Rideau

Le dernier jour d’école est arrivé, et tout le monde s’est surpassé pour le spectacle de fin d’année.

L’auditorium s’était transformé en étuve où les hurlements des enfants se répercutaient sous les dalles thermodécollées du plafond. La salle paraissait d’ordinaire plus grande quand elle offrait sa vertigineuse et lascive vacuité aux serpillères des concierges et aux mites ses murs moquettés de brun — les piliers dégageaient au moindre effleurement des nuages de particules qui ressemblaient à des spores — et le plus petit chuchotement, si faible soit-il, explosait alors en écho d’un bout à l’autre de la salle tant l’acoustique frôlait la perfection. Même le parquet, poncé par les semelles des joueurs de l’ancienne équipe de basket du temps où l’endroit était encore un gymnase, osait à peine gémir sous les pas des visiteurs. Se retrouver enfermé seul ici en pleine nuit ne devait pas être une tranche de franche rigolade, mais tout allait bien pour le moment car il y avait un tohu-bohu de tous les diables et que les strapontins se garnissaient à mesure qu’entraient les adultes dans l’auditorium. Le spectacle de fin d’année attirait toujours un certain public, et pas seulement des parents mais aussi des chasseurs de têtes : cela n’offusquait personne, bien au contraire. Dans un concert de grincements de charnières s’abaissaient les sièges. Quelques mômes turbulents contenaient mal leur impatience d’applaudir leur grande sœur ou leur grand frère et s’amusaient au moins autant avec les ressorts des fauteuils qu’avec les nerfs de leurs géniteurs.

« On crève de chaud ! » pesta Judith.

George leva les yeux au ciel, exaspéré, et se tassa sur le strapontin. Judith était une épouse charmante, mais elle se transformait une furie quand soumise à d’intenses chaleurs type soleil mexicain ou grands magasins un premier jour de soldes, au grand dam de son mari pour qui suer dans une chemise repassée de frais n’avait jamais constitué un problème.

Il frotta son crâne de demi-chauve comme pour l’épousseter et essuya sa paume sur son chino. Judith battit des paupières et fixa le plafond. Selon le programme que le maître d’école leur avait distribué, Victorien-Lazare ne passait qu’en avant-dernière position avec le reste de sa classe.

« Je ne tiendrai pas quatre heures dans cette cocotte-minute, souffla-t-elle, déjà hors d’haleine.

— La place est libre ? »

Une femme au visage large et aux hanches atypiques lui désigna la place voisine. Judith opina du chef, contrariée qu’une inconnue ait pu l’interrompre dans ses jérémiades, et se pencha vers George. « Les gens sont d’un sans-gêne. » L’homme ébouriffa sa demi-moustache et s’en chatouilla les narines.

« Où est VicLaz ?

— Tu n’as pas vu son instituteur ?

— Si, à l’instant, quand il m’a donné le livret. Mais je ne lui ai pas demandé. Je pensais le trouver dans la salle.

— Tu aurais dû lui demander.

— Je viens de te dire que je ne lui avais pas demandé.

— Voilà. »

La bouche de George se plissa en un rictus de satisfaction — il maîtrisait parfaitement cette mimique, qu’il exécutait à chaque fois qu’il estimait avoir marqué un point dans la discussion — et cela termina d’agacer Judith, qui se tourna vers la femme aux hanches peu conventionnelles. Ces dernières remplissaient le siège d’une façon tout aussi étonnante.

« Vous pouvez me garder mon sac ? Je voudrais embrasser mon petit trésor avant qu’il n’entre sur scène.

— Bien sûr, mais votre mari…

— Vous savez comment ils sont, n’est-ce pas ? »

Les deux femmes échangèrent un regard de connivence pendant que George, qui avait entrouvert sa sacoche de prise de vue, secouait la tête.

« Il est sûrement en coulisses avec les autres enfants, tu n’entends pas ? Ils sont des dizaines de l’autre côté. Ça ne sert à rien d’y aller, tu vas davantage l’embarrasser qu’autre chose. Tu ne te souviens pas quand tu étais gamine ? Laisse-lui un peu d’air, Judith, ça lui fera du bien.

— Tu sais bien que je n’aime pas quand il dort chez quelqu’un d’autre. Pourquoi lui as-tu donné la permission ?

— Karl est son meilleur copain et je suis sûr qu’ils ont passé une excellente soirée.

— VicLaz a oublié son inhalateur.

— La mère de Karl aurait appelé s’il y avait eu un problème. Et tu veux bien arrêter de l’appeler comme ça ? C’est ridicule, il a un prénom, tu sais.

— Ça oui, je sais », soupira Judith en s’arrachant au strapontin.

Elle cala son sac entre le dossier et le battant, adressa un sourire à sa voisine et enjamba les cuisses de George. Ses genoux ronds comme des melons s’écrasaient contre la rangée suivante.

« Bon sang mais tu vas rater le début.

— Je ne raterai pas le début.

— Comme tu veux. Comme tu veux. »

Sans insister — c’était inutile, surtout quand Judith enclenchait sa fonction « tête de mule » —, George laissa son épouse se confondre en excuse auprès des spectateurs de la rangée qu’elle faisait lever sur son passage, retira le cache du caméscope et régla la dioptrie de l’œilleton à sa vue. Un rideau en velours pendait sur sa tringle — davantage une poutre qu’une vulgaire tringle d’ailleurs — et interdisait à quiconque de hasarder un regard sur la scène, mais d’autres sujets feraient tout aussi bien l’affaire pour ajuster la balance des couleurs.

Il balaya la salle en panoramique et zooma sur un serre-tête à paillettes à six travées de là. Sa propriétaire, une gamine qui chantait à tue-tête une comptine dont elle ne connaissait qu’un mot sur six, exhibait l’accessoire comme une couronne, ce qui ne constituait qu’un demi-sujet d’étonnement pour George : ses parents, des trentenaires mi-banquiers mi-hippies, la laissaient s’époumoner sans prêter attention aux grimaces que peignaient ses cris sur les visages alentour. Cette école attirait les hurluberlus et George l’avait tout de suite remarqué, mais l’établissement bénéficiait d’une très bonne réputation et passait pour l’un des meilleurs dans son genre. Mais à ne jamais contrarier les enfants, on finissait par les transformer en bêtes féroces.

Une main lui tapota gentiment l’épaule.

« Salut George, ta femme n’est pas venue ? »

George se plia en deux et pivota sur son siège en une contorsion grotesque. Le père de Barnabé, qui s’était installé à deux pas, avait escaladé la moitié de la rangée pour venir se signaler. C’était Judith qui, à l’occasion d’un goûter d’anniversaire dans le jardin des Ikaris, avait convaincu la compagne de Barnabé d’inscrire leur microscopique merveille dans cette école.

« Elle s’est absentée, elle cherche le petit.

— Comment ?

— Judith revient !

— Ah, ces gamins font un tel barouf ! Je suis excité, tu n’imagines pas ! »

Pour toute réponse, George sourit vaguement. Les nouveaux parents s’émerveillaient d’un rien. Victorien-Lazare avait déjà passé cinq ans ici, cinq ans bon Dieu, évaporés en un claquement de doigts.

« Tu vas voir, les professeurs ont vraiment l’art de mettre l’accent sur leurs points forts. »

Accoudé au dossier, Barnabé remercia George, lui souhaita un bon spectacle et replia les gaules en direction de son strapontin. Sur les marches qui menaient à la scène, la directrice adjointe testait les piles d’un micro. George passa rapidement la salle en revue, mais presque tous les sièges étaient déjà occupés et pas de Judith à l’horizon. La moutarde lui monta au nez. Elle ne pourrait pas se plaindre quand il lui dirait qu’il lui avait bien dit. George se rembrunit et patienta.

« Pardon… pardon… pardon… excusez-moi… »

— Tu étais où ? Attention, ne fais pas tomber la caméra !

— Merci d’avoir gardé mon sac, madame. J’ai croisé Barnabé.

— Je viens de lui parler. Il m’a dit qu’il était excité. C’est fou comme tout le monde est excité.

— Ne te moque pas, tu l’étais aussi la première fois.

— Tu l’as trouvé, ton fils ?

— Ils sont dans les vestiaires et c’est à peine s’il m’a reconnue.

— Les enfants sont capables d’une grande concentration.

— Je suis presque certaine qu’ils l’ont gavé hier soir. Il n’a ces yeux vitreux que quand il se goinfre.

— Ils l’ont peut-être drogué ?

— Ne dis pas de sottises, George !

— Je dois aller aux toilettes.

— Maintenant ? » s’exclama-t-elle suffisamment fort pour qu’un pan tout entier du public se retourne vers eux et que George se tasse encore davantage sur son siège. George était doté d’une vessie microscopique qui lui jouait de vilains tours. Pire, quand il se mettait au lit, il était incapable de s’endormir tant qu’il ressentait la moindre envie d’uriner, ce qui pouvait rythmer le coucher d’un paquet d’allers et retours aux toilettes. La figure du père se plissa comme un mouchoir roulé en boule et George décida de ne pas relever cette injustice flagrante, d’autant que le spectacle allait bientôt commencer.

Un hurlement de sirène fusa à travers les haut-parleurs et tira de la foule des exclamations de douleur et d’une poignée d’enfants des cascades de rires. La directrice adjointe, une femme d’une quarantaine d’années déjà courbée, s’excusa en gesticulant et manipula le micro dans tous les sens à la recherche du bouton. Elle finit par pousser l’interrupteur ad hoc, tapota la boule grise — les enceintes dirent « poc-poc » — et porta l’appareil à sa bouche.

« Bienvenue à tous pour cette soixante-troisième édition du spectacle de fin d’année de l’école Bidgerkraut, nous sommes ravis de vous voir aussi nombreux aujourd’hui, je ne sais pas si vous êtes venus avec des amis ou de la famille mais j’ai rarement vu l’auditorium aussi rempli, les enfants ont travaillé dur pour vous présenter le meilleur spectacle possible et il va sans dire que, pour avoir assisté aux répétitions, je peux vous assurer qu’ils ont accompli un job du tonnerre et que…

— Cette femme ne s’arrête-t-elle jamais de déblatérer ?

— Si tu parles pendant le spectacle, on va t’entendre sur la bande, chuchota George en montrant le micro de la caméra.

— Aux réunions de parents d’élèves, c’est une vraie pipelette : on dirait qu’en parlant, elle veut gonfler la pièce comme un ballon. Regarde-la, elle n’arrive même pas à s’arrêter, elle ne reprend jamais son souffle. Elle devient rouge, George, je crois qu’elle va exploser.

— Tais-toi, enfin !

— …

— Quoi ?

— Tu es content ? Tout le monde nous regarde.

— Oh, pitié.

— … juste à la sortie de la salle, sur la droite, à côté de la traditionnelle corbeille de donations, vous savez à quel point votre soutien est précieux pour que l’école continue de perpétuer la tradition et d’offrir le meilleur à vos chères têtes blondes, mais trêve d’explications, les enfants attendent en coulisses et je les entends trépigner d’ici, alors je laisse tout de suite la parole à monsieur Kerian, le chef d’établissement, en vous souhaitant un bon spectacle, une excellente journée et un… »

Le directeur, un Arménien au regard de glace qui malgré la chaleur persistait à ne pas déboutonner sa veste, serra l’épaule de son adjointe, qui termina sa tirade en un charabia incompréhensible et finit par lui tendre le micro. L’homme le refusa poliment et grimpa les marches jusqu’à la scène. Derrière lui, le rideau s’agitait.

« Attention aux oreilles », chuchota Judith. George zooma sur le visage de M. Kerian et ajusta la mise au point en frissonnant. Ce type, qui par ailleurs était capable d’une grande tendresse à l’égard des enfants, lui avait toujours fichu la chair de poule.

« Chers parents, clama le directeur d’une voix aussi puissante que s’il avait craché sa pastille devant un bouquet de micros puissamment amplifiés, mademoiselle Longsleeves a tout dit et je ne vais pas en rajouter, sinon pour vous remercier d’être venus si nombreux et pour encore vous souhaiter une excellente matinée en compagnie de nos artistes en herbe. »

Une salve d’applaudissements s’éleva de l’assistance et le directeur hocha la tête, satisfait.

« Applaudis, George !

— Je tiens la caméra, je ne peux pas tout faire.

— Mais c’est le directeur…

— Il ne m’en voudra pas.

— Qu’est-ce que tu en sais ? Il parle si fort, ce bonhomme, c’est impressionnant.

— Effrayant, oui.

— George ! »

Les haut-parleurs crépitèrent, éructèrent, cliquetèrent avant de se taire, puis crachèrent avec toute l’énergie d’un coureur bondissant des starting-blocks les premières notes de la Danse des Mirlitons du Casse-Noisette de Tchaïkovsky.

« Merde, encore du classique, maugréa George.

— C’est la musique de la pub, tu sais ? Celle que tu aimes bien.

— Ah oui, tu as raison. »

Les rideaux glissèrent sur leur énorme tringle pour dévoiler la scène. Une dizaine d’enfants en costumes d’animaux se cachaient derrière des arbres en carton décorés de pompons en papier crépon qui avaient été méticuleusement placés de part et d’autre de l’espace d’expression artistique : ils figuraient sans doute une forêt, même si le tout ressemblait davantage au jardin fruitier d’un horticulteur qui n’aurait jamais eu la main verte.

D’abord paralysés face au parterre de parents admiratifs qui s’étalait sous leurs pieds, les petits regagnèrent leurs esprits et se mirent à bondir en tentant de suivre la chorégraphie que la maîtresse avait essayé en vain de leur inculquer. George soupira. Judith était entrée en transe.

« Ils sont mignons à croquer… »

Les petits animaux de la forêt se rassemblèrent au centre de la scène et la musique s’assombrit. Un second groupe de bambins, habillés en noir et affublés de becs de corbeaux découpés dans des rouleaux d’essuie-tout, fit irruption sur scène et encercla les précédents.

« Qu’est-ce qu’ils fabriquent ?

— Ils leur montrent ce que c’est que ce pauvre monde, ma vieille Judith, qu’est-ce que tu crois ? » dit George, qui avait renoncé à conserver vierge de commentaires la bande sonore de sa vidéo.

Les corbeaux entamèrent une ronde autour des animaux pris au piège et croassèrent sur un ton menaçant. Soudain, comme contaminés par la frénésie, ils bondirent sur les bambins et se mirent à les picorer de la plus barbare des manières.

« Ils n’avaient rien demandé ! s’indigna Judith. Ils étaient contents de se promener dans la forêt et… » George lui servit son rictus de je te l’avais bien dit et zooma sur les enfants qui, à l’aide de poches de sauce tomate dissimulées sous leurs habits, mimaient l’agonie avec une gravité confondante. Les habitants des bois finirent par s’écrouler sous les coups de bec et la salle se mura dans un silence de plomb tandis que les corbeaux ricanaient.

« Merde, fit George, je crois que j’ai oublié de recharger la batterie.

— Chut ! » siffla quelqu’un derrière eux.

Les oiseaux de mauvais augure se rassemblèrent côté cour, tinrent leur conciliabule un bref instant avant de prendre leur essor et de s’envoler au-dessus du public. George leva le menton et grogna à cause de son torticolis imaginaire.

« Comment veulent-ils qu’on filme avec une mise en scène pareille ? Je ne saurais même pas reconnaître la fille de Barnabé.

— Elle est sur scène, je crois. Morte, avec les autres.

— C’est sinistre, dit comme ça. »

Les enfants grimés en oiseaux circumplanèrent un court instant en frôlant les têtes des spectateurs — personne ne pensa à chercher les filins, de tels artifices étaient bons pour les shows de prestidigitation et il était fréquent qu’une poignée d’élèves de première année apprenne à maîtriser son don de vol dès les premiers mois — jusqu’à ce que les animaux de la forêt, blessés mais bien vivants, se redressent sous les vivats de la foule. Galvanisés, les bambins désignèrent les corbeaux et exécutèrent quelques entrechats pour se donner du courage.

« Regarde, la petite de Barnabé, c’est le hérisson, là.

— Je vois bien que c’est un hérisson. »

Les enfants restés sur scène tendirent les bras vers les petits planeurs déguisés. Aussitôt attirés par une puissance aussi invisible qu’irrésistible, les corbeaux battirent des ailes pour échapper à l’attraction du champ de force, en vain : aspirés vers le plateau, les oiseaux s’écrasèrent en riant au milieu des animaux de la forêt, qui firent mine de les rouer de coups avant de saluer le public en liesse. George éteignit le caméscope et applaudit à tout rompre. Le rideau se referma.

« Je ne suis pas sûr de comprendre le message, lui glissa Judith.

— Hum… Si quelqu’un te fait du mal, tu as le droit de le lui rendre ? »

Judith leva les yeux au ciel et chercha Barnabé dans la foule.

« Je ne suis pas sûre que la loi du Talion soit une bonne chose à leur appendre.

— C’est fou, tout de même, ce qu’ils arrivent à tirer de ces gosses. Regarde-les, ils sortent à peine du berceau qu’ils sont déjà doués de télékinésie. Ça m’en bouche un coin.

— Va dire ça à Sabine, son gamin ne sort même plus de sa chambre : il se sert dans le frigo à l’heure du dîner et fait tout flotter jusqu’à son lit. Il joue à ces jeux, tu sais, sur les ordinateurs. »

Ils échangèrent un regard entendu et George, qui commençait à avoir vraiment envie d’aller aux toilettes, ralluma la caméra à contrecœur tandis que la directrice adjointe annonçait l’imminence des numéros suivants.

« J’espère que l’affreux petit Newman ne va pas nous refaire le coup de la crotte de nez, maugréa Judith.

— Tu rigoles, c’est son meilleur tour ! »

Le rideau s’ouvrit sur une ravissante petite poupée blonde dont les cheveux pailletés d’or pulsaient d’une lueur intéressante. Elle ferma les paupières et sa tête s’enflamma.

« On dirait une allumette », rigola Judith.

Un professeur accourut avec une bonbonne et aspergea le crâne de l’enfant. Sa tête émit un nuage de vapeur qui crépita dans l’air. La fille couverte de suif sourit, exécuta une révérence et quitta le plateau sous les applaudissements.

Arriva côté jardin un échalas de deux bons mètres qui, à en juger par sa figure pouponne, ne devait pas être âgé de plus de sept ans. Le public retint son souffle et le petit garçon claqua des doigts. Dans un fracas dégoûtant d’os et de tendons, l’enfant grandit d’un mètre, puis rapetissa de deux — sa peau peinait à suivre les fluctuations de son architecture et se plissait d’une drôle de manière, comme celle d’un sharpeï — avant de s’étendre comme une étoile de mer de tous les côtés jusqu’à ce que ses mains touchent les extrémités de la scène. Finalement, le garçon rembobina ses membres comme un fil d’aspirateur et salua.

« Ça a l’air de l’avoir fatigué, nota George.

— Ça te fatiguerait aussi, mon pauvre vieux : regarde-le, il est trempé de sueur.

— Oh, regarde qui arrive. »

Judith se passa une main sur le front. Newman venait d’entrer sur scène et George exultait.

« Génial ! »

Newman était en sixième et dernière année, un cran au-dessus de Victorien-Lazare donc, et donnait à chaque spectacle le même numéro, amélioré ou légèrement modifié, pour le plus grand plaisir des amateurs d’excentricités nasales. Pour son ultime représentation — l’enfant entrerait au collège l’année prochaine —, il placerait sans nul doute la barre très haut. « Regarde », glapit George. Judith paraissait déjà essayer de se retenir de vomir.

Le garçon s’installa sur une chaise disposée au milieu de la scène et introduisit son index boudiné comme une saucisse dans sa narine béante, d’où il tira une crotte de nez de compétition qu’il essuya sur son pantalon.

« Ça commence fort », s’enthousiasma George.

Newman s’éclaircit la gorge, toussa à deux reprises et plongea son doigt dans l’autre narine. Il farfouilla un moment, puis extirpa du gouffre une masse aussi grosse qu’une pastèque et dégoulinant de morve. Il la fit pivoter pour la présenter au public : il s’agissait d’une boule de bowling.

« Impressionnant, Judith, tu ne peux pas dire le contraire.

— Je trouve ce gros lard répugnant.

— C’est un enfant.

— Qu’est-ce que ça change ? »

Newman reprit son souffle, se racla les tréfonds du larynx et entreprit d’y aller à deux mains pour le clou du spectacle. Usant de ses pouces comme de leviers, il se tordit les poignets pour autoriser ses autres doigts à partir à l’exploration des cavités de son nez. Le garçon se contorsionna sur sa chaise, encouragé par les applaudissements de la foule, et frappa du pied sur le parquet. Un hululement résonna dans ses sinus quand il finit par déloger le hibou qui avait fait son nid dans ses narines. L’oiseau battit des ailes pour se débarrasser du mucus dont il était trempé, éclaboussa le premier rang au passage et prit son envol pour rejoindre le bras ganté de cuir du directeur au fond de la salle. Le public se leva pour saluer la performance d’une salve d’applaudissements méritée.

« Je ne peux pas m’empêcher de trouver ça dégueulasse, chuchota Judith.

— À chaque enfant son talent : l’essentiel, c’est de les encourager à persévérer. Tu te souviens de la petite d’il y a deux ans, avec son dragon ?

— Quelle affreuse bête !

— Hollywood l’a embauchée pour tourner dans un film.

— Grand bien leur en fasse : même avec un océan entre elle et nous, je sens encore cette affreuse odeur de brûlé. »

La suite du spectacle comportait d’autres numéros de danse et d’expression corporelle, ainsi qu’une bonne tripotée d’intermèdes chantés : il était compliqué de tenir les plus petits en place, aussi l’usage d’une chorégraphie ou d’une poignée de couplets était-il souvent bienvenu pour canaliser les énergies mises en branle. Incapable de se retenir plus longtemps, George profita d’un léger incident sur scène pour se rendre aux toilettes. À son retour, les pompiers avaient terminé d’éponger l’inondation. « Tu aurais dû voir cette gamine, George : plus elle pleurait, plus l’eau montait. J’ai bien cru qu’ils allaient devoir sortir les canots de sauvetage. » Le père se réinstalla et constata que son siège était encore humide. Il porta le doigt à sa bouche. C’était salé.

« Tu m’as rapporté quelque chose du buffet ?

— Il y a un buffet ?

— Bon sang, tu n’écoutes jamais rien. Ils l’ont annoncé au micro. »

Trois coups résonnèrent derrière le rideau essoré et chacun regagna sa place. « Merde, j’ai faim », dit George en levant le caméscope, et l’équivalent d’un bon verre à moutarde de larmes se déversa sur ses genoux. « Sainte mère de bordel de Dieu ! » Judith ouvrit son sac à main et lui tendit un paquet de mouchoirs. Tous deux savaient qu’elle aurait dû se préoccuper du sort de l’appareil pendant que George était parti, cela ne faisait aucun doute, et puisque la caméra était foutue, mieux valait ne rien dire : George serra les dents, Judith se ratatina sur son siège et le spectacle reprit.

Arrivées aux classes supérieures, les festivités prirent un tour plus cérébral. Les élèves de troisième année chantèrent le nombre Pi jusqu’à la douze-millième décimale, ce qui ne manquait pas de piquant mais un peu d’énergie, et la seconde moitié de la classe marcha sur des braises. Les plus grands matérialisèrent un éléphant plus vrai que nature dans l’allée centrale et ressuscitèrent un cadavre fraîchement livré par la morgue située à quelques pâtés de maisons.

« Il n’y a rien de plus barbant que des enfants qui s’ennuient en s’amusant, gronda George. Ils font déjà ça toute l’année, pourquoi ne pas les laisser se mettre en danger quand il s’agit du spectacle ? Si tu veux mon avis, le voilà : ces gamins bayent aux corneilles et les professeurs y sont pour quelque chose.

— Apprendre, c’est pratiquer et répéter, répondit Judith sur un ton docte.

— Un truc de perroquet », grinça-t-il.

Arriva enfin le tour de Victorien-Lazare, et Judith se retint d’ordonner à George d’attraper la caméra juste à temps pour éviter une dispute nucléaire. Le garçon, grimé en robot, se tenait droit comme un piquet au bord de la scène tandis que trois de ses camarades lui tendaient des fiches électriques reliées à des multiprises. Les branchements alimentaient eux-mêmes une batterie d’appareils ménagers — un mixer, un micro-onde, une télévision, une essoreuse à salade, une chaîne haute-fidélité et une brosse à dents — ainsi que deux lampes que Judith avait prêtées à la maîtresse. Victorien-Lazare empoigna les prises électriques et se les coinça sous les aisselles avant de froncer les sourcils et de virer au rouge pastèque. Les abat-jours s’illuminèrent, le téléviseur se câbla sur une émission de télé-achat vantant les mérites d’une machine à écrire, l’essoreuse vrombit, le micro-onde gronda de satisfaction, le mixer se mit en branle, les enceintes de la platine diffusèrent Drive my car des Beatles et la brosse à dents demeura inerte, mais c’était quand même un bel exploit. Victorien-Lazare, les cheveux dressés sur la tête comme s’il avait été touché par la foudre, dodelina du chef et relâcha la tension qui habitait ses épaules avant de saluer le public. Judith, folle de joie, se leva et frappa dans ses mains en espérant susciter un mouvement d’hystérie collective, mais les autres parents se contentèrent d’applaudir poliment sans quitter leurs strapontins.

« Quels snobs ! » fulmina la mère en se rasseyant.

George se pencha sur son oreille.

« Tous ces gens sont si imbus de leur progéniture : écoute-les pérorer, ils pensent sûrement que le talent de notre petit bonhomme est trop commun.

— Commun peut-être, mais sacrément utile. Ce n’est pas en sortant des machins de ses narines dégoûtantes que Newman changera le monde. »

Furieuse, Judith bondit de son siège et d’un regard appuyé, indiqua à ses voisins de gauche — qui faisaient mine de l’ignorer — qu’elle souhaitait passer.

« Où vas-tu ?

— VicLaz a besoin d’un coup de peigne.

— La maîtresse le lui donnera.

— Elle ne sait pas s’y prendre !

— Oh et puis fais comme tu veux. »

Tandis que le rideau tombait une énième fois pour se rouvrir sur le tableau suivant, la mère se faufila jusqu’aux coulisses, laissant son mari seul avec la foule et un caméscope bon pour le service après-vente.

Ce fut au tour des plus grands, qui avaient tendu la scène d’une immense toile blanche. Garçons et filles joignirent leurs mains pour faire apparaître, comme par le biais d’un projecteur cinématographique, plusieurs paysages tout à fait réalistes — un canyon, une forêt, un désert dont le souffle chaud balaya l’auditorium — jusqu’à ce qu’une ville se dessine sur la surface vierge. Des passants déambulaient dans les rues de l’autre côté de la fenêtre de tissu, vaquaient à leurs activités sans se préoccuper du spectacle de fin d’année, empruntaient des taxis et achetaient des glaces au comptoir d’un vendeur ambulant. Une fillette s’approcha du plan, y plongea la main et attrapa un promeneur par la manche avant de le tirer à elle. L’homme, vêtu d’un costume gris et chapeauté comme un gentleman, se trouva propulsé sur scène et considéra d’un air hébété le public qui applaudissait à tout rompre. Il fallait bien dire que c’était épatant. Le type finit par comprendre, souleva son couvre-chef pour saluer l’assemblée et pivota sur ses talons pour retourner dans la toile. Un rire général le laissa éberlué : le tissu refusait de s’ouvrir pour qu’il puisse passer. La fillette gloussa et poussa l’élégant promeneur de toutes ses forces vers le décor. Dans un éclair aveuglant, l’homme regagna la ville et continua sa déambulation après avoir adressé un clin d’œil au public. Le spectacle était terminé et Judith n’était toujours pas revenue.

Profitant des remerciements du directeur et de la remise des diplômes, George quitta discrètement sa place et remonta l’allée en direction du buffet. Quitte à patienter, il pouvait tout aussi bien le faire en mangeant. L’école avait mis les petits plats dans les grands et un professeur avait été réquisitionné pour transformer l’eau du robinet en n’importe quelle boisson non alcoolisée, chaude ou glacée. George s’empara d’une bouchée au chocolat et la goba tout entière. Il toussa. C’était un peu sec. Une voix grave tonitrua dans son dos.

« Ma parole, si ce n’est pas George ! »

Le père de famille se tourna vers la voix qui l’avait reconnu et un frisson d’ennui lui dévala l’échine comme sur un toboggan : Karpovsky était du genre à discourir pendant des heures sur le talent de ses garçons, des jumeaux félins aux yeux noirs comme de l’encre capables de résoudre des problèmes mathématiques et littéraires de grande complexité. Cette faculté, entretenue et magnifiée par l’établissement scolaire, les destinait aux plus hautes sphères de l’administration.

« Salut, Daniel.

— Alors, tu as vu mes grands ?

— Très impressionné. Ils sont costauds, tes gamins.

— Je l’avoue, on a un peu bossé à la maison. Il n’y a rien de mal à rapporter du travail de l’école, hein ? Je le fais bien, moi.

— Toujours dans les chaussettes ?

— Tant qu’il y aura des pieds… Tu n’imagines pas ce qu’on fait avec un peu de motivation et d’entraînement. Quand je dis un peu, c’est un peu plus qu’un peu. Avec beaucoup, tu fais davantage qu’un peu. En fait, on travaillait depuis des semaines avec les garçons, mais quand tu vois le résultat, ça vaut la peine de leur coller de petits coups de cravache de temps à autre, tu ne crois pas ?

— Judith n’aime pas forcer le petit. Elle dit qu’il est hors de question de lui payer une psychanalyse avant ses seize ans.

— C’est pourtant comme ça qu’on fait les champions. Les miens sont de la graine de champion. Les champions, ça se modèle comme de la glaise : il faut les pousser au cul si tu veux qu’ils arrivent là où tu veux les emmener, parce que les enfants sont des fainéants, pas des champions. Si tu veux des champions, il faut leur coller au train et fouetter, fouetter, fouetter.

— Tu as vu Victorien-Lazare ?

— Qui ça ?

— Mon fils.

— Le bonhomme électrique ? »

Karpovsky haussa les épaules, l’air navré, et allait ouvrir la bouche pour répondre quand au même moment émergea des coulisses Judith, tenant par la main un Victorien-Lazare recoiffé et fier comme Artaban. George s’excusa auprès de son interlocuteur — c’était une bonne raison de ne pas laisser libre cours à sa colère — et rejoignit sa famille sous les enceintes.

« Cette salle est remplie de parents que la modestie n’étouffe pas, grogna-t-il à l’attention de sa moitié tout en passant une main lasse dans les cheveux de son garçon. Très chouette, bonhomme, ta performance.

— Vrai ?

— Vrai de vrai, mon grand, c’était épatant. Maintenant partons.

— Mais, et le buffet ?

— Un peu sec. De toute façon, le spectacle est terminé. »

À l’autre bout de l’auditorium, les diplômés descendaient de l’estrade et le directeur terminait de lire son discours de clôture. Le public, déjà clairsemé, s’était fragmenté en petits noyaux de fierté qui un à un s’écoulaient à travers les portes en direction du parking. Las, le directeur invita les spectateurs restants à échanger quelques mots autour d’une part de gâteau et dégringola l’escalier. Le rideau tomba une dernière fois.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Bug

Linus Kernstein travaille pour une entreprise d’un genre un peu spécial.

Rien, pas même une nomination inattendue de Stanson au conseil d’administration, une grève spontanée du service postal ou une panne de la machine à café n’aurait pu écarter Linus Kernstein du chemin qu’il s’était tracé en s’arrachant ce matin à son matelas douillet. Le fonctionnaire n’était pas à proprement parler un dur à cuire — une seule et unique fois avait-il concédé à Bernarde, la femme avec laquelle il partageait la moitié d’un lit, d’un canapé et d’une baignoire, qu’un peu de sport ne lui ferait pas de mal, une seule et unique fois avait-il franchi le seuil de la salle de musculation pour se retrouver dans la moiteur intimidante d’un vestiaire où des hommes à l’intérieur desquels on aurait pu en glisser quatre comme lui se séchaient l’entrejambe sans faire grand cas des regards envieux, une seule et unique fois avait-il pivoté sur ses talons en maugréant d’inintelligibles reproches à l’adresse de son épouse qui l’avait convaincu qu’adrénaline, sueur et bestialité partagées entre mâles ne pourraient qu’avoir des effets positifs sur leur couple, et une seule et unique fois était-il ressorti du complexe en formulant la promesse silencieuse de ne plus jamais, pas même une seule fois, laisser quelqu’un d’autre le convaincre du bénéfice d’une action dont il n’aurait pas été l’instigateur premier —, mais sa silhouette malingre et son allure de garde-barrière de campagne ne l’avaient jamais empêché de se faire respecter.

Les yeux rivés sur le distributeur de boissons chaudes qui exhalait une odeur de semelle bouillie, il parcourut les lignes inscrites à la va-vite au verso d’un test d’imprimante par l’employé en charge : « Distributeur en panne, pas de café : seulement thé. Retour du service vers 15h. » Linus serra les mâchoires, ratatina ses poings et soupira. Lui qui avait justement rechargé sa carte la veille auprès d’Ingrid Boldinejska, la comptable, mourait d’envie d’un espresso, mais se taper la tête contre l’appareil ne servirait à rien, sinon à le faire exploser ou pire, à déverser sur le carrelage de la salle de pause l’immonde jus de chaussette qui dormait en son sein comme la lave d’un volcan sur le point de vomir et dont la puanteur de plastique fondu envahissait tout l’étage.

« Un problème, Linus ? »

Kernstein ne quitta pas des yeux l’affichette scotchée à la machine comme si une observation prolongée lui permettrait de déchiffrer son mystère, mais il avait reconnu la voix aigrelette de Stanson. Il entra en lui-même, farfouilla dans le grenier de ses mimiques, se rappela une visite chez sa grand-mère où la vieille femme lui avait offert son premier vélo et piocha ce même sourire dans le panier de ses souvenirs avant de faire volte-face et de le resservir à son abruti d’ex-assistant.

« Bonjour Stanson, j’ai appris pour votre nomination et je vous assure de toutes mes félicitations.

— Linus, enfin, on se tutoie depuis douze ans, c’est pas le moment de se faire des « vous » là où y a pas lieu d’en mettre.

— Question de statut, Stanson, maintenant que vous occupez une place supérieure à la mienne dans l’organigramme de Janus Brothers.

— Oh comme tu veux, soupira l’autre, comme tu veux. Il n’y a plus de café ?

— La machine est en panne. Il y a du thé. »

Le regard de Stanson s’illumina et il leva un pouce en l’air. L’ancien collaborateur de Linus — qui avait en sous-main exécuté toutes les cabrioles nécessaires pour obtenir son nouveau poste tout en se gardant bien d’en informer son chef — était bien le genre de type à boire du thé. En bon patriarche, garant d’une certaine tradition et amateur de boissons aigres, boire de l’eau tiédasse teintée d’herbe revenait pour Kernstein à se transfuser de la soupe en intraveineuse, mais il ne se hasarderait pas à la moindre remarque. Malgré son visage rond, ses favoris qui lui mangeaient les joues — dans lesquels toutes les secrétaires rêvaient de s’entortiller les doigts — et sa bouche franche de Viking, Stanson était un hypocrite qui avait toujours cordialement détesté son chef. Maintenant qu’il marquait un point décisif dans la partie qui les opposait, Linus ne lui ferait pas le plaisir de lui offrir de bonnes raisons de le descendre en réunion.

« Bonne journée, Stanson.

— Oh, Linus ? »

Kernstein serra les poings dans ses poches de pantalon à en faire craquer les coutures.

« Quoi ?

— Une nouvelle recrue arrive aujourd’hui. Tu es le plus âgé de l’étage, ça t’embêterait de…

— Pas du tout.

— De lui faire le topo. Tu vois, j’ai une réunion et je…

— Pas du tout.

— Le tour des installations. Elle connait le boulot, elle bossait pour Chaandra Corp jusqu’à ce qu’on la débauche. Simuler, c’est presque sa seconde nature.

— Pas du tout.

— Hein ?

— Pas de problème, grinça Linus comme un disque rayé.

— T’es un pote.

— Vous pareil, monsieur. »

En bon patineur de bureau, Linus Kernstein opéra une rotation fluide et étudiée sur le carrelage du réfectoire et s’enfila dans le couloir en direction de la salle de réunion, fulminant intérieurement. Il savait que le moindre faux pas à si peu d’années de la retraite l’entraînerait sur la pente glissante des avertissements par voie postale. Il avait une honorable réputation à entretenir et ce n’était pas aujourd’hui qu’un coup de pute — car il fallait bien appeler les choses par leur nom, aussi vil soit-il — le ferait sortir de ses gonds.

« Nous irons droit au but », tonna-t-il en poussant la porte du minuscule espace clos que l’organigramme automatique avait attribué à son équipe pour la journée. C’était une salle de réunion comme l’étage en abritait des milliers, avec les mêmes murs papiétés de beige, les mêmes fenêtres à triple vitrage conçues pour bâillonner le vacarme de l’autoroute suspendue qui passait juste à la hauteur des croisées, la même desserte avec assiettes en carton, verres en plastique, petites madeleines sèches, dosettes de sucre et cafetière électrique, la même table en U, les mêmes tabourets en Z et les mêmes tronches livides disposées tout autour comme des figurines dans une maison de poupées.

« La cafetière fonctionne ?

— Non.

— Mrrbll. »

Linus dévisagea les membres de son équipe un par un. Le siège habituellement occupé par Stanson était bien évidemment vide et une atmosphère de malaise empesait la pièce, comme quand quelqu’un meurt et que personne n’ose regarder le cadavre de peur que ce dernier ne lui adresse un clin d’œil. Linus devança le problème : malgré ses mains minuscules qui l’avaient toujours empêché de jouer du clavecin ou de s’inscrire au club de badminton, les Kernsteins étaient des hommes à poigne depuis plus de trois siècles.

« Nous sommes tous contents pour Stanson. Stanson est un chic type qui méritait bien une chic promotion. Stanson est un collaborateur compétent qui ne manquera pas de briller dans ses prochaines fonctions, là-haut, au conseil d’administration », dit-il en levant les yeux au ciel comme pour invoquer un panthéon de divinités colériques.

Linus n’en pensait pas un traître mot, mais il savait composer : théâtraliser était pour lui un sacerdoce davantage qu’un réflexe. Les employés de Janus Brothers hochèrent la tête à l’unisson et dodelinèrent en s’échangeant des sourires de circonstance, soulagés que le chef se soit abaissé à offrir une explication vaguement plausible, mais le cœur n’y était pas. À se faire humilier, Linus avait perdu son statut de mâle alpha : il n’était plus qu’une carpette sur laquelle chacun pouvait potentiellement espérer un jour ou l’autre s’essuyer les pieds. Il fronça son unique sourcil pour se donner un air ténébreux et préoccupé et affairé, et il frappa du poing sur la table.

« Au boulot ! »

Les petites fourmis déballèrent de leurs sacoches, mallettes et attachés-cases des dossiers épais comme des bottins dont les pages se mirent à voleter devant ses yeux. Linus tira l’étui à lunettes de sa pochette et ajusta les besicles sur son nez. La proclamation de Stanson n’aurait pas plus mal tomber, surtout avec la grève du service postal : ils avaient encore une foultitude de concepts à valider en haut lieu et les plans n’avaient même pas été approuvés par le directoire technique.

« Qu’est-ce qu’on a ? demanda Linus en s’imaginant capitaine à la barre d’un vaisseau.

— Un nouveau modèle de véhicule aérien, monsieur Kernstein, glapit une femme à la peau aussi dorée que si elle avait passé la nuit et toutes les précédentes allongée dans une cabine de bronzage. Nous devons discuter des aménagements intérieurs.

— C’est pour aller où ?

— Dans l’espace, monsieur. »

Linus écarquilla les yeux et battit des lèvres comme un poisson hors de l’eau.

« Dans l’espace, n’importe quoi… Ils n’en avaient pas terminé avec cette stupide lubie d’aller voir ailleurs ? Je croyais que la Lune leur avait suffi.

— La Lune était une très bonne idée, monsieur, mais ils veulent davantage : ce sera Mars.

— Mars ? s’époumona Linus. Mars ? Non mais pourquoi pas Jupiter, pendant qu’ils y sont.

— Ils n’ont parlé que de Mars, monsieur.

— C’est heureux, enfin quoi, non mais, qu’est-ce qui leur prend, pourquoi la Lune ne leur suffit-elle plus ?

— C’est que… c’est assez ennuyeux. Marrant, hein, je ne dis pas… Mais ennuyeux, tout de même, un peu. »

Linus Kernstein s’apprêtait à donner un nouveau souffle à son chapelet d’invectives quand on frappa contre la porte de la salle de réunion. Le chef de service ravala sa colère, respira un bon coup et redescendit d’un barreau sur l’échelle de l’irritation. Sur quelque sujet que se portent ses pensées, le visage rigolard de Stanson revenait le hanter sitôt qu’il posait les yeux sur son siège inoccupé. Bien sûr qu’il ne le prenait pas bien, bien sûr qu’il était furieux, mais ce n’était pas une raison pour en faire profiter tout l’étage. Self control, songea-t-il.

« Entrez. »

Le battant pivota sur ses gonds pour révéler l’agréable silhouette d’une quadragénaire aux formes généreuses. Ses cheveux dessinaient une barbapapa au sommet de son crâne et ses lunettes effilées comme des pointes de lance encadraient un regard d’un rose perçant. Son tailleur était un peu petit, mais cela n’avait pas l’air de l’incommoder.

« Maxima Cooper, monsieur Kernstein. Je remplace… enfin, loin de moi l’idée de le remplacer, mais je…

— C’est vous qui venez occuper la chaise de Stanson ? »

Maxima Cooper pinça les lèvres et serra sur son corsage entrebâillé l’épais dossier qu’elle tenait comme un nouveau-né. Kernstein battit des mains et afficha un large sourire.

« Prenez place. »

Sous le regard absent des autres participants, la femme se dandina jusqu’à la table, manqua de renverser le verre d’eau de son voisin et se coula dans le siège comme un chewing-gum fraîchement mâché.

« Nous étions sur Mars, mademoiselle Cooper, et je disais que…

— C’est madame.

— Ne m’interrompez pas, Cooper, nous étions sur Mars et je soulignais justement à quel point cette idée était une ineptie. La Lune était amplement suffisante aux rêves de conquête, je ne vois pas pourquoi ça changerait maintenant, qu’est-ce que-vous en pensez, Cooper, donnez-nous votre sentiment, là, maintenant, comme ça, à brûle-pourpoint.

— J’ai toujours trouvé la Lune magnifique, monsieur Kernstein.

— Je vous remercie, ma petite, et vous savez à qui l’on doit ce petit bijou en orbite ? »

Il n’était pas dans les habitudes de Linus Kernstein de pontifier ou de pérorer, ou en tout cas pas à ce point, ou alors pas de manière consciente, ou bien sans bonne raison de le faire, mais la nomination de Stanson l’avait fichu dans une rage folle et il avait besoin d’un peu de réconfort. Il fixa la nouvelle des yeux. Cette dernière avait ouvert la bouche comme pour y aspirer tout l’air de la salle.

« Je… non..

— Sandra, dites-lui, claqua Linus en pointant un doigt impérieux sur sa voisine de table.

— Monsieur Kernstein a inventé la Lune, récita de mauvaise grâce Sandra, une petite brune qui aurait préféré se retrouver à la conception des papiers peints, des appareils de prise de vue, du mobilier de jardin ou des toitures domestiques plutôt que de végéter dans ce service depuis des jours.

— C’est vrai ? demanda la nouvelle.

— Et comment que c’est vrai. »

Maxima Cooper fit de son mieux pour se retenir d’applaudir.

« J’aime tellement la Lune, souffla-t-elle.

— Je vous remercie.

— Fayote, gronda une voix dans le fond.

— Vraiment, monsieur Kernstein, c’est un honneur de… »

Sandra leva les yeux au ciel et glissa le plan de la navette martienne à son supérieur. Ils avaient du pain sur la planche et aucun des employés n’avait envie d’empiéter sur sa pause déjeuner.

« Oui oui, Mars, soit, s’ils y tiennent… Je vais encore devoir me coller à la terraformation.

— Vlad Stanson a été spécialement mandaté pour tous les sujets afférents à la planète rouge, monsieur, intervint Éric, un dessinateur plutôt talentueux mais qui avait une méchante tendance à mâchonner au bureau des racines sud-américaines aux effets imprévisibles.

— Vraiment ? »

L’équipe opina du chef. Linus lutta pour que sa tête ne s’enfonce pas davantage dans ses épaules. Jamais il n’avait autant envié les tortues de pouvoir se dissimuler en leur propre intérieur. Seule Maxima Cooper paraissait conserver un semblant d’enthousiasme probablement feint.

« Bien, siffla Linus. Voyons ces plans de navette.

— C’est juste la décoration, en réalité, dit Sandra. Les couleurs ont déjà été choisies. Ce sera un gris argenté type Lune.

— Vous vous foutez de moi ?

— Pas le moins du monde, monsieur, je n’oserais même pas y penser.

— Grrmmbbll…

— Les sièges du vaisseau ont déjà été dessinés, regardez : Éric a fait valider les plans ce matin. En revanche, pour ce qui est du revêtement, nous n’avons pas encore décidé entre tissu naturel ou matière synthétique. Nous pourrions peut-être axer nos recherches vers de nouveaux rendus, histoire d’innover et de…

— C’est très bien.

— De quoi ?

— Ce que vous voulez », tonna Linus en se levant de sa chaise, immédiatement imité par son équipe. Il combattait la tentation de se traîner jusqu’à la fenêtre, de l’ouvrir et de laisser un camion lui écraser le crâne.

« Tout va bien, monsieur Kernstein ? » demanda la nouvelle.

Linus posa son menton sur sa poitrine.

« Visite.

— Quoi ?

— Je vous fais visiter maintenant, Cooper, ce sera fait. Les autres, continuez de plancher, on passera les détails en revue après la pause déjeuner. Vous êtes des personnes de confiance, je vous fais confiance, ma confiance se pose sur vous. »

Des sourires entendus contaminèrent les faciès grimaçants des participants, qui retournèrent à leurs dossiers en silence le temps que Maxima et Linus sortent de la pièce.

« Chacals, gronda le chef de service.

— J’ai manqué un épisode ? » demanda la nouvelle.

Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’ascenseur, Linus repensa aux cours d’aïkido auxquels il aurait peut-être dû s’inscrire l’automne dernier.

 

Vu des collines qui encerclaient la ville, l’immeuble de Janus Brothers ressemblait à une énorme carcasse de géant mythologique, ce qui bien évidemment n’était rien de mieux qu’une illusion d’optique : les derniers représentants des Titans légendaires avaient rendu l’âme un bon millénaire plus tôt et leurs restes reposaient dans le mausolée dévolu à cet effet de l’autre côté des montagnes, à deux pas de la source du fleuve jaune. Outre le fait qu’il aurait été bien compliqué pour les architectes d’acheminer l’une de leurs dépouilles depuis le sanctuaire, rapport à la taille et au poids du bazar, une flopée de lois très bien écrites par des gens très bien documentés interdisaient qu’on fasse un tel usage des gigantesques squelettes. Pour faire plus authentique et respecter la tradition, les architectes se rabattaient donc sur des cages thoraciques de baleines géantes — les plus grandes pouvaient atteindre cent mètres de large — afin de soutenir leurs constructions. D’un côté, les bâtiments ainsi édifiés étaient écologiques : ils se désagrégeraient tôt ou tard pour retourner à la terre dont ils étaient issus ; mais d’un autre côté, les couloirs, les bureaux et les salles de réunion macéraient dans un perpétuel effluve de limon et de soupe d’algues. Les nouveaux s’y habituaient lentement et le personnel d’entretien laissait traîner des seaux au fil des corridors. La plupart des immeubles de la métropole côtière se servaient des colonnes vertébrales comme de gigantesques et infatigables piliers. Considérant la taille des engins, un seul animal suffisait à construire la plus magnifique des tours. Mais le Janus Brothers Building était constitué d’un empilement de six cadavres de baleines, six, pas plus ni moins, qui le faisait passer à juste titre pour la construction la plus folle, la plus énorme et la plus grotesque qui ait jamais été édifiée dans la région. Dans les États unifiés du sud, l’ivresse de la démesure avait amené un collectif d’architectes à monter des dizaines de carcasses les unes sur les autres, à momifier les intestins pour les transformer en couloirs et à conserver les organes en place pour les aménager en pièces à vivre, terrain de tennis dans les poumons, salle de concert dans la vessie, le genre de choses dont seuls les tarés du sud pouvaient se targuer. Six, c’était déjà pas mal.

« Les maçons ne sont jamais à court de baleines ? » demanda Maxima Cooper en balançant ses hanches au rythme du cliquetis de ses talons. Kernstein s’éclaircit la gorge et lui adressa le sourire qu’il réservait à ses petits-enfants quand ces derniers s’interrogeaient sur l’identité de l’inventeur des doigts de pied.

« Les baleines, croyez-moi, Maxima, il y en a tellement dans la mer qu’on pourrait presque traverser à pied sec en bondissant d’une croupe à l’autre, hop, comme ça ! »

Linus fit un bond en avant et manqua de perdre l’équilibre. Maxima Cooper agrippa son bras pour l’empêcher de se vautrer, mais le chef de service poursuivit comme s’il n’avait rien remarqué.

« Vous vous ferez à l’odeur.

— Quelle odeur ?

— Il y a comme un relent de soupe de poisson.

— J’aime bien ça.

— Nous avons un point commun.

— Et j’aime votre Lune aussi. Ça en fait un deuxième. »

Kernstein se rembrunit. La dernière chose dont il avait envie de s’entretenir avec une inconnue était bien ce fichu gruyère qu’il avait mis tant d’heures à concevoir et que le conseil d’administration reléguait désormais au rang d’accessoire de cinéma, mais Maxima Cooper paraissait impressionnée — à moins que la nouvelle recrue n’ait désespérément cherché à faire bonne figure.

« Vous étiez chez Chaandra, pourquoi en êtes-vous partie ?

— Oh, dit la femme en rougissant, Janus m’a proposé mieux.

— Débauchée, mmmh…

— Pardon ?

— Je voulais dire qu’on était venu vous chercher, c’est un compliment. Votre spécialité ?

— Les néo-organismes. J’ai une formation de biologiste, j’ai même enseigné pendant quelques années.

— Passionnant.

— Vous trouvez ?

— Continuez.

— Je suis entrée chez Chaandra au moment de la seconde génération de simulations, il y a douze ans. À l’époque, la mode commençait seulement à se répandre dans les gouvernements. Mais les ordinateurs n’avaient pas la puissance de calcul qu’ils ont aujourd’hui, ou quand ils l’avaient, leur usage était réservé à d’autres desseins.

— Ne m’en parlez pas, je me suis tellement pris le bec avec les militaires qu’à la fin, ils connaissaient mon prénom par cœur. Vous pouvez m’appeler Linus, si vous le souhaitez.

— Bien, monsieur Kernstein.

— Poursuivez.

— Nous avons travaillé à une simulation de société préhistorique : c’était très amusant, d’autant que j’avais carte blanche pour suggérer aux programmeurs les animaux les plus exotiques en fonction de l’écosystème que les botanistes, les climatologues et les géologues avaient établi. Ça a duré deux ans, nous avons connu un changement de hiérarchie et les recherches se sont orientées dans une direction tout à fait opposée où l’on ne m’a plus demandé de réaliser que des amibes et des organismes monocellulaires. J’ai menacé de démissionner, parce que je n’en finissais plus de me sermonner : « Maxima, tu dessines peut-être des limaces, mais ta fierté, personne ne pourra te l’enlever ». Ils ont entendu mes arguments mais j’ai déduit aux bâillements que ça n’irait pas plus loin. S’en suivirent plusieurs années à vivoter dans un placard, je dessinais des chaînes d’ADN complexes comme d’autres résolvent des casse-têtes.

— Comment êtes-vous arrivée chez nous ?

— Monsieur Stanson a été très gentil et je…

— C’est Stanson qui vous a embauchée ? »

Au risque de se la décrocher des épaules, Maxima Cooper hocha vigoureusement la tête. Kernstein fulminait.

« Ça ne va pas ?

— Continuez.

— Monsieur Stanson et moi nous sommes rencontrés sur le plateau d’une convention de biologie préhistorique. Vous saviez, vous, qu’un tel gentleman pouvait aussi être féru de paléontologie ?

— Bien sûr… Et comment ! Je ne sais que ça.

— Le soir, au bar de l’hôtel, il m’a convaincue d’accepter un poste chez Janus, rapport au fait qu’il allait très bientôt être appelé à des responsabilités supérieures et qu’il faudrait bien que quelqu’un prenne sa place, enfin façon de parler. »

De manière imperceptible, Linus se pencha sur les cheveux de Maxima. Même s’il ne s’était jamais hasardé à humer les aisselles de Stanson, surtout avec cette perpétuelle puanteur qui empoissait les locaux, le chef de service était convaincu que sa nouvelle recrue trimballait l’odeur de Stanson comme une proie marquée. Connaissant le grossier personnage, cette discussion professionnelle avait sûrement déraillé jusque dans la chambre de l’un ou de l’autre, mais il garda le silence et serra les dents. Stanson… Ce singe au sourire impeccable avait seulement besoin de claquer des doigts pour que le monde lui tombe tout cuit dans le bec.

« Monsieur Kernstein ?

— Oui ?

— Vous grognez…

— Continuez.

— Et donc, me voici. »

Kernstein se planta au milieu du corridor et attendit que Maxima Cooper se retourne vers lui pour secouer le menton.

« Spécialiste des néo-organismes ? »

Ils descendirent au dernier sous-sol et visitèrent la salle des machines qui occupait à elle seule une carcasse de baleine tout entière. Si les décorateurs s’étaient appliqués à masquer la bestialité inhérente aux lieux à grands coups de papier peint, de cloisons en plâtre, de bouches d’aérations et de rideaux à motifs, ils avaient néanmoins laissé les vertèbres visibles ainsi que le premier mètre des côtes : la cave ressemblait à la nef d’une église, sinon que les bancs des fidèles avaient été remplacés par des racks de serveurs gentiment alignés les uns à la suite des autres. L’installation produisait un vacarme assourdissant.

« C’est là que s’opère la magie, hurla Kernstein. La simulation tient entièrement dans ces gros cubes, mais nous disposons de sauvegardes là et là, ainsi que d’autres hors de la ville, question de gestion des risques : le piratage est monnaie courante, vous deviez connaître ça chez Chaandra. »

Maxima Cooper piqua un fard. Il était de notoriété publique que la société indienne s’était plus d’une fois inspirée — pour le décrire poliment — des créations de Janus Brothers.

« Monsieur Kernstein, je…

— Vous pouvez bien me le dire, maintenant que vous travaillez pour nous… mais vous êtes peut-être une espionne ?

— Une espionne ? Enfin, je…

— Vous avez dit tout à l’heure que vous admiriez beaucoup ma Lune. Alors, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

— Enfin, c’est insensé ! Janus édite un magazine que nous épluchions avec intérêt, bien sûr, tout comme Janus décortique les publications de Chaandra, mais…

— Ttt ttt ttt, pas avec moi, je connais ce regard : cette Lune, vous ne vous êtes pas contentée de l’admirer imprimée sur du papier glacé. Vous l’avez vue de vos propres yeux. Vous avez visité la simulation.

— Je…

— C’est de bonne guerre, je n’ai pas eu l’occasion de m’introduire dans les vôtres mais je l’aurais fait sans aucun scrupule si on m’en avait donné l’opportunité. Ça s’appelle l’inspiration. »

Maxima Cooper se gonfla comme une grenouille sur le point d’exploser.

« Vous avez raison. J’ai visité. C’est magnifique.

— Je sais.

— Vous êtes un vrai génie, soupira-t-elle en s’approchant d’un pas.

— C’est ce que j’essaie de leur faire comprendre : pourquoi s’ennuyer avec Mars quand on a déjà tout ce qu’il faut sur Terre… ou autour de la Terre ?

— La nuit, je restais au bureau pour y retourner. Le service informatique de Chaandra a piraté l’une de vos quatre lignes grand-flux, on peut y entrer comme dans un moulin.

— Nous saurons nous servir de cette information en temps utile, vous êtes d’une aide précieuse, Maxima.

— Je la touchais presque du doigt, oh, Linus, cette Lune est si belle que j’aurais voulu la décrocher pour l’embrasser. »

La recrue caressa le menton du chef de service qui, aspiré dans le tourbillon de ses pensées, ne remarqua même pas que sa compagne avait commencé à déboutonner son chemisier. Maxima Cooper se racla la gorge puis, constatant que son numéro d’esbroufe ne rencontrait pas le succès escompté, fit machine arrière en se frottant les mains.

« Il fait froid, non ?

« Vous rigolez, c’est une fournaise ici. L’univers que nous avons construit repose tout entier dans ce gros container qui crépite comme une friteuse. Nous aurons l’occasion de revenir, suivez-moi. »

Ils empruntèrent l’ascenseur en sens inverse et longèrent l’impressionnante enfilade de salles de réunion qui composaient la partie centrale du bâtiment. À l’intérieur de chaque alcôve pétillaient d’agitation des équipes de concepteurs, de dessinateurs, de modélisateurs mais aussi des scénaristes, politologues, archéologues et tant d’autres métiers en -logue, et chaque alvéole bruissait autant de perplexité que d’enthousiasme pour contribuer au remue-ménage de la ruche. Linus, monté sur ressorts, tendait des mains dans toutes les directions, si rapidement que Maxima Cooper crut bien qu’il finirait par s’envoler.

« Ici, les architectes. Là, les diététiciens, juste à côté du département botanique et biologie. Dans ce truc-là, on réutilise des personnalités-types de l’histoire de la simulation pour les réimplanter à d’autres époques. Ainsi, on détermine si un profil est plus efficace à une période plutôt qu’à une autre. Cela s’apparente à du recyclage.

— Attendez-moi !

— Regardez, là, à travers la baie vitrée : les types qui suent sur leurs grandes planches à dessin, ce sont les ingénieurs. Leurs plans sont capitaux pour l’équilibre de la simulation et c’est à eux que nous devons les plus belles avancées technologiques, et Dieu sait qu’il en a fallu pour faire tenir tout ce capharnaüm debout.

— Qui ça, qui sait ?

— Oubliez, déformation professionnelle.

— Un instant !

— Voilà les neurologues dans leur bunker : à l’aide des psychologues, ils élaborent les profils et déterminent les limites à ne pas dépasser en matière de révélations cosmiques et de déflagrations de paradigmes. C’est assez fascinant, enfin, ça en a tout l’air.

— Et vous, Linus ?

— Aux débuts de Janus, il fallait s’occuper d’un peu tout. Aujourd’hui, les gens ont oublié à quel point j’ai sacrifié mon temps à cette entreprise, je ne vous cache pas que ça me fait mal au fondement — sans vouloir être méprisant — parce qu’on m’a relégué à des tâches d’arrière-plan, pensez bien que ça arrange Stanson, mais je… est-ce que je viens de parler à haute voix ? »

Kernstein posa une main moite sur le bras de Maxima.

« Tout ça va changer. »

Ils grimpèrent les escaliers quatre à quatre — il s’agissait en réalité de la gorge de la cinquième baleine — et débouchèrent dans la salle informatique : là, des centaines d’adolescents au regard fixe, de jeunes femmes à la mine grise et de semi-chauves en jogging tapotaient frénétiquement sur le clavier de leur ordinateur. La pièce ressemblait à un gigantesque élevage de poulets en batterie.

« Ils sont nombreux ! s’exclama Maxima.

— Ce n’est que le premier quart de l’équipe : ceux-là s’occupent des mises à jour. Pour ce qui est du fonctionnement courant, il y en a trois fois plus de l’autre côté du bâtiment, près de la cantine. N’en faites pas une maladie, mais ces gens-là sont bizarres et obsessionnels, fascinés par la stabilité, ils dialoguent avec des algorithmes et ne sont pas tout à fait comme nous. Ici travaillent les vrais créateurs, ceux à qui nous confions nos plans, nos projets, nos maquettes, nos instructions, et qui se chargent de coder le tout dans la simulation.

— Incroyable…

— Nous travaillons sur un grand projet, Maxima. Je voudrais que vous m’aidiez…

— Je ne sais pas quoi dire, monsieur Kernstein.

— Linus, par pitié. Nous ferons des merveilles si vous acceptez de m’offrir votre oreille. »

Maxima Cooper acquiesça. Linus Kernstein entraîna alors la biologiste dans un bureau vide et claqua la porte.

« Vous êtes prête ? »

Le fonctionnaire bondit pour s’asseoir sur la table et manqua de s’empaler la fesse sur un coupe-papier. La nouvelle jeta son dévolu sur une chaise à roulettes tapissée de moquette grise et crapahuta jusqu’à son nouveau chef.

« Ne vous méprenez pas, Maxima : j’admire le travail de Chaandra Corp, cette société a donné naissance de très belles réalisations et ses employés sont certainement des gens très compétents puisqu’on vous en a tirée, mais soyons honnêtes, à côté de ce que nous fabriquons chez Janus Brothers, c’est de la pisse de cochon. »

Maxima Cooper décroisa les jambes et battit exagérément des paupières.

« Nous travaillons sur cette simulation… très spéciale.

— Spéciale ?

— Spéciale.

— C’est-à-dire ?

— Nous avons pour ainsi dire programmé un univers tout entier.

— Grand comment ?

— Infini… enfin, infini pour ses habitants. Disons qu’il paraît infini. Au-delà d’une certaine distance, nos ordinateurs n’ont plus la force de calculer, d’autant qu’il n’y a pas vraiment d’intérêt à ça tant qu’il n’existe aucun moyen de voyager à l’autre bout du cosmos. Les galaxies sont affichées en mode aperçu pour le moment, mais vous comprenez l’idée, n’est-ce pas ? »

Maxima Cooper ébranla la tour de cheveux qui lui couronnait la tête.

« Nous avons synthétisé une civilisation, du début à la fin.

— Pas possible… tout entière ?

— Eh oui.

— Du début ?

— Depuis le Big Bang — le petit nom que nous avons donné à la création de cet univers — aux dinosaures, en passant par les hommes préhistoriques, l’agriculture, l’industrie, la mécanisation, tout le toutim. C’était il y a trois semaines. J’ai d’ailleurs personnellement insisté pour que ma Lune y soit incorporée. C’est tellement plus poétique qu’un nuage de gaz.

— Continuez.

— Au début, tout allait bien. Les personnages simulés se comportaient comme ils le devaient, ils évoluaient lentement, maîtrisaient leurs outils et nous n’avions besoin d’intervenir que de façon sporadique pour effectuer des mises à jour routinières. Afin de corser la sauce, nous avons parsemé la simulation de points d’ancrage afin d’étudier la viralité d’évènements pensés comme fondateurs : nos théologiens ont créé des religions, que nous avons saupoudrées à la surface de la réplique, et puis Stanson a eu cette idée for-mi-dable d’appeler ce type Jésus, ce qui lui a valu sa promotion, et la simulation est partie dans un sens totalement différent. Pendant quarante-huit heures, la simulation a pris un tour vraiment intéressant : au fil des années, les personnages virtuels ont commencé à se taper sur la gueule en brandissant l’étendard de leur foi, à créer des systèmes politiques, à édifier des royaumes, jusqu’à il y a deux jours où nous avons consécutivement dû essuyer une première, puis une seconde guerre mondiale. Des stagiaires ont voulu bidouiller les réglages, mais ça n’a fait qu’empirer les choses.

— Empirer ?

— Il y a un bug dans le programme : nous avons perdu le contrôle. Les personnages innovent au-delà de nos espoirs les plus fous, ils inventent : une heure après la signature de l’armistice, des types ont construit un vaisseau pour se poser sur la Lune. Vous imaginez le délire ? »

Soufflée, Maxima Cooper retira ses lunettes embuées et les essuya sur sa jupe.

« La simulation est en roue libre, nous ne contrôlons plus rien, mais les grands pontes trouvent son expansion fascinante : ils veulent que nous poursuivions. Le problème, c’est que c’est un boulot de fourmi : des milliers de personnes y travaillent à temps plein et ça ne suffit pas à en contenir l’envolée. Nous embauchons à tour de bras. Le gouvernement est à la manœuvre : imaginez un peu si la simulation venait à dépasser notre propre niveau de technologie.

— Ce serait… du jamais-vu, gloussa Maxima Cooper.

— En attendant, ce n’est pas très arrangeant question agenda, il faudra composer avec les heures supplémentaires.

— Vous avez toute mon oreille. Les deux, même. »

Un immense sourire déforma les joues du chef de service.

« Vous allez redonner vie à ma Lune.

— Comment ça ?

— Si nous reprenons le contrôle de la simulation, nous pourrons non seulement nous targuer d’avoir réussi là où Stanson a échoué, mais nous offrirons à Janus l’occasion d’étudier sans précipitation les progrès de la simulation. Ils veulent aller sur Mars, vous vous rendez compte, sur Mars ! Une planète ne se simule pas en une journée : il m’a fallu des semaines pour concevoir mon satellite naturel. Imaginez que demain, le programme décide d’étendre son champ d’action : nous courons à la ruine — et accessoirement à l’épuisement — si nous n’appuyons pas maintenant sur le frein.

— Monsieur Ker… Linus.

— Je connais des programmeurs qui, en échange d’un petit billet, laisseraient leur ouvrage sur le métier histoire de me bidouiller une ou deux commandes personnelles.

— Que doit-on leur donner ?

— Rien de spectaculaire, mais une poignée d’entités intelligentes qui décideraient de sortir du noyau lunaire pour adresser un petit coucou aux astronautes, voilà qui ne manquerait pas piquant. Je pense qu’on en aurait pour plusieurs jours de répit.

— Vous êtes brillant, Linus.

— Ma chère, vous êtes l’instrument dont joue mon talent. »

Linus Kernstein se figura avec délectation la tête de Stanson quand ce dernier apprendrait que la simulation venait de freiner d’une manière aussi spectaculaire que soudaine lorsqu’elle avait aperçu des sélénites lui adresser un pied de nez sur le bas-côté de l’autoroute pour Mars.

« Est-ce que les personnages qui alimentent la simulation ont la possibilité de deviner qu’ils vivent dans un programme informatique ?

— Pensez bien que nous avons paré à toute éventualité, nous n’embauchons que des petits génies et même si un malheur arrive, nous pouvons toujours corriger l’erreur. Les bugs, ça arrive, le tout, c’est de ne pas les laisser traîner trop longtemps. »

Linus Kernstein et Maxima Cooper s’extirpèrent du bureau la tête haute, bras dessus bras dessous, et remontèrent le couloir en direction de la salle de réunion. Ils croisèrent le chemin du réparateur.

« Le problème est réglé, m’sieur Kernstein.

— Il y a du café ?

— Et comment ! Même qu’il coule à flots ! »

À la perspective de sentir couler dans sa gorge l’amer et bouillant liquide qui tapisserait bientôt son estomac avant la grande bataille, Linus éprouva un frisson de plaisir. Cette sensation, elle, n’avait rien d’une simulation.

Du moins l’espérait-il.

Oh bon sang.

Attendez.

 

❤️

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Chrono

Richard se lance dans une étrange course contre la montre en pleine forêt.

Les chiens, pour ce que Richard en savait, pouvaient bien souffrir du vertige, quoique l’adolescent n’ait pas le souvenir d’avoir lu quoi que ce soit à ce sujet dans le manuel. Fallait-il en déduire que le monde n’était pas tout entier circonscrit dans les feuillets de l’épais volume dont la couverture souple avait été consolidée au scotch de bureau ? Rien n’était moins sûr. Jusqu’à présent, le manuel avait répondu à toutes ses questions. Papa l’avait acheté sur une brocante pour le dixième de sa valeur faciale à un type à la peau grise qui lui avait raconté combien les feux de camp lui manquaient, à quel point il regrettait les veillées et les longues marches dans la campagne, rapport au fait que le vendeur était un ancien de chez les scouts et qu’il avait traîné ses shorts avec une compagnie de louveteaux pendant plus de vingt ans avant de devoir tout arrêter pour d’obscures raisons de santé : l’éclaireur avait montré sa jambe à Papa, toute de travers, le genou formait un angle étrangement obtus avec son fémur et son tibia, le gars portait d’ailleurs son bermuda de parade parce qu’il faisait chaud ce jour-là, mais Papa n’y avait jeté qu’un coup d’œil distrait car une zébrure de peau plus claire que le reste de son visage dessinait une frontière biscornue entre son arcade sourcilière et ses narines. On aurait dit que le bonhomme était passé à travers le rabatteur d’une moissonneuse-batteuse. Richard avait reçu le manuel avec une joie non dissimulée, parce qu’il avait toujours rêvé de posséder un bouquin de ce style, on en parlait souvent dans ses bandes dessinées préférées, mais il n’en avait jamais vu la couleur en librairie. Ainsi abîmé, l’ouvrage n’en avait que davantage de cachet : 600 pages de tactiques survivalistes pour faire face à une nature hostile, 600 pages de trucs et astuces, de savoir compilé sur toute une batterie de sujets, classés par ordre alphabétique de A comme Animaux à Y comme Yourte (il n’y avait pas de Z).

D’accord, Richard n’avait jamais utilisé le manuel au zénith de ses capacités. Il s’était contenté d’identifier des champignons vénéneux pour la voisine, la vieille Edna Dilburt, qui avait failli se concocter un bouillon d’amanites au souper et qui, pour le récompenser, l’avait autorisé à cueillir des prunes sur le vieil arbre du fond. Il avait également essayé d’allumer un feu, d’abord en frappant deux silex l’un contre l’autre — mais il avait ensuite lu dans l’encadré en bas de page qu’il fallait utiliser du minerai de fer pour générer des étincelles chaudes, sans quoi les cailloux produisaient bien des éclats, mais froids — puis en se construisant un arc minuscule dans lequel il avait coincé un bâton bien sec pour le faire pivoter à toute vitesse sur une planche de contreplaqué. Le bois avait bien crachoté quelques fumerolles mais aucune flamme n’avait jailli de cette installation stupide et il s’était infligé deux belles ampoules aux paumes, du genre purulentes. Ça lui apprendrait. Du coup, l’adolescent avait pris le parti de fabriquer une boîte étanche avec de la cire et de l’aluminium pour y stocker des allumettes de trekking. Après tout, si on avait offert des briquets-tempête aux Cro-Magnon, ils ne se seraient pas gênés pour les utiliser. Qui a envie de se cailler les miches dans une grotte humide ? Le manuel incluait une section de botanique très intéressante grâce à laquelle, en étudiant des schémas clairs et détaillés, Richard était maintenant capable d’identifier une bonne vingtaine d’arbres à feuilles caduques. Pour les persistants, c’était plus compliqué : il n’y a rien qui ressemble davantage à un sapin qu’un autre sapin. Demandez au père Noël.

Mais il n’y avait rien à la page 436 au sujet du vertige des chiens et l’univers de Richard s’en trouvait chamboulé. Le garçon avait placé sa foi dans l’exhaustivité du manuel. Il leva le nez du recueil et jeta un regard en coin au pauvre Anubis qui, avachi sur son arrière-train, laissait piteusement pendre son museau par-dessus la rambarde. Sa queue balayait le plancher de la cabane en suivant un tempo régulier, comme s’il battait la mesure, et ses halètements mêlés aux clapotis de sa langue sèche composaient une étrange batterie de percussions. Les chiens ne craignent pas les échardes, pensa Richard en observant la queue qui oscillait comme un pendule sur les planches mal dégrossies. La cabane était solide, elle pouvait bien les abriter tous les deux. À la page 132 — ainsi qu’à la 569, dans les annexes — se trouvaient les plans d’une maison d’arbre parfaitement adaptée aux contraintes techniques d’un jardin pavillonnaire. Certes, la maison était la copie conforme de toutes celles qui l’environnaient, énième maillon d’une chaîne de lotissements qui n’en avait plus fini de s’étendre, mais l’aménagement demeurait à la discrétion des propriétaires, si bien que Maman avait insisté pour planter un noyer adulte sur le terrain. Au milieu d’un quartier aussi ratiboisé, l’arbre avait fait jaser : les parents de Richard, eux, s’étaient contentés de passer un coup de fil à la pépinière, qui avait fait livrer le tout empaqueté dans du plastique, s’était chargée du trou — la pelleteuse avait produit un barouf du tonnerre — et avait planté l’arbre avec un bras mécanique à deux pas de la terrasse. Le noyer était âgé d’au moins soixante ans et leur avait coûté une petite fortune, mais ils avaient profité de son ombre dès le premier été, au grand dam des riverains qui devaient composer avec les parasols et les branchages rachitiques de plants à peine assez costauds pour résister au vent.

La construction de la cabane avait été un jeu d’enfant — littéralement — puisque Richard, qui avait tenu à orchestrer les travaux du début à la fin, s’y était collé tout seul et qu’il n’avait pas trop raté son coup, voyez. La maisonnette était un savant clouage de planches de récupération et ne disposait que de quatre murs, d’un plancher cabossé et d’un plafond troué (c’était bien suffisant). Il était impossible d’y dormir les soirs de pluie, mais elle tenait le choc vaille que vaille depuis plus de trois ans et Richard n’avait jamais eu à remplacer une seule vis. Au début, le garçon s’en était voulu de l’avoir peut-être construite un peu trop haute, rapport au fait qu’Anubis n’aimait pas y grimper, même en se calant dans le seau qu’il avait relié à une corde et passé dans une poulie. Sitôt que Richard évoquait la cabane, le chien retroussait les babines et grondait, moins par agressivité que par lassitude, mais au final la hauteur n’était plus un problème : plus c’était haut, plus ils étaient tranquilles. Ses parents ne savaient pas monter aux arbres.

« Tu crois qu’ils se sont calmés ? » demanda Richard.

Anubis cessa l’espace de cinq secondes de construire des murs de poussière de part et d’autre de sa queue et laissa s’envoler un long soupir comme seuls les animaux qui s’ennuient savent le faire. « Je sais pas non plus. » L’adolescent consulta sa montre à quartz, une super occasion récupérée elle aussi en brocante comme à peu près la majorité des choses qui lui tenaient à cœur. Elle indiquait 11:09. Le garçon attendit que les cristaux liquides affichent 11:11 pour se décider à réfléchir au problème, car problème il y avait, et si Richard pouvait retenir le contenu de sa vessie pendant encore quelque temps — Anubis, lui, s’était déjà oublié dans un coin de la cabane —, cela ne résoudrait pas le reste des ennuis, notamment la faim, la soif, la télévision et la grosse commission à laquelle il n’avait aucune envie de s’abaisser en ces lieux, même en l’absence de témoin humanoïde.

Une porte claqua. Le garçon rentra la tête dans les épaules, crapahuta jusqu’à la rambarde et espionna le jardin à travers l’ouverture. Derrière la véranda, deux silhouettes se faufilèrent en direction du garage, puis marchèrent vers la rue.

« Crois-moi ou pas, mon vieux, mais je crois qu’ils se sont lassés de nous attendre. Tu crois qu’ils sont vexés ?

— Mppfff.

— Je sais que tu es un chien : ton larynx n’est pas développé de manière à t’autoriser les grandes conversations. Mais ça ne t’empêche pas de rouspéter, d’ailleurs tu sais te faire comprendre quand tu en as envie. »

Le chien lança au garçon un regard vitreux. Richard patienta le temps que le claquement des pas s’éloigne, puis passa son bras autour de la taille d’Anubis et enjamba le garde-fou. « On n’aura peut-être pas deux occasions de se faire la malle, mon gars, alors serre les mâchoires et tais-toi. » Sans japper ou grogner, l’anima laissa son jeune maître le descendre sur la terre ferme. Richard, dans son empressement, se râpa le coude sur une branche. Le tronc imprima sur sa peau un tatouage vert-de-gris qui se mit à le cuire.

« Dépêchons-nous, chuchota l’adolescent. Ils seront bientôt de retour. »

Sur la pointe des pieds, Richard progressa vers la terrasse et fit glisser le grand panneau translucide de la véranda. D’un geste impérieux du doigt, il ordonna à Anubis de l’attendre en silence pendant qu’il pénétrerait dans la maison. Il faisait frais dans la cuisine : l’air conditionné fonctionnait toujours et le frigo était grand ouvert. Le garçon traversa le salon désert et se faufila jusqu’à sa chambre. Là, il ramassa son sac à dos — celui qu’il utilisait pour l’école et la piscine — et y engouffra le manuel, une paire de pinces, son couteau suisse, ses allumettes de survie et une enveloppe en kraft dans laquelle sa mère rangeait tous ses bulletins scolaires. Richard avait toujours été un bon élève : depuis la petite maternelle, ses relevés de notes étaient des grilles de bingo tapissées de mentions Très Bien formant un motif régulier qui n’avait jamais cessé de l’hypnotiser. De là à en déduire qu’il n’avait travaillé que pour compléter la grille, il n’y avait qu’un pas que Richard, à cet instant, n’avait pas spécialement le temps de franchir car il avait d’autres chats à fouetter et un chien qui l’attendait dans le jardin. Il enfourna l’enveloppe dans le sac dans l’espoir d’en avoir l’utilité un jour, regagna la cuisine en toute hâte, poussa la porte du frigo ouvert et se mit en quête de provisions à emporter. Ses parents avaient bien entendu mangé tout le jambon qu’ils avaient acheté la semaine dernière au supermarché, ainsi que les rillettes et le saumon fumé. Richard se rabattit sur un pack de yaourts aux fruits — avec morceaux bien croquants — parce que le manuel stipulait que les yaourts pouvaient être consommés bien après leur date de péremption. Il arracha également aux entrailles de l’appareil un sachet de pain de mie, deux brugnons mous, un pot de moutarde entamé et un bocal d’olives. Dans le placard au-dessus de l’évier, il dénicha deux boîtes de sardines à la tomate, un paquet de gressins et une poignée de spaghettis. Sans casserole, il n’aurait pas le loisir de faire cuire quoi que ce soit, mais le manuel lui avait appris que les pâtes industrielles se révélaient souvent utiles pour allumer un feu. Satisfait de son butin, l’adolescent regagna le jardin et se pencha sur Anubis qui, la truffe au vent, humait une fragrance qui le laissait perplexe.

« C’est le moment ou jamais. »

Tournant le dos à la rue, l’adolescent et le canidé traversèrent le jardin en sens inverse, s’engouffrèrent dans la haie où ils se griffèrent autant l’un que l’autre, débouchèrent sur un champ où grillaient les derniers tournesols et filèrent en direction de la forêt. Anubis suivait son maître à la trace, l’air sombre. La tache qui cerclait son œil droit paraissait plus dense que d’habitude, comme ces bagues qui changent de couleur avec l’humeur de leur porteur.

« On a eu chaud, dit le garçon.

— Moufff.

— Combien de temps avant qu’ils s’en rendent compte, tu penses ?

— …

— Ouais. Ça vaut le coup de faire le test. »

Sans s’arrêter de slalomer entre les plants, Richard appuya sur un bouton de sa montre à quartz et enclencha le chronomètre. L’appareil était d’une précision exceptionnelle, au centième de seconde près, et avec ça il pouvait être certain que rien ne lui échapperait.

« Top ! »

Ils arrivèrent de l’autre côté du champ. Là, un tracteur vide les attendait au milieu du désert de terre sèche, au bout d’un sillon qu’il n’avait pas terminé de tracer. Les grosses mottes s’écroulaient sous ses pieds dans un crépitement sablonneux. Au loin, la forêt peignait une ligne irrégulière et sombre sur l’horizon.

 

Une fois dans le bois, Richard retrouva ses repères et s’orienta sans problème. Il connaissait cette forêt comme sa poche pour l’avoir parcourue en long, en large et en travers avec ses parents. Ils s’y étaient très souvent rendus quand il était petit — parce que les gamins ne rêvent que d’une chose, c’est de courir sur des sentiers tapissés de feuilles mortes qui froutchent sous les pieds, de se planquer derrière les arbres et si possible d’y grimper quand la configuration des branches le permet et que les troncs ne se noient pas dans les ronces et les buissons d’ortie — puis de moins en moins sitôt qu’il avait commencé à nourrir d’autres intérêts, type consultation d’encyclopédies illustrées, cascades à vélo, momification de fourmilière à la colle transparente, éducation sexuelle dans les catalogues de vente par correspondance et fabrication de boules de feu avec des balles de coton, de l’alcool à brûler et du spray pour cheveux.

Les parents de Richard avaient petit à petit cessé de venir frapper à sa porte quand ils décidaient de traîner la vieille Volvo jusqu’au carrefour. Perdu au milieu du domaine forestier, il était le dernier quai auquel venaient s’amarrer les promeneurs sylvestres. L’un dans l’autre, ce n’était pas plus mal : l’odeur quelquefois incommodante d’un garçon de onze ans en pleine prépuberté a de quoi rebuter les nez les plus coriaces et les humeurs de Richard pouvaient être exécrables. Ces balades s’étaient transformées en agréables séances de recueillement mutique pour ses parents, qui partaient souvent plusieurs heures en laissant leur fils à la maison. D’ordinaire, Richard allumait l’ordinateur sitôt les portières claquées et lézardait entre un programme de Solitaire, une démo de jeu sur disquettes et un CD gravé. Quand il s’en lassait, il sortait parfois de sa grotte pour renifler les cigarettes de sa mère : l’odeur lui titillait les neurones et le plaçait dans des dispositions idéales pour lire. Richard avait toujours été une grosse tête, aussi ses parents lui passaient-ils ses excentricités pour peu que ses bulletins de notes se ressemblent. Quand ils rentraient de la forêt, les adultes semblaient fatigués : leurs joues étaient un peu rouges, leurs cheveux décoiffés et leurs vêtements froissés. L’adolescent mettait cela sur le compte de la rudesse du Wild et se replongeait aussitôt dans ses activités cloisonnées.

Cela faisait des mois, peut-être des années qu’il n’avait pas mis les pieds ici, mais les réflexes revinrent au galop. Il reconnut la barrière du garde-forestier sur laquelle son père l’aidait autrefois à marcher en funambule, mais la cabane du fonctionnaire était vide et sa porte, qui béait aux quatre vents, s’ouvrait sur un rectangle de ténèbres abyssales. Il contourna la frontière et remonta le sentier jusqu’au carrefour : l’endroit était désert. Il poursuivit sa route en s’enfonçant dans les fourrés. Mieux valait rester caché, même si Anubis, qui flairait l’air comme pour chercher un steak suspendu à une branche, le préviendrait en cas de danger.

« On va marcher quelques heures encore. Va falloir aller vite. »

Richard repensa à ses aisselles et à l’odeur qu’elles dégageaient sitôt qu’il faisait le moindre effort. Quand il était enfant — ou du moins du temps où son âge tenait encore sur un seul chiffre —, il pouvait courir des heures sans sentir autre chose que le foin humide. Maintenant en pleine poussée hormonale, les cours de sport étaient devenus un véritable enfer, pas tant pour la matière en elle-même que pour la séance de douche collective dans les vestiaires à laquelle il s’était toujours refusé de participer, quitte à macérer dans son jus pour le restant de la journée.

Sans ralentir la cadence, il leva le coude et flaira sous sa manche : ça commençait à puer. Heureusement, le manuel stipulait que les prédateurs les plus dangereux qu’il pouvait rencontrer — en dehors des humains qui, tout le monde le sait, sont les chasseurs ultimes — étaient des renards et éventuellement des sangliers. Pas de quoi claquer des dents. S’il avait été projeté en pleine forêt primaire, on l’aurait depuis longtemps retrouvé digéré dans l’estomac d’un anaconda, d’un crocodile ou d’un félin quelconque.

« Accélère, Anubis ! »

Le garçon et le chien s’enfoncèrent dans la forêt sans regarder derrière eux — le spectacle n’était de toute façon pas très intéressant — et établirent le campement une fois que leurs pieds et pattes les supplièrent de leur accorder l’amputation. À travers le mikado de branchages intriqués, le soleil venait de glisser sous la ligne d’horizon. Richard consulta sa montre à quartz.

« Ça fait six heures et cinquante-cinq minutes que nous marchons. Je pense qu’on peut s’arrêter pour aujourd’hui. »

Anubis ronfla de soulagement et s’affala sur un tapis de mousse à la texture vaguement spongieuse, mais l’animal n’était pas regardant question confort. Avant de se poser à son tour, le garçon actionna un second bouton de sa merveilleuse montre et enclencha un nouveau chronomètre.

« C’est parti. »

Grâce aux conseils avisés du manuel, Richard collecta une brassée de branches qu’il entassa dans un cercle de grosses pierres avant d’y mettre le feu. Afin d’économiser ses allumettes — qui savait combien de temps ils seraient amenés à croupir ici —, il en craqua une seule et, s’aidant des spaghettis, répartit équitablement les flammes aux quatre coins du foyer. Une chaleureuse petite flambée s’éleva en crépitant, ce qui gonfla le cœur de Richard d’une joie et d’une fierté sans commune mesure avec celles qu’il avait pu éprouver la fois où il avait fait un trou dans une feuille de journal avec un rayon de soleil et une loupe de lecture. Le chien redressa la tête et regarda d’un œil morne les volutes de fumée monter par-delà les cimes. Richard le gratifia d’une caresse bourrue.

« Ils ne verront pas la fumée. Et quand bien même, ce n’est pas pour ça qu’ils nous retrouveraient.

— Moufff…

— Ouais, hein. »

Anubis fit bombance d’une paire de gressins pendant que Richard soulageait son estomac avec une tartine de moutarde et un demi-brugnon. La marche les avait épuisés.

« On dort maintenant. »

Le garçon s’essuya la bouche, éructa un rôt sonore, ranima les braises et posa sa tête contre le flanc d’Anubis, qui tressauta avant de replonger dans le sommeil. Des bruits inquiétants craquaient autour d’eux, mais Richard n’était pas du genre superstitieux. Une poignée d’oiseaux nocturnes et de mammifères fouisseurs ne l’empêcheraient pas de trouver le repos. Le garçon était d’un naturel calme et il avait les pieds sur terre.

Avant de fermer les yeux, il examina une dernière fois le cadran de sa montre, qui indiquait que quarante-cinq minutes s’étaient écoulées depuis qu’ils avaient dressé le campement. C’était le temps qu’il avait fallu à la nuit pour s’abattre comme le couperet d’une guillotine sur la forêt.

Il se massa le cou et essaya d’ignorer les cotes anguleuses du chien qui faisaient de lui un piètre oreiller.

La lune était haute quand Richard fut tiré de sa torpeur par une vibration dans son oreille droite. Anubis grondait. Les hanches endolories, le garçon se redressa. Ses fesses, elles, dormaient toujours.

« Qu’est-ce qu’il y a, mon vieux, tu as entendu quelque chose ? 

— Moufff…

— Vraiment ? »

Richard tendit l’oreille. Porté par le vent, un inquiétant froufrou végétal craquait dans le noir à quelques encablures. Cela ne ressemblait pas au bruit qu’aurait pu produire un sanglier ou un renard.

« Ils ont fait vite… »

D’un bond, Richard se releva, les sens en alerte, le dos en compote et des feuilles mortes prises dans ses cheveux. Le bruissement se rapprochait. Anubis se tassa sur ses pattes, rentra sa langue, serra les mâchoires, retroussa ses babines et émit une plainte aiguë, bientôt suivie d’un grondement menaçant — ou du moins se voulait-il comme tel, dans la mesure où le brave Anubis n’était pas taillé pour postuler au titre de clébard le plus costaud de l’univers. L’adolescent leva sa montre. Il y avait à peine quatre heures qu’il s’était endormi et la nuit était encore pleine.

« Quatre heures, merde », grinça-t-il en récupérant son sac à dos. Il ramassa une poignée de terre et s’en badigeonna le pantalon.

« Recule ! »

Anubis recula et le garçon donna un grand coup de pied dans les braises presque éteintes. Une gerbe d’étincelles cuivrées s’élança vers les arbres en un panache arqué. Quatre heures. Quatre foutues heures. Même pas une nuit complète.

« Filons, vite ! »

Maintenant tout à fait réveillés, les compagnons reprirent leur chemin à travers le bois en prenant bien soin de filer dans la direction opposée au bruit menaçant. La forêt endormie ne s’offusquerait pas du raffut qu’ils produiraient, même s’ils couraient, tapaient des pieds et secouaient les feuilles mortes comme pour faire sortir les dieux de l’humus. Les animaux demeuraient étrangement discrets.

« Secoue-toi, vieux frère ! » haleta Richard en évitant les troncs à la lumière de la Lune.

L’animal jappa, puis dépassa son maître pour fuser droit et disparaître dans l’obscurité. Richard serra les dents et, la nuque gouttant de sueur, redoubla d’efforts. Quand il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, la forêt lui fit l’effet d’un paillasson observé au microscope.

 

La fraîcheur glacée qui précédait le lever du soleil tira Richard de son hébétement, déposant un voile humide sur ses joues qui le revigora. Il avait marché la moitié de la nuit et les troncs commençaient à ressembler à une pelote d’épingles. Harassé, il consulta sa montre. Cinq heures.

« Stop ! »

Ses jambes se dérobèrent sous son poids et le garçon s’écroula sur un tapis de feuilles. Ses vêtements étaient trempés de sueur. Pas beaucoup plus vaillant que son maître, le chien fit demi-tour et lécha le front de l’adolescent dans une vague tentative de le réconforter. « Je sais pas si on y arrivera », souffla Richard entre deux bâillements. Dans un suprême effort, le garçon souleva son poignet pour regarder le cadran de sa montre. Ses épaules lui faisaient tellement mal qu’il crut manipuler un haltère.

« À vue de nez, je dirais qu’on a trois heures devant nous. On a bien marché, couru même, et je pense qu’on a mis un peu de distance entre eux et nous. Si tant est qu’ils avancent à la même allure, on devrait pouvoir se reposer. »

Richard programma un réveil sur sa montre et laissa ses bras retomber le long de son torse. Presque aussitôt, le gamin s’endormit.

Deux heures plus tard, une sonnerie stridente fit sursauter la forêt tout entière : la montre s’était réveillée et son propriétaire avec. Le chien manifesta des signes d’irritation. « On doit continuer. » L’animal grogna. « Mwouff… » Richard haussa les épaules. Anubis huma l’air. « Mmmmmmwouf ! » L’adolescent se raidit. « Tu sens quelque chose ? »

Richard flaira son aisselle et sur son visage se peignit une expression de dégoût. « On doit les distancer, sinon ils ne nous laisseront jamais tranquilles. » Richard régla le chronomètre à zéro et, sitôt qu’homme et chien furent debout et prêts à partir, actionna la minuterie.

À cette heure où les rayons du soleil frôlaient la cime des arbres, ils avancèrent d’un bon pas et réussirent à gagner du terrain sur leurs poursuivants… à supposer que ces derniers leur filaient encore le train, mais l’espoir n’était pas permis si l’on s’en fiait à l’humeur taciturne d’Anubis. Ils prirent trente minutes pour se restaurer à l’heure du déjeuner et avalèrent tout rond le bocal d’olives, le pain de mie et la moitié des biscuits. Richard était en pleine croissance, Anubis s’était toujours comporté en glouton qui aspirait tout ce qui lui passait à portée de truffe et la promenade leur avait sacrément creusé l’estomac. Regonflés d’énergie, ils remontèrent le cours d’un ruisseau en y trempant les pieds : le manuel préconisait cette astuce pour ne pas laisser de traces derrière soi en cas de dangereuse errance au beau milieu d’une nature hostile. L’adolescent en profita pour se soulager les intestins pendant qu’Anubis, obéissant, tournait le dos à la scène, et ils gravirent une pente douce pendant un bon moment. L’eau glacée sur ses talons et ses chevilles le rasséréna jusqu’à l’heure du bivouac. Cette fois, il n’était plus question de se faire surprendre.

« On campe ici, sur ce rocher, et on ne fera pas de feu cette nuit parce que ça risque d’en attirer d’autres. On ne sait jamais qui peut rôder dans le coin : si ça se trouve, on est à deux pas d’une route et tu avais sans doute raison : la fumée, c’est une mauvaise idée.

— Mwwouff.

— Bon chien. »

Richard réinitialisa son chronomètre et, après avoir calculé le temps qu’ils pouvaient s’autoriser à rester, régla l’horloge pour qu’elle les réveille dans cinq heures. L’adolescent avait vu large, mais mieux valait pécher par excès de prudence que par insouciance, d’autant qu’il ne disposait d’aucune donnée correcte pour évaluer la trajectoire du ou des poursuivants. Ils avaient réussi à grappiller quelques précieuses minutes. Plus ils s’y tiendraient, plus cet écart grandirait et — si les autres se fatiguaient ou se lassaient — plus ils pourraient dormir.

Anubis huma l’air et manifesta une certaine satisfaction à n’y déceler aucune odeur désagréable. Il couina, soulagé, et s’affala en boule contre la cuisse de Richard.

 

Deux jours s’écoulèrent sans que Richard et Anubis ne parviennent à la fin du bois. C’était à se demander s’ils ne tournaient pas en rond.

« C’est à se demander si on ne tourne pas en rond.

— Mwoufff !

— Ça s’appelle du comique de répétition. »

Richard estimait qu’en deux jours, ils étaient parvenus à gagner trois heures sur leurs poursuivants. Cette avance leur permettrait, pour la première fois en une semaine, de dormir toute une nuit. La Lune s’était planquée derrière un rideau d’affreux nuages que le soleil n’avait pas réussi à dissiper. La fuite des ombres avait quelque chose de déprimant pour l’adolescent, qui aimait les situations contrastées. Son estomac criait famine et, si le chien avait encore deux biscuits à ronger, ce dernier était devenu bougon. « Courage, camarade, on finira bien par en voir le bout ! » Mais Anubis ne répondait plus rien depuis des heures. Le chronomètre bipa au poignet du garçon. Ils en avaient terminé pour aujourd’hui.

Richard et Anubis grignotèrent lentement les deux derniers biscuits — les sardines étaient digérées depuis longtemps et le jeune homme regretta de les avoir si vite avalées sans prendre le temps de les déguster — et se couchèrent dos à dos. Demain, ils devraient se contenter de racines et de feuilles, car ce n’était pas la saison des champignons. Heureusement, le manuel les aiderait à surmonter cette épreuve avec les honneurs. Dans le noir, un hibou hulula. Sans qu’il puisse l’expliquer, sinon par la fatigue, le garçon ressentit un besoin urgent d’éclater de rire.

Au petit matin, Richard tourna la tête. Anubis n’était plus là. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter, l’animal ne s’était jamais enfui et il n’y avait aucune raison qu’il le fasse maintenant. Il s’était peut-être décidé à explorer les environs ou à attraper un écureuil, un lapin ou, moins probable, un cerf ou un sanglier. Richard consulta sa montre et régla le chronomètre pour la marche quotidienne sans se préoccuper du sort du chien. Mais une fois qu’il eut terminé de rassembler ses affaires, d’effacer leurs traces et de s’harnacher pour la promenade, le garçon dut se faire à l’évidence : son compagnon s’était effectivement fait la malle. Une demi-heure s’était écoulée et ils auraient déjà dû reprendre la route.

« Anubis ? Hé ho, Anubis ! »

Les lèvres de la forêt restèrent scellées. Richard tendit l’oreille pour démêler le bruit de fond qui frémissait dans les bois, mais ne discerna ni jappement, ni petits bonds de joie, ni halètements grotesques. L’animal était parti pour de bon.

« Maudit clébard ! »

Il préleva sur un frêne une branche bien droite afin de s’en servir comme bâton de marche et rattrapa le rail du chemin. Il ne pouvait pas prendre le risque de patienter trop longtemps, tant pis, Anubis saurait le retrouver. Peut-être était-il simplement allé se dégourdir les pattes loin des aisselles puantes du préadolescent. Il enclencha le chronomètre.

Anubis ne reparut pas de la journée et la présence de l’animal se mit à manquer cruellement à son maître une fois dissipées la colère et de l’incompréhension. Ce chien était un maladroit de première, un rouspéteur aux lubies affolantes, une forte tête qui n’écoutait rien d’autre que la promesse du biscuit, mais il était aussi un bon copain et l’idée de laisser les choses s’envenimer entre eux ennuyait assez fort Richard. Le garçon se serait volontiers égosillé pour le ramener au bercail, mais il aurait été plus facilement repérable : il marcha donc d’un pas lourd en espérant que le bruit de ses semelles exciterait les tympans de l’animal égaré. Quand la montre sonna le terme du parcours quotidien, l’adolescent n’avait toujours pas vu la fin du bois, Anubis n’était pas revenu et la faim le tiraillait tellement qu’il lui sembla que la tête de la gorgone Méduse s’était faufilée à travers ses intestins jusque dans son estomac.

« Merde à tout ça, merde aux arbres et merde aux biscuits pour chiens, j’en ai assez ! » délira le garçon esseulé avant de se mettre à la recherche d’un endroit suffisamment sûr pour y passer la nuit. Il dénicha un renfoncement dans le flanc d’un à pic où couraient des lianes épaisses qui formaient un rideau de végétation entre la forêt et la cavité. Ni une ni deux, Richard s’y engouffra, chassa de son bâton les scarabées, les scolopendres et les orvets et établit son campement à l’abri des regards.

« Foutu chien, soupira-t-il, si j’avais su que tu me laisserais tomber, j’aurais gardé la nourriture pour moi. »

Des plantes comestibles poussaient sûrement dans cette forêt, mais il était si fatigué que ses yeux se croisaient et qu’il n’avait même pas la force de tirer le manuel du sac. Plutôt que de s’échiner à survivre, il ferait peut-être mieux de s’offrir en sacrifice aux animaux nécrophages. Mais ce destin n’était pas si enviable que ça, aussi se contenta-t-il de glisser sa besace sous sa nuque en guise d’oreiller — il fallait bien remplacer le chien — et de chercher le sommeil en restant sourd aux cris de son estomac qui tambourinait contre son diaphragme.

Un bâillement inopiné réveilla le garçon. Il ouvrit les paupières.

« Anubis ? »

Un frisson glacial lui déchira le ventre. Avait-il oublié de régler son réveil ? Derrière le rideau de lianes qui masquait une partie de la lumière et qui l’avait maintenu toute la matinée dans une pénombre confortable, le soleil tapait maintenant dur sur les troncs. Il jeta un regard anxieux sur la montre à quartz. L’écran n’affichait plus rien d’autre qu’une bête tache sombre. Le chronomètre avait grignoté toutes les piles.

« Merde ! »

Richard bondit de l’autre côté de la cloison lignifiée. Désorienté, il chercha le chemin par lequel il était arrivé la veille. Compte tenu de la position du soleil, il devait être au moins onze heures, peut-être même midi. Comment avait-il pu dormir si longtemps ?

« Merde ! Merde ! Merde ! »

Mu par l’urgence, l’adolescent empoigna la bretelle de son sac et s’élança à tombeau ouvert dans la direction qui lui paraissait la moins menaçante. Sa mère disait toujours que Richard possédait un genre de sixième sens qui se matérialisait par de bonnes intuitions. C’était un truc inné, prétendait-elle, en conséquence de quoi non, il n’avait pas besoin de consulter cet horoscope parce qu’elle avait des mots croisés à compléter. Haletant, il évita les chênes, les frênes, les noisetiers, les noyers, les érables, les merisiers et les pins jusqu’à en prendre l’équilibre. La faim le tenaillait encore plus que la veille. Pourquoi n’avait-il pas dévoré les spaghettis crus ? Quel idiot.

Voyant la clarté poindre à l’horizon, Richard, hors de souffle, crut d’abord qu’il était enfin parvenu de l’autre côté de la forêt. Une lisière se découpait tout droit, à cinquante mètres. Il pressa l’allure, manqua de s’arracher les mollets dans un buisson de ronces et déboucha sur une clairière close où croupissaient des souches tronçonnées. Un gémissement tragique lui échappa. Abasourdi, il sentit toute son énergie le fuir et chuta lourdement sur son postérieur. Cette fois-ci aucun doute, il était bel et bien perdu.

Un froufrou sur sa gauche lui tira une exclamation de surprise. À cent mètres, un fourré tremblotait. Le garçon, vigilant en toutes circonstances, ressentit pourtant un espoir insensé lui embraser la poitrine.

« Anubis ? »

Un grondement rauque s’éleva et le chien émergea du bois en traînant la patte.

« Oh bon sang, mon vieux, que tu m’as fait peur ! Allez, viens ici, vite ! »

Le fidèle compagnon avait l’air blessé et ne semblait pas particulièrement pressé de rejoindre son maître. À cette distance, Richard devina sa démarche hésitante et entendit les gémissements que l’animal poussait pour soulager sa souffrance.

« Anubis ? »

Le chien leva le menton, flaira l’air et hurla à la mort. Un nuage d’oiseaux s’envola vers l’azur et Richard recula d’un pas. Deux silhouettes familières venaient d’émerger à leur tour de la forêt.

« … »

Anubis tourna la tête et gronda, menaçant. L’adolescent n’avait pas besoin qu’il approche davantage pour deviner qu’au fond de ses pupilles ne se lisait plus rien d’autre qu’une inextinguible soif de sang. Sur le flanc de l’animal, Richard repéra un sillon carmin qui s’égouttait le long de sa patte. Ils l’ont attaqué, songea-t-il en posant le regard sur les deux ombres qui clopinaient derrière lui.

Il ne s’agissait plus de ses parents à proprement parler : contrairement aux apparences, ces derniers étaient morts depuis belle lurette. Il suffisait d’examiner leurs visages crayeux, leurs orbites jaunies par la fièvre et leurs dents entre lesquelles pendouillaient des lambeaux de cuisse de chien pour deviner que son père et sa mère n’avaient de vivant que l’aspect, et encore.

Les zombies flairèrent l’air comme des prédateurs — décidément, Richard aurait dû emporter du déodorant plutôt qu’une boîte de sardines — et titubèrent dans sa direction. Cette démarche grotesque, saccadée, l’avait beaucoup amusé du temps où les morts-vivants n’étaient encore que des épouvantails de cinéma bons à faire vendre du pop-corn, des DVD et des sous-vêtements de rechange, mais elle était beaucoup moins drôle depuis que ce foutu virus hépatique avait officialisé leur existence. Anubis gronda, puis se décida à trottiner vers son maître. Il était inutile de courir : le chien zombifié rattraperait le garçon sitôt qu’il se ruerait vers l’intérieur du bois.

« Bon. »

Sans rien concéder à la résignation, Richard raffermit sa prise sur le morceau de bois et repensa à Dante Alighieri qui conseillait d’abandonner tout espoir et de s’essuyer les pieds avant d’entrer. Aucun autre choix ne se présentait plus à lui désormais. Harassé, le garçon brandit le bâton comme un gourdin, arbora un air menaçant, hurla toute sa colère et se précipita vers ces morts qu’il avait tant aimés.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Spoutnik

Un cosmonaute atterrit par erreur loin de sa cible, dans un paysage étrange.

Sergueï repensa au jour où son père et lui étaient montés dans le Monster Jump au parc d’attractions. Harnachés et ceinturés, les mains crispées sur les accoudoirs, ils avaient encore trouvé la force de se sourire quand le forain s’était éloigné de la rampe pour actionner la manette. D’un coup, la cabine avait été projetée dans les airs à une vitesse phénoménale, soulevée du sol par la traction des élastiques que le propriétaire du manège venait de libérer. Un rire terrifié s’était frayé un chemin à travers la gorge de Sergueï qui, à peine adolescent, connaissait là sa première véritable peur animale. Il s’en souvenait comme si c’était hier.

La cabine monta en flèche, s’érigea au faîte de sa gloire et, le temps d’un battement de cils, Sergueï et son père purent admirer la ville qui s’étalait sous leurs pieds. Un sentiment de félicité irradia dans la poitrine du garçon. Là-haut, les oiseaux seuls leur faisaient concurrence.

Alors que Sergueï s’imaginait qu’à cette allure ils finiraient par toucher le ciel, le manège décéléra, puis s’immobilisa avant que la gravité ne l’entraîne vers le bas. Le rire de l’adolescent se transforma en cri, puis en râle, tandis que la cabine fusait vers le plancher des vaches comme une pierre jetée du haut d’une falaise. Ses tripes bondirent dans son ventre et son estomac se pressa contre son diaphragme avant de faire trois tours sur lui-même et de supplier qu’on l’achève. La joie était restée en haut, avec les oiseaux, et avait été remplacée par une terreur qui, par porosité, avait gagné le garçon tout entier. Reliée à des piliers par deux grands câbles élastiques, la cabine rebondit une première fois, puis une seconde et une troisième. S’il ne s’était pas trouvé pétrifié par l’effroi et la nausée, Sergueï aurait détaché son harnais pour abréger ses souffrances.

Le manège finit par se calmer. La cabine redescendit lentement sur la terre ferme, où un aimant formidable l’ancra au sol le temps de retendre les élastiques et d’y faire grimper un nouveau duo d’intrépides. Les genoux en compote, l’estomac chamboulé et les jambes flageolantes, Sergueï s’extirpa de l’habitacle en titubant. Il était blanc comme un linge. Son père, qui n’en menait pas plus large, refusa d’abord d’acheter la photo capturée par la caméra au pic de leur ascension ; les forains monnayaient ces clichés une fortune et le manège lui avait déjà coûté assez cher. Mais Sergueï regagna ses esprits et tira sur sa manche jusqu’à ce que son père, las, finisse par céder et lui offrir le portrait : les joues gonflées d’hilarité et les yeux de larmes de joie, le père et le fils cramponnés à leurs sièges défiaient de leurs vociférations la ville scotchée en contrebas.

 

Encore dans les vapes, Sergueï se pencha sur le panneau de contrôle : les écrans s’étaient coupés peu après son entrée dans l’atmosphère et n’affichaient plus rien d’autre qu’un ironique curseur clignotant. Une défaillance dans le bouclier thermique avait fait grimper la température dans la capsule spatiale. Engoncé dans sa tenue de cosmonaute, le voyageur de l’espace s’était senti fondre dans ses vêtements. Aveuglé par la sueur qui ruisselait sur son front, il avait essayé de reprendre le contrôle du vaisseau. Des orages de flammes avaient éclaté derrière les hublots, d’abord rouges, puis bleus et blancs, et son siège, comme s’il avait été vissé sur une essoreuse, s’était mis à trembler. En dépit de la chaleur dans l’habitacle, le cosmonaute avait trouvé la force d’abaisser sa visière et d’enclencher le respirateur avant de se cramponner au baquet. Son véhicule était une boule de feu lancée sur la Terre. Il avait ratissé ses souvenirs en quête d’une prière à réciter, mais sa mémoire s’était changée en lande aride sur laquelle rien ne pousserait plus jamais. Ses yeux s’étaient alors rivés sur la photo de la fête foraine qu’il avait scotchée au tableau de commande. Le visage de son père l’avait aidé à se résigner. Puis le monde avait fondu au noir et tout s’était délayé.

Le cosmonaute détacha son harnais et roula sur le côté. La pesanteur lui faisait l’effet d’une paume de géant comprimant sa poitrine, ses épaules et sa tête. Il retira son casque, s’arracha du siège et s’aida de ses bras pour se redresser. Son cou lui faisait un mal de chien, mais il était en un seul morceau : cela signifiait que, d’une manière ou d’une autre, le parachute s’était déployé après la percée de l’atmosphère. Les oreilles bourdonnantes, il coupa le signal d’alarme qui couinait dans la cabine et eut envie de vomir. L’air était lourd de fumée et de sueur. La radio hors service dégageait d’inquiétantes fumerolles. S’il ne sortait pas, il risquait de mourir étouffé ou pire, brûlé vif.

Dans un suprême effort, le pilote rampa jusqu’à l’échelle et se hissa sur les barreaux. La capsule ne roulait ni ne tanguait, ce qui indiquait que le module n’avait pas amerri sur l’Océan Pacifique comme le préconisait la feuille de route. Sa trajectoire avait dû être déviée au moment où le bouclier thermique l’avait lâché : une erreur, fût-elle minime, pouvait infléchir une courbe de plusieurs centaines de kilomètres et rendre les recherches compliquées — surtout si la capsule avait atterri au cœur d’un désert ou sur une île isolée. Il empoigna le levier de déverrouillage de la porte. Sa combinaison lui collait à la peau comme s’il avait couru un marathon. Des frissons secouaient ses épaules et son torse.

Sergueï serra les mâchoires et tourna le levier de toutes ses forces. D’abord rétive, la vis finit par céder et la porte pivota dans un chuintement de vérin pneumatique. Une lumière aveuglante s’engouffra dans l’habitacle. Il leva sa main en visière, respira une grande goulée d’air et, revigoré, battit des paupières pour ajuster sa vue. La capsule reposait au fond d’un cratère creusé dans une terre meuble, à laquelle se mêlaient vieux journaux, plastique usagé et détritus en tous genres. Du sol exhalait une puanteur caractéristique des décharges et autres friches industrielles. C’était bien sa veine.

Le cosmonaute se hissa hors de la capsule et s’assit sur la coque. La moitié du bouclier radiatif avait été désintégrée et l’autre pendait piteusement sur l’engin. Il ne restait rien du revêtement ablatif, qui avait été effeuillé en totalité. La navette, qui aurait dû se trouver carbonisée, était pourtant prisonnière d’une gangue aussi blanche que de la mie de pain, qui lui donnait des airs de grosse meringue. Il arracha une poignée de croûte tiède à la coque. La matière inconnue s’effrita comme du biscuit. Bizarre. Sergueï tourna la tête et constata, estomaqué, que la capsule n’avait pas libéré son parachute. L’homme essaya de rassembler ses esprits. Même amortie, la chute aurait dû lui être fatale et le vaisseau pulvérisé au moment de l’impact. Cet atterrissage défiait toutes les lois de la physique, mais le cosmonaute se tenait pourtant là, bien vivant. Un rire guttural s’éternisa sur ses lèvres tandis qu’il se tâtait les membres pour vérifier que tout était en place. Quand le monde saurait le miracle qui venait de se produire, on écrirait des livres entiers sur son aventure. Peut-être qu’Hollywood en achèterait même les droits.

L’homme passa les pieds hors du vaisseau et glissa sur la coque comme sur un toboggan, traçant un sillon dans la mystérieuse gangue. Ses jambes, encore faibles, peinèrent à amortir son arrivée, si bien qu’il se retrouva le nez dans l’humus. Surmontant son dégoût, Sergueï gravit le cratère à quatre pattes. L’endroit ne ressemblait pas vraiment à une décharge, mais plutôt à un terrain vague sur lequel les locaux avaient dû prendre l’habitude d’abandonner leurs encombrants. Un peu plus loin gisait la triste carcasse d’une automobile aux vitres brisées. Des gamins s’y étaient sans doute défoulés. À deux pas, une vieille machine à laver couchée sur le flanc béait du tambour. À ses côtés, un curieux tapis de mousse recouvrait une pile de journaux cerclée de plastique. Sergueï tituba jusqu’à l’appareil ménager, s’accroupit et gratta la verdure du bout des gants pour déchiffrer la langue dans laquelle était rédigée la publication. Il s’agissait d’un quotidien d’annonces daté de l’an dernier, mais Sergueï, qui n’était pas linguiste, ne parvint pas à en identifier l’idiome. Pour ce qu’il en savait, il aurait aussi bien pu s’agir de français, d’espagnol ou de turc. Une chose était certaine : il n’était pas écrit en caractères cyrilliques. La capsule s’était donc écrasée en dehors de l’espace russophone. Mais il se débrouillait en anglais et finirait bien par dénicher un autochtone avec lequel communiquer.

Sergueï se débarrassa de la partie supérieure de sa combinaison, qui l’engonçait et était trempée de sueur. Il la roula en boule et la jeta à travers la porte de la capsule pour être sûr de l’y retrouver. L’air était doux et le soleil réchauffait sa peau hérissée de chair de poule. Il posa ses mains sur ses hanches et tendit l’oreille pour déterminer une direction à emprunter. Il s’était sans doute égaré loin de tout : avec le barouf que la capsule avait dû produire en percutant le sol et la traînée de flammes qu’elle avait sûrement éparpillée dans son sillage, des témoins se seraient depuis longtemps rués à sa rencontre. Il devrait peut-être marcher un bon moment avant de croiser qui que ce soit. Les détritus indiquaient pourtant que sa piste d’atterrissage était un terrain fréquenté.

Ses jambes gagnèrent en assurance tandis qu’il remontait la friche dans ses bottes d’astronaute et pénétrait dans la haie qui en marquait les frontières. Il longea un chemin de terre d’où s’élevait une désagréable odeur d’urine et entendit un moteur gronder. Il accéléra l’allure et s’extirpa du bois.

À sa grande stupéfaction, le sentier débouchait sur un parking aux emplacements délimités à la peinture blanche, sur lequel s’alignaient des véhicules en piteux état. Une langue d’asphalte fendait le terrain en deux et partait en ligne droite vers un petit village dont Sergueï pouvait clairement distinguer le clocher. Comment les riverains avaient-ils pu ignorer son entrée dans l’atmosphère ? Était-il tombé sur une bourgade habitée par des sourds ?

Le moteur de la camionnette mourut dans un toussotement rauque et une portière claqua. Regonflé d’espoir, Sergueï se rua en direction du bruit et trouva un véhicule hayon ouvert. Dos à l’astronaute s’y penchait le conducteur, visiblement occupé à extraire de l’engin quelque chose d’encombrant.

« Hé, s’il vous plait ! Pourriez-vous… »

Une boule d’horreur l’empêcha de terminer sa phrase. Le conducteur de la camionnette — ou plutôt l’absence de conducteur de la camionnette — s’était redressé devant lui. Le type portait une casquette qui flottait en l’air à l’endroit où aurait dû se trouver sa tête et fouillait mollement les poches de sa salopette vide de tout tronc, de tout bras et de toute jambe. C’était comme si l’homme invisible avait décidé de venir faire un tour à la décharge. Horrifié, Sergueï recula d’un pas et manqua de trébucher. La salopette poursuivit son manège sans se préoccuper du cosmonaute et extirpa de sa poche un paquet de cigarettes. L’inconnu translucide pinça la clope entre ses lèvres et gratta une allumette. Là où aurait dû se trouver sa bouche, la cigarette demeura clouée dans les airs, comme retenue par les fils d’un marionnettiste. Une bouffée de fumée monta en nuage par-dessus sa casquette.

« C’est pas vrai… », gronda Sergueï en s’approchant de l’autochtone.

L’homme transparent ne prêta aucune attention au visiteur et poursuivit sa morne besogne sans hâte : il empoigna à pleines mains un carton rempli de journaux, referma le coffre d’un coup de fesse et disparut en direction du terrain vague.

Scié par la surprise, Seigueï s’appuya contre la portière et récapitula la somme de ses souvenirs. Il n’avait pas pu atterrir sur une autre planète : sa trajectoire était correcte et il était impossible qu’il ait rebondi vers un système solaire voisin comme une balle de tennis. Les chances de tomber sur une seconde Terre habitée par d’autres fumeurs de Gitanes et d’autres conducteurs de camionnette à moteur diesel étaient de toute façon quasi nulles. Deux hypothèses étaient envisageables : soit il était arrivé par Dieu sait quel miracle dans un village où les hommes invisibles couraient les rues… soit il s’était produit quelque chose d’imprévu au moment de la rentrée atmosphérique. Il leva les mains pour les inspecter. Il ne s’était pourtant jamais autant senti en forme.

Incapable de décider entre ses différentes explications, le cosmonaute se tâta les bras pour en vérifier la consistance et se frotta les yeux. Le conducteur de la camionnette reparut, toujours aussi translucide. Sa cigarette était presque fumée jusqu’au filtre.

« Monsieur ! » l’interpela Sergueï.

Sourd à l’appel, le conducteur ouvrit la portière et s’installa au volant de son véhicule. La colère s’empara du voyageur. C’était une chose d’être transparent, c’en était une autre de l’ignorer. Avant qu’il ne la claque, Sergueï bloqua la portière pour empêcher l’homme de la refermer.

« Vous allez m’écouter ? »

Le phénomène de foire tira sur la poignée à plusieurs reprises, comme si les gonds rouillés refusaient de céder. Sergueï résista et voulut toucher le visage de son non-interlocuteur, mais sa main ne rencontra que le vide et fut repoussée par une étrange force magnétique, comme deux aimants de polarité opposée forcés de cohabiter. Le conducteur sembla alors manifester des signes d’irritation. Il lâcha la porte, se redressa et, avant que celui-ci ne puisse l’esquiver, poussa de toutes ses forces Sergueï qui tomba à la renverse. L’homme invisible referma son véhicule, démarra en trombe et quitta le parking sur les chapeaux de roues dans un concert de crissements de pneus.

« Revenez ! » hurla le cosmonaute.

Mais la camionnette était déjà loin.

De rage, Sergueï tapa du pied et serra les poings, mais ne trouva rien à frapper pour diluer sa colère. À vue de nez, le village était situé à une dizaine de minutes de marche. Il n’avait plus qu’à oublier ses aspirations de glorieux retour sur Terre et traîner des bottes jusqu’au bourg pour espérer s’y faire remarquer.

Le cosmonaute clopina sur le bas-côté où poussait une mousse épaisse et des marronniers en fleurs. Le paysage rural, planté de parcelles agricoles à perte de vue, ressemblait à celui de l’Europe de l’Ouest, mais il était incapable de déterminer avec certitude le pays où il avait atterri. Tandis qu’il longeait la route, plusieurs voitures le frôlèrent. Il essaya de lever le pouce, secoua les bras et hurla, mais aucune ne s’arrêta ni ne freina seulement.

Le village, coupé par la grande artère qui traçait une saignée entre ses deux moitiés, s’articulait autour d’une place où étaient regroupés le bureau de tabac, la mairie, l’église, l’épicerie et le fleuriste. L’agglomération était relativement déserte et cinq bonnes minutes s’écoulèrent avant que Sergueï ne tombe sur un habitant qui s’était décidé à sortir de chez lui. Le cosmonaute écarquilla les paupières et se frotta les yeux : une jupe plissée et un blazer strict s’agitaient au-dessus d’une paire de ballerines qu’aucune chair n’habitait. Le conducteur de la camionnette n’était pas un cas à part. Nonobstant l’incongruité de la situation, Sergueï s’inclina et, usant de son meilleur anglais, se présenta à la femme sans visage.

« Je vous prie de m’excuser, mais je viens de l’espace et ma capsule s’est écrasée un peu plus loin, si bien que… »

L’apparition bouscula le cosmonaute et l’envoya au tapis.

« Non mais hé, ça va pas ou quoi ?! »

La créature transparente poursuivit son chemin sans se soucier des invectives lancées par le voyageur de l’espace et s’engouffra dans la boulangerie. L’homme se releva, essuya ses mains sur sa combinaison et entra dans la boutique. La cliente commandait en silence un demi-pain bien frais à une boulangère aussi inapparente que son interlocutrice. La blouse flottante tendit la miche à l’autre, qui enfourna son achat dans son cabas et pivota sur les talons de ses chaussures vides pour sortir du magasin. À la vue des pâtisseries alignées sur l’étal, la faim s’empara du cosmonaute.

« Madame, s’il vous plait, je n’ai pas d’argent, mais l’armée russe vous dédommagera. Si je pouvais seulement… »

La boulangère arrangea le serre-tête qui marquait le haut de son crâne, puis disparut dans l’arrière-boutique sans cérémonie.

« Bon… »

Sergueï contourna le comptoir, jeta son dévolu sur un appétissant feuilleté et l’enfourna en un clin d’œil. Il ouvrit le frigo, déroba une bouteille d’eau et s’en rinça le gosier avant de dévorer un éclair au chocolat. Au sortir de la boulangerie, il croisa un gros pull rouge tellement distendu qu’il ressemblait à une montgolfière. Mais il eut beau passer la main là où aurait dû se trouver son visage, il ne ressentit rien d’autre que cette bizarre résistance magnétique qui repoussa son bras. Las, le cosmonaute laissa le client vaquer à ses occupations.

Une cabine téléphonique trônait au centre de la place. Avec un peu de chance, Sergueï pourrait joindre Baïkonour et leur demander d’envoyer la cavalerie à son secours. Il s’engouffra dans la cahute et décrocha le combiné. Pas de tonalité. Il appuya plusieurs fois sur le levier et pianota sur les touches pour composer un numéro, mais le haut-parleur ne cracha rien d’autre qu’un grésillement lointain, comme une radio défectueuse. Le cosmonaute tenta de déchiffrer les instructions placardées sur la vitre, mais se heurta encore à la barrière de la langue. Selon les pictogrammes, le téléphone fonctionnait avec de la petite monnaie. De dépit, il essaya de se rappeler le numéro gratuit des urgences internationales. La porte de la cabine cliqueta et Sergueï se retourna dans un sursaut. Un agent de police, képi posé sur une tête transparente, lui arracha le combiné des mains et le reposa sur son socle.

« Hé, non mais oh, vous ne voyez pas que j’essaye de téléphoner ? »

Le voyageur de l’espace redécrocha le combiné et composa le numéro qui lui était revenu entre temps. Un crépitement résonna à l’autre bout du fil, mais l’agent de police entra de nouveau dans la cabine pour l’empêcher de se servir de l’appareil. Cette fois, le fonctionnaire fit de grands moulinets avec ses bras et obligea Sergueï à sortir. Le cosmonaute eut beau essayer de répliquer, ses poings et ses pieds ne rencontrèrent que le néant. Cet endroit était décidément grotesque. N’était-il d’ailleurs pas en train de rêver ?

Il déambula un long moment sur la place avant de choisir sa prochaine destination. Les portes de l’église du village n’étaient pas verrouillées, aussi pénétra-t-il dans le bâtiment et grimpa une volée de marches qui tenait autant de l’échelle que de l’escalier. Une fois au sommet du clocher, il trouva comme il l’espérait deux cloches et un bourdon suspendus à leur axe. Il empoigna la corde enroulée sur la poutre et tira de toutes ses forces. Rien ne se produisit. Elle devait être bloquée.

Le cosmonaute se hissa sur la plateforme et étreignit la cloche la plus proche avant de la projeter de toutes ses forces contre le bourdon. La résonance lui ramona les tripes, mais il trouva la force de répéter son geste une seconde, puis une troisième fois pour s’assurer qu’on aurait entendu ce formidable vacarme à s’en percer les tympans.

Hors d’haleine et ankylosé, le cosmonaute s’accroupit sur le plancher tapissé de crottes de chouettes et attendit que la rumeur des cloches s’évanouisse. Des pas claquèrent dans l’escalier, erratiques et précipités. Bientôt, une soutane surmontée d’une calotte flottant dans le vide fit son apparition dans le beffroi. Si quelqu’un ici pouvait être sensible aux puissances invisibles, c’était bien le prêtre. Sergueï se rua à sa rencontre et manqua de lui arracher la chasuble.

« Mon père, entendez-moi ! » bégaya-t-il.

Mais le curé se dépêtra de son étreinte en silence et, probablement effrayé par le comité d’accueil, fit volte-face et s’engouffra dans l’escalier escarpé par lequel il était arrivé. Un grand tumulte s’éleva. Quand Sergueï passa la tête par l’ouverture, il vit que la soutane gisait inerte sur le sol de l’église. Dans la précipitation, le prêtre avait glissé et s’était sans doute rompu le cou.

« J’y crois pas », marmonna le cosmonaute en descendant avec précaution.

Il s’approcha du corps, chercha un poignet pour prendre son pouls, mais fit chou blanc. De dépit, il enjamba le religieux et s’extirpa de l’église. Il aurait eu beau appeler à l’aide, s’époumoner et agiter les bras, personne n’accourrait de toute façon.

À deux doigts de la crise de nerfs, il traversa la place pour entrer dans le café. Une demi-douzaine de poivrots invisibles étaient accoudés au zinc et sirotaient un bock de bière, casquettes et bérets rivés en direction d’un écran de télévision qui, aux yeux du cosmonaute, paraissait ne diffuser qu’un rideau de parasites vidéo.

« J’imagine qu’il est inutile que je me présente ? »

Les habitués ne tournèrent pas la tête et continuèrent de boire à petites gorgées. Las, Sergueï contourna le comptoir et dégota une bouteille d’eau de feu presque vide dont il se contenterait pour célébrer son retour. Nul ne bougea quand le récipient bascula cul par-dessus tête et déversa son contenu brûlant dans la gorge du cosmonaute.

« Qu’est-ce qu’il faut faire pour vous remuer, bande d’idiots ? s’égosilla le Russe avant de joindre le geste à la parole. Est-ce qu’il faut secouer les bras, hurler, grimper sur le comptoir ? Ou peut-être qu’il faudrait que vous alliez jeter un œil à l’église pour admirer le résultat des cabrioles de votre prêtre ? Demeurés ! »

Les clients dodelinèrent à peine leurs têtes translucides quand le cosmonaute tenta de leur arracher les verres des mains. Les hommes transparents étaient dotés d’une force herculéenne et Sergueï ne parvint même pas à les ébranler. Triste, il se laissa retomber sur un tabouret et finit par se demander si ce n’était pas lui qui était devenu invisible.

Il termina de se vider l’esprit au robinet d’une pompe à bière et, la démarche hésitante, sortit du bistrot pour reprendre la route du terrain vague. L’habitacle de sa capsule, tout étriqué qu’il fut, lui paraissait être un havre préférable à n’importe quelle chambre de ce village de fous. Ivre, il zigzagua sur le bas-côté et manqua à deux reprises de se faire écraser par un bolide qui fonçait à toute berzingue sur le ruban de bitume. Il traversa la haie, soulagea sa vessie dans le bosquet — l’odeur de sa propre urine ne ferait qu’entretenir celle des autres — et traîna ses bottes spatiales à plusieurs centaines de milliers de roubles sur le sol crasseux de la décharge.

Un hoquet lui fit relever le menton. Autour du cratère creusé par sa capsule se massaient des gosses en shorts, à la chair tout aussi invisible que celle de leurs probables géniteurs. Ils paraissaient néanmoins avoir perçu l’incongruité de la topographie.

« Bonjour ? »

Les enfants trépignèrent en silence, se trémoussèrent, et leurs baskets imprimèrent des empreintes dans la terre du cratère. Ils ne l’entendaient pas davantage que les adultes. Un gamin s’approcha de la pente, mais la déclivité était trop forte et il remonta avant de glisser tout au fond. Les marmots firent mine de se pousser dans le trou puis, quand ils s’en furent lassés, se rassemblèrent en troupeau et filèrent en direction du bourg.

« Au moins, j’aurai la paix », soupira Sergueï.

Le cosmonaute marcha vers le cratère et descendit dans une glissade jusqu’à la capsule. La vue brouillée par l’alcool, il inspecta de nouveau la mystérieuse gangue blanche et friable qui recouvrait son vaisseau comme le nappage d’un gâteau. Ce revêtement n’avait aucun sens, pas plus que son atterrissage réussi sans parachute, le fait d’avoir survécu à l’impact ou ce village habité par des fantômes. Dans les méandres de son esprit embrumé commençait à se bâtir, brique par brique, un début d’explication : il était entré dans l’atmosphère en suivant un angle imprévu qui, la vitesse et la chaleur aidant, avait d’une manière ou d’une autre donné naissance à une singularité quantique qui l’avait piégé dans un stade d’existence parallèle. Cela pouvait expliquer son incapacité d’interagir comme son miraculeux sauvetage. Le crash ne l’avait pas transporté dans une autre dimension : il était lui-même devenu une sphère de conscience alternative.

À deux doigts d’éclater en sanglots, Sergueï se glissa dans la capsule et se lova dans le siège. Il décrocha la photo de la fête foraine et, les yeux voilés, régla la distance entre le cliché et lui pour ajuster la netteté. On pourrait tourner un drôle de film de ses mésaventures s’il parvenait à se faire réentendre un jour. Il était un cosmonaute, un scientifique pur et dur, un rationnel à l’épreuve des croyances et des peurs primitives : il finirait bien par trouver une solution.

Au-dessus de lui, à travers le hublot de la capsule spatiale, la Lune lui adressa un clin d’œil avant de dériver vers l’horizon bleuté. Le sommeil le cueillit sitôt qu’il ferma les paupières.

 

Le moustachu croisa les bras, incrédule.

« Eh bé… c’est un sacré foutu trou, ça.

— Ouais, hein, m’sieur ? On s’est dit qu’ça vous épaterait, pas vrai les gars ? » répondit un garçonnet à la mauvaise frimousse.

Derrière, la petite bande secoua ses visages amusés. Le propriétaire de la friche semblait plus circonspect que diverti.

« J’me demande c’qui a bien pu creuser un trou pareil.

— C’est p’t-être un genre de météorite ou quelque chose du style, rétorqua le garçonnet dans un haussement d’épaules. J’ai vu ça dans Science pour tous : des cailloux pas plus gros qu’un ballon de foot qui voyagent dans l’espace et qui vous creusent des trous terribles dans les champs sitôt qu’ils atterrissent. Paf ! »

Le moustachu se gratta la nuque et ajusta sa casquette. De quelque manière qu’il ait pu se former, le cratère était maintenant vide : c’était un trou aussi bête que gigantesque en plein milieu de sa propriété et il ne tenait pas à ce qu’un gamin s’y casse une jambe. Il n’avait aucune envie qu’un parent mal luné lui colle un procès sur le dos.

« Qu’est-ce que vous allez faire, m’sieur ?

— La seule chose possible, mon gars. »

Une heure plus tard, la pelleteuse envoyait valdinguer la machine à laver et rebouchait le trou, au grand dam des enfants qui voyaient déjà dans le cratère un terrain propice à de nouveaux divertissements et à des cascades inédites. L’engin de chantier repoussa les rebords du gouffre et y déversa de grandes pelletées de terre jusqu’à le combler complètement.

« Et qu’je vous vois pas creuser ! » gronda le propriétaire en abandonnant derrière lui les marmots déconfits.

Les chenilles du monstre de métal tracèrent de larges sillons dans la friche et chacun rentra chez lui avant l’heure du déjeuner.

Le terrain vague demeura silencieux.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

La boucle du relieur

Au cœur du désert d’Accona se dresse le « Monastero », où les plus grands artisans perfectionnent leur art.

Nos chevaux arrivèrent si fatigués devant le portail de l’atelier que mon maître et moi crûmes devoir les abattre. La traversée du désert d’Accona avait été rude pour nos montures, mais aussi pour les piètres cavaliers que nous étions.

De Bologne, nous étions descendus jusqu’à Firenze en empruntant les routes fréquentées des marchands. Nous n’avions eu aucun mal à trouver un toit sous lequel dormir, ni une table à laquelle nous asseoir. Mais sitôt passé Firenze, que nous devions traverser pour rejoindre Sienne, nous parcourûmes des voies moins usitées et fûmes même pris en chasse par des bandits que nous parvînmes à semer. Nous fîmes escale à Colle di Val d’Elsa pour arriver fourbus à Sienne, où nous séjournerions quelques jours pour reprendre des forces. Plus loin, il n’y aurait plus que le fleuve pour nous guider et le désert pour nous tenir compagnie.

Nous longeâmes le courant deux jours durant jusqu’à Isola D’arbia, une bourgade maussade nichée au creux d’une désolation de poussière. Nous y remplîmes nos outres avant de nous attaquer à notre ultime étape. Sans guide, nous mîmes toute notre confiance dans les étoiles : mon maître était amateur d’astronomie et le paysage autorisait, à la nuit tombée, l’observation des constellations. Nous crûmes mourir de chaud sous le soleil de midi et mon cheval manqua d’être piqué par un scorpion. La température tombait en même temps que la nuit, si bien que pour dormir, nous dûmes nous emmailloter dans nos manteaux de peaux pour ne pas être frigorifiés.

Au matin du troisième jour, les contours vibrionnant de chaleur d’un bâtiment de briques rouges se découpèrent au sommet d’une colline. Les chevaux, qui ahanaient déjà, gravirent la pente en titubant, et je conduisis l’animal en bride sur les derniers kilomètres. L’énergie de mon maître redoubla dès qu’il eut aperçu la villa. Il s’agita sur sa selle en pestant contre ces « maudites carnes » qui n’avançaient pas suffisamment à son goût.

« Allons, Lorenzo ! s’écria-t-il. Nous sommes presque arrivés ! »

Le soleil était haut et les pierres du sentier étaient chauffées à blanc quand nous finîmes par atteindre notre but. L’atelier se situait loin de tout : il était facile d’imaginer d’où il tirait son surnom de Monastero. Même les reptiles n’osaient pas se frotter à ses murailles tant celles-ci rôtissaient sous la morsure de l’astre du jour.

Mon maître bondit de sa selle et marcha d’un bon pas vers le portail, me confiant le soin de m’occuper des chevaux. Les pauvres bêtes n’auraient de toute façon pas pu aller plus loin. La lande désertique se déployait à perte de vue, parsemée de buissons rachitiques et de troncs rabougris : dans le désert d’Accona, même les oliviers étaient incapables de survivre. J’entendis frapper quatre coups. Malgré son âge, mon maître témoignait d’une vivacité exceptionnelle et avait rassemblé ses forces pour signaler notre présence. La porte de l’atelier, percée dans l’imposante muraille qui protégeait le bâtiment des curieux et des voleurs, était verrouillée : on racontait que le battant avait été taillé d’un seul pan dans un frêne millénaire et que les premiers occupants l’avaient fait venir par la mer d’un lointain pays du nord.

La porte trembla sur ses gonds et une trappe s’y ouvrit, à peine assez grande pour y passer la main. Même si une missive avait annoncé notre arrivée, mon maître se présenta d’une voix forte et claire pour confirmer notre identité.

« Je suis le Signore Gianni Casarotto, maître-relieur à Bologne, accompagné de mon secrétaire et apprenti Lorenzo Federigi. Nous avons traversé plusieurs royaumes pour recevoir votre enseignement.

Que cherchez-vous ? répondit une voix flûtée de l’autre côté de la porte.

— Je… Enfin, je viens de vous le dire, balbutia mon maître. Mon ami et moi avons longtemps voyagé, et nos chevaux…

Quelle est votre véritable quête ? » le coupa l’inconnu.

Le Signore Casarotto se tourna vers moi. Sa bouche, comme le paysage, était craquelée de ravines de sécheresse. Dans ses yeux, je lus qu’il ne m’avait pas tout raconté sur le véritable but de notre périple. Il pivota vers la porte.

« Je viens réclamer mon immortalité ! » tonna-t-il.

Estomaqué, je lâchai la bride de nos montures qui s’ébrouèrent pour protester contre la faim. Je rattrapai les lanières avant que les bêtes ne s’enfuient. Quand j’eus fini par les maîtriser, la porte du Monastero béait sur une cour déserte. Mon maître était entré.

 

« Un relieur est un homme de lettres », m’avait expliqué le Signore Gianni Casarotto le jour où je m’étais présenté à la porte de son atelier. C’était il y a deux ans. Mon père avait fait des pieds et des mains pour me placer chez le vieil homme, considérant que son travail de tanneur convenait certainement à un honnête commerçant sans ambition comme lui, mais que les livres pourraient un jour me rendre riche et ma famille avec.

À deux pas du plus haut campanile de Bologne, l’ombre de la basilique San Petronio s’étirait sur l’esplanade tandis que mon nouveau maître, qui excellait dans la pédagogie ambulatoire, m’expliquait les rudiments du métier.

« Sais-tu lire, mon garçon ? »

Je répondis par l’affirmative, car ma mère m’avait appris, et lui fis également part de mes quelques rudiments d’écriture. Considérant qu’à l’exception des moines, des écrivains, de quelques fonctionnaires et d’une poignée de nobles, peu de gens maîtrisaient l’art de la calligraphie, je m’estimais chanceux que la chère femme, avant de s’éteindre en donnant naissance à mon frère, m’ait enseigné l’utilité d’une plume d’oie et d’une pierre à encre.

« Mes apprentis doivent savoir lire et écrire, répondit le Signore Casarotto, c’est une condition sine qua non pour franchir le seuil de mon atelier. La reliure, aux yeux du néophyte, apparaît comme une tâche que la main seule exécute… mais c’est bien plus cela. Si tu ignores la sensation qu’on éprouve à tracer les mots sur le vélin, si tu ne sais pas lire ceux des autres et t’imprégner de leur essence, comment espèrerais-tu choisir un papier, une encre ou un cuir ? Il n’est de pire relieur que celui qui ne sait pas habiller un texte avec goût. Notre métier nous rapproche davantage du tailleur que du forgeron : nous parons les pages d’agréables atours pour les rendre séduisantes. Qu’en dis-tu ? »

Je hochai vigoureusement la tête : Casarotto était réputé à Bologne pour son humeur fantasque, mais si mon maître m’affirmait que, pour mieux travailler, je devais lire jusqu’à n’en plus pouvoir, je n’allais pas protester.

« Marché conclu, » s’exclama-t-il en me serrant la main. Sa paume était rêche comme une pierre ponce. Je devais attendre plusieurs mois avant d’être autorisé à approcher du moindre cousoir ou de la presse.

Les premières semaines, m’avait expliqué Casarotto, étaient dévolues à l’observation. Je déambulai dans la fabrique à ma guise, me penchant quelquefois sur l’ouvrage d’un relieur et suscitant son ire, car je lui bouchais la lumière. L’atelier comptait une dizaine d’employés venus d’autant de royaumes d’Italie, mais aussi de France, de Saxe, de Navarre et d’Espagne. Les livres qui naissaient ici étaient réputés dans toute l’Europe pour leur qualité et leur robustesse, pour leur caractère et leur poésie. Même si l’identité de nos clients n’était connue que du maître, j’appris que l’évêque de Clermont-Tonnerre et Madame de La Fayette ne juraient que par lui et affrétaient spécialement des équipages pour rapatrier les précieux écrins dans leur bibliothèque. En attendant mon heure, je briquais les fers fleuronnés, remplaçais les linges et les torchons, remplissais les cuves et époussetais les peaux. J’avais observé mon père travailler le cuir, aussi prenais-je un soin particulier des splendides peaux de veau — admirables de finesse, mais fragiles — et m’imaginais bientôt les parer au couteau. Casarotto n’avait cure du cuir de mouton — la basane — car il estimait la matière impropre à la couvrure et tout juste bonne à confectionner des gourdes, et lui préférait chagrins et maroquins, de granuleuses peaux de chèvres pour lesquelles il était particulièrement exigeant, allant jusqu’à en refuser dix au tanneur avant d’accepter la onzième. Les cuirs étaient teints selon un procédé tenu secret et laissés à sécher dans l’appentis, où je les époussetais chaque jour. Pour le tout-venant, les ouvriers utilisaient du parchemin, notamment pour les livres de compte et les registres qui ne nécessitaient aucune mise en valeur spécifique.

Dans la cour, deux femmes préparaient les colles dans de grandes marmites que je nettoyais en fin de journée. Dans la première, on faisait chauffer la colle de pâte, deux mesures d’eau pour une de farine, mélange auquel on ajoutait quelques cuillerées de sucre en fonction des usages. Dans la seconde bouillonnait la colle de poisson dont l’odeur infecte finit par imprégner ma blouse. Les os, le cartilage et la peau flottaient dans l’eau jusqu’à s’y dissoudre. Le précipité, poisseux et pestilentiel, formait néanmoins une glu solide.

Quand je ne m’adonnais pas à quelque tâche ingrate, je montais au premier et me plongeais dans l’étude des ouvrages qui sommeillaient sur les étagères. Casarotto m’y trouvait souvent quand il grimpait le soir, et je m’y endormis plus d’une fois. Les livres me chuchotaient des histoires même quand je ne les lisais pas : les reliures étaient si belles que leur puissance d’évocation surpassait parfois celle du texte. Il était de tradition que le dernier arrivé serve de secrétaire au maître, aussi je consacrais une partie considérable de mon temps à perfectionner mes pleins et mes déliés. Au bout de trois mois, mon écriture s’était tant améliorée que Casarotto me confia sa correspondance, qu’il me dictait à la lueur d’une bougie. Un soir, alors que nous posions le point final à une missive destinée à l’intendant du Prince de Venise, mon mentor se pencha sur mon épaule et considéra d’un œil satisfait les lignes que je venais de tracer.

« Dès demain, tu passeras au cousoir et je me mettrai en quête d’un nouvel apprenti… mais je te garde à mon service en tant que secrétaire. » Flatté autant qu’enthousiaste, je quittai l’atelier le cœur léger.

Le lendemain matin, je m’assis au poste de couture. Les apprentis devaient tous en passer par là, puisqu’il s’agissait de la première étape de la confection d’un ouvrage. Les textes étaient composés par les typographes, qui plaçaient les caractères en plomb dans les composteurs, et les imprimeurs les passaient dans la presse. Une fois sèches, les feuilles étaient confiées aux bons soins de la couture. Je devais d’abord les plier en in-quarto et les empiler dans le bon ordre. Puis je poinçonnais les fonds de cahiers, ou utilisais une scie de grecquage, pour matérialiser les trous à travers lesquels j’enfilerai le lin. Ma tâche effectuée, je cousais les cahiers entre eux en prenant soin d’y inclure les gardes afin de former un bloc compact. Je confiais le fruit de mon travail aux colleurs, qui bombaient l’endossure et galbaient la gouttière avant de le transmettre aux relieurs.

Je cousus plus de livres que je n’avais eu l’occasion d’en feuilleter toute ma vie. Avec ces cadences infernales, la moindre erreur m’obligeait à défaire toute la couture et à recommencer, si bien que je finis par regretter le temps béni des lectures dans le bureau et de l’observation silencieuse. Mes doigts se couvrirent d’ampoules, de coupures, de piqûres, et l’épais papier vergé m’asséchait tant les mains que ma peau craquelait comme de l’argile.

Le Signore Casarotto observait mes progrès d’un œil satisfait et, quand il estima que je savais coudre, me fit transférer au collage. Malgré mes mains douloureuses, je rédigeai désormais moi-même sa correspondance, car il me jugeait assez capable pour les courriers administratifs. Pendant ce temps, le vieil homme s’attelait à des tâches plus créatives.

« Qu’écrivez-vous, maître ? lui demandai-je un soir en contresignant une facture.

— Mes mémoires. C’est ce que j’appelle la boucle du relieur : nous apprenons dans les livres la manière de les fabriquer. Mon expérience doit être couchée sur le papier pour ne pas sombrer dans l’oubli. Les hommes laissent parfois leurs souvenirs s’échapper, mais les livres, eux, ont une mémoire d’éléphant », dit-il avec un sourire malicieux.

Une fois que j’eus appris à endosser les cahiers en les serrant dans un étau, je me formai à la taille des plats qui constitueraient les couvertures et cambrai les faux dos. Plus le livre était épais, plus le cartonnage devait être solide. Nous fabriquions la pâte dans de grandes cuves, à deux pas de celles qu’employaient les papetiers pour le papier vergé. Avec les cisailles, je découpais les plats et, avec une lime, en ébarbais les chasses pour leur donner un aspect soyeux. Poncer le carton permettait à la colle de mieux imprégner les plats et facilitait la pose du cuir. Une fois la couverture découpée, nous y glissions les rubans et les collions à la glu de poisson. Le livre se mettait alors à exister : ne restait plus qu’à le couvrir.

« Une fois devenus maîtres-relieurs, certains de mes employés partent et ouvrent leur propre atelier. D’autres restent, d’autres meurent. Mon tour viendra.

— Vous n’êtes pas si vieux.

— Cela viendra quand même. Tout le monde doit mourir, et les livres aussi, même s’ils survivent à leur créateur. Notre travail est de prolonger leur existence en sacrifiant la nôtre. Mais… »

Je relevai la tête. Une goutte d’encre coula de la plume que tenait mon maître et s’écrasa sur le parchemin qu’il noircissait.

« Mais ?

— Certains maîtres-relieurs n’en ont jamais fini avec l’apprentissage. Une poignée d’entre eux partent pour un long voyage, loin d’ici, dans le désert.

— En Orient ?

— Pas si loin ! Perdu au milieu du désert d’Accona à deux semaines de Bologne se trouve un atelier. Les meilleurs artisans s’y échangent leur savoir et les plus belles reliures proviennent de ce Monastero, mais il se raconte aussi qu’on y trouve quelquefois davantage que ce que l’on est venu y chercher.

— Comment ça ? »

Il baissa les yeux sur sa page.

« Tu verras en temps voulu. »

Le jour anniversaire de mon incorporation, j’entamai l’ascension de ma dernière montagne : le travail du cuir. Le Signore Casarotto me confia la reliure d’un traité d’alchimie. Je ne risquais pas grand-chose à abîmer pareille sottise. Obéissant à ses conseils, je jetai mon dévolu sur les chutes d’une jolie peau de chèvre teintée d’ocre que je décidai de monter en demi-chagrin : le dos, les coins et le tiers des plats seraient tapissés de cuir tandis que le reste serait orné d’un papier marbré que je travaillerais moi-même à la cuve.

Armé de couteaux et de ma pierre à parer, j’affinai le cuir jusqu’à lui donner l’épaisseur d’une crêpe. J’humidifiai la peau, puis la collai aux plats avec la glu du matin. En m’aidant de mon plioir et de mes pinces, je formai les mors et les charnières et laissai l’ouvrage sous la presse pendant une nuit. Je fis sécher mon papier à la cuve et l’appliquai sur le carton. Enfin, à l’aide de fers à empreindre, j’inscrivis le titre et le nom de l’auteur sur le dos et terminai l’ornementation par la pose de fleurons. Une fois le livre achevé, je l’apportai au Signore Casarotto.

« Pas mal, siffla-t-il.

— Seulement pas mal ?

— Eh, qu’espérais-tu ? Si tu t’attendais à des compliments, tu n’as pas frappé à la bonne porte. »

Adossé au mur, le maître-relieur paraissait avoir vieilli. Une maigre barbe lui grignotait les joues. Il caressa les plats pour mieux entendre la chanson que l’ouvrage fredonnait, puis me le redonna.

« Tu as bien travaillé. Maintenant, c’est à toi de choisir : partir ou rester. » Sans hésiter, je lui rendis le traité d’alchimie, qu’il accepta de bon cœur. Un sourire se dessina sur son visage.

« Alors, à demain ? »

 

Le portail se referma derrière moi dans un craquement sinistre. Tenu en respect par les murailles, le désert avait épargné la cour du Monastero : autour de la margelle du puits en pierre blanche, une végétation rase mais en bonne santé poussait en bosquets épars. Un peu plus loin, j’entendis la rumeur d’un marteau et d’une enclume en pleine dispute.

Je menai les chevaux à l’écurie. Les animaux trouvèrent un abreuvoir rempli, du foin et quelques pommes rabougries dont le simple spectacle m’étonna. La cour était vide : mon maître s’était éclipsé avec son guide. Une odeur étrange flottait dans l’air, pas tout à fait aussi puante que celle de la colle de poisson, mais pas vraiment agréable non plus, comme si un rat crevé achevait paisiblement sa momification sous une pierre. J’inspectai les environs. Derrière les écuries, un bâtiment de briques rouges formait un U qui encadrait la cour. Percé de minuscules fenêtres, celui-ci semblait plutôt ancien, à en juger tant par son style qu’à l’usure de ses murs. Au fond, une lourde chaîne condamnait l’accès d’une grange.

Un homme à la peau plus tannée que de la basane mais à la figure joviale vint à ma rencontre. Dans sa ceinture étaient passés les marteaux et les pinces de tout bon endosseur qui se respecte.

« Vous cherchez quelque chose, l’ami ?

— Non point, j’accompagne mon maître.

— Vous êtes livreur ?

— Apprenti. »

Son expression s’assombrit.

« Je vois : vous êtes venu l’assister.

— Je l’ignore. Je pensais profiter de mon séjour pour parfaire mon art, mais il semblerait que le Signore Casarotto ait d’autres plans en tête. »

Je repensai à l’étrange réponse de mon maître devant le portail, mais n’eus pas le temps d’interroger mon compagnon : celui-ci me proposa d’effectuer une visite des ateliers en attendant le retour de mon mentor. J’acceptai avec joie.

Nous entrâmes par une porte en ogive dont le linteau était orné d’un dragon et d’un singe sculptés dans la pierre. « La partie gauche abrite les dortoirs. Ici, c’est le réfectoire. Et l’aile droite est entièrement dévolue à la fabrication. » Nous traversâmes une grande salle où le couvert avait été dressé en prévision du déjeuner et rejoignîmes la papeterie.

Le spectacle de l’atelier me scia les jambes. Jamais je n’avais vu de cuves si profondes, ni de tamis si larges ou de presses si étincelantes. Un peu plus loin, j’aperçus les maîtres-relieurs penchés sur leur table. Derrière eux, les imprimeurs tournaient les roues dentées des mécanismes, les préparateurs battaient de grandes marmites remplies de colle et les couseurs faisaient virevolter leurs aiguilles sur le vélin et le chiffon. Une trentaine d’artisans se partageaient un espace suffisamment vaste pour en accueillir le double. Je levai la tête. La toiture était percée de larges baies qui laissaient entrer le jour : impossible par une telle clarté de manquer le moindre défaut. Le souffle coupé, je posai les yeux sur la table où gisaient les ouvrages terminés.

« Puis-je ? »

Mon guide, amusé, m’autorisa d’un geste à soupeser le livre. Il s’agissait d’un recueil de poèmes antiques, du moins le déduisis-je des caractères grecs finement ciselés, imprimés sur un papier vergé de toute beauté dont je n’avais jamais admiré le semblable. J’approchai mon nez et fus presque déçu de ne rien sentir : le meilleur papier est inodore, car épargné par le pourrissement et l’oxydation. Je rabattis la couverture pour la caresser. La peau ressemblait à un chagrin extrêmement fin, mais si somptueusement ouvragé qu’il en était presque devenu lisse.

« Si votre maître compte obtenir sa récompense, cela prendra du temps, expliqua l’endosseur. Même si vous n’êtes pas vous-même un maître, vous aurez tout le loisir de perfectionner votre art en notre compagnie.

— Du temps ? Combien de temps ?

— Une année probablement, mais si l’été est particulièrement sec, peut-être moins. »

Sa réponse sibylline me laissa pantois. Je n’entendais rien à ce charabia hermétique. Nous regagnâmes la cour. La chaleur y était écrasante. À l’intérieur, les murs conservaient une certaine fraîcheur. Une voix familière me héla.

« Lorenzo, mon petit ! »

Le Signore Casarotto, en grande conversation avec un second vieillard encapuchonné de beige qui ressemblait à un moine, m’adressa un signe sur le seuil du réfectoire. Mon guide m’expliqua que derrière les salles communes se trouvaient les bureaux de l’intendance, où les plus anciens relieurs tenaient conseil. Je désignai la grange condamnée de chaînes.

« C’est ici que nous faisons sécher les peaux, expliqua l’endosseur. Personne n’y entre, à part les tanneurs.

— Pourquoi tant de précaution ?

— Nos matières premières sont extrêmement précieuses. Certains les convoitent. N’entrez jamais ici, » gronda-t-il, et il me sembla qu’il s’était rembruni.

Nous rejoignîmes les maîtres. Leur conversation touchait à sa fin, mais je compris que le bâtiment disposait encore d’une bibliothèque. Son accès en était néanmoins interdit aux novices et aux étrangers. Je déduisis en écoutant sa voix flutée que l’ancêtre était l’homme qui nous avait accueillis au portail.

« Les leçons commenceront cet après-midi, expliqua le vieillard. Je vais prévenir l’intendant pour qu’il prépare vos chambres. Vous dormirez dans un bon lit ce soir.

— Qu’allons-nous apprendre ? » demandai-je innocemment.

Les trois hommes rirent de bon cœur.

« Vous n’assisterez pas aux cours, jeune homme : seuls les maîtres-relieurs y sont conviés. Mais vous aurez accès à l’atelier et serez libres d’y parfaire votre technique, pour peu que nous écoutiez les conseils avisés de nos artisans. »

Cette perspective me remit du baume au cœur. L’endosseur et le vieillard encapuchonné nous laissèrent, mon maître et moi, seuls dans la cour. Une cloche retentit. Le repas allait être servi.

« Alors, l’avez-vous trouvée ?

— Quoi donc ?

— Votre immortalité, pardi ! »

Gianni Casarotto sourit, passa ses mains dans mon dos et me secoua comme un fétu de paille.

« Pas encore, pas encore, mon garçon… mais bientôt ! »

 

Les semaines suivantes filèrent comme dans un rêve.

Chaque matin, la cloche sonnait le réveil des artisans. Après une brève toilette — l’eau était utilisée avec parcimonie —, nous nous extirpions des dortoirs pour nous rassasier d’un petit déjeuner frugal à base de galettes et de lait de chèvre. Il n’y avait rien de stupéfiant à ce que de pareils animaux trouvent refuge chez des tanneurs, mais je m’étonnai de l’âge de certaines biques qui paraissaient suffisamment vieilles pour que leur cuir ne soit plus bon à rien. Une fois notre estomac rempli, je partais pour l’atelier tandis que mon maître rejoignait le doyen dans la bibliothèque. De leurs échanges, qui duraient du petit matin au coucher du soleil, rien ne transpirait, sinon quelques soupirs : pour une raison qui m’échappait, le Signore Casarotto s’assombrissait de jour en jour sans qu’il veuille s’en ouvrir à moi. J’attribuai ces sautes d’humeur à la vieillesse, qui entraîne hommes et femmes sur la pente glissante de l’irascibilité, et à la fatigue de longues journées d’étude par une chaleur cuisante. Pour tout dire, je compatissais à peine au sort de mon mentor tant mon séjour était réjouissant. Il pouvait bien se renfrogner ; pour ma part, j’étais comblé.

Nonobstant son isolement, l’atelier bénéficiait des machines les plus modernes pour seconder la main des artisans. Ces derniers m’accueillaient parmi eux pendant les absences de mon maître. À leur contact, je perfectionnai ma pratique du fer à dorer et du fleuron. Je m’exerçais sur des chutes de peau si belles qu’à l’atelier de Bologne, elles auraient été utilisées pour des reliures princières. Le cuir sentait bon le sumac. Sa souplesse comme son imperméabilité étaient remarquables : les tanneurs avaient sans conteste atteint le faîte de leur art. De l’économie que les relieurs d’Accona faisaient de l’usage de leur bouche, ils tiraient une maîtrise qui ridiculisait tous les pourtant nombreux superlatifs de la langue italienne.

Six semaines durant, je maniai le fer, le plioir, le couteau à parer et l’aiguille, avec la sensation d’apprendre davantage en un jour qu’en un an passé au service du maître-relieur. Mon enthousiaste me tenait éveillé la nuit. Pendant chaque dîner, j’égrenais la liste des splendeurs qu’il m’avait été données de manipuler et des merveilles de savoir-faire qui s’étaient, je l’espérais, frayées un chemin jusqu’à ma mémoire. Le Signore Casarotto m’écoutait d’une oreille attentive, mais je voyais bien qu’une ombre le tracassait.

« N’êtes-vous pas heureux ?

— Bien sûr que si, Lorenzo. Nous avons fait le chemin pour cela, n’est-ce pas ? Toi, tu es aux anges et c’est très bien. Apprends tant que tu peux. Arrivera un moment où ta tête sera si pleine qu’il faudra d’abord la vider avant d’y faire entrer de nouvelles choses.

— Et vous, qu’apprenez-vous toute la journée ?

— Des choses que tu n’entendrais pas. »

Je ne parvenais pas à me satisfaire de cette réponse, aussi insistais-je chaque soir, mais mon maître persistait à laisser mes questions en suspens. Je lui en voulais de ne pas partager ses secrets avec moi. Après tout, j’avais décidé de dédier ma vie à apprendre de lui. À ce titre, il me paraissait normal qu’il m’enseigne ce qu’on lui professait.

Toutes les nuits, à la lueur d’une chandelle, le Signore Casarotto poursuivait la rédaction de cet ouvrage qui lui tenait tant à cœur et qu’il m’avait dit être son journal. Mais il l’emportait avec lui pendant la journée et posait sa tête dessus pour dormir, si bien que son contenu me demeurait inconnu.

« Il est des choses qu’il est bon d’apprendre à la fin de sa vie : tu en sauras suffisamment et bien assez tôt. »

Tout ce secret m’exaspéra bientôt et, au nom de la paix et de l’amitié qui me liait à lui, je cessai de poser des questions. Cette situation parut lui convenir et je le surpris même à sourire de nouveau quelquefois.

Un matin, l’endosseur vint me chercher à ma table. Sa mine était grave.

« Ton maître veut te voir. Tout de suite. »

Son ton suggérait l’urgence : j’abandonnai mon bel œuvre — une reliure en plein, maroquinée et ornée d’un fermoir en bronze — pour me précipiter dans la cour. Mon cheval avait été sellé et le portail ouvert. J’avais presque oublié que de l’autre côté des murailles s’étendait un désert. Le Signore Casarotto caressait la croupe de ma monture. Sa main tremblait, ce qui me sembla impossible : un artisan ne laisse jamais ses nerfs lui imposer leur loi.

« Que se passe-t-il ?

— Tu dois partir. Maintenant. »

Je manquai de tomber à la renverse.

« Mais je… mon travail ! Et vos leçons…

— Je ne pars pas.

— Comment ? »

J’étais stupéfait. Le vieil homme me lança un regard désespéré.

« Que vous arrive-t-il, Signore ? Je ne vous reconnais plus. »

La poitrine du relieur se souleva et il tourna la tête. Tous les artisans étaient sortis dans la cour. Les hommes dardaient sur nous un regard compatissant. Derrière eux, dans l’embrasure de la porte au singe et au dragon, le doyen me dévisagea.

« C’est ainsi, soupira Casarotto. Maintenant que j’ai appris ce qu’on entend vraiment par immortalité, je veux que tu partes. Voici une lettre pour le bourgmestre et nos employés.

Nos employés ?

— Tu as beaucoup appris, Lorenzo, davantage que n’importe lequel de mes ouvriers : tu dirigeras l’atelier de Bologne en mon nom. »

La moutarde me monta au nez. Si le maître avait appris un secret si précieux qu’il ne souhaitait à aucun prix le partager, grand bien lui en fasse, je pouvais bien partir. Mais la peur qui transpirait de chacun de ses gestes me laissait perplexe.

« Reviens me chercher dans un an. »

Bouleversé, le relieur tourna les talons et se dirigea vers l’atelier. J’essayai de le suivre, mais les artisans s’écartèrent pour le laisser entrer et reformèrent aussitôt le rang pour m’empêcher de passer. Leurs visages étaient navrés. Je compris qu’ils ne faisaient qu’obéir aux volontés conjointes du doyen et du maître.

J’enfourchai mon cheval et dépassai le seuil sans me retourner, dévasté par la tristesse et l’incompréhension.

 

De retour à Bologne, je repris à contrecœur les rênes de l’affaire. Outre la tristesse d’avoir laissé mon maître derrière moi, j’ignorai de quelle façon j’allais bien pouvoir satisfaire aux commandes d’un des meilleurs ateliers de reliure d’Europe. Je constatai néanmoins que les semaines passées au Monastero avaient été profitables. Quelques ouvriers dubitatifs concédèrent que mon art s’était amélioré, mais aucun ne voulut admettre qu’il dépassait celui du maître. Une poignée de relieurs contesta ma légitimité, mais ils partirent plutôt que de déclencher un esclandre. Quand je repris le chemin du désert d’Accona un an plus tard, je laissai derrière moi une entreprise prospère et un carnet de commandes rempli.

Quand le portail du Monastero s’ouvrit à mon arrivée, les ouvriers m’attendaient dans la cour, comme si le temps s’était arrêté depuis ma dernière visite. L’endosseur me salua d’un air jovial, mais le doyen et mon maître étaient absents.

« Je viens chercher le Signore Casarotto.

— Le doyen t’attend dans la bibliothèque. »

L’intendant me conduisit pour la première fois par-delà le réfectoire et m’invita à gravir un escalier de bois. Les marches menaient à l’étage sis au-dessus de la grange condamnée. J’arrivai devant une lourde porte, que je poussai. De l’autre côté s’étalait la plus magnifique bibliothèque de la Création. L’émotion me submergea. Sur des lutrins en chêne dormaient des ouvrages superbes ornés de fermoirs et de rubans, de festons splendides et de dorures incomparables. Des milliers de ces chefs-d’œuvre attendaient un lecteur qui ne viendrait jamais. Assis à sa table d’étude, le doyen me salua d’un dodelinement.

« Où est le Signore Casarotto ? demandai-je.

— Son corps a été enterré dans le désert, où il reposera jusqu’à ce que résonnent les trompettes du Jugement dernier… »

Mes genoux se mirent à flageoler. Je dus me retenir au plus proche des lutrins pour ne pas m’effondrer.

« … mais son âme, elle, est immortelle », conclut le vieillard.

L’homme s’empara du livre dont il parcourait les pages au moment où j’étais entré, se leva, claudiqua jusqu’à moi et me le tendit. Jamais je n’avais posé les yeux sur une telle splendeur : à côté de cette reliure, les merveilles de la bibliothèque ne valaient pas mieux que de stupides registres de péages. J’écarquillai les paupières, dévasté par la beauté du cuir et la richesse des ornementations. Je fis jouer le fermoir. La page de titre, composée à l’aide des plus beaux caractères issus des casses de l’atelier, était parée d’enluminures. Je reconnus pourtant le papier sur lequel cette dernière avait été imprimée : il s’agissait du chiffon vergé que nous produisions à Bologne. Je feuilletai le manuscrit et identifiai tout de suite l’écriture de mon maître. C’était bel et bien de son journal.

« Comment est-il mort ? bégayai-je.

— Il s’est donné au livre. Comme nous l’a enseigné le Christ, l’immortalité ne s’acquiert qu’au prix du sacrifice. Son histoire est désormais consignée dans ces cahiers. »

Je tournai les pages jusqu’à la dernière. L’ultime note, écrite d’une main fiévreuse, était datée du lendemain de mon départ. Je n’étais même pas rentré à Bologne que mon maître était déjà mort.

« Son trépas nous a plongés dans l’affliction, mais Gianni était trop vieux pour survivre au dernier secret. Peu ont franchi cette étape sans y laisser la vie. »

L’évidence me frappait. Horrifié, je reculai d’un pas.

« Qu’y a-t-il dans la grange ?

— Nous y faisons sécher les peaux, mon garçon. Ton maître, comme nous tous, savait qu’il n’y en a pas de meilleure. Il est immortel à présent. »

Le doyen pivota sur ses talons et fit glisser sa robe sur ses épaules jusqu’à la taille. La vision de son dos mutilé m’arracha un cri d’effroi.

« Peu survivent, oui… mais l’immortalité est à ce prix. »

À deux doigts de vomir, je lâchai le journal qui s’écrasa sur le parquet dans un bruit sourd. Je ne pouvais toucher ce cuir familier plus longtemps.

« Rassure-toi, il n’a pas eu à souffrir longtemps : il est mort presque aussitôt. En devenant son propre livre, Gianni Casarotto a parcouru la véritable boucle du relieur », siffla le vieil homme de sa voix flûtée.

Entre les omoplates du doyen, tout le long de la colonne vertébrale et jusqu’à la naissance des fesses, se distinguaient les contours mal cicatrisés d’un grand rectangle de peau qui autrefois y avait été découpé. Le vieillard avait, contrairement à mon maître, passé l’épreuve avec succès.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Écho

Basile Finch est un auteur mondialement réputé pour la qualité de ses… productions.

Les feuilles bougeaient d’une drôle de manière.

Norma s’approcha des tilleuls qui, parfaitement alignés sur une ligne imaginaire, délimitaient le jardin. Leurs troncs, gigantesques, étaient si larges qu’il aurait fallu trois personnes pour les emprisonner dans une ronde. Les moines de l’abbaye avaient taillé leur ramure au fil des siècles. Ainsi, leurs branches formaient une voûte sous laquelle passait un grand chemin de terre, et ce tunnel naturel filtrait presque toute la lumière. Norma imagina que, par les belles journées d’été, les religieux devaient venir y chercher la fraîcheur et l’ombre, et que quand il pleuvait, ils s’y abritaient bien au sec. Mais quelque chose ne tournait pas rond.

La jeune femme tendit l’oreille. Le jardin était silencieux. Aucun chant d’oiseau ne troublait son repos. Le vent seul sifflait dans les branchages. Le soleil brillait pourtant haut dans le ciel. Ce n’était pas normal.

Décidée à tirer cette histoire au clair, elle examina l’arbre le plus proche. L’écorce sillonnée de rides en racontait plus long que n’importe quel livre : le tronc était une autobiographie. Une onde de chaleur vibra dans son ventre. Depuis toute petite, Norma aimait les arbres avec passion et face à certains spécimens remarquables, cette passion confinait au sentiment amoureux. Il n’y avait aucun mal à ça.

Comme pour toucher le genou d’un ami dans l’obscurité d’une salle de cinéma, sa main pressa l’écorce. Le tronc imprima sa marque dans sa paume, qu’elle retira aussitôt, soufflée par l’émotion. Elle recula. Elle avait senti le tronc enfler à son contact, puis se rétracter dans un léger craquement. Elle comprenait mieux maintenant pourquoi elle s’était sentie mal à l’aise devant l’étrange danse des branches : aucun vent ne soufflait sur le jardin et le frémissement qu’elle avait perçu était celui des feuilles qui rejetaient l’oxygène dans l’atmosphère. Les tilleuls respiraient.

Une douleur lui tira une exclamation. Elle avait marché sur quelque chose en reculant. Baissant les yeux, elle constata que ses chaussures avaient disparu. Norma étouffa un juron. Quel esprit farceur avait pu lui subtiliser ses baskets ? Elle s’accroupit pour ramasser l’objet. Une noisette. C’était absurde. Les jardins de l’abbaye n’étaient plantés d’aucun arbre fruitier, à part le merisier enraciné près du mur. Elle serra les doigts sur la coquille et scruta la cime des tilleuls à la recherche d’une tache de fourrure rousse — un écureuil avait bien pu égarer son butin —, mais le parc était vide.

Bizarre, songea-t-elle. Elle rouvrit le poing. La noisette s’était métamorphosée, comme si on avait trempé son bois dans un pot de paillettes émeraude. Le fruit tressauta dans sa paume, puis se pencha doucement. Elle remarqua alors le sillon humide tracé sur la noisette.

Une paire d’antennes émergea de la coquille, bientôt suivie par une tête d’escargot. Le gastéropode, placide, rampa lentement vers son poignet en laissant derrière lui un chemin de bave pailleté de vert, comme si l’animal dessinait un bijou sur sa main. Norma fronça les sourcils. Un souvenir l’avait frappée. Soulagée, elle reposa la limace-noisette sur la terre. Aussitôt, elle s’effaça dans le sol comme un caméléon. « J’y suis ! » s’exclama-t-elle. Comment avait-elle pu, elle qui se targuait d’être une songeuse accomplie, mettre autant de temps avant de réaliser qu’elle se promenait dans le dernier rêve de Basile Finch ?

À sa décharge, les créations de Finch étaient d’une telle subtilité qu’il lui fallait toujours du temps pour en émerger. Chez les pondeurs de songes, les dramaturges oniriques de bas étage, les narrateurs spirites à la chaîne, l’élément déclencheur n’était souvent qu’un mot déposé à vos pieds dès le début du rêve. Pire, elle avait déjà vu un personnage secondaire accourir vers elle en hurlant « Bienvenue dans le nouveau rêve de… ! » Quel manque de goût.

Certes, il fallait bien que le voyageur puisse distinguer ses propres rêves de ceux qu’il avait achetés, ce pour quoi les auteurs signifiaient au visiteur par un signal d’alarme qu’il se trouvait en lui-même, confortablement allongé sur son matelas. Ce coup de pouce sonnait chez certains comme une corne de brume, mais Basile Finch était coulé dans un autre métal : dans ses visions, les éléments déclencheurs prenaient invariablement la forme d’objets ronds et verts. Dans son précédent opus, il utilisait un petit pois. Le légume, posé sur une assiette, sifflait comme une bouilloire.

Basil Finch n’usurpait pas sa réputation de meilleur onirauteur de la planète et le public ne s’y trompait pas : ses onirogrammes étaient des best-sellers internationaux qui se vendaient par millions pour rejoindre les tables de nuit du monde entier. Norma pouvait s’enorgueillir d’une immense onirothèque où les songes de Basile Finch occupaient une place centrale. L’excentrique Anglais était de loin son auteur favori et Norma lui vouait un véritable culte. Elle avait plus d’une fois essayé de le rencontrer, mais l’homme était un ours et ne sortait jamais de chez lui, préférant s’exprimer via ses arcs narratifs, ses personnages et ses intrigues. Cet isolement était tout à son honneur.

Maintenant qu’elle avait pris conscience du songe, les souvenirs refluaient et le quatrième de couverture lui revint. Comme toutes les descriptions des œuvres de Basile Finch, Norma l’avait apprise par cœur sur le trajet du retour :

« La planète Terre est en colère. Depuis que Mère Nature a décidé de reprendre le contrôle, des poches d’humanité subsistent dans des colonies reculées. Mais à quoi bon courir quand on n’a nulle part où aller ? »

Un frisson la parcourut, identique à celui qu’elle avait éprouvé en s’emparant de l’onirogramme sur le présentoir. Les rêveurs s’étaient massés en file indienne devant la boutique, qui avait rouvert ses portes à minuit pour l’occasion : un songe inédit de Basile Finch était un évènement qu’il convenait de célébrer. Norma avait attendu cette sortie avec tant d’impatience qu’elle s’était ruée vers les caisses comme une démente. Une fois rentrée chez elle, épuisée, elle s’était affalée sur le lit. L’excitation l’avait tenue éveillée quelques instants, puis elle avait fini par succomber au sommeil.

Haletante, elle remonta l’allée et réalisa le pétrin dans lequel elle s’était fourrée. Les tilleuls dardaient sur elle un regard lourd. Ils la savaient ici, et le mot passait d’un tronc à l’autre tandis qu’ils chuchotaient en se servant du vent comme d’un porte-voix. Leurs branches ondulaient telles des algues au gré de la marée. Elle devait s’éloigner. Les jardins, à l’instar des forêts, pouvaient se transformer en pièges létaux. De loin, l’abbaye paraissait condamnée.

Un jappement la fit sursauter. À l’autre bout du parc, quatre silhouettes floues galopaient dans les hautes herbes. Des chiens, songea-t-elle, mais où se trouvaient leurs maîtres ? Les animaux aboyèrent. Elle avait tout intérêt à filer tant qu’ils ne l’avaient pas aperçue.

Norma traversa une roseraie au pas de charge. L’un des tilleuls émit un craquement et, aussitôt, une clameur monta derrière elle. Les molosses l’avaient repérée. Saleté d’arbre : toute la nature était de mèche.

« Merde ! »

Pieds nus sur le gravier, Norma se mit à courir. Passée la douleur des premières écorchures, elle piqua un sprint vers l’abbaye. Les volets étaient clos, mais elle aperçut les lourds battants d’une double porte. Les chiens se rapprochaient, mais plus elle courait vite, plus elle ralentissait. Dans la panique, elle baissa les yeux vers ses mains et sa poitrine. Norma était redevenue une enfant. D’ordinaire l’auteur laissait l’onironaute déterminer sa propre enveloppe, mais il pouvait aussi le contraindre à épouser une apparence particulière. Ça tombait plutôt mal.

Désormais pas plus haute qu’une gamine de dix ans, Norma traversa l’esplanade et plongea dans l’ombre que projetait l’immense clocher pour se jeter sur la porte. Elle était verrouillée. Elle ouvrit la bouche pour hurler, mais aucun son ne sortit : sa gorge était comme garrotée. La peur d’être dévorée vive la chavira et elle tambourina sur le panneau de toutes ses forces.

« Qui est-ce ? » gronda une voix de l’autre côté. Mais Norma était muette et une meute de chiens enragés se précipitait sur elle pour la déchirer en lambeaux. Elle frappa à s’en écorcher les poings. « Qui est là ? » Mais Norma était incapable de parler, et les monstres étaient si proches qu’elle distinguait maintenant leurs babines écumantes et leurs terrifiants crocs jaunes. Elle ne devait pas céder à l’urgence de se réveiller.

L’enfant émit une plainte et une seconde voix hurla de l’autre côté. « Ouvre, bon sang ! » Le battant pivota et une main immense la happa. Il faisait sombre à l’intérieur. Les chiens se fracassèrent contre le bois dans un vacarme épouvantable et la clameur de leurs aboiements résonna derrière le panneau. Une femme aux yeux vitreux peigna ses cheveux d’une main sale.

« Tu es en sécurité, mon ange. »

 

Les religieux avaient déserté l’abbaye avant l’arrivée d’Edgar et de sa fiancée. Des traces de lutte constellaient encore le sol du réfectoire. Les moines s’étaient battus avant de disparaître, et il y avait fort à parier que leurs dépouilles gisaient dans le jardin : les corps en décomposition satisferaient pour un temps l’appétit des animaux sauvages puis serviraient d’engrais, ainsi que « Mère Nature » l’avait voulu. Dans la bouche d’Edgar, cette dénomination reflétait moins le respect que la crainte. Dans celle de Doti — la fille aux ongles noirs de terre et peut-être d’autres choses — ne transparaissaient que le dégoût et la peur. L’écosystème reprenait ses droits et massacrait les êtres humains sans pitié. Au premier étage, Edgar avait trouvé une photo représentant un frère entouré de deux molosses. Les moines avaient sans doute été dévorés par leurs propres cerbères.

« Ici, nous sommes à l’abri », l’avait-il rassurée. Les murailles de pierre blanche promettaient aux voyageurs une retraite imprenable. La passerelle qui reliait les dortoirs faisait le tour du bâtiment, si bien qu’on pouvait admirer le paysage vallonné à des kilomètres à la ronde. L’homme — un grand costaud bardé de tatouages — avait consciencieusement arraché les rosiers qui poussaient dans le cloître, puis les avait brûlés. Ce refuge minéral les protégeait désormais du monde extérieur, du moins le temps que les provisions du cellier s’épuisent. Que feraient-ils une fois que la nourriture manquerait ? Ils improviseraient, reprendraient sans doute la route si leur moto volée avait suffisamment d’essence, ou peut-être resteraient-ils ici en attendant que la mort les fauche. Mieux valait crever de faim plutôt que de se faire étrangler par une branche ou dévorer par un troupeau de chevreuils enragés. L’eau du puits avait rendu Doti à moitié folle, mais ils pouvaient encore compter sur la pluie, épargnée par la démence qui poussait tous les organismes vivants à se transformer en tueurs sanguinaires. Ce n’était pas si mal.

« Tu ne parles pas, hein ? » demanda Edgar tandis qu’ils traversaient la salle d’étude. C’était une grande pièce aux murs placardés de bibliothèques. Les livres sentaient l’automne. Norma secoua la tête. Les mots cascadaient en elle, mais refusaient de passer le seuil de ses lèvres. « Tant pis, gronda le tatoué. T’as quand même l’air moins folle que Doti. »

Malgré son aspect rustique, Norma trouva à Edgar quelque chose de sympathique. La cohabitation avec sa cinglée de fiancée ne lui avait pas facilité l’existence, mais en dépit d’un certain pessimisme, l’homme gardait la tête sur les épaules. Doti s’était renfermée dans sa chambre, dont elle ne sortait pas beaucoup. Depuis la fenêtre, elle avait une vue imprenable sur le jardin.

Ils rongèrent de fines tranches de viande séchée au dîner et filèrent se coucher avant que le soleil disparaisse sous l’horizon. Edgar lui expliqua qu’au crépuscule, des chauves-souris particulièrement voraces rôdaient dans le cloître. Norma n’y opposa aucune résistance : une bonne nuit de sommeil à l’intérieur du rêve ne lui ferait aucun mal. Les évènements ne manqueraient pas de se débloquer le lendemain, avec la suite de l’histoire.

Au lever du soleil, les assiégés se retrouvèrent au réfectoire. Les chiens avaient aboyé toute la nuit et Norma avait à peine fermé l’œil. À travers les volets clos, l’enfant avait distingué une étrange lumière dans la lande. Le jour avait révélé qu’à environ un kilomètre de l’abbaye, une maison au toit clair perçait la campagne.

Sans prendre le temps de s’asseoir à la table où les squatteurs avaient étalé les victuailles, Norma empoigna l’énorme main d’Edgar et le força à la suivre. « Eh, quoi, qu’est-ce que tu veux ? » L’enfant l’entraîna à l’étage. Doti assista à la scène d’un air maussade. Une fois là-haut, Norma poussa les volets, désigna la maison solitaire et mima l’éclat d’une lumière nocturne.

« Je l’avais remarquée, expliqua le tatoué. Je ne sais pas qui habite cette maison, mais il faut être sacrément taré : la bicoque se situe à deux pas de la forêt, sans compter qu’elle est entourée de deux haies, d’un paquet de champs et de carrés de pâturage, autant dire assiégée. Nous, nous avons ces murs, alors que là-bas… »

Mais ce que Norma voulait exprimer nécessitait un peu plus que de simples mimiques. Elle connaissait cette demeure pour l’avoir admirée des dizaines de fois sur le papier glacé des magazines, et notamment sur la couverture de Passion Casa : il s’agissait de la maison de campagne de Basile Finch. L’auteur y posait quelquefois pour les journalistes, tantôt sur le seuil, assis sur un banc de pierre ou appuyé contre une souche. Norma n’en revenait pas. S’était-il mis en scène dans cet onirogramme ? En rejoignant la bâtisse, elle rencontrerait peut-être enfin son idole. Norma vibra d’excitation. Elle ne s’était jamais trouvée plus proche de Finch, mais une nature hostile — qui ne manquerait pas de la pourchasser sitôt qu’elle poserait le pied dehors — lui barrait la route.

Se tournant vers Edgar, l’enfant désigna la maison et tâcha de lui faire comprendre qu’elle souhaitait s’y rendre. Le motard pâlit comme s’il avait vu un fantôme.

« Tu es dingue ! Mère Nature se renfrogne chaque jour un peu plus, sans compter la meute qui rôde. Nous ne ferions pas cent mètres qu’ils nous auraient déjà rattrapés… »

Déçue, la gamine baissa la tête. La seule chose qui les attendait dans cette abbaye était une agonie lente et douloureuse : contrairement aux onirogrammes de gare, les histoires de Finch exigeaient du voyageur qu’il fasse preuve d’initiative.

« Nous aurons donc besoin de faire diversion », siffla Edgar entre ses dents.

L’enfant se redressa et bondit comme un ressort dans les bras de son complice. L’homme l’aiderait.

« Du calme, du calme… »

Ils redescendirent au réfectoire armés d’un courage et d’un enthousiasme nouveaux. Assise sur son banc, Doti darda sur eux un regard jaloux.

« Qu’est-ce que vous faisiez, seuls, là-haut ? »

Une dispute éclata et les voix des adultes gagnèrent en intensité. Norma comprit que l’incendie, à force de confinement et d’isolement, couvait depuis longtemps. Le couple en vint aux mains et l’enfant se recroquevilla dans un coin. Doti, toutes griffes dehors, se jeta sur Edgar, qui l’envoya rouler sur le sol. La furie se redressa et fléchit les jambes comme un animal sauvage. Ses yeux lançaient des flammes.

« Calme-toi, espèce de folle ! s’écria Edgar.

Elle nous fera tuer !

— Est-ce que tu t’entends, ma pauvre Doti ? Ce pays t’a grillé le cerveau. Ce n’est qu’une gosse ! »

La démente désigna Norma d’une main tremblante.

« Regarde ses yeux ! Elle n’est pas la même dehors et dedans ! »

Norma fit de son mieux pour dissimuler sa stupéfaction. C’était la première fois qu’elle faisait l’expérience d’une telle mise en abîme : d’ordinaire, les personnages des onirogrammes vous considéraient comme l’un des leurs. D’une façon qui lui échappait, Doti l’avait repérée, mais sa dernière remarque avait terminé d’attiser la fureur d’Edgar.

« Folle ! FOLLE ! »

L’homme se précipita sur sa compagne, empoigna sa tête comme une pastèque et lui tordit le cou dans un grand craquement. La marionnette désarticulée s’écroula sur le carrelage. Norma voulut hurler, mais sa gorge lui parut comprimée par une écharpe trop serrée. Edgar pivota vers l’enfant. Ses mains gigantesques vibraient sous le joug de l’émotion. « Nous donnerons son cadavre aux chiens », souffla-t-il.

Une onde d’horreur remua le ventre de Norma. La voyageuse tenta de réprimer l’instinct qui la pressait de s’extirper du cauchemar, mais elle ne résista pas.

Quand elle ouvrit les yeux, le dos en nage, la chambre était plongée dans une obscurité silencieuse.

 

Le lendemain soir, Norma rentra plus tôt du travail et s’installa avec l’onirographe sur le canapé, bien décidée à reprendre là où elle s’était arrêtée. Dans les rêves très bien écrits — et notamment les histoires horrifiques —, il arrivait fréquemment que le visiteur se réveille avant la fin, submergé par l’émotion. Elle ferma les yeux, plaça le cube sur son socle, inspira à travers l’embout nasal et laissa le songe l’emporter à nouveau.

La dernière œuvre de Basile Finch ne différait pas des autres dans le sens où, à l’instar d’un conte, elle comprenait une introduction — une exposition dramaturgique — et un développement. La conclusion lui était encore inaccessible, mais elle ne doutait pas du fait que l’histoire se terminait effectivement à un moment donné.

Elle réémergea dans le jardin, marcha sous les tilleuls frémissants de l’abbaye, découvrit l’escargot et, redevenue enfant, courut à en perdre haleine jusqu’au portail avec les chiens à ses trousses. Edgar lui offrit l’hospitalité et Doti était toujours aussi folle. Mais une fois dedans, Norma essaya de s’y prendre autrement : elle n’évoqua pas la maison et se contenta d’observer en témoin muet le couple interagir. Le songe s’éternisa pendant une semaine sans avancée dramatique notoire, si bien que la voyageuse acquit la certitude qu’elle était le levier de l’intrigue. Elle tenta plusieurs variantes, mais se heurta chaque fois à l’impassibilité des squatteurs. Ces derniers vivotaient dans l’attente d’un dénouement qui n’arrivait jamais. Finalement à court d’idées, elle se résigna à montrer la maison de Finch à Edgar. Aussitôt, le rêve se mit en branle, la dispute éclata et Edgar assassina Doti selon le même modus operandi. Norma, prévenue, ne se réveilla pas cette fois-ci : l’histoire était macabre, certes, mais elle devait se dérouler de cette façon.

La fillette et le motard montèrent le cadavre au premier étage, dans les dortoirs. Là, ils ouvrirent une fenêtre et tapèrent dans leurs mains pour appeler les chiens. Edgar cria : « À table ! » et Norma frissonna d’excitation. Les rêves de Finch étaient souvent transgressifs, mais celui-ci était salé.

Les chiens finirent par pointer le bout de leur museau.

« Allons-y ! » ordonna Edgar.

Sans l’ombre d’un remord, l’homme lâcha le cadavre, passa son bras autour de Norma, dévala les marches quatre à quatre et courut en direction de la porte principale. Les battants pivotèrent dans un silence relatif et les fugitifs s’éloignèrent du bâtiment. Le vent était froid et les arbres bruissaient de rumeurs effrayantes.

« Ne marchons pas sur l’herbe, chuchota Edgar en désignant un chemin tapissé de gravillons. Elle risquerait de les prévenir. »

Pas certaine de comprendre, Norma opina du chef et suivit l’adulte qui filait en direction d’une haie. « La maison est de l’autre côté… Mais maintenant, chut ! »

Le chemin de gravier débouchait au pied d’une clairière où poussait une herbe dense et grasse. Il n’y avait plus d’autre choix que de couper à travers champs. Edgar dodelina.

« Suis-moi. »

L’adulte prit une grande inspiration et se précipita dans le champ comme on plonge dans l’océan, à toute vitesse et en ligne droite pour mieux tracer un sillon dans la végétation. Norma le talonnait, mais ses pieds nus lui cuisaient et elle se trouvait dans l’incapacité de lui hurler de ralentir. Les herbes hautes qui lui frôlaient les cuisses imprimaient sur sa peau des brûlures effrayantes. Quant à ses plantes de pieds, elles lui faisaient l’effet d’avoir été lardées de coups de couteau. Elle serra les mâchoires et rejoignit le motard à la lisière de la haie. L’homme paraissait hors de souffle. Son pantalon en cuir, réduit à l’état de loque, pendait en lanières sur ses jambes ensanglantées. L’odeur de la chair empoisonnée monta aux narines de Norma. Edgar plissa les yeux. Un aboiement sinistre retentit dans la lande.

« Je vais me reposer, gronda l’homme. Toi, continue. »

L’enfant voulut protester, mais la meute, sans doute attirée par l’odeur du sang, avait contourné l’abbaye et courait désormais dans leur direction.

« Maintenant ! » s’époumona Edgar en la poussant vers le bosquet.

La fillette sanglota, bouleversée, et s’enfonça dans la futaie. Ici, le soleil perçait à peine le dais de branches entremêlées au-dessus de sa tête. Norma eut l’impression de s’engouffrer dans un labyrinthe sinistre. Derrière elle, Edgar hurla.

L’enfant progressa tant bien que mal dans le bois dense, enjamba les souches, évita les buissons de ronce et crapahuta sur une vingtaine de mètres avant d’entrevoir le jour de l’autre côté de la haie. Les branches lui griffaient les bras et les jambes, les toiles d’araignées persistaient à l’aveugler, mais comme une presque-noyée décidée à regagner la surface, elle s’entêta sans écouter sa douleur.

Elle était presque sortie du bosquet quand elle sentit que quelque chose lui entravait la jambe. Une racine maligne s’était enroulée autour de sa cheville. Elle tira, poussa, se contorsionna et se tortilla, mais l’étreinte ne s’en resserra que davantage. Elle était prisonnière.

Au-dessus d’elle, un grand frêne parut lui offrir son aide. Elle tendit les bras pour s’agripper à la branche la plus basse et s’y hisser. Mais la racine résista et, quand elle voulut lâcher, Norma constata que ses mains étaient engluées de sève et désormais collées à l’écorce. Une seconde racine serpenta sur le sol et s’enroula autour de sa cheville libre. Norma essaya de hurler, mais ne réussit qu’à émettre un faible gargouillis quand les racines tirèrent sur ses jambes et la démembrèrent lentement.

 

Norma s’épuisa sur l’onirogramme en d’innombrables tentatives. Chaque soir, elle rentrait à la maison et, ignorant les perspectives de souffrances infinies, se replongeait dans l’enregistrement et répétait les mêmes étapes, chaque nuit un peu plus loin.

Une fois qu’elle eut compris la façon dont se déplaçaient les racines, elle réussit à les éviter et parvint à s’extirper du bosquet. Elle déboucha sur un champ d’herbes sauvages qui la découpèrent en morceaux plus d’une fois avant qu’elle réalise qu’elle ne devait pas courir, mais avancer le plus lentement possible pour s’épargner d’inutiles blessures. Un cerf l’embrocha, mais elle se dissimula sous une souche la nuit suivante et se faufila le long d’une sente terreuse qui bordait un ruisseau. L’enfant voulut y soulager ses pieds meurtris, mais comprit trop tard que l’onde ne bouillonnait pas qu’à cause du courant tumultueux : des poissons carnivores lui arrachèrent les doigts et lui nettoyèrent les os si vite qu’elle eut le temps d’entrevoir ses fémurs avant de se réveiller.

Les arbres qui couronnaient la colline se révélèrent retors et projetèrent leurs branches sur elle pour l’empaler. Dans le ciel, des nuages d’oiseaux fondirent sur la pauvre enfant et lui picorèrent les yeux. Des serpents surgirent de leurs trous pour lui mordre les mollets. Des fleurs pourtant somptueuses lancèrent des jets d’acide sur son visage sitôt qu’elle s’en approcha. Norma mourut de toutes les manières possibles et imaginables mais tint bon et endura la douleur bon gré mal gré, soutenue par la perspective de rencontrer son idole. Aussi quand, au terme de nombreuses semaines d’expéditions infructueuses, la jeune femme finit par franchir la barrière qui délimitait la propriété, s’autorisa-t-elle un soupir de satisfaction.

La maison de Basile Finch ne ressemblait pas vraiment à celle que Norma avait entraperçue dans les magazines, ou plutôt la ressemblance tenait davantage de la similitude que du mimétisme. La bâtisse était incontestablement plus grande et plus haute que sur les photos. Ses murs étaient plus blancs, presque étincelants. Y couraient les ramifications d’un pied de vigne dont les feuilles brillaient sous un doux soleil de midi.

Un peu plus loin, un muret effondré séparait la terrasse du jardin. S’en approchant, elle constata que ses anfractuosités abritaient des lézards. Les reptiles n’essayèrent pourtant ni de lui griffer le visage ni de la dévorer. L’enfant émerveillée voulut en attraper un, mais ses doigts se refermèrent sur la queue de l’animal et celle-ci lui resta dans la main. L’appendice du lézard frétilla un moment sur sa paume avant de s’éteindre en spasmes.

Elle leva la tête. Dans le verger, les arbres paisibles n’avaient aucune intention de la larder de coups de branches, ni de l’étouffer de leurs racines. Elle remarqua un grand cerisier dont la ramure était constellée de points rouges. Un violent appétit gronda dans son ventre. Norma sauta pour attraper une grappe de fruits et ses doigts se trempèrent de jus. La cerise, gorgée de sucre, éclata sur sa langue. Elle était délicieuse. L’enfant contourna les serres dans lesquelles poussaient de splendides tomates, dépassa une fosse à purin qui sentait le cheval et l’automne et longea des clapiers où s’ébattaient des lapins. Les joues gonflées de foin, les animaux la toisèrent d’un œil amusé. Au fond d’une cage, des lapereaux tremblotaient, collés les uns aux autres.

Elle entendit un craquement et crut encore sa dernière heure arrivée. Se retournant, elle vit qu’un petit garçon en short et tee-shirt essayait de casser une branche sur un arbre voisin. Elle s’approcha et ouvrit la bouche, avant de se souvenir que son personnage était muet. Mais comme par miracle, un filet de voix lui échappa. À l’intérieur de la propriété, tout revenait dans l’ordre.

« Bonjour ? »

Le garçon pivota. Ses joues étaient piquetées de taches de son et son épaisse tignasse rousse ne laissait guère de doute quant à l’identité de son propriétaire : l’enfant n’était autre que Basile Finch — ou tout du moins le Basile Finch qu’il avait été avant de devenir l’onirauteur le plus célèbre de tous les temps.

« Tu as réussi à traverser ? »

Son ton était amusé, quoique légèrement consterné.

« Oui. Mais c’est compliqué.

— Ce ne serait pas drôle si c’était facile. »

Norma dodelina. Ses paroles faisaient sens, mais elle avait enduré mille morts pour arriver ici. Le garçon empoigna une branche et la tordit jusqu’à ce qu’elle casse. Alors seulement arbora-t-il une mine satisfaite.

« C’est du noisetier, expliqua-t-il, le meilleur arbre pour faire des arcs. Regarde. »

Basile Finch tira de sa poche une pelote de ficelle et un couteau suisse dont il déploya la lame. Il tailla une encoche aux deux extrémités du bâton, puis découpa un bon mètre de corde qu’il attacha à la branche. Enfin, il tendit le fil pour imprimer au bois la forme d’un arc et le passa dans l’autre encoche avant de terminer par un nœud bien serré. Il s’accroupit pour ramasser une branche rectiligne qu’il avait ébarbée au préalable et encocha la flèche. Le trait fila sur plusieurs mètres et se ficha dans la pelouse.

« Tu vois ? Les meilleurs arcs, je te dis. »

Ils jouèrent encore un peu avant d’abandonner leurs armes et de retourner à la maison. Basile entraîna la voyageuse à travers toute la propriété, lui montra chaque parcelle, chaque arbre, chaque buisson, chaque puits, lui présenta chaque statue et lui fit visiter chaque bosquet, pour terminer par l’exploration de la cabane de jardin où son père entreposait les vélos. Quand ils ouvrirent la porte, une vague de chaleur les frappa : le soleil tapait dur sur la tôle de l’abri. Norma passa la tête par l’embrasure. Sur les rayons rouillés de la roue crevée d’un vélo-cross, une énorme araignée avait tissé sa toile. L’enfant recula, horrifiée, et Basile éclata d’un rire clair.

« C’est ici que je les cache », expliqua-t-il avant de s’enfuir vers la maison.

Norma courut derrière le garçon et le rattrapa sur le seuil. Ensemble, ils se faufilèrent dans la villa et en explorèrent le moindre recoin, de la cave où sa mère entreposait les bocaux au grenier où dormaient dans la poussière des objets inutiles et oubliés. Ils terminèrent par la chambre, et Basile lui montra fièrement sa réplique de coutelas d’ivoire en parfait plastique, sa peluche de chien et son château-fort en forme de tête de mort. Enfin, le garçon entraîna son invitée dans la cuisine où il lui servit un verre de limonade. De retour dans le jardin, ils s’installèrent sur une balancelle au pied d’un saule et sirotèrent en silence leur boisson pétillante.

« Et après, qu’est-ce qui se passe ? demanda Norma.

— Comment ça ?

— L’histoire… Comment elle se termine ? »

Une ombre passa sur le visage du garçon, qui regagna son sérieux. Norma n’était plus une enfant, pas plus que Basile : ils étaient redevenus les adultes qu’ils étaient de l’autre côté du voile, même si leur nez était toujours retroussé, leurs cheveux recouverts de toiles d’araignée et que leurs pieds pendaient dans le vide.

« Il n’y a pas d’histoire cette fois-ci, dit Basile.

— Vous voulez dire… c’est terminé ? »

L’enfant hocha la tête.

« C’est terminé, oui, il n’y a que ça — ou plutôt il y a tout ça. » Norma écarquilla les yeux et Basile Finch planta son regard dans le sien. « Tous les auteurs aspirent à l’immortalité, mais jamais je n’accéderai à un tel privilège : la science est ce qu’elle est et ses progrès n’ont pas éradiqué la mort. Il ne me reste que mes œuvres, qui m’appartiennent autant qu’elles appartiennent à mon public. Je me suis fait une raison : c’est à travers elles que je toucherai du doigt la vie éternelle. Mais ce n’est pas suffisant. »

Norma écoutait l’explication d’une oreille attentive : ce n’était pas tous les jours que son auteur favori pouvait lui prodiguer une leçon.

« Mes histoires comportent toutes des éléments personnels, bien sûr, des souvenirs dont je transpose l’expérience pour les embellir, leur donner ce frisson de vérité qui sied aux narrations dignes de ce nom. Mais c’est aussi pour moi une manière de stocker des souvenirs en dehors de ma propre mémoire, de leur offrir une existence extérieure à moi-même. Retranscrits de cette façon, je ne risque pas de les oublier. J’ai décidé de pousser le concept encore un peu plus loin dans ce nouvel onirogramme : l’œuvre n’est qu’une coquille. J’ai disposé des barrières pour maintenir à l’écart les moqueurs et les dilettantes, et j’y ai entreposé la maison de mon enfance. Considère ça comme une sauvegarde dans laquelle je peux à loisir venir me ressourcer. »

Norma pensa aux branches qui lui avaient lacéré les cuisses et aux centaines de tourments mortels qu’elle avait dû endurer pour parvenir ici. Ses jambes étaient pourtant intactes quand elle les examina.

« Mais tu ne sais pas la meilleure ? poursuivit le petit Basile. Ces souvenirs ont beau être encapsulés, ils sont contagieux : ils infectent les mémoires de ceux qui les visitent et se répercutent en écho dans leurs propres rêves pour se disséminer dans la mémoire collective. Voilà ce que j’appelle l’immortalité, pas vrai ? »

Le visage du garçon se fendit d’un sourire malicieux et Norma éclata de rire sans trop savoir pourquoi.

 

À son réveil, Norma éteignit l’onirogramme. Elle s’étira, bâilla et, le cube serré dans son poing, marcha jusqu’au salon pour le ranger dans sa boîte. Le songe allait rejoindre des centaines de ses semblables dans l’onirothèque, mais il lui laissait un vague goût de cerise sur le bout de la langue. En remangerait-elle un jour une aussi délicieuse ?

Elle repensa à la maison de Basile Finch et dans sa tête cabriolèrent des souvenirs qui lui étaient étrangers, où frémissaient des queues de lézards et où des petits garçons construisaient des arcs avec des branches de noisetier. Des réminiscences parasites pour lesquelles elle se surprit à éprouver de la nostalgie.

Hantée, Norma soupira et posa le rêve sur l’étagère.

 

❤️

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Nounou

Dans l’ombre de la chambre se tapit une menace que seuls certains jouets pourront contrecarrer.

Assis en bout de table, Poe me tient la main comme s’il craignait pour sa vie : il serre si fort qu’il m’écrase presque. Ce n’est pas tant que Poe soit un Hercule de foire — il n’a que trois ans, après tout —, mais les anniversaires lui mettent les nerfs en pelote. Depuis que sa première bougie a enflammé le papier cadeau qu’il promenait au-dessus du gâteau, il se méfie des fêtes. Sa paume est moite. La sueur des enfants a une odeur différente de celle des adultes, pas franchement désagréable, mais un peu piquante. Le visage de Poe se crispe. Mamie apporte le dessert.

« Joyeux anniversaire, mon grand ! » s’écrie-t-elle. Sa voix de crécelle a le même effet sur sa belle-fille que des ongles sur un tableau noir. La tablée applaudit. Poe se demande ce qu’il a fait pour mériter une telle ovation, mais ses doigts se desserrent autour de mon poignet.

Mamie dépose devant nous le fraisier surmonté d’une bougie en forme de 3. Les convives congratulent la cuisinière. Mamie lève les mains et fait semblant de rougir, mais la couleur de ses joues ne varie pas d’un pouce. Elle tend la pelle à la maman de Poe, qui en tant que bru doit à chaque réunion de famille découper ce qu’il y a à découper : pâté, rôti, fromage, gâteau, il y a toujours du boulot. Avant, cette tradition de la pièce rapportée l’amusait, mais elle l’irrite aujourd’hui : elle préfèrerait prendre son fils en photo plutôt que de se soumettre à ces obligations. Poe n’aura trois ans qu’une seule fois dans sa vie. Elle s’exécute pourtant et tranche le gâteau en neuf parts égales. L’assemblée s’enthousiasme, la mère de Poe invoque la force de l’habitude et remplit les assiettes.

Pendant ce temps, mon compagnon de tablée babille plus qu’il ne parle. Pour un garçon de trois ans, on ne peut pas dire que Poe soit une flèche : à peine sait-il aligner deux phrases, et encore, leur sens ne frappe pas toujours ses interlocuteurs. Quand il panique, qu’il est fatigué ou simplement qu’il n’a pas envie, le gamin se verrouille dans le mutisme ou gazouille comme un bébé, au désespoir de ses grands-parents qui chipotent parfois sur l’éducation du marmot. Sa grande sœur, elle, est entrée au Panthéon de l’histoire familiale en se dressant sur ses pattes arrière à onze mois, en s’exprimant de façon impeccable quelque temps plus tard et en sachant lire avant tous les autres enfants de sa classe. La barre pour Poe est placée haut.

« Allez, souffle ! »

L’enfant me sert plus fort. Encouragé par sa mère, il prend une grande inspiration. Sa sœur n’y résiste pas : la chipie souffle la bougie avant lui. On la réprimande pour la forme, mais la blague fait sourire les convives, sauf Poe qui manque de me broyer les phalanges.

« Ton briquet ! » gronde Mamie. Papy maugrée. Tout le monde sait qu’il continue à fumer malgré les avertissements du médecin, c’est un secret de Polichinelle : l’odeur du tabac imprègne sa chemise. Le garçon darde un regard noir vers sa sœur, puis souffle. La famille applaudit.

Une fois le gâteau englouti, il est temps de passer aux cadeaux : Tonton en a apporté de pleins sacs et le visage de Mamie se fronce d’une moue réprobatrice. « Il en a bien trop, gronde-t-elle en aparté. Quand ton père était petit, il s’amusait avec une boîte de conserve et un peu de ficelle.

— Je sais, soupire Papa.

— Et ce n’est pas comme s’il jouait avec : les enfants sont plus heureux avec un bâton qu’avec n’importe lequel de ces jouets en plastique. Ça finira par être vendu à la brocante, comme tout le reste du bric-à-brac.

— Maman ! gronde Papa. Laisse Poe ouvrir ses cadeaux. »

Mamie soupire et retourne s’asseoir. Tonton a déposé devant le garçon un grand paquet à motif de fête foraine. Poe me lâche la main. Sitôt que les premiers crissements du papier retentissent, il se transforme en squale qui aurait flairé du sang : il vibrionne, frénétique, et entre en transe avant de réduire le paquet en lambeaux. C’est un train électrique, comme si nous n’avions pas suffisamment de choses bruyantes à la maison.

« Super ! s’exclame Papa.

— Il faut acheter des piles. » L’enthousiasme retombe d’un cran.

Mamie a tricoté un pull. Il est un peu grand, mais l’été est encore sur nous. Sitôt qu’il fera froid, Maman le déterrera de la penderie. Tata me regarde d’un air dégoûté. Dans ses yeux, je lis le dédain des adultes qui épluchent les catalogues de nouveautés.

« Pourquoi vous ne vous en débarrassez pas ? demande-t-elle.

— Poe l’aime bien », répond Maman, mais l’explication ne semble pas la satisfaire. Tata décide de m’ignorer. Mes bras, trempés de sueur et de bave, la révulsent. Elle me considère comme un foyer d’infection potentiel.

Le soir venu, chacun embrasse Poe une dernière fois et regagne sa voiture. Dans le salon, le perroquet que Papa a acheté il y un mois caquète à n’en plus finir : les au revoir sont expédiés pour ne pas avoir à endurer cette torture sonore. Maman recouvre la cage d’un torchon blanc, mais l’oiseau n’est pas décidé à se taire. La cage tremble sur son pied. L’opacité de sa prison semble plutôt l’énerver.

« Faites attention sur la route ! » dit Papa avant de refermer la porte. Dehors, la pluie s’est mise à tomber : c’est une averse d’été, chaude et lourde comme je les aime et les redoute. L’humidité n’est pas mon alliée.

« Enfin partis ! » soupire Papa. Maman étouffe un rire soulagé. « Une fois par an, c’est déjà presque trop. » Le perroquet acquiesce. Poe suçote son pouce, sa main vissée dans la mienne. J’étais déjà là quand il a ouvert les yeux pour la première fois. Je le colle comme son ombre.

« Nous avons quelque chose pour toi », dit Maman en faisant signe à Poe de la suivre jusqu’à la chambre. Deux petits paquets reposent sur le lit, un bleu et un vert. Poe affiche une mine réjouie et m’abandonne sur le seuil. La frénésie du papier cadeau le reprend. Ni une ni deux, il se précipite pour déchirer les emballages. Mon cœur explose : sous les lambeaux, deux peluches neuves scrutent leur nouvel univers. Papa se glisse dans l’embrasure de la porte. « L’hippopotame se réchauffe au micro-onde : on essaiera ce soir. » Bras croisés sur la poitrine, il regarde Poe secouer la peluche comme un hochet. Le jouet a la forme sphérique d’un hippopotame de dessin animé et est recouvert d’une fourrure bleue qui donne envie d’y plonger le nez. L’autre est une marionnette de renard et sa mine joviale me fait chaud au cœur : on dirait qu’il s’apprête à éclater de rire.

« Ça ne coûte rien d’essayer, souffle Maman. Ça te plait ? »

Poe secoue la tête. Un nouveau compagnon de jeu, c’est bien, mais deux, c’est encore mieux. Satisfaits de leur coup, les adultes regagnent le salon et laissent le garçon disposer de ses jouets comme il l’entend. Je reste dans un coin. J’assiste à la scène sans un bruit et, quand la nuit vient, que les dents sont brossées et le pyjama enfilé, Poe se souvient de mon existence et m’emporte avec lui. Je ne m’en fais pas. Poe ne m’oublie jamais.

« Bonne nuit », glapit-il.

Nous ne sommes plus seuls dans le grand lit. Calé dans le creux de son épaule, j’observe l’hippopotame et le renard qui me dévisagent de leurs yeux en plastique. Nous attendons que Poe s’endorme. Sa respiration se calme. Finalement, le petit garçon tombe dans les bras de Morphée et nous pouvons enfin commencer les choses sérieuses.

« By jove, ça, c’est un petit qui s’endort vite ou je ne m’y connais pas ! » s’exclame le renard avec un accent anglais charmant.

Je m’arrache à l’étreinte de Poe, escalade son petit torse qui monte et qui descend dans un chuintement paisible et vais à la rencontre des nouveaux.

« Nous avons entendu votre appel », dit l’hippopotame d’une voix grave et posée. Ce n’est pas un novice. Pour cette mission, on m’a envoyé la crème de la crème.

« Je suis Nounou », dis-je en leur tendant le boudin tricoté de laine qui me fait office de bras.

 

Depuis quelques semaines, un cauchemar rôde dans la chambre de Poe. D’ordinaire, les mauvais rêves sillonnent les têtes des enfants et finissent par s’évaporer. Mais celui-ci est d’une trempe différente. La nuit, je l’entends gratter sous le lit, ramper le long du papier peint et faire frissonner les rideaux comme un simple courant d’air. Quand le soleil se lève, le cauchemar se terre sous le coffre à jouets ou attend patiemment son heure à l’intérieur du matelas. Malgré mes efforts, Poe n’a pas réussi à s’en débarrasser, pas plus que je ne suis parvenu à le faire déguerpir ; c’est pourquoi j’ai fait appel à des spécialistes.

Depuis des millénaires, nous remplissons notre mission sous le sceau du secret. Nous chassons les cauchemars, les traquons, les débusquons. Nous les obligeons à se dévoiler, puis nous les déchirons en guenilles comme du papier cadeau. La mère du petit m’a tricoté pendant sa grossesse : sitôt que le garçon est né, j’ai investi cette enveloppe comme une seconde peau. J’ai assisté à ses premiers gazouillis, j’ai été tordu, souillé, tâché, lavé à la machine, mais j’ai aussi été le témoin privilégié de ses progrès, de ses joies, de ses colères et de ses crises de larmes, que je me suis toujours efforcé de consoler. Et quand à la nuit tombée rôdait un mauvais rêve, je montrais les dents et bombais le torse pour le dissuader d’approcher. Pourtant, j’ai fini par tomber sur plus fort que moi.

« Des battements, dites-vous, dear fellow ? me demande le renard. Comme c’est curieux.

— Oui, réponds-je, quelquefois des frottements, comme si on froissait du papier. » J’essaie d’être précis. Ces peluches sont des chasseurs de cauchemars expérimentés, envoyés par notre autorité administrative pour venir en aide aux doudous, poupées et autres nin-nins impuissants face à un adversaire trop ténébreux. J’ai à cœur de ne pas abuser de leur précieux temps.

« Je pense qu’il a fait son nid sous le lit. J’ai essayé d’y ramper, mais je n’ai rien vu. Chaque nuit, je l’entends pourtant monter du plancher. Poe s’agite, grogne, se tourne dans tous les sens et m’écrase, puis hurle et fond en larmes avant même de se réveiller. Sa mère a beau le consoler, il peut parfois gémir une heure avant de retrouver le sommeil. »

L’hippopotame hoche la tête. Sa mine est aussi grave que le timbre de sa voix. « C’est un cauchemar puissant, gronde-t-il en dévisageant le renard, peut-être même celui après lequel nous courons depuis si longtemps. » La marionnette agita ses bras mous. « Il ne peut pas nous échapper. » J’admire leur pugnacité, le bureau a toujours le chic pour vous envoyer des renforts à la hauteur des espérances — ou des désespérances. L’hippopotame désigne d’un hochement de museau son touffu compagnon.

« Renard est un spécialiste de l’infiltration. De nombreuses expulsions sont à lui imputer, et parmi elles des interventions célèbres : le grenier clapotant des Mitchells, la fabrique de faux souvenirs du petit Billy, la grenouille à moustache des frères Zinckel et, entre autres exploits, la boîte à musique diabolique de Christine. »

Le renard s’incline comme un concertiste à la fin du spectacle. « Je n’ai fait que mon devoir. » Soufflé par le curriculum, j’écarquille des yeux grands comme des boutons de manteau. Je suis un novice, mais les exploits du renard m’avaient déjà été contés lors de ma formation. Je n’imaginais pas un jour me retrouver en face d’une telle légende.

« Nous inspecterons les plinthes, puis les rideaux et enfin le coffre à jouets, histoire de nous assurer que la chambre n’offre aucun terrier au cauchemar. Enfin, nous circonscrirons sa zone d’influence et le prendrons au piège. » J’ai envie d’applaudir, mais je garde la tête froide. Chargé de la logistique de la mission, l’hippopotame considère sa tâche avec sérieux : d’un bond, il quitte le lit et atterrit sur le plancher dans un couinement comique. Le renard se glisse à sa suite dans un froufrou soyeux.

« Ouvrez l’œil, my friend, et le bon », m’ordonne-t-il en se passant la langue sur les babines.

Je lui adresse un signe, mais l’hippopotame et lui se sont déjà fondus dans les ténèbres. Le silence retombe sur la chambre comme si on avait revissé le couvercle d’une cocotte-minute. J’essaie de percer le secret de l’obscurité, mais mes yeux ne sont que des boutons de chemise cousus sur mon visage. S’ils possèdent quelque qualité, ce n’est aucune de celles dont fait preuve le limier. Je ne suis qu’une vulgaire poupée de laine : mes bras sont des tubes bourrés de boules de coton, mon abdomen est aussi grossier qu’un sac rempli de paille et ma tête dépenaillée pourrait faire sourire si elle n’inspirait pas la pitié. On m’a fabriqué à la main, je devrais en tirer de la fierté, pourtant, mon inutilité patente dans la lutte contre ce cauchemar me révulse. La tante de Poe a sans doute raison, je ne suis qu’un vieux jouet, seulement novice et déjà bon à jeter.

Un claquement résonne dans le noir. Poe ne se réveille pas.

« Rien à signaler dans le coffre à jouets », annonce l’hippopotame. Sa voix de stentor réchauffe les ténèbres. Les rideaux bougent, mais le cauchemar n’y est pour rien : une boule de poils roux en inspecte les moindres plis. Le renard escalade le tissu, puis redescend aussitôt.

« Everything is clear ! »

Mes supérieurs regagnent le lit pour tenir un conseil de guerre. L’hippopotame paraît se satisfaire de la tournure des évènements.

« Nous n’avons remarqué aucune trace d’infestation dans la chambre, ce qui signifie que le cauchemar ne s’est pas encore implanté ailleurs que dans son nid et qu’il n’a tissé aucun rhizome. Les mauvais rêves sont comme des araignées : ils utilisent la peur pour tendre des toiles partout. Mais la chambre est saine. Vous avez bien fait de nous appeler : si vous aviez trop attendu, le cauchemar se serait transformé en phobie et aurait gagné en influence jusqu’à transpirer sur le jour. »

Le mérite ne m’en revient pas : je n’ai fait qu’appliquer les consignes apprises lors de ma formation. Sitôt qu’un cauchemar devient impossible à gérer, un appel à l’aide doit être lancé. Leurs compliments me réchauffent pourtant le cœur, comme si mon intervention avait été capitale dans la résolution de cette affaire.

« Nous allons inspecter le lit », me glisse le renard. Sa voix me rappelle celle de Sherlock Holmes à la télévision. Quand Poe m’oublie sur le canapé, il m’arrive de tourner légèrement la tête pour m’absorber dans l’écran.

L’hippopotame roule en arrière comme un plongeur et s’échoue sur le plancher. Les lattes accueillent sa chute dans un grincement. « Un peu de discrétion, dear friend ! Les mauvais esprits sont à notre écoute. » La peluche bleue hausse les épaules : son ventre rempli de noyaux de cerise lui interdit la furtivité. Le pachyderme n’est pas ici pour faire dans la dentelle. Le renard pivote dans ma direction. Son pelage neuf et brillant me tire encore un soupir de jalousie.

« Cette fois, vous venez avec nous. »

Un frisson fait danser le coton dans mon ventre comme des verres de vase. « Vraiment ? Mais je suis à peine capable de rester debout. Regardez mes articulations : mon bras gauche ne tient plus qu’à un fil. »

Le renard m’adresse une œillade amusée.

« Personne ne connait cet enfant mieux que vous, my good lad. »

Je m’exécute à contrecœur. Même si j’aspire à de plus hautes fonctions dans la hiérarchie des chasseurs, mon âme n’a rien de celle d’un aventurier : j’ai imploré de l’aide justement pour ne pas me confronter au problème. Mais il est hors de question que je me défile.

Sans un bruit, nous rampons sur les jambes de Poe et descendons du lit en nous agrippant aux pieds en sapin. Je n’aime pas bouger seul. Si par malheur quelqu’un entrait dans la chambre à l’improviste, nous aurions l’air malin. Les enfants trouvent toujours le moyen de cacher leurs jouets dans des lieux improbables, mais certaines incongruités peuvent parfois sembler trop suspectes.

« Vous le sentez ? » demande l’hippopotame comme un chien à l’arrêt devant le rideau de ténèbres sous le sommier. La mère de Poe ne m’a pas doté de nez, mais je tends le menton pour faire bonne figure. Les narines du renard palpitent.

« Oh lad, vous avez bien fait de nous appeler. »

L’obscurité s’agite. Un mystérieux flap-flap monte à nos oreilles. Le cauchemar nous sent approcher.

« Il se réveille », siffle l’hippopotame.

Nous nous engouffrons dans le noir en file indienne, l’hippopotame en tête, le renard à sa suite, moi en lanterne rouge. Je me penche sur l’épaule de mon supérieur. « Je ne vois pas l’autre côté ! » De fait, l’obscurité qui imprègne le lit est si dense que je n’aperçois pas le reste de la chambre. Les ténèbres forment un dais opaque comme si nous venions de plonger dans une bouteille d’encre.

« Il est déjà ici, gronde l’hippopotame. C’est un Ombreux : il puise sa force dans l’absence de lumière et gagne en puissance là où les rayons du soleil ne frappent jamais. Attention ! »

L’hippopotame s’écarte : il a manqué de percuter un mouton de poussière grand comme une balle de tennis. Nous l’évitons à notre tour.

Flap-flap.

« Vous avez entendu ? »

Mes compagnons, aux abois, hochent la tête. Les ténèbres se dispersent à mesure que nous approchons de l’épicentre du cauchemar. Je distingue maintenant leurs silhouettes qui se découpent sur la toile d’obscurité.

Flap-flap-flap.

Je lève la tête et une vague d’effroi me fait trébucher : suspendues au sommier, des dizaines de chauves-souris nous observent d’un œil goguenard, la tête en bas. Leurs ailes noires luisent de reflets lorsqu’elles s’ébrouent, mais le renard ne perd pas son sang-froid.

« Let’s go… »

Les chauves-souris déploient leurs ailes. On les dirait découpées dans un sac-poubelle. Flap-flap. Nous les avons dérangées.

« Votre protégé a une dent contre les créatures ailées », murmure l’hippopotame. J’ai beau réfléchir, je ne vois pas d’où Poe peut tirer une pareille crainte. Les formateurs répètent que les cauchemars ne peuvent être combattus en tant que tels : on doit toujours dénicher la racine avant de s’attaquer aux branches. Si le mauvais rêve du garçon dort sous le lit sous la forme d’un bouquet de rats ailés, il doit pourtant y avoir une explication.

« De la lumière ! » glapit le renard. La marionnette a raison. Là où, à l’étage supérieur, repose la tête du bambin sur son oreiller, une clarté diffuse jaillit de l’interstice entre deux lattes de plancher. Le rayon se teinte d’une affreuse couleur verdâtre et projette des ombres fantastiques sur le sommier.

« Le sol est en pente », constate le renard. À mesure que nous progressons vers le trou de lumière, la déclivité du plancher augmente : c’est comme si le cauchemar pesait terriblement sur les lattes au point de les tordre. Un grondement monte des tréfonds du sol.

« Ça ne lui plait pas.

Good old boy ! »

Nous accélérons la cadence pour ne pas nous laisser distancer par le cauchemar, qui selon toute vraisemblance est sur le point d’éclore. Les chauves-souris prennent leur essor et volètent sous le lit. Elles sont minuscules, par plus grosses qu’un œuf, mais leurs ailes produisent un tel raffut de papier froissé que je m’étonne que le bruit n’ait pas encore tiré Poe du sommeil. Le sol tremble et la pente se creuse.

« Il descend ! » s’exclame l’hippopotame. Horrifié, je constate que le plancher se transforme en un véritable toboggan sur lequel nous glissons désormais. Le cauchemar nous attire à lui. J’essaye de m’ancrer dans le sol, mais les lattes poussiéreuses sont trop lisses et mes bras en boudin n’ont pas de doigts pour s’assurer une prise. Même l’hippopotame, malgré son poids, ne peut combattre sa propre inertie : le trou nous aspire tous les trois. Les chauves-souris émettent des cris stridents. Nous sommes pris dans l’ouragan du battement de leurs ailes. La lumière verte m’aveugle.

« Hold on! » s’exclame le renard.

Nous atterrissons dans un terrier creusé sous le lit de Poe. La cavité est aussi grande qu’une grotte préhistorique. Je comprends mal comment un tel trou a pu s’ouvrir sous la maison sans que ni moi ni les parents de Poe n’ayons soupçonné quoi que ce soit. Des stalactites pendent du plafond, mais la terre du sol est recouverte d’une matière grise et collante.

« What a smell, siffle le renard.

— Cette odeur est inqualifiable », maugrée l’hippopotame en se frottant la patte sur le museau.

Je n’en mène pas large : la caverne suinte d’une humidité insupportable qui gondole mon tricot et dont je me gorge à chaque pas. Mes pattes molles s’alourdissent, mes bras se balancent et tirent sur mes épaules cousues de lin. La lueur verte s’est volatilisée pour laisser place à un clignotement lointain, comme la flamme d’une lampe-tempête dans le blizzard. Les ombres tapissent les parois du gouffre et nous encerclent littéralement.

« Nous sommes pris au piège ! » m’exclamè-je, happé par l’angoisse. Le renard me tapote le dos.

« Il y a de cela un nombre incalculable d’années, j’ai effectué mon noviciat chez le futur Duc d’Édimbourg. Le jeune garçon avait une peur bleue des fantômes et ses craintes nourrissaient ses cauchemars, qui s’en repaissaient avec délectation… si bien que, même en plein jour, l’enfant imaginait entendre des esprits dans chaque couloir, derrière chaque porte et chaque armure.

— Et qu’est-ce que vous avez fait ?

— La seule chose qu’il convenait de faire : nous nous sommes confrontés à cette bloody peur des fantômes en demandant à son père de nous enfermer toute une nuit dans le cellier du château. »

Un rictus soulève ses moustaches en polyester.

« Et l’enfant n’a plus jamais eu peur des fantômes ?

— Le problème des châteaux écossais, my good fellow, c’est qu’ils sont vraiment hantés. Mais rien de ce qui nous entoure ici n’est autre chose que la suppuration qui émane d’un mauvais rêve. Nous n’avons rien à craindre. La grotte n’existe pas. »

Un rire sombre monte du ventre de l’hippopotame.

« Tu vas finir par lui faire peur.

— C’est comme ça qu’on apprend, chap. »

Un cri rauque interrompt notre conversation, comme le raclement d’une langue de métal contre la pierre.

« Le voilà, annonce le renard. Sortez les épuisettes. »

Nous avançons à pas de loup. Le bruit s’est mué en caquètement. Qui que soit ce cauchemar, il se terre dans l’obscurité. Mes jambes s’engluent dans l’affreuse matière molle qui tapisse le terrier. Ça ressemble à de la crotte liquide et, si j’en crois les mines dégoûtées de mes camarades, ça en a aussi l’odeur.

Nous approchons de la lanterne, et plus nous progressons, plus un sentiment d’inquiétude me transperce : cette lueur me rappelle quelque chose. Nous slalomons entre les amas de matière fécale qui parfois s’érigent en pyramides sous d’immenses stalactites coulées dans la même matière pestilentielle.

« Juste ici », chuchote l’hippopotame en tendant une patte ronde.

Le terrier, jusqu’ici nappé de cette horrible substance visqueuse, paraît recouvert d’un tissu grossier, comme du drap de grand-mère. J’ajuste ma vision à l’obscurité. Au centre de l’étoffe brille la lanterne que nous suivions tel un fanal. Sans se dégonfler, le renard marche sur le drap. L’hippopotame lui emboîte le pas. Tout en moi hurle de faire machine arrière, mais je tais mes craintes. Sous la toile, le sol est mou et chaud : sa tiédeur traverse le tissu et irradie dans mes pieds. « Nous marchons sur quelque chose de vivant », chuchote le renard.

À nouveau, un cri résonne dans la caverne. Le sol a tremblé. Le cauchemar est sous nos pieds. Je prie pour que cette horrible nuit prenne fin au plus vite.

Nous parvenons enfin au terme de notre expédition : un peu plus loin, le drap se perce d’un trou duquel émerge un gros globe translucide. On dirait un champignon ou une énorme méduse dans laquelle brille le phare que nous avons suivi. Je pose mes boudins de bras sur la masse gélatineuse et m’y penche. Je savais bien que je connaissais cette lumière : prise dans la gelée anglaise sous la surface du globe, la bougie d’anniversaire de Poe brille d’une flamme vacillante.

« Il assistait au repas ! »

Mon cri explose en écho dans le terrier. Le sol s’ébranle et ondule. Je viens de réveiller le cauchemar pour de bon. Au loin, des plaintes d’enfant s’élèvent : Poe est tombé dans ses griffes.

« Attention ! »

Le globe papillonne et une gigantesque paupière s’abat sur lui. Un œil. Le drap qui recouvre l’immense créature se soulève tandis que celle-ci se redresse dans un hurlement. Nous tombons à la renverse et, au terme d’une dégringolade dantesque, allons nous échouer dans une flaque. Tel le fantôme d’un cyclope titanesque, la chose dont l’œil dépasse du drap nous toise de toute sa hauteur avant de s’ébrouer pour se débarrasser de son linceul.

« C’est lui ! » hurlè-je.

Dressé sur ses pattes griffues, le perroquet du salon claque un bec menaçant en battant des ailes. Le souffle nous déséquilibre. Ses plumes rutilent dans la pénombre et ses yeux brûlent d’un incendie que je me sens incapable de jamais éteindre. Le gigantesque volatile prend son essor dans un caquètement grotesque. Les pleurs de Poe redoublent.

« Voilà la source ! s’exclame l’hippopotame. Quelle idée d’inviter une pareille créature dans la maison d’un petit garçon…

Good job ! »

Le renard m’adresse un clin d’œil.

« Vous savez ce qu’il vous reste à faire », ajoute-t-il.

Mais je reste planté dans la mare de guano, pétrifié par l’effroi. Impossible de bouger. Le perroquet du cauchemar de Poe est bien plus impressionnant que son homologue de chair et d’os : c’est un oiseau dont les plumes sont peintes d’ombres, dont les yeux crachent du feu et dont le bec s’ouvre et se ferme comme le couperet d’une guillotine. Sa langue ressemble à un cobra dressé qui hurle de colère. Ses serres sont des couteaux qui, j’en suis convaincu, déchireront ma laine comme du papier à cigarette.

Le renard sourit et s’élance seul en direction du formidable volatile. Une main me tire en arrière.

« Allez ! s’écrie l’hippopotame. Nous devons partir ! »

J’ai à peine le temps de jeter un dernier regard sur les combattants : dans ma fuite, j’aperçois un chiffonnement de plumes et de poils synthétiques qui s’entremêlent. Les crocs de la marionnette rencontrent les griffes de l’oiseau, le perroquet hurle et le drap que Maman pose habituellement sur la cage vole autour d’eux comme un troisième adversaire. Nous ne pouvons plus rien pour le renard. Il sait ce qu’il fait.

Lancés à toute vitesse, nous progressons en direction de la sortie. Le sol empoissé monte comme un chemin de montagne. Plus nous courons, plus la pente est difficile à gravir. Bientôt, le sol n’existe plus : nos pattes collantes adhèrent à la paroi verticale comme celles d’une araignée. Nous remontons à la surface. Au-dessus de nos têtes, j’entrevois la lueur verte qui nous a guidés. Le plancher n’est plus très loin.

« Attention ! »

L’hippopotame accélère. Le perroquet est venu à bout de son adversaire. Des touffes de bourre lui collent au bec. Les ailes déployées en un V majuscule, l’oiseau fond sur nous à une vitesse prodigieuse.

« Plus vite ! » s’exclame mon compagnon.

Je fais ce que je peux, mais mes articulations se détendent à cause de l’humidité de mon rembourrage. Le cauchemar fonce vers la sortie : s’il parvient à s’enfuir du terrier maintenant qu’il sait que nous lui cherchons querelle, il établira son nid ailleurs. En bon professionnel, l’hippopotame n’a aucune envie de laisser une telle chose se produire.

Une ombre colossale nous enveloppe et un cri déchirant me laboure les tympans. Je baisse les yeux. L’hippopotame s’est jeté sur l’oiseau et l’a entraîné dans sa chute pour m’offrir une chance de m’extraire de la caverne. Son sacrifice me donne des ailes. Je rassemble mes dernières forces et me hisse à travers le trou de souris qui communique avec la chambre de Poe. Là-haut, tout est calme. Les chauves-souris sont parties. L’enfant ne crie plus.

« Bougez-vous les fesses ! »

À mon grand soulagement, l’hippopotame se hisse à son tour à travers l’ouverture, dont le diamètre diminue jusqu’à atteindre celui d’un chas d’aiguille. Finalement, la faille disparaît dans le plancher. Nous reprenons notre souffle.

« Vous l’avez eu ?

— Seulement assommé. Il nous laissera tranquilles cette nuit. »

Je repense au renard. C’était une si belle marionnette. Il reviendra sous une autre forme, mais c’est un sacré gâchis, d’autant que le cauchemar git toujours sous le plancher : assommé, certes, affaibli pour un temps, mais bel et bien présent. La respiration régulière de Poe me rassérène. La nuit sera paisible.

« Ce n’est pas terminé, mon garçon, dit l’hippopotame.

Garçon ? Mais je ne suis pas un garçon.

— Quelle importance… »

Nous nous débarrassons de la crasse qui nous englue sans grand mal : les portes du cauchemar franchies, la saleté se répand en une fine poussière sitôt que nous nous ébrouons. La chambre est entrouverte. Poe n’aime pas dormir enfermé.

« Au salon ! » ordonne l’hippopotame.

 

Papa, dépité, actionne la porte de la cage comme si son fonctionnement lui échappait.

« Tu l’as forcément mal refermée ! »

Maman lui répond d’un haussement d’épaules. Elle n’a jamais aimé cette sale bête et c’est une très bonne chose que celle-ci ait décidé de prendre la poudre d’escampette pendant la nuit. Assis à côté de moi sur le canapé, Poe semble tout aussi soulagé que sa maman : il regarde son père inspecter la prison vide et un grand sourire barre son visage. Papa se tourne vers son fils.

« On dirait que ça fait plaisir à tout le monde. Il n’y a personne pour regretter mon pauvre perroquet. Et toi, Nounou, tu sais où est passé cet oiseau de malheur ? »

L’adulte m’attrape par la taille et fait mine d’imiter ma voix, mais ce n’est pas ressemblant.

« Moi je n’ai rien vu, je dormais bien au chaud », chantonne-t-il.

Poe éclate de rire et m’arrache des mains de son père. Une couture craque dans mon dos. Ventre rond et sourire goguenard, l’hippopotame git au milieu du salon, inerte. Dans la chambre, Maman s’exclame :

« Poe, mon chéri, où as-tu caché le renard ?

— C’est le jour des disparitions », se désole Papa.

Une boule de fierté me réchauffe l’estomac.

Mission accomplie.

 

❤️

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Là-bas

Annie n’aime pas dire au revoir. Mais elle doit s’y résoudre.

Le paysage qui jusqu’ici défilait à toute vitesse derrière la baie vitrée freina sa course folle et regagna un peu de sérénité à mesure que le train décélérait. Annie tourna la tête. Le patchwork agricole que le convoi traversait depuis plus d’une heure — et qui avait fini par la plonger dans une semi-somnolence — se piquetait d’habitations aux toits rouges, d’abord éparpillées, puis de plus en plus nombreuses. Le wagon cahota sur les rails, imprimant ses vibrations dans les montants du fauteuil. Plus le train perdait en vitesse, plus il était secoué de soubresauts. Un sourire fatigué barra le visage d’Annie. Elle approchait de la maison.

À l’heure dite, le convoi entra en gare et s’immobilisa sur le quai numéro 4. Les passagers, qui s’étaient levés plusieurs minutes avant l’arrivée, piétinaient en file indienne dans le couloir. Annie renonça à s’insérer et patienta le temps que le compartiment se vide. Avant de sortir, un jeune homme lui proposa de descendre son sac à dos. Elle accepta d’un hochement de tête, le remercia d’un sourire et le suivit du regard tandis qu’il disparaissait à tout jamais de sa vie. Un de plus, songea-t-elle.

La gare était de modeste proportion et, bien que rénovée dans les années 70, s’écaillait en copeaux de peinture sur les quais défoncés. Des coulées de rouille transpiraient des murs sous les panneaux indicateurs. Les rails, dont le soleil frappait la surface oxydée, dataient sans doute du siècle précédent, mais remplissaient toujours leur office, malgré la végétation qui perçait le ballast. L’homme avait beau bâtir par-dessus, l’écosystème originel finirait par avoir le dernier mot. Le béton était un minéral que la mousse tapisserait un jour ou l’autre. Elle qui passait le plus clair de son temps à manipuler des machines sophistiquées se laissa réconforter par ce constat d’éphémère. Elle y trouverait sans doute la force d’affronter les deux prochains jours.

Annie desserra les freins du fauteuil roulant et, son paquetage sur les genoux, remonta le corridor jusqu’à la plateforme. Un agent des transports l’y attendait. Il actionna une manette. Dans un claquement pneumatique, un petit ascenseur déposa le fauteuil sur le quai. La gare de campagne bruissait d’une activité de fin de semaine : les enfants regagnaient leurs pénates après de longues semaines d’études en ville, afin de réclamer la part de confort parental qu’ils avaient laissée derrière eux. Annie enfila ses mitaines et manœuvra les roues pour se frayer une voie à travers la cohue. Des rires fusaient, des embrassades étaient partagées, des chariots de valises serpentaient dans le hall dans un brouhaha confus. Respectueuse, la foule s’écartait sitôt qu’elle la voyait. Quand les gens posaient les yeux sur elle, ils éprouvaient une sorte de crainte muette : en lui cédant le passage, ils exorcisaient une peur.

Une silhouette immobile, bras croisés, se détachait de la masse mouvante des passagers. Adossé contre le présentoir des horaires, Marc attendait sa sœur. Annie lui adressa un signe, mais l’homme conserva une rigidité de statue. Sa mâchoire était crispée.

Annie roula jusqu’à lui et, sans le saluer, lui jeta son sac comme à chaque fois qu’elle rendait visite à la famille. La jeune fille qu’elle avait été avait décidé de quitter son village natal pour emménager dans la capitale, où elle avait mené ses études, puis sa carrière de la manière la plus brillante qui soit. Chaque voyage était une réunion davantage qu’une simple visite. Marc attrapa son sac au vol. Une ombre stagnait dans ses yeux.

« Tu as fait bon voyage ? finit-il par demander quand le silence entre eux deux fut devenu insupportable.

— Oui, et il fait beau. Je suis contente. »

Marc réprima un ricanement et Annie devina sa pensée. Son frère avait toujours été d’un naturel cynique et l’absurdité de la situation ne devait pas manquer de le frapper. Néanmoins, il paraissait décidé à ne pas céder à la colère, ou au moins faisait-il de son mieux pour la contenir.

« La voiture est au bout, gronda-t-il.

— Ça fait rien. »

Ils remontèrent le parking en direction de la fontaine. L’utilitaire, que leur père avait acheté après l’accident qui l’avait clouée dans un fauteuil, était un mastodonte qui s’accommodait mal des emplacements étriqués. Comme un imbécile avait jugé bon de s’octroyer la place réservée aux handicapés, Marc avait été contraint de le garer au bout du monde. Cela n’embêtait pas Annie le moins du monde : son frère ne l’avait jamais considérée comme une éclopée et mettait un point d’honneur à ne jamais lui faciliter la tâche. C’était une des qualités qu’elle appréciait chez lui.

La porte arrière coulissa et Annie embarqua en un tournemain. Par la force de l’habitude, elle aurait pu sangler son fauteuil les yeux fermés. Marc s’installa à la place du conducteur. Un siège pour bébé avait été attaché à côté.

« Comment vont les enfants ?

— Bien, maugréa Marc, toujours aussi distant. Julie avait hâte de te voir.

— Moi aussi.

— On ne lui a rien dit.

— C’est bien. »

Marc eut un hoquet, souffla par le nez et, sans chercher à poursuivre la conversation, fit rugir le moteur et s’engagea vers la sortie. Annie serra les dents. Elle s’attendait à cette réaction. Ils auraient le temps d’en parler.

« Ne rends pas ça trop difficile. »

Marc ne répondit pas. Décidée à respecter le silence de son frère, la jeune femme chercha son regard dans le rétroviseur. De guerre lasse, elle finit par se perdre dans la contemplation des maisons qui glissaient derrière la vitre et se concentra pour durablement en imprimer l’image dans sa mémoire.

 

La maison se situait à une vingtaine de kilomètres du dernier immeuble. Perdue en pleine cambrousse, elle avait autrefois fait partie d’un corps de ferme dont les dépendances avaient été démolies. Ne restait plus de l’édifice original qu’une grande bâtisse en pierre blanche s’élevant sur deux niveaux, couronnée par un toit d’ardoises sur lequel la mousse formait des flaques de verdure. Une fois remonté le chemin de gravier qui reliait la route départementale à la cour, on entrait par un portail en fer qui s’ouvrait sur une esplanade circulaire. Au centre, un puits bouché disparaissait sous un rosier sauvage.

Marc se gara devant le porche. Louis, leur père, les attendait, accroupi sur les marches à l’ombre de l’auvent. Sitôt que les cailloux du sentier crissèrent sous les pneus de l’utilitaire, le sexagénaire se détendit comme un ressort et suivit la voiture du regard. Annie lui fit un signe à travers la vitre. L’âge n’avait pas encore diminué leur père, mais son dos paraissait plus voûté que d’habitude, comme si un fantôme s’était perché sur ses épaules.

Contrairement à son fils, Louis accueillit chaleureusement le retour d’Annie en terre familiale. Il l’aida à descendre du véhicule et poussa le fauteuil sur les gravillons, là où il était difficile de le faire rouler, jusqu’au vestibule.

« Ta mère termine le repas, expliqua Louis d’une voix blanche. Elle a fait une salade. J’espère que tu n’as pas trop faim. »

Annie le rassura et conduisit son fauteuil jusqu’à la véranda, de l’autre côté de la maison. Au milieu du jardin, Mélanie, la femme de Marc, tenait le bébé par les mains et essayait tant bien que mal de le faire marcher sur l’herbe grasse. Un peu plus loin, Julie, leur première fille qui venait de fêter ses treize ans, manipulait un téléphone portable d’un air absorbé. Pendant que son frère déposait son sac dans la chambre du rez-de-chaussée, Annie observa le spectacle sans manifester sa présence. Julie lui ressemblait un peu au même âge, avec ses longs cheveux noirs et ses dehors de grande bringue filiforme et tordue, mais elle se tenait debout là où Annie était coincée dans ce fauteuil depuis son dixième anniversaire. Quelle chance que sa nièce puisse vivre une adolescence à mille lieues des tracas, chagrins et humiliations qui avaient parsemé sa propre enfance.

Une voix claire tonna dans son dos.

« Tu es arrivée et on ne me dit rien ! » s’exclama sa mère.

Pauline contourna le fauteuil et se jeta sur sa fille pour l’étouffer de baisers.

« Bonjour, Maman. »

Les yeux de sa mère brillaient de joie et un sourire radieux, quoiqu’un peu forcé, illuminait son visage.

« J’ai préparé des tomates au basilic, je sais que tu les aimes. Est-ce que tu veux quelque chose de spécial ? Ton père a encore le temps de faire un saut au supermarché.

— Non, c’est gentil.

— Vraiment ? Je veux dire, il n’y a pas un fromage que tu aimerais manger, un fruit que tu aimerais goûter, ou même du vin ? Marc a acheté du rosé, mais tu veux peut-être du blanc ?

— Le rosé fera très bien l’affaire, Maman.

— Tu sais que tu peux tout demander, n’est-ce pas ?

— Je suis venu pour passer du temps avec vous, pas pour m’empiffrer. Enfin, pas seulement. Je dois faire attention à mon poids, tu sais bien. »

Le temps d’un battement de cil, l’expression de Pauline s’assombrit. Le nuage se déchira aussitôt. Sa mère était une femme forte, plus déterminée que son père et son frère réunis. Elle maîtriserait ses émotions au moins jusqu’au dernier moment.

« Hé, salut ! »

Julie apparut sur le seuil de la véranda et courut embrasser sa tante. Se penchant sur le fauteuil, ses cheveux chatouillèrent le visage d’Annie. Une odeur de lilas embauma l’air.

« C’est le parfum que je t’ai offert à Noël ?

— Oui, j’en ai mis ce matin.

— Il te va bien. Le livre est arrivé ? »

L’adolescente rougit.

« Oui. Mais je n’ai pas eu le temps de… »

Annie la rassura : elle aurait tout le loisir de compulser ce manuel d’astrophysique pour débutants quand elle le voudrait. Elle devait patienter le temps que l’intérêt pointe le bout de son nez. Ce jour-là, le livre l’attendrait sagement dans la bibliothèque.

Attirés par le bruit, Mélanie et le bébé firent leur entrée au son des gazouillis du dernier né. Sa belle-sœur et elle n’avaient jamais eu de véritables atomes crochus, mais leur relation était cordiale. Les enfants faisaient le lien.

« À table ! » annonça la mère d’Annie depuis la cuisine.

Chacun s’installa à sa place assignée autour de la table en pierre qui dormait au pied du saule. Les repas avaient toujours été agréables à l’ombre de ces branches qui ondulaient au gré de la brise dans un froufrou apaisant. Entre le melon et la salade, Annie y concentra son attention tout entière : elle voulait enregistrer ce bruit quelque part en elle. Marc, toujours aussi sombre, n’avait pas décroché un mot de tout le déjeuner. Il remarqua les yeux de sa sœur et comprit à quoi elle s’appliquait : sa colère ne fit qu’empirer. Mélanie enfournait des fruits coupés en cubes dans la bouche du bébé, sous le regard amusé de Julie qui les prenait en photo avec son téléphone. Louis riait aux plaisanteries de sa femme, qui rivalisait d’imagination pour remonter le moral des troupes tout en évitant d’aborder le principal sujet de discorde. Son père cachait sa tristesse derrière une mine placide. Cela ne lui réussissait pas.

« On ira se promener au bois ? demanda Julie.

— Après la sieste, peut-être, répondit-il d’une voix toujours aussi traînante. C’est Annie qui décide.

— Pourquoi ? »

Personne n’avait jugé bon de prévenir l’adolescente. En un sens, c’était mieux comme ça. On échangea des regards gênés, avant de faire bifurquer la conversation vers un autre sujet. La jeune fille aurait tout le temps de comprendre. En attendant, mieux valait la préserver de sa décision.

Marc débarrassa la table en quatrième vitesse une fois le dessert avalé. Les restes de la génoise aux fraises reposaient, misérables, sur le plateau saccagé de crème. Pauline insista pour qu’Annie mange la dernière part, celle dont personne ne voulait jamais. Même si elle n’avait plus faim, la jeune femme s’exécuta de bon cœur et demanda à Julie d’aller lui préparer un café. Une fois l’adolescente disparue dans la maison, elle s’éclaircit la gorge.

« Je sais que ce n’est pas un moment facile, soupira-t-elle à voix basse, et je ne vous demande pas de faire semblant. Mais il faut que vous sachiez que je fais aussi cela pour vous. Pour nous tous.

— Ah oui ? ironisa Marc. Si c’était le cas, tu oublierais cette histoire et tu signerais ta démission sur-le-champ.

— Marc ! s’impatienta sa mère.

— Nous savons tout ça, ma chérie, soupira Louis. Nous n’avons plus besoin d’en parler. »

Tassée au bout de la table, Mélanie s’était absorbée dans l’examen d’un bavoir taché et faisait mine de n’avoir rien entendu. Mais elle se tourna vers sa belle-sœur et planta son regard dans le sien.

« Julie sera très triste.

— Franchement, tu crois que je ne m’en doute pas ? » répondit Annie, la voix mal assurée.

L’adolescente reparut dans le jardin, une tasse de café à la main. Les adultes piquèrent du nez dans leur assiette et désertèrent finalement la table. Dans les branches du saule, des merles chantaient leur indifférence aux affaires des hommes.

 

L’eau de vaisselle clapotait dans l’évier au rythme de la danse de l’éponge. Julie briquait les assiettes en tirant la langue. Installée à sa gauche, Annie essuyait les plats que lui tendait sa nièce avec une paire de torchons à carreaux. Le bac était trop haut pour qu’elle l’aide et ses parents n’avaient jamais voulu investir dans un lave-vaisselle. Selon son père, nettoyer des couverts sales était un bon prétexte pour tenir salon. Julie attrapa une cuillère maculée de crème et la porta à sa bouche avant de la plonger dans l’évier.

« Il y a quelque chose qui cloche avec Papa ? finit-elle par demander comme si la question la taraudait depuis des semaines.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Il a l’air triste.

— Fâché, peut-être, mais pas triste. »

L’adolescente prit le temps de la réflexion avant de poursuivre.

« Je crois qu’il est triste.

— Eh bien, ça lui passera.

— Je déteste quand il est contrarié. On dirait un nuage d’orage sur le point d’éclater. Il s’est énervé sur Maman l’autre jour. Il l’a traitée d’idiote.

— J’imagine que ton père traverse un moment difficile, il ne faut pas lui en vouloir. »

Julie hocha la tête, songeuse.

« J’ai l’impression que c’est après toi qu’il en a. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Rien, enfin. »

En son for intérieur, Julie corrigea sa réponse. Pas encore. Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir. La voix grave de Marc monta vers la cuisine.

« Julie ?

— Ici, P’pa ! »

Le frère d’Annie passa la tête par la porte. Dans la lumière de l’après-midi, avec les rideaux verts de la cuisine, il semblait moins courroucé, mais il s’agissait peut-être seulement des effets de la chaleur qui commençait à écraser le jardin.

« Oh… Je… rien, s’excusa-t-il en constatant qu’Annie se trouvait là. Je vous laisse discuter.

— Tu peux rester, Marc.

— C’est bon. »

L’obscurité du couloir ravala Marc et ses pas s’éloignèrent vers la véranda, où les parents s’adonnaient aux joies de la sieste post-déjeuner dans l’ombre tiède des murs en pierre.

« Tu vois ? »

Annie acquiesça. Elle était contrainte au secret et cette sensation était désagréable. Jamais elle n’avait caché quoi que ce soit à sa nièce. Petite, l’enfant s’était passionnée pour les récits de son aventurière de tante. Désormais, l’enthousiasme était plus contenu, mais toujours vaillant, ce qui rendait la dissimulation encore plus délicate.

Quand elles eurent terminé la vaisselle, elles s’essuyèrent les mains et abandonnèrent la cuisine avec la satisfaction du travail accompli. Julie poussa le fauteuil de sa tante jusqu’à la véranda. Dans le jardin, la nature ployait l’échine sous le poids du soleil, mais ici, l’ombre leur offrait un asile bienvenu. Enfoui dans les coussins d’un canapé, Louis ronflotait paisiblement. Penchée sur son épaule, un livre ouvert sur la poitrine et les lunettes sur le nez, Pauline avait elle aussi cédé au sommeil. Mélanie et Marc promenaient le bébé au bout du parc, près des haies qui bordaient le champ de colza.

Julie s’installa dans un fauteuil et compulsa son téléphone portable pour relever ses notifications. Sa tante l’observa, amusée, et réprima en elle l’envie de lui expliquer qu’on avait envoyé des hommes sur la Lune avec des ordinateurs cent fois moins perfectionnés que celui qu’elle tenait dans sa paume. Elle lui avait sans doute déjà raconté cette anecdote, et elle ne voulait pas devenir cette vieille tante qui ânonne toujours les mêmes histoires.

« Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda l’adolescente.

— Je ne sais pas. Me promener un peu. Et toi ? »

Julie se pencha sur l’accoudoir et hissa sur ses genoux un sac de toile, d’où elle tira une paire d’aiguilles à tricoter et une grosse pelote de laine rouge.

« Mamie m’apprend à tricoter.

— Vraiment ? Tu me montreras ?

— Elle ne t’a jamais expliqué ? »

Annie secoua la tête. Quand elle avait quitté la maison, son esprit était encombré de bien d’autres soucis que celui d’apprendre à tricoter des pulls : réussir ses études était sa principale préoccupation à l’époque, suivie de près par l’enthousiasme qu’elle ressentait à l’idée de laisser derrière elle maison et parents. Les adolescents partent du foyer avant d’être en âge d’apprécier les relations qu’ils entretiennent avec leur famille. Elle avait quelquefois nourri le sentiment d’avoir raté quelque chose, mais cette impression prégnante ne l’avait pourtant pas dissuadé de signer le contrat. Maintenant qu’elle était là, sa décision lui apparaissait sous un jour moins éclatant. Mais reculer était hors de question.

« À tout à l’heure. »

Julie sourit et, tandis que sa tante s’éloignait vers le jardin, fit cliqueter les aiguilles en métal l’une contre l’autre.

 

Plus tard dans l’après-midi, quand le soleil se fut un peu refroidi, Louis rejoignit sa fille au pied du cerisier. C’était un vieil arbre aux branches biscornues dont certaines menaçaient de chuter, mais ses fruits étaient délicieux et l’avaient toujours été.

Confortablement calée dans son fauteuil roulant, Annie leva les yeux vers sa cime et retraça en pensée l’itinéraire qu’elle avait suivi la dernière fois qu’elle y avait grimpé. S’agrippant aux deux grosses branches qui partaient de la base du tronc, elle s’était hissée à la force des bras avant de coincer son pied gauche dans le trou, à droite. Ensuite, elle avait crapahuté jusqu’en haut au gré des prises, comme si elle avait gravi les degrés d’une échelle. Les plus belles cerises poussaient au sommet, près du soleil, et elle avait toujours aimé monter là-haut s’en délecter quand les oiseaux daignaient lui en laisser.

Louis posa une main sur la nuque de sa fille.

« Je ne compte plus le nombre de fois que j’ai décidé de le couper, ce maudit arbre, dit-il.

— Je suis tombée toute seule. L’arbre n’y était pour rien. »

Son père secoua la tête. « Les cerises étaient vraiment bonnes cette année, dommage que tu arrives si tard. Ta mère en a congelé. »

Ç’aurait été idiot de couper un si bel arbre. D’une certaine manière, Annie lui devait tout : son handicap, bien sûr, mais aussi, et surtout, la rage qui l’avait poussée, une fois le traumatisme surmonté, à se dépasser pour ne pas être réduite à son simple statut de handicapée. Quelque part, elle lui en était reconnaissante. L’arbre avait été la source de tous ses maux et le point de départ de ses plus spectaculaires réussites.

La jeune femme détourna les yeux de la cime. Son père essayait de contenir sa tristesse, mais des larmes coulaient sur ses joues.

« Papa ?

— Tu es vraiment décidée, n’est-ce pas ?

— Nous en avons déjà parlé. Je croyais que…

— Je sais. Oublie ça. »

La mâchoire du père trembla sous le coup de l’émotion. Louis n’avait jamais été doué pour dissimuler ses sentiments, surtout depuis l’accident. Il était gonflé de fierté, bien entendu : le nom de sa fille apparaitrait dans les livres d’histoire. Mais il ne pouvait s’empêcher, très égoïstement, d’imaginer qu’un mot de sa part pourrait la convaincre de renoncer à son entreprise.

« Ma décision est irrévocable », murmura Annie comme si elle souhaitait bonne nuit à un enfant. Son père sécha ses larmes et renifla avant de lui ébouriffer les cheveux. Elle avait beau avoir trente-cinq ans, elle se sentait toujours gamine lorsqu’elle revenait au pied du cerisier en compagnie de son papa.

« Seulement deux jours, dit-il. C’est long et c’est court.

— Ce ne sera jamais assez long, répondit Annie. Autant faire comme si. »

Annie réussit à arracher un sourire à son père. Il s’était redressé, à croire que la voix de sa fille le soulageait d’une partie du fardeau.

« Il n’y a rien qui puisse rendre ce moment moins compliqué. Alors tu as raison, comme d’habitude : on va faire comme si. » Louis leva les yeux au ciel, pivota sur ses talons et remonta vers la maison.

 

Après dîner, Louis et Pauline s’installèrent devant la télévision pendant qu’Annie longeait le chemin qui traversait le jardin. Le soleil descendait sur la ligne d’horizon et teintait de rose la vaste étendue de colza plantée derrière la maison. Les champs ondulaient sous le vent, mer verte piquetée de jaune. Un tracteur faisait ronronner son moteur. Elle serra les freins du fauteuil à la lisière de la plantation et apprécia le spectacle pendant plusieurs minutes. Les cailloux du chemin crissèrent sous les pieds de son frère venu la rejoindre.

« Tu devrais revenir à la maison. Même si personne n’ose le dire, tout le monde a envie de passer du temps avec toi. »

Annie haussa les épaules.

« D’après toi, qu’est-ce qui symbolise le mieux ce moment ? Si tu devais emballer ce souvenir dans un objet, lequel choisirais-tu ? »

Marc plissa le front, ennuyé par la devinette.

« C’est une blague ?

— Non. Qu’est-ce que tu prendrais ? Une branche de cerisier ? Un morceau d’écorce ? Peut-être une poignée de terre, ou une fleur de colza… Non, il faut une chose qui dure, qui puisse garder ce souvenir en elle comme une photo dans un cadre. Une photo ? Elle risque de se déchirer si on n’y prend pas garde. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Mieux vaut quelque chose de solide.

— Tu as fini de parler pour ne rien dire ? »

Un silence combla l’espace qui les séparait l’un de l’autre.

« Tu te souviens des labyrinthes ? demanda-t-elle.

— Le propriétaire du champ nous détestait. »

Un rire les secoua, irrépressible, et l’atmosphère se détendit.

« Seulement des chemins, continua-t-elle, pas de quoi foutre en l’air sa récolte. Je me souviens des années à tournesols. Les saignées que nous tracions dans le champ étaient de vraies chausse-trappes. C’est dommage que ce ne soit pas une année à tournesols : je crois que j’aurais fait sécher une fleur pour y emprisonner ce moment.

— On s’en fiche, des tournesols. »

Marc s’agenouilla pour se mettre à sa hauteur et planta son regard dans le sien. Les yeux de son frère avaient toujours baigné dans ce bleu électrique qu’elle lui avait autrefois jalousé. Maintenant, elle leur trouvait un air paisible.

« C’est ça que je veux garder », dit Marc.

Ils s’empoignèrent les mains en s’en faire blanchir les articulations et restèrent longtemps serrés l’un contre l’autre, jusqu’à ce que le soleil disparaisse sous les champs et laisse le jour orphelin.

Quand ils rentrèrent, les chauves-souris virevoltaient en zigzag dans le jardin et autour d’eux comme elles l’avaient toujours fait et comme elles ne le feraient plus jamais. Dans la maison, tout était calme. Mélanie était partie coucher le bébé. Ses parents s’écartèrent pour lui faire une place sur le canapé. Elle se hissa hors du fauteuil et s’affala entre eux deux. Le monde retenait son souffle, mais la télévision continuait de rire comme si de rien n’était.

 

Le lendemain après-midi, une voiture grise se gara devant le portail. Le sigle d’une agence gouvernementale en ornait la portière. Annie réunit ses affaires et embrassa Julie.

« Je ne t’ai pas montré comment tricoter, s’inquiéta l’adolescente.

— La prochaine fois, ma belle. »

Toute la famille se tenait, stoïque, sur le pas de la porte. La station assise que lui imposait son handicap rendait difficiles les embrassades, mais chacun se pencha sur elle et la serra fort contre lui. D’un commun accord, ils avaient décidé de ne pas faire traîner ce moment en longueur. Même le bébé, qu’Annie connaissait à peine, lui suçota la joue, comme s’il savait qu’ils auraient pu, dans une autre vie, être bons amis.

« À bientôt », lui souffla sa mère à l’oreille. Annie voulut répondre, mais se garda de lui infliger davantage de peine. Après tout, sa mère avait peut-être raison : ce qui semblait aujourd’hui définitif pouvait aussi être la promesse d’un nouveau commencement. Qui savait vraiment où chacun d’entre eux se trouverait dans dix ou vingt ans ? Les paris étaient ouverts. Une chose était sûre : dans quelques minutes, tout le monde pleurerait à chaudes larmes. Mais c’était à ce prix qu’on se forgeait des souvenirs durables.

« Je vous aime. »

Elle avait pensé ces mots simples comme s’ils étaient les derniers qu’elle prononcerait jamais. Il n’en existait pas de meilleurs. Mais si elle restait là plus longtemps, son cœur se déchirerait : elle devait partir. Mâchoires serrées, elle actionna le fauteuil et traversa la cour sans se retourner. Le gravier crissait sous les roues et il lui semblait que ce son était le plus doux qui ait jamais résonné à ses oreilles. Le temps d’ouvrir la grille, elle se pencha pour ramasser une poignée de cailloux qu’elle fourra dans sa poche. Voilà où elle cacherait ses souvenirs.

Satisfaite, elle adressa un signe au chauffeur pour qu’il vienne la débarrasser de son sac. L’homme lui ouvrit la portière et l’aida à s’installer. La jeune femme hésita à lancer un regard en arrière, mais elle savait qu’elle les verrait pleurer sur le seuil et ne voulait pas emporter cette image avec elle. Elle ferma les paupières, se tourna vers eux et leur adressa un long signe de la main, auquel elle imagina qu’ils répondaient. Finalement, elle s’engouffra dans la voiture avant de ne plus pouvoir résister à l’envie de hurler. L’insigne sur la portière, qui représentait une lune cerclée d’étoiles, brilla sous un rayon de soleil.

 

La fusée décolla de Baïkonour dans un fracas épouvantable, comme si tous les séismes de l’Histoire s’étaient donné le mot pour secouer le cockpit. À travers le hublot, Annie admira les tempêtes de feu qui léchaient de langues ardentes le fuselage du vaisseau à sa sortie de l’atmosphère, puis ce fut le silence et la paix.

Ils s’arrimèrent comme prévu à la station spatiale et l’équipe dut encore patienter quelques jours avant de grimper dans la navette qui les conduirait sur Mars. Le premier vol habité vers la planète rouge était un aller sans retour : il en avait été convenu dès le début des sélections. Le vaisseau avalerait la distance qui sépare les deux planètes en un peu moins d’un an. Là, l’engin se scinderait en deux entités distinctes : l’une d’entre elles se poserait à la surface, l’autre orbiterait autour de l’astre pour servir de base intermédiaire. Annie serait chargée de maintenir le satellite en état de fonctionnement pendant que les premières opérations de terraformation se dérouleraient sur le sol martien. À terme, il s’agissait de transformer ce désert aride en un second point de chute pour l’humanité. Il faudrait des années, peut-être des siècles pour y parvenir, mais ce combat valait la peine d’être mené : celui de la survie, au nom d’une espèce.

Sitôt la fusée lancée comme une flèche vers sa cible, Annie se libéra des sangles qui la comprimaient et laissa l’absence de pesanteur la soulager du poids mort de ses jambes. Faute de gravité, elle n’était plus une ingénieure handicapée : juste une ingénieure. Elle colla sa joue contre le hublot et regarda la Terre s’éloigner. Dans la poche de sa combinaison, une poignée de gravier crissa tandis qu’elle levait le bras pour saluer la planète bleue.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

Le dos des oiseaux

Deepak et Sarita se connaissent à peine. Pourtant, ils vont se marier.

La famille Singh avait invité les Panranji à venir boire le chai à la maison. Même si l’accord avait été scellé et que Sarita épouserait Deepak au printemps prochain, il n’était pas plus mal que les futurs mariés fassent un peu plus ample connaissance avant la cérémonie.

À l’heure convenue, le père de Sarita conduisit la Toyota à travers les rues de Vijayawada en direction du quartier dans lequel vivaient les parents de Deepak. La voiture franchit le pont qui enjambait le fleuve Krishnâ. L’eau coulait en abondance. Dans quelques mois, avec les premières chaleurs, son flot se tarirait. Les équipes de cricket reviendraient alors s’entraîner sur ses berges pour profiter de la fraîcheur. Assise à l’arrière du véhicule, Sarita plongea dans le fleuve en pensées. Elle frissonnait sous son sari, mais le froid n’y était pour rien. Elle n’avait pas tous les jours l’occasion de se rendre de l’autre côté, là où les maisons étaient plus grandes et les rues plus calmes. Ce n’était pas une question de standing — les affaires du père de Sarita étaient prospères et ils auraient parfaitement pu s’y offrir une villa —, mais de tranquillité. L’urbanisation n’avait pas encore transformé totalement le quartier où ils vivaient : ils jouissaient d’une paix impensable sur la rive opposée. Là-bas, les gaz d’échappement le disputaient aux enseignes lumineuses et aux foules hystériques. C’était un monde différent, auquel elle devrait s’habituer tôt ou tard.

La voiture remonta l’avenue et s’enfonça dans le lotissement situé derrière le grand cinéma. Les chiens errants suivirent d’un œil épuisé la Toyota qui tournait à droite. Une vieille dame enveloppée d’or et de safran leur adressa un signe. Le père de Sarita appuya sur le frein et ouvrit la vitre.

— Où se trouve la maison des Singh ?

L’ancêtre, qui avait la peau dorée des Indiens du nord, lui répondit dans un charabia qui, une chose était sûre, n’était pas du hindi : plus certainement du panjabi ou de l’urdu. Le conducteur tenta de reformuler sa question en tamoul, sans plus de succès. Il dodelina, referma la vitre et poursuivit son chemin pour demander à quelqu’un d’autre. Les rues ici n’affichaient pas leur nom : si l’on habitait dans le coin, on connaissait la route.

La famille Paranji finit par se garer sur le bon trottoir. Un domestique avait été envoyé pour les guetter : quand il avait aperçu la voiture, il s’était mis à battre l’air avec ses bras pour attirer l’attention du chauffeur.

Sarita tâcha de ne pas déchirer le tissu de son sari en descendant du véhicule. Une odeur fruitée lui flatta les narines. Le jardin des Singh était planté de grands arbres au feuillage touffu et, même si la période des oranges s’était achevée, le ramage dégageait encore une fragrance agréable qui masquait celle de la ville. Deepak lui avait parlé de ces arbres au téléphone. Le garçon avait l’air de leur vouer une certaine affection.

Les parents de Deepak sortirent de la maison pour accueillir leurs invités. Ranjit, le père, leur donna l’accolade tandis que la mère, Shivani, agitait les mains devant les domestiques pour leur confier les tâches qu’elle estimait urgentes. Lorsqu’elle eut terminé, elle embrassa sa future belle-fille. Son souffle était lourd et des larmes de joie gonflaient ses yeux.

— Entrez, dit le père de Deepak. As-tu fait bon voyage, Siddarth ?

Le père de Sarita hocha la tête et lui tapa sur l’épaule.

— Le fleuve n’est pas si loin, mais cela fait longtemps que nous ne t’avons pas vu au Club, s’amusa-t-il.

Siddarth et Ranjit s’étaient rencontrés au Country Club de Vijayawada, une institution qui datait des Anglais. Le père de Sarita avait hérité du membership de son père, qui lui-même l’avait tenu de son père. Ranjit avait été admis quelques années plus tôt, après que le vote du conseil d’administration se soit prononcé en sa faveur. Ses parents n’avaient jamais roulé sur l’or, mais l’affaire était rentable : Ranjit s’était bâti un confortable pécule en moins de deux décennies.

— Comment se portent tes autos ?

— Elles ronronnent et se reproduisent plus vite que les singes. Le mois dernier, nous en avons livré cinquante-cinq.

Siddarth dodelina. Les autos étaient le cauchemar des conducteurs prudents, mais ces véhicules à trois roues se faufilaient dans les embouteillages et permettaient au petit peuple de se déplacer à moindres frais. Ils consommaient beaucoup, mais ils coûtaient si peu cher à la fabrication qu’ils finissaient par être vite rentables. La compagnie de Ranjit se chargeait également de l’exploitation et ponctionnait une redevance sur chaque auto en circulation.

— Irons-nous profiter de la climatisation à l’intérieur ?

— Avec plaisir.

Les patriarches traversèrent le patio et disparurent derrière la porte, suivis de près par leurs épouses et par Sarita qui inspectait déjà le jardin comme s’il était le sien. Une fois mariée, elle emménagerait chez ses beaux-parents. Elle avait donc tout intérêt à se fondre dès maintenant dans son nouvel environnement.

L’entrée donnait sur un salon très haut de plafond duquel tombait une fraîcheur bienvenue. Sans air conditionné, la vie dans cette région était une gageure, aussi dès qu’une famille commençait à gagner un peu d’argent, une centrale de climatisation était souvent le premier investissement.

Les domestiques s’affairèrent autour d’eux tandis qu’ils s’installaient dans de grands fauteuils protégés de serviettes en éponge. Une femme âgée déposa sur la desserte un plateau couvert de pâtisseries — des biscuits au beurre et à la noix de cajou ainsi que des bâtonnets de miel grillé — pendant que deux hommes plus jeunes versaient le chai dans les tasses. De l’autre côté du salon, près de la baie vitrée, une servante en sari bleu chassait les moustiques avec une raquette électrique.

— Deepak est à l’étage, dit sa mère. Il ne peut pas descendre aussi facilement qu’il le voudrait, dans son état…

Les visiteurs hochèrent la tête et se gardèrent de faire le moindre commentaire : la brave femme avait déjà suffisamment remercié les uns et les autres. Son fils était pour elle le trésor le plus précieux au monde, aussi le fait qu’une jeune fille au physique avenant, bien dotée et aimable ait accepté un tel mariage était un don des dieux. À chaque fois qu’elle avait échangé avec sa bru au téléphone, elle n’avait cessé de la couvrir d’éloges. La relation entre les deux femmes était devenue cordiale, même si Sarita savait que la cohabitation déterrerait des conflits dormants. La future épouse devrait s’y faire. Après tout, dans quelques semaines, elle serait sa fille : ses volontés auraient alors valeur de commandements.

— Prends un gâteau, dit la mère de Deepak. Prends-en deux, ou autant que tu veux. Tu as besoin de forces.

Par politesse plus que par appétit, Sarita enfourna plusieurs pâtisseries et mit un point d’honneur à se resservir de sa propre initiative. Elle fit passer le goût des galettes au beurre — trop farineuses selon elle — avec une gorgée de chai. Les épices qui flottaient à la surface du thé donnaient un soupçon de piquant qui compensait le côté laiteux de la boisson délicieusement sucré.

— Nous avons beaucoup à discuter, dit Ranjit. Peut-être que…

— Bien sûr, s’exclamèrent les mères en chœur.

Les matriarches s’arrachèrent aux bras de leurs fauteuils respectifs et invitèrent Sarita à faire de même.

— Nous serons au jardin, annonça la mère de Deepak.

Les deux femmes pivotèrent vers la jeune fille et l’accablèrent de regards lourds d’hésitation. Sarita sentit le rouge lui monter aux joues.

— Deepak voudrait discuter avec toi. Peut-être devrais-tu grimper ?

La fiancée hocha la tête. Ses boucles d’oreilles cliquetèrent. Sa belle-mère empoigna ses mains dans les siennes et l’embrassa.

— Tu es chez toi maintenant, ma belle Sarita.

Elle chercha le regard de sa mère qui, presque aussi heureuse que peinée, tentait de draper sa tristesse dans une dignité silencieuse. Finalement, les deux femmes abandonnèrent la promise au pied des escaliers et s’éloignèrent en direction de la cuisine.

La future mariée gravit les marches avec lenteur, presque solennité. Les mœurs avaient évolué depuis l’époque où les unions étaient arrangées par la famille sans consulter les principaux concernés : Deepak ne lui avait pas été imposé, mais suggéré. Il existait désormais une multitude de sites internet où pullulaient les candidats au mariage. Comme la plupart des gens de son âge, Sarita s’était créé plusieurs profils et avait discuté au téléphone avec certains de ses prétendants virtuels. La plupart ne lui avaient pas inspiré confiance. À écouter certaines voix nasillardes, traînantes ou trop assurées, elle s’était même sentie obligée de raccrocher avant de dire au revoir. Au final, c’était une bonne chose que leurs pères respectifs se soient déjà connus : elle n’aurait pas à quitter sa ville natale — ce qui était un soulagement — et à défaut de se marier par amour, elle épouserait un homme doux et intelligent. Avec Deepak, le courant était passé tout de suite : au bout de dix minutes de conversation, ils riaient comme deux amis de longue date. Ils s’étaient rencontrés à plusieurs reprises, le plus souvent chez lui car sa condition physique l’empêchait de se déplacer trop loin. À chaque fois, Sarita avait passé un délicieux moment. Cela ne voulait pas dire qu’ils s’aimeraient un jour, mais ils s’amuseraient ensemble.

Une fois au premier étage, Sarita traversa le salon et le bar. Du bruit montait de la salle de jeu, dont la porte était entrouverte.

La télévision était allumée. Dos à elle, casque sur les oreilles, Deepak appuyait comme un forcené sur les boutons d’une manette. Le jeu vidéo dans lequel il s’était immergé n’évoquait rien à Sarita. Pour elle, il s’agissait d’un divertissement bruyant et sans intérêt, qui n’offrait pas de prise avec le réel. Mais Deepak aimait s’y plonger comme dans un lac duquel il ne sortait que pour affronter le monde, avec tous les désagréments que le combat impliquait.

— Deepak ?

Les écouteurs l’empêchaient d’entendre quoi que ce soit, mais elle ne voulait pas le surprendre. Un homme dans sa condition devait être ménagé. Elle actionna l’interrupteur du plafonnier. Deepak jeta un œil en l’air, retira son casque et tourna la tête. À croiser le regard de Sarita, son visage s’illumina d’un grand sourire.

— Je ne pensais pas que vous deviez venir si tôt !

— Nos pères sont en grande discussion. Nos mères comptent les fleurs pendant ce temps, plaisanta-t-elle.

Deepak chercha dans les yeux de sa future épouse une étincelle qu’il ne décela pas.

— Ça va ?

— Disons que c’est inhabituel.

— Cela t’ennuie ?

— Quoi donc ?

— Tout ça. Mais nous sommes déjà des fruits presque pourris, n’est-ce pas ?

— Parle pour toi : je n’ai que vingt-cinq ans.

La jeune fille gratta le mur du bout de l’ongle. À son âge, se marier était devenu plus qu’une nécessité, presque une urgence. Deepak affichait presque trente ans au compteur, ce qui faisait de lui un vieux garçon.

— Viens t’asseoir.

— Je préfèrerais que nous allions au petit salon.

Deepak hocha la tête et éteignit la télévision. Un soupir lui gonfla la poitrine.

— C’est encore pire cette semaine : j’ai l’impression qu’on me plante des poignards dans le dos à chaque fois que je me lève.

— Tu veux de l’aide ?

— Pas d’une demi-portion, répondit-il avec un sourire las.

Deepak déploya son corps gigantesque. Une grimace de douleur effaça son rictus tandis qu’il se redressait en tremblant. Le garçon mesurait plus de deux mètres trente, ce qui faisait de lui l’homme le plus grand d’Inde, sinon du monde entier. Le plafond de sa chambre avait été rehaussé peu de temps après son quinzième anniversaire, mais l’architecture de la maison l’obligeait à se tordre le cou sitôt qu’il voulait se déplacer à l’étage. Seul le rez-de-chaussée l’autorisait à se mouvoir sans contrainte ni souffrance.

— Tu es sûr que tu ne veux pas d’aide ?

Appuyé sur le fauteuil, le garçon fronça les sourcils et fit signe à la jeune fille. Quand elle fut assez proche, il déposa une main gigantesque sur son épaule : Sarita lui servirait de canne et de guide, tant il avait quelquefois du mal à maintenir son équilibre. Ensemble, ils quittèrent la salle de jeu et s’installèrent au petit salon, où les domestiques leur versèrent le chai. La chaleur de la paume de Deepak pulsa longtemps dans l’épaule de Sarita, comme si une blanchisseuse y avait passé un fer chaud.

— De quoi veux-tu parler ?

Le garçon retrouva le sourire. Pour lui qui avait connu une adolescence tumultueuse, la présence de Sarita était un baume, chacun de ses gestes un spectacle et le moindre de ses mots une douceur pour l’oreille.

— Pose-moi des questions et j’y répondrai : si nous devons nous marier, un peu d’honnêteté ne nous fera pas de mal.

Sarita dodelina et réfléchit, un doigt plaqué sur les lèvres.

— J’ai bien quelque chose à te demander, mais je ne sais pas si je peux.

— Bien sûr que si.

— Tu es certain ?

— Absolument.

— Je ne voudrais pas que tu prennes peur.

— C’est maintenant que je prends peur.

— Je vais chercher une autre question.

— C’est trop tard !

— J’ai déjà oublié.

— Menteuse !

Le couple échangea un regard amusé.

— Est-ce que tu aimes la glace ? finit-elle par demander.

Deepak plissa le front.

— Pose-moi la question à laquelle tu avais pensé en premier.

La jeune fille sourit.

— C’était celle-là. Vu ma consommation, tu devras gagner assez d’argent pour remplir le frigo de crème au chocolat.

Sarita et Deepak s’esclaffèrent de concert : l’écho de leur hilarité résonna comme une chanson aux oreilles de leurs parents qui, réunis en bas des escaliers, essayaient de percer le secret de leur conversation.

 

Quand le corps de Deepak s’était décidé à rattraper son retard de croissance, celui-ci n’avait pas fait les choses à moitié. Chétif jusqu’à l’adolescence, l’unique fils des Singh s’était brusquement mis à pousser plus vite que du bambou, si bien que ses camarades de classe cessèrent aussitôt de l’appeler « marmouset » pour le surnommer « haricot ». Longtemps, ses parents avaient imaginé que l’anatomie de leur rejeton ne faisait que compenser le temps perdu. Mais quand Deepak dépassa les deux mètres — eux-mêmes atteignaient à peine le mètre soixante-dix — ils en conçurent une certaine inquiétude et consultèrent les meilleurs médecins d’Hyderabad. Après des analyses de sang et des scanners, on diagnostiqua à l’enfant un désordre hormonal : un mystérieux mécanisme empêchait son corps d’arrêter de grandir. S’il continuait ainsi, sa tête finirait par percer le plafond. On lui prodigua un traitement qui ne fit que ralentir le processus : car quoi qu’il arrive, Deepak pousserait jusqu’à la fin de ses jours.

Entre l’après-midi où Sarita et lui s’entretinrent à l’étage et le jour du mariage, seulement trois mois s’écoulèrent. Pourtant, Deepak avait déjà grandi de quinze centimètres.

Ce matin-là, le jeune homme enfila son costume à grand-peine. Les manches étaient trop serrées, la kurta pas assez large, et même le pajama était trop court : le pantalon lui arrivait au milieu des mollets. Sa mère le serina vertement : comment avait-il pu se montrer si peu responsable en faisant prendre ses mesures par le tailleur si longtemps avant la cérémonie ? Il rentra le ventre au moment d’enfiler sa chemise tissée. Sitôt terminée la première partie du mariage, il revêtirait une tenue plus confortable. Il n’avait plus qu’à prendre son mal en patience.

Sur les coups de sept heures, son père vint frapper à la porte. Les invités, les yeux encore collés de sommeil, s’étaient massés devant l’entrée de la salle et discutaient, un verre de chai à la main. L’odeur des fleurs lui monta à la tête tandis qu’un vertige s’emparait de lui.

— N’as-tu pas trop mal ? lui demanda son père en le menant à travers la foule des spectateurs qu’il dépassait de plusieurs têtes.

— C’est un jour heureux, répondit Deepak.

S’ils avaient ensemble récité les prières avant le lever du soleil, le garçon n’avait pas vu sa future épouse depuis plus d’une heure. Lorsque leurs yeux se croisèrent sur le seuil, Deepak sentit son cœur s’enflammer dans sa poitrine. Il voulut la saluer, mais l’emmanchure de sa kurta craqua quand il leva le bras.

Suivant la coutume, Deepak débuta la cérémonie par un refus jeté à la face du père de sa prochaine femme. Le mariage traditionnel confrontait le futur époux à un choix entre la vie d’ascète et celle d’homme marié : l’existence d’ermite était censée l’attirer davantage, car plus paisible. Il prétendit donc opter pour la liberté et quitta la salle, tandis que Ranjit emboîtait le pas à son beau-fils dans une pantomime répétée mille fois pour le convaincre de tous les avantages qu’il trouverait à épouser Sarita. Ils tournèrent autour de la salle et longèrent le chemin à l’extérieur, où les invités les suivirent en cortège. Ils poursuivirent ce petit jeu jusqu’à la barrière : là, conformément au plan, Deepak accepta l’offre de son beau-père sous les ovations du public. La tradition voulait qu’un officiant déploie une ombrelle remplie de pétales au-dessus de la tête du jeune marié, mais Deepak était beaucoup trop grand pour que quelqu’un la tienne si haut. Un cousin de Siddarth se hissa sur les épaules de son oncle et tâcha de soulever le parapluie à bout de bras. Finalement, il réussit à répandre les fleurs à peu près correctement et, au grand soulagement de l’assistance, on put passer à la suite du programme.

Escorté par le cortège, le fiancé remonta l’allée pour retrouver Sarita sur les marches. Son cœur s’incendia à nouveau. Ils échangèrent un sourire et poursuivirent leur chemin ensemble vers le jardin.

L’épreuve des colliers déclencha l’hilarité générale car, si Sarita n’était pas grande, Deepak n’avait absolument pas besoin d’aide pour se rendre inaccessible. À ce stade des noces, les familles et les amis des mariés devaient hisser les heureux jeunes promis sur leurs épaules, afin qu’ils soient tous les deux le plus en hauteur possible. Afin de se prouver leur dévotion, les époux devaient dès lors se jeter des couronnes de fleurs autour du cou, comme à la fête foraine. Les autres essayaient, par jeu, d’empêcher les parures d’arriver à bon port et sautaient en l’air comme des joueurs de volleyball pour préserver le célibat de leur parent. Dans le cas de Deepak, la difficulté était toute relative : cinq hommes le soulevaient, si bien que le haut de son crâne culminait à trois mètres cinquante. Il n’avait plus qu’à bien viser — vers le bas — pour atteindre sa fiancée. L’effort était tout autre dans le camp adverse où, pour couronner la tête du marié, il eut fallu des échasses ou une paire d’ailes. Deepak, malgré la douleur, se pencha pour que Sarita enfile les colliers et tout le monde applaudit.

Le couple s’installa sur la balancelle censée consacrer leur union, mais les charnières cédèrent sous le poids du garçon. Certains spectateurs ne purent s’empêcher d’y voir un mauvais présage, mais tous se turent et une seconde plus tard, la balancelle était remplacée par deux chaises de jardin. Les femmes entourèrent les mariés, entonnèrent les chansons de fertilité et jetèrent des boulettes de riz dans toutes les directions. Enfin, on tendit à Sarita une écuelle de lait fermenté dont elle dut boire le contenu à mesure qu’on la lui remplissait encore et encore. Si la jeune fille aimait la glace, la boisson lui causa des crampes d’estomac. Son sourire s’estompa le temps pour elle de terminer le bol, mais réapparut sitôt qu’au son des tambours et des cornes, ils rentrèrent pour poursuivre la cérémonie.

Deepak enfila un dhoti — une très longue bande de tissu blanc nouée à la taille et qui, bien enroulée autour des hanches, faisait un vêtement confortable — et retira sa kurta, son torse désormais seulement paré des colliers de fleurs dont le parfum puissant lui piquait les yeux. Ils s’assirent sous la tenture qui symbolisait le temple et les brahmanes entonnèrent la suite des mantras en allumant des bouquets d’encens.

La cérémonie dura des heures, au cours desquelles Deepak et Sarita répétèrent des prières qu’ils ne comprenaient pas et des invocations à des dieux auxquels ils ne croyaient pas vraiment. Ils marchèrent autour de l’autel, brûlèrent des plantes dans un braséro, s’échangèrent des fruits et piétinèrent des pierres. Les invités, pour lesquels un buffet avait été dressé dans le jardin, entraient et sortaient de la salle au gré de leur envie.

Quand Deepak prit Sarita sur ses genoux, ils furent proclamés mariés. Les jeunes gens jouèrent les mannequins pour les photos, serrèrent des mains à s’en faire des ampoules et sourirent tant qu’ils purent. Ils devaient réserver un peu d’énergie pour la cérémonie des cadeaux, qui aurait lieu quelques jours plus tard et consisterait en un long défilé devant un parterre de photographes où ils devraient poser avec tous les convives à tour de rôle. Cette épreuve durerait des heures : après cela, ils n’auraient sans doute plus envie de sourire pendant des semaines. Mais malgré l’épuisement, Deepak et Sarita affichaient des mines réjouies.

Ils libérèrent les invités et poursuivirent le rituel à l’abri des regards, jusqu’au coucher du soleil. Lorsqu’enfin ils rentrèrent chez eux, les nouveaux mariés eurent à peine la force de faire l’amour. Mais au moment de fermer les paupières pour s’abandonner au sommeil, ils éprouvèrent tous les deux un certain sentiment de félicité conjugale.

 

La douleur de ses courbatures incommoda Sarita bien avant qu’elle ouvre les yeux. La nuit avait été courte et le mariage épuisant, si bien que même ses paupières renâclaient au travail. Elle s’étira de tout son long et de tout son large, profitant du lit aux dimensions ubuesques fabriqué sur mesure pour le jeune couple. Lorsqu’elle finit par sortir de son demi-sommeil, elle réalisa qu’elle était seule dans la couche. Intriguée, elle appela son mari, sans succès.

Le temps de se brosser les cheveux et d’enfiler une robe de chambre pour ne pas effrayer sa belle-famille au matin du premier jour, l’épouse descendit les escaliers sans faire de bruit. La mère de Deepak était enfoncée dans l’un des fauteuils du grand salon, le regard fixé sur un point vague. Quand Sarita pénétra dans la pièce, elle sursauta et posa une main sur sa poitrine.

— Oh, c’est toi. Viens ici, ma fille.

La mère l’attira à elle et l’obligea à s’asseoir sur ses genoux. Les traits de son visage étaient tirés, comme si la nuit avait été mauvaise. Sarita, au contraire, resplendissait.

— Où est Deepak ? demanda la mariée.

La mère dodelina et inclina le front pour fuir le regard de sa belle-fille. On lui dissimulait quelque chose.

— Que s’est-il passé ? fit Sarita.

— Une rechute.

La mère de Deepak gémit avant de se cacher derrière le voile de ses cheveux.

— Il est dans le jardin, glapit-elle.

Anxieuse, la jeune femme abandonna les genoux maternels et se dirigea d’un bon pas vers le patio. Elle croisa des domestiques, mais ces derniers évitèrent son regard comme s’ils détenaient la clef d’un lourd secret dont ils ne pouvaient rien révéler, sinon à laisser la nouvelle venue en prendre connaissance par ses propres moyens.

Sarita ouvrit la porte. L’air était déjà pesant et les nuages noirs. Dans quelques heures, la mousson détremperait le sol et nettoierait le fleuve. Pour le moment, l’atmosphère gorgée d’eau était à couper au couteau. Une odeur de putréfaction flottait dans l’air, à peine masquée par les senteurs fruitées du jardin. Son jardin désormais.

Elle remarqua la silhouette de Deepak à l’autre bout du terrain. Les chaussures mouillées de rosée, elle contourna le bosquet de palmiers et s’approcha de son époux, qui était assis sur une souche. Deepak ployait l’échine sous le poids d’un remords dont elle ne devinait pas encore la nature. Un soupir souleva ses épaules noueuses. Bientôt, il entendit sa femme arriver et tourna la tête :

— Oh, tu es réveillée ? As-tu bien dormi ? Je ne pouvais pas rester au lit.

— Tu n’avais plus sommeil ?

— Pas exactement.

Deepak se redressa comme une girafe qui, ayant étanché sa soif, reprend sa position verticale. Sarita manqua de hurler : Deepak mesurait un bon mètre de plus qu’au moment où ils s’étaient couchés.

— Comment est-ce possible ? s’exclama-t-elle. Il faut que tu ailles à l’hôpital !

Deepak pencha la tête.

— Pour qu’ils me scient les jambes ? Je ne sais pas.

— Oh, mon pauvre mari…

Elle se précipita sur lui pour l’étreindre, mais ses bras étaient devenus trop courts pour qu’elle puisse faire le tour de sa cage thoracique.

— Rassure-toi, dit le garçon, mon père s’occupe de tout. L’hôpital est prévenu. Le problème, c’est que je ne tiens plus dans la voiture… mais Papa a loué une camionnette qui ne devrait plus tarder. Papa s’occupe de tout…

Sans plus pouvoir rien ajouter, Deepak s’effondra en larmes. Le cœur brisé, Sarita lui caressa les joues et les essuya avec sa robe de chambre. Ils avaient beau n’être mariés que depuis quelques heures, elle sentait un feu nouveau brûler en elle.

— J’irai avec toi.

— Nous n’en aurons pas pour longtemps et je préfère que ma mère ne reste pas seule. Elle est dévastée, tu sais, c’est une femme qui a la tête sur les épaules et qui connait la vraie souffrance, mais elle déteste la solitude. Tu es sa fille unique, maintenant. Cela me rendrait heureux de te savoir près d’elle pendant que mon père m’emmène à la clinique.

Sarita acquiesça à contrecœur. Deepak voulut passer sa main sur le visage de sa femme, mais il réalisa que sa paume était déjà plus grande que sa tête tout entière. Sa taille de géant n’avait plus rien d’humain. Siddarth, le père de Deepak, parut à ce moment.

— Le camion est là, dit-il. Bonjour Sarita, as-tu bien dormi ?

Ils échangèrent un sourire triste et, sans épiloguer, aidèrent Deepak à se dresser sur ses pieds. Son pantalon de pyjama lui faisait maintenant office de bermuda.

— Nous ne serons pas longs, répéta l’époux à sa femme.

— Ça m’étonnerait, répondit-elle en son for intérieur.

Sarita suivit des yeux le père et le fils qui s’éloignaient, cahin-caha, puis retourna dans la maison le cœur lourd. Sans qu’elle puisse se l’expliquer, un pressentiment hurlait en elle qu’elle portait — peut-être en partie seulement — la responsabilité de l’état de son mari.

 

Les jours suivants, Deepak ne revint pas. Chaque midi, Sarita et sa mère se rendaient à l’hôpital pour tenir compagnie au colosse. Ce dernier se languissait de la maison. Son état était stable et, bien que le personnel soignant ait dû mobiliser l’énergie de quelques charpentiers pour lui bâtir un lit solide, l’établissement se révélait plutôt compréhensif. Les docteurs se succédaient à son chevet, tant par curiosité que par ambition, flairant de loin le prix Nobel. Bientôt, les journalistes sollicitèrent l’autorisation d’accéder au malade. Les rumeurs allaient bon train et celle de la présence d’un géant avait fini par transpirer des murs de la clinique pour se répandre à travers les venelles de Vijayawada. Face à l’insistance dont ils firent preuve, Deepak accepta d’être filmé et interviewé.

— Tu n’es pas obligé, lui répétait son épouse.

Mais l’exercice, s’il était inédit, ne manquait pas de séduire le jeune homme. Les premiers reportages furent diffusés à la télévision et furent vite repris par les chaînes nationales, lesquelles dépêchèrent à leur tour des envoyés spéciaux. Deux jours plus tard, les premiers reporters étrangers, d’abord chinois, puis européens, firent le déplacement. Une équipe de journalistes français surprit une délégation de brahmanes venus bénir l’attraction locale et trouva l’image suffisamment pittoresque pour être retransmise au vingt heures. Le lendemain, les médias européens répandirent la rumeur selon laquelle en Inde, on vénérait désormais un géant que l’on prenait pour un dieu. Deepak considérait ces allégations comme des plaisanteries et ne s’en inquiétait pas, jusqu’au jour où la foule des fidèles, convaincue par la télévision, se massa au pied de l’hôpital, obligeant le directeur à demander à la police de dégager l’entrée des urgences. On suggéra alors à Deepak et à sa famille de réfléchir à une solution, car cette situation ne pouvait pas durer.

— Tu ne t’ennuies pas trop ? le questionna Sarita.

Les pieds de Deepak chatouillaient presque le mur opposé. Pendant ce temps, des inspecteurs du Livre Guinness des Records mesuraient son formidable corps à l’aide de plusieurs mètres-rubans agrafés les uns aux autres.

— J’ai l’impression d’être la reine d’une ruche en ébullition.

— Ce n’est pas moi qui suis censée pondre ?

Ils échangèrent un regard entendu et Sarita posa sa main sur son ventre. Deepak hurla sa joie, et son cri envoya valdinguer les inspecteurs dans les cordes. Ils étaient passés à deux doigts de la crise cardiaque.

— Comment est-ce possible ? s’écria le géant.

— Tu veux que je te fasse un dessin ? J’espère juste qu’avec tout ça, il tiendra davantage de sa mère que de son père.

Deepak lui prit la main et manqua de lui broyer les phalanges.

— Je dois m’occuper de toi.

— Et moi de toi, répondit-elle.

— Pouvons-nous prendre une photo ? demanda en anglais le type du Livre des Records.

Maintenant habitué à sourire pour l’objectif, le couple pivota vers le photographe.

— Vous êtes désormais l’homme le plus grand de tous les temps, annonça l’inspecteur. Félicitations !

Les officiels les remercièrent, puis refermèrent la porte derrière eux en quittant la chambre. Dans le couloir, les mariés entrevirent la masse de ceux qui se pressaient pour approcher — ou même seulement apercevoir — la légende vivante.

— Rentre maintenant, lui conseilla Deepak. Tu ne dois pas être bousculée.

— Ce n’est encore qu’une miette de pain dans mon ventre, objecta Sarita.

— Reviens me voir demain. Nous irons nous promener. L’hôpital dit que nous devons partir. Le temps pour mon père d’achever les travaux au premier étage, je serai vite à la maison.

Sarita n’insista pas. À l’ombre de ce géant si populaire, la vie paraissait l’avoir vouée à une destinée extraordinaire. Ses doutes et ses craintes avaient pu lui peser, mais ils s’étaient envolés.

La mariée voulut rentrer en auto mais, auréolée de sa gloire inattendue, le conducteur refusa son argent et lui baisa même la main avant de la laisser filer.

 

Le lendemain matin, un coup de fil de l’hôpital la tira du lit. Elle alluma la télévision pour découvrir les images de la façade défoncée du bâtiment, comme si une bombe avait éventré ses murs.

— Votre mari est sorti, lui expliqua le directeur de la clinique au téléphone, lui-même ému à ne pas savoir trouver ses mots.

Sarita s’habilla en quatrième vitesse, jeta ses beaux-parents dans la voiture et fonça vers l’hôpital. Deepak les vit arriver de loin et les salua d’un geste. Un air triste se peignait sur son visage. Debout au milieu des jardins, penaud, le géant haussa les épaules tandis qu’à ses pieds gigotait une fourmilière grouillante de journalistes et de policiers. Le garçon avait été victime d’une poussée de croissance fulgurante pendant la nuit : il mesurait désormais plus de dix mètres, ce qui était impensable. À voir son pauvre mari, Sarita fondit en larmes.

— Je suis désolé, dit le titan, et tous se bouchèrent les oreilles au son de sa voix terrible.

Sarita dodelina. Elle était effrayée, mais elle laissa Deepak l’attraper par la taille et la déposer sur son épaule comme un oiseau apprivoisé. Il voulut la consoler, mais ne trouva en guise de réconfort qu’une poignée de plaisanteries.

— Je rentrerai ce soir, gémit-il.

— Il faudra s’essuyer les pieds, protesta son épouse entre rires et larmes.

— Crois-tu que nous referons l’amour un jour ?

En bas, le public étouffa un gloussement.

— Ils t’entendent, tu sais. Ta voix est si forte.

Le géant s’excusa. Sa femme se lova contre sa joue et lui chuchota son affection à l’oreille. Deepak voulut pleurer, mais ne trouva en lui qu’un sentiment noir qui compressait son ventre et lui tiraillait la poitrine.

— Je crois que moi aussi, gronda-t-il.

Sarita sur l’épaule, le colosse enjamba le public et se dirigea vers la maison, escorté par quatre motos de police.

 

À compter de ce jour, Deepak et Sarita dormirent dans le jardin sous une immense toile de tente où la mousson tapait des pieds. Le terrain était encore assez vaste pour accueillir le fils Singh, mais ses parents songeaient à vendre la maison pour acheter plus grand. Peut-être un stade abandonné ou un entrepôt agricole.

— Ce n’est pas la peine, leur conseilla Deepak. Je suis bien ici, et Sarita ne souhaite pas déménager.

Le ventre de son épouse gonflait à mesure qu’il grandissait. Deux mois et quatre crises de croissance plus tard, Deepak mesurait plus de vingt-cinq mètres. La toile de tente s’avéra dès lors inutile : arrivé à cette taille, la pluie le rafraichissait davantage qu’elle ne l’incommodait, et Sarita pouvait dormir dans le creux de son oreille. Il devait simplement prendre garde de ne pas se gratter, sans quoi il aurait pu l’écraser comme un vulgaire insecte. Le port d’un bonnet de nuit aux dimensions spectaculaires résolut ce problème. Obligé de vivre nu comme un ver, le géant dissimulait sa pudeur sous des nattes de palmier, ce qui amusait beaucoup les journalistes qui pointaient leurs objectifs sur lui depuis le trottoir où ils campaient.

— Que ferons-nous si tu devais encore grandir ? demandait la jeune femme.

Le titan n’avait pas de réponse à cette question. Il avait déjà écarté deux propositions d’emploi alléchantes, une en tant que divinité à plein temps au temple de la colline et une autre en tant que soldat dans l’armée indienne. Les militaires avaient très vite repéré le potentiel dissuasif d’un être si formidable et lui avaient fait parvenir plusieurs missives. Le montant de la solde offerte augmentait d’un chiffre à chaque courrier, mais l’armée ne l’intéressait pas. Ce qu’il voulait, c’était pouvoir passer du temps avec Sarita. Il la voyait à peine désormais : à ses yeux, son épouse était aussi minuscule qu’une souris.

Un matin, l’armée envoya une dernière lettre. Face à la menace que représentait une telle créature, ils émettaient un ultimatum : si Deepak persistait dans son refus, les autorités le considèreraient comme un péril pour la sécurité nationale. Accablé, il écouta attentivement sa femme lui lire l’injonction à l’oreille. Une colère sourde monta dans son ventre. Il aurait pu se ruer jusqu’à la première base et la réduire en miettes d’une simple pichenette, mais un tel coup de sang signerait son arrêt de mort : il devrait affronter l’ire du monde tout entier, qui en tous lieux et en tout temps aime détruire les idoles qu’il s’est bâties.

— Tu dois partir. Il le faut, dit Sarita.

Mais Deepak n’était pas de cet avis : la vue du ventre rebondi de sa femme était la seule chose pour laquelle il se sentait encore l’envie de rire.

— Je te rendrai visite, le supplia-t-elle. Tu te cacheras et je te rejoindrai sitôt que ta sécurité sera assurée.

Le vœu était pieux, mais c’était l’unique manière qu’elle avait pu imaginer pour mettre son géant de mari à l’abri.

La nuit venue, elle décida de dormir dans la chambre conjugale. Ses douleurs de dos l’empêchaient de trouver le repos dans l’oreille de Deepak et la fatigue avait fini par devenir insupportable. Elle se déshabilla, se délassa sous une douche froide et déplia les draps. Égarée au milieu de son lit immense, elle chercha longtemps une raison valable de fermer les paupières.

Quand, sur les coups de deux heures, un formidable tremblement de terre la tira du sommeil, elle se leva en sursaut et pencha la tête par la fenêtre. Le jardin était vide.

 

Quelques mois après l’accouchement, Sarita décida d’aller retrouver son mari et avertit ses deux paires de parents de son départ imminent. La terre entière savait, grâce aux hélicoptères et aux images satellites, que la chose immense qui avait autrefois été Deepak avait trouvé refuge au Pôle Sud. De chagrin autant que d’ennui, le garçon s’était laissé grandir et mesurait désormais plusieurs centaines de mètres. Le géant vivait couché au milieu du désert de glace, où personne ne venait lui chercher querelle. La neige recouvrait petit à petit sa carcasse devenue topographie, et le changeait en une gigantesque montagne.

Grâce à l’argent que lui donnèrent ses parents, Sarita monta dans un vol reliant Vijayawada à Mumbai. De là, elle gagna l’Australie, où elle embarqua sur un navire de plaisance qui proposait à des voyageurs fortunés de visiter l’Antarctique. La traversée dura six jours, mais s’avéra étrangement confortable. Les premiers icebergs en vue, Sarita alluma le couffin que son père avait commandé à ses ingénieurs : il s’agissait d’une bulle translucide à toute épreuve dans laquelle le bébé, ainsi protégé, n’aurait pas à subir les frimas du Pôle Sud.

À son arrivée, une délégation de scientifiques l’attendait au pied de l’embarcadère. Ils n’ignoraient rien de l’endroit où se terrait le géant. Ils l’avaient même approché à plusieurs fois.

— Vous vous rendez compte, s’exclamèrent-ils un peu plus loin, qu’il a nagé jusqu’ici. Pour lui, la Terre n’est qu’une piscine.

Sans plus de cérémonie, ils grimpèrent dans un véhicule équipé de chenilles et filèrent en direction de l’ouest. Quelques heures plus tard, ils virent les contours d’une montagne se dessiner sur la ligne l’horizon.

— C’est lui.

Emmitouflée dans une combinaison, Sarita s’extirpa de l’engin et, d’un geste autoritaire, indiqua aux scientifiques qu’elle préférait continuer seule. Le couffin sous le bras, elle remonta le chemin qui la séparait du massif blanc. Là, elle chercha la main de Deepak et se hissa sur ses doigts comme sur un escalier. Elle grimpa le long du biceps telle une araignée et, au terme d’un effort qui lui coupa le souffle, escalada l’épaule, le cou et enfin la joue du titan. Son œil mesurait la taille d’une piscine, sa bouche celle d’une arène. Quant à son nez, il formait un pic au milieu du terrain vallonné de son visage.

Elle tira un porte-voix de son sac, l’alluma et cria :

— Deepak, c’est moi !

Le géant ouvrit une paupière dans un formidable craquement de glace.

— Je suis venue te présenter notre enfant !

À ces mots, le colosse desserra les mâchoires et murmura :

— Sarita ?

Deepak avait beau ne plus rien avoir d’humain, il n’avait pas oublié que la taille de son larynx l’astreignait à un presque silence s’il ne voulait pas déchirer les tympans de ses interlocuteurs lilliputiens. Sarita portait un casque anti-bruit, mais elle craignait que les vibrations de la luette de son compagnon ne la fassent vaciller et qu’elle perde l’équilibre avec le couffin.

— Elle s’appelle Gandhra, hurla Sarita en présentant la bulle climatisée devant la prunelle de son terrible mari.

La terre gronda sous les pieds de la jeune épouse. Deepak souriait.

— Je la vois à peine, chuchota-t-il comme un blizzard. On dirait juste une larme. J’aurais besoin d’une loupe.

— Une loupe à ta taille ? cria Sarita dans le porte-voix. Tu ferais mieux de rétrécir…

Ces paroles lui serrèrent le cœur. Gandhra hurlait. Le titan souleva une main colossale et l’invita à grimper dessus. Sarita s’exécuta et, dans un tourbillon de flocons, fut transportée sur le sol en un clin d’œil. Deepak s’était redressé. Sa tête se perdait désormais dans le ciel brumeux. De là-haut, il pouvait parler à haute et intelligible voix.

— Va-t-en, dit-il. Je suis trop grand pour ce monde.

Accablée de chagrin, Sarita n’insista pas. Elle savait que Deepak avait raison. La jeune femme revint sur ses pas, sa fille au bout du bras, et regagna le véhicule tout-terrain.

 

À son retour en Inde, Sarita s’installa pour de bon chez les Singh. Elle commanda un nouveau lit et se comporta dès lors avec les parents de Deepak comme s’ils étaient les siens. Quelques semaines plus tard, un séisme terrifiant secoua la planète. Au petit jour, la télévision diffusa les images qu’avait capturées un télescope spatial. Elles montraient une ombre titanesque agenouillée sur le Pôle Sud comme sur un plongeoir. Sa tête frôlait désormais les limites de la stratosphère.

On y voyait la silhouette de Deepak se détendre comme un ressort, et le garçon s’arracher à l’attraction terrestre pour disparaître dans l’espace infini.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©

En laisse

Peut-on vraiment laisser toute responsabilité derrière soi pour changer de vie ?

Comme une rangée de fenêtres ouvertes sur un pays où tout était plus beau, les affiches s’étalaient, énormes et bien alignées, tout le long du quai. Si la station de métro se parait d’ordinaire de représentations figées de produits électroménagers, de promesses de voyages exotiques à prix réduit, de spectacles à couper le souffle ou d’offres de crédits alléchantes, un seul et même visage tapissait toute la rame et donnait à la station des allures de cage à souris autour de laquelle se serait massée une foule de clones aux sourires identiques, observant d’un œil cynique le sinistre manège des transports en commun.

Encore ensommeillé, Ferdinand longea la plateforme jusqu’au distributeur de boissons et planta ses pieds dans le béton en attendant que le métro daigne se présenter à lui. L’expérience des années lui avait enseigné qu’en se plaçant à cet endroit exact, il se mettait à l’abri des courants d’air qui soufflaient depuis les couloirs jusqu’au quai, mais également que s’il montait dans le train à cette hauteur, il trouverait à sa sortie des escalators. Partisan du moindre effort comme tous les gens de son espèce, Ferdinand en était arrivé à compter les pas qui séparaient le wagon de l’entrée du personnel et priait chaque jour pour que le chemin se rallonge, si possible indéfiniment, pour qu’il n’ait jamais à arriver au boulot. Mais le chemin était cruel et ne bougeait pas d’un iota, contraignant Ferdinand à remonter l’avenue jusqu’au carrefour suivant, à longer l’entrée souterraine du centre commercial, à appuyer sur le bouton de l’interphone en se plaçant bien en face pour que l’agent de sécurité puisse contrôler son visage depuis son écran et à attendre le grésillement nasillard du déverrouillage pour pousser la porte. Son trajet quotidien était une litanie, une chanson mille fois apprise, un poème ennuyeux dont il pouvait réciter de mémoire chaque syllabe, même dans le désordre, sans en oublier une seule.

Ce matin-là, Ferdinand cessa un instant de scruter le bout de ses chaussures vernies — celles qui lui faisaient si mal aux pieds, mais son responsable avait tellement insisté pour qu’il les porte, question de crédibilité face aux clients, qu’il avait fini par déposer les armes — et leva la tête en papillonnant des paupières.

Il avait appris à fermer son esprit aux publicités, ou plutôt à tant s’y absorber qu’il pouvait y entrer et en sortir sans jamais retenir de quoi la réclame faisait l’article, tel un plongeur sec comme une momie à peine hors de l’eau. Il tomba nez à nez avec l’affiche et sut que celle-ci était d’une trempe différente : l’image irradiait une force d’attraction stupéfiante. Peut-être était-il fatigué de résister ? Il se trouva bientôt incapable de quitter le placard du regard : c’était comme si on avait scotché ses paupières à ses sourcils. Dans l’impossibilité de cligner, ses globes oculaires s’asséchèrent, le démangèrent, pulsèrent dans ses orbites, si bien qu’il dut se pincer la cuisse à travers la poche de son pantalon pour s’arracher au charme. Un bâillement fit craquer sa mâchoire. Il étouffa en lui le besoin urgent de se coller une baffe et avança d’un pas.

Le panneau publicitaire — répété à l’identique sur l’intégralité des emplacements dévolus à cet effet — présentait le visage souriant d’une jeune femme à la rousseur splendide. Ses pommettes étaient hautes, son nez piqueté de charmantes taches de soleil. Ses lèvres gorgées de vie comme un fruit mûr semblaient vouloir s’ouvrir pour vous avaler tout rond et dessinaient une courbe qui chantait l’écho de celle de son menton. Son cou, gracile et délicat, disparaissait sous les frontières qui séparent le monde de la prosaïque réalité de celui des publicités. Quant à ses cheveux, ils tombaient en pluie d’automne sur un front sans défaut, tel un rideau de frisures dont chaque brin était une insulte au monothéisme tant il hurlait sa perfection.

Mais Ferdinand, même subjugué par cette beauté irréelle, ne s’était trouvé hypnotisé ni par le cou, ni par le menton, ni par les cheveux, la bouche ou le nez délicieusement retroussé de la créature de papier : ses yeux, en revanche, ses yeux… Ses yeux étaient des clous dont elle se servirait pour placarder son souvenir partout sur les murs de la mémoire de Ferdinand. Ils brillaient d’une flamme où dansaient des ombres démentes : si un juge l’avait interrogé avec un regard pareil, nul doute que Ferdinand aurait avoué tous ses crimes, ceux qu’il avait commis comme ceux des autres.

Au prix d’un effort herculéen, l’employé parvint à détacher son attention de l’admirable rousse et à lire les quelques mots de réclame qui y étaient accolés :

« Marre des responsabilités ? Marre de votre travail ? Marre de votre existence ? Nous avons une solution. »

Une adresse inscrite en lettres grasses pointait vers un quartier que Ferdinand ne connaissait que de nom : il s’agissait d’un endroit cossu, voire bourgeois, où il aurait eu honte de déambuler rien qu’à se regarder dans le reflet d’une vitrine. Même si son travail l’obligeait à endosser un costume en journée, il nourrissait le sentiment que les personnes les plus aisées étaient capables de reconnaître un faux riche à des kilomètres. Ce n’était pas tout de porter de jolis vêtements : encore fallait-il en épouser les coutures comme une seconde peau. Les chemises et les vestes de Ferdinand le gênaient aux emmanchures. Quant à ses pantalons, achetés par lots de quatre sur internet, ils s’avéraient si mal coupés qu’ils le grattaient là où il lui était impossible de se soulager en public. Il nota néanmoins l’adresse dans un coin de sa tête, oubliant un instant que la jeune femme de l’affiche était probablement mannequin et qu’elle avait sans doute été engagée pour promouvoir les services de l’entreprise le temps d’une séance photo.

Une alerte le tira de sa rêverie. Le métro arrivait. Un soupir lui souleva la poitrine et serra encore davantage son ventre rebondi dans les plis de sa chemise bon marché. Le train s’arrêta à la hauteur souhaitée : Ferdinand grimpa dans le wagon d’un pas traînant et s’installa sur le strapontin qui, s’imaginait-il, devait par la force des choses commencer à prendre la forme de son postérieur. Les portes claquèrent et le convoi s’ébranla. À la station suivante, la rousse le fixait toujours droit dans les yeux.

 

L’immeuble ressemblait à ses voisins, sinon qu’une plaque gravée au nom de l’entreprise ornait le linteau de la porte vitrée. Ferdinand déglutit à grand-peine et lissa sa plus belle veste du plat de la main avant d’actionner l’interphone. Pour tout alibi, il avait prétexté devant sa femme et son fils une réunion tardive. Si l’enfant avait paru déçu, son épouse s’était contentée d’un haussement d’épaules. L’explication ne tenait pas la route, puisque Ferdinand, en tant qu’employé de base, n’était jamais convié aux instances décisionnelles. Mais elle avait jugé bon de passer le mensonge sous silence, résignée qu’elle était à le laisser mijoter dans son désarroi solitaire.

Une voix nasillarde résonna dans le haut-parleur.

« Oui ?

— C’est Ferdinand. Je viens pour…

Je sais pourquoi vous venez. »

Le verrou claqua sourdement et Ferdinand poussa le battant. Dans la mesure où l’on pouvait déduire du poids de sa porte d’entrée la richesse d’un immeuble, cette bâtisse-là titillait les sommets. Sitôt franchi le seuil, un grand escalier moquetté de rouge s’élevait jusqu’au vestibule. L’employé gravit les marches et s’étonna du fait que, malgré les hauts plafonds de pierre qui donnaient au visiteur l’impression de pénétrer dans le gosier d’une baleine, le bruit de ses pas était assourdi par l’épaisseur du revêtement. En silence, il se glissa dans le hall et chercha le bon étage sur les boîtes aux lettres, alignées en rangs d’oignons le long du mur opposé. Chaque intitulé était dactylographié avec soin, la moindre bavure d’encre proscrite, la moindre rayure polie au besoin par un concierge que Ferdinand imaginait aussi affable qu’efficace. Les bureaux se situaient au dernier étage.

Il appela l’ascenseur. Les portes cuivrées s’ouvrirent en chuintant, déversant sur le tapis une flaque de lumière dorée. Ferdinand en conçut une certaine émotion : avec un peu de chance, le véhicule l’emporterait peut-être au Paradis. Il pénétra dans la cabine et laissa les portes se refermer sur lui comme un sarcophage. Sans à-coups, la machine glissa sur ses rails et le rapprocha du ciel en un clin d’œil. À son arrivée, une cloche retentit. Un homme à la mise impeccable l’attendait déjà sur le palier.

« Si vous voulez bien me suivre… » ronronna l’hôte d’accueil.

L’inconnu invita Ferdinand à lui emboîter le pas le long d’un grand corridor au parquet grinçant. Sur les murs s’alignaient peintures, gravures et autres œuvres d’art dont le visiteur ne douta pas un instant de l’authenticité. Comme si cela ne suffisait pas, les semelles de ses chaussures neuves couinaient sur le bois ciré. Sur le moment, il souhaita pouvoir se transformer en tortue pour rentrer la tête dans ses épaules.

« Vous attendrez dans la salle 2 », dit le jeune homme au teint parfait en tendant un doigt mollasson vers une porte mi-close. Ferdinand opina du chef pour donner l’image d’un garçon habitué à cette typologie de situation et pensa à l’odeur de sueur rance qui montait de ses aisselles lorsqu’il se laissait submerger par la panique. Il inspira comme pour plonger et poussa la porte de la salle 2. Aussitôt, une puanteur inqualifiable lui frappa les sinus.

La pièce était remplie d’une foule aussi bigarrée que silencieuse, assise sur des chaises en plastique et des bancs d’écolier : des hommes pour la plupart, même si une poignée de femmes aux tempes grises et aux yeux fatigués faisaient de leur possible pour se fondre dans les murs. La salle d’attente exhalait une odeur de sueur, de vieille urine et d’impatience qui prit Ferdinand à la gorge : le salon était haut et large, mais n’était percé d’aucune fenêtre. L’hôte d’accueil parut remarquer le trouble du visiteur.

« Tout va bien ? demanda-t-il d’une voix monocorde qui trahissait son indifférence.

— Oui oui », souffla-t-il.

Surmontant son dégoût, Ferdinand s’installa sur le seul siège qui demeurait inoccupé. Un clochard édenté darda sur lui un regard noir, comme si le nouveau venu s’apprêtait à lui arracher un morceau de viande chèrement volé. À bien y regarder, la moitié de ceux qui attendaient ici paraissaient sortir des entrailles de la rue ou, à défaut, habiter là où le monde entier aurait à peine daigné poser l’orteil. Il jeta un œil inquiet autour de lui : il n’y avait aucun magazine dans lequel s’absorber, aucune affiche à scruter, aucun écran où s’oublier. Las, il tira son smartphone de sa poche et consulta l’état de sa batterie avant de se lancer dans une partie de son casse-tête favori.

Quatre heures s’étaient écoulées et son téléphone venait de rendre l’âme dans d’atroces souffrances lorsque, suant, convaincu d’avoir épongé les odeurs de ses camarades de cellule et fatigué, Ferdinand entendit prononcer son nom. Le temps n’avait pas eu de prise sur l’hôte d’accueil : ses cheveux de jais impeccablement plaqués en arrière avaient des airs de casque en plastique.

« Elle vous attend. »

L’employé se repeigna, arrangea sa chemise comme il put et suivit le garçon. Au fond du couloir, ils s’arrêtèrent devant une porte beige à la poignée dorée. Le jeune homme frappa doucement.

« Entrez. »

Ferdinand manqua de tomber à la renverse : assise derrière un petit bureau où luisait une lampe à abat-jour, la femme rousse de la publicité venait de l’enjoindre à s’installer. S’il se sentait déjà sale, pouilleux et crasseux, cette impression se décupla sitôt qu’il s’approcha : un délicat effluve sucré émanait d’elle comme d’une fleur éclose du jour. Il voulut s’excuser de présenter une si triste mise, lui expliquer pour l’attente et pour les clochards dans la salle, mais les mots s’étranglèrent dans sa gorge : elle était probablement au courant et il ne se voyait pas embarrasser son hôtesse d’une polémique sur les odeurs d’urine.

« Bonjour, Ferdinand. Je suis Kyrstin Kunst. Comment allez-vous ? » soupira-t-elle d’une voix suave.

Elle lui tendit une main de porcelaine qu’il s’empressa de serrer doucement, comme un papillon que l’on capture et qu’on a peur d’abîmer. Sa peau bouillait comme dans ses rêves. Sans qu’il puisse le contrôler, une bosse naquit derrière la fermeture éclair de son pantalon. Il se dépêcha de s’asseoir sur la chaise face au bureau pour dissimuler sa gêne. Une ombre passa sur le visage de la rousse.

« Vous ai-je offert de vous asseoir, Ferdinand ? »

Confus, le visiteur se releva aussi sec. La femme le détailla de haut en bas, constata l’origine de son embarras et eut un sourire satisfait.

« C’est bien. Asseyez-vous. »

Honteux, Ferdinand se ploya à nouveau et, cette fois-ci, croisa les jambes et les bras. La fierté ne l’avait jamais étouffé, pourtant un pincement lui serra le cœur de s’être ainsi laissé humilier. Mais après tout, Ferdinand était devenu au fil des années un spécialiste des déshonneurs en tous genres : à cet égard, son emploi s’était révélé une source inépuisable d’expériences et d’apprentissage.

Kyrstin Kunst compulsa le dossier que Ferdinand avait envoyé par la poste deux semaines auparavant et referma la chemise cartonnée presque aussitôt, comme si elle connaissait déjà la vie du visiteur sur le bout de ses doigts parfaitement manucurés. Ses ongles nacrés cliquetèrent sur la table et elle dévoila un sourire à faire blêmir les peintres de la Renaissance. La publicité du métro, qui avait pourtant réussi à le subjuguer, ne rendait qu’un piètre hommage à sa beauté.

« Vous êtes ici parce que vous ne supportez plus l’existence, n’est-ce pas, Ferdinand ? Le quotidien n’est plus qu’un parasite sanguinaire qui vous gratte chaque seconde de chaque minute de chaque heure de la journée. Le poids des responsabilités est devenu trop lourd à porter. Vous désirez ardemment une nouvelle existence, dégagée des contraintes et du jugement des autres. N’est-ce pas là ce que vous voulez ? » termina-t-elle dans un murmure qui frisait l’indécence.

Le visiteur secoua vigoureusement la tête.

« Debout. Déshabillez-vous ! » ordonna-t-elle alors.

Le rouge lui monta aux joues, mais l’employé savait pourquoi il était venu. Résigné, Ferdinand se leva et déboutonna lentement sa chemise. Était-ce l’atmosphère feutrée du bureau ou la présence électrisante de Kyrstin Kunst, mais il s’imaginait mal refuser quoi que ce soit à présent qu’il se trouvait ici, avec elle, après en avoir tant rêvé. S’il se montrait obéissant, peut-être recevrait-il une récompense.

« N’y pensez même pas, gronda la jeune femme qui paraissait lire dans ses perverses pensées. Allons, enlevez tout. Plus vite. »

Paniqué par son ton impérieux et peiné à l’idée de la décevoir, Ferdinand embraya la vitesse supérieure. Après avoir desserré sa ceinture, il quitta son pantalon, son caleçon et ses chaussettes. Dans la précipitation, son érection s’était aplatie comme une crêpe. Au moins conservait-il un semblant de dignité.

Une fois nu comme un ver, debout devant le bureau, il releva la tête, honteux, et sentit la morsure de la flamme sombre qu’il avait cru deviner sur l’affiche dans les yeux de Kyrstin Kunst. Elle irradiait littéralement dans toute la pièce et chauffait maintenant sa peau hérissée de chair de poule. La jeune femme fit claquer sa langue et se leva de son fauteuil.

« Vous savez, Ferdinand, la plupart de ceux que je reçois ici n’arrivent même pas à quitter leur manteau sur commande. Vous faites preuve de beaucoup d’abnégation, et c’est une qualité que je valorise au plus haut point. Nous sélectionnons nos candidats avec soin. À n’en pas douter, vous postulez au bon endroit : je n’avais pas vu quelqu’un se déshabiller aussi vite devant une inconnue depuis longtemps. »

La rousse contourna son bureau et s’approcha de Ferdinand. Elle portait un jean qui enserrait ses cuisses rondes comme du caoutchouc. Des baskets fantaisie enrobaient ses pieds, qu’il trouva plus grands qu’il se les était imaginés. Elle se planta devant lui. S’il avait bandé, son sexe lui aurait touché le ventre.

« Ouvrez la bouche. »

Il s’exécuta. La jeune femme inspecta sa dentition et maugréa. « Il faudra refaire ces plombages. Certains sont branlants, à deux doigts de s’effondrer. » Elle leva la main et, sans crier gare, lui enfonça les doigts dans la bouche. Elle pinça une molaire et la secoua pour en éprouver la solidité. « Mouais. » Elle lui caressa la joue. Il s’était rasé avant de venir. Elle parut apprécier l’effort, surtout à une époque où la plupart des hommes se laissaient pousser la barbe.

« Votre dossier médical indique vous êtes à jour de vos vaccins. C’est très bien. C’est de plus en plus dur à trouver, de nos jours, des gens qui prennent soin d’eux. Restent vos dents, mais les travaux sont minimes : nous collaborons avec un cabinet qui vous arrangera ça en moins de deux. »

Ferdinand repensa à la mutuelle à laquelle son employeur obligeait tous les salariés à cotiser. Il avait d’abord renâclé à l’idée de consacrer une partie — aussi infime soit-elle — de sa microscopique rétribution à se payer une couverture médicale, mais il fallait bien avouer que cette formalité l’avait tiré plus d’une fois de l’embarras, notamment en cas de rage de dents. Bien sûr, le contrat n’allait pas jusqu’à offrir les soins les plus luxueux, pour lesquels il aurait dû débourser des frais de sa propre poche, mais la police d’assurance parait au plus pressé : sans cela, il se serait probablement contenté de trous dans la gencive. Il remercia également le ciel d’avoir songé à emporter une boîte de chewing-gum avec lui.

D’un geste délicat, mais ferme, Kyrstin Kunst lui referma la mâchoire et inspecta le reste de son crâne. Ses cheveux avaient été coupés court la semaine précédente. Il donnait l’impression d’un homme plutôt propre sur lui et en bonne santé, malgré le début de bedaine qui lui pendait par-dessus la ceinture. La rousse gratta l’intérieur de son oreille droite, y trouva quelques miettes de cérumen qu’elle renifla telle une experte en sécrétions avant de les porter à sa langue. « Ça fera l’affaire », dit-elle davantage pour elle-même que pour lui. Elle lui administra une petite tape à l’arrière du crâne et passaà la suite de l’inspection. Elle tâta d’abord ses mains, puis ses bras, ses épaules et son dos.

« Petites tensions musculaires ? Détendez-vous, Ferdinand. Vous faites du très bon boulot jusqu’ici. Ne me décevez pas. » L’homme serra les dents et laissa l’inconnue l’ausculter sous toutes les coutures. Elle planta soudain ses ongles entre ses omoplates.

« Qu’est-ce que c’est que cette cicatrice ?

— Un accident, quand j’étais gamin.

— Que vous est-il arrivé ?

— Je suis tombé dans les escaliers. Je faisais l’imbécile. J’ai voulu me raccrocher à la rambarde, mais mes doigts ont glissé. Trois semaines d’immobilisation et plusieurs points de suture.

— Vous ne l’avez pas précisé dans le dossier, siffla-t-elle d’un air déçu.

— Je n’imaginais pas qu’une cicatrice puisse me disqualifier…

— Certains de nos clients sont pointilleux. Ils peuvent renâcler devant certains défauts, surtout les marques trop visibles. »

Un ongle acéré lui laboura la peau le long de la colonne vertébrale.

« Ça fait mal ? »

Bien sûr que ça faisait mal. Ça faisait même un mal de chien. « Pas vraiment », grinça Ferdinand. Une goutte de sang lui dévala les reins et coula entre ses fesses. Kyrstin Kunst étouffa un rire. Sans prévenir, elle empoigna à pleines mains la ceinture de graisse qui lui mangeait le ventre et la secoua de haut en bas.

« Et ça, qu’est-ce que c’est ?

— Je… mon ventre.

— Non. C’est du gras. Il faudra perdre ça. À vue de nez, quinze bons kilos. Je vous veux maigre comme une figue séchée, vous comprenez ? Sitôt le contrat signé, vous aurez un mois pour fondre, compris ? »

Ferdinand hocha la tête. Cela faisait des années qu’il accumulait les kilos en remettant à plus tard son inscription à la salle de sport. En attendant, il avait amassé le gras comme d’autres constituaient une fortune et, chaque année, achetait ses pantalons dans la taille supérieure. Il ne portait plus vraiment foi au reflet qu’il contemplait dans les miroirs : il préférait l’ignorer, le contester même, et rentrait le ventre quand sa famille l’obligeait à aller piquer une tête à la piscine municipale une fois par mois. Au fond, son adiposité le dégoûtait, comme un plat trop copieusement saucé qui finit par perdre toute saveur, mais il était trop peureux — ou sans doute trop fainéant — pour s’y attaquer. Son gras était une montagne aux contreforts escarpés, aux sentes sinueuses, aux rochers acérés. Mieux valait lui tourner le dos et se laisser entraîner par la pente.

« Le médiocre n’est pas envisageable », murmura la rousse du bout des lèvres, mais ses mots cinglaient plus durement que l’extrémité d’un fouet. « Vous me perdrez ce ventre, Ferdinand, parce que de là où je me tiens, je vois à peine ce qu’il dissimule. »

La rousse empoigna les bouées qui pendaient sur ses hanches et y enfonça ses ongles. Lorsqu’elle les relâcha, son corps remua comme de la gelée anglaise. Elle se colla presque contre lui pour tâter ses fesses. Son haleine chaude contre son torse réveilla en Ferdinand des instincts bestiaux. Il s’imagina la repousser, lui arracher ses vêtements et la dévorer, mais sa mère l’avait trop bien élevé pour qu’il se comporte comme un animal ou un vulgaire criminel. Le souffle court, il laissa la jeune femme tripoter son arrière-train flasque.

« C’est mou », dit-elle. Kyrstin Kunst n’avait pas tort. Ferdinand était un homme-flan. « Avant de vous mettre en circulation, nous devrons nous assurer que vous correspondez aux critères d’excellence qui ont fait la renommée de cette maison. »

Elle recula d’un pas et baissa les yeux vers son entrejambe.

« Mais il est certains membres pour lesquelles des séances de musculation ne sont d’aucune utilité. Quel coq êtes-vous, Ferdinand ? »

La question virevolta dans sa tête sans qu’il puisse l’attraper au vol. Il entrouvrit les lèvres, voulut trouver une réponse intelligente qui, à coup sûr, l’élèverait au-dessus du lot de la médiocrité quotidienne qu’elle décrivait plus tôt, mais ne parvint qu’à afficher une moue consternée. Il n’était pas un coq, de quelque espèce soit-il : tout juste était-il assez taciturne pour être un chien, et encore, pas un bien méchant : il y avait en lui quelque chose du mulet, âpre à la tâche et peu exigeant quant à la rétribution. Sans s’annoncer, la rousse lui empoigna la verge d’une main et les bourses de l’autre. Son geste n’avait rien d’érotique, davantage un examen de routine qu’une invitation.

« Il faut que tout fonctionne », poursuivit-elle en lui malaxant les parties intimes. « Vous devez être prêt à n’importe quel moment, dans n’importe quelles conditions. »

Elle frotta ses paumes l’une contre l’autre et les porta à son nez. Nonobstant ses craintes, elle ne grimaça pas. Cette femme possédait l’assurance et la morgue d’un médecin habitué aux cas désespérés. Elle fit volte-face et marcha d’un pas léger jusqu’à la porte. Ferdinand tourna la tête et suivit des yeux le roulis de ses fesses. Ses pieds étaient incapables ne serait-ce que de remuer un orteil. Quant à balbutier des excuses et s’enfuir, il n’en était plus question : son excitation était telle que s’il était retourné maintenant chez lui, il aurait fait l’amour à son épouse comme s’il rentrait de guerre. Il l’aurait violentée, il lui aurait fait mal, il se serait défoulé jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus l’un comme l’autre.

« Envoyez-la », ordonna Kyrstin Kunst, la tête passée à travers l’embrasure. Elle referma le battant et marcha jusqu’au mur opposé où se découpait une petite porte. La lumière tamisée obscurcissait les reliefs et comprimait les distances, si bien qu’il sembla à Ferdinand que la jeune femme se perdait dans les ténèbres pour ne plus jamais en réémerger. Un cliquètement de serrure résonna, assourdi par les parois épaisses recouvertes de tentures, et la petite porte s’ouvrit. Une ombre grotesque apparut dans l’encadrement.

« Dépêche-toi », dit la rousse.

Kyrstin Kunst ne revint pas seule : elle tenait par la main une seconde femme au visage fermé, nue comme lui. La beauté de cette dernière, si toutefois elle existait, souffrait difficilement la comparaison avec celle de la rousse, brûlante et si évidente qu’elle sautait aux yeux. L’inconnue était brune, courte sur pattes, et de son abdomen pendait aussi un petit ventre flasque qui masquait une partie de sa toison pubienne. Elle se tenait tordue, la mâchoire prognathe, et ses épais sourcils marquaient le départ d’un front trop haut qui donnait sur la plage d’une chevelure clairsemée pour son âge. Elle ne devait pas avoir plus de quarante ans, mais en paraissait dix de plus. Sa peau d’un gris terne suintait l’ennui et la résignation. Elle darda un regard amorphe sur Ferdinand. Sa bouche était un pli qui n’invitait pas à la discussion.

« Nos clients pourront faire preuve d’impatience : il faudra que vous soyez toujours sur le qui-vive, prêt à monter sur le pont. Montrez-moi ce que vous valez, Ferdinand. »

L’homme n’avait pas besoin d’un supplément d’explication : l’ordre était clair. Pas vraiment inspiré, il empoigna le sein droit de l’inconnue. L’autre réagit à peine, comme hantée par le souvenir de dizaines, peut-être de centaines, d’entretiens comme celui-ci. Ferdinand ferma les yeux et frotta son bas-ventre contre celui de la femme nue, imaginant le visage de Kyrstin Kunst, de son épouse, puis des deux en même temps, et mélangea leurs traits en son for intérieur en priant pour que le sang afflue là où il devait affluer.

« Maintenant ! » gronda la rousse. L’ordre réveilla en Ferdinand une énergie insoupçonnée. Aussitôt au garde-à-vous, il s’emboîta dans la visiteuse et accomplit sa besogne avec l’application du bon élève, à même le sol. Lorsque Kyrstin Kunst le demandait, il changeait de position. Quand Kyrstin Kunst exigea qu’il jappe comme un chien ou qu’il grogne comme un cochon, il s’exécuta. Lorsque Kyrstin Kunst lui ordonna de se retirer alors qu’il atteignait le pic de son orgasme et qu’il commençait tout juste à apprécier l’échange, il obéit et se termina à la main, face aux deux femmes. L’inconnue nettoya le tapis avec un mouchoir en papier et s’en fut par où elle était partie sans prononcer une parole.

« Je me trompe rarement, Ferdinand : je pense qu’avec un peu d’entraînement, vous serez prêt. »

Le ridicule le gagna. Il connaissait ce sentiment de vide qui le submergeait après l’orgasme, mais il n’en avait jamais fait l’expérience devant une inconnue. Mais Kyrstin Kunst n’était pas une inconnue : de fait, elle était devenue son seul horizon. Il baissa la tête et la remercia platement. D’un geste, elle l’invita à reprendre place au bureau, où elle s’installa également. Le cuir du fauteuil lui colla aux fesses, mais il se garda bien d’en faire part à la rousse.

La jeune femme sortit d’un tiroir une enveloppe kraft qu’elle fit glisser vers Ferdinand.

« Votre contrat.

— Je… je suis engagé ? balbutia l’homme nu.

— Vous ferez l’affaire. »

Ferdinand extirpa les feuillets et les parcourut en diagonale. Il était si pressé de signer qu’il pesta intérieurement contre l’épaisseur du contrat, le nombre d’alinéas, de clauses, et la quantité de paraphes qu’il aurait à apposer avant d’en avoir terminé.

« Réfléchissez bien, dit la rousse. Ce contrat est un engagement à vie. En le signant, vous renoncerez à tout. »

L’homme hocha la tête et poursuivit son examen des documents juridiques. Cela faisait des jours que, dans le silence de sa réflexion, il pesait le pour et le contre. Il ne comptait plus les heures qu’il avait passées à éplucher la brochure, à s’en imprégner, quitte à être capable d’en réciter certains extraits de mémoire, comme un évangile. Il savait ce qu’il laissait derrière lui : une femme qui ne l’aimait pas plus qu’un vieil animal de compagnie, un enfant à qui il n’aurait sans doute pas transmis grand-chose d’autre que de la résignation et un boulot qui, à bien des égards, ressemblait davantage à un sépulcre qu’à un véritable emploi tant il était parvenu à s’y enterrer. Il n’abandonnait rien : de fait, il gagnait presque tout.

Il venait à peine de recouvrer sa respiration, mais son esprit avait la clarté d’un lac de montagne. Ce n’était pas pour rien que l’examen d’admission se terminait par un rapport sexuel : la lucidité qu’on éprouvait juste après l’apothéose était propice à l’établissement d’un contrat.

« J’ai bien lu, souffla Ferdinand.

— Bien. Prenez de quoi écrire. »

L’homme tourna la tête et choisit un stylo à plume dans le pot à crayons déposé devant lui. Kyrsten Kunst fit claquer son adorable langue.

« Pas celui-là. »

Docile, il reposa l’instrument et jeta son dévolu sur un autre. « Pas celui-là non plus. » Sans s’interroger, il lâcha le stylo et exécuta ce manège jusqu’à ce que la rousse s’en lasse. Il s’agissait du premier commandement de son nouvel emploi : réfléchir ne faisait plus partie du champ de ses prérogatives.

Finalement, Ferdinand apposa ses paraphes et sa signature au bas du document. Kyrstin Kunst afficha une moue satisfaite et rangea le contrat dans une armoire en métal qu’elle referma à clef.

« Tu viens d’exécuter ton dernier acte d’homme libre. Maintenant, debout ! » tonna la rousse.

Ferdinand bondit de sa chaise et se dressa au garde-à-vous. Sa chair flasque dansa sur ses os lorsqu’il se figea tel un chien d’arrêt. Quelque part au fond de lui, dans son ventre, un poids venait de s’évaporer.

« Nous allons devoir te choisir un nouveau nom, esclave. Tous les esclaves ne peuvent pas s’appeler esclave, n’est-ce pas ? »

Elle tourna autour de lui et chercha l’inspiration dans le mobilier du bureau, comme elle le faisait toujours. Ceux qui renonçaient à leur liberté au profit de l’entreprise abandonnaient également tout le reste : famille, possessions, jusqu’à leur identité. Ferdinand déglutit à attendant que le sort s’abatte sur lui. La décision ne lui appartenait plus : en signant le document, il autorisait désormais ses maîtres à disposer de lui comme bon leur semblerait. La perte n’était pas grande : le système ne donnerait jamais à des individus de sa trempe un infini panel de possibilités. En se libérant du poids des décisions du quotidien, Ferdinand subirait les désidératas de ses propriétaires, la chose était entendue, mais il serait nourri, logé, blanchi — seulement si on l’obligeait à se vêtir — à vie. Le marché des esclaves, après avoir pâti de la mauvaise presse de l’Histoire, connaissait un nouvel essor : on se bousculait au portillon pour abandonner toute dignité et confier son sort aux mains d’une autorité supérieure.

Enfin heureux, Ferdinand caressa une nouvelle fois du regard les fesses de sa maîtresse. Maintenant qu’il était à peine plus qu’une bête douée de raison, il avait le droit de se laisser aller à ses instincts les plus sombres. La jeune femme tourna lentement autour de lui et finit par poser les yeux sur un bol de méditation tibétain qui trônait au sommet d’une colonne, sous une cloche de verre.

« Tu n’es plus digne de répondre au nom que t’ont donné tes parents. Tu n’es plus qu’un objet et, comme tous les objets, tu t’appelleras en conséquence. Bol. C’est pas mal, non ? Ta nouvelle propriétaire appréciera, j’en suis sûre. »

Le cœur de Ferdinand — non, de bol — se serra en réalisant qu’il ne deviendrait pas l’esclave de Kyrstin Kunst. La jeune femme lut le dépit sur son visage et lui administra une claque sur la cuisse.

« Nous t’envoyons chez une vieille femme très riche qui est à peine assez forte pour tenir debout. Tu lui seras très utile. J’ai entendu dire que malgré son âge, elle nourrissait encore quelques perversions intéressantes. Tu en profiteras pour perdre du poids. Peut-être qu’un jour, si l’envie me vient, je te prendrai à mon service. En attendant, tu vas aller pétrir de la pâte périmée. »

Ragaillardi par la perspective aussi lointaine qu’hypothétique d’entrer au service de Kyrstin Kunst, Ferdinand — non, bol ! — sourit.

« Tu trouves ça drôle ? Tu as raison. »

La rousse éclata d’un rire clair et dirigea ses pas vers une commode Louis XVI qui sommeillait derrière son bureau. Ouvrant un tiroir, elle extirpa d’un nœud de lanières de cuir un ravissant collier de chien. Son nouvel uniforme. Elle s’empara d’un marqueur indélébile et inscrivit sur la plaque vierge les trois lettres de son nouveau prénom, sans majuscule ni fioritures. Une fois sa besogne terminée, elle jeta le collier à bol. Pendant ce temps, l’hôte d’accueil avait fait irruption dans le bureau et avait enfourné les vêtements de feu Ferdinand dans un grand sac-poubelle avec le reste de ses affaires, portefeuille et téléphone portable compris.

L’esclave prit une inspiration. La lanière crantée posée sur ses paumes ouvertes, bol ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine gratitude : pour une fois, le destin lui avait fait un cadeau. Il avait même fait preuve de clémence.

Bien décidé à laisser une bonne fois pour toutes sa vie entre les mains des autres, bol passa le collier autour de son cou et attendit l’ordre suivant.

 

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©