrez. »

Ferdinand manqua de tomber à la renverse : assise derrière un petit bureau où luisait une lampe à abat-jour, la femme rousse de la publicité venait de l’enjoindre à s’installer. S’il se sentait déjà sale, pouilleux et crasseux, cette impression se décupla sitôt qu’il s’approcha : un délicat effluve sucré émanait d’elle comme d’une fleur éclose du jour. Il voulut s’excuser de présenter une si triste mise, lui expliquer pour l’attente et pour les clochards dans la salle, mais les mots s’étranglèrent dans sa gorge : elle était probablement au courant et il ne se voyait pas embarrasser son hôtesse d’une polémique sur les odeurs d’urine.

« Bonjour, Ferdinand. Je suis Kyrstin Kunst. Comment allez-vous ? » soupira-t-elle d’une voix suave.

Elle lui tendit une main de porcelaine qu’il s’empressa de serrer doucement, comme un papillon que l’on capture et qu’on a peur d’abîmer. Sa peau bouillait comme dans ses rêves. Sans qu’il puisse le contrôler, une bosse naquit derrière la fermeture éclair de son pantalon. Il se dépêcha de s’asseoir sur la chaise face au bureau pour dissimuler sa gêne. Une ombre passa sur le visage de la rousse.

« Vous ai-je offert de vous asseoir, Ferdinand ? »

Confus, le visiteur se releva aussi sec. La femme le détailla de haut en bas, constata l’origine de son embarras et eut un sourire satisfait.

« C’est bien. Asseyez-vous. »

Honteux, Ferdinand se ploya à nouveau et, cette fois-ci, croisa les jambes et les bras. La fierté ne l’avait jamais étouffé, pourtant un pincement lui serra le cœur de s’être ainsi laissé humilier. Mais après tout, Ferdinand était devenu au fil des années un spécialiste des déshonneurs en tous genres : à cet égard, son emploi s’était révélé une source inépuisable d’expériences et d’apprentissage.

Kyrstin Kunst compulsa le dossier que Ferdinand avait envoyé par la poste deux semaines auparavant et referma la chemise cartonnée presque aussitôt, comme si elle connaissait déjà la vie du visiteur sur le bout de ses doigts parfaitement manucurés. Ses ongles nacrés cliquetèrent sur la table et elle dévoila un sourire à faire blêmir les peintres de la Renaissance. La publicité du métro, qui avait pourtant réussi à le subjuguer, ne rendait qu’un piètre hommage à sa beauté.

« Vous êtes ici parce que vous ne supportez plus l’existence, n’est-ce pas, Ferdinand ? Le quotidien n’est plus qu’un parasite sanguinaire qui vous gratte chaque seconde de chaque minute de chaque heure de la journée. Le poids des responsabilités est devenu trop lourd à porter. Vous désirez ardemment une nouvelle existence, dégagée des contraintes et du jugement des autres. N’est-ce pas là ce que vous voulez ? » termina-t-elle dans un murmure qui frisait l’indécence.

Le visiteur secoua vigoureusement la tête.

« Debout. Déshabillez-vous ! » ordonna-t-elle alors.

Le rouge lui monta aux joues, mais l’employé savait pourquoi il était venu. Résigné, Ferdinand se leva et déboutonna lentement sa chemise. Était-ce l’atmosphère feutrée du bureau ou la présence électrisante de Kyrstin Kunst, mais il s’imaginait mal refuser quoi que ce soit à présent qu’il se trouvait ici, avec elle, après en avoir tant rêvé. S’il se montrait obéissant, peut-être recevrait-il une récompense.

« N’y pensez même pas, gronda la jeune femme qui paraissait lire dans ses perverses pensées. Allons, enlevez tout. Plus vite. »

Paniqué par son ton impérieux et peiné à l’idée de la décevoir, Ferdinand embraya la vitesse supérieure. Après avoir desserré sa ceinture, il quitta son pantalon, son caleçon et ses chaussettes. Dans la précipitation, son érection s’était aplatie comme une crêpe. Au moins conservait-il un semblant de dignité.

Une fois nu comme un ver, debout devant le bureau, il releva la tête, honteux, et sentit la morsure de la flamme sombre qu’il avait cru deviner sur l’affiche dans les yeux de Kyrstin Kunst. Elle irradiait littéralement dans toute la pièce et chauffait maintenant sa peau hérissée de chair de poule. La jeune femme fit claquer sa langue et se leva de son fauteuil.

« Vous savez, Ferdinand, la plupart de ceux que je reçois ici n’arrivent même pas à quitter leur manteau sur commande. Vous faites preuve de beaucoup d’abnégation, et c’est une qualité que je valorise au plus haut point. Nous sélectionnons nos candidats avec soin. À n’en pas douter, vous postulez au bon endroit : je n’avais pas vu quelqu’un se déshabiller aussi vite devant une inconnue depuis longtemps. »

La rousse contourna son bureau et s’approcha de Ferdinand. Elle portait un jean qui enserrait ses cuisses rondes comme du caoutchouc. Des baskets fantaisie enrobaient ses pieds, qu’il trouva plus grands qu’il se les était imaginés. Elle se planta devant lui. S’il avait bandé, son sexe lui aurait touché le ventre.

« Ouvrez la bouche. »

Il s’exécuta. La jeune femme inspecta sa dentition et maugréa. « Il faudra refaire ces plombages. Certains sont branlants, à deux doigts de s’effondrer. » Elle leva la main et, sans crier gare, lui enfonça les doigts dans la bouche. Elle pinça une molaire et la secoua pour en éprouver la solidité. « Mouais. » Elle lui caressa la joue. Il s’était rasé avant de venir. Elle parut apprécier l’effort, surtout à une époque où la plupart des hommes se laissaient pousser la barbe.

« Votre dossier médical indique vous êtes à jour de vos vaccins. C’est très bien. C’est de plus en plus dur à trouver, de nos jours, des gens qui prennent soin d’eux. Restent vos dents, mais les travaux sont minimes : nous collaborons avec un cabinet qui vous arrangera ça en moins de deux. »

Ferdinand repensa à la mutuelle à laquelle son employeur obligeait tous les salariés à cotiser. Il avait d’abord renâclé à l’idée de consacrer une partie — aussi infime soit-elle — de sa microscopique rétribution à se payer une couverture médicale, mais il fallait bien avouer que cette formalité l’avait tiré plus d’une fois de l’embarras, notamment en cas de rage de dents. Bien sûr, le contrat n’allait pas jusqu’à offrir les soins les plus luxueux, pour lesquels il aurait dû débourser des frais de sa propre poche, mais la police d’assurance parait au plus pressé : sans cela, il se serait probablement contenté de trous dans la gencive. Il remercia également le ciel d’avoir songé à emporter une boîte de chewing-gum avec lui.

D’un geste délicat, mais ferme, Kyrstin Kunst lui referma la mâchoire et inspecta le reste de son crâne. Ses cheveux avaient été coupés court la semaine précédente. Il donnait l’impression d’un homme plutôt propre sur lui et en bonne santé, malgré le début de bedaine qui lui pendait par-dessus la ceinture. La rousse gratta l’intérieur de son oreille droite, y trouva quelques miettes de cérumen qu’elle renifla telle une experte en sécrétions avant de les porter à sa langue. « Ça fera l’affaire », dit-elle davantage pour elle-même que pour lui. Elle lui administra une petite tape à l’arrière du crâne et passaà la suite de l’inspection. Elle tâta d’abord ses mains, puis ses bras, ses épaules et son dos.

« Petites tensions musculaires ? Détendez-vous, Ferdinand. Vous faites du très bon boulot jusqu’ici. Ne me décevez pas. » L’homme serra les dents et laissa l’inconnue l’ausculter sous toutes les coutures. Elle planta soudain ses ongles entre ses omoplates.

« Qu’est-ce que c’est que cette cicatrice ?

— Un accident, quand j’étais gamin.

— Que vous est-il arrivé ?

— Je suis tombé dans les escaliers. Je faisais l’imbécile. J’ai voulu me raccrocher à la rambarde, mais mes doigts ont glissé. Trois semaines d’immobilisation et plusieurs points de suture.

— Vous ne l’avez pas précisé dans le dossier, siffla-t-elle d’un air déçu.

— Je n’imaginais pas qu’une cicatrice puisse me disqualifier…

— Certains de nos clients sont pointilleux. Ils peuvent renâcler devant certains défauts, surtout les marques trop visibles. »

Un ongle acéré lui laboura la peau le long de la colonne vertébrale.

« Ça fait mal ? »

Bien sûr que ça faisait mal. Ça faisait même un mal de chien. « Pas vraiment », grinça Ferdinand. Une goutte de sang lui dévala les reins et coula entre ses fesses. Kyrstin Kunst étouffa un rire. Sans prévenir, elle empoigna à pleines mains la ceinture de graisse qui lui mangeait le ventre et la secoua de haut en bas.

« Et ça, qu’est-ce que c’est ?

— Je… mon ventre.

— Non. C’est du gras. Il faudra perdre ça. À vue de nez, quinze bons kilos. Je vous veux maigre comme une figue séchée, vous comprenez ? Sitôt le contrat signé, vous aurez un mois pour fondre, compris ? »

Ferdinand hocha la tête. Cela faisait des années qu’il accumulait les kilos en remettant à plus tard son inscription à la salle de sport. En attendant, il avait amassé le gras comme d’autres constituaient une fortune et, chaque année, achetait ses pantalons dans la taille supérieure. Il ne portait plus vraiment foi au reflet qu’il contemplait dans les miroirs : il préférait l’ignorer, le contester même, et rentrait le ventre quand sa famille l’obligeait à aller piquer une tête à la piscine municipale une fois par mois. Au fond, son adiposité le dégoûtait, comme un plat trop copieusement saucé qui finit par perdre toute saveur, mais il était trop peureux — ou sans doute trop fainéant — pour s’y attaquer. Son gras était une montagne aux contreforts escarpés, aux sentes sinueuses, aux rochers acérés. Mieux valait lui tourner le dos et se laisser entraîner par la pente.

« Le médiocre n’est pas envisageable », murmura la rousse du bout des lèvres, mais ses mots cinglaient plus durement que l’extrémité d’un fouet. « Vous me perdrez ce ventre, Ferdinand, parce que de là où je me tiens, je vois à peine ce qu’il dissimule. »

La rousse empoigna les bouées qui pendaient sur ses hanches et y enfonça ses ongles. Lorsqu’elle les relâcha, son corps remua comme de la gelée anglaise. Elle se colla presque contre lui pour tâter ses fesses. Son haleine chaude contre son torse réveilla en Ferdinand des instincts bestiaux. Il s’imagina la repousser, lui arracher ses vêtements et la dévorer, mais sa mère l’avait trop bien élevé pour qu’il se comporte comme un animal ou un vulgaire criminel. Le souffle court, il laissa la jeune femme tripoter son arrière-train flasque.

« C’est mou », dit-elle. Kyrstin Kunst n’avait pas tort. Ferdinand était un homme-flan. « Avant de vous mettre en circulation, nous devrons nous assurer que vous correspondez aux critères d’excellence qui ont fait la renommée de cette maison. »

Elle recula d’un pas et baissa les yeux vers son entrejambe.

« Mais il est certains membres pour lesquelles des séances de musculation ne sont d’aucune utilité. Quel coq êtes-vous, Ferdinand ? »

La question virevolta dans sa tête sans qu’il puisse l’attraper au vol. Il entrouvrit les lèvres, voulut trouver une réponse intelligente qui, à coup sûr, l’élèverait au-dessus du lot de la médiocrité quotidienne qu’elle décrivait plus tôt, mais ne parvint qu’à afficher une moue consternée. Il n’était pas un coq, de quelque espèce soit-il : tout juste était-il assez taciturne pour être un chien, et encore, pas un bien méchant : il y avait en lui quelque chose du mulet, âpre à la tâche et peu exigeant quant à la rétribution. Sans s’annoncer, la rousse lui empoigna la verge d’une main et les bourses de l’autre. Son geste n’avait rien d’érotique, davantage un examen de routine qu’une invitation.

« Il faut que tout fonctionne », poursuivit-elle en lui malaxant les parties intimes. « Vous devez être prêt à n’importe quel moment, dans n’importe quelles conditions. »

Elle frotta ses paumes l’une contre l’autre et les porta à son nez. Nonobstant ses craintes, elle ne grimaça pas. Cette femme possédait l’assurance et la morgue d’un médecin habitué aux cas désespérés. Elle fit volte-face et marcha d’un pas léger jusqu’à la porte. Ferdinand tourna la tête et suivit des yeux le roulis de ses fesses. Ses pieds étaient incapables ne serait-ce que de remuer un orteil. Quant à balbutier des excuses et s’enfuir, il n’en était plus question : son excitation était telle que s’il était retourné maintenant chez lui, il aurait fait l’amour à son épouse comme s’il rentrait de guerre. Il l’aurait violentée, il lui aurait fait mal, il se serait défoulé jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus l’un comme l’autre.

« Envoyez-la », ordonna Kyrstin Kunst, la tête passée à travers l’embrasure. Elle referma le battant et marcha jusqu’au mur opposé où se découpait une petite porte. La lumière tamisée obscurcissait les reliefs et comprimait les distances, si bien qu’il sembla à Ferdinand que la jeune femme se perdait dans les ténèbres pour ne plus jamais en réémerger. Un cliquètement de serrure résonna, assourdi par les parois épaisses recouvertes de tentures, et la petite porte s’ouvrit. Une ombre grotesque apparut dans l’encadrement.

« Dépêche-toi », dit la rousse.

Kyrstin Kunst ne revint pas seule : elle tenait par la main une seconde femme au visage fermé, nue comme lui. La beauté de cette dernière, si toutefois elle existait, souffrait difficilement la comparaison avec celle de la rousse, brûlante et si évidente qu’elle sautait aux yeux. L’inconnue était brune, courte sur pattes, et de son abdomen pendait aussi un petit ventre flasque qui masquait une partie de sa toison pubienne. Elle se tenait tordue, la mâchoire prognathe, et ses épais sourcils marquaient le départ d’un front trop haut qui donnait sur la plage d’une chevelure clairsemée pour son âge. Elle ne devait pas avoir plus de quarante ans, mais en paraissait dix de plus. Sa peau d’un gris terne suintait l’ennui et la résignation. Elle darda un regard amorphe sur Ferdinand. Sa bouche était un pli qui n’invitait pas à la discussion.

« Nos clients pourront faire preuve d’impatience : il faudra que vous soyez toujours sur le qui-vive, prêt à monter sur le pont. Montrez-moi ce que vous valez, Ferdinand. »

L’homme n’avait pas besoin d’un supplément d’explication : l’ordre était clair. Pas vraiment inspiré, il empoigna le sein droit de l’inconnue. L’autre réagit à peine, comme hantée par le souvenir de dizaines, peut-être de centaines, d’entretiens comme celui-ci. Ferdinand ferma les yeux et frotta son bas-ventre contre celui de la femme nue, imaginant le visage de Kyrstin Kunst, de son épouse, puis des deux en même temps, et mélangea leurs traits en son for intérieur en priant pour que le sang afflue là où il devait affluer.

« Maintenant ! » gronda la rousse. L’ordre réveilla en Ferdinand une énergie insoupçonnée. Aussitôt au garde-à-vous, il s’emboîta dans la visiteuse et accomplit sa besogne avec l’application du bon élève, à même le sol. Lorsque Kyrstin Kunst le demandait, il changeait de position. Quand Kyrstin Kunst exigea qu’il jappe comme un chien ou qu’il grogne comme un cochon, il s’exécuta. Lorsque Kyrstin Kunst lui ordonna de se retirer alors qu’il atteignait le pic de son orgasme et qu’il commençait tout juste à apprécier l’échange, il obéit et se termina à la main, face aux deux femmes. L’inconnue nettoya le tapis avec un mouchoir en papier et s’en fut par où elle était partie sans prononcer une parole.

« Je me trompe rarement, Ferdinand : je pense qu’avec un peu d’entraînement, vous serez prêt. »

Le ridicule le gagna. Il connaissait ce sentiment de vide qui le submergeait après l’orgasme, mais il n’en avait jamais fait l’expérience devant une inconnue. Mais Kyrstin Kunst n’était pas une inconnue : de fait, elle était devenue son seul horizon. Il baissa la tête et la remercia platement. D’un geste, elle l’invita à reprendre place au bureau, où elle s’installa également. Le cuir du fauteuil lui colla aux fesses, mais il se garda bien d’en faire part à la rousse.

La jeune femme sortit d’un tiroir une enveloppe kraft qu’elle fit glisser vers Ferdinand.

« Votre contrat.

— Je… je suis engagé ? balbutia l’homme nu.

— Vous ferez l’affaire. »

Ferdinand extirpa les feuillets et les parcourut en diagonale. Il était si pressé de signer qu’il pesta intérieurement contre l’épaisseur du contrat, le nombre d’alinéas, de clauses, et la quantité de paraphes qu’il aurait à apposer avant d’en avoir terminé.

« Réfléchissez bien, dit la rousse. Ce contrat est un engagement à vie. En le signant, vous renoncerez à tout. »

L’homme hocha la tête et poursuivit son examen des documents juridiques. Cela faisait des jours que, dans le silence de sa réflexion, il pesait le pour et le contre. Il ne comptait plus les heures qu’il avait passées à éplucher la brochure, à s’en imprégner, quitte à être capable d’en réciter certains extraits de mémoire, comme un évangile. Il savait ce qu’il laissait derrière lui : une femme qui ne l’aimait pas plus qu’un vieil animal de compagnie, un enfant à qui il n’aurait sans doute pas transmis grand-chose d’autre que de la résignation et un boulot qui, à bien des égards, ressemblait davantage à un sépulcre qu’à un véritable emploi tant il était parvenu à s’y enterrer. Il n’abandonnait rien : de fait, il gagnait presque tout.

Il venait à peine de recouvrer sa respiration, mais son esprit avait la clarté d’un lac de montagne. Ce n’était pas pour rien que l’examen d’admission se terminait par un rapport sexuel : la lucidité qu’on éprouvait juste après l’apothéose était propice à l’établissement d’un contrat.

« J’ai bien lu, souffla Ferdinand.

— Bien. Prenez de quoi écrire. »

L’homme tourna la tête et choisit un stylo à plume dans le pot à crayons déposé devant lui. Kyrsten Kunst fit claquer son adorable langue.

« Pas celui-là. »

Docile, il reposa l’instrument et jeta son dévolu sur un autre. « Pas celui-là non plus. » Sans s’interroger, il lâcha le stylo et exécuta ce manège jusqu’à ce que la rousse s’en lasse. Il s’agissait du premier commandement de son nouvel emploi : réfléchir ne faisait plus partie du champ de ses prérogatives.

Finalement, Ferdinand apposa ses paraphes et sa signature au bas du document. Kyrstin Kunst afficha une moue satisfaite et rangea le contrat dans une armoire en métal qu’elle referma à clef.

« Tu viens d’exécuter ton dernier acte d’homme libre. Maintenant, debout ! » tonna la rousse.

Ferdinand bondit de sa chaise et se dressa au garde-à-vous. Sa chair flasque dansa sur ses os lorsqu’il se figea tel un chien d’arrêt. Quelque part au fond de lui, dans son ventre, un poids venait de s’évaporer.

« Nous allons devoir te choisir un nouveau nom, esclave. Tous les esclaves ne peuvent pas s’appeler esclave, n’est-ce pas ? »

Elle tourna autour de lui et chercha l’inspiration dans le mobilier du bureau, comme elle le faisait toujours. Ceux qui renonçaient à leur liberté au profit de l’entreprise abandonnaient également tout le reste : famille, possessions, jusqu’à leur identité. Ferdinand déglutit à attendant que le sort s’abatte sur lui. La décision ne lui appartenait plus : en signant le document, il autorisait désormais ses maîtres à disposer de lui comme bon leur semblerait. La perte n’était pas grande : le système ne donnerait jamais à des individus de sa trempe un infini panel de possibilités. En se libérant du poids des décisions du quotidien, Ferdinand subirait les désidératas de ses propriétaires, la chose était entendue, mais il serait nourri, logé, blanchi — seulement si on l’obligeait à se vêtir — à vie. Le marché des esclaves, après avoir pâti de la mauvaise presse de l’Histoire, connaissait un nouvel essor : on se bousculait au portillon pour abandonner toute dignité et confier son sort aux mains d’une autorité supérieure.

Enfin heureux, Ferdinand caressa une nouvelle fois du regard les fesses de sa maîtresse. Maintenant qu’il était à peine plus qu’une bête douée de raison, il avait le droit de se laisser aller à ses instincts les plus sombres. La jeune femme tourna lentement autour de lui et finit par poser les yeux sur un bol de méditation tibétain qui trônait au sommet d’une colonne, sous une cloche de verre.

« Tu n’es plus digne de répondre au nom que t’ont donné tes parents. Tu n’es plus qu’un objet et, comme tous les objets, tu t’appelleras en conséquence. Bol. C’est pas mal, non ? Ta nouvelle propriétaire appréciera, j’en suis sûre. »

Le cœur de Ferdinand — non, de bol — se serra en réalisant qu’il ne deviendrait pas l’esclave de Kyrstin Kunst. La jeune femme lut le dépit sur son visage et lui administra une claque sur la cuisse.

« Nous t’envoyons chez une vieille femme très riche qui est à peine assez forte pour tenir debout. Tu lui seras très utile. J’ai entendu dire que malgré son âge, elle nourrissait encore quelques perversions intéressantes. Tu en profiteras pour perdre du poids. Peut-être qu’un jour, si l’envie me vient, je te prendrai à mon service. En attendant, tu vas aller pétrir de la pâte périmée. »

Ragaillardi par la perspective aussi lointaine qu’hypothétique d’entrer au service de Kyrstin Kunst, Ferdinand — non, bol ! — sourit.

« Tu trouves ça drôle ? Tu as raison. »

La rousse éclata d’un rire clair et dirigea ses pas vers une commode Louis XVI qui sommeillait derrière son bureau. Ouvrant un tiroir, elle extirpa d’un nœud de lanières de cuir un ravissant collier de chien. Son nouvel uniforme. Elle s’empara d’un marqueur indélébile et inscrivit sur la plaque vierge les trois lettres de son nouveau prénom, sans majuscule ni fioritures. Une fois sa besogne terminée, elle jeta le collier à bol. Pendant ce temps, l’hôte d’accueil avait fait irruption dans le bureau et avait enfourné les vêtements de feu Ferdinand dans un grand sac-poubelle avec le reste de ses affaires, portefeuille et téléphone portable compris.

L’esclave prit une inspiration. La lanière crantée posée sur ses paumes ouvertes, bol ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine gratitude : pour une fois, le destin lui avait fait un cadeau. Il avait même fait preuve de clémence.

Bien décidé à laisser une bonne fois pour toutes sa vie entre les mains des autres, bol passa le collier autour de son cou et attendit l’ordre suivant.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Wonderland

La colère gronde au sein de la petite République démocratique du Gradistan.

À la faveur de l’aube dont les premiers rayons filtraient à travers les tentures, les décorations du commandant Kampfer étincelèrent. Pourtant, les médailles contemplaient le paysage avec un effarement au moins égal à celui du propriétaire de la boutonnière à laquelle elles étaient suspendues. Le militaire jeta un regard anxieux par-dessus son épaule. Ses insignes cliquetèrent.

— Nous sommes perdus, souffla-t-il.

À mesure que les minutes s’égrenaient sur l’horloge du grand salon, la galerie se gorgeait d’une lumière qui donnait aux murs des airs de pain bien cuit. L’optimisme faisait néanmoins défaut. Assis au bout de l’élégante table de réception à laquelle les dignitaires du monde entier avaient autrefois savouré les mets les plus raffinés de la République démocratique du Gradistan, Vernovitch se fendit d’un sourire cynique.

— Les dés ne sont pas encore jetés, dit-il d’une voix claire destinée à masquer son trouble. Et nous ne sommes pas du genre à nous laisser grignoter à la première déconvenue, n’est-ce pas ?

Kampfer ne pouvait qu’acquiescer. Des obstacles, ils avaient dû en effacer un sacré paquet avant d’atteindre la place qui était la leur aujourd’hui au sommet de l’échelle sociale, culturelle, martiale et religieuse de l’État. Ce n’était pas la première fois que la maison tremblait sur ses fondations, et celles-ci étaient profondément ancrées dans les esprits de leurs concitoyens bien aimés et donc parées aux plus violentes tempêtes. Pourtant, quelque chose disait à Kampfer que le vent risquait de tourner plus vite que prévu.

— Où est-il ? demanda le militaire.

Vernovitch recula son immense siège dont le dossier sculpté était rehaussé d’un aigle d’or et posa ses bottes sur la table. Un soupir souleva sa chemise impeccablement repassée. Contrairement à Kampfer, que ses assignations contraignaient à porter un uniforme, son domaine d’activité l’autorisait à un peu plus de discrétion. Le chef des services secrets joignit les mains sur son ventre et fit craquer ses articulations.

— J’imagine qu’il dort encore.

— Il faut aller le réveiller.

— Ce n’est pas le protocole.

— Évidemment, que ce n’est pas le protocole, mais rien de tout cela ne l’est non plus, s’écria le militaire en désignant la fenêtre devant laquelle il faisait le piquet.

Vernovitch secoua la tête. Si l’anxiété l’habitait, il était à mille lieues de vouloir la laisser deviner. Contrairement à lui, Kampfer n’était pas un homme de terrain : c’était un fonctionnaire qui n’avait jamais tâté de l’âpreté d’un champ de bataille, qui n’avait jamais étreint dans sa main le serpent de la réalité, et qui n’avait du fonctionnement d’un État comme le Gradistan qu’une idée forcément étriquée. Son expérience lui permettait d’évaluer la situation, aussi critique soit-elle : selon lui, il n’était pas encore temps de s’exciter. La peur avait toujours été une mauvaise conseillère.

Le militaire marmonna quelque chose, puis détacha son regard de la baie vitrée pour faire les cent pas autour de la table, ce qui, considérant la taille du meuble, était une activité sportive à part entière. Au bout de deux tours, il s’arrêta devant la gigantesque toile qui ornait le mur nord de la galerie. Le tableau était censé représenter fidèlement le Grand-Maréchal en tenue d’apparat, chevauchant un étalon noir dont les sabots décollaient littéralement du sol grâce à des turboréacteurs. Les yeux de l’animal projetaient un faisceau de laser rouge sur une foule d’opposants politiques, à la grande satisfaction du cavalier dont l’épaisse moustache éternellement jeune paraissait friser d’excitation. L’œuvre avait souvent fait belle impression pendant les dîners officiels, bien qu’elle ne soit pas toujours au goût des ambassadeurs. Il s’agissait d’un splendide exemple de production artistique locale, alliant les joies de la propagande à la délectation des pupilles. Le commandant Kampfer claqua des talons, puis darda un œil sombre en direction de la galerie.

— Je ne peux plus. Il faut que je…

— Attendez, Kampfer.

Vernovitch retira ses pieds de la table et épousseta le plateau laqué d’un coup de manche, avant de s’arracher aux bras du fauteuil. S’approchant du militaire, il tendit l’index vers le couloir.

— Vous entendez ?

Kampfer plissa les paupières et tâcha de faire abstraction du bruit de fond qui grandissait sous leurs fenêtres. Bientôt, il perçut un couinement qui montait du corridor.

— Il arrive, soupira le chef des armées.

— Ça ne changera pas grand-chose, dit Vernovitch.

— Mais nous aviserons en conséquence.

Le petit doigt sur la couture du pantalon, le Commandant se mit au garde-à-vous tandis que le responsable de la police ajustait son nœud de cravate. Le crissement aigu gagna en intensité, s’enfila dans la galerie et finit par s’arrêter devant la porte.

Face aux deux hommes, le Grand-Maréchal les gratifia d’un regard noir. La tête penchée sur l’épaule tel un arbre à demi abattu, les mains noueuses agrippées aux accoudoirs du fauteuil roulant, poussé par son médecin personnel, le Chef d’État avait perdu beaucoup de sa superbe, pour ne pas dire l’intégralité. Un plaid tissé d’or recouvrait ses jambes flageolantes qui ne pouvaient plus le porter depuis des mois, et un filet de bave coulait de la commissure de ses lèvres. Le docteur, stoïque, se plia sur son patient et essuya la salive avec un mouchoir blanc.

— Qu’est-ce que c’est que ce foutu merdier ? gronda le Grand-Maréchal dans un sabir plus proche de l’éructation que du discours académique.

Le militaire baissa la tête et éclata en sanglots, au grand dam de Vernovitch. Vraiment, ce guignol n’était qu’un pleutre incapable de prendre une décision courageuse.

— La démonstration sera plus éloquente si nous vous laissons contempler la situation par vous-même, Ô Immense Montagne de Feu, minauda le chef de la police secrète en désignant la baie vitrée.

Ignorant les pleurs du commandant des armées, le vieillard maugréa dans sa moustache grise. Le médecin parut le comprendre et, comme une machine, se mit en branle pour guider le fauteuil roulant jusqu’à la fenêtre.

La Place du Peuple, au bout de laquelle s’érigeait le Palais du Grand-Maréchal, n’avait jamais aussi bien porté son nom : une foule grondante d’ouvriers, de fonctionnaires, de misérables, et même de militaires et de policiers, se pressait contre les portes du pouvoir central, au grand désespoir des forces de l’ordre qui essayaient d’en contenir l’afflux de l’autre côté des grilles. Ce gigantesque parvis d’ordinaire dévolu aux manifestations étatiques et aux visites touristiques en autocar était noir de monde, et visiblement d’un monde plutôt furieux.

— Une révolte ? geignit le Grand-Maréchal dans un tremblement, comme si tous ses os jouaient des maracas.

Le militaire fit trompeter son gros nez dans un carré de tissu brodé à ses initiales et essuya ses pleurs.

— C’est pire que ça, votre Grandeur, c’est…

— … une révolution, termina Vernovitch, excédé.

Le vieil homme se cramponna à son siège roulant et se figea, comme un animal nocturne pris dans le faisceau des phares d’une voiture. Ses dents crissèrent. L’armée était en pleine débâcle. La police, quant à elle, paraissait peiner à garder le contrôle du dernier sanctuaire qu’elle était censée protéger. Dans quelques minutes, au mieux quelques heures, tout serait terminé, et il y avait fort à parier qu’après une vie entière consacrée à la répression, à la terreur et à l’épuisement des ressources, on jouerait au football avec son crâne dégarni avant de le planter au bout d’une pique.

Le chef d’État se pencha vers son médecin et lui chuchota quelques mots à l’oreille. Le grand échalas en charge de le promener acquiesça et fit pivoter les roues du fauteuil pour l’installer à table.

— Le Grand-Maréchal exige son petit-déjeuner, énonça-t-il d’une voix sans trémolo. Avec du pain grillé et de la crème au chocolat.

— Chaud, le chocolat, maugréa le vieillard.

Vernovitch et Kampfer échangèrent un regard consterné.

 

Tandis que le Grand-Maréchal plantait ses mâchoires édentées dans ses biscottes et déglutissait dans d’immondes clapotis, le militaire et le policier se concertaient de l’autre côté de la galerie. Même s’il ne pouvait pas entendre leur conciliabule de là où il se tenait, le docteur du vieil homme fichait à Kampfer la chair de poule. Où qu’il ait dégoté ce fantôme en blouse blanche, le Maréchal n’avait pas fait une bonne affaire le jour où il l’avait pris à son service.

— Qu’est-ce qu’on fait ? soupira le Commandant.

— À combien estimez-vous le nombre de vos divisions encore sous votre autorité, à compter que vous en ayez eu un jour ?

Le militaire, en temps normal, se serait offusqué d’un tel cynisme et n’aurait pas hésité à monter sur ses grands chevaux. Cependant, la situation ne leur laissait pas d’autre alternative que celle d’unir leurs forces.

— Six. Peut-être sept, si…

— Bien, disons donc deux, trois grand maximum, l’interrompit son interlocuteur. La sédition est une maladie contagieuse et, à l’heure où nous parlons, elle progresse plus vite que cet imbécile avale ses tartines. Je ne vais pas vous mentir : la police n’est guère dans un meilleur état que l’armée. La plupart des agents en uniforme se sont joints à la révolte. Tant que celle-ci ne gagne pas les bureaux, les officiers en civil nous resteront fidèles, mais ils retourneront leur veste sitôt que le danger sera à leur porte. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.

Le militaire secoua l’éponge trempée de sueur qui lui servait de casquette étoilée.

— Une suggestion ?

Vernovitch sourit en lui-même. Ainsi qu’il l’avait prévu depuis le début, le chef des armées lui mangeait dans la main. Le pouvoir était maintenant à sa portée.

— En matière de révolution, il n’existe que deux alternatives : la force ou la négociation. Concernant la première, je crois que nous pouvons aisément admettre que nous nous sommes laissés dépasser. Mais la seconde option pourrait nous sauver la mise et nous éviter de plonger tête baissée vers la troisième.

— La troisième ?

Vernovitch passa un pouce sur sa gorge. Kampfer déglutit avec difficulté et serra les poings au fond de ses poches.

— Ne pourrions-nous pas essayer de régler la situation avec les moyens du bord ? Lors du soulèvement de 1966, il avait suffi de quelques mots du Maréchal pour calmer la foule.

Vernovitch ricana. Face à un tel déni de réalité, il ne voyait pas d’autre façon de réagir.

— C’était il y a presque vingt ans. De l’eau a coulé sous les ponts. Regardez-le : si nous poussions ce vieux croulant sur le balcon et que nous lui tendions un micro, il risquerait de perdre les pédales et même d’insulter les insurgés. N’y pensez pas. Nous n’avons pas envie de confier notre sort à un fossile dégénéré et à moitié sénile.

— Mais le peuple pourrait retrouver la foi dans…

— Vraiment ?

Vernovitch désigna le gigantesque tableau qui ornait le salon. Évidemment, le Maréchal peint sur cette toile avait l’air d’un jeune homme en pleine forme. Pour tout dire, les autorités avaient traité à la légère la question du vieillissement de leur bien-aimé leader, et sitôt que les premiers signes de l’âge s’étaient manifestés, ils s’étaient contentés de diminuer la fréquence de ses apparitions publiques. Cela faisait presque deux ans que le Grand-Maréchal ne s’était exprimé ni face à son peuple, ni à la télévision, et les habitants de la République démocratique du Gradistan ignoraient tout de l’état de sénilité de leur dirigeant ultime. Si l’information venait à filtrer, leur colère n’en serait que décuplée. Qui se serait enorgueilli d’être gouverné par une épave indigne même de la maison de retraite ?

— Vous avez raison, admit Kampfer. Il faut trouver autre chose.

— Faites passer le message en bas : convoquez un émissaire et recevez les doléances. Donnons l’illusion d’une alliance soudée et d’un pouvoir encore vaillant. Il y a peut-être une chance.

— Pas avec lui.

— Certainement pas. Faites-le sortir et postez des gardes devant sa chambre.

Un rot sonore vint conclure leur discussion à huis clos. Le Grand-Maréchal avait terminé son repas. Le médecin dénoua son bavoir maculé de chocolat et de miettes de pain.

— Vous savez ce qu’il vous reste à faire, dit Vernovitch. Vous me faites confiance ?

Le militaire hocha la tête positivement et se rua hors du salon. Tu as tort, songea Vernovitch en se frottant les mains.

Une demi-heure plus tard, Kampfer introduisit un gigantesque gaillard aux mains écorchées et aux vêtements fuligineux dans l’intimité du grand salon. L’émissaire du peuple avait l’air remonté et, face à la débauche d’opulence dans laquelle se vautrait le pouvoir et qu’il contemplait pour la première fois, ne décoléra pas.

— Peut-être aurait-il mieux valu recevoir en terrain neutre ? chuchota Kampfer.

Mais il était trop tard pour faire marche arrière.

— Installez-vous, ordonna Vernovitch. Nous avons à parler.

Le grand type croisa les bras et demeura en position verticale, droit comme un piquet.

— Je n’accepte pas d’ordre de la part d’un pouvoir autoritaire.

Vernovitch haussa les sourcils.

— Pas de problème, restez debout si ça vous chante.

— Je m’assiérai si je veux.

— À votre convenance.

— Ah oui ? Et bien puisque c’est comme ça…

Le représentant du peuple s’installa face à Vernovitch et, d’une main preste, s’empara d’une tranche de pain que le Grand-Maréchal avait laissée dans la corbeille, avant de l’enfourner dans sa bouche. Il mâcha lentement, tout en dévisageant tour à tour le militaire, le policier et le grand portrait du Maréchal sur son cheval-laser.

— Que pouvons-nous faire pour vous aider ? demanda Vernovitch.

L’homme manqua de s’étouffer avec sa tranche dans une violente quinte de toux. Kampfer lui tapota gentiment le dos, puis s’essuya la main sur une serviette brodée. Lorsque, le visage écarlate, l’émissaire finit par retrouver son souffle, il s’abandonna à l’hilarité la plus complète :

— Pour nous aider ? C’est la meilleure. Commencez par ordonner aux imbéciles qui tirent sur la foule de jeter leurs armes. Ensuite, partez et ne revenez plus jamais. Vous n’êtes plus en position de négocier. Nous sommes le peuple. Nous avons décidé.

Vernovitch plissa les lèvres, ennuyé.

— Voyez, chez monsieur, ce n’est pas le programme dont j’avais établi les bases. J’imaginais plutôt une sorte de collaboration, disons un échange de bons procédés. Nous contrôlons encore une large partie de la police et de l’armée. Vous n’ignorez pas qu’une capitale est une chose, mais un pays tout entier en est une autre. Sans l’appui des deux bras du pouvoir, votre petit coup d’État n’aura guère plus d’impact qu’un jet de pierre dans l’océan.

Face à l’aplomb du chef de la police et des services secrets, le manifestant parut un instant décontenancé, mais retrouva vite ses esprits.

— Je pensais que vous auriez d’autres cartes dans votre jeu, mon petit bonhomme. Pitoyable.

Sur ces mots, l’homme se leva et s’engouffra vers la sortie.

— C’est ce que vous aviez prévu ? demanda Kampfer, en proie à une panique soudaine.

Vernovitch, tremblant, vacilla sur ses pieds.

— Pas vraiment. Hé, revenez !

Mais le manifestant s’était déjà engagé dans l’escalier d’honneur sous les vivats de la foule. Livide, le policier adressa un regard creux à son compagnon d’infortune.

— Cette fois-ci, nous sommes vraiment perdus, concéda-t-il.

 

Assis par terre dans un coin du salon, Vernovitch sanglotait, misérable. Face à ce tableau, Kampfer, heurté par le ridicule de la situation, l’admonestait et l’enjoignait à se reprendre en mains.

— On pourrait peut-être leur tirer dessus ? proposa le militaire. Les bombarder ? Larguer des missiles sur la foule ?

— Et se mettre toute la communauté internationale à dos ? ironisa le chef de la police entre deux gémissements. Soyez sérieux : si nous nous abaissions à de telles manœuvres, nous n’aurions plus une simple révolution sur les bras, mais une guerre tout entière.

Vernovitch remonta ses genoux contre sa poitrine et y fit disparaître son visage. Kampfer fulminait.

— Il doit exister une solution.

— Mourir la tête haute, c’est toujours mourir.

La volonté du policier s’était complètement délitée depuis son improbable tentative de négociation. Des plis de contrariété barrèrent le front de Kampfer. Il avait souvent pensé qu’un esprit tortueux comme celui de Vernovitch lui mettrait des bâtons dans les roues et que, tôt ou tard, il aurait à affronter sa fourberie, son égocentrisme et ses talents de manipulateur. Cependant, jamais il n’aurait imaginé qu’un tel dignitaire aurait placé si haut sa propre estime qu’il en aurait omis d’échafauder un plan de secours.

Dehors, des coups de feu firent trembler les vitres. Les derniers militaires et policiers fidèles au régime ne tiendraient plus très longtemps face à l’ire du rassemblement populaire.

— Nous devons fuir, dit Vernovitch. C’est notre ultime chance. Le palais est truffé de tunnels et j’ai un passe-partout dans mon bureau. Il y a même une porte dérobée dans la chambre du Maréchal, que nous pourrions…

— Après tout ce que nous avons fait pour ce pays, prendre la poudre d’escampette ? Vous n’êtes pas sérieux… Je préfère affronter la foule.

Vernovitch releva la tête, un air dubitatif dessiné sur son visage.

— D’accord, admit Kampfer, va pour les souterrains. Bon sang, si seulement nous pouvions leur donner ce qu’ils veulent…

Le militaire suspendit sa phrase, comme frappé par une illumination divine, et leva le doigt en l’air.

— Attendez… nous pourrions…

— Quoi ?

— Ces gens ne désirent qu’une chose : le départ du Grand-Maréchal. Si nous nous joignons à la révolution et que nous leur livrons le vieux, alors…

Vernovitch écarquilla les yeux.

— … nous devenons des héros, termina-t-il à sa place.

Le policier bondit sur ses pieds, regonflé d’une énergie nouvelle.

— Suspendons son cadavre aux grilles du Palais.

— Ouvrons-lui le ventre et faisons-nous un collier avec ses tripes.

— Coupons-lui la tête et servons-nous-en comme cendrier.

— Hum.

Les deux hommes se retournèrent. Le médecin du Maréchal les dévisagea à tour de rôle derrière ses petites lunettes rondes, depuis l’encadrement de la porte où il venait d’apparaître.

— Le Grand-Maréchal vous demande, dit-il.

— Faites-le plutôt rouler jusqu’ici, rétorqua le policier sans se démonter.

Le docteur leva le menton, sourit, puis pivota sur ses talons avant de rebrousser chemin.

— Vous croyez qu’il nous a entendus ?

— Peu importe. S’il veut vivre, il sait que nous avons raison. Vous avez vu son air ravi ? Il nous suivra.

Kampfer acquiesça.

— Comment procédons-nous ?

Le militaire tâta ses poches vides.

— Je n’ai pas d’arme sur moi.

— Aucun problème, je peux le faire à mains nues.

Kampfer serra les lèvres et garda le silence pour mieux se concentrer. S’il pouvait éviter de se maculer les mains de sang — cette fois-ci au sens propre, comparé à toutes ces années où il s’était contenté de signer des formulaires — il préférait tout autant.

Les dignitaires se postèrent à trois mètres de la porte et retinrent leur souffle, à l’affut du moindre grincement, du moindre couinement de roue qui les avertirait de l’arrivée imminente du chef d’État.

— Qu’est-ce que qu’il fout ? soupira Kampfer.

— Un peu de patience. Il devait être au lit.

Le militaire chercha la main de son confrère et la serra dans la sienne.

— J’ai un peu peur.

— Abruti.

 

Le médecin secoua doucement l’épaule du Grand-Maréchal, qui s’ébroua dans son lit.

— C’est l’heure, chuchota-t-il.

Le vieil homme ouvrit les yeux en grand et, d’un tourniquet du bras, envoya valser la couverture avant de se propulser sur ses pieds, frais comme un gardon.

— Personne dans le coin ? demanda-t-il à son aide-soignant.

— Pas pour le moment, mais nous devons faire vite avant qu’ils s’impatientent.

Le dictateur fit d’un signe de tête à son médecin. Ils préparaient les plus infimes détails de ce plan d’évasion depuis des mois, mais l’excitation et l’emportement pouvaient très bien réduire leurs efforts à néant s’ils mésestimaient la gravité de la situation.

Dans un vent de tornade, le dirigeant se débarrassa de son lourd pyjama de somptueuse étoffe, dévoilant le jean élimé et la chemise à carreaux qu’il portait en dessous. Il ouvrit un placard et en tira une paire de baskets, qu’il enfila prestement.

— Prêt, papa ?

— Prêt, fiston.

Le médecin sortit de sa poche une petite clé grise et gratta le papier peint du mur du bout de l’ongle. Il finit par dénicher la serrure, dans laquelle il introduisit le précieux sésame. Dans un claquement sourd, la porte se désolidarisa de la paroi et pivota sur ses gonds, dévoilant un escalier enténébré dont les marches s’enfonçaient dans la terre.

— En route, dit le vieil homme, dont l’entrain retrouvé paraissait l’avoir rajeuni de dix ans.

Ils refermèrent le panneau derrière eux et, à la lumière d’une lampe de poche, dévalèrent les degrés poussiéreux jusqu’à déboucher dans un petit vestibule. La pièce, située à l’arrière du palais dans une aile à l’abandon, avait autrefois abrité certaines parties de jambes en l’air illégitimes.

— Passe-moi le rasoir.

Sans discuter, le médecin tendit au Grand-Maréchal une lame aiguisée dont le vieil homme usa pour se débarrasser de l’énorme moustache qui lui mangeait la lèvre supérieure. Une fois glabre, le dictateur s’affubla d’une perruque noire de jais et tira de sa poche une casquette publicitaire qu’il s’enfonça sur la tête.

— De quoi j’ai l’air ? demanda-t-il.

— D’un imbécile.

Le Grand-Maréchal sourit.

— C’est parfait.

 

— Il est parti.

— Comment ça, parti ?

— Parti. Disparu.

Kampfer laissa ses bras retomber le long de ses hanches. Une expression de profonde détresse baignait ses yeux humides.

— Il a même abandonné ses vêtements. C’est terminé.

Une flamme d’espoir — ou de folie — embrasa les prunelles de Vernovitch.

— On peut encore y arriver. Filez endosser ses habits. Nous allons avoir besoin d’un déguisement.

— Quoi ? Mais…

— Ne discutez pas ou nous mourrons tous les deux.

Pétrifié par l’effroi, le militaire trottina jusqu’au couloir et disparut dans la chambre, tandis que Vernovitch passait le mobilier du salon en revue. Son choix se porta sur un petit buste en bronze du Maréchal, dont le socle épousait parfaitement sa paume. Cela pourrait servir au cas où les choses tourneraient au vinaigre. Il accueillit le retour de Kampfer avec un large sourire.

— Ils vous vont à merveille, mentit-il.

De fait, l’accoutrement était un peu trop juste, mais vu de loin, le subterfuge ferait sans doute illusion.

— Venez, dit Vernovitch, et placez-vous ici.

Il conduisit le soldat déguisé en dictateur face à la baie vitrée et lui ordonna de saluer la foule. Quelques curieux plissèrent les yeux et se mirent à huer.

— Qu’est-ce qu’on fabrique ? murmura Kampfer.

— On sauve les meubles.

Le policier recula de deux pas et, profitant de son élan, donna un grand coup de pied dans le dos de Kampfer. Le militaire, propulsé, traversa les carreaux dans un furieux fracas de verre brisé. Un grand cri résonna, immédiatement interrompu par le bruit d’une chute flasque contre les pavés de la cour. Quelques soldats se massèrent autour du cadavre, qui gisait face contre terre dans une grande flaque de sang et de divers autres fragments. La foule se tut.

Vernovitch écarta les débris de la fenêtre en faisant attention de ne s’abîmer ni les mains, ni sa belle chemise noire, et ouvrit en grand les battants. L’immense foule réunie sur la place le dévisagea. Il pouvait sentir leurs cœurs qui battaient à l’unisson, et aussi la brûlure de leurs regards. Le policier marchait sur des braises, mais il pouvait encore s’en sortir.

— La police et l’armée se rangent à vos côtés ! hurla-t-il. À bas le tyran !

Loin d’enflammer l’attroupement, l’annonce ne fit que creuser le silence qui étouffait la ville. Un doute s’empara de Vernovitch. Un peu plus bas, l’émissaire qu’il avait reçu plus tôt écrasait son visage écarlate contre les grilles du palais.

— L’armée et la police sont déjà de notre côté ! s’écria le dissident.

Pris de vertige devant l’étendue de sa solitude, Vernovitch vacilla, au bord de l’abîme. Son regard se perdit dans la marée humaine. Peut-être était-ce la folie qui, tapie dans l’ombre, frappait à sa porte, mais il crut y reconnaître un faciès familier.

 

La casquette enfoncée sur le front, le Grand-Maréchal darda un œil amusé en direction du balcon. D’en bas, Vernovitch avait l’air si misérable, et son piédestal si fragile. Des années qu’il n’avait plus donné de discours en public, et il mettait à présent le doigt sur le sentiment de malaise qui l’avait gagné la dernière fois qu’il s’était soumis à l’exercice. Vu d’ici, tout ce qui était en hauteur avait un goût d’éphémère grotesque.

Le vieil homme balaya la foule d’un regard. Dissimulé comme il l’était là où personne ne l’attendait, au milieu de la masse agitée, il y avait bien peu de chance pour que quelqu’un le reconnaisse. Avec la complicité de quelques personnes de confiance, à l’instar de son médecin — qui n’était autre qu’un fils illégitime, mais particulièrement serviable —, il s’était assuré que son profil qui ornait les pièces de monnaie ne soit jamais modifié, et que le maquillage et la moustache qu’il arborait lors de ses rares apparitions publiques ou télévisées le rendent méconnaissable s’il venait à s’en délester. Ils avaient passé des années à construire leur issue de secours, et celle-ci fonctionnait jusqu’ici à merveille.

Le docteur posa une main sur l’épaule de son vieux père, éminemment satisfait de la tournure des évènements. Le plan marchait comme sur des roulettes et l’enthousiasme des dissidents était contagieux. Les bouteilles de vin circulaient dans la foule. Les manifestants y buvaient au goulot et y retrouvaient un peu de force.

— Ouvrez ! grondèrent les enragés.

Le Grand-Maréchal empoigna une bouteille qui passait devant lui et fit tournoyer son bras en l’air. Le récipient voltigea en un arc parfait jusqu’au balcon et alla s’écraser sur le front de Vernovitch, qui s’écroula.

Les insurgés hurlèrent leur joie tandis que les derniers militaires jetaient leurs armes au sol et déverrouillaient les portes du palais.

Sur le chemin de la victoire, des combattants anonymes portèrent alors le vieil homme en triomphe, symbole pour quelques minutes de leur lutte contre l’oppression révolue.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

La nuit des fous

Berlin est chaque année le théâtre d’une véritable apocalypse pyrotechnique confinant à la guerre civile.

Quand les douze coups de minuit feraient trembler la nuit, Berlin replongerait, comme chaque année, dans un nouvel âge de ténèbres.

La menace était à peine exagérée : la Saint-Sylvestre berlinoise était réputée périlleuse. Dans la plupart des villes du monde s’entassaient un grand nombre de fêtards dans l’espace le plus réduit possible — Time Square, la Grand Place de Bruxelles, une cabine d’ascenseur — qu’on laissait s’ébattre avec la liberté du troupeau égaré. Les ivrognes levaient alors leur verre à la santé du firmament au moment de basculer dans la nouvelle année. Mais c’était une autre paire de manches à Berlin, et Damian ne manquait jamais de prévenir ses amis étrangers :

— Ne venez pas fêter le Réveillon ici ! Si vous n’avez pas le choix, prévoyez de rester à couvert entre vingt-et-une heures et le lever du soleil. Par pitié, ne sortez pas. Abritez-vous, cachez-vous, ne prenez aucun risque, à commencer par celui de vous promener dans la rue. Le mieux est encore de se planquer sur l’Avenue du 17 juin, entre la Grosser Stern et la Porte de Brandebourg, pour écouter le concert : il y a tellement de monde là-bas que le péril est minime. Mais surtout — jamais de la vie — n’essayez pas de battre le pavé. Il en va de votre intégrité physique… de votre vie, même.

Lorsque Damian jouait les prophètes de mauvais augure, ses camarades l’envoyaient gentiment sur les roses. L’alcool donne du courage, lui rétorquait-on. C’est bien le problème, répondait-il.

— Vous verrez bien.

Alors les gens voyaient, et Damian, les ongles rongés jusqu’au sang, s’enquérait de l’état de santé de ses proches tout au long de la nuit. Quand arrivait l’aube, leurs regards se croisaient : on pouvait alors lire la honte sur les visages creux d’anxiété, ainsi que cet aveu qu’ils n’oseraient jamais formuler à haute voix : Damian, nous aurions mieux fait de t’écouter, car ce fut la pire nuit de notre vie.

L’explosion d’un pétard derrière la fenêtre fit bondir le jeune homme sur son canapé. Le soleil n’était pas encore couché que les gamins s’amusaient déjà à faire sauter leurs munitions dans de grands éclats de rire. Le garçon épongea son front brûlant d’un revers de manche et s’efforça de contrôler sa respiration. Il haletait. Le plateau de fruits de mer qu’il avait enfourné ce midi n’était peut-être pas de la dernière fraîcheur.

Le souffle court, il clopina jusqu’au frigo où, ignorant les bouteilles de bière empilées dans le bac à légumes, il tira une canette de boisson énergisante. Contrairement à l’alcool qui avait sur lui des vertus relaxantes, les composants chimiques qui donnaient un goût acidulé à la mixture l’aidaient à focaliser son attention sur une seule chose à la fois.

Quittant la cuisine, il balaya d’un regard noir le calendrier cloué au mur. Un frisson d’angoisse le glaça. Le jour tant honni de la Saint-Sylvestre était finalement arrivé. Il n’y couperait donc pas.

Il s’installa dans un fauteuil et, abaissant ses paupières sous son front lourd, s’astreignit à respirer le plus lentement possible. Chasser les pensées de son esprit était un exercice auquel il se pliait au moins une fois par jour et qui lui permettait, pendant un bref instant, d’imaginer ralentir le temps. Mais l’alarme de son téléphone portable finit par sonner. Un soupir souleva sa poitrine tandis qu’il basculait l’appareil en mode veille.

Tel un condamné dans l’antichambre de la chaise électrique, Damian chaussa ses bottes de moto, enfila son blouson, cala son casque sous son bras et se retourna une dernière fois. Quand il partait en mission, il ignorait toujours quand il reviendrait. S’il revenait un jour, d’ailleurs.

Par superstition, il adressa un adieu silencieux à ses bibelots et à son électroménager, puis ouvrit la porte et s’évanouit dans le monde.

 

La caserne bruissait d’une agitation inhabituelle, et pour cause : l’ensemble des effectifs avait été mobilisé pour la nuit. Après le fiasco de l’année précédente où leurs forces avaient été tournées en ridicule par les journaux pour s’être laissées déborder, le haut commandement avait décidé de n’accorder aucune permission pour la Nouvelle Année. S’il était une journée où il fallait être sur le pont, c’était bien celle-ci, dîner festif avec Mamie ou pas.

Damian longea le couloir sombre et bas de plafond qui menait à son vestiaire. Dans cette pièce aux allures de coulisse de club sportif, d’immenses rangées d’armoires métalliques s’enfilaient les unes derrière les autres, impeccablement alignées. La perspective, si on l’étudiait trop longtemps, finissait par vous coller le tournis.

Sans s’arrêter dans la contemplation stérile d’aberrations géométriques, le jeune homme tourna la clef dans la serrure de son casier, puis se déshabilla. Ses yeux glissèrent sur sa cuisse gauche. Sa peau portait encore les stigmates d’une mauvaise blessure infligée deux ans plus tôt lors de cette maudite Saint-Sylvestre : poussé par un quidam éméché, il avait basculé en arrière et s’était empalé la jambe sur une tige de chantier. Les médecins l’avaient félicité pour son sang-froid. Il n’avait pas osé les détromper en leur avouant que l’état de choc était la seule cause de son mutisme.

Le jeune homme effaça ces pensées d’un mouvement de tête. Rien ne présageait que cette nuit serait pire : il en avait vu d’autres. Malgré la fièvre qui persistait à lui broyer les tempes, il avait besoin de toute sa tête ce soir.

Les portes des vestiaires claquèrent de concert avec les chaussures de sécurité sur le carrelage. Des silhouettes fugaces allaient et venaient dans le miroir fixé à sa porte, et des paumes aussi amicales que floues tapotaient son dos nu tandis qu’il enfilait son pantalon molletonné.

Une fois qu’il eut revêtu son vêtement de service, il tira du placard ses cuissardes, ses genouillères et ses jambières, qu’il passa minutieusement. Un scratch mal fixé — sans doute par distraction — avait failli lui coûter la vie autrefois. La tige avait frôlé l’artère fémorale. Deux centimètres plus à gauche et Damian se serait vidé de son sang en quelques minutes, à même le pavé.

Ses jambes harnachées, il se glissa dans son plastron et enfila les protections de ses bras, puis ses gants. Ainsi affublé, il ressemblait à un superhéros bon marché, le genre de sauveur qui, faute d’argent pour se payer un styliste, avait déniché son attirail dans un dépôt-vente de l’Est. Malgré sa masse imposante, l’armure était légère et lui octroyait une grande liberté de mouvement.

Assis sur un banc, il noua les lacets de ses bottes de sécurité, puis il se déploya comme un ressort et claqua la porte du vestiaire derrière lui.

 

— La fête des fous va commencer, annonça le capitaine de brigade d’un air grave.

Les mains croisées dans le dos, le petit moustachu avait lui aussi pour l’occasion enfilé l’armure de protection des compagnies de sécurité de la Bereitschaftspolizei.

Perdu au milieu de ses camarades alignés en rang d’oignons sous la tôle du hangar, Damian ne quittait pas des yeux le capitaine, dont la maigreur peinait à contenir l’énergie. Hans Kripkow était un stratège hors pair, dont les qualités s’étaient brillamment exprimées lors des manifestations de la crise des subprimes. À Berlin, ces tentatives d’insurrection s’étaient soldées par d’intolérables désordres à l’ordre public, que le capitaine Kripkow avait réprimés avec pugnacité. Il n’avait plus à faire ses preuves : son autorité était acquise pour ses hommes, qui le suivraient aveuglément jusqu’en Enfer.

— Ce soir, nous rencontrerons nos peurs, poursuivit Kripkow. Nous marcherons dans un tunnel de cris et de feu, pourtant nous ne faiblirons pas.

Damian ne s’émut pas du ton inattendu qu’employait son supérieur hiérarchique et resserra son étreinte sur la poignée de son bouclier en plastique. L’air glacé imprimait à son souffle la forme d’un nuage de fumée. Il avait envie de frissonner, mais se l’interdisait tant que le capitaine déclamait.

— La police a un travail : celui de maintenir l’ordre et de protéger ses concitoyens. Lorsqu’ils deviennent une menace pour eux-mêmes, nous agissons. Vous êtes les meilleurs, les plus expérimentés… les plus valeureux. Les ténèbres guettent et elles n’attendent qu’une chose : que vous baissiez le front. Mais cela n’arrivera pas, non, pas ce soir ! Car dans les prochaines heures, nous serons plus forts que l’obscurité. Et lorsque le soleil se lèvera sur le champ de bataille, alors les Berlinois pourront lui dire : remercie ces hommes, astre du jour, car ils n’ont pas faibli devant les forces du mal !

Un tonnerre de claquements de talons et de matraques répondit au moustachu, qui leva la main en l’air pour imposer le silence.

— En voiture !

Damian rompit le rang et se dirigea vers le camion qui lui était assigné. À l’intérieur, assis sur les banquettes inconfortables du véhicule, six camarades l’attendaient, le visage grave.

— Nous vaincrons, dit Damian.

— Hein ? demanda l’homme installé juste à côté de lui.

Le garçon avança le menton et sourit.

— Nous mettrons à genoux les forces du mal.

Ses coéquipiers échangèrent un regard consterné.

— Tout va bien, Damian ? Tu veux qu’on appelle quelqu’un ?

— Je ne me suis jamais senti aussi bien, dit-il. J’ai eu peur toute la journée, mais les paroles du capitaine m’ont revigoré : je crois au bien-fondé de sa croisade et je le suivrai jusqu’à la mort s’il le faut.

— Heu… Kripkow a seulement donné la répartition des minibus. Tu es certain que tu n’as pas de fièvre ? Bon sang, tu es rouge comme une tomate, et tu as l’air brûlant…

Mais Damian n’écoutait plus. Son regard s’était égaré au-delà des barreaux qui protégeaient les vitres, derrière la porte du hangar qui lentement ouvrait sa gueule béante. Dans la rue, de petits groupes de fêtards s’égayaient, bouteilles de Sekt dans une main, boîtes de fusées dans l’autre, prêts à faire de cette ville un véritable enfer.

— On devrait peut-être avertir le…

Mais le policier n’eut pas le temps de terminer sa phrase : le camion démarra en trombe pour rejoindre l’immense file de véhicules qui s’engageaient dans la capitale. Damian jubila en son for intérieur, le visage caché sous la visière de son casque.

 

Les premières fusées s’élevèrent dans le ciel aux alentours de dix-huit heures. Les Berlinois achetaient ces engins de mort quelques jours avant Noël : leur vente était autorisée pendant le mois de décembre, mais strictement réglementée le reste de l’année, si bien que les habitants dévalisaient supermarchés et magasins de bricolage pour se constituer des réserves. Les feux d’artifice, souvent vendus par paquets de cent, avaient tout de l’arsenal militaire, y compris la puissance : à chaque Saint-Sylvestre, les sirènes des ambulances ajoutaient leurs cris à ceux des ivrognes qui, par imprudence ou par excès de boisson, s’étaient fait exploser les mains avec un pétard. Les blessés se comptaient par centaines, et il y avait souvent des morts. La police était donc sur les dents pour débusquer les attroupements un peu trop chahuteurs. Mal dirigés, ces feux de Bengale devenaient meurtriers. Les premières explosions, dont l’écho se répercutait sèchement dans toutes les rues de la métropole, laissaient deviner l’impact d’une telle pétarade entre les mains d’un enfant.

Damian s’était souvent demandé comment on pouvait laisser des gens ivres manipuler de pareilles bombes. Même jolies à regarder, leur potentiel létal était patent. Mais le capitaine Kripkow résumait en une seule expression l’étendue de cette absurdité : il s’agissait, comme au Moyen-Âge, d’une fête des fous, une soirée où on lâchait la bride aux instincts les plus stupides, une manière de faire persister l’illusion d’une liberté qui n’existait plus que dans les livres — quand on se donnait la peine d’en lire —, une forme de catharsis bienvenue dans un monde où la pression assassinait les ambitions et ruinait les espoirs de vie meilleure. Une nuit pour faire n’importe quoi et se comporter comme un abruti, en somme.

Le camion se gara au coin de la Spandauer Strasse et de la Karl-Liebknecht Strasse, au pied de la tour de la télévision et à deux pas de l’Alexanderplatz. Par cette nuit si froide, la pointe de l’effrayante construction soviétique disparaissait dans la brume. Ses volutes en masquaient l’antenne écarlate pour ne dévoiler que l’immense boule argentée qui surmontait le non moins cyclopéen pilier de soutènement. La tour de la télévision avait été érigée à l’Est en un temps où le Mur séparait encore la ville, une manière pour les communistes d’adresser un pied de nez au camp d’en face. D’un côté comme de l’autre, on pouvait admirer la tour colossale, devenue aujourd’hui l’emblème de la capitale.

À son pied, le clocher de la Marienkirche ronronnait tranquillement à l’ombre de sa grande sœur. L’église, détruite pendant la dernière guerre mondiale à l’instar de la plupart des consœurs, avait été rebâtie à l’identique à la fin du conflit. La construction était d’une taille respectable, mais ne souffrait pas la comparaison avec l’impressionnante antenne communiste, si bien qu’elle paraissait minuscule.

Debout près de la fontaine, à deux pas de l’église, Damian attendait que quelque chose se passe. Sur l’immense place, les fêtards impatients allumaient leurs premiers feux d’artifice.

— Tout va bien, Damian ? lui demanda son voisin, anxieux.

Le jeune homme hocha la tête, un sourire pendu au coin des lèvres. Sa peur s’était, par une étrange alchimie, muée en adrénaline. Il était dix-neuf heures et la fête ne faisait que commencer. Cela ne pouvait pas aller mieux.

Les policiers dînèrent d’un repas frugal, chacun à leur tour par groupe de cinq pour ne pas donner l’impression de rangs clairsemés. Des plats rustiques — pommes de terre et würstchen — avaient été préparés dans les cantines de la caserne, puis emballés sous vide afin d’être réchauffés plus tard. La sensation agréable d’une masse brûlante dévalant son œsophage n’endormit cependant pas la méfiance de Damian, qui tendait l’oreille à la plus petite détonation. Il reprit son poste au plus vite, les yeux fiévreux, le front bouillant, mais la volonté intacte.

— Tu n’aurais pas digéré quelque chose de travers ? lui demanda un confrère qui faisait tourner la cafetière. Tu as l’air ailleurs.

Le garçon ne répondit pas, même s’il fallait avouer qu’il avait un peu chaud. Pourtant, il ne s’était jamais senti aussi entier, aussi présent au monde. Alors que les années précédentes, il avait redouté le moment où les aiguilles de l’horloge s’aligneraient à la verticale sur la façade de la mairie, il n’attendait plus que cela.

Un peu moins d’une heure avant minuit, les feux d’artifice se réveillèrent, et leurs détonations en chapelets firent passer les ribambelles d’explosions que les Berlinois avaient pu entendre jusque là pour une simple répétition en sourdine. Après avoir copieusement arrosé le dernier repas de l’année, les habitants sortaient de leur tanière. Quant aux touristes, ils s’extrayaient au chausse-pied des salles de restaurants et se mêlaient à la foule grandissante qui envahissait l’espace public comme une maladie contagieuse.

— Ne faiblissez pas ! dit le capitaine Kripkow en lissant sa moustache. Les mânes des Anciens nous jugent : leurs fantômes guideront nos mains ce soir, lorsqu’il faudra frapper.

Damian laissa échapper une exclamation et leva son bras en l’air, au grand étonnement des autres policiers qui l’entouraient. Tous se retournèrent vers lui et tentèrent de déchiffrer son expression mi-amusée mi-contrariée. Un officier s’approcha :

— Si tu tiens tant que ça à te porter volontaire pour surveiller la tente de la Croix-Rouge, alors je t’en prie, après toi.

En bon paladin qu’il était, le garçon réfréna son envie de s’agenouiller et se contenta de placer son bras sur sa poitrine, comme pour prêter serment.

— J’exécuterai la volonté de mon Seigneur, et je défendrai la Sainte Croix au péril de ma vie, dit-il, une ferveur inhabituelle dans la voix.

On conduisit Damian devant le stand des secouristes avec un soulagement non dissimulé. Le policier se posta en faction à l’abri d’une barrière de circulation, près de l’entrée, et toisa le ciel d’un œil mauvais.

— Les forces des ténèbres n’auront pas de prise sur moi, répéta-t-il à voix haute en étreignant sa matraque.

Un frémissement traversa la foule qui, un bref instant, parut retenir son souffle comme un seul homme. Damian regarda l’horloge. Dans trois minutes, minuit sonnerait le passage vers la nouvelle année et donnerait le top départ au cortège d’esprits diaboliques qui s’empareraient de Berlin. Mais il était prêt pour la bataille.

La ville se mit à entonner un décompte à l’unisson :

— CINQ, QUATRE…

Damian abaissa la visière de son casque et récita une prière silencieuse.

— TROIS, DEUX…

Les muscles de sa poitrine se contractèrent. Le froid l’avait maintenu éveillé jusqu’ici, mais il sentait que la peur tapie au fond de lui était un animal endormi.

— UN…

Un tsunami électrique prit naissance dans ses tripes et remonta le long de son torse pour grésiller dans sa tête. Il serra les dents.

— BONNE ANNÉE ! s’écria Berlin tout entier.

Le ciel s’embrasa dans un rugissement de fin du monde, comme si toutes les guerres que la ville avait connues n’avaient pas été suffisantes. L’atmosphère s’empoissa d’une formidable odeur de poudre tandis que, tels des tirs de mortier aux couleurs de Noël, des milliers de fusées s’élevaient vers les étoiles et explosaient en plein vol. Le firmament baissa le rideau et voila ses galaxies pour laisser éclater la splendeur de milliards d’étincelles colorées qui tonnaient de concert, s’épanouissant en rosaces, en boules et en épis, dans une clameur à peine masquée par les hurlements alcoolisés des fêtards.

Mais ces considérations étaient à mille lieues d’intéresser Damian pour le moment. Le front haut, les pommettes saillantes, le valeureux policier guettait l’instant où le Chaos prendrait le dessus. Les tympans éclatés, le jeune homme tâcha de fixer son attention sur les visages mouvants et hilares qui s’agitaient dans la foule. Leur amas, éclairé par les fusées, était trop compact pour y discerner quoi que ce soit.

Damian entendit un grognement. Il plissa les yeux pour y voir quelque chose tandis que les premiers blessés s’engouffraient sous la tente, mais la marée humaine était impénétrable. Un hurlement éclata sur sa gauche. Le dos trempé de sueur, le policier se prépara à contre-attaquer et fit volte-face. Une jeune fille aux joues rouges brandissait une bouteille de vin au-dessus de la tête en guise d’étendard. Le désordre allait grandissant.

Le policier jeta un regard anxieux à son unité. Malgré la distance qui le séparait d’eux, les hommes conservaient leur sang-froid face à la menace rampante. Les gardiens de l’ordre toisaient les hurluberlus qui dansaient la gigue à quelques mètres d’eux, un air de condescendance et de pitié mêlées peint sur leurs visages anguleux. Même si Damian vouait une confiance sans bornes au capitaine Kripkow, force était de constater qu’à sa place, il aurait ordonné l’assaut dans les plus brefs délais. Une telle meute de singes alcoolisés ne méritait pas tant d’égards, même un seul soir par an.

De nouveau, un grognement fendit l’océan de chair et parvint aux oreilles du policier. Damian serra sa matraque de toutes ses forces, jusqu’à ce que sa paume lui fasse mal et que le cuir de son gant se trempe de sueur. De mouvements de tête erratiques en tremblements involontaires, le jeune homme peinait à garder le contrôle de la citadelle de son corps. La fièvre s’agrippait à lui plus sûrement que son armure de plastique.

Ce bruit qu’il avait entendu lui semblait familier, mais il ne voyait pas comment un touriste aurait pu apporter un cochon au milieu de la fête sans se faire remarquer. Car le grognement qu’il avait perçu n’avait rien d’humain : c’était une exclamation animale, qui n’exprimait ni une douleur ni un mécontentement, mais davantage un cri de ralliement.

Sur ses gardes, le policier essuya la buée qui recouvrait la visière de son casque et piétina devant la tente. Alors, il sentit le froid d’une ombre croître dans son dos. La peur, glaciale, l’enserra dans ses griffes et chatouilla sa colonne vertébrale au tempo lent d’une symphonie funèbre. Ses dents crissèrent les unes contre les autres : le grognement venait de retentir à nouveau, cette fois juste derrière lui. D’un bond, il se retourna et leva sa matraque, mais la surprise lui fit lâcher son arme.

Face à lui se tenait un affreux gobelin. Haut d’environ un mètre quarante, la créature hideuse masquait sa pudeur d’un pagne et portait un collier sur lequel étaient enfilés trois crânes humains. Sa gueule, garnie de dents acérées, dégageait une pestilence révulsante. Ses yeux — de petits rubis mesquins — déshabillaient l’âme du policier pour mieux s’en repaître. Dans son effroyable patte gauche, il tenait une massue et dans l’autre, un tube creux orné de plumes sanguinolentes. Son odeur… Damian réprima un haut-le-cœur. Son odeur était inqualifiable.

Incapable d’attaquer ou seulement même de bouger, Damian se figea. Sa matraque était tombée par terre et il était à la merci de cette hideuse Némésis dont la foule ne paraissait pas vouloir faire grand cas. Les heureux fêtards du Nouvel An allaient et venaient autour du monstre sans y prêter la moindre attention. Convaincu qu’un puissant sortilège les maintenait dans l’ignorance, Damian leva son bouclier et se creusa la tête : il devait trouver un moyen de s’enfuir.

Le gobelin plissa son immense front couvert de pustules et toisa l’humain d’un œil noir puis, dressant son bâton emplumé en direction du ciel, en fit jaillir un prodigieux éclair qui zébra la nuit avant d’exploser dans le zénith en une myriade de comètes minuscules, dont la pluie dense s’abattit sur la foule. Cette mise en scène n’avait rien d’un effet pyrotechnique, Damian en était convaincu : il s’agissait là du prolongement du sortilège. Car déjà dans l’attroupement s’élevaient de nouveaux grognements, à droite, à gauche, derrière et devant lui, un peu partout autour.

Profitant de la panique, Damian prit ses jambes à son cou et regagna son unité.

— Qu’est-ce qui t’arrive, vieux ? lui demanda un policier dont la barbe drue mangeait le menton.

— Ils… des monstres… partout ! haleta-t-il.

Les policiers échangèrent des regards incrédules. Un rire poli traversa l’assemblée.

— J’ai tout vu ! s’écria Damian, dévoré par l’effroi.

Des mains amicales mais fermes le palpèrent, puis l’agrippèrent.

— Vous ne comprenez pas, balbutia-t-il. Si nous n’agissons pas, ils…

Saisi de malaise, Damian s’accroupit pour mettre sa tête entre ses genoux. L’odeur du gobelin était si forte qu’elle empoissait ses vêtements. Aucune machine à laver ne pourrait jamais se débarrasser d’une telle puanteur.

— Emmenez-le à l’infirmerie, ordonna une voix étouffée par la fièvre.

Damian voulut protester, mais Berlin ne lui en laissa pas le temps : des cris de panique retentissaient autour d’eux, accompagnés d’autres onomatopées aussi peu réjouissantes qu’identifiables. La nervosité s’empara des hommes qui, oubliant le malade un instant, reformèrent le rang. Ce fut alors qu’il la remarqua.

Elle reposait à quelques mètres de lui, sous un arbre dans lequel clignotait une guirlande électrique. Elle scintillait, abandonnée, au rythme des pulsations des ampoules. Son éclat était pourtant d’une splendeur à couper le souffle : immédiatement, Damian sut qu’elle lui était destinée. Le policier se redressa et traîna son corps lesté de braises jusqu’à l’arbre. S’agenouillant devant le tronc, il ramassa l’instrument que la Providence avait mis sur son chemin pour balayer le mal de la surface de la Terre.

La lame de l’épée était épaisse, mais son fil était aiguisé. Aussi brillante qu’un miroir, l’arme sur laquelle des runes avaient été gravées émettait un faible halo de lumière bleutée. Sa poignée, quoique rudimentaire, était robuste et paraissait avoir été taillée pour sa propre main. Damian empoigna la garde et fendit l’air pour éprouver l’équilibre de l’épée. Son tranchant filait dans la nuit, capable de couper un cheveu comme un arbre tout entier. Légère comme un jouet d’enfant, l’épée n’en était pas moins un fléau redoutable.

Le policier se retourna. Le ciel berlinois était un incendie dans lequel les feux d’artifice tonnaient par centaines, par milliers, répandant leurs étincelles sur la foule hurlante. Mais il n’y avait plus aucune joie dans leurs chansons, juste une terreur brute et animale.

Ses yeux fondirent sur ses coéquipiers. À quelques mètres de lui, dans l’ombre de la fontaine, Kripkow était monté sur le toit d’une estafette et haranguait ses troupes. Damian plissa les paupières, aveuglé par sa propre sueur. Le capitaine ne portait plus sa tenue réglementaire, mais une armure rutilante dont il tenait le heaume dans sa main. Le moustachu leva une imposante masse d’armes hérissée de piques au-dessus de sa tête et s’époumona :

— Le Seigneur des Ténèbres ne passera pas !

Damian voulut courir rejoindre ses camarades, mais un poids sur ses épaules et sur ses pieds l’empêcha de filer. Sa carapace en kevlar s’était, par un sombre mystère, métamorphosée en une cotte de mailles lourde et cliquetante. Ses bottes avaient été remplacées par des bas de chausse en ferraille sur les talons desquels des épieux acérés tenaient lieu d’éperons. Il leva la main pour tâter son casque. À sa place, un heaume en fer lui recouvrait le crâne, un simple T descendant sur son nez pour le protéger des coups de hallebardes.

Damian réunit ses forces pour se mettre en branle et effacer la distance que le séparait du reste de son unité. Les détonations des pétards résonnaient dans son heaume et l’étourdissaient. Son équilibre était précaire, surtout avec cette épée qu’il devait traîner. Quant à son bouclier, il s’était changé entre-temps en un écu orné d’un blason à tête de loup.

— Les créatures du Mal sont à nos portes, hurla Kripkow du haut de ce qui avait été sa camionnette, et qui s’était métamorphosé en un pachyderme inconnu à l’air menaçant, harnaché de fer et de piques. Mais nous allons leur prouver que les monstres ne peuvent pas pénétrer dans le cœur des hommes !

Le sang de Damian entra en résonance dans ses veines, comme un verre d’eau pendant l’orage. Il leva son épée et s’écria :

— Sus aux démons !

Fendant les rangs de ses compagnons qui, eux aussi, arboraient désormais les couleurs du royaume qu’ils avaient été appelés à défendre, Damian ajusta son heaume et assura sa garde tandis qu’il dirigeait ses pas sur l’ennemi. Mais même s’il s’était préparé toute sa vie pour cet instant, l’effroi le glaçait.

La place tout entière grouillait de gobelins ventripotents, baveux et prêts à en découdre. Les monstres étaient tous armés de massues et de bâtons de feux. La tour de la télévision, devenue une gigantesque forteresse noire en haut de laquelle brillait l’œil démoniaque du Seigneur Ténébreux, vomissait des flammes qui léchaient les bâtiments alentour. L’équilibre des forces était absurde : les deux cents hommes de son unité ne feraient pas le poids. La bataille était perdue d’avance.

— N’ayez pas peur ! tempêta Kripkow du haut de sa monture. La lumière contre les ténèbres !

Comme un baume, les mots du capitaine guérirent le trouble du soldat. Damian leva son épée et laissa un cri de rage s’élever des tréfonds de son estomac.

— Pour Berlin ! s’exclama-t-il avant de se précipiter, seul, sur l’armée de gobelins.

Damian se fraya un chemin à coups d’épée dans la masse putrescente et bubonique. Les têtes volèrent au rythme de la danse de sa lame et se mêlèrent aux feux d’artifice qui continuaient de pleuvoir sur la ville. Mais bientôt, le valeureux soldat se put contenir l’afflux de créatures qui se précipitaient sur lui. La foule des monstres se referma autour du chevalier comme la marée montante et, malgré sa détermination, il sut que ses membres étaient condamnés à être rongés et écartelés par ces abominations. Mais alors qu’il allait sombrer dans l’oubli, un cor sonna.

— Le capitaine ! songea-t-il, pris dans le maelstrom de bouches coupantes et de griffes ébréchées.

Comme en écho à son incursion valeureuse, ses compagnons s’étaient lancés à leur tour dans l’assaut et repoussaient maintenant l’armée du Seigneur des Ombres.

— Ramenez-le ! hurlait le capitaine Kripkow. Je veux que ce brave puisse fouler de nouveau la terre de ses ancêtres !

Les soldats jouèrent des coudes, levèrent leurs massues et abattirent leurs haches pour se frayer un chemin dans l’abomination. Lorsqu’enfin, ils parvinrent à rejoindre le valeureux Damian, celui-ci adressa une prière muette au ciel enflammé.

— Bordel de nom de dieu de merde, mais qu’est-ce qui te prend, abruti ? s’exclama le capitaine Kripkow, la moustache hirsute et le front en sueur.

Damian écarquilla les paupières. Son supérieur n’arborait plus l’armure étincelante dont il l’avait vu paré quelques instants plus tôt, mais son uniforme de policier.

— Charger la foule tout seul, non mais tu veux déclencher une révolution ou quoi ? Emmenez-moi cet imbécile loin d’ici et bouclez-le au calme, qu’il dégrise.

— Il est brûlant, dit une petite voix sur le côté.

— Alors filez-lui un cachet et qu’on n’en parle plus.

Le capitaine réitéra ses plus plates excuses aux fêtards et baissa les yeux sur la branche tordue que Damian avait brandie en guise d’épée au moment de se jeter dans la mêlée. Il ne s’agissait que d’un misérable bâton. Quitte à charger, cet idiot aurait pu au moins utiliser le matériel réglementaire.

— Cette fichue nuit des fous, soupira le moustachu.

Une adolescente aux cheveux hirsutes se rua sur le policier et le couvrit de baisers. Kripkow la repoussa gentiment et retourna auprès de ses hommes. Là, il leva les yeux vers le firmament et se laissa emporter par l’assourdissant concert de lumières qui jouait de son âme comme d’un tambour.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Bully

Baldur n’est pas tout seul dans sa tête.

Baldur poussa la porte de la salle de bains et adressa un clin d’œil complice au caméraman avant d’enlever ses vêtements. Avec le temps, la pudeur s’était envolée et l’adolescent prenait désormais un certain plaisir à se déshabiller sous l’objectif. Il suffisait de faire comme si de rien n’était.

Les yeux embrumés, le garçon balança son pyjama dans le panier à linge sale et se présenta devant le lavabo. Quelque chose croustilla sous ses pieds. Baldur se renfrogna. Son père était encore rentré tard la nuit dernière et avait bien entendu oublié de retirer ses chaussures dégueulasses avant de venir pisser. Le sol était constellé de particules de terre et de petites flaques boueuses.

— Putain, c’est pas vrai…

L’adolescent enfila de grosses chaussettes en laine trouvées dans le panier et épongea le carrelage avec ses pieds. Lorsqu’elles furent trop gorgées pour en aspirer davantage, il les retira avec une moue de dégoût et les enfonça au fond du bac. Là, elles auraient le temps de sécher avant que sa mère ne les découvre, dans plusieurs semaines au rythme actuel des lessives. Baldur détestait la saleté. Il passait lui-même l’aspirateur dans sa chambre. Personne d’autre que lui n’était autorisé à y entrer, et surtout pas ses parents.

Les ampoules du miroir crépitèrent. La lumière crue de l’éclairage artificiel soulignait son acné de poches d’ombre, comme de minuscules cernes sous une multitude d’yeux aux pupilles purulentes. Son visage était une constellation.

Avec l’application des adolescents à qui les médecins conseillent de ne surtout pas y toucher, Baldur pinça l’énorme bouton qui couronnait son front et le fit éclater. Un serpentin de sébum jaillit du cratère. Il se rinça les doigts sous le robinet.

— C’est très délicat, dit-il à l’attention du caméraman, parce qu’il faut faire attention à ce que le bouton ne saigne pas, sinon on se retrouve avec des croutes encore plus moches.

En expert, Baldur traqua les indigents recroquevillés derrière ses pores obstrués. Lorsqu’il serait une star, une vraie vedette adulée et respectée, il confierait son visage aux soins d’une maquilleuse et d’une esthéticienne. Mais pour le moment, il devait se contenter d’une lotion astringente. Il déboucha le flacon, déchira une boule de coton rose, en tamponna le goulot et serra les dents.

— Ça risque de faire mal.

Au contact de la solution, son visage s’enflamma. Il gémit. Les foyers de ce feu ardent pulsèrent d’une douleur aiguë, puis sa peau s’assécha comme un masque de boue au soleil. La lotion avait cautérisé les cratères.

— Si je souris trop, ma face craquera comme une feuille morte, plaisanta-t-il.

L’adolescent fit mine d’ignorer les micros qui recueillaient au quotidien ses confessions matinales. Il se brossa les dents en quatrième vitesse et urina sous la douche. Lorsqu’il eut terminé, il s’entortilla dans sa serviette comme une chenille. Elle sentait si mauvais qu’il regretta que sa mère ne lui ait pas donné l’autorisation d’utiliser la machine à laver.

D’un coup de peigne, il ramena ses cheveux en arrière et se mira dans la glace une dernière fois. Les caméras capturèrent son visage rond sous tous les angles tandis qu’à l’extérieur résonnaient les vivats de la foule en délire. Les spectateurs attendaient la sortie de leur héros préféré.

Baldur posa la main sur la poignée et se délecta de cet écho qui le remplissait. Cette musique était la plus délicieuse qui soit.

— Ils sont chauds ce matin ! glissa-t-il en aparté à l’opérateur, caché derrière le rideau de douche.

L’adolescent joignit les mains et les serra très fort. Dehors, on scandait son nom comme celui d’une star de cinéma. L’épisode d’aujourd’hui n’avait pas encore de titre, mais il finirait bien par lui en trouver un ce soir, sous les draps, au moment du générique de fin. Le public frappait des pieds et des mains en cadence. Baldur prit une inspiration, vérifia son haleine et attrapa la poignée. Au même moment, on frappa à la porte.

— Sors de là ! meugla sa grande sœur.

Le public se tut. Baldur déverrouilla le loquet. Un épais nuage de vapeur s’échappa de la salle d’eau. Sa sœur, bras croisés, le toisait d’un air mauvais : au milieu de ces brumes, elle ressemblait à une sorcière.

— Qu’est-ce que tu fous ? s’énerva-t-elle. À qui tu parles ?

— Personne.

Tête baissée, le garçon contourna la jeune fille. Lorsqu’elle était en colère, mieux valait faire profil bas.

— Merde, c’est une piscine ! s’exclama-t-elle. Regarde ça, tu as fichu de l’eau partout.

Elle l’empoigna par l’épaule et le tira en arrière.

— Je ne me lave pas dans ton eau sale.

Résigné, le garçon quitta son peignoir et s’en servit pour éponger le carrelage. Lorsqu’il eut terminé, sa sœur afficha une mine satisfaite.

— Dégage, le dingo.

Une fois habillé, Baldur dévala les escaliers. Son père, assis à la table de la cuisine, macérait encore dans ses vêtements de la veille.

— Bonjour, P’pa.

Trop occupé à contempler d’un œil vide le fond de son bol de café, l’homme resta muet. La télévision était déjà allumée dans le salon. Installée dans le canapé face à l’écran géant, sa mère s’excitait sur un jeu vidéo.

— Bonjour M’man.

La femme laissa échapper un cri strident. Elle venait d’échouer sur un niveau difficile. Une ombre dans son regard fit comprendre à Baldur qu’elle le tenait en partie pour responsable de sa déroute, mais elle serra les dents et fit de son mieux pour sourire.

— Ton petit-déjeuner est dans le four, Bully.

Le garçon hocha la tête. Inutile de la remercier : elle n’écouterait rien. L’adolescent se faufila comme un fantôme derrière son père hébété et ouvrit le four à micro-ondes. Une poignée de céréales au chocolat baignaient dans le lait brûlant d’un bol à motif de dessins animés.

Le garçon déposa le récipient sur la table en essayant de ne pas se brûler et avala l’infecte bouillie face à son père impassible. Il détestait le lait chaud. Ça sentait comme du vomi et transformait les flocons en une infâme tambouille caoutchouteuse.

Un klaxon résonna. Le bus scolaire. Le garçon termina son bol, enfila ses bottes, son manteau et attrapa son cartable. Son père, qui émergeait de sa torpeur, lui adressa un regard bovin.

— Bonne journée, Bully…

L’adolescent fronça les sourcils.

— J’aime pas quand tu m’appelles comme ça.

L’information traversa les oreilles de son géniteur et remua la mélasse qui empesait son crâne. La mâchoire de l’homme se décrocha, comme si son cerveau venait de disjoncter, et ses yeux s’embrumèrent à nouveau.

— Bonne journée, heu… fiston.

L’adolescent secoua la tête et referma la porte derrière lui. La neige était tombée en abondance cette nuit. Baldur adorait la neige. Son manteau étouffait le bruit et recouvrait la laideur d’une couche uniforme. Sous la neige, le monde dormait, paisible. C’était un sentiment rassurant. Il aurait aimé qu’elle dure toute l’année, même si sous ces latitudes, elle résistait déjà les deux tiers de l’année.

Le garçon leva la tête vers un arbre mort dont les branches ployaient sous le poids des flocons.

— Chers téléspectateurs, une nouvelle journée commence.

Le bus, dont le capot fumait dans le froid comme un feu de camp en plein désert, klaxonna encore. Baldur fit un clin d’œil à la caméra imaginaire et traversa le terrain au pas de course.

 

Le collège ressemblait à un igloo dans lequel s’engouffraient des fourmis. Chaque matin, c’était le même rituel : les élèves s’entassaient devant les grilles et se déversaient comme les grains d’un sablier à travers le goulet d’étranglement des portes.

Baldur trouvait ce spectacle navrant. L’école — comme le monde dans son entièreté, famille comprise — lui inspirait un vrai dégoût. Le professeur de sport le lui avait expliqué : ces sentiments n’avaient rien que de très ordinaire. Les enfants de son âge haïssaient à peu près tout. Il n’y avait donc pas à s’offusquer de trois mots déplacés et deux moqueries dans les vestiaires. Sa mère avait eu une bien funeste idée le jour où elle lui avait donné le nom d’une divinité. Avec ses airs de sauterelle anémique, Baldur tenait autant du dieu nordique que Mister Bean du bodybuilder, ce qui ne manquait jamais de déclencher les plaisanteries.

Un jour, son nom résonnerait autrement. Un jour, Baldur serait célèbre. Il se l’était promis. Un jour, Baldur quitterait la Suède et s’installerait à Los Angeles. Un jour, Baldur laisserait sa tristesse derrière lui et ricanerait sur les vies misérables de ses camarades de collège. Un jour, on cesserait de l’appeler Bully.

Alors qu’il grimpait les marches enneigées sous le regard tout aussi glacé des surveillants, Baldur vit une ombre grandir sous ses pieds. Il voulut faire volte-face, mais avant qu’il puisse réagir, il s’effondra de tout son long dans l’escalier, entraîné par le poids de son cartable. On l’avait poussé.

— Tu tiens la forme, Bully ?

L’échalas, bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles et manteau aux couleurs de l’équipe de hockey, regarda l’adolescent se débattre sur le sol gelé comme une tortue retournée. Björn avait le même âge que Baldur mais mesurait deux têtes de plus que lui. Ce n’était pas compliqué : Baldur était une crevette qui, à presque treize ans, ne donnait pas l’air d’en avoir plus de onze.

La grande perche ricana de toute sa hauteur et enjamba le garçon. Les surveillants observaient la scène sans remuer un cil. Le collège était un établissement de campagne, calme, avec un effectif réduit de seulement deux cents élèves. Pourtant, à étudier les pions, on aurait dit que l’enceinte était un camp d’internement pour terroristes ou un cirque d’animaux enragés. L’adolescent se releva — malgré les coups d’épaule qui lui donnèrent l’impression d’être une boule de flipper dans une machine secouée par un joueur de castagnettes — et se fondit dans la masse. Tête baissée, il laissa le courant l’entraîner dans les entrailles du bâtiment. La cloche retentit.

Dans le couloir, son caméraman intime enregistrait sans complaisance. Baldur hocha la tête pour signifier au technicien qu’il l’avait remarqué. Se savoir filmé était une consolation, mais aussi une manière de ne pas se sentir seul. Il était le héros de sa propre émission, un personnage central et donc indispensable. Sans lui, le show n’aurait plus de raison d’exister.

Après un cours d’histoire soporifique et une leçon de maths qui le fut tout autant, Baldur gagna la cantine au milieu de la foule bruissante.

Dans le réfectoire bondé, les tables étaient toutes occupées, à l’exception de celle du fond sur laquelle s’entassaient les carafes en inox. Contraint par les regards noirs des autres enfants qui auraient préféré se faire couper un bras plutôt que d’inviter Bully à la leur, l’adolescent finissait presque toujours par s’asseoir à celle-ci. Il s’installa sans faire de vague et enfourna une bouchée de purée tiède.

— Salut, Bully.

Baldur leva la tête. Björn, un sourire carnassier sur le visage, le dévisageait comme s’il était un délicieux sandwich.

— Il n’y a plus de place.

Derrière l’épouvantail, trois garçons impatients tenaient leurs plateaux. L’adolescent pensa à la caméra braquée sur lui. Son personnage méritait mieux que cela.

— Vous… On peut se serrer.

Björn éclata de rire.

— J’ai une meilleure solution : bouge.

Baldur acquiesça avant de se lever. Il était inutile de négocier avec cette bande d’abrutis.

— Plus vite, Bully. Mon assiette refroidit.

L’adolescent se rhabilla, enfila les lanières de son cartable et ramassa son plateau pour laisser le petit groupe s’installer. Il leur souhaita un bon appétit, mais les garçons étaient déjà bien trop occupés à se hurler dessus et à se balancer des boulettes de viande à la figure pour l’entendre. Las, Baldur s’éloigna, mais son pied rencontra un obstacle. Le plateau virevolta au ralenti avant de se fracasser dans un tonnerre de faïence et de verre brisé. Björn ramena sa jambe sous la table et considéra l’adolescent d’un œil amusé.

— Merci, toi aussi.

Un concert de fourchettes sur carafes résonna dans le réfectoire, comme à chaque fois que quelqu’un faisait un malheur. De rage, Baldur serra les dents. Il s’imagina bondir, crocs en avant, sur son persécuteur, et lui arracher la gorge d’un grand coup de mâchoire. Le caméraman zooma sur l’assiette de purée répandue sur le carrelage et captura le visage livide de Baldur. Le garçon demeura de marbre pour ne pas s’offrir en spectacle.

Une femme de ménage l’aida à ramasser les morceaux et lui ordonna de ne pas toucher au verre cassé.

— Tu ne dois pas te laisser faire, lui glissa l’adulte. Il faut montrer que tu en as dans le pantalon.

Baldur ravala un sanglot. Son public le huait. Sans prendre la peine de se resservir, il s’arracha à l’air embué du réfectoire sous les rires des enfants.

Dans la cour, la neige s’était remise à tomber. Les flocons effaçaient les traces de pas.

 

Le bus attendait les élèves à la sortie de la piscine.

Baldur, les muscles engourdis par l’eau, se félicita en silence de ne pas avoir mangé. Son corps lui avait paru si léger dans l’eau. Une fois dans le bassin, la pesanteur n’existait plus. La solitude redevenait une loi implacable. Quelquefois, lorsqu’il plongeait, il lui semblait que des branchies poussaient derrière ses oreilles et qu’il pouvait respirer. Capable de rester de longues secondes en apnée, il regardait les corps se mouvoir dans l’onde en silence. Ces moments de recueillement étaient autant d’occasions pour le caméraman de réaliser de splendides prises de vue sous-marines.

Baldur regrettait souvent de ne pas pouvoir visualiser les rushs dans sa chambre. Mais quand il fermait les yeux, il recomposait les images du mieux possible. Les lignes graciles des jeunes filles en maillot de bain dessinaient alors des arabesques sur la toile de ses pensées jusqu’à ce qu’il s’endorme.

— Hé !

L’adolescent tourna la tête. Björn, qui n’en avait pas fini avec lui, se dirigeait vers lui d’un pas lourd.

Baldur courut vers le bus. C’était un territoire neutre, placé sous la protection du chauffeur. Mais les trois amis de Björn lui barrèrent la route et le saisirent par les bras.

— Deux foutues heures de colle par ta faute, s’exclama son persécuteur. C’est toi qui as dit à la femme de ménage que je t’avais fait tomber ?

Baldur avait beau vouloir se justifier, il savait que quoi qu’il dise, la conversation ne tournerait pas à son avantage. S’il se taisait, cette mascarade durerait moins longtemps. Le visage de Björn s’empourpra.

— Je vais te donner une bonne raison de baver.

Tandis que deux garçons le maintenaient, le troisième s’éloigna de quelques pas, tira son téléphone portable de sa poche et filma la scène. Baldur voulut lui dire que son propre caméraman capturait déjà la scène, mais Björn arracha son bonnet et le lui enfourna dans la bouche.

— Regardez ce clochard. C’est ta mère qui t’habille ?

Un groupe d’adolescentes qui passait derrière eux leur adressa un regard lourd de reproches.

— Par là, souffla Björn.

La bande entraîna sa victime derrière le bus, là où, entre deux voitures, les rétroviseurs ne portaient pas. Baldur s’imagina à la place du caméraman. Il lui en voulait un peu de ne jamais l’aider : après tout, c’était lui qui fournissait la matière première de ses émissions. Il était son gagne-pain, sa seule raison d’exister. L’adolescent se figura tenir la lourde caméra sur son épaule tremblante et filmer l’action d’un point de vue extérieur. Ce devait être une sensation agréable, d’agir en observateur.

Une claque le ramena dans son propre corps comme une balle de jokari.

— Ça, c’est pour la deuxième heure.

Un violent coup de poing à l’estomac lui coupa le souffle. Il essaya de tousser, mais le bonnet dans sa bouche l’empêchait de respirer. À deux doigts de l’asphyxie, il se plia en deux pour éviter les coups suivants. Il voulut ressortir de son corps pour continuer de filmer, mais la douleur le ramena en lui-même.

— Et ça, c’est pour la tache de purée sur mes godasses.

Björn envoya un grand coup de pied entre les jambes de Baldur. Les tortionnaires lâchèrent l’adolescent, qui s’accroupit et hurla. Sans le bonnet pour étouffer son appel, il aurait à coup sûr alerté le voisinage.

Il cracha le couvre-chef couvert de salive sur la neige. La douleur montait lentement en lui. Elle lui paralysait le bas-ventre, comme si un liquide lourd et chaud remontait le long de son aine et pulsait au rythme des battements de son cœur. C’était une douleur grave, sourde, rien à voir avec celle d’un doigt coupé ou d’un genou éraflé.

Le petit groupe se dispersa. Le moteur du bus venait de démarrer. Baldur toussa. Son visage se trouvait près du pot d’échappement.

Personne ne posa de question lorsque Baldur grimpa dans le bus en se tenant l’entrecuisse, pas même le chauffeur, occupé à régler une fréquence sur l’autoradio. Les élèves lui adressèrent un regard morne, compassé pour certains, amusé pour d’autres.

— Regardez ! s’exclama une jeune fille.

Les adolescents tournèrent la tête vers la piscine. Sur le mur en briques rouges, écrite à la hâte avec une bombe de peinture, s’étalait l’inscription : « Bully = pédé ».

Baldur ignora le caméraman, qui le suppliait de poursuivre la scène sans exploser en sanglots. En vérité, s’il avait eu une ceinture de dynamite autour du ventre, il l’aurait déclenchée sans hésitation. Mais la douleur qui irradiait dans son pantalon était trop vive pour lui tirer autre chose qu’un gémissement.

— Vous n’avez jamais vu le héros se prendre une raclée ? divagua-t-il.

Les enfants l’ignorèrent, moins par dédain que parce que personne ne l’avait compris. Ils continuèrent néanmoins de ricaner du graffiti.

Baldur remarqua que l’adolescent qui avait filmé l’agression avec son téléphone était assis au fond du bus. Alors que les trois autres s’étaient enfuis, lui n’avait pas d’autre choix que de faire le trajet en car pour rentrer chez lui. Comme Baldur, Erik habitait en rase campagne. Ils avaient été bons amis plus jeunes — du temps où ils partageaient la même classe à la petite école —, mais l’adolescence avait définitivement rompu les ponts entre eux. Le jeune garçon traversa le véhicule et se planta devant lui.

— T’as filmé, hein ?

L’autre hocha la tête.

— J’effacerai pas, laisse tomber.

Baldur serra ses poings sur son ventre. La douleur venait de passer d’inqualifiable à insupportable, ce qui en soi constituait une amélioration.

— Je veux pas que tu effaces.

Le garçon s’assit à côté de son persécuteur sans lui demander son avis et essaya de sourire sans lui faire peur. Soufflé par la surprise, Erik ne protesta pas.

— Tu peux filmer tant que tu veux avec ça ?

— Heu… C’est un téléphone, quoi.

Dehors, le caméraman à la mine défaite lui adressa un signe de tête. Baldur lui intima l’ordre silencieux de ne pas bouger du parking. Le technicien agita les bras.

— À qui tu parles ?

Le chauffeur du bus ferma les portes. Sur le parking, le caméraman paniquait.

— J’ai une idée, dit Baldur. Tu peux peut-être m’aider.

— J’ai pas envie de t’aider.

Le véhicule s’ébranla. Le garçon détourna les yeux pour ne pas voir le caméraman taper contre la vitre et expliqua son projet.

 

La chambre de Baldur était une boîte vide aux murs peints en bleu. L’adolescent était allongé sur un vieux lit pliable, bras croisés derrière la tête, les yeux rivés au plafond. L’été, de gigantesques araignées se glissaient dans l’interstice entre la lampe et le grenier. La nuit, le cliquetis de leurs pattes sur les dalles en polystyrène le réveillait parfois. Mais l’hiver, seul le silence des murs lui tenait compagnie.

— Je dois vraiment filmer ça ?

Assis de l’autre côté de la chambre sur une pile de bouquins défraichis, Erik tenait son téléphone portable à bout de bras. Rien ne bougeait sur l’écran, hormis le décompte des secondes qui, inexorable, donnait ses airs de film à cette photo insipide.

Sans casser sa posture de gisant, Baldur cligna des yeux. Il avait été clair : tant qu’il ne signalerait pas de la fin de la prise, Erik devrait enregistrer.

— C’est très important que tu continues, dit-il.

Ses lèvres remuaient d’une façon presque imperceptible.

Erik haussa les épaules.

— Il ne se passe rien.

Baldur sourit.

— Justement.

Réduit au rang de spectateur, Erik secoua sa main engourdie et fouilla la pièce du regard. Pour un garçon qui se disait féru d’images, Baldur n’avait accroché aucun poster au mur. Une unique photo d’un arbre au feuillage vert électrique — probablement arrachée aux pages d’un calendrier — avait été suspendue au-dessus de l’ordinateur du bureau, un vieux coucou dont l’assemblage remontait à Mathusalem ou à Napoléon.

Le garçon balaya la pièce d’un panoramique silencieux, puis dirigea à nouveau l’objectif sur le lit. Baldur n’avait pas bougé d’un millimètre. Il souffla.

— J’en ai marre.

Erik arrêta la vidéo d’une pression sur l’écran tactile. Baldur se redressa. Le sommier à ressorts grinça si fort que le visiteur sursauta.

— Je peux y aller ?

Baldur plongea la main dans la poche de son jean et en tira un billet chiffonné, qu’il tendit à Erik. Le garçon l’attrapa d’un air dégoûté et le fit disparaître dans son sac à dos.

— Tu as un câble USB ?

L’adolescent alluma l’ordinateur, brancha l’adaptateur sur le port arrière et transféra la vidéo sur le disque dur de son hôte.

Le dossier contenait déjà une dizaine de séquences, toutes plus ennuyeuses les unes que les autres : Baldur sur son vélo, Baldur en train de jeter des cailloux dans la rivière, Baldur qui fait les cent pas devant l’arrêt du bus, Baldur qui mange de la neige en pleurant.

Erik n’avait pas posé de questions : il s’était contenté d’empocher l’argent que son jeune employeur fauchait dans le porte-monnaie de son père lorsque celui-ci avait le dos tourné ou qu’il cuvait ses nuits agitées. Il s’était même montré conciliant lorsque l’adolescent lui avait demandé de le filmer au collège, en toute discrétion puisque les portables y étaient interdits. Il avait capturé des images à la cantine, derrière la fenêtre de sa salle de classe, dans la cour de récréation, sous le préau, près des empilements de cartables qui jonchaient le sol pendant la pause, dans les escaliers. Baldur était seul, toujours seul.

Le transfert prit fin avec un bip irritant et Erik débrancha le câble de l’ordinateur.

— Qu’est-ce que tu vas faire avec ?

Baldur fit un bruit agaçant avec sa bouche.

— Ce n’est pas ton problème.

— Ça m’intéresse.

Un silence.

— Vraiment ?

Le garçon retourna s’asseoir sur la pile de livres. C’était la première fois qu’Erik ne manifestait pas l’envie d’enfourcher son vélo pour rentrer chez lui au plus vite. Sans qu’il puisse l’expliquer, Baldur était touché. Cet intérêt était la manifestation d’un sentiment qui, s’il n’avait rien à voir avec de l’amitié, était ce qu’il en avait trouvé de plus ressemblant.

— La nuit, je découpe les images et je les assemble, expliqua-t-il. Nous faisons un film.

— Pour quoi faire ?

— Est-ce qu’il faut une raison pour faire un film ?

Le visage d’Erik se plissa.

— J’imagine que non. Tu vas en faire quoi ?

Baldur haussa les épaules.

— On verra.

La famille de Baldur n’avait jamais investi dans une connexion internet, ce qui était en soi la première injustice qu’il avait dû affronter à l’école, le point zéro de ses persécutions. Quelque part, Erik leur en était reconnaissant : si Baldur avait eu accès au Net, peut-être aurait-il compris la raison pour laquelle un nombre croissant d’élèves l’appelaient Mange-Bonnet.

Erik n’était pas fier d’avoir posté la vidéo du passage à tabac. Il en avait restreint l’accès, mais la séquence avait fini par atterrir sur YouTube où elle s’était mêlée à des centaines de vidéos similaires. Baldur n’avait pas besoin de savoir. Pas tant qu’il lui donnerait de l’argent.

— Désolé de t’avoir fait venir, s’excusa son hôte. Je voulais que tu filmes ma chambre.

Erik chercha quelque chose à répondre, mais le sens de ses mots s’éteignit sur ses lèvres. L’intimité qui les unissait en secret l’étouffait soudain. Sa réputation n’avait pas besoin de ça. Si l’on découvrait qu’il fréquentait la brebis galeuse du collège, il pouvait dire adieu à la tranquillité.

— Il manque encore une séquence avant le climax, expliqua Baldur. Tu peux venir demain ? On ira dehors, t’inquiète pas : je ne te ferais pas remonter.

Erik enfila son manteau et détala sans un bruit.

Baldur s’installa devant l’ordinateur, démarra le programme de montage et posa un casque sur ses oreilles.

Il lança la lecture de la séquence du jour.

Le morne panorama de sa chambre, avec lui allongé sur son lit, lui arracha un sourire. C’était exactement l’image qu’il souhaitait. Une peinture terne, enrobée de silence. L’adolescent ferma les yeux. Le fond sonore — un simple grésillement à la première écoute — retranscrivait la rumeur de la maison : son père qui traînait des pieds dans le couloir, sa mère devant la télévision, sa sœur qui chantait à tue-tête de l’autre côté de chez eux. C’était un arrière-plan trop diffus pour constituer une bande-son, mangé par le calme de la chambre, mais il s’agissait pour Baldur de la meilleure illustration possible : celle de l’isolement au centre d’un univers qui hurle et agonise.

Satisfait, il plaça la séquence au milieu du patchwork des pistes et fit défiler sa vie sur l’écran.

 

Enfouie sous une épaisse couche de neige, la cabane ressemblait à l’un de ces tertres sous lesquels reposent de vieux rois oubliés.

Baldur fit un trou dans le manteau blanc et excava un cadenas. Puis il tira une clef de sa poche et déverrouilla la porte. En dépit d’une puissante odeur de poussière — comme si l’on venait d’ouvrir une bibliothèque remplie de livres moisis —, Erik continua de filmer. L’ouverture rectangulaire était un sac de ténèbres dont la silhouette se découpait sur le décor immaculé.

— Y a quoi là-dedans ?

— Des vélos, des outils… des araignées aussi, mais je pense qu’elles sont toutes mortes.

Les adolescents pénètrent dans l’appentis et patientèrent le temps que leurs yeux s’accoutument à l’obscurité.

Des rayonnages couverts de bocaux s’étalaient devant eux, du sol au plafond. La mère de Baldur avait longtemps conservé fruits et légumes dans des récipients hermétiques, mais cela faisait des années qu’elle n’avait plus mis les pieds dans la cabane. La plupart des denrées stockées étaient sans doute moisies.

— Le téléphone a du mal, dit Erik, j’allume le flash.

La diode éclaira d’une lueur blafarde le décor poussiéreux. Certains bocaux avaient explosé avec le froid : leur contenu s’était figé en d’étranges flaques glacées sur le sol en béton.

Baldur gagna le fond de la cabane, là où s’entassait un capharnaüm domestique composé de cartons, de quelques chaises, de deux valises et de jeux de plage enfouis sous les toiles d’araignées. Surmontant son dégoût, l’adolescent rentra ses mains dans ses manches et déplaça le bazar sous le regard sombre de la caméra.

— On cherche quoi ?

Baldur ne dit rien. Il n’aimait pas quand Erik posait des questions : cela donnait aux images une tonalité de reportage qu’il devrait faire disparaître au montage. L’effet qu’il recherchait était spécial, à la frontière du documentaire et du cinéma. Les images devaient trouver leur sens dans la lenteur, ce qui ne risquait pas d’arriver si Erik continuait de poser des questions idiotes.

— Là, dit Baldur.

L’adolescent fit apparaître trois étagères vides, dissimulées derrière une luge en bois hérissée d’échardes. La dernière touchait presque la tôle ondulée du plafond.

Le garçon se hissa sur ses pieds et fouilla le sommet du meuble, jusqu’à ce qu’il mette la main sur une boîte en carton délavée, de la taille d’une carte postale.

Erik s’approcha pour mieux filmer. Baldur souleva le couvercle avec précaution.

Un minuscule pistolet reposait sur un tissu sombre. L’arme était si petite qu’elle paraissait taillée pour la paume d’un enfant.

L’adolescent expliqua :

— Mon arrière-grand-mère l’a acheté pendant la guerre mais je crois qu’elle ne s’en est jamais servi.

Baldur empoigna le revolver. L’image trembla sur l’écran du téléphone. Il faisait froid, bien sûr, très froid, mais Erik sentait surtout la nervosité le gagner.

— Il est chargé ?

Baldur hocha la tête.

— Les douilles sont dans la boîte. J’ai compté : il y en a vingt-huit. Enfin, vingt-sept.

Les adolescents échangèrent un regard. Le rapport de force oscillait entre eux, balançait d’un garçon à l’autre sans savoir sur lequel se fixer.

— Tu l’as essayé ?

Baldur caressa la crosse de l’arme. Sans un mot, il empocha le revolver, la boîte en carton, et invita Erik à sortir.

Une fois le cadenas refermé et la neige replacée de façon sommaire, ils marchèrent vers le bois qui délimitait la fin du jardin. Ils traversèrent la lisière et progressèrent en silence jusqu’à une petite clairière. Là, Baldur indiqua à Erik le tronc qu’il voulait filmer. Celui-ci était marqué d’une trace d’impact en forme d’étoile.

— C’est pas très puissant, dit Baldur. Mais ça doit suffire à faire un peu de mal.

Un frisson glaça l’échine du caméraman. L’angoisse qui lui collait à la peau depuis son entrée dans la cabane se matérialisait d’une façon beaucoup plus concrète.

— Je vais devenir une star, dit Baldur.

— Mais… qui est-ce que tu vas tuer avec ça ? Je croyais que tu voulais faire des films ?

— Les films ont besoin d’un sujet.

Les yeux de Baldur brillaient d’un éclat métallique. Erik, pris au piège, entrevoyait l’engrenage dans lequel il avait mis le doigt.

— Tu iras en prison…

L’adolescent sortit l’arme et en pointa le canon sur le tronc marqué.

— Filme ça, dit-il d’une voix neutre.

Pendant près d’une minute, le garçon mima et bruita des coups de feu presque chuchotés. Lorsqu’il s’en lassa, il planta son regard dans celui d’Erik.

— Ce n’est pas une question de faire du mal ou de rendre justice. Je m’en fiche. C’est une manière de changer de vie.

Il lui tendit l’arme. Le garçon hésita, puis échangea son téléphone contre le pistolet. Pendant que Baldur filmait, Erik soupesa l’engin. Il était bien plus lourd qu’il ne l’avait imaginé. Son poids était surprenant. Pire, cet objet avait quelque chose d’attirant.

— C’est beau, hein ?

Erik acquiesça, hypnotisé par cette sensualité mortelle. Sans le pouvoir que cette arme conférait à son porteur, le revolver n’était qu’une bête pièce de métal, mais la mécanique diffusait une aura vibrante qui l’excitait presque.

Baldur récupéra doucement le pistolet des mains d’Erik, comme s’il s’agissait d’une braise trop chaude.

— Je sais pas.

Baldur fit disparaître l’arme dans sa poche.

— Moi non plus.

Ils gardèrent le silence pour digérer les idées noires qui les rongeaient.

Lorsque les arbres finirent par prendre des airs de jurés d’assise, ils quittèrent le bosquet.

 

Le souvenir de cet après-midi se dilua dans la monotonie de l’hiver et disparut comme s’il n’avait jamais existé.

Baldur ne demanda plus rien à Erik et quand ce dernier participait aux jeux cruels de Björn, le souffre-douleur agissait comme s’ils ne se connaissaient pas.

D’un côté, son silence était la garantie de son propre incognito. Mais une part d’Erik regrettait de ne plus être dans la confidence du garçon. Pas tellement par affinité, mais parce qu’il craignait la menace souterraine dont lui seul savait l’existence.

Deux mois plus tard, alors qu’ils se retrouvaient ensemble aux toilettes, Baldur l’aborda. Les mains enfoncées dans les poches, le regard creux, il observa Erik pisser dans l’urinoir sans dire un mot. Son visage portait encore les stigmates de la bagarre de la veille. Quelque chose le tracassait.

— Qu’est-ce que tu regardes ?

Baldur baissa la tête et tira de sa poche arrière un billet froissé.

— Tiens.

Sans réfléchir, Erik empocha l’argent.

— Qu’est-ce qu’il faut que je filme ?

— Moi. Maintenant.

L’adolescent chétif évitait de croiser le regard d’Erik. Son comportement trahissait sa nervosité. Il écarta un pan de son manteau pour dévoiler une bosse dans sa poche de pantalon.

— Je l’ai apporté, dit-il.

Erik recula.

— Non, Bully, pas ici…

Baldur fronça les sourcils.

— Je veux juste que tu filmes. Tu ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal.

Erik le plaqua contre le mur.

— T’es un malade, s’exclama-t-il, dents serrées pour ne pas alerter les surveillants.

— Ça ne m’empêchera pas de le faire. Si tu dis quelque chose, je parlerai des images. Je dirai que c’est toi qui les as filmées. Que tu étais complice.

Erik serra les poings, le ventre agité de spasmes.

— C’est pour le film, Erik : il faut que je le termine.

— C’est pas un jeu.

— Laisse-moi partir.

Les deux adolescents se pétrifièrent.

— Non.

La porte des toilettes grinça. Björn tomba en arrêt devant la scène.

— Cool, vieux, dit le tortionnaire, tu veux un coup de main ?

Baldur profita du flottement pour échapper à la surveillance d’Erik et se faufiler entre eux deux.

— Non ! cria-t-il.

Tout se mélangeait dans sa tête. L’adolescent ne savait plus s’il était un témoin, une victime ou un complice. Sans rien ajouter, le garçon abandonna Björn et regagna le couloir.

Debout dans le corridor, Baldur regardait la foule des élèves passer de chaque côté de lui, comme un roseau au milieu d’une rivière. Sa main droite reposait au fond de sa poche.

Une bouffée d’angoisse suffoqua Erik. Il hésitait à hurler, à déclencher l’alarme incendie, à se jeter sur le garçon pour l’empêcher de faire, mais Baldur lui intima d’un mouvement de tête l’ordre de ne pas bouger.

— Filme, lut-il sur ses lèvres.

Incapable de contrôler sa peur, Erik sortit son téléphone portable, le leva devant son visage et, comme dans un rêve, appuya sur le bouton d’enregistrement.

Les secondes s’égrenèrent au ralenti. L’image du garçon immobile le paralysait d’effroi. Il n’était plus qu’un insecte aux mains d’une divinité. Baldur méritait désormais son nom.

— Qu’est-ce qu’il fout, l’abruti ?

Björn sortait des toilettes.

— Ne t’approche pas.

Le grand gaillard manqua de s’étouffer.

— Il te fait peur ?

— Ne bouge pas.

Un surveillant l’interpella à l’autre bout du couloir.

— Hé ! Les téléphones sont interdits.

Le temps se compacta en une boule dense, comme les pièces d’un jeu d’échecs autour d’un roi adverse. Le fil qui maintenait cette unité était fragile, un souffle pouvait le rompre. Erik filmait. Une goutte de sueur dévala son dos.

— Tu m’écoutes ? s’impatienta le pion.

L’adulte remontait le couloir dans sa direction.

— Le morveux n’a pas eu sa dose, dit Björn.

L’objectif du téléphone captura un tressaillement dans le coude de Baldur. Son épaule se raidit et un léger tic contracta ses lèvres.

L’adolescent tourna la tête pour plonger son regard noir dans celui de la caméra.

L’ombre d’un instant, Erik discerna un sourire sur son visage.

 

Par endroit, la neige fondait déjà et laissait apparaître en plaques éparses la vie qui dormait en dessous.

Dans les gouttières, l’eau scandait un rythme aigu et débordait parfois pour s’écraser sur les têtes nues.

Erik leva les yeux en direction du soleil et laissa l’image s’imprimer sur sa rétine avant de fermer les paupières. Une tache rouge dansa dans le noir, se colora en vert, puis en jaune, devint enfin grise avant de disparaître.

Derrière lui, dans le hall de la piscine, Björn jouait de sa grosse voix amplifiée par l’écho devant un parterre d’adolescentes en pâmoison. Le moteur du bus grondait déjà sur le parking. Portières ouvertes, le véhicule était prêt à accueillir la masse joyeuse des élèves.

Une silhouette malingre entra dans son champ de vision et fusa comme un météore solitaire.

— Hé, Baldur ! dit Erik.

Surpris, l’adolescent tourna la tête. Ses traits s’étaient creusés. Il avait aussi un peu grandi. Les garçons échangèrent un regard.

— Comment avance ton film ?

Baldur secoua la tête.

— Pas très intéressant.

Erik convoqua le souvenir de ce visage de statue perdu au milieu d’une foule-fleuve, de ce garçon dans la main duquel dormait un pouvoir plus grand que lui. Il se rappela la bousculade, les invectives, les réprimandes, son téléphone confisqué, mais surtout cette main qui n’était jamais sortie de sa poche, ce bras qui n’avait pas bougé et qui le hantait la nuit. Il se souvint du visage de Baldur, ovale blafard déjà fantôme, et du couinement de ses semelles tandis qu’il s’enfuyait. Quelque chose de terrible aurait dû arriver, Erik l’avait attendu et s’était presque pris à l’espérer, mais le moment s’était évanoui.

— Qu’est-ce que tu vas en faire ?

— On verra. Sans doute rien.

Baldur regarda le soleil à son tour. Il faisait chaud. Il retira son bonnet et l’enfonça dans sa poche.

— Merci de m’avoir appelé par mon prénom.

Erik garda le silence. La voix de Björn enflait derrière lui. Comme un oiseau face au chasseur, Baldur fila se réfugier dans le car.

— Tu causais à ce minus ?

Erik fronça le nez.

— Pas vraiment.

L’adolescent se perdit encore un instant dans la contemplation des gouttes d’eau qui, depuis le toit, creusaient un trou dans le manteau neigeux et faisaient renaître le bitume. Lorsqu’il comprit qu’attendre ici n’empêcherait pas la neige de fondre, il enfonça ses mains dans ses poches et marcha vers le bus.

 

❤️

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Antichrist understar

Au crépuscule de sa carrière de rock star, Marilyn Manson est en proie au doute.

Pour la première fois depuis de longues années, Brian pouvait enfin se consacrer à la solitude. Cette situation n’était pas faite pour lui déplaire. Pris dans la tempête, il l’avait appelée de toutes ses forces. Maintenant en tête à tête avec les murs, il pouvait à loisir étudier la complainte aiguë de ses acouphènes. La pénombre qui baignait son intérieur avait la densité idéale pour cela.

— Lilly ?

Il ferma les yeux — ce qui ne faisait pas de grande différence — et scruta le silence. Lilly approchait. Brian sentit une boule de joie monter dans sa gorge. L’habileté de sa colocataire était confondante, tout comme son aisance à se frayer un chemin au milieu des brouillons éparpillés sur la moquette du salon. Au gré des frasques de l’évolution, son espèce avait vaincu les exigences de l’équilibre et s’était dotée d’une vision qui percevait sans doute les radiations des cœurs. Ce flamboiement intime guidait ses pas dans les ténèbres, Brian en était convaincu lorsqu’il la voyait éviter les obstacles comme en plein jour.

Brian sursauta lorsque la chatte bondit à l’improviste sur le canapé. L’animal posa ses pattes sur la cuisse du chanteur et la malaxa. Le rythme, toujours le même, entra en résonance dans son esprit. Il fredonna un air dont il croyait avoir tout oublié et caressa son pelage. La chatte ronronna comme le moteur d’une vieille voiture.

— Rien que toi et moi.

La cloche de l’entrée sonna à l’autre bout de la villa, étouffée par la distance. Son assistant se chargerait d’aller ouvrir. Depuis qu’il avait congédié le personnel de maison, le jeune Ryan s’occupait de tout, de l’organisation des entrevues au ménage en passant par l’entretien d’une piscine que personne n’avait utilisée depuis longtemps. Le téléphone gronda mais Lilly ne s’en émut pas. Las, Brian décrocha, écouta ce qu’il y avait à écouter et reposa le combiné dans un soupir. La solitude était une île inaccessible, même aux marins les plus hardis.

Telle une marionnette tirée par des cordes de pendus, le chanteur s’arracha à l’attraction des coussins. Se tenir debout lui avait jadis demandé un si grand effort que seule la drogue lui avait donné la force d’affronter la scène et les caméras. La cocaïne avait été sa maîtresse et occupait encore cette place, d’une certaine façon. Mais du statut d’amante exigeante, elle avait été rétrogradée à celui de prostituée occasionnelle. Brian n’avait rien pris depuis trois jours, à part quelques verres le soir. Il espérait continuer sur ces rails le plus longtemps possible. La réalité était souvent un peu plus complexe que le délire.

Il songea à ses vêtements, noirs comme les plumes d’un corbeau neurasthénique, et aux poils de Lilly qui s’accrochaient dans les mailles. Ses tee-shirts en étaient maculés et lui donnaient cet air humain, trop humain, qu’il avait passé sa vie à combattre à l’aide de panoplies de monstre et de costumes grotesques. Lorsqu’il enfilait certains vêtements, notamment ceux tirés de sa collection historique d’uniformes militaires, le chat n’avait plus le droit d’approcher. Mais les costumes avaient été remisés dans un dépôt à South Hollywood, comme tout le reste du bazar excentrique. Sans compter qu’il n’avait aucune intention de laisser le soleil tanner sa peau cadavérique aujourd’hui. Inutile de s’épousseter pour un simple journaliste.

Il traversa le salon à la lumière de l’unique bougie posée sur le guéridon. Ce meuble avait appartenu à Alastair Crowley — l’antiquaire le lui avait certifié — et avait fait le succès des séances de spiritisme que Brian avait autrefois données en privé. Il piétina les feuilles de papier qui jonchaient le sol. Elles n’en méritaient pas moins. Lilly sauta du canapé et se lança dans la chasse au brouillon avec panache. Ces esquisses ne valaient rien. Elles étaient l’image d’un travail imparfait sur lequel il planchait depuis des jours, sans parvenir à en tirer quoi que ce soit. Son esprit était embrumé par l’isolement.

Il remonta le couloir vers la cuisine. Ses toiles, accrochées au mur en attendant la prochaine exposition, le suivaient du regard. Son agent lui avait promis qu’il pourrait organiser quelque chose dans les six mois, mais lui avait déjà garanti la même chose six mois plus tôt. À croire que ses œuvres n’intéressaient plus que quelques groupies fortunées.

Les yeux cernés d’Edgar Poe l’escortèrent tandis qu’il dépassait le chandelier en forme de bras humain qui émergeait de la paroi, un hommage à La Belle et la Bête de Cocteau. La solitude peuplait la maison d’ombres, et celles-ci n’avaient rien à voir avec l’obscurité. Elles suivaient Brian où qu’il aille. Il avait renoncé à les combattre. La lumière pouvait peut-être repousser le Mal, mais elle ne pouvait rien contre les regrets.

Une fois sa vessie soulagée, Brian retraversa la villa en sens inverse. Dans le salon, le journaliste s’était déjà installé.

— On m’avait dit de prévoir une lampe de poche, plaisanta l’invité, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point.

Brian se força à sourire. Ils échangèrent quelques amabilités au sujet de son nouvel album. Le chanteur proposa au gratte-papier de le rejoindre sur le canapé. La proximité, surtout dans cette presque complète obscurité, lui donnait un avantage certain sur son interlocuteur.

— C’est ici que vous vivez ?

— C’est ici que je créé, ça revient au même.

Le journaliste voulut reculer, mais Lilly s’allongea sur ses jambes et le contraignit à l’immobilité. Le visiteur enclencha son magnétophone avant de le déposer sur l’accoudoir.

— Nous sommes chez vous et c’est la première fois que nous nous rencontrons. Comment dois-je vous appeler ?

Brian secoua la tête. Cette question lui avait été mille fois posée au fil des albums et des différentes personnalités qu’il avait endossées. Mais aujourd’hui, il n’était pas d’humeur à se laisser appeler par son prénom. Après tout, plus personne n’utilisait Brian, à part ses parents peut-être, quand il les voyait. Eux-mêmes hésitaient à lui adresser la parole désormais.

— Fais comme tout le monde, dit Brian. Appelle-moi Marilyn Manson.

Le journaliste opina du chef et plissa les yeux pour mieux discerner le visage maquillé de la rock star. Mais il ne vit qu’une tâche d’obscurité qui languissait de se fondre dans le néant. Une main aux ongles noirs perça les ténèbres et lui tendit une bière.

 

Brian ne se rappelait plus vraiment du jour où il s’était lassé de Manson. Il avait fallu s’y résoudre : son alter ego, autrefois croque-mitaine d’une Amérique religieuse à l’extrême, ultra-consommatrice et bien-pensante, ne faisait plus peur à personne. Encore dix ans en arrière, chacune de ses apparitions déclenchait des réactions épidermiques. Mais l’allergie avait d’une manière ou d’une autre été soignée.

Internet, avec ses vidéos choquantes vomies aux quatre coins de la planète, avait précipité sa chute. Brian avait une théorie : les ordinateurs avaient désensibilisé les spectateurs. Les réseaux sociaux, et l’ascenseur émotionnel qu’ils induisaient, avaient plongé le monde dans l’apathie.

Brian avait décidé, pour la sortie de son précédent album, de réveiller les consciences en réalisant un clip où il assassinerait une femme. Cette œuvre était destinée à dénoncer les dérives d’une société violente et permissive en matière d’armement. Mais la vidéo, à son grand dam, n’alluma aucun brasier. Dans les années 90, des cohortes de chrétiens en colère et d’associations familiales se seraient empressées de brandir l’étendard de la justice et de vouer le mécréant aux flammes de l’Enfer, desquelles il n’aurait jamais dû s’échapper. Peine perdue.

Pour la sortie de son dernier disque, il n’avait même pas cru bon de tenter de choquer qui que ce soit : autant essayer de déclencher un tsunami en jetant une brique au milieu de l’océan. Le monde était anesthésié et lui-même trouvait que sa douleur d’exister n’était plus tout à fait la même. Quelque part en chemin, elle s’était faite plus supportable.

Brian Hugh Warner n’était plus que l’ombre de lui-même. Lorsqu’il avait décidé de troquer son état civil contre un nom de scène, Marilyn Manson lui avait littéralement sauté à la gorge. C’était un pseudonyme puissant — combinaison du rêve et du cauchemar américain, Marilyn Monroe et Charles Manson —, une idée tellement brillante que les Spooky Kids, son groupe de l’époque, s’étaient affublés de surnoms obéissant à la même logique binaire. Marilyn Manson avait été une poupée entre les mains de Brian Hugh Warner, mais une poupée de pouvoir. Pour lui qui avait toujours rêvé en silence de faire de la politique, ce doppelgänger aussi lumineux que terrifiant avait servi d’exutoire. Il lui avait permis d’extérioriser ses craintes, ses doutes et ses envies mieux que n’importe quelle thérapie à cent mille dollars.

L’épouvantail avait passé l’arme à gauche en même temps que son mariage éclair. Dita, la stripteaseuse burlesque dont il était tombé amoureux, n’avait pas supporté son mode de vie, une façon polie de dire qu’elle n’avait pas vu dans son penchant pour la bouteille et la poudre le profond chagrin qui l’animait. Il s’était enfoncé encore un peu plus bas en s’affichant avec Evan, une gamine de vingt ans sa cadette dont il s’était certes nourri de la jeunesse, mais qui l’avait utilisé au pire moment pour attirer l’attention des objectifs. Couvert de ridicule et incapable de faire peur, son alter ego s’était désintégré en vol. Il s’imaginait encore certains après-midis briser chaque os de cette petite peste avec un marteau.

À quarante ans passés, Marilyn Manson cédait petit à petit la place à Brian Warner. Il n’avait pas envisagé que cette transition viendrait si vite, mais il n’avait plus le cœur à faire semblant. Il y a avait eu trop de bruit autour de lui.

Du jour au lendemain, il avait plié bagage, abandonné sa maison pour emménager dans une luxueuse villa de West Hollywood où il s’était cloîtré. Là, il avait passé ses journées à peindre, à gratter sa guitare et à ruminer sa fatigue. La colère l’avait quitté, tout comme la révolte et le dégoût. Sans ces trois piliers, le château de cartes Manson s’écroulait. Il n’aspirait plus qu’au luxe de l’oubli, mais ses fantômes le suivaient à la trace. Il devait se faire une raison : Manson était parti. Ce foutu corbeau s’était évaporé sous le soleil de la Californie, ne restait plus que Brian qui, tous les jours, essayait tant bien que mal d’enfiler les habits que Manson avait abandonnés dans sa fuite. Chaque matin, il contemplait son dressing d’un air effaré et choisissait un déguisement à contrecœur. Si Manson avait été là, il aurait sans doute su quoi faire, mais Warner devait le remplacer au pied levé.

Marilyn Manson n’avait jamais vraiment cru aux vertus curatives du suicide. D’un point de vue strictement pragmatique, on supprimait le problème d’une balle de revolver, mais les causes demeuraient. Quant aux conséquences, elles étaient désastreuses. Tout de ce qui pouvait déclencher en lui l’envie de se jeter d’un pont se résolvait en général par un hurlement dans un micro ou un coup de poing dans un mur, aussi n’avait-il jamais vraiment considéré cette issue fatale comme une réelle option. L’idée de s’ôter la vie l’avait effleuré bien sûr, mais, même s’il en avait fait son fonds de commerce ces vingt dernières années, il valait mieux que sa propre mort.

— Que t’est-il arrivé, Manson ?

Nu devant le miroir, le sexe pendu mou sous son ventre gonflé, Brian détailla son corps flasque et se prit à rêver de chirurgie esthétique. Il n’avait jamais été sportif : la drogue et l’alcool avaient toujours été ses meilleurs partenaires minceur. Il ressemblait à une version déglinguée de son père, sur laquelle un troupeau de tatoueurs dingues se serait défoulé. Il examina son profil : son goitre mangeait son menton chaque jour un peu plus. Enfant, cette difformité l’avait complexé. Sa carrière avait presque été écrite à l’encre de ce menton distendu. Le rock lui avait donné une excuse pour se maquiller. En barbouillant son cou de noir et son visage de blanc, le contraste ainsi créé atténuait cette chair pendante.

Il enfila quelques vêtements et alla s’enfermer dans le studio d’enregistrement. À cette heure, Ryan devait dormir. Il ne croisait jamais son assistant sans en avoir exprimé le souhait. Cette discrétion était une bénédiction. Il s’installa sur un tabouret et gratta quelques accords sur une guitare folk. Il n’avait jamais été bon musicien. John 5 était un vrai virtuose, Ramirez aussi, mais pas lui. Il savait hurler, avoir une colère et la transcender, mais à son âge, il avait renoncé à devenir un gratteur, même passable. Il s’entourait du mieux qu’il pouvait. Sur le dernier album, son vieux pote Johnny Depp était venu lui donner un coup de main pour une reprise. Le titre avait été pas mal joué en radio, comme si sa carrière se résumait à reprendre les chansons des autres. À quoi cela pouvait-il bien servir d’écrire de nouveaux textes quand il suffisait de chanter de vieux tubes ? Il s’étonnait que son manager ne lui ait pas encore proposé d’enregistrer un disque de reprises.

Brian reposa la guitare et combattit l’envie urgente de s’en coller plein les narines. Les murs l’étouffaient. Cela faisait des jours, des semaines, qu’il n’avait pas pris l’air. La nuit était tombée sur Los Angeles et les morts dansaient au clair de lune sur les capots des voitures. Manson brûlait dans son ventre comme le foyer endormi d’un incendie.

Une voix lui chuchota : « Tue ton dieu ». L’instant d’après, il s’enfuyait comme un voleur en direction de Sunset Boulevard.

 

Le Chateau Marmont était un nid de secrets de polichinelle dans lequel le Tout-Hollywood venait siroter un Jerry Thomas Manhattan dans l’espoir de se faire photographier. L’hôtel, situé à quelques minutes à pied de la villa, avait acquis son statut de légende en donnant corps à certaines histoires croustillantes. John Belluci y avait passé l’arme à gauche, en présence de Robert de Niro et de Robin Williams. Jim Morrisson avait manqué de l’imiter en sautant d’une fenêtre — il avait raconté ensuite y avoir laissé la huitième de ses neuf vies. Les motos de Led Zeppelin avaient ravagé le hall. On ne comptait plus les anecdotes qui avaient fait de ce lieu l’épicentre de la légende hollywoodienne. Chateau Marmont était le chaînon mystique qui reliait Montgomery Clift à Helmut Newton et Liz Taylor à Lana Del Rey. L’établissement était une toile d’araignée pailletée sur laquelle les gouttes de rosée avaient le goût du gin et du vermouth. Pourtant, l’endroit était plutôt vulgaire. Pâle réplique du château d’Amboise à l’extérieur, genre country-club chic à l’intérieur, l’institution résumait la fascination américaine pour le faste, le confort, le kitsch et le clinquant. Néanmoins le bar était acceptable, et si aujourd’hui on y croisait davantage les seins de Lindsay Lohan et le cul de Lady Gaga que le sourire enjôleur d’Ava Gardner ou la mise élégante de Cary Grant, on pouvait encore s’y saouler dans une paix relative.

Brian baissa la capuche de son sweater et fit un signe au physionomiste.

— Bonsoir, monsieur Warner, dit le géant noir en costume de valet de pied. Pas de chauffeur ce soir ?

— Je voyage léger, mais c’est possible que j’aie besoin d’un gars pour me ramener à la maison dans deux heures.

Le titan éclata d’un rire grave.

— Le bar est ouvert toute la nuit, monsieur Warner. Et l’hôtel sera ravi de vous prêter une chambre.

Brian le salua et prit la direction du bassin des carpes. Le physionomiste avait la qualité des gens de sa corporation : là où personne n’aurait été capable de reconnaître Manson sans son maquillage, ses fausses dents en argent et ses costumes, lui aurait pu le désigner parmi une foule à trente mètres dans le brouillard. Les cartes d’identité étaient superflues : la liste des invités était gravée dans la mémoire du cerbère et Brian aurait pu venir en pyjama sans que Weston s’en émeuve. En cela consistait le luxe véritable, celui des habitués.

Le chanteur traversa la terrasse et contourna la fontaine dans laquelle barbotaient les plus gros poissons qu’il ait jamais eu l’occasion d’admirer dans un hôtel : des carpes chinoises tachées de rouge dont la légende disait qu’elles tiraient leur couleur des baisers humides d’une star depuis longtemps oubliée. Un écrivain anglais lui avait raconté cette histoire, un type aux cheveux encore plus dingues que les siens, passablement éméché ce soir-là. Les Anglais en faisaient toujours des caisses lorsqu’ils descendaient au Marmont, des excentriques qui jouaient les lords dans un décor de cinéma, qui n’avait d’authentique que les autographes sur les murs des toilettes.

À cette heure, le restaurant se vidait et les serveurs débarrassaient les tables. Des vestiges de repas gargantuesques s’y éparpillaient. Sans quitter ses chaussures des yeux, l’artiste fonça droit au bar et commanda un Sunset Sour, la boisson idéale pour mettre en orbite une soirée d’anéantissement. Des jours qu’il ne s’était pas déconstruit à coups de fonds de verre, nourrissant ses démons du strict minimum. Il fallait que ce monde cesse au plus vite.

Dans un immense verre à cocktail, le barman mélangea le whiskey et ses volutes artistiques à celles, plus lourdes, du vin rouge et du blanc d’œuf. Brian jeta la paille sur la moquette et déversa le contenu du récipient dans son gosier, comme un oiseau. L’alcool réchauffa son estomac. Il n’avait rien mangé de la journée. Accoudé au comptoir, le chanteur pivota pour embrasser le décor d’un regard. La plupart des Américains de base n’auraient jamais accès à ce salon. Il s’amusa de l’ironie qui poussait un gamin paumé de l’Ohio, plutôt défoncé et sans grand espoir, à venir y chercher l’ivresse.

Au fond de la salle, une starlette de la télévision dont Brian ne se souvenait plus du nom agita le contenu de son décolleté sous les yeux d’une brochette de types dépenaillés, sans doute des scénaristes ou des producteurs. Ces gars-là étaient reconnaissables entre mille : ils portaient tous ces mêmes jeans hors de prix dans lesquels ils pensaient ressembler à la dangereuse racaille d’Inglewood. Dans un livre d’entretien, Manson avait expliqué à quel point il trouvait le jean vulgaire : c’était un instrument d’oppression, une tenue d’esclave dont la légende était perpétuée à grand renfort de spots publicitaires et de stars sponsorisées. Brian n’était pas forcément du même avis que son alter ego sur bien des points, aussi s’autorisait-il, dans les moments de lassitude, à délaisser les pantalons en cuir pour le confort d’un jean. Mais ces écarts restaient des exceptions. Ces types le dégoûtaient.

Brian admira les larges portes en ogive qui cernaient ce surprenant décor mi-gothique mi-plastique qui lui rappelait les films d’Elvira, la maîtresse des ténèbres. Il aurait éventuellement droit à une apparition de Paris Hilton en before à une soirée sur le Sunset Strip, les yeux exorbités et le nez poudré. Ce n’était pas si mal. Paris était une personne agréable dès lors qu’on grattait un peu la couche de merde dont les journaux la recouvraient.

— La même chose, monsieur Warner ?

Le Chateau Marmont était le seul endroit au monde — à part peut-être le bloc de Canton, Ohio, où il avait grandi — où on l’appelait par son nom. La première fois, cela l’avait surpris. À présent, cette habitude lui inspirait un tel sentiment de sécurité qu’il se réfugiait ici presque autant pour cette attention que pour la cave.

Une minuscule silhouette entra dans son champ de vision.

— Un Johnnie Walker Blue.

Brian tourna la tête pour examiner la personne qui venait de briser sa sphère d’intimité. Il s’agissait d’une jeune femme, la trentaine ou peut-être un peu plus, plutôt petite malgré les stilettos qui la surélevaient. Les pointes de ses talons s’enfonçaient dans la moquette du bar. Elle hésita, le cou vissé sur son axe, et laissa traîner un regard fuyant sur le chanteur.

— Fais comme chez toi, dit Brian.

La jeune femme sourit et se hissa sur un tabouret. Quelques instants plus tard, le serveur déposa face à elle un verre à whisky dont le précieux contenu ondula en ridules dorées à l’atterrissage. Brian en profita pour commander un double Casa Dragones, une tequila corsée.

— À une époque, une fille comme toi n’aurait même pas osé penser à s’asseoir ici.

L’inconnue le dévisagea avant de baisser les yeux vers sa boisson.

— Pourquoi ?

— Je faisais peur.

La femme décolla ses lèvres du verre et replongea ses pupilles couleur lagon dans ceux du chanteur. Brian sentit une chaleur descendre dans son pantalon. La ligne courbe et gracieuse du cou de la visiteuse lui donnait l’envie soudaine d’y planter les dents, de casser sa colonne vertébrale en deux et de la dévorer.

— Parce que plus maintenant ? demanda-t-elle en continuant de siroter sa boisson d’un air innocent.

Ses longs cheveux couleur d’automne encadraient un admirable visage d’ange, apothéose au sommet d’un corps minuscule mais proportionné, comprimé dans une robe noire sévère dont la seule raison d’être était d’empêcher une glorieuse poitrine de s’évader de son corsage. Brian serra le poing pour contenir l’afflux de sang qui, s’il n’y faisait pas attention, donnerait naissance à une formidable érection. Il se mordit la lèvre.

— Je ne te rappelle personne ?

La jeune femme le scruta et haussa les épaules.

— Une vieille dame en survêtement, peut-être.

L’excitation de Brian se crasha dans un déluge de flammes et de honte, comme un avion de ligne sur les tours jumelles. Sans maquillage, la rock star n’avait plus rien d’effrayant : les traits gonflés, bouffis d’alcool, la peau flasque, les sourcils rasés et ce foutu goitre pendu à son cou, il ressemblait effectivement à une retraitée en cure de désintox. Il baissa la tête, serra le verre de tequila et l’avala d’une traite avant d’éclater d’un rire sonore. Il avait failli perdre sa voix de basse écorchée à plusieurs reprises, mais elle demeurait sa plus fidèle alliée lorsqu’il en usait en nuances. Lorsqu’il riait, c’était le diable qu’on entendait. Elle sourit, pas impressionnée, mais séduite par la dérision.

— Ouais, c’est ça… Une vieille dame.

— En survêtement, ajouta-t-elle.

— En survêtement.

Le chanteur tendit la main. Fascinée, elle contempla ses ongles peints en noir comme des insectes venimeux.

— Brian Warner.

Elle lui rendit poliment sa poignée de main. Sa paume et ses doigts étaient si petits qu’ils disparaissaient presque complètement dans ceux de la rock star.

— Lilly.

Brian écarquilla les yeux.

— Tu t’appelles comme ma chatte.

Le rire de la jeune femme tinta comme un concert de clochettes.

— Indiana Jones s’appelait bien comme le chien.

 

Ils enchaînèrent les verres comme les sujets de discussion et deux heures plus tard, bien qu’ivres, ils furent les derniers clients du bar. Paris ne s’était pas montrée, ce qui n’était pas plus mal. Le temps d’une conversation, Lilly avait réussi à faire oublier Marilyn Manson à Brian.

— Tu es un genre de star, c’est ça ?

— Peut-être. Il y a dix ans. Maintenant, je suis un clown.

— Un clown triste.

— Ouais. Un foutu clown triste. Sérieux, tu ne me reconnais pas ? Je sais que je ne ressemble à rien sans maquillage, mais c’est vexant.

Lilly recula et manqua de tomber à la renverse. Ils rirent ensemble. La jeune femme se redressa et tâcha de s’empêcher de loucher. L’alcool n’aidait en rien.

— T’es un acteur ?

Brian secoua la tête, plongeant au passage une mèche de cheveux dans sa vodka-tonic.

— Un chanteur alors.

— Ouais.

— Ah merde, je suis nulle en musique. Le dernier disque que j’ai écouté en entier, ce devait être Britney Spears. En 1994.

Brian écarquilla les yeux.

— Je suis agent littéraire.

Le chanteur se résolut finalement à lui dévoiler son identité. Lilly arqua les sourcils et avança la lèvre en une moue boudeuse.

— Sérieusement, tu ne connais pas Marilyn Manson ?

Elle balança la tête de gauche à droite.

— Ça me dit quelque chose. Vaguement. J’ai dû entendre des copines en parler à la fac. Dans mon souvenir, c’était un type qui brûlait des bibles et tuait des poulets.

Brian contracta son visage pour lui redonner un peu de son aspect acéré. Lilly leva la main devant sa bouche.

— Pardon.

— Tu vois, Internet a cisaillé les nerfs des gosses, les adultes sont sous anxiolytiques et moi, je hurle dans un micro et personne ne m’écoute. Quand je lis les foutus articles dans les journaux, il n’y en a que pour mes premiers disques, à quel point j’étais bon, à quel point j’étais jeune. Conneries ! Je suis toujours le même. Pourtant, je suis devenu… une vieille dame en survêtement.

Elle laissa Brian terminer son verre sans détacher de lui son regard mentholé.

— On devrait aller ailleurs.

— J’ai pas de voiture. J’ai pas de permis non plus. Tu veux marcher jusqu’à chez moi ? Ryan a dû changer les draps.

— Tu es bourré, Manson, ça n’arrange rien à ton problème.

Le chanteur déplia le dos et plaqua ses mains sur ses cuisses. Elles tremblaient.

— Pourquoi “Manson” ?

Lilly sourit.

— Ton problème s’appelle Brian : Manson est ton épée, ton bouclier et le chemin que tu dois emprunter. Alors ce soir tu es Manson, d’accord ? Brian est parti se coucher.

L’artiste reposa ses pieds sur la moquette. Le monde tournoya sous lui comme un ballon de basket sur le doigt de Kobe Bryant.

— C’est quoi cette foutue histoire d’épée, de… quoi déjà ?

— Ton épée, c’est ta force et l’arme avec laquelle tu te bats. Ton bouclier, c’est l’armure qui te protège. Ton chemin, c’est la direction que tu prends avec toute cette merde sur le dos. Et à ce propos…

Lilly pâlit tandis que sa gorge se gonflait d’un répugnant reflux.

— Je vais gerber et on se casse.

La jeune femme farfouilla dans son sac, tendit à Brian un trousseau de clefs et courut en direction des toilettes. Lorsqu’elle refit surface, Brian avait disparu et la note avait été réglée. Ses talons claquèrent jusqu’au parking, où elle ouvrit la portière de sa Toyota. Brian la dévisagea d’un air absent, les yeux gonflés.

— Mon assistant appellera la police si tu m’enlèves, dit-il.

Lilly remonta sa robe sur ses cuisses d’albâtre, s’installa sur le siège et fit rugir le moteur.

— En route, Manson. La nuit est à nous.

Weston salua d’un mouvement de tête la sortie du véhicule, qui lécha d’un trait les premiers kilomètres du Sunset Boulevard.

 

Los Angeles se reflétait dans la baie sous le ciel étoilé. Brian, les doigts de pied léchés par les vagues, repensa à ces paroles idiotes qu’il avait écrites dans une autre vie.

Nous fuyons vers le bord du monde, et on ne sait pas si l’univers finira aujourd’hui.

— Qu’est-ce que tu dis, Manson ?

— Des conneries.

Derrière eux, Venice Beach en mode nocturne étalait son lot d’abrutis à tambours et de clodos puants. Personne ne l’avait reconnu dans la nuit : pour tout dire, c’était plutôt la robe de Lilly qui avait attiré les regards des noctambules lubriques. Avec ses chaussures à talons hauts et sa démarche de panthère bourrée, elle avait tout d’une starlette en fin de soirée. Des flashs avaient même crépité lorsqu’elle avait traversé la plage, à quelques mètres devant lui. Les photographes amateurs déclenchaient à tout bout de champ ici, des fois qu’une célébrité se promène incognito. Peut-être que l’un d’entre eux remarquerait ce drôle de type dans l’arrière-plan, bouffé par l’ombre du flash. Une photo de Marilyn Manson sans maquillage ne manquerait pas d’intéresser les tabloïds, toujours enthousiastes à l’idée de lui rappeler sa laideur. Brian tourna la tête. Ils étaient seuls sur cette partie de la plage et personne ne se risquerait à venir taper la discussion avec une file bourrée et une épave dégingandée aux airs de dealer de crack.

Le temps qu’il inspecte les environs à la clarté d’une lune moqueuse, Lilly avait perdu sa robe. Le pauvre vêtement désincarné n’était plus qu’un chiffon abandonné sur le sable. La jeune femme quitta sa culotte, lança un regard de défi à l’océan avant de retirer son soutien-gorge et de plonger dans les vagues.

— Ramène ta fraise, Manson.

Maintenant que l’alcool descendait en lui, le chanteur avait froid et frissonnait. Il aurait pu laisser son sexe le guider comme une baguette de sourcier, mais il n’était pas certain d’avoir envie de s’approcher nu d’une inconnue qui, pour ce qu’il en savait, pouvait très bien lui refiler une saloperie.

— Va te faire foutre.

Il croisa les bras.

— Quel est ton rêve ? demanda la jeune femme.

Brian plissa le front. Depuis qu’il s’était lancé dans la musique, il n’avait pas vraiment eu l’occasion de s’interroger. Longtemps, il s’était convaincu d’avoir atteint son but. Mais tandis que la question répandait ses circonvolutions dans les méandres de son esprit comme une goutte d’encre dans un verre d’eau, il reconsidéra son jugement. Il n’était pas plus heureux qu’à vingt ans : de fait, il l’était même moins. Le statut de vedette avait certes ses avantages et lui garantissait une certaine immunité. Mais rien ne l’avait empêché de se retrouver ici, sans protection, bourré et en pleine nuit, en compagnie d’une inconnue. Aucune main divine ne contrecarrerait les sales plans du destin si celui-ci décidait de lui jouer un coup fatal. À part quelques journalistes de rock pour se souvenir de lui, le monde continuerait de se détruire après sa mort. Sa célébrité était relative. Les années effaceraient son passage à plus ou moins court terme.

— J’ai cru que je pouvais changer les choses à une époque. Aujourd’hui, je me dis que c’est déjà bien si les choses ne me changent pas trop.

Un instant, Brian crut que Lilly s’était volatilisée dans les flots. Elle réapparut derrière la crête d’une vague. Ainsi cambrée, ses seins lisses se moquaient du temps qui passe, comme ceux d’une statue antique.

— Je pense que tout le monde a un destin exceptionnel, dit-elle. Peu de gens utilisent ce potentiel. Toi, Manson, tu as sorti la tête de la médiocrité, mais une poignée de mauvaises critiques et deux méchantes ruptures sont à deux doigts de te laisser tout foutre en l’air. C’est con.

— Pas plus con que de se retrouver ici, pesta la rock star. Un foutu bain de minuit sur Venice Beach, sérieusement, tu m’as pris pour un touriste ?

La naïade barbota encore un peu et finit par s’extirper de l’eau. Elle s’essuya sans grâce avec sa robe, qu’elle repassa sans rien dire avant de s’asseoir aux côtés du chanteur.

— J’ai froid.

Brian eut un rire nerveux.

— Putain.

Sans lui demander la permission, la jeune femme se blottit contre lui. La température à cette époque de l’année ne descendait jamais sous les vingt degrés : il ne faisait pas froid. Pourtant, cette masse de chair palpitante contre son flanc fit naître en lui une certaine tendresse. Il passa son bras par-dessus son épaule et la frictionna doucement. En bon gentleman, il retira sa veste et la lui offrit pour se couvrir.

— C’est gentil, bredouilla-t-elle.

— Cette fringue coûte plus cher que ta caisse.

Lilly pouffa. La lumière laiteuse de la lune soulignait les tatouages sur les bras blafards de l’artiste. Ces ornementations n’avaient rien de séduisant. Au contraire, Brian en avait plutôt honte. Il s’agissait d’erreurs de jeunesse, mal foutues au regard des motifs stylisés qui s’étalaient sur les membres musclés des chanteurs de rock d’aujourd’hui. Elle se serra un peu plus, posa la main sur sa cuisse et remonta jusqu’à son entrejambe. Brian sursauta.

— Qu’est-ce que tu fous ?

— Je sais ce dont tu as besoin, Manson : d’une nana sur qui cogner. Tu peux taper toutes les filles que tu veux dans les clips, mais ça ne remplacera jamais la vraie douleur d’une gifle ou d’un coup dans les reins. Tu as honte de vieillir, mais il y a quelque chose de beau dans la laideur.

Brian écarquilla les yeux et tenta de faire le point sur le visage de la jeune femme. Les brumes de l’alcool lui en masquaient la netteté.

— T’es barge.

Il repoussa sa main. Elle lui colla une claque retentissante. La colère monta en lui comme le sang dans un membre amputé et l’espace d’un instant, le visage de Lilly se superposa à ceux de Dita et d’Evan. Ce n’était pas l’envie qui manquait de lui flanquer un coup de poing. Brian retint Manson qui voulait ressurgir et éructa un chapelet de jurons pour soulager son appétit de destruction. Lilly n’eut pas l’air impressionnée, au contraire : la jeune femme parut satisfaite.

— C’est cette rage, Manson, c’est elle qui te fait brûler et qu’il faut que tu retrouves si tu ne veux pas crever.

Brian secoua la tête.

— Je ne sais pas qui tu es, mais tu es secouée.

La femme partit d’un rire dément.

— Je suis ce que tes disques ont fait de moi.

Avant qu’il puisse réagir, Lilly se jeta sur le chanteur dans un hurlement hystérique. Surpris, Brian tenta de la repousser, mais bientôt elle l’enfourcha, trempée, les cuisses serrées sur son torse et les mains en écharpe autour de son cou.

— J’ai pas besoin que tu me dises ce qui est bon pour toi, Manson : je le sais depuis toujours.

Brian crut qu’un barman démoniaque avait versé une pinte de vodka glacée dans ses artères.

— Putain, toussa-t-il, à deux doigts d’étouffer. T’es rien qu’une foutue fan.

Le visage de Lilly s’éclaira d’un sourire cruel, que la pleine lune rendait encore plus terrifiant.

— Ça fait des semaines que je dépense mon salaire dans ce bar hors de prix dans l’espoir de te voir débarquer.

Lilly raffermit son étreinte. Le chanteur, les gestes ralentis par l’ivresse, empoigna ses cheveux et les tira vers lui, mais la folle planta ses dents dans son épaule. Une douleur intenable explosa dans son bras et l’obligea à lâcher.

— Je te demande juste de me foutre en cloque, lui chuchota-t-elle à l’oreille. De notre union naîtra l’Antéchrist Superstar, destiné à régner sur le monde, l’hydre à qui l’on coupe la tête mais qui toujours repousse. Tu peux passer tes nerfs sur moi, si tu en as envie. Tu peux me cogner, me ravager, me faire tout ce que tu veux, mais tu vas me prendre ici et maintenant, Manson. J’ai attendu toute ma putain de vie pour…

L’énergie du désespoir propulsa le poing de la rock star vers les cieux et coupa court au discours de l’illuminée. Hors d’haleine, Brian se redressa. Lilly gisait sur le sable, assommée. Il lui arriverait des ennuis s’il l’abandonnait. Pourtant cette folle avait failli le tuer et méritait son sort.

Il se pencha pour vérifier qu’elle respirait. La démente laissa échapper un grognement. Brian lui arracha sa veste et envisagea de lui piquer ses clefs de voiture pour rentrer à la villa. Mais il était complètement ivre et n’avait pas le permis : deux raisons pour éviter de commettre une erreur supplémentaire. De plus, il n’avait aucun intérêt à laisser ses empreintes sur ses effets. Cette fille l’avait piégé comme un débutant. En soi, il n’avait rien contre l’idée de contenter une groupie de temps à autre… mais pas quand elle se prenait pour la future mère du démon.

— Au revoir Lilly.

Sans un regard en arrière, Brian marcha jusqu’en lisière de la plage à la recherche d’un bar duquel il pourrait téléphoner à son assistant.

 

Le matin se réveillait à peine lorsqu’ils franchirent la porte de la villa. Brian, les yeux rivés sur ses bottes cloutées, n’accorda aucune attention aux reflets irisés qui parcouraient la piscine du jardin, pas plus qu’à la somptueuse palmeraie qui bordait la face ouest du bâtiment ou aux arches impeccables qui délimitaient l’accès au patio. Il se contenta de marcher jusqu’à la porte, qu’il claqua derrière lui au nez de son assistant. Là, il traversa le dédale de couloirs sinueux qui sillonnait la maison et s’enferma dans sa chambre. Lorsqu’il était adolescent, ses parents avaient surnommé ”la grotte” cette pièce dans laquelle il passait le plus clair de son temps, volets fermés et death metal à fond sur la platine. Le sol, jonché de brouillons, de partitions déchirées et d’esquisses barbouillées à l’aquarelle, se déroba sous lui. Épuisé, il s’effondra sur le lit défait sans se déshabiller, repensa à Lilly et voulut l’étrangler. On gratta à la porte. La chatte miaula une note plaintive. Il faudrait trouver un nouveau nom pour ce foutu félin.

Les jours, puis les semaines s’égrenèrent sans que Brian daigne ouvrir la porte. Seuls les livreurs de junk food étaient autorisés à passer le seuil, ainsi que des types louches qui portaient des Wayfarer même dans la pénombre et à qui Ryan distribuait les dollars sans poser de questions. Les quelques fois où son assistant avait pu jeter un regard furtif dans la chambre, Manson — dans un état lamentable — lui avait hurlé dessus. Il patienterait. Un jour ou l’autre, la star sortirait de sa retraite pour répondre à l’accumulation d’interviews en retard qu’il avait dû décommander sous le fallacieux prétexte d’une fièvre dévorante.

Presque un mois plus tard, Ryan frappa et n’obtint aucune réaction, pas même la moindre insulte. Réitérant sa requête sans plus de succès, l’inquiétude le gagna. Il menaça de défoncer la porte s’il n’entendait pas de signe de vie. Le jeune homme recula de trois pas et banda ses muscles. Mais avant qu’il n’ait le temps de se précipiter sur le chambranle, la serrure cliqueta. L’assistant ouvrit le battant.

L’odeur était intenable. Au milieu des boîtes de pizza entassées, des sachets en plastique vides, des bouteilles de bière et des restes de nouilles sautées, le regard embué, Brian Hugh Warner gisait sur la moquette, le tee-shirt distendu par une bedaine grotesque et constellé de taches de graisse.

— Cette pute, gémit Brian, c’était le bordel de merde d’Antéchrist. Regarde-moi. Je ne sais pas comment elle a fait, ni ce qu’elle m’a fait, mais elle a dû me violer sans que je m’en rende compte. Cette connasse m’a foutu en cloque.

Ryan ne sut s’il devait exploser de rire ou appeler un médecin. Dans le doute, il releva la rock star, passa un bras derrière son dos et l’aida à se traîner au salon pour l’arracher à la pestilence de sa chambre.

— Trop de lumière, grogna le chanteur.

L’assistant coupa les plafonniers et alluma la mèche d’une bougie. À la lueur de la flamme, il évalua l’étendue des dégâts. Marilyn Manson, le croque-mitaine, l’épouvantail, le squelette, avait pris quinze kilos et son ventre était une boule grotesque sous un tee-shirt Lady Gaga. Son visage était une parodie, comme une statue de cire laissée en plein soleil.

— Putain, Manson. J’appelle un docteur.

Malgré les protestations ésotériques du chanteur, persuadé d’avoir été envoûté, Ryan sortit son téléphone portable et résuma en quelques mots la situation au médecin des stars. Trente minutes et deux sédatifs plus tard, un type en costume blanc aux faux airs d’Eddie Barclay pénétrait dans la villa.

— Il fait noir comme dans un cul, s’écria le médecin en découvrant la pièce. J’aurais dû apporter une foutue lampe de poche.

— Toujours la même putain de blague, maugréa le chanteur. Tirez-vous. Laissez-moi crever avec mon gosse.

Le docteur examina Brian et diagnostiqua un léger état de choc, une crise de panique mêlée à une chute de tension et à un pic d’hyperglycémie : en somme, rien qu’un régime sain ne pouvait rattraper. L’hospitalisation n’était pas nécessaire.

— Vous n’êtes pas enceinte, martela le médecin. Les hommes n’ont pas d’utérus.

— Peut-être toi, mec.

Fatigué par les frasques à répétition des vedettes, le sosie d’Eddie Barclay rédigea une ordonnance et confia à Ryan une plaquette d’anxiolytiques.

— Oh, ne vous embêtez pas : on en a déjà plein, répliqua l’assistant avant de le reconduire à la porte.

 

Lorsque Brian recouvra ses esprits deux jours plus tard, le délire mystique céda la place à la consternation.

— Je suis un portrait vivant de l’Amérique, soupira la star en contemplant son corps déformé dans le miroir.

Ryan, assis sur le lit, hocha la tête. Depuis qu’il avait fait appel à une entreprise de nettoyage spécialisée dans les scènes de crime, la chambre de Manson ne lui avait jamais paru aussi propre.

— Du sport et moins de pizzas, mec.

Brian pouffa.

— Pas de nouvelles de la folle ?

— Aucune photo n’est sortie. J’ai épluché les magazines et les sites trash. T’as du pot, Manson, avec un peu de chance, elle a eu peur et s’est jetée d’une falaise. Avec les fans, tu ne peux jamais savoir. Le Marmont ne l’a pas revue. Et Weston a demandé de tes nouvelles.

Brian secoua la tête, dépité. Être un glorieux has-been qui n’intéressait plus les journaux avait des avantages : s’il s’était appelé Lindsay Lohan, il aurait eu une meute de paparazzis accrochée à ses bottes toute la soirée et n’aurait pas coupé aux gros titres de la presse à scandale le lendemain. Les rock stars ne devraient pas vieillir, pensa-t-il. Juste crever vite et disparaître lentement.

— Internet a foutu la merde, Ryan. Marilyn Manson tirait sa force de la peur qu’il inspirait. Maintenant que Facebook a saigné les nerfs des gens, il n’y a plus rien qui les effraie.

Ryan eut une moue indifférente. Son travail n’impliquait pas de donner son avis quant à la carrière artistique de son employeur, juste à faire en sorte que celui-ci ne meure pas trop vite et qu’il réponde aux interviews.

— Remarque, nota Ryan, avec ta gueule et ton bide, tu ferais même peur à ta mère. Personne n’a envie de voir un truc pareil.

Une bouffée de lucidité traversa le chanteur et un large sourire déforma son visage bouffi. Il leva lentement le bras vers Ryan et le gratifia d’un somptueux doigt d’honneur.

— Va te faire foutre, mec : tu viens de donner naissance à un nouveau Manson.

 

Huit mois plus tard, Ryan gara la Chevrolet noire devant le kiosque à journaux, acheta quatre exemplaires de Vanity Fair et autant de Rolling Stones. La promotion du dernier album était un succès sans précédent et les télévisions déchaînées faisaient des gorges chaudes du Marilyn Manson nouvelle ère. Un vent de panique soufflait sur l’Amérique, les billetteries étaient prises d’assaut et le chanteur demandé sur tous les plateaux : demain, Brian serait chez David Letterman, le jour suivant chez Jon Stewart. La production était même en négociation avec Oprah, qui mourait d’envie de le recevoir. On n’avait pas vu un tel engouement depuis Golden Age of Grotesque.

L’assistant roula tranquillement jusqu’à la villa, où il découvrit Manson en pleine séance photo. David Lachapelle avait insisté pour tirer le portrait de la star dans différents déguisements. Lorsque Ryan entra dans le studio inondé de lumière, Brian avait enfilé la réplique d’un des derniers costumes d’Elvis, une combinaison une-pièce toute en paillettes et strass. Le chanteur, à l’instar du King, n’avait pas perdu un gramme, au contraire : il en avait gagné et ne dissimulait pas son plaisir d’afficher son gros ventre, ses bourrelets et son cou distendu sur le papier glacé des magazines. Son déguisement d’épouvantail abandonné, Manson était redevenu le miroir du monde, comme lui bouffi, gras et suffisant. La presse saluait la performance, tant artistique que politique, d’un créateur dévoué à son sacerdoce. Jamais la vérité de la réalité n’avait été aussi effrayante.

— Je t’ai rapporté de lecture.

Ryan lança à Manson le dernier Vanity Fair. La rock star attrapa le magazine au vol et un rictus moqueur déchira son visage. Sur la couverture, le chanteur apparaissait grimé en Vierge Marie obèse, soutenant son ventre comme s’il était une femme enceinte. Lilly, tout comme l’inspiration, l’avait frappé de plein fouet. Tout était en lui depuis le début : il n’avait eu qu’à lâcher la bride.

— On y retourne ? demanda Lachapelle.

Le photographe pointa un objectif gigantesque sur le visage de la rock star. Brian acquiesça d’un sourire en coin.

Le vrai Marilyn Manson était de retour.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Le Grand-Hozirus

Comment garder les pieds sur terre quand on dirige la secte la plus puissante du monde ?

Secoué de tremblements incontrôlables, l’opérateur caméra éloigna son œil du viseur et chercha le regard du Grand-Hozirus.

— Vous ne pouvez pas penser une chose pareille, balbutia-t-il.

Las, le Grand-Hozirus haussa les épaules. Les fesses calées au fond d’un grand fauteuil dont le cuir blanc se confondait avec sa toge en lin, il leva sa main en visière. Les puissants projecteurs du studio éclaboussaient son visage fatigué d’une lumière crue.

— Je suis désolé. C’est la vérité.

Les pieds du caméraman se prirent dans les câbles tandis que ses yeux roulaient dans leurs orbites, puis ses genoux dansèrent le twist et s’emmêlèrent littéralement. Le technicien chercha à se raccrocher à quelque chose mais ne trouva dans sa chute que la poignée de la caméra, qu’il entraîna avec lui.

Un tonnerre de ferraille résonna dans tout le plateau. Le Grand-Hozirus jeta un œil dépité autour de lui et s’arracha au confort de son siège pour aller porter assistance à l’opérateur. Il avait expressément demandé à ce qu’on les laisse seuls — question de confidentialité, rapport à l’important message qu’il avait à délivrer — mais n’aurait jamais pensé donner un jour les premiers soins à un simple grouillot.

Le Grand-Hozirus pencha sa masse gargantuesque sur le corps inanimé du caméraman et lui colla une gifle. L’homme sursauta mais replongea sur-le-champ dans la syncope. Loin de se décourager, le géant l’attrapa par le col et le secoua comme un prunier jusqu’à ce qu’il se réveille. Le technicien, à qui les coups avaient rendu quelques couleurs, finit par ouvrir les yeux.

— Si tu continues à t’évanouir, je t’écrase mon poing dans les dents, gronda le Grand-Hozirus en lui montrant ses phalanges aussi épaisses que des saucisses.

La menace parut faire son effet : le caméraman se releva en un tournemain, la poitrine agitée de sanglots spasmodiques.

— C’est un mauvais rêve, bégaya-t-il. Juste un mauvais rêve.

Le Grand-Hozirus posa sur son épaule une main amicale mais ferme.

— Tout cela doit rester entre nous jusqu’à la diffusion, c’est clair ? Contente-toi de transmettre la cassette à qui de droit et assure-toi qu’elle passe à la même heure que d’habitude.

Comme si le souvenir de l’interview lui sautait au visage, le technicien recula, les traits déformés par une grimace de dégoût. La caméra avait souffert dans la chute et sa seule vue aurait suffi à provoquer une attaque cardiaque à n’importe quel professionnel de l’audiovisuel, mais ni l’objectif de guingois ni le panneau de commandes enfoncé n’eurent l’air de l’inquiéter. Son teint terreux n’avait d’égal dans l’effrayant que son regard creux, presque vide.

— On ne peut pas passer une chose pareille à la télévision.

Tel un vieux professeur face au dernier des cancres, le Grand-Hozirus haussa un sourcil perplexe. Mais le caméraman était trop bouleversé pour s’émouvoir de la colère de son maître.

— Ce discours sera diffusé, tonna le Grand-Hozirus. J’ai dit !

Le pauvre garçon secoua la tête et chercha du regard une âme compatissante. Mais les portes étaient verrouillées de l’intérieur et il n’y avait personne d’autre qu’eux deux. Il inspira une grande goulée d’air et dévisagea le Grand-Hozirus, dont les deux pupilles vertes le fixaient comme celles d’un prédateur.

— Soit ce que vous dites est vrai et je n’ai aucune raison de vous obéir, soit — sauf votre respect — vous avez perdu la boule et le plus grand service à vous rendre est d’oublier ce qui vient de se passer.

Soufflé par sa propre audace, le caméraman étouffa un sanglot.

— Des deux hypothèses, il n’y en a qu’une seule que je veux bien croire, ajouta-t-il.

Navré, le Grand-Hozirus passa une main sur son visage. Pendant ce temps, le jeune homme se précipita sur la caméra, appuya sur le bouton d’éjection, tira la cassette de son compartiment et la jeta à terre. Puis il leva le pied et la fit voler en morceaux d’un grand coup de semelle.

— Abruti ! s’exclama le Grand-Hozirus.

— Personne ne doit savoir.

Gagné par la démence, l’opérateur balaya le studio d’un regard exorbité et prit ses jambes à son cou jusqu’au coin opposé. Là, comme un animal acculé, il renversa un panneau de décor derrière lequel apparut le cadre lumineux d’une fenêtre.

— Reviens ! hurla le Grand-Hozirus.

Mais le jeune homme n’obéissait déjà plus à rien d’autre qu’à sa propre folie. Sans laisser le temps à quiconque de l’en dissuader, le caméraman ouvrit la vitre en grand et se défenestra. Un cri déchira l’air, s’éloigna lentement avant de s’interrompre dans un craquement sec. Le Grand-Hozirus jura, puis traîna des sandales jusqu’à la fenêtre pour y passer la tête. Cent mètres plus bas, le corps démantibulé du technicien gisait dans une flaque de sang, entouré d’une foule curieuse qui pointait du doigt le sommet du building. Le Grand-Hozirus serra les dents et tira une grande clef argentée de sa poche. Il déverrouilla la porte du studio. Dans le couloir, une douzaine de fidèles attendait son retour avec impatience. Leurs visages fardés s’illuminèrent sitôt qu’il poussa le battant.

— Tout s’est bien passé, Ô Grand Soleil ? s’enquit un type au crâne rasé sur lequel étaient tatoués les contours d’une Lune rouge.

— Trouve-moi un caméraman, vociféra-t-il, et un qui soit moins débile !

Sa voix crépitait comme un bouquet d’éclairs. Réduit au silence par la crainte, l’homme au crâne lunaire s’inclina avec déférence et s’éclipsa à reculons. Les autres demeurèrent plantés au milieu du couloir et échangèrent des regards circonspects.

— Qu’est-ce que vous attendez ? Allez lui donner un coup de main ! ordonna, hors de lui, le Grand-Hozirus.

Les fidèles se bousculèrent comme des poules surprises par un renard et s’éparpillèrent dans toutes les directions, laissant le Grand-Hozirus à ses terribles pensées. L’homme peignit sa longue barbe blanche tressée de perles et s’empara d’un siège en plastique. Un immense découragement le gagnait : avait-il pris la bonne décision ? Maintenant qu’il avait fait le premier pas, faire machine arrière serait difficile. Mais la peur ne l’aveuglerait plus, il se l’était juré. Il se frappa les cuisses et bondit de sa chaise, les yeux brûlant d’un feu nouveau. Au même moment, l’homme à la lune tatouée ahana à l’autre bout du couloir : il tirait par la manche un gringalet boutonneux qui le suivait comme il pouvait.

— C’est un stagiaire, Splendide Soleil, mais il dit qu’il sait se servir d’une caméra.

Comme s’il était habité par le fantôme d’un joueur de castagnettes, le garçon tremblait de tous ses membres. Il se prosterna aux pieds du Grand-Hozirus.

— C’est un honneur, dit-il, la bouche collée à la moquette du couloir. Je ne suis pas digne de respirer le même oxygène que vous, Ô Magnifique Calculateur du Monde.

Irrité, le Grand-Hozirus battit l’air d’une main comme pour chasser les mouches.

— J’ai changé d’avis : mon annonce est trop importante pour être enregistrée. Je parlerai en direct.

— En direct ? hoqueta le croyant au crâne tondu. Mais je…

Le Grand-Hozirus le cloua sur place d’un regard noir comme l’Enfer.

— Selon votre convenance, Inimitable Splendeur Solaire, se reprit l’autre sur le champ.

L’homme chassa le stagiaire en larmes d’un coup de sandale et dégaina son téléphone portable pour prévenir le chauffeur de faire monter la voiture du parking.

— Je dois prendre quelques affaires, dit le Grand-Hozirus.

Le fidèle exécuta une révérence respectueuse avec la souplesse de ceux qui savent se plier. Le saint homme disparut derrière les portes d’une cabine d’ascenseur sans y prêter la moindre attention.

Cent étages plus haut, la cabine toucha le sommet de la tour et ouvrit ses portes sur les appartements du Grand-Hozirus. Une gigantesque baie vitrée inondait d’une clarté étincelante un patio aux allures d’antichambre du Jardin d’Éden. Il descendit les quelques marches qui le séparaient du hall et voulut considérer une dernière fois le paysage qui s’offrait à lui.

Les visiteurs étaient toujours frappés par l’exubérance des aménagements intérieurs. La grande fontaine de champagne qui coulait au milieu du salon faisait pétiller ses fines bulles entre deux statues égyptiennes. Ces antiquités lui avaient été offertes par le Président de la Confédération africaine en personne. Des palmiers plantés à même le sol titillaient la verrière de leurs larges feuilles. Sous leur ombre sommeillait King, le lion apprivoisé. L’animal leva une paupière au passage de son maître et replongea dans sa torpeur. Le Grand-Hozirus gravit les escaliers de marbre qui menaient à la cuisine et ordonna aux quatre serviteurs de lui préparer une collation pendant qu’il se changeait. Les employés s’inclinèrent bien bas et s’activèrent aux fourneaux, décidés à concocter l’un de ces fameux sandwichs à cinq mille dollars dont leur seigneur raffolait : chaque ingrédient était issu des élevages et des plantations les plus rares du globe.

Repartant comme il était venu, le Grand-Hozirus longea le couloir principal. Il jeta un regard distrait aux poissons tropicaux qui nageaient derrière les murs en verre sécurit triple épaisseur. Le corridor était en réalité un titanesque aquarium dans lequel ondulaient les espèces marines les plus précieuses. Celui qui le remontait avait ainsi l’impression de voyager sous la mer les pieds au sec.

Il poussa la porte de sa chambre. Sur la plage artificielle installée au pied de la couche nuptiale — un lit carré de dix mètres de côté sur lequel plus d’orgies que sa mémoire n’en pouvait retenir s’étaient déroulées — l’une de ses concubines offrait sa nudité au soleil. Le Grand-Hozirus s’en irrita. Il n’avait pourtant aucune raison de se montrer jaloux : l’astre solaire était son seul égal. Quant à l’immeuble, il grimpait si haut dans le ciel qu’à part les oiseaux et les étoiles, personne ne pouvait profiter des courbes parfaites et des rondeurs délicieuses de sa bien-aimée.

— Viendras-tu jouer avec moi ? soupira la créature en suivant du regard son tendre époux qui traversait la pièce en trombe.

Le Grand-Hozirus n’avait pas de temps à perdre en badinage. Il garda le silence et chassa les pensées salaces de son esprit pour mieux foncer jusqu’à la salle de bains. Il tira la porte derrière lui et sortit une mallette d’un placard dont il était très fier : ses panneaux avaient été sculptés dans des carapaces de tortues géantes. Il y enfourna un nécessaire de toilette que son majordome tenait toujours prêt en cas de départ impromptu et, dans son élan, poussa jusqu’au dressing pour chercher quelque chose qui ne ressemblerait pas à sa sempiternelle toge blanche. Il finit par dénicher un jean et une chemise cachés derrière les piles de vêtements de prière. Il n’avait pas porté ce genre d’accoutrement depuis des lustres. Mais même si les boutons de la chemise étaient en or 24 carats et qu’ils attireraient fatalement les regards, ces habits feraient parfaitement l’affaire.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda son épouse en faisant glisser une langue rose sur le dos de sa main.

— Je passe à la télévision.

— Encore ? Mais tu y es tout le temps…

Ses lèvres s’étirèrent en un large sourire narquois.

— Tu vas aimer, cette fois-ci.

Le Grand-Hozirus referma la valise et gagna le salon dont les murs étaient décorés des plus belles toiles de maître. En sa qualité de grand Ordonnateur Intemporel, il avait été autorisé à faire son choix parmi les catalogues des plus prestigieux musées du monde. Cet endroit n’avait pourtant plus rien à ses yeux du loft dans lequel il avait passé ces vingt années splendides : il n’était désormais pas plus réel qu’un studio de cinéma. Tout ce bazar n’avait jamais été davantage qu’un décor. Regonflé et déterminé, le Grand-Hozirus récupéra son sandwich et fila vers l’ascenseur sans jeter un regard en arrière. La cabine descendit à vitesse supersonique jusqu’au rez-de-chaussée.

Lorsqu’il fit son apparition dans le hall, les soldats de son armée privée se mirent au garde-à-vous d’un seul et même mouvement. Il les salua d’un hochement de tête et dirigea ses pas vers la splendide berline grenat dont il usait pour ses déplacements quotidiens. Si par le passé il avait écumé les salles de conférences et les scènes ouvertes pour répandre le Message, l’âge l’avait obligé à se rabattre sur le studio privé. La logistique était moins contraignante, le plateau plus près du loft et surtout, ce petit luxe lui évitait de sortir au grand jour et d’être confronté à ses plus fervents fidèles.

Sur le chemin, les passants se prosternèrent à même les trottoirs. Le Grand-Hozirus contempla d’un œil éteint le spectacle qui défilait derrière les vitres fumées du véhicule. Il n’avait pas le courage d’ouvrir la glace pour les gratifier d’une bénédiction de la main. Pas aujourd’hui.

À son arrivée, les responsables de la chaîne accueillirent en grandes pompes le Prophète des Douze Apocalypses. Le satellite envoyait les émissions du bouquet aux quatre coins du monde et la réputation de la maison n’était plus à faire : ses programmes étaient de loin les plus regardés de la planète. Pourtant, ses employés n’entretenaient de contact avec le saint homme qu’à travers ses enregistrements, livrés chaque matin par une escouade de croyants et diffusés à l’antenne dans la foulée. Les cassettes faisaient d’ailleurs l’objet d’une vénération à part entière : après usage, elles étaient placées dans une chapelle spéciale où chacun pouvait venir se recueillir et caresser les reliques du bout des doigts.

— Ô Intraitable Seigneur d’Amour, quelle joie de vous accueillir, s’enthousiasma le directeur. C’est un grand honneur que vous faites à notre humble demeure de fouler son répugnant sol.

Le Grand-Hozirus éluda la conversation irritante qui ne manquait jamais de suivre lors de pareils entretiens et attira le directeur à l’écart.

— En direct ? Je suppose que c’est possible, répondit le petit homme en s’épongeant le front. Nous pouvons annuler le jeu de midi et… tout le reste d’ailleurs, si cela plait à son Auguste Char Céleste.

Le Grand-Hozirus le remercia en l’écrasant de son imposante stature. Encore aujourd’hui et malgré la vieillesse, sa taille ne manquait jamais d’impressionner les fidèles. Il laissa filer le nabot, qui avait encore beaucoup à faire pour organiser l’intervention télévisée. Les circonstances exceptionnelles exigeaient des réactions encore plus exceptionnelles.

Une horde d’assistants hystériques escorta le Grand-Hozirus jusqu’à sa loge dans un papillonnement de prosternations et un bourdonnement de prières. On lui réservait en permanence un gigantesque salon tout en dorures, dans lequel le grand homme n’avait plus posé le pied depuis des années. Chaque personne croisée dans les couloirs se répandit en oraisons et agaçantes psalmodies. Un déplacement du Grand-Hozirus était un évènement majeur dans la vie d’une entreprise, qui exigeait que chacun abandonne sa tâche pour déposer aux pieds du Splendide Condor l’hommage qu’il méritait.

Pendant qu’on bouleversait les programmes et qu’on installait le décor, une jeune femme aux mains tremblantes maquilla le Grand-Hozirus. Il fallait préparer sa peau délicate à la chaleur des projecteurs, qui étaient beaucoup plus puissants que ceux de son studio privé.

— C’est un tel privilège, murmura la maquilleuse en appliquant une couche supplémentaire de fond de teint sur les augustes pommettes.

Cette fascination qu’il exerçait chez les autres avait autrefois réveillé en lui des instincts primaires. Son pouvoir d’attraction était incontestable. Quelques années plus tôt, il n’aurait eu qu’à claquer des doigts pour que la jeune femme fasse disparaître ses vêtements et s’offre à lui tant en esclave sexuelle qu’en victime expiatoire. Il n’avait pas manqué d’en profiter par le passé, et plus que de raison. Pourtant, à quelques minutes de s’inviter dans les postes du monde entier, l’envie lui faisait défaut. Il acquiesça sans se dérider et leva les yeux vers le miroir de la loge. Son reflet lui renvoya une image vaguement antipathique.

Petit à petit, les plis disparurent sous les coups de pinceau et il retrouva le visage du jeune homme qu’il avait été autrefois. Cinéma, toujours du cinéma. En vérité seuls ses yeux n’avaient pas changé : ils étaient toujours de ce vert chlorophylle dans lequel ses admirateurs se plongeaient pour quelquefois s’y noyer.

— C’est quand vous voulez, Ô Tempête des Mers déchaînées, susurra un régisseur qui venait de passer la tête par la porte entrouverte.

Le Grand-Hozirus rentra les épaules. Les rembourrages de sa toge lui faisaient comme des ailes minuscules. Au sortir de la loge, on le dirigea vers le plateau principal. La traversée des locaux lui flanqua la chair de poule : c’était comme si on le menait à la chaise électrique. En guise de bourreau, Franz Fleisher, le présentateur vedette de la maison, l’attendait près de l’entrée avec une impatience non dissimulée.

— Grand-Hozirus, c’est un immense honneur.

Au risque de salir son magnifique costume anthracite qui suscitait chaque midi la jalousie contenue des téléspectateurs et l’admiration secrète des ménagères, la star n’hésita pas à se prosterner.

— Je sais, je sais.

Une fois relevé, Fleisher invita le saint homme à pénétrer dans le studio et désigna un fauteuil installé face à la caméra 2. Le Grand-Hozirus s’y planta comme un arbre au milieu du décor. Comme une guêpe armée d’un pot de fard à paupières, une seconde maquilleuse voleta autour de lui pour effectuer les derniers raccords. L’équipe technique n’en revenait pas : le souffle coupé, elle contemplait dans la pénombre des spots le spectacle des deux plus grandes idoles du monde face à face sur un même plateau. La scripte lança le décompte. Les lumières des portes clignotèrent avant de passer du vert au rouge.

— À l’antenne dans trois, deux, un…

Les haut-parleurs crachotèrent les premières notes d’un générique de flash exceptionnel. Franz Fleisher ajusta sa cravate blanche et s’adressa à la caméra qui le visait.

— Amis téléspectateurs, réjouissez-vous : ce jour est béni pour l’humanité tout entière. Notre bien-aimé Prophète, Messager des Volontés Célestes, Terrifiant Miracle des Vérités Indicibles et Juge des Divinités, le Grand-Hozirus, nous fait l’honneur de visiter notre plateau. Bonjour et bienvenue, Secret des Splendeurs Indivisibles. Nous sommes indignes de vous recevoir.

Les caméras se braquèrent sur le Grand-Hozirus. Droit comme un manche de pioche, le prophète donnait l’impression de s’être endormi les yeux ouverts et scrutait la pénombre comme s’il cherchait à croiser les regards de l’équipe technique.

— Grand-Hozirus ?

Le saint homme sursauta.

— Pardon.

Un hoquet de malaise secoua la poitrine du présentateur.

— Je… ne vous excusez pas, Grand-Hozirus, ce… ça n’a pas de sens.

Le prophète pinça les lèvres. Si la Vérité devait un jour éclater, elle devait le faire maintenant ou rester dans les ténèbres pour toute l’éternité.

— Rends-moi un service, Franz : ne m’appelle plus Grand-Hozirus. D’ailleurs, vous tous, ne m’appelez plus Immense Chevaucheur du Nuage d’Or, Roi des Poissons Célestes ou Magnifique Sauveur des Esprits Enchaînés, j’en ai soupé de ces titres. Je suis Daniel Jacobsen. C’est le nom que ma mère m’a donné lorsque j’ai poussé mon premier cri il y a cinquante-sept ans.

La gêne gagna le studio tout entier. Franz Fleisher était un habitué des plateaux, il les écumait depuis plus de trente ans et en connaissait tous les déboires. Il peina néanmoins à dissimuler son malaise et — horreur télévisuelle suprême — bafouilla en direct.

— Et pour quelle raison faudrait… enfin, Grand-Hozirus, pourqu… mais voyons !

Le Splendide Porte-Parole des Éons le corrigea d’un signe de la main.

— Comme je te l’ai dit, je suis Daniel Jacobsen. Appelle-moi donc Daniel comme je t’appelle Franz.

— C’est absurde, coupez ! s’indigna le présentateur décontenancé avant de réaliser que l’émission était diffusée en direct. Comment voulez-vous que je vous manifeste mon infinie déférence si je m’adresse à vous d’une manière si… vulgaire ?

Le Grand-Hozirus pouffa.

— Il n’a pas de crainte à avoir, Franz. Je suis ton égal.

L’un des caméramans piqua du nez sur son engin avant de s’évanouir. Parmi l’assemblée réunie sur le plateau, des murmures d’indignation et d’incompréhension s’élevèrent.

— Je ne suis pas l’égal de Dieu ! souffla le présentateur.

Cette fois, le Grand-Hozirus s’esclaffa. Une pluie de postillons s’abattit sur le visage de Fleisher.

— Je ne suis pas plus Dieu que ce parterre d’imbéciles scotchés devant leur écran de télévision. Je ne l’ai jamais été. J’ai trompé le monde entier avec mes mensonges. Je ne dis pas que je n’en ai pas profité, au contraire. Mais maintenant que j’avance en âge, il est temps de faire cesser cette folie.

Le service d’ordre, les nerfs à vif, hésita à intervenir tant l’ambiance devenait électrique. Des protestations envahirent la régie : certains employés, secoués de nausées, vomissaient dans les plantes vertes.

— Soyons sérieux, Intraitable Fléau des Oppresseurs ! balbutia le présentateur entre deux rires jaunes. Tout le monde sait que vous êtes l’incarnation vivante de Dieu sur Terre. Les Étoiles vous ont choisi pour devenir le cinquième Prophète, tout comme les entités supérieures de Proxima du Centaure vous ont élu pour les représenter. Les extraterrestres vous ont confié trône et pouvoirs pendant leur absence. Voyons, ressaisissez-vous : ce sont des choses que les enfants apprennent à l’école !

Le front du Grand-Hozirus se barra d’une ride de contrariété.

— Cette histoire est allée trop loin. Si vous saviez comme je regrette…

Le prophète se tordit les mains : il cherchait en lui la force de continuer.

— C’est tout simple : j’ai commencé par inventer une salade suffisamment stupide pour qu’une poignée d’imbéciles me croient la réincarnation du Messie. C’était une façon de passer de bons moments et de me la couler douce quelques années. À l’époque on voyait ça à la télé, vous comprenez… d’ailleurs la première ferme n’a jamais été autre chose qu’un lupanar.

— La Maison sur la Colline du Contact, l’interrompit Fleisher comme pour se persuader de faire encore partie de la conversation, un… lieu de débauche lubrique ?

— C’était juste une vieille bicoque dans laquelle nous faisions la fête. La grange n’a jamais abrité de soucoupe volante. Je ferai sauter les blindages du bunker pour que vous puissiez constater de vos propres yeux l’ampleur de mon mensonge.

— Mais… mais… les Messagers du Ciel vous ont appris à ordonner aux forces du vent et à lire dans les pensées des animaux. Vous ressuscitez les morts ! Vous invoquez les esprits reptiliens de l’Atlantide ! Vous savez voler !

Amusé bien malgré lui par l’énumération de ses faits d’armes, le Grand-Hozirus dodelina.

— On ne passe pas un demi-siècle à la tête d’une religion mondiale sans développer de petits dons de magicien.

— Vous divaguez, Grandeur Turgescente, quelqu’un vous aura drogué, je…

— J’ai fait un casting : les candidats devaient être paumés, voire sans famille, être plutôt enclins à croire n’importe quoi et disposer d’un compte en banque régulièrement alimenté. Nous n’étions qu’une vingtaine. J’aurais tout fait — tout — pour arrêter d’aller pleurer au chômage. Ça a débuté comme une petite blague, une innocente facétie. Je ne me donnais pas dix ans avant que les fidèles se lassent et qu’ils repartent perdre leur temps dans une autre église. Je ne sais pas comment cette stupide histoire s’est propagée. Vous imaginez bien que s’il existait une recette, tout le monde l’appliquerait. Mais mes conneries ont commencé à sortir de la ferme et à se répandre à travers la planète. Les ouailles se firent plus nombreuses, les prières plus ferventes. Comment aurais-je pu penser que ces gens allaient croire aux imbécilités incohérentes que je tirais de mes lectures ?

La mâchoire du présentateur s’actionna comme la mécanique rouillée d’un automate défectueux.

— Le Livre Sacré… L’enseignement des Universalistes vainqueurs des Reptiliens, venus du fond des âges pour nous apprendre à entrer en communion avec les Esprits des Étoiles…

Le Grand-Hozirus ricana. La crédulité de son interlocuteur — issu pourtant des strates les mieux éduquées — lui faisait de la peine. Il tira de sa toge un vieux magazine au papier jauni par les années, si ancien et de si mauvaise qualité que ses coins s’effritaient en miettes de cellulose.

— Tout est là, dit le prophète. Reptiliens, Atlantide, vaisseaux spatiaux et tout le tintouin…

Fleisher se pencha sur le magazine de science-fiction que son dieu venait de lui lancer. Il le leva du bout des doigts, un air dégoûté peint sur le visage.

— Je ne peux pas le croire.

— Je me suis dit la même chose. Mais si vous êtes sans le sou et qu’on vous colle dans un palais doré pour vous baiser les pieds, c’est difficile de refuser. J’ai été faible : j’aurais dû confesser mon crime avant que l’histoire ne prenne ces proportions ridicules. Mais il y avait les femmes, les beaux vêtements… et puis je ne leur racontais que ce qu’ils avaient envie d’entendre. C’est quand on s’est mis à raser les églises et à ériger à la place de gigantesques statues à mon effigie que j’ai commencé à douter.

Franz Fleisher renversa le bureau et se jeta aux pieds du Grand-Hozirus.

— C’est un test, se lamenta-t-il en couvrant ses sandales de baisers. Vous êtes le Saint des Saints, le Génie Éternel des Espaces Infinis. Vous avez décidé de mettre notre foi à l’épreuve, mais je ne faillirai pas. Plutôt mourir.

Levant vers lui un visage trempé de larmes autant que de morve, le présentateur se frotta contre ses mollets et récita le “Serment des Étoiles”, la prière atlante la plus communément apprise en classe depuis que le Notre-Père avait été officiellement interdit.

Triste à en pleurer, le Grand-Hozirus — ou ce qu’il en restait — se leva de son siège. Sans un regard pour la vedette et l’équipe technique, il s’éclipsa du plateau, la tête basse. Ses assistants, des fidèles mordus jusqu’à l’os, l’attendaient dans le hall. L’homme au crâne tatoué, aussi pâle qu’une endive, lui tendit sa mallette.

— Vous avez vu l’émission ? demanda le Grand-Hozirus.

Le comité d’accueil acquiesça d’un seul hochement de menton.

— Et vous y avez cru ?

À nouveau tous secouèrent furieusement la tête, cette fois pour signifier que non, ils n’en avaient pas avalé un mot. Le prophète jura.

— Qui m’a collé des abrutis pareils ?

Pris de colère, le saint homme arracha la valise des mains de son assistant et s’engouffra dans les premières toilettes venues. Accrochés à ses sandales, les croyants au bord de la crise d’identité le suivaient au petit trot. Le prophète ferma la porte et la barricada. Ses fidèles tambourinèrent contre le battant.

Il déposa la mallette au bord du lavabo, face au miroir, et retira ses vêtements de mage pour passer la chemise et le pantalon. Son ventre avait dû doubler de volume au cours de ces dernières années, riches en banquets orgiaques et autres réjouissances culinaires. Malgré ses efforts, il ne parvint pas à enfiler le bouton du bas. Mais c’était sans conteste bien mieux que l’accoutrement grotesque dont il s’affublait tous les matins.

Il retourna la valise et dézippa une fermeture éclair. Dans la poche extérieure, il trouva une paire de ciseaux et un rasoir jetable.

— C’est terminé, dit-il en se dévisageant une dernière fois dans la glace.

Le prophète empoigna sa barbe de la main gauche, les ciseaux de la main droite et trancha franchement dans la touffe misérable qui pendait sous son menton. Les poils tombèrent en petits nids blancs et les perles cliquetèrent dans le lavabo. Il recommença jusqu’à ce qu’en véritable archéologue, il révèle les contours de sa mâchoire. Puis il fit couler le savon du distributeur, s’en frotta les paumes et barbouilla ses joues de cette mousse à raser improvisée. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas joué les barbiers. Chaque coup de lame découvrait un paysage oublié, ici une cicatrice, là un grain de beauté : autant de souvenirs de jeunesse que Daniel Jacobsen avait abandonnés lorsqu’il était devenu le Grand-Hozirus.

Lorsqu’il eut terminé, le moins-que-saint homme leva les yeux et croisa son regard dans le miroir. Il sursauta. C’était comme si un fantôme du passé était venu lui rendre une petite visite.

— Daniel Jacobsen, répéta-t-il, Daniel Jacobsen, Daniel…

Il mit la main sur une paire de lunettes de soleil et la posa sur son nez. Il enfila une casquette aux couleurs d’une équipe de curling — le sport préféré des croyants depuis qu’il en avait décidé ainsi un jour de gueule de bois — et s’approcha de la lucarne dont il estima, à vue d’œil, que la largeur était suffisante pour qu’il puisse se glisser au travers.

Daniel empoigna le mécanisme de la fenêtre et tira de toutes ses forces. L’ouverture finit par céder dans un grand craquement de peinture sèche. L’air frais du dehors caressa son menton rasé de près.

Ses ouailles martelèrent le battant avec un peu plus d’entrain. L’idée de dissimuler la valise et la forêt de poils qui gisait dans l’évier lui traversa l’esprit, mais les secondes étaient comptées. Dans un instant, ils forceraient la porte ou pire, la défonceraient. D’un bond, il se hissa à travers l’ouverture et passa la tête de l’autre côté. Son corps, pourtant hydraté aux crèmes les plus douces et massé aux huiles les plus dispendieuses, lui fit un mal de chien lorsqu’il se contorsionna pour se faufiler dans le soupirail. N’y tenant plus, il se pencha de tout son poids et bascula. Le monde autour de lui fit un saut périlleux avant de se figer. Son évasion avait réussi. Il était passé.

Nonobstant la douleur qui pulsait dans ses cuisses, Daniel Jacobsen se releva pour contempler l’étendue de sa victoire et se précipita vers les barrières du parking. Les gardiens, bien trop occupés à regarder le visage déformé par l’effroi de Franz Fleisher sur les écrans de contrôle, ne prêtèrent aucune attention au Grand-Hozirus tandis que dernier passait incognito le portique mécanique. Le présentateur bredouillait que le Grand Soleil de Minuit s’était absenté un court instant, mais qu’il reviendrait pour expliquer l’épreuve à laquelle il comptait soumettre l’humanité.

En attendant, une seconde page de publicité.

Le Magnifique Prophète longea le parking et déboucha de l’autre côté du bâtiment par une issue de service. À quelques mètres seulement de l’entrée principale, les caméras des chaînes concurrentes s’étaient déjà installées pour surprendre le saint homme à sa sortie. Devant les portes vitrées, la grande berline ronronnait en attendant son maître.

La terre tangua. Pris de vertige, Daniel s’appuya contre un arbre : c’était un peu comme si ses stupides histoires de voyages spatiaux télépathiques avaient pris corps et que, grâce à un miracle digne de la civilisation antéreptilienne de Proxima du Centaure, il s’était projeté hors de sa propre enveloppe, de sa propre existence et même de son propre passé.

L’ex-Grand-Horizus s’ébroua et se donna une claque. La douleur cuisante l’obligea à se ressaisir. Il tourna les talons. Face à lui, la ville tentaculaire s’étendait à perte de vue et ressemblait à un immense disque posé sur une platine. La Tour du Prophète en crevait le milieu comme un titanesque phallus. Sa tour. Son œuvre. Sa mythologie grand-guignolesque. Son brillant mensonge.

À l’aune de sa célébrité laissée derrière lui, le Grand-Hozirus ressentit l’intense joie de parcourir les rues de la capitale sous le couvert de l’anonymat. Sa fugue lui avait donné soif : il mourait d’envie de s’arrêter au café du coin et de commander un soda, mais il n’avait pensé à prendre avec lui ni carte bleue ni argent liquide. Lorsqu’on avait été comme lui un dieu vénéré aux quatre coins du globe, on ne s’inquiétait jamais de ce genre de considérations. Où qu’il voyageait, le Grand-Hozirus était mille fois le bienvenu. On le traitait avec les plus grands égards et on n’épargnait ni sa peine ni son compte en banque pour satisfaire le moindre de ses désirs. Mais combler l’estomac vide de ce Daniel Jacobsen que personne ne connaissait — que personne n’avait envie de connaître — était une autre paire de manches.

Il finit par débouler sur une place circulaire où une fontaine sculptée à sa propre effigie bouillonnait d’une eau claire. Tel un vagabond, il étancha sa soif sous les regards méprisants des passants. Il n’avait pas le sou et le monde qu’il avait bâti par ses mensonges allait s’écrouler : la vie pouvait enfin redevenir merveilleuse.

Une fois qu’il eut rincé sa langue pâteuse, Daniel remonta l’artère principale à la recherche d’une bijouterie et jeta son dévolu sur la plus miteuse qu’il croisa. Le visage et les yeux dissimulés sous son déguisement de simple quidam, le prophète donna à examiner les boutons de sa chemise. À l’instar de celle de tous ses concitoyens, l’attention du joaillier était exclusivement tournée vers le poste de radio qui diffusait minute par minute les informations. Il offrit un prix raisonnable pour les boutons et tourna le volume au maximum lorsque le Grand-Hozirus, satisfait, quitta son magasin.

Cette petite somme en poche, Daniel jeta sa chemise à la poubelle et s’offrit des vêtements à sa taille. La faim lui titillait l’estomac à présent, aussi décida-t-il de se rendre sur la Place Majeure de son enfance, rebaptisée Place du Grand-Hozirus depuis longtemps. Lorsqu’il était adolescent, il y avait passé des après-midis entiers à dévisager les autochtones et quelquefois même à ennuyer les vieilles dames. Maintenant, une statue à son image trônait au centre du parvis. Il était impossible de la rater : elle mesurait plusieurs dizaines de mètres de hauteur.

Sans s’attarder à la contemplation de cette grotesque effigie, le prophète s’installa à la table du premier restaurant venu et commanda une assiette de raviolis en sauce avec une certaine allégresse. Malgré le soleil radieux qui baignait la place de ses rayons généreux, la terrasse était presque déserte : les clients s’étaient réunis à l’intérieur, les yeux braqués sur un minuscule poste de télévision sorti pour l’occasion et qui retransmettait la suite de l’émission. Le visage défait, Franz Fleisher annonça en direct la disparition du divin messager. Un immense soupir de tristesse secoua la ville tandis qu’une profonde détresse gagnait les spectateurs. Cette situation ubuesque n’aurait pas dû l’amuser à ce point. Pourtant Daniel ne pouvait s’empêcher de ressentir un grand soulagement à l’idée de voir cette mascarade enfin retourner là d’où elle venait : dans le néant.

— Qu’allons-nous faire ? gémit une cliente.

— Nous ne sommes rien sans le Grand-Hozirus ! se lamenta un vieillard.

— Qui nous protègera des Lézards de l’Espace ? s’inquiéta la tenancière en servant distraitement à Daniel une assiette mal préparée.

En dépit de la qualité intrinsèque du mets, Daniel savoura le meilleur repas qu’il lui ait été donné de manger depuis de longues années. Les raviolis n’avaient pas qu’un goût de plastique : de leur texture pâteuse transpiraient les joies d’un nouveau départ.

— Écoutez ! s’exclama la patronne en poussant le volume du poste.

Daniel tourna la tête. L’image de Franz Fleisher gigotait toujours sur l’écran. Malgré l’irritation que cette vision fit naître en lui, l’ancien prophète tendit l’oreille. Le présentateur s’était départi de son air contrit. À vrai dire, son regard brûlait même d’une nouvelle ferveur.

C’est incroyable, annonça-t-il aux téléspectateurs, les mains levées vers le ciel. L’information est confirmée par les plus hautes instances de l’Église Unique : le Grand-Hozirus ne s’est pas enfui comme le disaient les mauvaises langues, mais s’est en réalité extrait de notre sphère de perception grâce aux technologies atlantes les plus modernes. Le Sauveur des Âmes Perdues est actuellement en route vers Proxima du Centaure, où sa puissance unique a été sollicitée suite à une attaque reptilienne. Un assaut d’ailleurs si terrifiant qu’il aurait un instant perturbé les propres facultés de notre bien-aimé Très-Haut, ainsi que nous en avons été les témoins impuissants.

La mâchoire de Daniel se décrocha et une bouchée à moitié mastiquée retomba sur son assiette dans un bruit mou.

Les Atlantes de Proxima testent notre volonté : ils savent à quel point nous vénérons notre Grand-Hozirus et veulent éprouver notre foi. Mais nous nous montrerons forts en son absence. Nous continuerons d’idolâtrer son image et de respecter son enseignement. Gloire au Grand-Hozirus !

Les clients du restaurant — et avec eux le monde entier — se levèrent d’un même élan, propulsèrent leurs bras vers le zénith et répétèrent le mantra.

Gloire au Grand-Hozirus !

Le plus-très-saint homme profita de la diversion pour se lever et déguerpir sans payer. Non seulement ces gens étaient idiots, mais ils préféraient se complaire dans leur bêtise plutôt que d’en être libérés.

Daniel planifia son départ en fonction des festivités que l’Église Unique organiserait en l’honneur de sa migration vers Proxima. En souvenir de ce jour, chaque statue du prophète devrait être pourvue d’une paire d’ailes déployées. On cesserait d’enseigner la parole du Grand-Hozirus pour professer celle du Magnifique-Hozirus-Céleste jusque dans les régions les plus reculées de la planète, là où la Religion n’avait pas encore réussi à sauver toutes les âmes. Cette dernière nouvelle acheva de lui donner la nausée. La naïveté dont il avait fait preuve en pensant qu’il pourrait tout arrêter en disant la vérité l’émouvait presque lui-même. Il avait été si candide. Les croyants ne troqueraient jamais leur foi inébranlable et leur félicité retrouvée contre les ténèbres d’incertitude de l’athéisme, sans compter les Lézards de l’Espace qui n’attendaient que de revenir sur Terre pour manger les enfants désobéissants. Le culte du Grand-Hozirus avait changé la face du monde.

Il acheta un ticket au contrôleur sur le quai de la gare. Le fonctionnaire, les yeux trempés de larmes mais souriant, lui délivra son titre sans piper mot, trop occupé à scruter le ciel à la recherche des anges. Daniel ignorait si son voyage prendrait un jour fin et formula la promesse de ne s’arrêter que s’il trouvait un havre où il pourrait vivre à l’écart de la frénésie de sa propre religion.

Tandis que le train s’éloignait de la ville, il croisa sur les voies les wagons bondés de pèlerins qui affluaient en sens inverse pour célébrer le départ du Messie. Daniel Jacobsen jeta un dernier regard à l’immense statue du Grand-Hozirus qui irisait d’or le crépuscule. Sous les acclamations et les prières de la foule transie, deux grues gigantesques attachaient sur son dos de rutilantes ailes de bronze.

Daniel se hissa sur son siège et aperçut alors son reflet dans la vitre. Le visage de cet homme glabre lui rappela quelque chose, peut-être le souvenir vague d’un enfant qu’il avait bien connu. La sirène de la locomotive hurla. Le Grand-Hozirus échangea un dernier sourire avec Daniel Jacobsen et le train disparut derrière une colline.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©