Parasite

Que faire quand nos rêves sont envahis par un parasite ?

J’ai tout de suite compris qu’elle n’était pas d’ici.

Il y avait son apparence physique, bien sûr : petite, chauve, d’étranges cicatrices de chaque côté du crâne qui m’avaient évoqué des ersatz de branchies… mais ce n’était pas le nœud du problème.

C’était autre chose, de l’ordre de l’intuition.

Comprenez, mes rêves grouillent de personnages bancals et monstrueux : je ne crois pas faire exception, c’est même plutôt commun. Chaque nuit est un voyage dans mes contrées internes, et chacun de ces voyages se termine mal. Je me suis accommodé des cauchemars, c’est le prix à payer quand on lit trop, et il n’est pas très élevé quand on aime comme moi passionnément dormir. Ce cirque de monstres m’est familier. J’y ai mes repères.

Voyez, il y a cette grande maison que je visite souvent. Ses murs soutiennent de larges portraits. Sitôt que j’en franchis le seuil, les peintures se taisent. Seul le craquement du plancher sous mes pas rompt le silence. Je vois pourtant leurs yeux me suivre, ils m’observent intensément. Dès que je serai parti, la discussion reprendra. Je n’ai jamais su de quoi ils parlaient, mais je percerai un jour leur secret.

Il y a aussi ce lac dont je parcours les rives – toujours de nuit. D’impressionnants flambeaux s’y reflètent, et j’ai beau scruter le ciel, je n’aperçois pas où naissent ces feux inquiétants. Je décide alors d’avancer vers l’eau et je frémis quand mes orteils la touchent. Je n’ai pas de chaussures, j’ai dû les perdre en chemin. Je suis pieds nus et l’eau est brûlante. Je comprends alors que les feux brûlent sous sa surface, et qu’ils m’appellent à les rejoindre. C’est en général à ce moment que je me réveille.

Il y aussi le peuple du sable, qui ne vit pas dans le désert mais dans le bac en bas de chez moi, derrière l’aire de jeu. Le peuple du sable est minuscule, chaque individu n’est pas plus gros qu’un grain de riz, mais ils sont nombreux et du genre curieux : chaque fois que je traverse le jardin, il s’en trouve toujours cinq ou six pour s’accrocher sous mes semelles ou aux revers de mon pantalon. Résultat, j’en ramène toujours à la maison. Et malgré mes efforts ménagers, mon appartement finit par ressembler à un territoire annexé : ils investissent les tiroirs, le dessous des meubles, les étagères et les bibliothèques, c’est comme ça que le peuple du sable étend son emprise, par petites touches. Il exproprie lentement.

Mais tout cela, quoique cauchemardesque, est de l’ordre du rêve. Je n’ai jamais laissé le songe me surprendre, d’ordinaire c’est moi qui le maîtrise.

Mais elle… elle n’était pas d’ici.

Je veux dire qu’elle ne venait pas d’en moi. Elle n’habitait pas mes contrées. Elle s’est faufilée par la ruse, j’en suis convaincu. Je connais mes territoires. Et une chose est certaine : je ne lui ai délivré aucun passeport. J’ai vu son visage et j’ai su. J’ai su dans mon ventre, dans le ventre du rêve qui est aussi le mien, que cette personne n’avait rien à y faire. Elle avait cette manière de vous regarder fixement sans cligner des paupières, de vous scruter l’âme lèvres closes. Ce n’était pas normal.

Je discutais avec une femme qu’il m’arrive souvent de croiser en moi-même. J’en suis un peu amoureux. Elle change de visage au fil de nos rencontres, mais je sais que c’est elle. Parfois elle s’excuse de ne pas se ressembler, mais nous éludons le sujet. Nous visitons ensemble des endroits dans lesquels je n’ai jamais mis les pieds. Mes territoires sont vastes, d’aucuns diraient infinis, et il est presque certain que je mourrai avant d’en avoir parcouru le dixième.

Nous nous trouvions donc dans une cité portuaire aux lignes agressives, une ville Bauhaus aux droites étirées, et nous longions silencieusement les quais embrumés. L’eau clapotait à nos pieds, et l’immense faisceau du phare mangé par le brouillard déchirait la nuit tous les dix ou quinze pas.

— Nous ne sommes pas seuls, a-t-elle dit.

Sa voix tremblait d’effroi.

J’ai regardé autour de nous, plissé les yeux pour souffler la brume – parfois cela fonctionne – et avant que je me retourne, elle s’était déjà évaporée. J’ai voulu l’appeler, mais je me suis souvenu qu’elle n’avait jamais eu de nom et qu’elle n’en aurait sûrement jamais. Tant pis, je me suis dit, continuons la promenade.

C’est là que j’ai vu l’autre. Assise sur un banc, face à l’océan.

Emmitouflée dans une écharpe en laine, elle portait un manteau long. Mais quelque chose m’interdisait de m’attarder sur son accoutrement. J’ai su alors qu’elle n’était pas d’ici. Elle ne regardait pas l’horizon : j’étais son horizon, et sa nuque tordue à angle droit manquait d’humanité. De ses grands yeux froids elle inspectait mes intériorités, et son crâne chauve luisait tel un bijou chaque fois que le phare daignait nous éclairer. Puis la lumière partait et nous nous retrouvions dans l’obscurité. La ville s’était éteinte sur nous, mais je savais qu’elle m’observait.

Le malaise s’est emparé de moi. J’ai voulu lui crier de retourner chez elle, mais ma voix s’est éteinte avant d’ouvrir les lèvres et une grande fatigue m’a accablé. En temps normal je me serais assis, mais il était hors de question que je m’approche de l’apparition.

— Qui êtes-vous ? ai-je réussi à siffler, dans un étranglement.

Son visage demeurait impassible. Elle s’est levée, s’est avancée vers moi – étrangère, le mot cognait dans ma poitrine comme un souvenir douloureux. Ses pieds ne faisaient aucun bruit. J’ai cru qu’elle lèverait les mains, les apparitions désagréables finissent toujours par vouloir vous toucher, mais elle n’en a rien fait : elle s’est contentée de rester les bras ballants, et ses grands yeux vitreux n’en finissaient pas de vouloir rester ouverts.

Alors j’ai fait ce que je fais toujours en cas de mauvaise rencontre : j’ai tiré la sonnette d’alarme et appelé le réveil de toutes mes forces. D’ordinaire cela suffit à m’extraire du songe tel un militaire d’une opération périlleuse, mais le phare continuait de tourner, la brume nous encerclait toujours et ses grands yeux poursuivaient leur scrutation.

J’étais prisonnier de mon propre rêve.

J’ai regardé mes mains, électrisées par la terreur. Puis j’ai relevé la tête. La femme chauve se tenait devant moi, si proche que je sentais son haleine sur la pointe de mon nez. J’ignore s’il est possible de rêver dans un rêve, mais il m’a semblé deviner l’esquisse d’un sourire à la jonction de ses lèvres. Sans réfléchir, je l’ai poussée de toutes mes forces. Un grand « plouf » a craquelé le vernis de silence et j’ai pris mes jambes à mon cou.

N’importe où, ai-je pensé. N’importe où sauf ici.

J’ai repris pied dans le rêve au sein de l’une de mes forêts préférées. Se déplacer en songe n’est pas un problème, tant qu’on ne fait aucun cas de la cohérence et de la temporalité. Il faisait jour, et un vent délicieux courait sur les branches. Il jouait d’elles comme d’autant d’instruments. Bercé par ce chuchotis, j’ai progressé sur un sentier pentu où j’avais autrefois rencontré le renard à neuf queues – les Japonais le nomment kitsune, mais je préfère l’appeler Bruno, c’est un truc entre nous – et gravi la colline qui marque la fin du bois. S’ouvre ici un panorama digne d’une épopée – plaine cousue de falaises, déchirée de cascades furieuses qui se jettent à corps perdu dans la vallée. Dans le ciel dansait un ballet d’oiseaux centenaires qui ne posent jamais.

J’ai allumé une cigarette. Cela m’aide à mieux m’ancrer. Je ne fume pas d’ordinaire, mais ce sont de petits gestes tels que celui-ci qui permettent de poser des pierres d’achoppement, des repères oniriques si vous préférez, pour se rappeler qu’on rêve et qu’on ne devient pas fou. J’avais oublié la femme chauve, ou du moins ma mémoire n’en conservait-elle qu’une trace résiduelle. Je m’en voulais un peu d’avoir envisagé d’interrompre un si joli songe pour une pareille rencontre.

Mais je n’ai pas eu le temps de tirer une seconde bouffée sur la tige : je savais, comme on sait seulement les choses dont notre vie dépend, qu’elle m’avait suivi. Elle était là, dans la semi-pénombre sous les jupons des arbres, prédatrice, et elle enregistrait le moindre de mes mouvements de ses yeux-caméras. Des branches ont craqué derrière moi et j’ai essayé de me réveiller.

À nouveau, sans succès.

Une rage folle s’est emparée de moi. Comment cette apparition osait-elle s’immiscer dans mes mécanismes de contrôle ? Par quel miracle me refusait-elle l’éveil, moi qui demeurais maître en mes propriétés ?

J’ai balayé la plaine d’un revers de la main pour atterrir en mon jardin – en mon jardin secret, là où tout se crée et où tout retourne, et accessoirement là où je stocke mon intimité. C’est une sorte de brouillon où rien d’autre n’existe que ce que j’ai choisi d’y faire pousser. Je pense à un chat et un chat apparaît. Je pense à un crayon et un crayon se dessine. Puis je pense à mille chats et à mille crayons et des montagnes de poils et de bois montent jusqu’au zénith. C’est un endroit calme pourvu qu’on le tienne bien ordonné. Un endroit clos aussi, où il m’arrive parfois de m’adonner à des plaisirs défendus – je me garderai bien de vous dire lesquels. Mais pas pour le moment : ma famille était au complet. Réunis autour d’un salon de jardin, ils discutaient d’un sujet qui me resterait inconnu. Il y avait aussi des amis, seulement les meilleurs, et des amours de lycée : ils jouaient et riaient à l’ombre des cerisiers.

C’est aussi en ce jardin que j’entrepose mes peurs. Mais elles sont confinées dans la cabane à outils, tout au fond. De grosses araignées noires – adorables et douces, le cœur sur la patte – les tiennent en respect. Elles veillent à ce que le cadenas posé sur la vieille porte ne cède pas.

J’ai soufflé, étiré mon soulagement au bout de mes doigts, dans mes orteils et jusqu’à la pointe de mes cheveux. Ça n’a pas duré longtemps. La femme chauve m’avait devancé : j’étais arrivé second en mon propre for intérieur. Installée entre mon père et ma mère, assise confortablement, une tasse de café à la main et les yeux grand ouverts, elle observait. Enregistrait mentalement. Prenait des notes sans doute.

Mes doigts se sont crispés, tétanisés de rage et d’appétit de sang. Cette pénétration de mes défenses intimes me retournait l’estomac.

— Qu’est-ce que vous voulez, à la fin !? je me suis écrié, et l’écho de mes cavités propres a cannibalisé ma voix.

La femme chauve n’a rien dit. Elle n’a pas bougé, est restée impassible, sans ciller. Elle n’était pas d’ici, je vous l’ai déjà dit, c’était un parasite qui n’aurait jamais dû franchir mes fleuves.

J’ai poussé sans ménagement un vieux cousin, qui s’est vautré par terre avant de se rétablir en une roulade impeccable – mes intimités subissent un entraînement drastique –, et j’ai voulu empoigner la femme chauve par le col, mais celle-ci avait déjà disparu.

J’ai balayé le jardin du regard. L’intruse avait bondi jusqu’au fond du jardin, sur le seuil de la cabane à outils, et sans me quitter des yeux, tripotait le cadenas posé sur la porte – seul rempart entre mes démons et moi.

J’ai crié, battu des paupières pour me retrouver près d’elle en un clin d’œil, levé des mains démentes et serré les dents à m’en faire craquer les plombages. Mais la femme chauve n’a pas eu peur. De ses yeux globuleux, elle m’a intimé l’ordre de me calmer.

J’ai obéi.

Et tandis que des araignées noires escaladaient ses bras, elle a ouvert la bouche :

— La prochaine fois, nous ouvrirons la porte. Maintenant réveillez-vous.

J’ai ouvert les yeux, lèvres sèches, langue pâteuse. J’étais allongé sur un lit d’hôpital. Dans mon bras plantée, une aiguille de la taille d’une paille terminait de déverser son venin. Anne m’a souri.

— C’est probant, a-t-elle dit.

Je recouvrais progressivement mes sens et la mémoire. Ce rêve, bon sang ! Ce n’était pas un rêve de sieste. D’une densité, et d’une vivacité… L’anesthésiste avait vanté la puissance de ses narcotiques, mais je ne m’attendais pas à ce que cela m’assomme autant.

J’ai grimacé, froncé les sourcils, pris une inspiration douloureuse comme si l’on m’avait calé des briques entre les côtes.

Anne a dit :

— Tout est enregistré. Les images sont de bonne qualité. On a réussi à s’infiltrer jusqu’à la porte du subconscient.

— Je me souviens, j’ai dit.

Et tout me paraissait si clair maintenant. Je regrettais de m’être effrayé de si peu.

Anne a retiré ma couronne d’électrodes. Les scotchs m’ont arraché des cheveux. Elle s’est excusée. Dans le travail Anne est froide, mais douce.

J’ai ressassé le rêve comme on rembobine une VHS.

— Vous avez tout ?

— Non, mais presque. Il y a de jolies vues du phare, et la forêt est très nette. Par contre, les visages le sont un peu moins.

— Il va falloir renforcer la détection.

Surtout si on veut que ça puisse servir de preuve.

De telles recherches n’étaient pas gratuites, loin de là : elles devaient produire des résultats probants. Retour sur investissement. Mais si l’on pouvait désormais pénétrer les rêves des terroristes, les interroger en songe, leur faire subir mille tortures oniriques, alors tout ce travail en vaudrait la peine. Ils touchaient au but.

— Tes parents ont l’air sympas, a dit Anne.

— « Avaient », ai-je corrigé. Ils sont morts. Je les garde là par confort.

Elle s’est excusée. Ce n’était pas la peine. Elle m’a remercié de lui avoir servi de cobaye humain. J’ai souri. Ç’avait été comme un grand huit, mais la technologie promettait tellement que ça valait la frousse. J’ai essayé de me lever, mais il était trop tôt. La tête calée sur l’oreille, j’ai repensé à la femme chauve.

— Le crâne nu, ça ne te va pas du tout, ai-je dit. Mais alors pas du tout.

Anne a ri.

 

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Crédit photo : Jingyi Wang, via Unsplash

Petit dieu

Si Dieu existe, il réside sans aucun doute dans les plus petites choses.

Salut Dieu.

C’est comme ça qu’il lui parle, à Dieu, c’est comme ça depuis qu’il l’a trouvé au pied de cet arbre aux branches cassées, alors qu’il était lui-même complètement cassé en dedans. Il l’a vu étalé par terre, tout nu, tout rose et minuscule, il s’est accroupi sans faire de bruit, l’a regardé couiner, trembler au vent, et puis il l’a pris dans le creux de ses mains et lui a dit Salut Dieu, sans plus de formalité.

Alors oui, c’était la première fois qu’ils se rencontraient et il aurait pu y mettre les formes. Mais une sorte de connivence s’est immédiatement installée entre eux deux, au premier regard – enfin presque, car les paupières de Dieu étaient encore collées et sa tête roulait de gauche à droite, de gauche à droite, comme le fond d’un culbuto. Il était sonné, Dieu, il venait de se casser la gueule du haut de l’arbre et son nid avait disparu, probablement emporté par la tempête avec ses frères et sœurs.

Dieu était seul, lui aussi.

Alors il s’est dit que c’était l’occasion d’être moins seuls à deux.

Il a ramené Dieu chez lui et l’a installé au fond d’une boîte à chaussures. C’était il y a quatre jours.

Tous les matins il soulève le couvercle et dit Salut Dieu, et Dieu lui couine un petit bonjour. Au fond de la boîte, il a disposé trois bouts de mousse arrachés au muret du jardin et une petite assiette remplie d’eau. Au début, comme il ne savait pas trop ce que Dieu était censé manger, il lui a donné de la bouillie de fruits, un peu de banane écrasée du plat de la fourchette, et croyez-le ou non, Dieu a plutôt bien aimé. Il a ouvert grand son bec, accueilli la pipette comme un veau le sein de sa mère et il a englouti la purée avec avidité – Dieu avait faim, c’est normal quand on est Dieu, on a la masse de choses à faire, à penser, à décider…

C’est énergivore.

Le précédent locataire de la boîte à chaussures, c’était une chauve-souris. L’idiote s’était éclatée dans les vitres du garage. Il avait essayé de la recueillir, mais elle l’avait mordu, la garce, alors il avait enfilé des gants de jardinage avant de l’attraper et de la mettre au repos forcé. Son aile était toute abîmée, elle se l’était sans doute déchirée sur un clou. La chauve-souris s’était laissée mourir. Il n’avait rien pu faire. Du coup, il ne lui en avait pas voulu de l’avoir mordu : la peur nous fait faire n’importe quoi, ce n’est pas nouveau.

Il l’a enterrée au fond du jardin, derrière le garage, à côté du bac à compost : c’est là qu’il offre à ses animaux de compagnie un petit coin de repos bien mérité. La mort c’est dormir, ça n’a l’air de rien comme ça, mais c’est une perspective assez costaud.

Au matin du troisième jour, Dieu a ouvert les yeux. C’était de grands yeux ronds, sombres et globuleux, deux billes posées sur une balle de ping-pong et recouvertes de duvet, et c’était émouvant de croiser le regard du Créateur de toutes choses, de l’entité qui avait fabriqué ciel et terre, qui s’était quelque part auto-fabriquée, il s’est dit – alors ça lui a tiré un soupir, une boule chaude au creux du ventre : il s’est senti à la fois au milieu de lui-même et du monde. Entre Dieu et lui c’est comme ça, il y a certaines choses qu’on ne se dit pas, c’est de l’ordre du frisson, de la bouffée d’air. Ça se transmet en ondes électriques, en chuchotis à la rigueur. Dieu est capable de lui parler sans ouvrir le bec, d’un simple coup d’œil ou d’un tremblement d’aile, c’est ainsi qu’il fonctionne, c’est si subtil que c’en est presque gazeux.

S’est vite posée la question de la foi. Il n’avait jamais cru, mais qui était-il pour ne pas s’incliner face à l’évidence, face au concret des choses : Dieu était là, dans sa maison, et il roupillait doucement dans la mousse et les brindilles, on ne pouvait pas faire preuve plus éclatante, vérité plus solide. S’agissait-il encore de foi lorsqu’on se confrontait à l’irréfutabilité ? Il n’en était pas très sûr, et puis ça paraissait un peu faux-cul de jouer les dévots de dernière minute. Finalement il a été très clair, et ce n’était pas plus mal : je t’offre le couvert, la chaleur et une boîte à chaussures, le reste c’est pas tellement important. Dieu n’a pas eu l’air vexé. À vrai dire, Dieu n’a pas eu l’air d’y prêter attention. Visiblement il s’accommodait de son athéisme forcené. Il fallait croire que Dieu était du genre cool, qu’il se fichait pas mal qu’on ait la foi ou non. Remarque, quand on culmine à ce point, il n’y a plus grand-chose qui doit vous froisser.

Dieu s’est mis à grandir. De petite chose toute flasque, il est passé à moyenne chose un peu moins flasque. Il mangeait comme quatre, et puis se couvrait chaque jour davantage d’un duvet de plumes toutes douces. Sans fausse modestie, il en tirait une grande fierté : ça voulait dire que Dieu se sentait comme à la maison et qu’il n’avait rien à redire concernant le menu. Ce n’était pas n’importe quel invité, ce n’était pas le voisin con comme un manche ni une cousine lointaine, c’était Dieu quand même, et l’idée que Dieu se plaise chez lui ne pouvait pas le laisser de marbre. Qui aurait pu rester indifférent ? Dieu passait du bon temps dans sa boîte à chaussures. D’ailleurs il n’en refermait même plus le couvercle, histoire que Dieu puisse se gorger de la lumière du jour. Et Dieu avait l’air d’apprécier. Entre Dieu et la lumière, c’est une vieille histoire.

Comme il faisait beau en journée, il s’est mis en tête de déposer la boîte sur la table du jardin, celle qui est à moitié verte de mousse et complètement creusée par l’eau. Il n’a pas laissé Dieu seul, le quartier grouille de chats et il était hors de question de les laisser le croquer : il l’a veillé bien consciencieux, sur ses gardes toujours, en bonne sentinelle – parce qu’il savait que dehors c’était ce qu’il y avait de mieux pour Dieu, le ciel c’est un peu son toit, son environnement naturel, le paysage de ses songes. C’est là qu’il se sent le mieux, sous la brise claire qui fait frissonner ses plumes.

Ça a duré des semaines, Dieu et lui. Dieu s’est construit des ailes, il s’est musclé le cou, ça lui a pris du temps mais hé, c’est Dieu, il a réussi ça comme personne. Qui pourrait réussir mieux que lui ? On parle quand même du type qui a créé la vie.

Un matin, il a posé la boîte sur la table du jardin et Dieu s’est envolé. Il n’a pas attendu qu’il ait le dos tourné, il l’a fait comme ça, d’un coup sitôt dehors, un prisonnier qui attendait que son geôlier s’assoupisse. Il l’a un peu mal pris, c’était vexant quand même, d’autant qu’il n’a même pas disparu pour de bon, non, il s’est juste posé au sommet d’un arbre dans le jardin du voisin, à portée de vue. Il a hésité à l’appeler, mais qui était-il pour le contraindre à quoi que ce soit ? À la rigueur il aurait pu le supplier, c’est un truc qu’on fait quand on s’adresse à Dieu – mais leur relation ce n’était pas ça, pas dans ce sens, pas de cette manière.

Alors il a fermé sa bouche. Il l’a regardé depuis le chemin de gravier, là, il a hoché la tête, tenté un vague sourire, et puis il est rentré regarder une émission conne à la télé.

Quand il est ressorti vingt minutes plus tard, Dieu était parti.

Il le recroiserait peut-être. Mais comme Dieu ressemblait quand même comme deux gouttes d’eau à un foutu oiseau, ce serait compliqué de le distinguer des autres. Il pouvait toujours avoir ce coup de foudre à nouveau, cet éclair de « je sais » qui fait qu’au premier regard on sait démêler le vrai du faux… mais c’était moyen probable.

En tout cas ce n’était pas la gratitude qui l’étouffait, Dieu.

Trois semaines plus tard, alors qu’il se remontait un sentier de montagne, en lisière d’une forêt de troncs sombres, il a recroisé Dieu. Il avait abandonné sa forme à plumes pour emprunter celle d’un caillou. C’était un joli caillou, un caillou gris et plat, un peu brillant au soleil mais pas tellement trop, du genre qui tient bien dans une paume, qui l’occupe comme s’ils avaient été faits pour s’unir depuis toujours.

Il a ramassé le caillou. Il était chaud, gorgé de soleil.

Il a dit Salut Dieu, comme s’ils s’étaient vus la veille.

Le caillou est resté silencieux.

Il a souri, jeté le caillou dans l’herbe et continué son chemin.

 

 

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Crédit photo : Rowan Heuvel, via Unsplash

Gouffre

Marcel a un ami. Il en a même beaucoup. D’aucuns diraient, peut-être trop.

Marcel regarde sa montre. Ses gestes sont lents, comme empesés d’anxiété, et les rires des passants glissent sur lui comme autant de frissons de solitude. Le centre commercial est un monstre, un Léviathan hanté par l’esprit d’une culture dont il ne partage pas les codes, mais c’est encore l’endroit le plus pratique pour acheter des vêtements.

Il scrute à nouveau sa montre.

Trois heures dix.

Et s’il ne venait pas ?

Impossible. Clément ne raterait l’un de leurs rendez-vous pour rien au monde. Clément est un ami sérieux, c’est en tout cas comme cela qu’il aime à se définir. Un ami sérieux, c’est un ami qui prend les gens qu’il aime au sérieux. C’est suffisamment rare pour être remarqué.

Un groupe d’adolescents le frôle, et il ne peut pas s’empêcher de replier ses bras contre sa poitrine. Il ne craint pas les gens plus jeunes que lui, pas sur le papier du moins, et puis il n’est pas beaucoup plus vieux à l’échelle des époques géologiques et du cosmos, mais il lui semble qu’un gouffre les sépare. Ils semblent à l’aise, ils pétillent d’énergie quand lui se sent vide comme une coquille d’escargot abandonnée au bord d’une route. Quand on la piétine, une coquille d’escargot fait un bruit de papier froissé, c’est tout. Il n’en reste que des miettes.

Marcel n’ose plus sortir sa montre. Les bras croisés, il entre en orbite lente autour d’un arbre en pot. Et s’il s’était trompé ? S’ils avaient convenu d’une autre date lors de leur dernier échange ? Le doute l’assaille. Il sort son smartphone – il est alors bien obligé de constater que l’horloge continue de tourner – et ouvre l’application à travers laquelle Clément et lui échangent pour convenir de leurs rencontres. Il est trois heures quinze, et Clément n’est toujours pas là. Il vérifie que son message de confirmation a bien été expédié et reçu. Une petite pastille verte pend sous sa dernière phrase : « À tout à l’heure ! » Non, aucun doute possible.

— Marcel, je suis désolé ! dit derrière lui une voix reconnaissable entre mille.

Le vêtement de plomb qui lui broyait les épaules s’envole d’un coup et Marcel se retourne. Clément est là, en nage. Il a couru.

— Le métro est resté bloqué très longtemps à deux stations d’ici, et impossible de capter quoi que ce soit sur la 12. J’ai hésité à continuer à pied, mais je crois que j’aurais mis davantage de temps encore. Je suis navré. Tu as dû te dire que je t’avais oublié…

Marcel chasse ses doutes d’un mouvement de la main.

— Bien sûr que non, pourquoi m’oublierais-tu ? Non, tu vois, j’attendais bien tranquillement. J’observais. Il y a des gens fascinants ici, si fascinants qu’un ethnologue pourrait y trouver son bonheur. Non, j’étais certain que tu finirais par arriver. Bien sûr…

Clément sourit et laisse un silence s’installer entre eux signifiant qu’il n’est pas dupe. Il connaît Marcel depuis longtemps et il sait ce que l’anxiété peut provoquer en lui. Ce silence est une manière de s’excuser une seconde fois. Il reprend son souffle. Ce n’est pas pour rien qu’il a couru comme un dératé.

— C’était une panne ? demande Marcel.

— Oh, non, tu sais… un accident.

Marcel n’aime pas penser à ces gens trop seuls qui se jettent sous les rails du métro. Les escargots, au moins, ont leur coquille pour se soustraire au monde. Les êtres humains n’ont pas de coquille.

Clément frappe dans ses mains, pressé de passer à un autre sujet.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ?

De retour au présent, Marcel cligne des yeux comme une belle endormie.

— Je… Oui, j’ai besoin d’un nouveau manteau. Et peut-être d’un ou deux pantalons. Tu as l’œil pour ces choses-là, j’ai besoin de ton avis.

— Un programme réjouissant ! s’exclame Clément. Allons-y…

Le retardataire ouvre la marche d’un pas décidé, et Marcel lui emboîte le pas. Marcel lui emboîte toujours le pas, comme si Clément était une locomotive par laquelle il était agréable de se faire tracter. Clément possède une énergie, un souffle, quelque chose en dedans. C’est une centrale nucléaire. L’approcher, c’est lui voler un peu de sa chaleur.

Ils arpentent les couloirs titanesques du centre commercial à la recherche de la boutique parfaite. Marcel se perdrait dans sa propre maison, mais Clément connaît le centre commercial comme sa poche : il sait qu’ils sortiront bredouilles des enseignes fréquentées par ces cohortes d’adolescents rieurs, il sait qu’il est inutile même d’aller les visiter. Marcel pourrait y trouver quelque chose à son goût, bien sûr, mais c’est l’écosystème social qui l’en dissuaderait. Il se sentirait nu, incapable d’appartenir au même corps que ces gens-là, il se sentirait incapable et perdu. Inutile de le faire souffrir : Marcel a besoin d’un cadre propice à ses hésitations ; quelque chose de sombre et d’intime.

Ils poussent la porte d’une boutique presque vide et saluent le vendeur, qui s’incline respectueusement. Ici la grande distribution n’a pas sa place : les vêtements proposés sont un peu chers, mais ils sont l’assurance d’un certain confort – tant sensuel que spirituel.

— Celui-là, dit Clément en caressant le tissu d’un duffle-coat molletonné suspendu sur son cintre. À mon avis, la couleur t’irait bien.

Marcel se soumet au choix de Clément – il pourrait lui désigner un costume de clown qu’il l’enfilerait aussitôt. Après avoir renoncé aux esprits d’hier et aux dieux d’aujourd’hui, il a placé toute sa foi en son ami.

— Pas mal, admet-il en admirant son reflet dans la glace.

— Plus que pas mal. On dirait qu’il a été taillé pour toi.

— Il faut avouer qu’il est vraiment bien. Je crois que je vais le prendre.

— Il coûte combien ?

— Je vais juste le prendre, d’accord ? Tu n’as qu’à régler à ma place. Je veux juste le manteau, pas son prix : c’est le genre d’information dont je me passe très bien.

Clément éclate de rire et attrape la carte bancaire que lui tend Marcel. Les excentricités de Marcel, il les aime par-dessus tout. Ce sont des excentricités calculées, mais puisqu’elles offrent l’illusion de la spontanéité, ce n’est pas si grave. Marcel n’a pas d’enfant et gagne bien sa vie ; il sait qu’il n’a pas besoin de déchiffrer l’étiquette avant d’acheter ce dont il a envie.

Clément revient du comptoir avec un grand sac noir ; à l’intérieur, un nouveau manteau soigneusement plié. Marcel retire son vieux blazer, en vide les poches et transfère le contenu à l’intérieur du vêtement neuf.

— Des ciseaux, vous avez ? demande-t-il au vendeur. Pour couper les étiquettes…

Il renfile le duffle-coat et confie son vieux manteau au vendeur.

— Vous ne faites pas pressing, n’est-ce pas ? Alors c’est pour jeter.

Clément et Marcel sortent hilares du magasin et disparaissent au coin d’une allée. Clément connaît un magasin où ils trouveront un pantalon.

Il est presque quatre heures. Les sacs sont bien remplis et plus nombreux que prévu. Clément est fier de son œuvre. Marcel regarde sa montre. Son visage, détendu quelques secondes plus tôt, se ride d’inquiétude. Clément pose une main sur son bras.

— J’étais en retard. Je peux rester un peu plus longtemps.

Une vague de soulagement réchauffe Marcel, mais il sait que ce sera de courte durée.

— Profitons-en pour prendre un café.

Ils empruntent les escalators jusqu’au dernier étage, là où s’égrènent restaurants et bistrots dans une ronde infernale tout le long du bâtiment, et s’installent à la table d’une brasserie. Le serveur leur adresse un signe de tête et prend la commande comme s’il avait mille autres choses à penser.

Marcel se chiffonne les mains. Les yeux rivés sur sa montre, il sent sa respiration ralentir, ses mouvements s’empeser, sans qu’il puisse y faire quoi que ce soit.

— Écoute… Nous sommes bons amis, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, Marcel. Quelque chose ne va pas ?

Il sourit, de ce sourire gêné qui ne lui dit rien qui vaille.

— Non non, ça va, tout va bien. Je… pensais à haute voix.

— Tu as l’air anxieux.

— C’est idiot, vraiment, c’est idiot. Oublie. Tu as du temps après ?

— Là, maintenant ?

— Oui.

— Je ne crois pas. Ne bouge pas, je vérifie.

Clément consulte son smartphone et étudie son agenda. Le planning indique une heure de battement entre maintenant et son prochain rendez-vous. C’est à quarante bonnes minutes de trajet d’ici, mais il ne partira pas plus tôt : il tient à rattraper son retard.

— Non, je dois décoller dans pas longtemps. Mais on peut se réserver quelque chose la semaine prochaine, si tu veux.

Marcel hésite. Les mots se fracassent contre ses lèvres, mais il fait de son mieux pour maîtriser leur élan. Il sort à son tour son smartphone et ouvre l’application – leur application.

« Friendr » – c’est son nom – permet aux personnes seules de louer la compagnie d’un ou d’une amie pendant une heure, deux heures, ou même toute une journée. Il n’est ici pas question de services sexuels – de nombreuses entreprises proposent déjà ce genre de prestations somme toute assez prosaïques –, mais juste de passer de bons moments à plusieurs et d’éprouver, même furtivement, le sentiment d’être ensemble avec quelqu’un.

— Je vois que tu es libre mardi.

— Oh non, dit Clément, c’est un jour off. Je ne travaille pas mardi.

— Rien de grave ?

— Pas vraiment. Je ne veux pas t’ennuyer avec ça. Je suis libre mercredi en matinée, si tu veux. On peut se faire une séance coiffeur, ou un ciné. C’était quand, la dernière fois qu’on est allés voir un film ensemble ? Il y a une éternité, non ? Ça te dit ?

Marcel secoue la tête.

— Oui, bien sûr…

Validant la plage horaire d’un clic, il transfère la somme due sur le compte bancaire de Clément. Ils ne parlent jamais d’argent, ils y mettent un point d’honneur. Il faut que l’illusion demeure.

— Je voudrais te parler de quelque chose, finit par avouer Marcel. C’est assez… personnel.

Clément sourit et termine son café.

— Bien sûr, Marcel, mais je dois partir dans quelques minutes. Tu ne veux pas qu’on en discute la semaine prochaine ?

Mais son client ne l’écoute pas. Ça fait des mois que Marcel rumine ce qu’il a à lui dire, il ne parvient plus à le contenir. Et quelque part, tant mieux qu’il leur reste si peu de temps à passer ensemble : s’il déclenche une tempête, il n’aura pas à la supporter longtemps.

— Clément, je crois qu’on peut dire que nous partageons beaucoup de choses : nous aimons les mêmes films, nous aimons rire ensemble, discuter de choses graves et légères, échanger des conseils… Je tiens tes conseils en haute estime.

— Je les tiens aussi en haute estime…

— Écoute-moi.

— Bien sûr, je t’écoute.

— Je veux dire, nous sommes amis.

— Évidemment que…

— Pas « Amis » selon les conditions générales d’utilisation de Friendr, Clément, je voulais dire de vrais amis ! Qu’est-ce qui nous empêche de nous voir en dehors du cadre de l’application ?

Le visage de Clément s’assombrit.

— Marcel… Nous ne devrions pas parler de ça. C’est contraire à la politique du service et je…

Marcel frappe la table du plat de la main. Le serveur les dévisage, avant de repartir vaquer à ses occupations.

— On s’en fiche, du service ! gronde-t-il. Nous sommes amis, que tu le veuilles ou non. Je ne peux pas croire que tu joues si bien la comédie. Tu es content de me voir… tu me le dis à chaque fois.

Clément se lève, enfile sa veste.

— Tu ne comprends pas. Tu ne peux pas amener la conversation sur ce terrain en imaginant un seul instant que…

— Un restaurant, samedi midi, l’interrompt-il. C’est tout ce que je demande.

Marcel le supplie, mais Clément remonte sa fermeture éclair sans s’inquiéter de l’addition. Le contrat est clair : s’il y a consommation, celle-ci est forcément à la charge du client. Le prestataire ne peut en aucun cas faire l’objet d’une retenue sur ses émoluments.

— C’est si difficile d’imaginer que ça puisse fonctionner ?

Clément le fusille du regard. Ses yeux sont durs, froids. Marcel ne lui connaît pas ce visage.

— Comprends-moi, soupire Clément. Par le passé, j’ai déjà été tenté de franchir cette ligne. Un tel métier nous fait forcément rencontrer des gens avec qui on s’entend bien. Ça fait partie des risques…

— Des risques ?

— Bien sûr, des risques ! Une fois que nous serons amis, une fois que nous continuerons de nous voir sans que tu me paies, qui règlera mes factures ? Qui paiera mon loyer ? Ce n’est pas notre amitié qui remplira mon frigo, Marcel. Je fais cela parce que j’aime le faire et que je fréquente des personnes formidables, et toi Marcel tu fais partie de ces gens formidables. Mais si je commence à brouiller les frontières, alors c’est fini. Je serai à la rue…

Marcel, pétrifié, ne parvient pas à briser le fil de leur échange. Incapable de détourner le regard, il crispe ses doigts sur sa petite cuillère. C’est comme si des mains invisibles lui serraient la gorge. Le chaud lui monte aux joues. La tristesse aura le temps de venir plus tard. Clément hésite à tourner les talons pour le laisser en plan. L’heure tourne. La session a pris fin il y a deux bonnes minutes.

— Je comprends, finit par dire Marcel.

Il sourit, touille son café froid. Il se sent le maçon de son propre visage, se force à ne pas bredouiller.

— Oublie tout ça, c’était idiot. On se voit mercredi ?

Clément hésite à lui rendre son sourire, mais il est un professionnel avant tout.

— Bien sûr, Marcel, on se voit mercredi. J’ai hâte !

Il fait volte-face pour dissimuler sa gêne et disparaît dans les allées grouillantes de monde du centre commercial.

Marcel, lui, continue de touiller son café froid. Son silence intérieur lui est retombé dessus. Il rentre dans sa coquille.

De retour chez lui après une longue journée, Clément ferme la porte, ramasse une bière dans le frigo et s’effondre dans le canapé. L’appartement est silencieux. Le chat n’est pas rentré depuis deux jours. Il espère qu’il n’est pas coincé chez un voisin, comme la fois où il avait bondi d’un balcon à l’autre et n’avait pas réussi à retrouver son chemin. L’imbécile…

Clément allume la télévision. Comme chaque soir, il finira par s’endormir devant et regrettera de ne pas s’être couché plus tôt. Mais la perspective de se glisser dans un lit vide et froid lui est insupportable.

Après quelques bières, ça ira mieux.

Il consulte son smartphone, ouvre Friendr. Son planning est chargé pour les quatre prochains jours. Une chose est sûre : il ne s’ennuiera pas.

Il ferme l’application, ouvre son dossier personnel. Pas de message. Aucun appel en absence ni notification. En journée il ne manque pas au monde. La nuit non plus d’ailleurs. S’il n’était pas lui-même prestataire, Clément pourrait recourir aux services de Friendr. Il s’y est toujours refusé, mais qui sait, cela viendra peut-être s’il n’a pas d’autre choix. En tout cas, pas d’autre choix que celui d’ennuyer les voyageurs du métro pendant plusieurs minutes, avant l’arrivée des pompiers…

Il s’ébroue, terrifié par sa propre noirceur et le vide qui l’habite, et reprend une longue gorgée de bière. L’alcool assourdit ses regrets. C’est bien. Ce sera encore mieux tout à l’heure.

Une grande idée lui vient : peut-être pourrait-il parrainer Marcel ? Friendr offre des crédits bonus aux prestataires qui cooptent de futurs bons Amis.

Chez Friendr, « Ami » s’écrit avec une majuscule.

Clément jette un regard anxieux en direction du couloir. Le chat n’est toujours pas rentré.

 

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Crédit photo : Louis Lo, via Unsplash

Amis

Pour nous, ce sont des objets. Pour certains peuples autochtones, ce sont des amis…

La peur au ventre, le conservateur écarte lentement les rideaux. Ils sont des dizaines, peut-être des centaines, là, tout autour du musée. Les émissaires de la tribu l’avaient pourtant prévenu, mais sur le moment il n’a pas vraiment accordé beaucoup de crédit à leurs menaces : difficile d’imaginer des gens qui passent l’essentiel de leur temps nus au cœur d’une forêt impénétrable investir soudain la ville et encercler le centre culturel. Pourtant voilà, c’est ce qu’ils font. Et c’est une catastrophe.

— Où est la directrice ? demande-t-il sans quitter des yeux le parking noir de foule.

— Son poste ne décroche pas, répond son assistant.

Lucio regarde sa montre. Il est encore trop tôt, elle n’est pas arrivée. Et il y a gros à parier qu’elle fasse demi-tour sitôt qu’elle verra ce bordel, parce que qui sait ce que des gens à ce point déterminés sont capables de faire à une si belle voiture ? Ça veut dire qu’il incarne pour le moment la plus haute autorité administrative au sein de l’établissement. Il est celui qui va devoir aller leur parler. Argumenter. Expliquer. Et c’est vraiment la dernière chose dont il a envie.

Lucio rabat l’épais tissu tribal sur les stores à demi clos. Recroquevillé sur sa chaise, son jeune assistant n’en mène pas large. Le gamin, pour qui les musées ne renferment que des choses mortes et passées, n’imaginait pas se voir de sitôt confronté à un présent très concret.

— Vous pensez qu’ils vont nous tuer, m’sieur ?

— Ne raconte pas d’âneries ! Ce sont des autochtones, pas des sauvages ! Tu vois, Rafael, c’est avec ce genre de raisonnement qu’on construit d’indécrottables stéréotypes… Et puis quoi, ils vont nous faire bouillir dans des marmites et nous manger, aussi ?

Furieux, Lucio soulève à nouveau le coin du rideau et recompte les arcs, les lances et les poignards. Il y en a quand même un sacré paquet. La tribu est venue armée, c’est bien la moindre des choses, d’autant qu’en face la police dispose d’armes à feu et qu’une lance, aussi aiguisée soit-elle, n’a jamais résisté longtemps au feu nourri d’une arme automatique.

La communauté n’est pas non plus venue seule : plusieurs tribus se sont ralliées à elle. Autrefois certaines se faisaient la guerre, mais une cause juste les réunit aujourd’hui et permet cette entente. Cette cause, c’est celle de tous les peuples tribaux du Brésil – et plus généralement du monde entier – sacrifiés sur l’autel de la croissance, de la rentabilité, de la propriétarisation et du soi-disant « développement ». Elle naît de la colère de voir des territoires ancestraux, souvent sacrés, saccagés par des plantations de soja, des exploitations minières, des barrages hydrauliques ou des coupeurs de bois. Elle se renforce lorsque certains des leurs – les plus courageux ou les plus désespérés – sont abattus comme des animaux malades, parce qu’ils protégeaient une terre, une rivière, une forêt ou un village.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demande Rafael en s’agrippant à sa chaise.

Lucio sait qu’il est de sa responsabilité de descendre leur parler. S’il ne le fait pas, la police évacuera elle-même le site. Des gens seront blessés, d’autres arrêtés. Cela ne fera qu’envenimer les tensions.

— Je vais y aller.

Le personnel de ménage et les guichetiers se sont réunis dans le hall d’entrée. Massés contre les portes en verre, ils observent l’attroupement. Lucio cherche le regard d’une femme dont il connaît les origines indigènes, mais celle-ci l’évite consciencieusement. Impossible de savoir si ce qu’elle éprouve relève de la honte, de la tristesse ou de la colère.

— Ouvrez, dit le conservateur.

Un titan en uniforme se détache du groupe, un grand trousseau de clefs à la main. L’homme est chargé de la sécurité de l’établissement, mais dans ces circonstances l’ampleur de la tâche lui échappe totalement.

— Vous êtes sûr de vouloir y aller, monsieur ? La police est en route.

Un frisson dévale la nuque de Lucio.

— C’est vous qui l’avez appelée ?

— Bien sûr, monsieur. C’est mon travail, monsieur.

C’est un petit musée que le leur, un tout petit musée d’à peine deux étages situé en banlieue, presque à la limite de la ville. La forêt est visible depuis la route, c’est comme si le musée était pris en étau entre la ville et elle. Mais il appartient tout de même à l’agglomération – à cette partie du monde, à ce côté de l’histoire. Lucio aurait préféré que les forces de l’ordre ne s’en mêlent pas, mais avec ce bazar, c’était inévitable.

— Je sais que c’est votre travail et je vous remercie de le prendre à cœur. Cependant je voudrais tout de même aller leur parler, avant que la situation ne dégénère.

Le gardien déverrouille la porte et la pousse pour Lucio. Du haut des marches, on peut admirer le soleil couronner les arbres. Sur le parking, une forêt de visages soudain se crispe. Le silence s’abat sur le musée comme s’il venait d’être mis sous cloche.

Lucio met ses mains en évidence pour montrer qu’il ne veut que discuter et descend lentement les marches. La foule, déjà compacte, se resserre autour de lui. Et malgré la peur qui étreint le conservateur – qui n’aurait pas peur ? –, celui-ci ne peut s’empêcher de trouver ces personnes magnifiques. Même dans le désespoir.

Ces gens, il les connaît par cœur. Il a passé une bonne partie de sa vie à documenter leur culture, leurs traditions, leurs modes de vie – cela fait presque dix ans qu’il occupe ce poste. Mais il est toujours frappé par leur beauté.

Les hommes ont revêtu leurs coiffes les plus majestueuses, parées de plumes immenses dont les couleurs rehaussent les lignes sombres des peintures qui ornent leur visage. D’ordinaire ils sont les seuls à chasser ou à partir en guerre, mais les femmes et les enfants se tiennent aujourd’hui à leurs côtés. Certains sont vêtus de pagnes traditionnels, d’autres sont habillés à l’occidentale, avec des jeans et des sweat-shirts. On considère souvent – et à tort – que les peuples autochtones vivent dans une temporalité parallèle à la nôtre, qu’ils sont « restés bloqués à l’âge de pierre ». Il n’y a rien de plus faux : ils vivent dans le même présent que celui que nous occupons, ils y sont contraints de la même manière, peut-être même davantage. Notre mode de vie n’aime pas le contraste, et il hait la différence : il s’applique alors à l’effacer, quitte à la faire disparaître. D’ailleurs Lucio s’énerve toujours quand certains de ses collègues s’étonnent de les voir utiliser des téléphones portables : au nom de quoi devraient-ils s’en priver ?

Oui, c’est une vision magnifique que de les voir réunis. Mais c’est aussi un triste constat, car ces peuples ne sortent pas de la forêt sans qu’une excellente raison ne les y pousse. C’est comme si la forêt s’était brusquement vidée de ses habitants, pense Lucio. Elle doit se sentir vulnérable ce matin. Il le sait pour l’avoir constaté sur le terrain : les peuples autochtones sont les meilleurs gardiens de leurs écosystèmes. Ils n’ont aucun besoin des conseils paternalistes des organisations environnementales pour prendre soin de leurs lieux de vie. Ni des musées, en vérité. Lucio n’est pas leur ennemi – il ne se ressent pas comme tel – mais dans les faits c’est pourtant tout comme.

Il secoue la tête, soudain désolé.

Un grand homme armé d’une massue rituelle s’extrait du groupe et marche dans sa direction. La hauteur de sa coiffe est telle qu’il ressemble à un géant, à un esprit de légende. Pas besoin d’être diplômé en ethnologie pour comprendre qu’il s’agit du chef de la tribu concernée, et du porte-parole de l’entière communauté.

— Vous savez pourquoi nous sommes là, dit-il d’une voix sombre et profonde comme si la forêt s’exprimait à travers sa bouche.

— Je sais, répond Lucio. Et vous connaissez ma réponse.

— Nous la connaissons. Mais nous avons décidé d’arrêter de l’accepter. C’est une mauvaise décision.

— Ce n’est pas parce qu’elle ne vous est pas favorable que c’est une mauvaise décision. Ces masques, que vous le vouliez ou non, font partie du patrimoine brésilien – et c’est aussi votre pays, que vous l’ayez choisi ou non, que vous le vouliez ou non, c’est ainsi, l’histoire a parlé. Nous ne pouvons pas vous les rendre, ils font désormais partie des collections permanentes et ils sont l’orgueil de ce musée. Dans la forêt ils pourrissent, ils sont perdus, parfois détruits. Nous devons les mettre à l’abri. Leur intérêt est incommensurable.

— Ce n’est pas la question, Lucio : ce ne sont pas des masques, vous le savez. Ce sont nos frères, nos amis, les esprits de ceux qui nous ont précédés et qui ont remonté les mêmes sentiers, bu l’eau des mêmes rivières, chassé les mêmes bêtes… Ce ne sont pas de vulgaires morceaux de bois, suffisamment jolis pour qu’on puisse les exposer derrière une vitre : ils font partie de nous. Nous les soustraire, c’est nous amputer d’un membre. Nous priver de notre famille.

Lucio connaît le déroulé de cette conversation comme s’il l’avait eue mille fois. En vérité, il n’a eu à justifier la présence des masques dans le musée qu’une fois ou deux, pendant des tables rondes où s’étaient glissés des autochtones ou des militants d’organisations pour la défense de leurs droits. À chaque fois il ressort les mêmes arguments, et à chaque fois il se heurte à un dilemme inextricable. Une bataille de sourds.

— Ça fait presque un siècle que ces objets font partie des collections, nous ne vous avons rien volé : ce sont vos ancêtres qu’il faut blâmer. La plupart ont été donnés ou vendus de plein droit à des collectionneurs et aux conservateurs de l’époque. Nous en avons la preuve. Il y a même des reçus, signés par les vendeurs.

— On les a mis devant un choix impossible, rétorque le chef, ou on les a trompés. On a joué de leur avidité, de leur stupidité parfois. Oui, des erreurs ont été commises. Mais le passé est le passé, il n’existe plus… et nous, nous sommes là, nous existons. Nous adressons nos demandes à votre gouvernement depuis des années. Nous remplissons vos formulaires, adressons des recours à vos tribunaux. À chaque fois, nous repartons les mains vides. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui nous ne repartirons pas. Nous exigeons leur libération.

— Leur « libération » ? s’étouffe Lucio. Mais enfin, ce n’est pas une prise d’otages !

Parmi la foule la tension est palpable. Les épaules et les coudes se touchent, se serrent, les visages peints grimacent, les parures s’entrechoquent. Pour un peu Lucio croirait assister à un enterrement.

— Bien sûr que si, répond le chef. Ils sont vos prisonniers. Vous ne les entendez pas pleurer ?

Au loin les sirènes se mettent à hurler. C’est l’affaire d’une minute, deux maximum.

— Je ne peux pas accéder à votre demande. La police est en route, et Dieu sait ce qui pourrait se passer si vous ne faites pas preuve d’un minimum de raison. Je vous en prie, retournez dans vos villages. Ce n’est pas une discussion que nous pouvons tenir sur un parking.

— Ce n’est pas une discussion, Lucio, vous avez raison, dit le chef. C’est un ultimatum. Nous ne bougerons pas.

Les sirènes se rapprochent.

— Écoutez-les pleurer, répète le chef.

Lucio est confus : les ululements des sirènes se mêlent aux sanglots des autochtones. Hommes, femmes, enfants, se lamentent, et certains commencent à se frapper la poitrine de désespoir. Ça ne peut pas être bon, pense Lucio. Ça ne peut pas être bon.

Une vibration dans sa poche. Son téléphone portable. Il décroche. C’est la directrice, coincée dans sa voiture à l’extérieur du parking.

Quoi qu’il arrive, ne les laissez pas entrer ! hurle-t-elle à l’autre bout du fil.

— Rentrez chez vous, chuchote-t-il. Ça pourrait devenir dangereux.

D’accord, mais ne les laissez pas entrer dans…

Il raccroche.

— Écoutez-les pleurer, répète inlassablement le chef, comme une litanie ou un chant religieux.

De quoi veut-il parler, à la fin ? Évidemment qu’il les écoute : ces gens l’encerclent de toutes parts. Et les sirènes qui se rapprochent donnent au chœur des accents formidables et tragiques.

— Écoutez-les pleurer.

Un cri derrière Lucio. Il se retourne. Une main sur son pistolet, le gardien du musée lui fait signe de revenir au plus vite. Lucio s’énerve – merde, qu’est-ce qui se passe à la fin, vous ne voyez pas que je suis occupé ? Et les véhicules de police qui s’engagent sur le chemin…

— Les masques ! hurle le gardien.

— Quoi, les masques ?

Désormais convaincu de l’imminence de l’assaut, le conservateur pivote sur ses talons et se replie à toute vitesse en direction du musée. La porte se referme derrière lui dans un claquement sinistre, et les hurlements des sirènes se diluent lentement dans le silence des lieux. Hors de souffle, Lucio se tourne vers le gardien. Il est pâle comme la mort.

— Vous devriez aller voir, bredouille-t-il.

Le personnel de ménage a disparu. Plus loin, il entend monter une rumeur de la salle des masques. Lucio tend l’oreille et croit percevoir les sinistres échos d’une cérémonie funèbre.

— Qu’est-ce qui se passe ? répète-t-il, incapable de dire quoi que ce soit d’autre.

Il remonte le couloir jusqu’à la salle des masques, plongée dans l’obscurité : seules les vitrines sont allumées pour mieux permettre aux visiteurs d’apprécier la silhouette des objets et leur expression. Le personnel s’est massé à l’entrée, trop effrayé pour faire un pas de plus dans leur direction. Lucio fend l’attroupement.

Ce ne sont pas les femmes de ménage qu’il a entendues pleurer : ce sont les masques. De leurs orbites vides, de leurs bouches noires de ténèbres, sortent les sanglots les plus déchirants qu’il ait jamais entendus.

— Écoutez-les pleurer, dit une voix grave dans son dos.

Le chef de la tribu surplombe les employés d’une tête. Il tient fermement sa massue contre son torse, et Lucio sait qu’on ne se bat pas contre une forêt entière. Le gardien du musée le sait aussi : sa main repose toujours sur son pistolet, mais il tremble trop pour imaginer s’en servir.

— Faites-les taire, dit Lucio.

Mais le chef n’écoute pas : il traverse lentement la salle jusqu’aux vitrines, escorté par l’employée d’origine autochtone dont il a quelques minutes plus tôt cherché l’approbation dans le regard. Il pose sa main sur la paroi et chuchote quelque chose. Ou plutôt, il chante.

C’est une berceuse.

La femme de ménage sort son trousseau de clefs.

 

 

*

Dehors, le calme est revenu. Incapable d’en croire ses yeux, Lucio assiste impuissant au spectacle d’un peuple tout entier venu sauver le peu de dignité qu’il lui restait. Les onze masques – la collection tout entière – ont été confiés à des femmes de la tribu. Celles-ci les bercent affectueusement, comme des enfants tombés d’une échelle.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demande un policier. Vous allez porter plainte ?

Dans sa poche, le téléphone portable continue de vibrer. Il ne prendra pas la peine de regarder d’où proviennent ces appels à répétition : il le sait.

— Laissez-les passer, s’entend-il répondre, encore abasourdi.

L’officier hausse les épaules et la police relâche les prisonniers, qui se frottent les poignets et récupèrent leurs armes tombées au sol avant de se fondre à nouveau dans le groupe. De tout cela Lucio devra répondre, mais pour le moment il ne se sent capable que d’admirer.

Car la communauté et ses amis disparaissent à pas mesurés en direction de la forêt. Ils sont presque partis maintenant. Et il ne peut s’empêcher de penser que ce ne sont pas eux qui vivent dans le passé, mais lui. Il s’y accroche de toutes ses forces, là où ces gens sont les gardiens d’un présent plus que jamais vivant.

Nous sommes malades du passé.

Et ce qu’il a entendu – ce qu’il a cru ou voulu entendre – n’était rien d’autre que le symptôme de cette maladie.

Lucio salue les policiers et remonte péniblement les marches en direction du musée. Jamais il n’a davantage éprouvé le sentiment d’habiter un tombeau.

 

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Crédit photo : Michel Paz, via Unsplash

Robbie

Mona décide d’adopter un enfant un peu particulier… du genre qui se recharge.

Mona inspecte l’emballage. La boîte est si grande qu’on en fait à peine le tour des deux bras. Design minimaliste, lignes claires, typo soignée. Posée ainsi sur la table du salon, elle ressemble à l’icône d’un culte du futur, comme une sculpture votive.

Vincent revient de la cuisine. Dans sa main, une grande paire de ciseaux. Mona hésite.

— Attends, ne l’ouvre pas.

— Pourquoi ?

— La magasin ne le reprendra pas si on ouvre la boîte.

— Pourquoi tu voudrais le rendre ?

— On aurait peut-être dû prendre un chien, finalement.

— Encore cette histoire de chien ? Tu sais bien que c’est un dérivatif, le chien, une projection. Ce n’est pas d’un chien dont tu as envie.

— Je sais pas… Non, tu as raison. Et puis qu’est-ce qu’on ferait d’un chien ? On n’arrive même pas à se rappeler d’arroser les plantes en été. Et puis on ne pourrait plus partir sans se poser la question de la garde, ce serait d’un compliqué…

— Tu vois ? Je suis certain que tu es prête pour ce truc. Et puis il y a une période d’essai : on va garder les cartons, et si tu ne le sens pas, on le rendra en l’état et on demandera un remboursement.

— Parce que c’était quand même super cher, non ?

— On se fera rembourser.

Mona croise les bras, pétrie d’anxiété. Ce n’est pas tant la question de leur solvabilité qui l’inquiète – en réalité l’état des finances du jeune couple lui permet largement cet achat – que celle des responsabilités qui en découlent.

Mona n’aime pas l’idée d’être essentielle. Elle ne veut pas que découle d’elle l’existence ou la survie d’une autre personne. Pourtant, Mona voudrait un enfant. Elle le sait dans son ventre, elle l’a toujours su, et elle envie celles de ses amies qui savent de leur côté qu’elles s’en passeront très bien, merci beaucoup. C’est la première fois qu’elle percute aussi brutalement le mur de ses contradictions. Elle veut et ne veut pas. Elle veut et ne veut pas.

Alors Vincent a posé sur la table une solution à mi-chemin : plutôt que de regretter toute leur vie une décision prise dans le flou et l’ignorance, plutôt que de se confronter aux montagnes de regrets dans quelques mois, quelques années, faire preuve de prudence et tremper l’orteil dans l’eau avant d’y plonger tout entier.

— Il n’y a pas de manuel d’instruction ?

— Une machine bien conçue n’a pas besoin de mode d’emploi : son utilisation découle de sa conception. Mais ils expliquent comment le mettre en marche sur le côté, regarde, il y a même un dessin.

Vincent ouvre délicatement le carton par son sommet et en extrait le contenu dans sa gangue de polystyrène. Tout s’emboîte au millimètre près, signe qu’une grande attention a été portée aux détails.

— Prête ?

Mona hoche la tête et Vincent déballe la machine.

Même s’il en a les lignes, le robot ne ressemble pas vraiment à un bébé : c’est davantage une esquisse, un modèle, qu’une reproduction fidèle. Afin de ne pas provoquer de transferts émotionnels trop forts, les ingénieurs qui ont conçu Robbie n’en ont pas fait une poupée fidèle jusque dans les plus intimes détails. C’est un humanoïde, au sens qu’il possède une tête, un tronc, deux bras et deux jambes, mais son allure mécanique, ses teintes métallisées et ses deux gros yeux ronds ne laissent place à aucune ambigüité : Robbie est une machine, pas un humain. Aucun doute n’est possible.

— On y va ?

Mona soupire. Un chien aurait coûté moins cher, c’est certain. Mais ce n’est ni d’un chien, ni même d’un enfant dont elle a besoin.

— On y va.

Le robot, paupières fermées, semble dormir. L’avantage d’un tel dispositif, c’est qu’on peut le mettre en veille autant qu’on le souhaite. Le vendeur s’est montré très clair : sitôt que l’on ressent une baisse de forme, qu’on a le moral dans les chaussettes, qu’on est trop fatigué ou tout simplement trop occupé, on peut placer Robbie en mode veille à tout moment. En somme, la parentalité sans ses inconvénients les plus rebutants.

Bien sûr, pour les plus courageux, on peut choisir de ne pas utiliser cette fonction : le vendeur a appelé ça l’Expérience 100%, aussi proche que possible d’un véritable nourrisson, 24 heures sur 24. Mona a demandé trois fois au vendeur de lui expliquer la manœuvre pour mettre le robot en pause – jusqu’à ce qu’elle soit certaine de bien savoir s’y prendre en cas d’urgence.

Vincent presse la paume gauche du robot et appuie en même temps sur sa nuque. Le temps que son système s’initialise, Robbie se réveille doucement et finit par ouvrir les yeux. Malgré l’absence totale d’artifices, malgré la transparence de l’expérience, Vincent est ému. Pour le robot c’est une naissance – sa naissance – jusqu’au prochain reboot.

Robbie cligne des paupières – ça fait un bruit mécanique quand il ferme les yeux, comme un automate – et dévisage ses parents. Ses bras et ses jambes tremblotent, comme si le poids du monde venait de lui sauter dessus et qu’il en étouffait. Il ouvre la bouche. Un cri aigu s’en échappe.

— Quoi, il pleure déjà ?

— C’est un bébé, Mona, il pleure parce qu’il ne sait faire que ça. Prends-le dans tes bras, tu verras… Il ne voit clair qu’à une trentaine de centimètres, le reste de son champ de vision est flou. Il a besoin d’une présence pour le réconforter.

Mona secoue la tête. Le réconforter. Ok. Elle place ses mains sous l’androïde – ils ont choisi un garçon, comme en atteste son minuscule pénis mécanique – et le soulève précautionneusement jusqu’à elle. Les pleurs de Robbie redoublent.

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Je ne sais pas. Il a peut-être faim ? Je vais chercher les biberons, ils sont restés dans la voiture.

Vincent laisse Mona seule face aux pleurs de Robbie. Elle pose le minuscule robot sur son épaule et le berce doucement. Quand Vincent revient, une dosette de lait mécanique dans une main et une tétine à visser dans l’autre, le salon est silencieux.

— Tu as réussi à le calmer ?

Elle sourit, de ce sourire un peu gêné qu’il lui connaît par cœur.

— Tu l’as mis en veille, n’est-ce pas ?

— Il criait vraiment très fort, et tu ne revenais pas…

Vincent éclate de rire et demande à Mona de lui passer Robbie. Il le rallume, et tandis que le robot compile ses données de démarrage, lui tapote gentiment la tête.

— Bienvenue chez les fous, dit-il.

*

Mona et Vincent repassent les portes du magasin. Dans son couffin, Robbie glousse et gigote. Ils cherchent du regard le vendeur avec lequel ils ont discuté la première fois – après tout c’est maintenant une histoire de famille –, mais celui-ci a démissionné quelques mois plus tôt. Pour le remplacer, une jeune femme dont le dynamisme transpire derrière chaque geste, chaque intonation. Ses cheveux tirés en arrière sont attachés en une impeccable queue de cheval.

— Je vois dans votre historique que ça fait presque un an que Robbie a trouvé sa nouvelle famille, bravo ! Alors, comment ça se passe, la cohabitation ? Vous êtes satisfaits, tous les deux ?

Mona sourit, Vincent éteint un ricanement.

— Pour être honnête, il est resté longtemps éteint. La période nourrisson, c’est vraiment très compliqué.

— Et puis nous sommes partis en voyage en Asie pendant plusieurs mois, et il était hors de question que nous l’emmenions avec nous. Ç’aurait été bien trop contraignant.

D’un air de connivence, la vendeuse acquiesce comme si Vincent et Mona venaient d’énoncer une évidence. Elle consulte les relevés de connexion. Robbie a effectivement été mis sous tension de façon sporadique les premières semaines, avant de reposer inactif pendant plusieurs mois. Sur l’écran, la courbe d’activité reprend il y a environ douze semaines. Le robot n’a pas été éteint depuis.

— La contrainte, c’est justement ce que l’on veut éviter quand on achète ce genre de robot, n’est-ce pas ? dit la vendeuse. Mais je vois que Robbie se porte bien depuis.

— On s’est finalement décidés à réessayer, il y a quoi… trois mois ? Je ne sais pas ce qui a changé depuis la dernière fois, peut-être que c’était un meilleur moment pour nous deux… et puis il y avait eu le voyage. On s’est dits que ça valait le coup de retenter.

Vincent l’interrompt.

— Ce que Mona n’ose pas vous dire, c’est qu’elle y a pris goût, finalement.

La vendeuse leur offre son sourire le plus attendri et se penche sur le couffin. Robbie gazouille et agite ses petits doigts mécaniques comme s’il voulait lui attraper le nez.

— J’imagine que vous êtes venus pour un upgrade ?

Le couple acquiesce. La période nourrisson a été amusante, bien que très fatigante – Mona voulait se prouver qu’elle en était capable, c’était une sorte de défi qu’elle s’était imposée de réussir. Pour autant, elle ne compte pas en rester là. En l’état, Robbie demeure un nourrisson : c’est une machine à ressentir et à excréter. Et il peut encore rester ainsi, inchangé, pendant plusieurs années si son logiciel n’est pas mis à jour.

La vendeuse déroule un menu sur son écran.

— Avec le corps de synthèse que vous possédez actuellement, je peux encore vous proposer la première mise à jour : parmi les nouvelles fonctionnalités, on trouvera les premiers sourires, les jeux sensoriels, une sélection de syllabes primaires avec système évolutif d’apprentissage, les tactiques de préhension, et puis la marche à quatre pattes, bien sûr. Votre modèle n’ira pas au-delà. Pour la station debout et la suite du programme, il faudra acheter une nouvelle machine.

Vincent se tourne vers Mona.

— Qu’est-ce que tu en dis ?

— Combien coûte la mise à jour, surtout ?

La vendeuse annonce le prix. Vincent grimace. Avec le voyage, leur épargne a fondu comme neige au soleil. Et même si leurs salaires leur permettent de maintenir un train de vie plus que confortable, une telle somme s’inscrit difficilement dans leur budget : il faudra envisager un crédit.

— Le magasin propose différentes solutions de financement, notamment des crédits en trois ou quatre fois sans frais. Et si vous désirez davantage de mensualités, les taux d’intérêt sont avantageux pour nos clients fidèles.

Mona grogne à son tour : un crédit, c’est la dernière chose dont elle a envie de s’encombrer. Des responsabilités, encore.

— Sinon, il y a une autre solution.

Vincent dresse l’oreille pendant que Mona s’agenouille pour agiter un hochet devant Robbie. Le minuscule robot commence à s’impatienter. Les couleurs et les formes dansent devant ses yeux comme des phares de vélo. L’androïde peine ne serait-ce qu’à lever les bras ; c’est un spectacle aussi misérable qu’attendrissant. Et d’après l’odeur qui se dégage du couffin, sa couche est pleine.

La vendeuse sort d’un tiroir une brochure en papier glacé.

— Voici nos offres de reprise. Pour l’achat d’un nouveau modèle avec la dernière mise à jour incluse, nous rachetons l’ancien à un prix qui, entre nous et en tant qu’experte, me paraît tout à fait raisonnable.

Une boule d’angoisse au creux du ventre, Mona se redresse. Vincent passe un bras sur ses hanches.

— Et combien ça ferait, en tout ?

Sans vraiment comprendre la raison pour laquelle tout se met à bouillir en elle, Mona sent une vague d’indignation la submerger. Robbie n’est qu’un robot, d’accord, mais il partage leur vie depuis plusieurs semaines et mérite peut-être mieux qu’une banale reprise à l’argus. Pendant ce temps, la jeune femme procède au devis. Et le verdict est sans appel : mis bout à bout, la solution « rachat + crédit » est à peine moins avantageuse qu’une simple mise à jour.

Vincent glisse sa main dans celle de sa compagne.

— Tu en dis quoi ? Ça a l’air pas mal.

— Et qu’est-ce qu’ils vont faire de lui ? demande Mona en désignant le petit robot, occupé à essayer de gober le reflet d’un verre de montre.

La vendeuse ajuste ses cheveux et joint les mains.

— D’abord les techniciens réinitialisent complètement la carte mémoire et le système – en gros, on efface ses souvenirs avant de l’éteindre. Ensuite l’équipe le nettoie de fond en comble jusqu’à lui redonner l’aspect du neuf, et change des pièces s’il en a besoin – mais il me semble que le vôtre est dans un état impeccable. Puis l’appareil est reconditionné dans un emballage estampillé « modèle d’occasion ».

— Et on ne peut pas simplement acheter le modèle supérieur d’occasion ?

— Je suis désolé, monsieur, nos conditions de rachat sont claires : la reprise ne fonctionne pas dans ce cas-là.

Vincent se renfrogne. Peut-être que c’est le bon moment pour acheter un chien, finalement ? Mona soulève le couffin et le pose sur le comptoir. Robbie esquisse les prémices d’un sourire, mais il n’en sera jamais totalement capable sans mise à jour. Une caresse sur sa joue froide, les premières notes d’une chanson qu’il aime pour lui dire que tout ira bien, que quoi qu’il arrive elle pensera toujours à lui d’une manière ou d’une autre. Mona sait qu’attendre revient à reculer pour mieux sauter. Elle le sait.

— Et puis merde.

À l’abri dans son couffin, Robbie émet un rot sonore qui résonne à travers tout le magasin.

*

Aussi discrète qu’un chat, la fillette se faufile jusqu’au panier en osier et tire la couverture qui en dissimule le contenu aux regards curieux. Elle ouvre des yeux ronds et recule d’un pas.

— C’est quoi, ce truc, Maman ?

Mona entre dans la chambre et son premier réflexe – le plus animal – est de se mettre en colère.

— Je t’avais dit de ne pas toucher à ce panier !

— Je voulais juste voir ce qui était dedans, répond l’enfant d’une toute petite voix.

Mona reprend ses esprits. Qu’a-t-elle de honteux à cacher dans ce panier, sinon une vieille histoire ? Elle pousse la couverture et sort la carcasse inanimée de Robbie, recouverte de poussière de laine. D’instinct, elle le colle contre sa poitrine et se remémore la manipulation de boot. Mais le petit robot demeure inanimé.

— C’est ton petit frère. Enfin, en quelque sorte…

— Il est mort ?

— Non, idiote, c’est juste qu’il n’a plus de batterie. Ça fait des mois que je ne l’ai pas allumé…

Depuis l’arrivée de Judith, Mona n’a plus beaucoup de temps à accorder à son vieux bébé robot, même s’il lui est parfois arrivé de le prendre avec elle durant des nuits d’insomnies. En sept ans, Robbie n’a pas changé. Il babille toujours, ne sourit pas ou si peu, peine à maintenir une attention et une concentration soutenues… et pourtant Mona ne s’est jamais résolue à le revendre. Elle a placé beaucoup d’elle-même dans cet androïde – même si Judith, à sa manière, a rendu Robbie inutile, encombrant et obsolète. C’est une petite fille si vive, si prompte à apprendre, si curieuse du monde… une véritable tempête.

— Je peux jouer avec lui ? demande l’enfant.

— Il faut que je le recharge d’abord, chérie. Ensuite, si tu veux, tu pourras t’amuser avec lui. Mais tu feras attention, d’accord ?

— Promis, Maman !

Mona caresse la tête de la fillette et, d’un mouvement discret, soulève ses cheveux pour vérifier l’indicateur de batterie. Judith devrait encore pouvoir jouer trois bonnes heures avant de devoir se reconnecter au dock.

— Allez, file.

Mona a longtemps réfléchi avant de faire son choix, mais elle ne regrette pas : sept ans, c’est un bon âge. De sa propre expérience, les vrais problèmes commencent après. Et Judith aura sept ans aussi longtemps que Mona le souhaitera. Vincent lui dit qu’elle s’en lassera un jour, mais elle en doute sincèrement. Judith est sa fille, la chair de sa chair – une enfant qu’elle peut éteindre au besoin, mais son enfant tout de même.

Elle embrasse le front de Robbie et le repose dans son panier. Elle doit retrouver son port de connexion, et la perspective de partir à l’assaut du placard en bordel n’est pas faite pour la réjouir.

Dans le jardin, Judith éclate de rire.

Elle a trouvé une coccinelle.

 

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Crédit photo : Rachel Raclette, via Unsplash

Incendie

Uzo se rend à la réunion d’un groupe de soutien destiné aux personnes souffrant d’une effrayante et mystérieuse maladie.

Dehors, l’orage. La ville s’écrase, sa nuque ploie. Au loin, les premiers éclairs zèbrent la nuit de stries incandescentes. Ça gronde doucement, comme un chat qui ronronne, pense Uzoamaka. Elle s’arrête un instant pour profiter du ciel. Les lumières de la ville teintent les nuages de nuances de rouille, une rouille qui se mêle en halos contagieux aux fumées d’échappement.

Immobile parmi la foule, elle est désormais un obstacle. Les passants la contournent. Elle sent leur irritation vibrer en elle à chaque frôlement. Elle devient un rocher que le courant ne parvient pas à entraîner plus loin. La ville, à sa manière, est un écosystème qui obéit à ses propres lois.

 

— Bouge ! grogne un vendeur de hot-dogs qui semble avoir toutes les peines du monde à pousser son chariot.

Arrachée à ses contemplations, Uzoamaka bredouille des excuses et fait un pas de côté. Le vendeur la dépasse sans un regard et bientôt la cohue, tel un essaim, l’engloutit à nouveau. La douleur dans son ventre pulse. La fièvre monte. Elle regarde l’heure sur son smartphone. La réunion commence dans dix minutes.

— Il y a encore le temps, dit-elle comme si elle demandait à ses mains, à ses pieds, à sa poitrine, de patienter.

Une goutte tombe sur sa manche, et l’avenue, boursoufflée d’enseignes, de véhicules et de marcheurs nocturnes, l’ignore. C’est pourtant une grosse goutte, de celles qui font « ploc ! » quand elles s’échouent sur terre, dont on ressent tout le poids à l’impact, un petit météore, un météore de pluie.

À nouveau le tonnerre, plus proche cette fois : il annonce l’orage qui vient. Elle resterait bien dehors pour l’attendre, mais la réunion du lundi est bien plus importante. C’est à elle qu’on a confié la tâche d’apporter l’eau, cette semaine. Dans son sac à dos, quatre packs de petites bouteilles en plastique. Elle a choisi une marque française, elle s’est dit que peut-être les gens le remarqueraient, même si de l’eau reste de l’eau. Bien sûr, ils pourraient boire au robinet. Mais cette mission est avant tout un symbole : celui du partage et de la solidarité dans le combat.

Une voix dans son dos.

Uzo ?

Hypnotisée par l’imminence de l’orage, elle ne tourne pas la tête. Un visage amical entre dans son champ de vision, et le visage sourit. C’est le visage d’Hiram. Hiram porte une kippa, il dit que comme ça les gens regardent moins son visage, mais Uzoamaka ne lui trouve rien à redire, à ce visage : en fait elle l’aime plutôt bien. Quand il sourit, Hiram ressemble à un ange qui aurait oublié d’où il vient, avec sa kippa en guise d’auréole.

— Il va y avoir de l’orage, dit-il. On fait le chemin ensemble ? J’ai un grand parapluie…

Elle secoue la tête, s’excuse encore, échange un rire avec lui. Hiram est un habitué des réunions, et même s’il sourit souvent – d’aucuns diraient trop –, Uzoamaka sait qu’il souffre au moins autant qu’elle, peut-être même plus : il brûle depuis des années, là où la maladie s’est déclarée en elle il n’y a que quelques mois. On ne s’habitue pas au feu, paraît-il. Elle aimerait que ce soit faux.

Un craquement au-dessus de leurs têtes et la pluie s’abat sur eux, comme si le ciel venait de rompre sous un poids formidable. La foule, jusqu’alors dense à ne pas pouvoir s’y faufiler, explose et se diffracte en petits groupes rieurs. Elle remonte sa capuche et le laisse lutter avec son parapluie, qui refuse de s’ouvrir. Le ciel convulse, l’eau frappe le bitume de toutes ses forces. Ils finissent par courir, et ses chaussures sont trempées quand ils parviennent enfin devant la salle associative.

— Quel temps ! s’exclame Hiram en essorant sa kippa.

Elle se contente de rire, trop timide pour répondre par un bon mot ou même seulement pour en imaginer un.

— Je devrais apporter l’eau tout de suite, dit-elle.

Hiram acquiesce. Sa mine s’est assombrie. Leurs vêtements dégouttent de pluie, mais cette eau potable qu’elle a pris soin d’acheter est ce soir plus que jamais au cœur de leurs espoirs et de leurs craintes. C’est le seul remède connu à la maladie, ou du moins le seul médicament qui en soulage les symptômes. De l’eau, beaucoup d’eau. Il faut en boire en permanence.

— Alors allons voir les autres, dit-il.

Ils retirent leurs anoraks trempés et ne les déposent qu’avec une certaine réticence sur le portemanteau, près du radiateur en fonte brûlant. Ils sont déjà trois à arranger la salle, à placer les chaises en rangs serrés, à dérouler des nappes sur les tables qui accueilleront la collation d’après séance. Uzoamaka n’en connaît que deux : la troisième est une nouvelle. Elle parlera donc la première ce soir, juste après Karine. Chaque lundi, Karine dresse un bilan. Parfois c’est un moment de réjouissance, parfois moins.

Tandis qu’Hiram discute avec la nouvelle, Uzoamaka s’installe en silence au troisième rang. Personne ne l’occupe encore, une chance car c’est sa place préférée d’entre toutes : on s’y sent à la fois proche et loin, incluse dans le cercle et à l’abri pourtant. Ici la lumière qui tombe sur l’estrade s’arrête juste à vos pieds, si bien que même si elle ne vous touche pas, elle reste à portée. Le reste de la salle baigne dans une clarté diffuse, assez faible pour s’y fondre.

La douleur à nouveau l’élance, cette fois un peu plus haut, à hauteur du sternum. Elle sort de son sac une gourde isotherme, un truc acheté dans un magasin de camping. C’est fait pour conserver la chaleur, mais ça garde tout aussi bien le froid. Elle boit à grandes gorgées, se laisse éteindre avec soulagement, et quand elle a terminé elle tourne instinctivement la tête en direction d’Hiram, comme si la honte d’être surprise en flagrant délit l’étreignait. Il la regarde aussi, mais elle n’y devine aucun jugement, au contraire : les yeux de l’homme brillent d’une compassion qui la réchauffe. Même si elle ignore le froid désormais…

La salle se remplit peu à peu. Ils sont une vingtaine ce soir, soit un peu plus que la semaine dernière. Quand elle s’est inscrite, le groupe avait des besoins plus modestes : certaines réunions auraient pu se tenir dans un placard. Mais l’affluence les a bientôt poussés à investir un espace plus grand.

— Il faut le voir d’un bon œil, dit souvent Karine. Ça veut dire que les gens commencent à nous connaître, et qu’ils savent qu’ils peuvent trouver de l’aide ici.

Parfois Uzoamaka envie l’optimisme de Karine. Car pour elle, si davantage de gens viennent chaque lundi, ça signifie simplement que plus de gens sont malades, et que le feu gagne du terrain. Même si personne ne sait encore d’où provient le syndrome, ni même comment il se transmet – si seulement il se transmet –, elle sait d’instinct que ça empire. Le feu a toujours couvé. C’est seulement qu’il a trouvé un moyen d’embraser le combustible.

— Nous allons commencer, dit Karine en montant sur l’estrade.

La salle bruisse encore un instant, puis se noie dans le silence. Karine se place au pupitre et consulte ses notes. Hiram, lui, s’est installé au premier rang, comme d’habitude. Les anciens montrent l’exemple. Elle n’est pas encore une ancienne, elle espère ne jamais en devenir une.

Karine s’éclaircit la voix.

— Une triste nouvelle d’abord, et je suis navrée pour celles et ceux qui le connaissaient : Jonas a été emporté par son feu.

Elle marque une pause. Au premier rang, Hiram baisse la tête pour une prière silencieuse. Il y a des soirs avec et des soirs sans. Ce soir est clairement un soir sans.

Uzoamaka ne connaissait Jonas que de vue. Elle l’avait croisé une fois, peut-être deux, avant que son état empire et qu’il ne puisse plus se rendre aux réunions sans constituer un danger pour les autres participants. Pourtant elle sent une boule de tristesse grandir en elle. Elle mettra sûrement des heures, peut-être des jours, à la digérer. La souffrance des autres la frappe toujours davantage que la sienne.

— Jonas ne pouvait plus sortir de chez lui, poursuit Karine. Il était victime de puissantes crises, parfois incontrôlables, et sa présence dans un lieu public était devenue une menace. Sa famille l’a conduit à l’hôpital Bernstein il y a trois semaines. Ils ont un nouveau service « ignifugé » là-bas, qui selon le personnel a fait ses preuves avec Jonas. Il était devenu incapable de maîtriser son feu. Il semblait d’ailleurs ne même plus le vouloir. Certains parmi nous le savaient : depuis la mort de sa femme, Jonas désirait plus que tout s’abandonner au feu. C’est une leçon pour nous, car cette tentation est parfois puissante quand on souffre autant… Le brasier s’est déclenché au milieu de la nuit. On n’a retrouvé que son alliance au milieu des cendres. Pour les personnes qui le souhaitent, une cérémonie religieuse sera organisée mercredi à 11 heures, au cimetière Saint-Paul.

Une bouffée de chaleur submerge soudain Uzoamaka. Dans un élan de panique elle se jette sur sa gourde et en vide le contenu d’une seule traite. Le brasier en elle est encore jeune, mais elle sait qu’il peut s’étendre si elle n’y prête pas attention, ou pire, si comme Jonas, elle se met à le souhaiter.

Elle se voit souvent en rêve prendre feu au milieu des passants. Non pas que l’idée la séduise, mais il faut avouer que ça ferait un beau spectacle. Les générations précédentes appelaient encore cela une « combustion spontanée », comme si le feu nous était infligé de l’extérieur telle une punition divine. La maladie était alors considérée comme un phénomène paranormal. Mais les progrès de la médecine et des routines de détection ont vite établi que chacun portait en soi un « foyer » – le point zéro du brasier – et qu’il suffisait d’une étincelle pour que le feu s’étende. Jonas, par exemple, portait la disparition de sa femme comme une malédiction : derrière chacun de ses mots perçaient la rage, la fureur, le désespoir et la peur aussi. Des conditions idéales en somme, car le feu a besoin d’être nourri. Et il n’est pas regardant sur la nature du combustible.

Dehors la colère de l’orage redouble d’intensité : frappées par une pluie diluvienne, les vitres tremblent à chaque coup de tonnerre. Karine vide d’une traite le verre posé devant elle.

— Ça fera trois ans demain que le feu s’est déclaré, dit-elle. Trois ans que je lutte au quotidien contre son invasion, trois ans que je l’empêche d’étendre son empire. C’est compliqué, ça demande beaucoup d’efforts et de sacrifices, mais je suis là pour prouver que c’est possible. Évidemment, il m’arrive encore parfois de ressentir sa chaleur. Mais je la tiens à distance. Comme vous je bois beaucoup, je mange froid et j’évite les pièces trop chauffées – ce sont des gestes simples qui peuvent nous faciliter la vie. Mais n’oublions jamais que le combat se gagne avant tout dans la tête. N’oublions pas Jonas…

Elle descend de l’estrade sous de discrets applaudissements et va chercher la nouvelle. Uzoamaka se souvient de sa première fois là-haut. Elle se souvient de la peur, et aussi de la sueur qui imbibait son tee-shirt comme si quelqu’un avait oublié de fermer un robinet quelque part sous son cou. Son ventre la brûlait, et elle avait dû boire plusieurs litres d’eau pour en calmer l’ardeur.

— Bonjour, dit la nouvelle. Je m’appelle Louise. Ça fait trois semaines qu’on a diagnostiqué le feu en moi. Mon médecin m’a conseillé de venir chercher de l’aide ici, et c’est plutôt gentil parce que quand ils ne savent pas quoi prescrire, la plupart se contentent de vous refiler à un collègue : il a été honnête. « Je ne veux pas que vous vous fassiez d’illusions », il m’a dit, « c’est une chose avec laquelle vous devrez vivre à jamais. Personne ne sait comment le guérir. » Sa franchise m’a soulagée sur le moment. Mais maintenant, ça ne sert à rien de le cacher : j’ai peur. J’ai terriblement peur… Et je ne sais pas quoi faire pour arrêter d’avoir peur.

La voix de Louise se brise. Elle avale un verre d’eau.

— Nous sommes des condamnés à mort, poursuit-elle, mais on l’est tous à plus ou moins courte échéance, non ? En venant ici, j’espère trouver des réponses.

Un immense craquement leur déchire les tympans, et soudain toutes les lumières s’éteignent. La foudre s’est abattue tout près, cette fois. Karine se lève.

— Pas de panique, l’orage a dû faire sauter le disjoncteur. On va descendre à la cave pour le remettre en route.

Karine et Hiram se faufilent en direction de la porte.

Dans l’obscurité de la salle, les feux des participants se sont mis à briller d’un éclat sombre sous leurs vêtements, comme autant de petits foyers sous-cutanés. C’est un drôle de spectacle, un spectacle intime et fascinant. Un peu triste aussi. Chez certains le feu est calme, contenu, mais il s’agite furieusement chez d’autres, comme prêt à tout dévaster.

Pendant ces interminables minutes, un éclair déchire parfois le ciel. Il projette l’ombre des grandes croisées sur le parterre de visages impavides, mais aussitôt la nuit se réapproprie son territoire et donne à voir les feux-follets qui habitent en chacun.

Uzoamaka baisse les yeux sur son ventre. Une boule incandescente, pas plus grosse qu’une balle de ping-pong, brille sous son pull. Ça fait mal, ça tire, mais c’est agréable aussi… Difficile de l’expliquer. Elle se lève et, bientôt imitée par d’autres, va chercher l’une de ses propres bouteilles sur la table du buffet. Boire est un refuge, et chaque gorgée apaise le brasillement des feux. Elle reconnaît celui de Louise parmi tous les autres – chaque feu porte une signature distincte pour qui sait l’observer – et, d’un geste, l’invite à s’approcher. Les nouveaux ont besoin d’être inclus. Elle l’a été aussi. Elle se souvient.

— Je suis Uzoamaka, dit-elle, mais personne n’est capable de s’en souvenir. Tout le monde m’appelle Uzo.

Elles rient, parlent à demi-mot, et s’apprêtent à échanger leurs numéros lorsque la lumière revient soudain. Malgré la gêne et les paupières plissées, l’intime est de nouveau à couvert : le soulagement est palpable. Tout le monde regagne sa place. C’est comme remettre un masque, songe-t-elle. Il n’y a rien de plus désagréable que de dévoiler son feu. Ils sont en sécurité ici, en territoire ami, mais dehors ils sont parfois traités en pestiférés. La peur de la contagion, toujours, et un peu de superstition…

Karine et Hiram réapparaissent enfin. Hiram est un peu essoufflé. Il s’agit sans doute des escaliers, mais Uzo ne peut s’empêcher d’éprouver une vague de jalousie.

— Je crois que tout le monde a une bonne raison de brûler, dit-elle lorsque vient son tour de prendre la parole. Et cette raison nous appartient. C’est elle qui fait de nous ce que nous sommes. J’ai toujours eu peur de tout, et quand le feu m’a été diagnostiqué, j’ai eu encore plus peur. Si ce groupe m’a aidé, c’est parce que j’y ai compris que la peur aidait le feu, que c’était elle qui l’encourageait à grandir. Alors, Louise, voilà ce que j’ai à te dire ce soir : je ne combats plus le feu, je combats la peur. Et c’est vraiment difficile. Mais j’ai vu d’autres feux que le mien, et je sais que nous partageons cette épreuve.

Comme d’habitude, la réunion se conclut par quelques mots échangés autour du buffet. C’est cette heure très particulière du lundi soir où Uzo sent le feu s’éloigner, comme si elle était capable de le vaincre à elle seule, où la confiance qu’elle puise dans la présence des autres suffit à la persuader qu’elle finira par trouver une solution. Elle chérit cette heure et s’en gorge autant qu’elle le peut. Plus tard, dans la semaine, il y aura des doutes, des errances, des terreurs peut-être. Mais pour le moment, il n’y a que le réconfort des feux qui se rencontrent.

Hiram se penche sur son oreille.

— Une glace après, ça te dit ?

Un feu en elle décroît tandis qu’un autre s’allume. Elle dit oui, et quelques minutes plus tard, ils se retrouvent sur le trottoir détrempé. La pluie s’est calmée, et si l’orage gronde encore, il est désormais suffisamment loin pour ne plus être craint. Des camions de pompiers sont stationnés devant le parc. Leurs gyrophares balayent la nuit en silence.

— On va voir ?

Ils traversent et remontent l’avenue. La foudre a frappé un grand tilleul : l’arbre est fendu en deux, et à travers l’écorce on peut distinguer la lueur familière des braises qui clignotent. Comme eux, le tronc brûle de l’intérieur.

— Même les arbres s’y mettent ! s’exclame Hiram. Si ça, ce n’est pas un signe des temps ! Bientôt on nous verra comme des précurseurs…

Il fourre ses mains dans les poches de son manteau. Elle passe son bras dans le sien et se colle contre son épaule.

— Maintenant j’ai vraiment envie d’une glace, dit-elle.

C’est au tour d’Hiram de bredouiller. Il ajuste sa kippa, donne un coup de menton en direction d’une rue transverse. Laissant derrière eux l’arbre-brasier, ils traversent la foule comme deux poissons à contre-courant.

Il prendra citron. Elle framboise.

 

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Théorie de la chaussette disparue

William est un chasseur de paranormal. Avec sa caméra, il traque les preuves et démasque les faussaires. Jusqu’au jour où…

La machine à laver a bel et bien rendu l’âme, mais c’est une question de point de vue selon son propriétaire. L’appareil barbotte dans une flaque, tel un cachalot échoué sur les plages de Normandie. Tambour ouvert, programmateur HS, il semble avoir trouvé la paix dans ce petit jardin de banlieue. Un mince filet d’eau trouble s’écoule encore du tuyau de vidange, comme si la panne avait eu lieu seulement quelques minutes plus tôt.

William ramasse l’embout pour mieux l’examiner. Il a enfilé des lunettes de protection ainsi que d’épais gants de chimie d’ordinaire réservés à la manipulation de produits toxiques.

— Vous utilisez quoi comme anticalcaire ? demande-t-il au type qui l’a invité à venir examiner son électroménager.

— Je… aucune idée, répond-il le plus sérieusement du monde. Il faut que je demande à ma femme.

— Laissez tomber, je plaisantais. Ça fait longtemps que ça coule ?

Le propriétaire de la machine s’approche à pas de loup, comme s’il craignait que l’appareil lui saute à la gorge.

— Elle est tombée en panne vendredi dernier, et le réparateur est venu lundi. Donc ça fait quatre jours.

— Il en dit quoi, d’ailleurs, le réparateur ?

— Il en dit que le moteur a claqué juste avant la vidange, et que c’était pour ça que ça puait autant, parce que toute l’eau sale était restée à macérer dans le tambour. Vu qu’elle n’est plus sous garantie et que le remplacement du moteur aurait coûté le prix d’une neuve, la patronne a dit qu’on ferait mieux de la jeter. Alors je l’ai tirée dans le jardin – parce que quarante litres d’eau sale, on n’avait pas envie que ça inonde la salle de bain et que ça foute en l’air les plinthes – et puis j’ai ouvert la trappe de vidange. La terre a bu le gros de l’eau, mais depuis… enfin bon, je ne vous fais de dessin : c’est vous le spécialiste.

Côté maison, William sent un regard glisser sur lui, comme si une main vaporeuse lui tapotait l’épaule avant de disparaître dans un ricanement. Il tourne la tête. L’épouse du type – la « patronne » – se cache derrière les rideaux de son salon. Ce sont de jolis rideaux brodés de motifs de chasse, le genre qu’on ne trouve que chez les gens qui ne veulent pas d’histoires. Apparemment bien plus ébranlée que son mari, elle effectue un rapide signe de croix avant de disparaître dans les ténèbres de son petit pavillon.

Des croyants, songe William. J’ai gagné le gros lot.

Il sort sa caméra et l’allume. Il sort rarement sa caméra quand quelqu’un l’appelle – en général il débusque ses sujets tout seul, dans la presse régionale ou sur les blogs. La plupart du temps, il ne prend même pas la peine de répondre aux mails qui le sollicitent. Théoriciens du complots, alcooliques, mythomanes, quelquefois même des fous au sens clinique du terme, c’est à croire qu’ils conspirent à lui faire perdre son temps. Mais cette fois ce n’est pas le propriétaire de la machine à laver qui l’a appelé : c’est son fils. Le jeune homme suit William depuis plusieurs années. Il connaît son travail, se souvient même de l’époque où il racontait ses histoires dans de longs articles ennuyeux que personne ne lisait. Enfin, presque personne.

Quand William a ouvert sa chaîne YouTube, il n’envisageait pas de se retrouver à la tête d’un cheptel de presque un million d’abonnés quelques années plus tard. Forcément, sa notoriété attire désormais les illuminés et ceux qui veulent croire à tout prix. Rien que la semaine dernière, trois personnes différentes lui ont signalé des apparitions d’OVNI dans le ciel de la Nièvre, du Cantal et de l’Auvergne. Un simple coup de fil à la station météo du coin, c’est souvent tout ce qui sépare les vrais chasseurs de paranormal des amateurs.

William est un traqueur, un scientifique, un vrai de vrai : armé de sa seule caméra et de sa passion pour les sciences physiques, il débusque fantômes, manifestations spirites et objets non-identifiés pour mieux les debunker. William ne croit pas au paranormal – il n’y a jamais cru. Pourtant il n’est pas du genre borné : il garde les yeux ouverts et attend simplement que quelqu’un lui prouve par a + b qu’il a eu tort tout ce temps de douter. Mais jusqu’à présent, « Dieu soit loué » (comme on dit chez les sceptiques), ce n’est jamais arrivé.

Il zoome sur l’embout de vidange, qui continue d’expulser une eau qu’à titre personnel il ne boirait pas, ni même ne toucherait du bout des doigts.

— Quatre jours que ça coule, dit le propriétaire de la machine à laver. On est des gens simples ici, mais on a les idées claires : ma femme est persuadée que c’est un foutu miracle. Du genre comme à Lourdes et ces machins-là…

— Désolé de vous demander ça comme ça mais est-ce que vous pouvez vous taire deux secondes ? Je suis en train de filmer.

L’homme grommelle quelque chose de désagréable, mais William poursuit comme s’il n’avait rien entendu. Il déteste quand ses témoins lui imposent leur opinion : même s’il n’en croit jamais un mot, ça influence forcément la manière dont il décortique les phénomènes. Les idées sont poreuses, elles se contaminent les unes les autres, et il détesterait passer à côté d’une explication évidente parce qu’un stimuli extérieur l’aurait lancé sur une mauvaise piste.

Il fait le vide en lui et examine la situation comme si c’était la première fois qu’il ouvrait les paupières sur ce monde. Considérant que, 1. le tambour est capable de contenir une trentaine de litres d’eau, autant dire rien du tout, 2. puisque la trappe ouverte se trouve au niveau du sol, son contenu aurait dû entièrement se déverser en quelques secondes, 3. il y a toujours du contenu résiduel, et cela peut dépendre de l’horizontalité du sol, de la pression atmosphérique et d’autres facteurs plus ou moins farfelus ; alors pour que l’eau continue de couler à ce rythme, il faudrait par exemple qu’un bouchon obstrue le conduit et qu’une arrivée extérieure – dissimulée dans la terre par exemple – alimente le réservoir. Bon. Maintenant que l’hypothèse est posée, il s’agit de la vérifier.

— Je peux la soulever ?

Le propriétaire grimace.

— Allez-y, mais ne comptez pas sur moi pour vous aider… Je me suis démis le dos à traîner cet engin jusqu’au jardin.

William fixe sa caméra sur un trépied télescopique, cadre la scène en plan large et laisse l’enregistrement tourner tandis qu’il empoigne le lave-linge par son socle en béton. Ce truc pèse une tonne, évidemment – n’importe qui ayant participé à un déménagement s’en souvient. Mais il a beau étudier la base de l’appareil sous toutes les coutures, William ne débusque ni bouchon, ni tuyau caché, ni réservoir secret. Sans compter que le propriétaire a l’air honnête, relativement équilibré et qu’il n’a même pas encore parlé d’argent – ça aussi, c’est un argument qui plaide en faveur de sa crédibilité.

— Vous avez une bouteille ?

— Genre une bouteille d’eau ?

— Comme vous voulez.

— En plastique ou en verre ?

— Ça n’a pas d’importance.

— Une grande ?

— Juste une bouteille, monsieur, peu importe : n’importe quoi sera parfait.

L’homme rapporte du garage une canette de bière vide et William applique l’embout du tuyau de vidange sur son goulot en même temps qu’il enclenche le chronomètre de son smartphone. L’eau croupie s’écoule à l’intérieur. Il regarde l’écran, et lorsque le liquide finit par remplir le récipient presque tout à fait, il arrête le décompte. Résultat : 24 secondes pour 33 centilitres. À ce rythme – qui n’a pas faibli depuis qu’il a poussé le portillon du jardin, voire qui s’est même intensifié par moments – il faudrait que la machine puisse contenir bien plus qu’elle n’en est physiquement capable.

Il y a donc deux options : soit cet appareil génère de l’eau… soit il la puise ailleurs, d’une manière qui lui échappe. Il pourrait par exemple y avoir une nappe phréatique sous leurs pieds, mais sans puits ni forage, comme l’eau pourrait-elle remonter à la surface ? Décidément ça n’a aucun sens, mais il faut se rendre à l’évidence. Et savoir parfois se déclarer vaincu.

À bout de souffle et en nage, William rapproche la caméra, tourne l’écran vers lui et se cadre pleine face. C’est le moment qu’il redoutait depuis longtemps.

— Salut à tous et à toutes. Vous me connaissez, je ne suis pas du genre à me laisser surprendre. J’ai étudié des dizaines de cas tous plus dingues les uns que les autres, j’ai passé des nuits dans des hôtels réputés plus hantés que tous les châteaux d’Écosse réunis, j’ai même plus d’une fois observé des phénomènes étranges dans le ciel… mais toujours, toujours, j’ai fini par trouver une solution, ou à défaut une hypothèse scientifique crédible. Mais là… je sèche. Cette machine à laver est tombée en panne il y a une semaine, et elle continue depuis de perdre de l’eau au rythme moyen d’un litre par minute et demie au moment où j’enregistre ces images. Le propriétaire de l’appareil ici présent (dans l’arrière-plan l’homme apparaît, sourit et fait coucou), bonjour monsieur, affirme que ça peut parfois couler plus vite. Et autant dire que je n’ai aucune idée de la manière dont ce phénomène fonctionne.

William fait une pause, hoche la tête. Un sourire se dessine sur ses lèvres.

— On va faire venir des experts, mais en attendant ça me rappelle une vieille théorie que j’avais échafaudée il y a des années, quand j’essayais d’écrire des histoires de science-fiction. Vous savez, il y a cette blague qui dit qu’on ne sait jamais ce qu’il advient des chaussettes qui disparaissent pendant un lavage. En vérité, la plupart se coincent dans le joint du tambour ou du hublot, jetez un œil la prochaine fois que vous faites une lessive, vous pourriez être surpris. Mais j’avais imaginé une solution plus poétique : quand la machine lance le mode essorage, le tambour tourne tellement vite qu’il ouvre un vortex. Ce vortex pourrait mener vers des dimensions parallèles, ou simplement vers un autre endroit quelque part dans l’univers. Enfin, « simplement », vous voyez, quoi… Ça me faisait rigoler d’imaginer un continent de chaussettes gelées dériver lentement dans l’espace intersidéral, ou former une montagne de coton sur une planète inhabitée…

William lève la canette et l’approche de l’objectif de la caméra.

— J’ai fait un prélèvement, on en aura vite le cœur net. En attendant, je vais vous dire, la vie ne manque jamais de vous surprendre. À étudier, déchiffrer, démystifier le paranormal comme je le fais avec vous depuis des années, j’étais certain qu’un jour je finirai par tomber sur plus fort que moi. Je me disais alors que ça prendrait la forme d’un cadavre d’extraterrestre, d’un fantôme digne de Ghostbusters ou d’un vampire en chair et en os qui viendrait frapper à ma porte et m’annoncer : « Voilà, on existe, on existe pour de vrai ! » Eh bien non. Mesdames et messieurs, à l’heure où je vous parle, cette machine à laver est ce que j’ai vu de plus paranormal de toute ma vie. Sacrée leçon d’humilité, hein ?

— D’humidité aussi, dit le propriétaire de la machine en ricanant.

William tourne la tête. En robe de chambre et pantoufles, la « patronne » est sortie sur la terrasse. Elle le dévisage d’un air anxieux.

— Alors ? demande-t-elle. C’est un miracle pour de vrai ?

Sans rien ajouter, William sourit et lève le pouce. La femme écarquille les yeux, part d’un grand éclat de rire et s’évanouit.

*

Six jours plus tard, les résultats des analyses tombent : malgré son aspect trouble, presque laiteux, l’eau qui s’écoule de la machine est d’une très grande pureté. En fait, l’échantillon ne contenait que d’infimes résidus de lessive et d’adoucissant – et aussi un peu de Calgon, mais rien d’exceptionnel.

La machine est une véritable fontaine miraculeuse.

William passe sur le banc de montage et publie sa vidéo dans la foulée. Il masque l’identité des propriétaires du lave-linge – il ne faudrait pas qu’une meute de décérébrés en mal de guérison et d’exorcismes envahisse leur pelouse – et floute leur visage. Deux précautions valent mieux qu’une. Ça va être dingue, pense-t-il, les retombées vont forcément être délirantes.

Mais William déchante vite : sitôt sa vidéo en ligne, elle sombre rapidement dans les tréfonds du classement. Certaines font de moins bons scores que d’autres, c’est normal, par exemple une vidéo sur les extraterrestres fera toujours plus de vues qu’une autre sur les apparitions de figures saintes ou sur les mystères historiques ; certes, avec sa machine à laver miraculeuse, il ne tenait pas une accroche du tonnerre, mais c’est la première fois qu’il dévoile un authentique phénomène paranormal – quelque chose de solide, de fiable, et surtout de constaté par deux experts indépendants, un ingénieur hydrogéologue et un docteur en sciences physiques, alors cette contre-performance l’étonne.

William surveille le compteur de vues. Quelques milliers à peine, une poignée de likes, mais pas suffisamment pour renverser la tendance. Ça augmente trop lentement, et la vidéo n’est pas repartagée sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook qui détient pourtant la palme de la dissémination d’articles sordides, douteux ou clickbait.

— Quelle merde, gronde-t-il tandis qu’il parcourt la section commentaires.

Si certains internautes soutiennent la bonne foi de William, d’autres – beaucoup plus nombreux – hurlent à la manipulation ou à la blague de mauvais goût. Dans le langage des démystificateurs d’internet, on appelle ça un hoax : un phénomène monté de toutes pièces et bardé de fausses preuves pour faire croire à son authenticité. Plus mesurés et bienveillants, une infime portion de ses plus fidèles spectateurs s’amusent de ce qu’ils appellent une plaisanterie potache – hahaha, super ton histoire, William, on y croit vachement, sinon à quand la prochaine vidéo sur les loups-garous ? Sur ce coup William est seul, ou du moins c’est ce qu’il croit en allant se coucher, dépité par le manque de foi de ses contemporains face à l’évidence scientifique. Bien sûr qu’on peut trafiquer une vidéo, c’est même l’enfance de l’art, mais n’a-t-il pas habitué son public à une rigueur et à une exigence indiscutables ?

Au fond, pense-t-il, la vérité n’est qu’une nuance parmi le spectre des possibles, et puis la plupart des gens se foutent de ce qui est vrai ou de ce qui ne l’est pas : ils croient ou ne croient pas, ça ne va pas plus loin.

Persuadé d’avoir assisté aux prémices du déclin annoncé de sa chaîne, William se couche contrarié, passe une mauvaise nuit et se lève du mauvais pied. Mais ce n’est pas une raison pour déroger à ses habitudes. Comme chaque matin donc, il consulte les statistiques de sa chaîne. Ce qu’il découvre alors est incroyable, au sens premier du terme : la courbe a fait un bond pendant la nuit. Mais ce ne sont pas ses cercles sociaux qui l’ont provoqué. La vidéo a été reprise plusieurs milliers de fois par des sites chrétiens évangéliques, en Europe mais aussi en Afrique et aux États-Unis, et ses images circulent désormais sur des pages dont il aurait quelques jours plus tôt estimé la crédibilité plus que douteuse.

— Un miracle, murmure-t-il pour lui-même face à l’écran du smartphone.

Le vidéaste sent une boule d’anxiété grandir dans sa poitrine tandis qu’il réalise l’ampleur du phénomène parmi la communauté des croyants. Un vague dégoût aussi. Mais il se remet vite. Après tout, un clic est un clic.

*

Trois semaines plus tard, William fait son retour sur les lieux de son premier pèlerinage. Ça ne fait qu’un mois et demi qu’il est venu tourner la vidéo, mais le paysage a depuis radicalement changé. Le village – un petit bourg de campagne paisible et immuable – bruisse d’une activité inhabituelle. Les rares parkings sont pleins, occupés par des camions de chaînes de télévision étrangères, et les rues sont encombrées de véhicules garés plus ou moins correctement. Pas besoin de se rappeler l’adresse : il suffit de suivre les cohortes de pèlerins venus des quatre coins du pays et habillés aux couleurs de leur région, qui transportent flasques, bidons et jerricans – vides dans un sens, pleins dans l’autre. Le chant des oiseaux a disparu pour laisser place à celui des hommes, beaucoup plus religieux. William n’est pas dans son élément, mais l’ambiance bon enfant finit par avoir raison de ses réticences.

D’ailleurs, les propriétaires de la machine à laver l’accueillent à bras ouverts. Si lui a gardé ses pantalons de velours côtelé et sa veste de survêtement, elle a troqué sa robe de chambre contre une toge, des sandales et un grand crucifix suspendu à son cou.

— Vous nous avez changé la vie, s’exclame-t-elle avec un sourire lumineux qui vaut toutes les embrassades du monde. Il y a même des gens qui viennent d’Arizona pour nous voir !

Disposés comme autant d’offrandes autour de la machine à laver, qui repose désormais sur un autel de parpaings, des centaines de bouquets de fleurs forment une couronne multicolore et joyeuse. Au terme d’une attente qui peut parfois s’étaler sur plusieurs heures, chacune et chacun se voit accordé le droit de recueillir un peu d’eau miraculeuse. Le couple vend même ses propres récipients hermétiques – « pour mieux garder la sainteté dedans », promettent-ils sur une pancarte dressée au pied de la terrasse.

— Depuis que je me lave les mains avec, je n’ai plus d’eczéma, dit la « patronne » à William sur le ton de la confidence.

Pas besoin de chuchoter cependant : des tracts distribués à l’entrée du jardin, juste à côté de l’urne destinée à recueillir les dons des pèlerins pour financer la construction d’une chapelle, vantent les mérites curatifs de l’eau miraculeuse.

— Il n’y a plus qu’à espérer une vraie guérison, genre un cancer ou une sclérose en plaques, dit-elle avant d’aller renseigner une acheteuse potentielle d’éponges « très très saintes » pour la vaisselle.

William sourit. Si le spectacle n’est pas des plus scientifique, l’enthousiasme et la ferveur qui s’en dégagent ont le mérite d’en faire quelque chose de réjouissant. Même si ce n’est pas ça qui manque autour d’eux, le vidéaste est venu avec sa caméra. Ce soir, quand les médias et les derniers fidèles auront quitté les lieux, il compte bien revenir pour étudier à nouveau la machine à laver. Et cette fois il passera la tête à travers le tambour – si ses propriétaires sont d’accord, bien entendu, et s’il ne commet aucun sacrilège.

William n’a pas tout à fait renoncé à admirer de ses propres yeux le continent de chaussettes à la dérive.

 

❤️

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Coprophages

Le travail de Paul consiste à vous convaincre que vous avez besoin de son produit. N’importe quel produit.

Paul soulève le couvercle. Frappé d’un haut-le-cœur, il le repose aussitôt.

— Qu’est-ce que c’est que cette merde ?

Personne ne connaît Marc sous un autre nom que « Marc » – il semblerait que son nom de famille ait été oblitéré. Marc hausse les épaules, et il a beau avoir l’air désolé, c’est à peu près tout ce qu’il peut faire pour Paul. Sa fiche de poste est claire : Marc accueille les clients, traite leurs demandes, fait le tri parmi leurs exigences souvent fantasques et se contente de présenter les produits aux autres équipes, c’est tout. Son territoire s’arrête là où commence celui de Paul, le marketing manager du pôle Products.

— Est-ce que c’est ce que je pense que c’est ?

Paul a sorti un Kleenex de la poche arrière de son chino et le tient en évidence à hauteur de ses lèvres. À présent la salle de réunion empeste, et il est à deux doigts de vomir ses quatre cafés. Lèvres pincées, Marc fait oui de la tête. Malgré l’inimitié qui les lie intimement, il ne s’agit pas de mauvaise volonté de sa part : à moins que ses capacités d’investissement soient en dessous des attentes raisonnables qu’on est en droit d’exprimer lorsqu’on est le leader incontesté du secteur, la boîte ne refuse jamais à un bon client de s’occuper d’un nouveau produit.

— Mais enfin, Marc, on est d’accord, c’est bien de la merde, non ? Du caca, du vrai caca…

Marc penche la tête, hausse une épaule, comme pas très sûr qu’il faille vraiment employer ce terme pour parler du produit. Cette discussion est irréelle, pense Paul. Parce que c’est bien une merde, là, posée sur son bureau à 2.000 euros. Tu ne rêves pas, c’est ce que le sourire en coin du head leader du pôle Prospects paraît vouloir lui dire. Depuis qu’ils se sont affrontés pour le même poste – une âpre bataille au terme de laquelle c’était finalement Christophe, du pôle Datas & Deep Research, qui avait remporté la victoire –, Paul et Marc ne supportent plus leur présence respective. Heureusement, leurs rencontres sont souvent brèves : cinq minutes, parfois moins, c’est en général largement assez pour présenter d’une nouvelle mission.

Paul lève les yeux au ciel – sortez-moi de là, pitié ! – et pince le bouton du couvercle avec réticence. C’est bien une énorme crotte fraîchement déféquée qui git dans le récipient en céramique bleue – son préféré en salle de pause, celui qu’il utilise pour réchauffer son crumble surgelé. Pour un peu elle fumerait, comme un splendide crottin déposé de bon matin en plein milieu d’un champ piqueté de rosée.

Marc sort le brief de la pochette plastique dont il ne se sépare jamais et tend la feuille seule à Paul – leurs relations ne l’autorisent pas à lui confier davantage que le strict minimum. La confiance est pourtant une valeur essentielle de l’entreprise, ce n’est pas pour rien qu’elle a embauché ce célèbre street artist dont personne ne se souvient jamais du nom pour peindre le mot « Trust » dans l’immense vestibule du rez-de-chaussée.

Paul lui arrache la feuille des mains et soupire.

— Je vais voir ce que je peux faire.

*

Plus tard, dans la meeting room A34.

Paul n’est plus Paul. Il est monsieur Fedorsky, le marketing manager du pôle Products. Face à ses équipes – les meilleur·e·s parmi les meilleur·e·s, celles et ceux que la profession se targue d’appeler l’élite – il arbore son intitulé de poste comme un titre de noblesse.

— La campagne aura lieu dans un mois, explique-t-il. (le public, attentif, retient son souffle) Radio, magazines, télé, internet, tout ce qu’on peut imaginer : sans être illimité, le budget est conséquent. Notre client croit beaucoup en son nouveau produit et nous a chargés de trouver le meilleur angle d’attaque.

Une jeune femme lève la main. De l’autre, elle tapote d’un pouce adroit un compte-rendu en temps réel sur son smartphone.

— Quelle est la cible ?

— L’idéal, comme toujours, c’est qu’elle soit la plus large possible. Je ne me ferme à aucune option, du moment que c’est smart et que ça semble évident. D’autant que le produit en question est déclinable, le client a insisté là-dessus : nous avons son feu vert pour envisager tous les dérivés possibles. La matière première est très bon marché et facilement trouvable. Entre nous, je n’étais pas convaincu au début, mais c’est presque inouï que personne n’y ait pensé avant. Si ça emmène les hommes sur le créneau 25-45, c’est tout bon, pareil sur la ménagère. À titre personnel, je crois qu’un bon produit transcende toujours sa cible.

À nouveau une main se lève.

— Aucune restriction sur le contenu, pas de red light ?

Paul sort la feuille de sa poche – celle que Marc lui a confiée tout à l’heure.

— Pour des raisons dont je vous épargnerai les détails, nous ne sommes pas autorisés à utiliser les mots suivants : « crotte », « caca », « merde », « déjection », « étron », « excrément », « matières fécales », « selles », « purin », « crottin », », « popo », « chnoute », ainsi que « grosse commission ». Vous avez compris l’idée. Pour les autres, cherchez un bon dictionnaire de synonymes.

Un silence s’abat sur la meeting room tandis que deux stagiaires du pôle Marketing déposent les échantillons sur la table. Le produit est joliment mis en valeur sur des assiettes en carton doré, qui de l’avis de Marc soulignent ses tons cuivre et feuille d’automne. À nouveau, l’odeur remplit la pièce. Pour une fois, les stagiaires ont été mis à contribution : en conséquence, le produit est d’une incontestable fraîcheur.

— J’attends vos idées.

Loin des premières réticences de Paul, l’équipe s’empare des échantillons et les examine sous toutes les coutures. Les premières propositions fusent. Paul est fier, ce n’est pas pour rien qu’on les appelle les « snipers » : ces personnes, sélectionnées selon un processus drastique, sont professionnelles jusqu’au bout des ongles. Elles seraient capables de vendre du sable à l’émir du Qatar.

— Est-ce qu’il faut que ça puisse être mangé ?

— Le produit est transformable, ce qui veut dire qu’il peut être agrémenté d’arômes et de colorants. Reste à voir si ça rentre dans le budget du client : même si la matière première est bon marché, il ne faudrait pas que la transformation fasse exploser les compteurs. Ou alors il faut le marketer comme un produit de luxe, un raffinement du palais, un plaisir de gourmet : dans ce cas-là peu importe, plus ce sera cher, mieux ça se vendra.

— On peut imaginer différentes formes ou on doit se cantonner à l’aspect original du produit ?

— Comme vous avez pu le remarquer, la matière première est du genre… malléable. Ça dépendra des arrivages, et aussi de l’alimentation des personnes ou des animaux qui la fabriqueront. Mais je pense qu’on peut espérer une certaine homogénéité. Dès lors on peut très bien imaginer des moulages, des emballages préformés, de la mise en bouteille ou même du packaging rétro.

— Et si on le cuit ?

Paul lève les mains, paumes ouvertes vers le ciel.

— Formez une équipe et essayez.

Malgré le tumulte et l’excitation, des regards admiratifs se posent sur lui. Malgré l’odeur aussi, de plus en plus prégnante – et le chauffage n’arrange rien.

— Réunissez les panels et présentez-moi les projets début de semaine prochaine, conclut-il. Je file, j’ai une réunion au pôle Development.

Paul quitte la salle comme un apnéiste refait surface après un tête-à-tête avec la mort. Il avale une grande goulée d’air climatisé, fonce jusqu’aux toilettes et vomit tout ce que son estomac l’autorise à restituer. Désormais, on peut appeler ça du gâchis.

*

Une semaine plus tard, il passe à la pharmacie et demande du baume du tigre. C’est un copain légiste qui lui a donné l’idée : un peu de crème camphrée passée sous les narines et les plus abjectes puanteurs ne sont plus qu’un lointain souvenir. Il fourre le petit pot dans sa poche et remonte dans sa voiture garée en double file, sans oublier de faire un doigt d’honneur aux automobilistes qui le klaxonnent. Sa consolation du moment – celle qui lui permet de traverser les journées sans idées suicidaires ou loufoques –, c’est d’imaginer tous les connards du monde bouffant littéralement le produit de ses intestins. Malgré l’odeur, le projet a fini par le convaincre ; en tout cas il s’en est convaincu. Puisqu’il ne peut pas travailler pour un produit qu’il ne donnerait pas lui-même à ses enfants, il a au fil des ans développé une résilience exceptionnelle vis-à-vis de ses propres scrupules.

— Alors, qu’est-ce qu’on a ?

L’auditorium F n’est pas grand, mais il est plein à craquer. Paul s’attendait à affronter une odeur terrifiante, mais la salle sent seulement le produit d’entretien dont le personnel de ménage badigeonne toutes les surfaces avant l’arrivée des employés. Paul les appelle les fantômes : ils bougent les meubles, font tourner les tables et disparaître les poubelles du crépuscule jusqu’à l’aube. L’idée l’a toujours mis mal à l’aise, peut-être aussi un peu dégoûté parce qu’il n’aime pas que des doigts inconnus et sales se posent sur ses affaires, mais pour le moment il est ravi.

Il s’installe au premier rang, face à la lucarne lumineuse peinte sur le mur par le vidéoprojecteur. Un gamin dont il a lui aussi oublié le nom s’avance sur scène, se penche sur son laptop et lance un PowerPoint. Sur le mur de l’auditorium apparaît la modélisation en 3D d’un pack de crèmes desserts à l’effigie d’un dessin animé populaire.

— Alors, ça se mange finalement ? demande Paul.

— Et comment, chef ! Après analyse et discussion avec le pôle Chemistry, nous avons réussi à élaborer un composé qui annihile toute odeur et décuple les arômes.

On lui fait passer un échantillon dans une boîte de Pétri. Paul renifle. Ça en a la forme, la texture, mais ça n’en a clairement pas l’odeur.

— Génial ! s’exclame-t-il pour éviter d’avoir à goûter.

Le publicitaire junior poursuit.

— Nous avons imaginé différentes déclinaisons, mais il nous semble que le dessert est encore le plat le plus fédérateur du point de vue targeting. Le produit est donc transformé en une mousse aromatisée – fraise, banane et framboise pour le moment –, puis coloré. Bien sûr, nous travaillons sur le chocolat, mais les ingénieurs du pôle Taste n’ont pas encore trouvé de colorant adéquat.

— Je vais peut-être dire une connerie, mais est-ce qu’on ne peut pas se passer de colorant pour la version chocolat ? Je veux dire, impossible de lancer un dessert sans goût chocolat, c’est du suicide. Les consommateurs ne suivront pas.

— Nous devrions avancer dans les prochains jours. Voire les prochaines heures. Mais il y a plus important. Puisqu’on parle du lancement, je suis fier d’annoncer la signature d’un partenariat avec les propriétaires de la licence Space Robots. Il y aura des autocollants à l’effigie du dessin animé, des figurines à collectionner et aussi du contenu inédit sur internet. Les ayants droit ne sont pas contre une apparition du héros dans la publicité.

— Ça, c’est top ! s’exclame Paul.

— Bien sûr, la gamme ne s’arrêtera pas aux desserts : sitôt la formule stabilisée, rien ne nous empêchera de proposer des snacks, des barres énergisantes, du petit-déjeuner…

— Et c’est bon au moins ? l’interrompt Paul.

Le garçon sourit, un peu gêné.

— Les notes du panel sont… honorables. Vu de quoi on part, c’est déjà un exploit.

L’homme conclut sous une salve d’applaudissements et regagne sa place, torse bombé, en distribuant hugs et high five tandis que la présentation du projet suivant démarre. Une femme splendide s’avance sur la scène. Rien d’étonnant à cela, le physique est un critère de recrutement primordial dans le business et l’entreprise ne s’est jamais cachée de rechercher les belles plastiques. Paul ne se souvient même plus de la dernière fois qu’il a vu en ces murs une femme qui ne l’attirait pas sexuellement.

— Nous avons travaillé deux déclinaisons, explique-t-elle en faisant défiler des captures d’écran glanées auprès du pôle Branding & Visual Content. La première sous l’angle des soins pour la peau : des études montrent que les excréments sont…

Paul fait claquer sa langue et lève le doigt pour l’interrompre. Pas besoin de dire quoi que ce soit, l’employée se ressaisit aussitôt. On a viré des gens pour moins que ça.

— Pardon : des études montrent que la matière première dont est constitué le produit pourrait avoir des effets bénéfiques sur la peau. Il existe même une race de chat indonésien qui, si on lui donne à manger un certain café très rare, peut restituer ces grains fermentés de telle manière qu’ils possèderaient après coup des propriétés régénératrices qui…

Paul l’arrête.

— Une race de chat spéciale, un café très rare, l’Indonésie, ce n’est pas donné, votre concept… J’ai dit que le budget était évolutif, mais ce serait pas mal de rester dans les limites du raisonnable…

Elle le dévisage, bouche ouverte, et des larmes d’humiliation perlent à la naissance de ses paupières. On pourrait presque penser qu’il vient de la larguer en un langage connu d’eux seuls.

Lui fait rouler ses doigts en l’air, secoue la tête, impatient.

— Vous parliez d’un autre axe à l’instant ?

Elle sursaute comme si le réveil venait de sonner et se précipite sur le laptop. Des visages d’enfants rieurs apparaissent sur le mur, front et joues barbouillées d’une sorte de bouillie rose. Paul réprime sa nausée tandis qu’elle lance son brief.

— Je ne sais jamais quoi inventer pour occuper mes fils. Nous avons épuisé toutes les idées de balades, les jouets, les jeux vidéo… C’est comme si on était arrivés au bout de l’entertainment, vous comprenez ? À la fin du fun… Eh bien la fin du fun, c’est terminé : je vous présente Monstrocrade, la première pâte à base de… hum… de matière première. Si vos enfants sont comme les miens, ils vont adorer !

Paul se redresse en même temps que son intérêt pour la présentation.

— Ça sert à quoi ?

— Ça sert à rien. Ça sert à s’amuser.

— C’est salissant ?

— Officiellement non. Par contre, il ne faut pas le laisser trop longtemps au soleil : les antiodeurs ont tendance à perdre de leur efficacité.

— C’est pas super, conclut Paul. J’aimais bien la première idée, mais c’est trop compliqué. Vous savez quoi ? Oublions les chats indonésiens : on bourre la crème de collagène et on insiste sur les effets tenseurs…

Elle acquiesce violemment, réunit sa paperasse et disparaît dans l’ombre du projecteur. Le marketing est une jungle, et le silence une maladie contagieuse : plus de sifflets, aucun applaudissement. L’auditorium F ressemble à une salle de classe un jour de contrôle à l’oral.

— Rien d’autre ? s’écrie Paul en se levant de son siège.

Une main se dresse au milieu de l’océan de têtes baissées, comme naufragée.

— J’ai bossé sur un truc, mais… c’est pas encore prêt.

— À ce stade, toutes les propositions sont bonnes à écouter.

Le type traverse la salle les mains vides et se plante sur la scène. Le vidéoprojecteur est braqué sur son visage, et ses lunettes brillent tellement qu’on dirait deux écrans de smartphone.

— J’ai lu sur internet que des scientifiques avaient détecté une nouvelle bactérie dans les… hum… matières premières de certains individus. Cette bactérie, une fois réingérée par d’autres, heu, clients, permet d’améliorer la digestion et même de soigner des ulcères.

— Ah, voilà qui est intéressant ! fait Paul. Mais on parle de « certains individus » seulement, n’est-ce pas ? Ça veut dire pas beaucoup, ça veut dire les chercher, faire le tri. Et c’est compliqué dans le cadre d’une production de masse.

L’employé junior acquiesce.

— On peut toujours dire que c’est bon de manière générale et en caser un peu partout. Ce ne serait qu’un demi-mensonge.

— Et un demi-mensonge, c’est une presque-vérité, ajoute Paul en lançant les applaudissements, repris par toute la salle. Je vois qu’il y en a qui ont bien étudié leurs leçons. Bon, la team, on se laisse le week-end pour réfléchir : rendez-vous lundi avec de meilleures idées, une par personne au moins. Et si vous avez la moins bonne, c’est la porte direct, OK ?

Sans demander son reste, le public évacue la salle en rangs serrés. Dans le fond, Marc le dévisage. Il arbore ce même sourire amusé qui lui colle aux joues . Une fois tout le monde sorti, il s’avance vers Paul.

— Les clients ont décidé de chercher un nouveau nom pour le produit. Si jamais tu pouvais mettre des gens à toi sur le coup…

— Mes gens à moi ne sont pas très inspirés.

— Ça viendra. Ça finit toujours par venir.

Marc marmonne quelque chose d’inaudible, fait volte-face et laisse Paul à ses dilemmes. Trouver un nom, ça paraît simple comme ça. Mais c’est en réalité ce qu’il y a de plus compliqué. Il faut que ce soit suffisamment clean pour que tout le monde se l’approprie, pour que la fonction s’incarne dans le nom – et surtout pas l’inverse.

Sur un fauteuil voisin a été oublié un échantillon-test de la crème dessert. C’est un pot en plastique, le même qu’on trouve dans les supermarchés, rose dehors et blanc dedans, rempli d’une mousse compacte. Ça sent la banane. Il trempe son doigt, l’approche de ses lèvres, hésite… puis sort un Kleenex, s’essuie et balance le tout à la poubelle. Lui vivant, jamais il ne mangera de…

*

— « Ambrance » ? C’est quoi ?

— Un nouveau truc, explique le père. Ils en ont parlé à la télé. Tu veux essayer ?

Sourire jusqu’aux oreilles, la fillette dépose le pack dans le chariot comme s’il s’agissait d’une relique sainte. Paul fige son visage dans sa mémoire et reprend ses déambulations. Les allées du supermarché-test sont aujourd’hui pour lui ce qu’un jour de vernissage au musée est à un commissaire d’exposition. Il rebouche les trous, redresse les signalétiques et ajuste les PLV, conseille les indécis et s’amuse des regards complices. C’est ce qui s’appelle un lancement réussi : les rayons dégueulent d’Ambrance, il y en a partout.

— Vous avez goûté ? lui demande une cliente au caddy déjà rempli.

— Bien sûr, ment-il. C’est un délice.

Rassurée, elle file en direction des caisses, gorgée de félicité consommatrice. Pour Paul c’est un bon coup : la campagne a reçu les félicitations du boss. La garantie d’une prime, et peut-être même d’une promotion, et tout ça sans avoir jamais eu à vraiment mettre les mains à la pâte… Et pour cause : il a traversé toute la campagne sans avoir une seule fois goûté le produit. Une faute professionnelle, dirait Marc, mais Marc n’a pas besoin de le savoir. Après tout, qui se soucie de l’avis de Marc ? L’idée seule le révulse encore.

Mais alors qu’il poursuit sa promenade, l’inquiétude gagne Paul. Et si justement ça venait à se savoir ? Si Marc le devinait et qu’il vendait la mèche au patron ? Il en serait capable.

Heureusement il existe un moyen de réparer cette erreur. D’un pas rapide, Paul remonte les allées jusqu’au rayon Santé & Bien-être et attrape une barre énergisante dans un présentoir en carton. La composition indique « Ambrance : 65% ». Du pur concentré, parfum chocolat. C’est vraiment trop bête de n’avoir jamais essayé – après tout, même les panels ont fini par adorer. Et si tout le monde adore, ça ne peut pas être mauvais.

Il déchire l’emballage, croque. Se force à mâcher.

Recrache le tout par terre, sous le regard effaré des clients.

Pour la première fois depuis longtemps, Paul est sous le choc.

C’est délicieux.

 

❤️

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.

Doppelgänger

Quand on a la phobie du courrier, recevoir une lettre est sans doute la pire chose qui puisse vous arriver…

Je déteste le courrier.

Il n’y a rien qui m’angoisse davantage.

J’imagine qu’il a existé une époque où l’on ne recevait pas que des factures, des amendes, des relances d’huissier et de la publicité. Toujours est-il qu’elle est révolue : le courrier ne sert plus qu’à transmettre des mauvaises nouvelles. Et les boîtes à lettres fermées m’ont toujours empli d’une crainte inexprimable.

On ne sait pas ce qu’on va trouver dans une boîte à lettres fermée. À l’instar de l’expérience de Schrödinger, elle peut contenir tout et son contraire tant qu’elle n’est pas ouverte. Je me débrouille toujours pour examiner son contenu le plus vite possible, en général plusieurs fois par jour, et en tout cas à chaque fois que je passe devant.

Tapi chez moi, je guette le facteur. Sitôt que je l’entends glisser les enveloppes à travers ces maudites fentes étiquetées, j’enfile mes chaussures en silence et j’attends qu’il parte pour dévaler les escaliers, et ainsi soulager mon angoisse.

Souvent je ne reçois rien. Je suis alors touché par une félicité sans nom. Rien n’est plus beau qu’une journée sans courrier. Rien n’est plus beau qu’une boîte à lettres vide.

Mais il y a une lettre aujourd’hui, et sur l’enveloppe ne figure aucun en-tête. Je hais les mauvaises nouvelles qui ne savent pas s’annoncer.

Aussitôt gagné par la fièvre, je remonte chez moi en quatrième vitesse et verrouille la porte à double tour pour m’assurer d’affronter seul l’impitoyable chaos qui régit l’univers : chaque jour auquel il m’est donné de survivre, je combats l’entropie du monde avec un coupe-papier en forme d’arobase.

Évidemment, c’est une facture.

Je déteste le courrier. Je vous l’ai dit, non ?

La facture émane de la société Maximus. C’est une salle de sport située à quelques blocs d’ici, je passe souvent devant sur le chemin du supermarché. Elle se situe au premier étage d’un petit centre commercial – enfin ce n’est pas vraiment un centre commercial, ce sont plutôt quelques commerces qui se tiennent chaud en se collant les uns aux autres.

Devant l’entrée prise en étau entre un coiffeur et une boutique de chaussures, des montagnes de muscles tirent une dernière bouffée sur leur clope avant de l’écraser dans le cendrier vissé au mur. Ces gens sont immenses. Ils se pavanent dans des tee-shirts serrés qui ne dissimulent presque rien de leur anatomie. Et puis cette manière de porter négligemment leur sac sur l’épaule, comme s’il ne pesait rien… Oui, je connais très bien cette salle de sport. Le seul problème, c’est que je n’y ai jamais mis les pieds.

Je veux dire, vous m’avez bien regardé ? Est-ce que je ressemble à quelqu’un qui pratiquerait l’art subtil de la musculation ? Est-ce que j’ai l’air d’aimer passer des heures prisonnier du grincement des machines et des odeurs de sueur ? Vous semble-t-il raisonnable de m’imaginer participer à des douches collectives ? Sortir de chez moi est déjà une gageure.

Voilà. Vous avez compris l’étendue de la méprise. C’est une méprise grotesque, au moins autant que la somme qui m’est réclamée, et il ne peut s’agir que d’une erreur.

Pourtant le nom qui figure sur le document est bien le mien.

Il pourrait s’agir d’un homonyme, mais l’adresse est également correcte. Une mauvaise blague alors ? Quel ami pourrait vouloir me jouer un tour pareil ? C’est bien simple, je n’en connais aucun. De toute façon, le tour d’horizon serait rapidement fait. Les relations humaines et moi, c’est une histoire d’amour-haine. Enfin plus l’un que l’autre. Bref.

J’examine la facture d’un peu plus près, je creuse les petites lignes. C’est toujours là qu’on découvre les détails les plus intéressants. Enfin, les plus irritants. Vous savez bien desquels je parle.

Le texte stipule que le montant couvre le trimestre d’inscription passé, après validation d’une période d’essai gratuite. Je commence à comprendre. Ces trois derniers mois, quelqu’un s’est rendu dans cette salle de sport en usurpant mon identité.

La moutarde me monte au nez. J’ignore de quelle façon le voleur s’y est pris, mais une chose est sûre : je vais mettre un terme à son petit jeu. Ce sera plutôt facile, il suffit que j’aille me présenter au patron. Cela dissipera le malentendu, et avec un peu de chance je pourrai même confondre ce voleur de nom.

J’enfile une veste.

— Hé, salut ! s’exclame le titan tatoué qui tient le comptoir de l’établissement. Comment ça va ce matin, t’as oublié tes affaires ? Tu tires une drôle de tête, t’es tout pâle. Il ne t’est rien arrivé de grave, j’espère… Pourquoi tu dis rien ?

Je regarde par-dessus mon épaule, histoire de vérifier qu’une autre armoire à glace ne s’est pas faufilée dans mon dos. Mais c’est bien à moi que l’homme s’adresse.

Je demande :

— On se connaît ?

Le type sourit, fronce les sourcils, cherche la caméra cachée. J’avoue que l’ombre d’une seconde me vient également l’idée de fouiller la pièce à la recherche d’une équipe de tournage. Mais j’ai un don : je repère les comédiens à cent mètres. Et celui-là n’a pas l’air de jouer la comédie.

— Tu rigoles ou quoi ? Ça fait trois mois que tu viens tous les jours ici, trois mois que tu viens soulever de la fonte pendant une heure, toujours à la même place.

Il désigne un banc près de la baie vitrée où deux haltères orphelins attendent en silence qu’un volontaire daigne les soulever.

— Vous devez confondre, monsieur, vous confondez forcément. Regardez-moi. Est-ce que j’ai l’air d’avoir passé les trois derniers mois à faire du sport ?

Le géant hausse les épaules.

— T’es une crevette, c’est comme ça. Les crevettes, elles ne grandissent pas, elles se durcissent la carapace. À un moment, faut dépasser ses petits complexes…

— Monsieur, je n’ai aucun complexe, merci bien, seulement le viens de recevoir une facture qui m’est adressée à tort et j’aimerais la faire annuler. Est-ce qu’on peut se contenter du strict nécessaire administratif ?

Le costaud s’assombrit. Un homme passe à côté de nous, serviette sur la nuque, tee-shirt trempé de sueur. Il adresse un clin d’œil au patron et me claque sa serviette sur les fesses.

— Ça va, la crevette ? Toujours pas fatigué de venir pour si peu de résultats ?

Le patron écarte les mains, comme si ce salut trivial venait étayer sa version des faits. J’essaye de rester calme. Ce n’est pas évident.

— Monsieur, j’exige que vous détruisiez cette facture. Il s’agit d’une usurpation d’identité et je n’en paierai pas un centime. D’ailleurs, s’il vous venait à l’idée de porter plainte, j’ai un très bon avocat et je n’ai pas peur des procès.

Le colosse n’en croit pas ses oreilles. Il secoue la tête, et une mine de déception profonde obscurcit son visage.

— J’en ai entendu, des conneries pour ne pas payer un abonnement. Mais alors toi, mon vieux, tu gagnes la palme haut la main.

Il déchire la facture de ses deux mains immenses, et je m’étonne encore qu’une bête aussi puissante ait conservé assez d’humanité – et de bienveillance commerciale – pour ne pas déjà m’avoir réduit en compote.

— La voilà, ta facture, gronde-t-il suffisamment fort pour que les autres monstres bodybuildés autour de nous l’entendent et se lèvent au besoin pour lui prêter main-forte. Je ne veux plus jamais te revoir ici. Si tu remets un pied dans ma salle, je te promets que tu le regretteras très fort. Allez, dégage !

Je pars sans demander mon reste. C’est un peu fort quand même, ce manque de tact. Et après on s’étonne que le petit commerce périclite…

Au moins justice est faite : je peux rentrer à la maison avec le sentiment du devoir accompli. Je déteste l’injustice. Je la déteste parce qu’elle est l’apanage des faibles, et qu’en être victime rappelle à quiconque la subit qu’il fait de facto partie de cette catégorie. Je n’ai rien d’un surhomme, mais j’aime assez qu’on ne me marche pas sur les pieds. Et s’il fallait choisir, je préfèrerais plutôt être le piétineur que le piétiné. N’y cherchez aucun jugement de valeur, je ne vous connais même pas, mais s’il vous prenait l’idée sotte de vous mettre en travers de mon chemin, je n’hésiterais pas à me choisir moi plutôt que vous. Ne jouez pas les outrés, vous feriez la même chose – je les repère, les comédiens, vous le savez.

En tout cas cette journée démarre sur un succès.

Votre serviteur : 1, sa boîte à lettres : 0.

Il fait beau ce matin – la ville est encore calme – et sur le chemin de mes pénates, je siffle une sarabande. Une journée idéale pour s’enfermer entre quatre murs et ruminer les conflits, la géopolitique, la hausse des taux d’intérêt, le terrorisme et, plus généralement, les échecs d’une vie. C’est une activité exigeante et chronophage à laquelle je consacre beaucoup d’énergie. Il faut être consciencieux pour bien rater sa vie.

Arrivé chez moi, je vérifie le courrier une deuxième fois. Ce ne sera pas la dernière de la journée. Pour le moment, la boîte de Pandore est vide. Je pousse un soupir de soulagement et referme la trappe. Au même moment, un homme en salopette orange pénètre à son tour dans le hall. Il tient à la main un avis de livraison.

— Vous connaissez cette personne ? demande-t-il en me collant son papier sous le nez.

Je sursaute, et pour cause : le document m’est adressé. Et devinez quoi ? Je n’ai rien commandé. Mais j’ai appris à composer avec les aléas du destin.

— Il y a quelque chose à payer ?

— Non, la facture est réglée, répond le livreur.

Contester une facture est une chose, mais si la méprise implique de profiter d’un cadeau au détriment de son véritable destinataire, alors c’est autre chose.

— Par contre c’est un peu gros, prévient-il. Et un peu lourd aussi.

Nous retournons là où l’homme a garé son camion. Il ouvre son hayon et balance six immenses cartons sur le trottoir. Je signe le reçu, non sans solliciter un coup de main pour monter le bazar.

— Je suis livreur, pas installateur : voyez avec le magasin pour qu’ils vous envoient quelqu’un. De toute façon, j’ai des problèmes de dos.

— Dans ce cas, vous ne devriez pas faire ce métier. Votre employeur est au courant de votre état de santé ?

— Je vous en pose, des questions ?

D’un index accusateur, je désigne les paquets.

— Au fait, qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur ?

— Comme voulez-vous que je le sache ? C’est pas vous qui avez commandé ?

— Hum. Je vous en pose, des questions ?

J’examine les étiquettes. Il s’agit d’un canapé ergonomique dernier cri, équipé de plusieurs moteurs pour contrôler les coussins, les accoudoirs et un système de relaxation électrique. Je signe le reçu et le livreur soulagé remonte aussitôt dans son camion, m’abandonnant à ma solitude et à mes cartons lourds comme des palettes de briques. Finalement un abonnement à la salle de sport aurait été profitable.

Je consacre la matinée à assembler mon nouvel espace molletonné d’aigreur, d’accablement et d’affliction. C’est un vrai puzzle, et si j’avais encore des cheveux sur la tête, je me les arracherais. Les instructions de montage ne sont pas claires et je déchiffre les diagrammes tel un archéologue confronté à une écriture mystérieuse. Pourtant, quelques minutes avant midi, je donne le dernier tour d’écrou à l’édifice et m’y effondre avec délice. Qui que soit la personne qui a acheté ce meuble, elle regrettera amèrement d’avoir inscrit mon nom et mon adresse sur le bon de livraison. Quel confort ! C’est un vrai piège… un appel à la procrastination. Ça tombe bien, je suis un expert.

Et il se trouve que le meuble s’encastre à merveille dans le salon. C’est comme si l’acheteur avait au préalable effectué des mesures de mon appartement.

Soudain un doute m’assaille. Et s’il ne s’agissait pas d’une erreur ? D’ailleurs, comment pourrait-il s’agit d’une erreur ? Personne n’est assez stupide pour faire livrer un canapé chez quelqu’un d’autre.

Je recule pour mieux embrasser l’objet d’un seul regard. C’est un beau canapé, vraiment, il est très beau, mais plus je l’examine, posé au milieu du salon comme un animal mort, plus je ne peux m’empêcher de le considérer comme une prémonition funeste. En plus, je meurs de faim. Et le frigo est plus désert qu’un restaurant indien en pleine canicule. Je déteste avoir le ventre vide quand je suis confronté à des menaces obscures et imprécises.

Je sors en prenant soin de vérifier trois fois que la porte est bien fermée – on ne sait jamais, quelqu’un pourrait essayer de récupérer sa propriété – avec en tête l’idée d’acheter un sandwich à la boulangerie. Les employés me connaissent bien : jamais un bonjour, jamais un sourire, et je demande toujours le pain le moins cher. C’est un miracle qu’ils ne m’aient encore jamais craché au visage.

Pourtant, sitôt arrivé devant le magasin, quelque chose m’empêche d’entrer. Ce pourrait être la mine grise des employés qui m’ont reconnu depuis le trottoir et se préparent mentalement à une nouvelle humiliation, mais c’est autre chose. Comme une envie de nouveauté, et c’est suffisamment rare pour être souligné. Qu’est-ce qui m’arrive ?

Il y a ce restaurant italien à deux pas d’ici. Je n’y ai jamais mis les pieds, je n’ai d’ailleurs jamais été plus loin que le menu placardé sur la devanture. Ma mère dit que j’ai un don pour trouver prohibitifs des prix que d’aucuns estimeraient raisonnables. Mais aujourd’hui n’est pas une journée comme les autres : j’ai esquivé une facture inique et je me suis approprié un canapé sans doute hors de prix. Je n’ai pas gagné un centime dans l’affaire, mais mon capital s’est enrichi. Je peux bien faire une petite folie de temps en temps.

Je passe la porte du restaurant, et aussitôt le serveur me salue d’un charmant sourire.

— Bonjour, quelle joie de vous revoir si vite ! Ce sont les lasagnes, n’est-ce pas ?

— Pardon ?

— Les lasagnes. Vous me disiez l’autre jour que vous n’en aviez jamais mangé d’aussi bonnes.

Je m’écrie :

— Ça suffit, espèce de manipulateur, j’en ai assez ! C’est un complot, c’est ça ? Vous avez décidé de me rendre marteau.

Les mots cherchent à s’échapper de la bouche du serveur, mais il ne parvient qu’à bégayer. Je l’empoigne par les épaules et le secoue comme un pommier.

— Mais bon sang, regardez-moi ! Regardez-moi ! Est-ce que je ressemble à quelqu’un qui entrerait dans ce bouiboui de son plein gré ? Ça pue jusque sur le trottoir !

Le cuistot sort de sa grotte, une grande spatule à la main.

— Il y a un problème ? Oh, c’est vous, je ne vous avais pas reconnu. Comment allez-vous ?

Je pousse un cri de rage, brandis les poings en l’air et pivote sur mes talons pour disparaître. C’est impossible. Qui s’amuse à ruiner ma vie en se faisant passer pour moi ? Qui fait du sport en mon nom, qui commande des meubles magnifiques, qui déguste de savoureux petits plats dans de charmants établissements ? Je n’ai pourtant pas de frère jumeau, et si quelqu’un me ressemblait au point que le doute soit permis, j’imagine qu’il ferait tout pour changer de tête. Personne ne peut vouloir ça.

Si ça se trouve, je suis tombé sur un masochiste. Un caméléon doublé d’un masochiste.

Je décide de faire le tour du quartier. J’ai besoin de me détendre. Mais ce cauchemar n’est pas terminé : des gens auxquels je n’ai jamais adressé la parole m’interpellent joyeusement tous les dix mètres, pour me saluer, me sourire, me donner des nouvelles de leurs enfants ou me faire caresser leur affreux chien. Je les évite les uns après les autres, slalomant entre les mains tendues, les accolades amicales et les invitations à dîner.

Qu’est-ce qui m’arrive ? Suis-je en train de devenir fou ?

Je finis par me réfugier dans une boutique à la devanture amicale. Les entreprises de pompes funèbres sont un havre de paix pour qui souhaite prendre le temps de la réflexion.

— Prenez tout votre temps, dit un employé très élégant en me gratifiant d’un sourire compatissant.

J’acquiesce, presque obséquieux, avant de me pencher sur un cercueil en chêne aux très jolies poignées. J’attrape une brochure au vol et me perds volontiers dans un memento mori personnalisable à l’infini, ce jusqu’à l’heure de la fermeture. Et quand cette fois l’employé revient me taper sur l’épaule, le même sourire vissé aux lèvres, je me retiens de lui coller une gifle.

— Revenez demain, dit-il.

À quelque chose malheur est bon : le soir tombé, les passants sont passés et les rues se sont vidées. Je peux rentrer à la maison, le nez sur mes chaussures, en priant pour que personne ne me reconnaisse.

Lorsque j’arrive enfin, je trouve la porte ouverte. Je pousse le battant. Les lampes sont allumées, et un chuchotis de jazz me parvient du salon. Je progresse sur la pointe des pieds. Le nouveau canapé n’a pas bougé, mais tous mes meubles ont disparu. À leur place, un vieux poste de radio restauré trône au centre de la pièce. Il y a aussi une table et des chaises design du plus bel effet, ainsi que de grandes bibliothèques garnies de livres reliés.

Où que mon regard se pose, tout a été réaménagé avec goût et classe. Cela a dû coûter une fortune. C’est à n’y rien comprendre.

— Bonjour ! dit une voix dans mon dos. Je ne vous ai pas entendu rentrer.

Je me retourne, prêt à frapper. Un homme en tablier de cuisine se tient debout dans le couloir : il touille une sauce à l’odeur alléchante dans une casserole en fonte. Même taille. Même corpulence. Même posture légèrement courbe, mêmes inflexions dans la voix lorsqu’il parle. Même visage aussi. Mis à part son expression joviale et rieuse, l’immédiate cordialité qui s’en dégage et ses bras un peu plus musculeux que les miens, cet homme est mon portrait craché. J’ai l’impression de me regarder dans un miroir. Un jumeau parfait.

— Merci d’avoir monté le canapé, dit-il, il ne fallait pas vous donner cette peine. Je n’attendais pas la livraison avant demain. Mais il est bien, non ?

— Je… je… qui êtes-vous ?

Son expression change brusquement. On dirait que je viens de perdre un proche. Il fouille dans son tablier et en tire une enveloppe cachetée, qu’il me tend.

Je l’ouvre.

— Une lettre de licenciement ? Mais je n’ai même pas de travail.

— Vous en avez un désormais. Enfin, c’est moi qui en ai un. Ce n’est pas de votre travail que vous êtes renvoyé, mais… de votre vie.

Incapable d’accorder le moindre crédit à ces élucubrations, j’examine la lettre. Surtout les petites lignes. C’est là que se tapissent les mauvaises nouvelles. Je suis du genre tatillon quand il s’agit de sujets administratifs, alors je n’hésite pas à chercher la petite bête.

— Vous ne pourrez pas le nier, vous avez vraiment fait du mauvais travail : ça vous pendait au nez. C’est donc moi qui ai été choisi pour vous remplacer. Ce ne sera pas difficile de vivre votre existence d’une meilleure manière, c’est du tout cuit. J’ai commencé d’ailleurs. Vous vivez dans un quartier charmant. Je vais me plaire ici. Désolé, c’est un peu brusque, mais avec vos malheureuses interventions, vous avez bousculé notre emploi du temps… Il a fallu agir vite avant que vous fichiez tout en l’air.

Je relis la lettre deux fois, trois fois. J’ai beau chercher la faille, tout est en règle.

— Je… je suis viré de ma propre vie ?

— Je vous ai préparé une valise, répond l’autre moi. Ce n’est pas grand-chose, mais vu ce que vous me laissez je ne pouvais pas faire beaucoup plus.

Battu et abattu, je soulève la valise.

— Je comprends, réponds-je d’une voix traînante que lui n’aura jamais avant de regagner la porte.

Viré.

Viré comme ça, sans préavis.

Ça ne devrait pas être permis.

Que fait le gouvernement ?

Je déteste le courrier. Je vous l’ai dit, n’est-ce pas ?

 

❤️

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Les heures qui nous séparent de l’aube

Fred, Guillaume et Olivier regrettent d’avoir voulu camper en forêt : Julien, leur quatrième compagnon, a disparu dans les ténèbres. Pire, quelque chose rôde maintenant autour d’eux…

La nuit n’est pas bavarde. Elle retient son souffle.

Quelque chose électrise les arbres. Les oiseaux se sont tus.

Guillaume s’éponge le front à l’aide de sa casquette. Il n’y a pas d’air ce soir, pas plus qu’il n’y a d’étoiles : elles ont été dévorées par la lune gloutonne. Une chance, on y voit clair comme en plein jour.

— Tu t’en sors ? chuchote Olivier.

Le garçon n’a pas quitté des yeux le rideau d’arbres depuis plus de vingt minutes. D’habitude la forêt les accueille, mais ce soir elle les encercle. En état de siège, les adolescents se sont réfugiés derrière leurs tentes : s’enfermer dedans reviendrait à perdre en visibilité, ce serait bien trop risqué. Olivier hésite même à battre des paupières de peur de rater quelque chose.

— Guillaume, je te parle… Est-ce que tu t’en sors ?

Guillaume se tait. Quand il se tient debout, l’adolescent ressemble à ces bonshommes que les enfants façonnent dans les cerclages de bouchons de champagne. Mais ratatiné comme il est, le nez à vingt centimètres de l’humus, on dirait un drôle d’insecte, comme l’un de ces faucheurs aux pattes immenses et au corps minuscule. Fred appelle ça des opilions et déteste qu’Olivier les traite d’araignées, mais là Fred n’a pas le cœur à pinailler. Adossé à Olivier, lui aussi surveille les ombres de la forêt pendant que Guillaume travaille à la lumière de la lune.

« Do mi sa la do ré,

Fa si la si ré,

Fa si la si mi ré,

Si la si ré do ré », répète-t-il en triturant l’intérieur du boîtier électrique. La lumière blafarde l’empêche de distinguer la couleur des câbles, par conséquent le diagnostic est délicat – pour peu qu’il soit seulement possible.

— Je déteste quand il chante ses trucs, dit Olivier, les poings serrés autour d’une branche dont il a fait une lance.

Fred répond sans quitter la forêt des yeux.

— Tu sais bien que ça l’aide à se concentrer.

« Lapi nicho,

loiniche ba,

libouniche niho niba,

hounichli bou ».

Récitée suffisamment vite ou selon un certain rythme, n’importe quelle phrase perd tout son sens. Guillaume collectionne les casse-têtes d’oreille. Il les stocke dans sa mémoire comme des trophées sportifs.

— C’est insupportable, dit Olivier.

— C’est incompréhensible, dit Guillaume, enfin sorti de sa transe incantatoire. La batterie fonctionne, ça je le sais puisque c’est moi qui l’ai assemblée. Et puis j’ai vérifié deux fois qu’elle était chargée avant de faire de mon sac. Il n’y a aucune raison logique pour qu’elle soit à plat.

Quelque chose l’aura déréglée, dit Olivier.

Le garçon vainc sa peur de quitter le bois du regard et tire de la poche de son short un téléphone portable. Il essaie à nouveau de l’allumer, en vain. L’appareil est vide. Ceux de ses amis aussi.

— On a peut-être planté les tentes sur un champ magnétique ? dit Fred.

Guillaume souffle : Fred est plus doué pour étudier la faune que pour les sciences physiques. Il examine à nouveau la boussole. S’ils se trouvaient près d’un champ magnétique, son aiguille s’affolerait. Mais la boussole demeure imperturbable : elle fonctionne parfaitement.

— Non, c’est autre chose.

— C’est quoi, alors ?

Les trois amis se dévisagent. Dans leur tête tout est clair, mais dès qu’il s’agit de trouver les mots pour l’exprimer, tout se complique.

— Une chose est sûre : c’est le même truc qui a emmené Julien.

Ils regardent à nouveau en direction de la tente de Julien, désespérément vide. Ils voudraient que leur ami surgisse de son duvet en criant « surprise ! », mais Julien n’est plus là, genre vraiment plus là. La forêt l’a avalé.

— J’abandonne, dit Guillaume en repliant son couteau suisse. C’est pas avec ce truc qu’on rechargera les portables.

— T’avais dit que ça marchait du tonnerre.

— Ça marchait ce matin. Je sais pas ce qui s’est passé.

— On devrait prendre les vélos et tracer à toute vitesse jusqu’à la route, souffle Fred, quasiment hors d’haleine.

L’adolescent couve d’un regard anxieux les trois montures étendues sur le tapis de feuilles mortes ; deux VTT et un vélo cross dont les éraflures témoignent de précédentes péripéties forestières. Il a beau souhaiter le contraire de toutes ses forces, il manque toujours celui de Julien. La chaleur du mois d’août le suffoque et pourtant Fred est frigorifié. Il tremble comme une feuille.

— Même en se grouillant, c’est à dix bonnes minutes d’ici, dit Guillaume qui n’est de toute façon pas le plus sportif des quatre. Julien a manifestement rencontré quelque chose qui l’a empêché de revenir. Il n’y a pas de raison que ça ne s’en prenne pas à nous…

— Alors j’y vais tout seul ! s’exclame Fred. Je trace jusqu’à la nationale et j’arrête la première voiture qui passe.

Il se triture tellement les doigts qu’il semble vouloir les éplucher comme des bananes.

— C’est pas une bonne idée, dit Olivier en secouant la tête.

Guillaume l’interrompt.

— Statistiquement, on a plus de chances que l’un d’entre nous s’en tire si on se déploie dans différentes directions.

Olivier soupire. Guillaume n’aime pas les films d’horreur, il n’a jamais supporté d’en regarder un plus de cinq minutes, pourtant, s’il avait tenu bon lors d’une de leurs séances vidéo du mercredi après-midi, il saurait que les héros meurent toujours quand ils se séparent. Le nombre, c’est ce qui fait leur force.

— J’ai aucune envie de rester, dit Fred.

Il claque des dents maintenant. Guillaume essaie encore d’allumer son portable, mais peine perdue.

— Julien est peut-être rentré chez lui.

Un craquement coupe court à leur conciliabule. C’est comme si quelque chose de très lourd venait de piétiner une branche.

— C’était quoi, ça ?

— Je sais pas, mais c’était gros.

— Loin d’ici, vous croyez ?

— Je sais pas. Non, pas trop.

— Dans quelle direction ?

— Par là.

Figés par l’effroi, les garçons scrutent les ombres qui hantent le vide entre les troncs. Mais rien ne s’y laisse deviner. C’est par là que Julien est parti il y a une heure. Il avait justement entendu ce bruit – ce même bruit – et avait voulu en avoir le cœur net.

— Je suis sûr que c’est un sanglier, a-t-il dit avant de disparaître à tout jamais.

Julien est toujours le premier à se lancer dans les batailles. Il est donc aussi toujours celui qui s’y casse les dents d’abord.

— OK, quelque chose rôde dans la forêt, dit Guillaume. Mais ça n’ose pas encore s’approcher du campement.

— Putain, je voudrais être resté à la maison, gémit Fred. J’aurais pu passer la soirée à lire des BD dans ma chambre. Et puis merde, c’est la rentrée dans deux jours, mes parents ne devraient même pas m’avoir autorisé à passer la nuit dehors.

— Nos parents forment une génération d’irresponsables, dit froidement Guillaume. Mes enfants, eux, n’iront nulle part avant que je leur implante une puce électronique sous la peau.

Un glapissement aigu déchire la nuit. Les trois amis sursautent.

— Faudrait déjà que tu vives assez vieux pour en avoir, des enfants, chuchote Olivier.

Après avoir hésité avec les Quatre Fantastiques, ils se sont surnommés les mousquetaires. Pas seulement parce qu’ils sont quatre, mais aussi parce que c’est un pour tous et tous pour un : ça marche aussi bien pour les bandes dessinées et les jeux vidéo que pour tout le reste. Les autres enfants – ceux avec qui ils partagent l’arrêt de bus chaque matin – les appellent « les bébés ». Tous les points de vue méritent d’être considérés, dit Guillaume. Des quatre, il est celui que les moqueries affectent le moins. Il est aussi le plus hermétique aux réalités adolescentes : à treize ans, Guillaume est en première et ses parents le cajolent comme s’il souffrait d’une maladie. Passionné de programmation et d’aéronautique, il fait le grand écart entre l’enfance et le monde des adultes. Le mois dernier il a entièrement programmé un niveau inédit pour leur jeu vidéo préféré. Ça n’a même pas eu l’air de lui poser la moindre difficulté. Alors le voir capituler face à une bête batterie électrique n’est pas de nature à rassurer ses amis.

— Faut déjà que je vive assez vieux pour voir la prochaine saison des Space Robots, répond-il sans ciller.

Un grondement monte du sous-bois. Les feuilles des plus hautes branches frémissent. Le vent se lève.

— Vous sentez ? demande Fred.

— Ah ouais, ça fait du bien.

— Non, non : l’odeur.

Olivier lève le nez pour imiter les autres, même si ses allergies l’empêchent de sentir quoi que ce soit.

— Ça pue, dit Guillaume.

— Je suis sûr que c’est lui ! siffle Fred, en proie à la panique. Il approche… Et si on faisait un feu ? Ça le tiendrait peut-être à distance.

— Et s’il s’en fout, du feu, on aura l’air malin. Autant planter un panneau « Nourriture gratuite ! » avec des néons qui clignotent.

— Tu peux arrêter d’avoir l’air aussi calme ? Attends… Tu crois qu’il a bouffé Julien ?

— Je n’ai absolument pas dit ça.

— On en sait rien après tout, si ça se trouve il l’a bouffé.

Olivier s’interpose entre les deux garçons, seul moyen de mettre un terme à l’échange.

— Ce qui est sûr, c’est qu’on n’a aucune idée de ce que c’est. On ne sait même pas si c’est seulement quelque chose. Il vaut mieux attendre que le jour se lève. Il est minuit passé, je suis sûr qu’on peut tenir comme ça les cinq heures qui nous séparent de l’aube…

Olivier suspend sa phrase comme si une main invisible venait de lui flanquer un direct à l’estomac. Les yeux écarquillés, il n’ose même pas fermer la bouche. Le quelque chose approche. Ils l’entendent tous les trois.

— C’est peut-être Julien, dit Fred dans un étranglement.

Guillaume secoue la tête.

— C’est bien trop rapide pour n’avoir que deux jambes…

Ils ne partagent pas le même corps, pourtant les garçons tremblent du même frisson au même moment. C’est un frisson que d’autres ont connu avant eux, bien avant leur naissance même, des millions d’années avant que l’homme se mette debout. C’est celui de la proie qu’un prédateur a repérée.

— Vous faites ce que vous voulez, moi je me casse ! s’écrie Fred en bondissant de leur cachette.

Le garçon se précipite vers son vélo. D’un coup de pied qu’il pourrait donner les yeux fermés, il allume la dynamo et enfourche le bicross. Pesant de tout son poids sur les pédales, il démarre sur les chapeaux de roue et entend bien Olivier lui hurler de revenir, mais l’instant d’après les tentes sont déjà loin et les arbres filent de chaque côté de ses oreilles.

Mâchoires closes, dents serrées, Fred s’accroche au guidon comme aux cornes d’un taureau et compense trous d’eau, bosses et racines saillantes en jouant des genoux. La peur lui ronge le ventre, c’est comme un tuyau d’aspirateur branché sur son nombril, mais il pédale aussi vite qu’il peut, quasiment à l’aveugle. Fred ne se sent pas un lion dans l’âme, il n’est pas de ces créatures bêtes ou courageuses qui affrontent le danger comme si elles n’avaient rien de mieux à faire ce jour-là. Fred n’a ni les griffes ni les crocs pour jouer ce jeu.

Même s’il ne l’avouera jamais à personne, il se sent l’âme d’un rongeur. D’un rat, ou d’une petite musaraigne. Ses qualités sont la discrétion et la rapidité. Il esquive les difficultés en mettant de la distance entre elles et lui. Il sait le faire depuis toujours et il n’a pas l’intention d’oublier comment le faire.

Crac !

Ça vient de sa gauche, mais il ne détourne pas les yeux. Pas maintenant, pas à cette vitesse, ce serait inconscient : il trace en pleine forêt. Devant lui, le faisceau tremblant du phare lèche le sol boueux.

Crac !

Sur sa droite désormais. Le monstre lui tourne autour.

Pantelant, il appuie sur les pédales de toutes ses forces, saute par-dessus un fossé et s’engage sur un chemin éclairé par la lune. Il est à découvert, mais il se sent libéré d’un poids. Un chemin, c’est le début du monde. Dans quelques instants, il arrivera sur la route.

CRAC !

Il se retourne.

Un hurlement lui échappe.

La fourche du bicross tremble, la roue part de travers.

Il perd le contrôle de son vélo.

L’instant d’après, un choc lui coupe le souffle.

L’herbe est fraîche sous lui. Pas encore humide, mais presque.

Il voudrait ouvrir les yeux, mais il sait que la lune est là, impassible, et qu’elle le dévisage. Il n’a aucune envie de l’affronter.

Quelque chose de chaud et de salé lui coule du nez.

Il n’a pas encore mal, mais il sait d’expérience que ça viendra dès que l’adrénaline aura reflué.

Le gouffre dans son ventre se creuse.

Ses oreilles sifflent. Il n’entend presque rien, mais il sait que ça approche.

Il garde les yeux fermés et repense à sa chambre, à ses étagères garnies de livres et de bandes dessinées, à sa collection de jeux vidéo et à son lit suspendu qu’il voudrait ne jamais avoir quitté.

Les enfants ne meurent pas, pense-t-il dans le silence de sa tête.

Ça approche dans le noir.

Les enfants ne meurent pas, se répète-t-il en dedans, comme un mantra.

« Do mi si la do ré,

Sol fa si la si ré… »

Quand Fred rouvre les yeux, la nuit s’est dissipée comme un mauvais rêve. Les ombres ont disparu.

— Ça va ?

Olivier se tient penché sur lui. Guillaume, juste derrière, dissimule son inquiétude derrière un masque de composition. Fred tourne la tête. Ça lui tire dans la nuque.

— Je me suis évanoui ?

— Vu comme tu ronflais, ça m’étonnerait.

Fred grimace, se tâte les bras et les jambes. Il n’a rien de cassé. En revanche, une belle entaille lui barre le nez.

— J’ai réussi à recharger la batterie du téléphone, dit Guillaume.

— Pas de quoi frimer, ça s’est juste remis à fonctionner avant le lever du soleil, dit Olivier. On a tourné un moment pour trouver du réseau, mais Guillaume a pu appeler sa mère. Elle sera là dans vingt minutes.

Fred se frotte la tête. Les évènements de la nuit lui reviennent en mémoire.

— Vous avez retrouvé Julien ?

Olivier se renfrogne, comme si entendre ce nom prononcé à voix haute le mettait dans une rage folle.

— Cet abruti m’avait envoyé un SMS, mais comme les téléphones ne fonctionnaient pas, je ne l’ai reçu que ce matin. Il n’a rien vu dans les bois, par contre il a trouvé le moyen de se perdre. Alors plutôt que de tourner en rond toute la nuit, il a roulé tout droit jusqu’à la route et il est rentré chez lui. Le salaud, il doit être en train de dormir au chaud dans son lit…

La tête lui tourne, mais Fred parvient à se hisser sur ses jambes. Olivier sort une bouteille d’eau et nettoie la croûte de sang séché qui lui mange le visage. Il ne faudrait pas que la mère de Guillaume le voie dans cet état : elle serait capable de le répéter à la terre entière, et par la même occasion de concourir à restreindre leurs libertés fondamentales.

Une fois cette toilette sommaire achevée, Fred prend son courage à deux mains.

— Vous avez vu quelque chose ? demande-t-il.

Les autres secouent la tête.

— On a hésité à te suivre, raconte Olivier. Mais comme on n’est pas des abrutis suicidaires comme toi, on s’est dit qu’il fallait mieux rester au campement. Déjà on ne pouvait pas abandonner les tentes, ç’aurait été un coup à ne plus jamais les retrouver, mais aussi, les bruits se sont calmés après ton départ. Comme si ça t’avait suivi…

Fred voudrait leur dire ce qu’il a vu sur le chemin. Il voudrait trouver les mots pour leur décrire la chose qui l’a pris en chasse sur la route de gravier blanc. Il aimerait leur expliquer la manière dont les rayons de lune rebondissaient sur elle comme une mer d’étincelles. Il souhaiterait qu’il existe une façon de raconter ce qui rampait dans l’interstice entre les ombres, cette monstruosité qu’il a cru distinguer avant de perdre le contrôle de son vélo.

Mais il n’a pas les idées claires, et ses pensées se chevauchent. Il ne rêve que de sa chambre, sa chambre d’enfant, petite mais confortable, cette chambre qu’il n’aurait jamais dû quitter et qu’il voudrait rejoindre au plus vite.

Guillaume lève le doigt. On entend un moteur.

— Ça doit être ma mère.

Ils montent sur leurs vélos et pédalent lentement jusqu’au point de rencontre. Adossée à la barrière qui interdit l’entrée au bois, la mère de Guillaume est déjà là. Elle les attend.

— Ça va les garçons, pas eu trop froid cette nuit ?

Ils chargent leurs sacs dans le coffre du break, attachent leurs vélos aux fourches fixées à l’arrière et grimpent dans le véhicule en silence. Le moteur démarre, et ils laissent son grondement les réchauffer en dedans.

La voiture bifurque sur la nationale. Derrière la vitre, dans la lumière rasante du soleil qui se lève, défilent des champs promis à la moisson. Fred hésite : le silence est un confort. Les premières maisons apparaissent sur la ligne d’horizon. Le village est paisible. Un long dimanche d’été est sur le point de débuter. Mais Fred n’y tient plus. Il doit leur dire. Les prévenir.

— C’était le noir, leur chuchote-t-il à l’oreille. L’obscurité totale, comme un trou de ténèbres. Je l’ai pas vu avec mes yeux, mais, comment dire… avec mon ventre. Je sais que c’est idiot, mais c’était le monde qui nous courait après. Le monde tout entier…

Guillaume écoute attentivement, les bras croisés. Il ne dit pas un mot. La voiture ralentit. Ils sont presque arrivés à destination.

— On court plus vite que lui, finit-il par répondre.

Ce matin, ils dormiront un peu pour effacer la nuit. Puis ils se retrouveront au bout de la route en début d’après-midi. Ils seront quatre sans doute, et Julien s’excusera d’avoir cédé aux sirènes de la peur, du confort et du temps qui passe. Il apportera de quoi manger.

Pendant que les adolescents de leur âge réviseront leurs techniques de drague, de camouflage et de persécution en prévision du lundi à venir, eux parleront voyages spatiaux, monstres sortis du tombeau et créatures féériques. Ils joueront à tracer des labyrinthes dans les champs de tournesols, à cacher des trésors dans la terre, à trouver des visages dans les nuages. Ils ne parleront ni du lycée, ni de leurs chemins qui finiront par se séparer…

Du futur qui attend, tapi à la lisière et désormais prêt à mordre, ils tairont jusqu’au nom.

 

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Les illustrations de CH. demeurent la propriété de leur auteur. Leur réutilisation est exceptionnellement autorisée à des fins d’illustrations de la nouvelle en question, dans un cadre strictement non-commercial.